Colomba (page 4)
— Je suis désolé que vous vous soyez dérangée si matin, dit Orso. C’est ma sœur sans doute qui vous aura réveillée malgré mes recommandations, et vous devez bien nous maudire. Vous me souhaitez déjà pendu peut-être ?
— Non, dit miss Lydia fort bas et en italien, évidemment pour que son père ne l’entendit pas. Mais vous m’avez boudée hier pour mes innocentes plaisanteries, et je ne voulais pas vous laisser emporter un souvenir mauvais de votre servante. Quelles terribles gens vous êtes, vous autres Corses ! Adieu donc ; à bientôt, j’espère. — Et elle lui tendit la main.
Orso ne trouva qu’un soupir pour réponse. Colomba s’approcha de lui, le mena dans l’embrasure d’une fenêtre, et, en lui montrant quelque chose qu’elle tenait sous son mezzaro, lui parla un moment à voix basse.
— Ma sœur, dit Orso à miss Nevil, veut vous faire un singulier cadeau, mademoiselle ; mais nous autres Corses, nous n’avons pas grand’chose à donner…, excepté notre affection…, que le temps n’efface pas. Ma sœur me dit que vous avez regardé avec curiosité ce stylet. C’est une antiquité dans la famille. Probablement il pendait autrefois à la ceinture d’un de ces caporaux à qui je dois l’honneur de votre connaissance. Colomba le croit si précieux qu’elle m’a demandé ma permission pour vous le donner, et moi je ne sais trop si je dois l’accorder, car j’ai peur que vous ne vous moquiez de nous.
— Ce stylet est charmant, dit miss Lydia ; mais c’est une arme de famille, je ne puis l’accepter.
— Ce n’est pas le stylet de mon père, s’écria vivement Colomba. Il a été donné à un des grands parents de ma mère par le roi Théodore. Si mademoiselle l’accepte, elle nous fera bien plaisir.
— Voyez, miss Lydia, dit Orso, ne dédaignez pas le stylet d’un roi.
Pour un amateur, les reliques du roi Théodore sont infiniment plus précieuses que celles du plus puissant monarque. La tentation était forte, et miss Lydia voyait déjà l’effet que produirait cette arme posée sur une table en laque dans son appartement de Saint-James’s-Place. Mais, dit-elle en prenant le stylet avec l’hésitation de quelqu’un qui veut accepter, et adressant le plus aimable de ses sourires à Colomba : — Chère mademoiselle Colomba…, je ne puis… je n’oserais vous laisser partir ainsi désarmée.
— Mon frère est avec moi, dit Colomba d’un ton fier, et nous avons le bon fusil que votre père nous a donné. — Orso, vous l’avez chargé à balle ?
Miss Nevil garda le stylet, et Colomba, pour conjurer le danger qu’on court à donner des armes coupantes ou perçantes à ses amis, exigea un sou en payement.
Il fallut partir enfin. Orso serra encore une fois la main de miss Nevil, Colomba l’embrassa, puis après vint offrir ses lèvres de rose au colonel, tout émerveillé de la politesse corse. De la fenêtre du salon, miss Lydia vit le frère et la sœur monter à cheval. Les yeux de Colomba brillaient d’une joie maligne qu’elle n’y avait point encore remarquée. Cette grande et forte femme, fanatique de ses idées d’honneur barbare, l’orgueil sur le front, les lèvres courbées par un sourire sardonique, emmenant ce jeune homme armé comme pour une expédition sinistre, lui rappela les craintes d’Orso, et elle crut voir son mauvais génie l’entraînant à sa perte. Orso, déjà à cheval, leva la tête et l’aperçut. Soit qu’il eût deviné sa pensée, soit pour lui dire un dernier adieu, il prit l’anneau égyptien, qu’il avait suspendu à un cordon, et le porta à ses lèvres. Miss Lydia quitta la fenêtre en rougissant ; puis, s’y remettant presque aussitôt, elle vit les deux Corses s’éloigner rapidement au galop de leurs petits poneys, se dirigeant vers les montagnes. Une demi-heure après, le colonel, au moyen de sa lunette, les lui montra longeant le fond du golfe, et elle vit qu’Orso tournait fréquemment la tête vers la ville. Il disparut enfin derrière les marécages remplacés aujourd’hui par une belle pépinière.
