Le Paradis perdu (page 11)
« — Aux armes, guerriers ! aux armes pour le combat ! l’ennemi est près ; ceux que nous croyions en fuite nous épargneront, ce jour une longue poursuite : ne craignez pas qu’ils fuient ; ils viennent aussi épais qu’une nuée, et je vois fixée sur leur visage la morne résolution et la confiance. Que chacun endosse bien sa cuirasse de diamant, que chacun enfonce bien son casque, que chacun embrasse fortement son large bouclier, baissé ou levé ; car ce jour, si j’en crois mes conjectures, ne répandra pas une bruine, mais un orage retentissant de flèches barbelées de feu. » —
« Ainsi Zophiel avertissait ceux qui d’eux-mêmes étaient sur leurs gardes. En ordre, libres de toutes entraves, s’empressant sans trouble, ils vont au cri d’alarme, et s’avancent en bataille. Quand voici venir à peu de distance, à pas pesants, l’ennemi s’approchant épais et vaste, traînant dans un carré creux ses machines diaboliques enfermées de tous côtés par des escadrons profonds qui voilaient la fraude. Les deux armées s’apercevant, s’arrêtent quelque temps ; mais soudain Satan parut à la tête de la sienne, et fut entendu commandant ainsi à haute voix :
« — Avant-garde ! à droite et à gauche, déployez votre front, afin que tous ceux qui nous haïssent puissent voir combien nous cherchons la paix et la conciliation, combien nous sommes prêts à les recevoir à cœur ouvert, s’ils accueillent nos ouvertures, et s’ils ne nous tournent pas le dos méchamment ; mais je le crains. Cependant témoin le ciel !… ô ciel, sois témoin à cette heure, que nous déchargeons franchement notre cœur ! Vous qui, désignés, vous tenez debout, acquittez-vous de votre charge ; touchez brièvement ce que nous proposons, et haut, que tous puissent entendre. » —
« Ainsi se raillant en termes ambigus, à peine a-t-il fini de parler, qu’à droite et à gauche le front se divise, et sur l’un et l’autre flanc se retire : à nos yeux se découvre, chose nouvelle et étrange ! un triple rang de colonnes de bronze, de fer, de pierre, posées sur des roues, car elles auraient ressemblé beaucoup à des colonnes ou à des corps creux faits de chêne ou de sapin émondé dans le bois, ou abattu sur la montagne, si le hideux orifice de leur bouche n’eût bâillé largement devant nous, pronostiquant une fausse trêve. Derrière chaque pièce se tenait un séraphin ; dans sa main se balançait un roseau allumé, tandis que nous demeurions en suspens, réunis et préoccupés dans nos pensées.
« Ce ne fut pas long : car soudain tous à la fois les séraphins étendent leurs roseaux, et les appliquent à une ouverture étroite qu’ils touchent légèrement. À l’instant tout le ciel apparut en flammes, mais aussitôt obscurci par la fumée, flammes vomies de ces machines à la gorge profonde, dont le rugissement effondrait l’air avec un bruit furieux, et déchirait toutes ses entrailles, dégorgeant leur surabondance infernale, des tonnerres ramés, des grêles de globes de fer. Dirigés contre l’ost victorieux, ils frappent avec une furie tellement impétueuse, que ceux qu’ils touchent ne peuvent rester debout, bien qu’autrement ils seraient restés fermes comme des rochers. Ils tombent par milliers, l’ange roulé sur l’archange, et plus vite encore à cause de leurs armes : désarmés ils auraient pu aisément, comme esprits, s’échapper rapides par une prompte contraction ou par un déplacement ; mais alors il s’ensuivit une honteuse dispersion, et une déroute forcée. Il ne leur servit de rien de relâcher leurs files serrées : que pouvaient-ils faire ? Se précipiteraient-ils en avant ? Une répulsion nouvelle, une indécente chute répétée les feraient mépriser davantage et les rendraient la risée de leurs ennemis ; car on apercevait rangée une autre ligne de séraphins, en posture de faire éclater leur second tir de foudre : reculer battus, c’est ce qu’abhorraient le plus les anges fidèles. Satan vit leur détresse, et s’adressant en dérision à ses compagnons :
« — Amis, pourquoi ces superbes vainqueurs ne marchent-ils pas en avant ? Tout à l’heure ils s’avançaient fiers, et quand, pour les bien recevoir avec un front et un cœur ouverts (que pouvons-nous faire de plus ?), nous leur proposons des termes d’accommodement, soudain ils changent d’idées, ils fuient, et tombent dans d’étranges folies, comme s’ils voulaient danser ! Toutefois pour une danse ils semblent un peu extravagants et sauvages ; peut-être est-ce de joie de la paix offerte. Mais je suppose que si une fois de plus nos propositions étaient entendues, nous les pourrions contraindre à une prompte résolution. » —
« Bélial, sur le même ton de plaisanterie :
« — Général, les termes d’accommodement que nous leur avons envoyés sont des termes de poids, d’un contenu solide, et pleins d’une force qui porte coup. Ils sont tels, comme nous pouvons le voir, que tous en ont été amusés et plusieurs étourdis ; celui qui les reçoit en face est dans la nécessité, de la tête aux pieds, de les bien comprendre ; s’ils ne sont pas compris, ils ont du moins l’avantage de nous faire connaître quand nos ennemis ne marchent pas droit » —
« Ainsi, dans une veine de gaieté, ils bouffonnaient entre eux, élevés dans leurs pensées au-dessus de toute incertitude de victoire : ils présumaient si facile d’égaler par leurs inventions l’éternel Pouvoir, qu’ils méprisaient son tonnerre, et qu’ils riaient de son armée tandis qu’elle resta dans le trouble. Elle n’y resta pas longtemps : la rage inspira