Miss Lydia, en se regardant dans sa glace, se trouva pâle.
— Que doit penser de moi ce jeune homme ? dit-elle, et moi que pensé-je de lui ? et pourquoi y pensé-je ?… Une connaissance de voyage !… Que suis-je venue faire en Corse ?… Oh ! je ne l’aime point… Non, non ; d’ailleurs cela est impossible… Et Colomba… Moi la belle-sœur d’une vocératrice ! qui porte un grand stylet ! — Et elle s’aperçut qu’elle tenait à la main celui du roi Théodore. Elle le jeta sur sa toilette. — Colomba à Londres, dansant à Almack’s !… Quel lion, grand Dieu ! à montrer !… C’est qu’elle ferait fureur peut-être… Il m’aime, j’en suis sûre… C’est un héros de roman dont j’ai interrompu la carrière aventureuse… Mais avait-il réellement envie de venger son père à la corse ?… C’était quelque chose entre un Conrad et un dandy… J’en ai fait un pur dandy, et un dandy qui a un tailleur corse !…
Elle se jeta sur son lit et voulut dormir, mais cela lui fut impossible ; et je n’entreprendrai pas de continuer son monologue, dans lequel elle se dit plus de cent fois que M. della Rebbia n’avait été, n’était et ne serait jamais rien pour elle.
IX.
Cependant Orso cheminait avec sa sœur. Le mouvement rapide de leurs chevaux les empêcha d’abord de se parler ; mais, lorsque les montées trop rudes les obligeaient d’aller au pas, ils échangeaient quelques mots sur les amis qu’ils venaient de quitter. Colomba parlait avec enthousiasme de la beauté de miss Nevil, de ses blonds cheveux, de ses gracieuses manières. Puis elle demandait si le colonel était aussi riche qu’il le paraissait, si mademoiselle Lydia était fille unique. Ce doit être un bon parti, disait-elle. Son père a, comme il semble, beaucoup d’amitié pour vous… Et, comme Orso ne répondait rien, elle continuait : Notre famille a été riche autrefois, elle est encore des plus considérées de l’île. Tous ces signori sont des bâtards. Il n’y a plus de noblesse que dans les familles caporales, et vous savez, Orso, que vous descendez des premiers caporaux de l’île. Vous savez que notre famille est originaire d’au delà des monts, et ce sont les guerres civiles qui nous ont obligés à passer de ce côté-ci. Si j’étais à votre place, Orso, je n’hésiterais pas, je demanderais miss Nevil à son père… (Orso levait les épaules.) De sa dot j’achèterais les bois de la Falsetta et les vignes en bas de chez nous ; je bâtirais une belle maison en pierres de taille, et j’élèverais d’un étage la vieille tour où Sambucuccio a tué tant de Maures au temps du comte Henri le bel Missere.
— Colomba, tu es une folle, répondait Orso en galopant.
— Vous êtes homme, Ors’ Anton’, et vous savez sans doute mieux qu’une femme ce que vous avez à faire. Mais je voudrais bien savoir ce que cet Anglais pourrait objecter contre notre alliance. Y a-t-il des caporaux en Angleterre ?…
Après une assez longue traite, devisant de la sorte, le frère et la sœur arrivèrent à un petit village, non loin de Bocognano, où ils s’arrêtèrent pour dîner et passer la nuit chez un ami de leur famille. Ils y furent reçus avec cette hospitalité corse qu’on ne peut apprécier que lorsqu’on l’a connue. Le lendemain, leur hôte, qui avait été compère de madame della Rebbia, les accompagna jusqu’à une lieue de sa demeure.
— Voyez-vous ces bois et ces mâquis, dit-il à Orso au moment de se séparer : un homme qui aurait fait un malheur y vivrait dix ans en paix sans que les gendarmes ou voltigeurs vinssent le chercher. Ces bois touchent à la forêt de Vizzavona ; et, lorsqu’on a des amis à Bocognano ou aux environs, on n’y manque de rien. Vous avez là un beau fusil, il doit porter loin. Sang de la Madone ! quel calibre ! On peut tuer avec cela mieux que des sangliers.
Orso répondit froidement que son fusil était anglais et portait le plomb très loin. On s’embrassa, et chacun continua sa route.
Déjà nos voyageurs n’étaient plus qu’à une petite distance de Pietranera, lorsque, à l’entrée d’une gorge qu’il fallait traverser, ils découvrirent sept ou huit hommes armés de fusils, les uns assis sur des pierres, les autres couchés sur l’herbe, quelques-uns debout et semblant faire le guet. Leurs chevaux paissaient à peu de distance. Colomba les examina un instant avec une lunette d’approche, qu’elle tira d’une des grandes poches de cuir que tous les Corses portent en voyage.
— Ce sont nos gens ! s’écria-t-elle d’un air joyeux. Pieruccio a bien fait sa commission.
— Quelles gens ? demanda Orso.
— Nos bergers, répondit-elle. Avant-hier soir, j’ai fait partir Pieruccio, afin qu’il réunît ces braves gens pour vous accompagner à votre maison. Il ne convient pas que vous entriez à Pietranera sans escorte, et vous devez savoir d’ailleurs que les Barricini sont capables de tout.
— Colomba, dit Orso d’un ton sévère, je t’avais priée bien des fois de ne plus me parler des Barricini ni de tes soupçons sans fondement. Je ne me donnerai certainement pas le ridicule de rentrer chez moi avec cette troupe de fainéants, et je suis très-mécontent que tu les aies rassemblés sans m’en prévenir.
— Mon frère, vous avez oublié votre pays. C’est à moi qu’il appartient de vous garder lorsque votre imprudence vous expose. J’ai dû faire ce que j’ai fait.
En ce moment, les bergers, les ayant aperçus, coururent à leurs chevaux et descendirent au galop à leur rencontre.
— Evviva Ors’ Anton’ ! s’écria un vieillard robuste à barbe blanche, couvert, malgré la chaleur, d’une casaque à capuchon, de drap corse, plus épais que la toison de ses chèvres. C’est le vrai portrait de son père, seulement plus grand et plus fort. Quel beau fusil ! On en parlera de ce fusil, Ors’ Anton’.
— Evviva Ors’ Anton’ ! répétèrent en chœur tous les bergers. Nous savions bien qu’il reviendrait à la fin !
— Ah ! Ors’ Anton’, disait un grand gaillard au teint couleur de brique, que votre père aurait de joie s’il était ici pour vous recevoir ! Le cher homme ! Vous le verriez, s’il avait voulu me croire, s’il m’avait laissé faire l’affaire de Giudice… Le brave homme ! Il ne m’a pas cru ; il sait bien maintenant que j’avais raison.
— Bon ! reprit le vieillard, Giudice ne perdra rien pour attendre.
— Evviva Ors’ Anton’ !
Et une douzaine de coups de fusil accompagnèrent cette acclamation.
Orso, de très mauvaise humeur au centre de ce groupe d’hommes à cheval parlant tous ensemble et se pressant pour lui donner la main, demeura quelque temps sans pouvoir se faire entendre. Enfin, prenant l’air qu’il avait en tête de son peloton lorsqu’il lui distribuait les réprimandes et les jours de salle de police :
— Mes amis, dit-il, je vous remercie de l’affection que vous me montrez, de celle que vous portiez à mon père ; mais j’entends, je veux, que personne ne me donne de conseils. Je sais ce que j’ai à faire.
— Il a raison, il a raison ! s’écrièrent les bergers. Vous savez bien que vous pouvez compter sur nous.
— Oui, j’y compte : mais je n’ai besoin de personne maintenant, et nul danger ne menace ma maison. Commencez par faire demi-tour, et allez-vous-en à vos chèvres. Je sais le chemin de Pietranera, et je n’ai pas besoin de guides.
— N’ayez peur de rien, Ors’ Anton’, dit le vieillard ; ils n’oseraient se montrer aujourd’hui. La souris rentre dans son trou lorsque revient le matou.
— Matou toi-même, vieille barbe blanche ! dit Orso. Comment t’appelles-tu ?
— Eh quoi ! vous ne me connaissez pas, Ors’ Anton’, moi qui vous ai porté en croupe si souvent sur mon mulet qui mord ? Vous ne connaissez pas Polo Griffo ? Brave homme, voyez-vous, qui est aux della Rebbia corps et âme. Dites un mot, et quand votre gros fusil parlera, ce vieux mousquet, vieux comme son maître, ne se taira pas. Comptez-y, Ors’ Anton’.
— Bien, bien ; mais, de par tous les diables, allez-vous-en et laissez-nous continuer notre route.
Les bergers s’éloignèrent enfin, se dirigeant au grand trot vers le village ; mais de temps en temps ils s’arrêtaient sur tous les points élevés de la route, comme pour examiner s’il n’y avait point quelque embuscade cachée, et toujours ils se tenaient assez rapprochés d’Orso et de sa sœur pour être en mesure de leur porter secours au besoin. Et le vieux Polo Griffo disait à ses compagnons : Je le comprends ! Je le comprends ! Il ne dit pas ce qu’il veut faire, mais il le fait. C’est le vrai portrait de son père. Bien ! dis que tu n’en veux à personne ! tu as fait un vœu à sainte Nega. Bravo ! Moi je ne donnerais pas une figue de la peau du maire. Avant un mois on n’en pourra pas faire une outre.
Ainsi précédé par cette troupe d’éclaireurs, le descendant des della Rebbia entra dans son village et gagna le vieux manoir des caporaux, ses aïeux. Les rebbianistes, longtemps privés de chef, s’étaient portés en masse à sa rencontre, et les habitants du village, qui observaient la neutralité, étaient tous sur le pas de leurs portes pour le voir passer. Les barricinistes se tenaient dans leurs maisons et regardaient par les fentes de leurs volets.
Le bourg de Pietranera est très-irrégulièrement bâti, comme tous les villages de la Corse ; car pour voir une rue, il faut aller à Cargese, bâti par M. de Marbœuf. Les maisons, dispersées au hasard et sans le moindre alignement, occupent le sommet d’un petit plateau, ou plutôt d’un palier de la montagne. Vers le milieu du bourg s’élève un grand chêne-vert, et auprès on voit une auge en granit, où un tuyau en bois apporte l’eau d’une source voisine. Ce monument d’utilité publique fut construit à frais communs par les della Rebbia et les Barricini ; mais on se tromperait fort si l’on y cherchait un indice de l’ancienne concorde des deux familles. Au contraire, c’est une œuvre de leur jalousie. Autrefois, le colonel della Rebbia ayant envoyé au conseil municipal de sa commune une petite somme pour contribuer à l’érection d’une fontaine, l’avocat Barricini se hâta d’offrir un don semblable, et c’est à ce combat de générosité que Pietranera doit son eau. Autour du chêne-vert et de la fontaine, il y a un espace vide qu’on appelle la place, et où les oisifs se rassemblent le soir. Quelquefois on y joue aux cartes, et, une fois l’an, dans le carnaval, on y danse. Aux deux extrémités de la place s’élèvent des bâtiments plus hauts que larges, construits en granit et en schiste. Ce sont les tours ennemies des della Rebbia et des Barricini. Leur architecture est uniforme, leur hauteur est la même, et l’on voit que la rivalité des deux familles s’est toujours maintenue sans que la fortune décidât entre elles.
Il est peut-être à propos d’expliquer ce qu’il faut entendre par ce mot tour. C’est un bâtiment carré d’environ quarante pieds de haut, qu’en un autre pays on nommerait tout bonnement un colombier. La porte, étroite, s’ouvre à huit pieds du sol, et l’on y arrive par un escalier fort roide. Au-dessus de la porte est une fenêtre avec une espèce de balcon percé en dessous comme un mâchicoulis, qui permet d’assommer sans risque un visiteur indiscret. Entre la fenêtre et la porte, on voit deux écussons grossièrement sculptés. L’un portait autrefois la croix de Gènes ; mais, tout martelé aujourd’hui, il n’est plus intelligible que pour les antiquaires. Sur l’autre écusson sont sculptées les armoiries de la famille qui possède la tour. Ajoutez, pour compléter la décoration, quelques traces de balles sur les écussons et les chambranles de la fenêtre, et vous pouvez vous faire une idée d’un manoir du moyen-âge en Corse. J’oubliais de dire que les bâtiments d’habitation touchent à la tour, et souvent s’y rattachent par une communication intérieure.
La tour et la maison des della Rebbia occupent le côté nord de la place de Pietranera ; la tour et la maison des Barricini, le côté sud. De la tour du nord jusqu’à la fontaine, c’est la promenade des della Rebbia, celle des Barricini est du côté opposé. Depuis l’enterrement de la femme du colonel, on n’avait jamais vu un membre de l’une de ces deux familles paraître sur un autre côté de la place que celui qui lui était assigné par une espèce de convention tacite. Pour éviter un détour, Orso allait passer devant la maison du maire, lorsque sa sœur l’avertit et l’engagea à prendre une ruelle qui les conduirait à leur maison sans traverser la place.
— Pourquoi se déranger ? dit Orso ; la place n’est-elle pas à tout le monde ? Et il poussa son cheval.
— Brave cœur ! dit tout bas Colomba… Mon père, tu seras vengé !
En arrivant sur la place, Colomba se plaça entre la maison des Barricini et son frère, et toujours elle eut l’œil fixé sur les fenêtres de ses ennemis. Elle remarqua qu’elles étaient barricadées depuis peu, et qu’on y avait pratiqué des archere. On appelle archere d’étroites ouvertures en forme de meurtrières, ménagées entre de grosses bûches avec lesquelles on bouche la partie inférieure d’une fenêtre. Lorsqu’on craint quelque attaque, on se barricade de la sorte, et l’on peut, à l’abri des bûches, tirer à couvert sur les assaillants.
— Les lâches ! dit Colomba. Voyez, mon frère, déjà ils commencent à se garder ; ils se barricadent ! mais il faudra bien sortir un jour !
La présence d’Orso sur le côté sud de la place produisit une grande sensation à Pietranera, et fut considérée comme une preuve d’audace approchant de la témérité. Pour les neutres rassemblés le soir autour du chêne-vert, ce fut le texte de commentaires sans fin. Il est heureux, disait-on, que les fils Barricini ne soient pas encore revenus, car ils sont moins endurants que l’avocat, et peut-être n’eussent-ils point laissé passer leur ennemi sur leur terrain sans lui faire payer la bravade. — Souvenez-vous de ce que je vais vous dire, voisin, ajouta un vieillard qui était l’oracle du bourg. J’ai observé la figure de la Colomba aujourd’hui, elle a quelque chose dans la tête. Je sens de la poudre en l’air. Avant peu, il y aura de la viande de boucherie à bon marché dans Pietranera.
X.
Séparé fort jeune de son père, Orso n’avait guère eu le temps de le connaître. Il avait quitté Pietranera à quinze ans pour étudier à Pise, et de là était entré à l’École militaire pendant que Ghilfuccio promenait en Europe les aigles impériales. Sur le continent, Orso l’avait vu à de rares intervalles, et en 1815 seulement il s’était trouvé dans le régiment que son père commandait. Mais le colonel, inflexible sur la discipline, traitait son fils comme tous les autres jeunes lieutenants, c’est-à-dire avec beaucoup de sévérité. Les souvenirs qu’Orso en avait conservés étaient de deux sortes. Il se le rappelait à Pietranera, lui confiant son sabre, lui laissant décharger son fusil quand il revenait de la chasse, ou le faisant asseoir pour la première fois, lui bambin, à la table de famille. Puis il se représentait le colonel della Rebbia l’envoyant aux arrêts pour quelque étourderie, et ne l’appelant jamais que « lieutenant della Rebbia. » — Lieutenant della Rebbia, vous n’êtes pas à votre place de bataille, trois jours d’arrêts. — Vos tirailleurs sont à cinq mètres trop loin de la réserve, cinq jours d’arrêts. — Vous êtes en bonnet de police à midi cinq minutes, huit jours d’arrêts. Une seule fois, aux Quatre-Bras, il lui avait dit : Très-bien ! Orso, mais de la prudence. Au reste, ces derniers souvenirs n’étaient point ceux que lui rappelait Pietranera. La vue des lieux familiers à son enfance, les meubles dont se servait sa mère, qu’il avait tendrement aimée, excitaient en son âme une foule d’émotions douces et pénibles ; puis, l’avenir sombre qui se préparait pour lui, l’inquiétude vague que sa sœur lui inspirait, et par-dessus tout, l’idée que miss Nevil allait venir dans sa maison, qui lui paraissait aujourd’hui si petite, si pauvre, si peu convenable pour une personne habituée au luxe ; le mépris qu’elle en concevrait peut-être, toutes ces pensées formaient un chaos dans sa tête et lui inspiraient un profond découragement.
Il s’assit, pour souper, dans un grand fauteuil de chêne noirci, où son père présidait les repas de famille, et sourit en voyant Colomba hésiter à se mettre à table avec lui. Il lui sut bon gré d’ailleurs du silence qu’elle observa pendant le souper et de la prompte retraite qu’elle fit ensuite, car il se sentait trop ému pour résister aux attaques qu’elle lui préparait sans doute ; mais Colomba le ménageait et voulait lui laisser le temps de se reconnaître. La tête appuyée sur sa main, il demeura longtemps immobile, repassant dans son esprit les scènes des quinze derniers jours qu’il avait vécu. Il voyait avec effroi cette attente où chacun semblait être de sa conduite à l’égard des Barricini. Déjà il s’apercevait que l’opinion de Pietranera commençait à être pour lui celle du monde. Il devait se venger sous peine de passer pour un lâche. Mais sur qui se venger ? Il ne pouvait croire les Barricini coupables de meurtre. À la vérité ils étaient les ennemis de sa famille, mais il fallait les préjugés grossiers de ses compatriotes pour leur attribuer un assassinat. Quelquefois il considérait le talisman de miss Nevil, et en répétait tout bas la devise : « La vie est un combat ! » Enfin il se dit d’un ton ferme : « J’en sortirai vainqueur ! » Sur cette bonne pensée il se leva, et, prenant la lampe, il allait monter dans sa chambre, lorsqu’on frappa à la porte de la maison. L’heure était indue pour recevoir une visite. Colomba parut aussitôt, suivie de la femme qui les servait. — Ce n’est rien, dit-elle en courant à la porte. Cependant, avant d’ouvrir, elle demanda qui frappait. — Une voix douce répondit : C’est moi. Aussitôt la barre de bois placée en travers de la porte fut enlevée, et Colomba reparut dans la salle à manger suivie d’une petite fille de dix ans à peu près, pieds nus, en haillons, la tête couverte d’un mauvais mouchoir, de dessous lequel s’échappaient de longues mèches de cheveux noirs comme l’aile d’un corbeau. L’enfant était maigre, pâle, la peau brûlée par le soleil ; mais dans ses yeux brillait le feu de l’intelligence. En voyant Orso, elle s’arrêta timidement et lui fit une révérence à la paysanne ; puis elle parla bas à Colomba, et lui mit entre les mains un faisan nouvellement tué.
— Merci, Chili, dit Colomba. Remercie ton oncle. Il se porte bien ?
— Fort bien, mademoiselle, à vous servir. Je n’ai pu venir plus tôt parce qu’il a bien tardé. Je suis restée trois heures dans le mâquis à l’attendre.
— Et tu n’as pas soupé ?
— Dame ! non, mademoiselle, je n’ai pas eu le temps.
— On va te donner à souper. Ton oncle a-t-il du pain encore ?
— Peu, mademoiselle ; mais c’est de la poudre surtout qui lui manque. Voilà les châtaignes venues, et maintenant il n’a plus besoin que de poudre.
— Je vais te donner un pain pour lui et de la poudre. Dis-lui qu’il la ménage, elle est chère.
— Colomba, dit Orso en français, à qui donc fais-tu ainsi la charité ?
— À un pauvre bandit de ce village, répondit Colomba dans la même langue. Cette petite est sa nièce.
— Il me semble que tu pourrais mieux placer tes dons. Pourquoi envoyer de la poudre à un coquin qui s’en servira pour commettre des crimes ? Sans cette déplorable faiblesse que tout le monde paraît avoir ici pour les bandits, il y a longtemps qu’ils auraient disparu de la Corse.
— Les plus méchants de notre pays ne sont pas ceux qui sont à la campagne.
— Donne-leur du pain si tu veux, on n’en doit refuser à personne ; mais je n’entends pas qu’on leur fournisse des munitions.
— Mon frère, dit Colomba d’un ton grave, vous êtes le maître ici, et tout vous appartient dans cette maison ; mais, je vous en préviens, je donnerai mon mezzaro à cette petite fille pour qu’elle le vende, plutôt que de refuser de la poudre à un bandit. Lui refuser de la poudre ! mais autant vaut le livrer aux gendarmes. Quelle protection a-t-il contre eux, sinon ses cartouches ?
La petite fille cependant dévorait avec avidité un morceau de pain, et regardait attentivement tour à tour Colomba et son frère, cherchant à comprendre dans leurs yeux le sens de ce qu’ils disaient.
— Et qu’a-t-il fait enfin ton bandit ? Pour quel crime s’est-il jeté dans le mâquis ?
— Brandolaccio n’a point commis de crime, s’écria Colomba. Il a tué Giovan’ Opizzo, qui avait assassiné son père pendant que lui était à l’armée.
Orso détourna la tête, prit la lampe, et, sans répondre, monta dans sa chambre. Alors Colomba donna poudre et provisions à l’enfant, et la reconduisit jusqu’à la porte en lui répétant : « Surtout que ton oncle veille bien sur Orso ! »
XI.
Orso fut longtemps à s’endormir, et par conséquent s’éveilla tard, du moins pour un Corse. À peine levé, le premier objet qui frappa ses yeux, ce fut la maison de ses ennemis et les archere qu’ils venaient d’y établir. Il descendit et demanda sa sœur. — Elle est à la cuisine qui fond des balles, lui répondit la servante Saveria. Ainsi, il ne pouvait faire un pas sans être poursuivi par l’image de la guerre.
Il trouva Colomba assise sur un escabeau, entourée de balles nouvellement fondues, coupant les jets de plomb.
— Que diable fais-tu là ? lui demanda son frère.
— Vous n’aviez point de balles pour le fusil du colonel, répondit-elle de sa voix douce ; j’ai trouvé un moule de calibre, et vous aurez aujourd’hui vingt-quatre cartouches, mon frère.
— Je n’en ai pas besoin, Dieu merci !
— Il ne faut pas être pris au dépourvu, Ors’ Anton’. Vous avez oublié votre pays et les gens qui vous entourent.
— Je l’aurais oublié que tu me le rappellerais bien vite. Dis-moi, n’est-il pas arrivé une grosse malle il y a quelques jours ?
— Oui, mon frère. Voulez-vous que je la monte dans votre chambre ?
— Toi la monter ! mais tu n’aurais jamais la force de la soulever… N’y a-t-il pas ici quelque homme pour le faire ?
— Je ne suis pas si faible que vous le pensez, dit Colomba, en retroussant ses manches et découvrant un bras blanc et rond, parfaitement formé, mais qui annonçait une force peu commune. Allons, Saveria, dit-elle à la servante, aide-moi. Déjà elle enlevait seule la lourde malle, quand Orso s’empressa de l’aider.
— Il y a dans cette malle, ma chère Colomba, dit-il, quelque chose pour toi. Tu m’excuseras si je te fais de si pauvres cadeaux, mais la bourse d’un lieutenant en demi-solde n’est pas trop bien garnie. — En parlant, il ouvrait la malle et en retirait quelques robes, un châle et d’autres objets à l’usage d’une jeune personne.
— Que de belles choses ! s’écria Colomba. Je vais bien vite les serrer de peur qu’elles ne se gâtent. Je les garderai pour ma noce, ajouta-t-elle avec un sourire triste, car maintenant je suis en deuil. Et elle baisa la main de son frère.
— Il y a de l’affectation, ma sœur, à garder le deuil si longtemps.
— Je l’ai juré, dit Colomba d’un ton ferme. Je ne quitterai le deuil… Et elle regardait par la fenêtre la maison des Barricini.
— Que le jour où tu te marieras ? dit Orso cherchant à éviter la fin de la phrase.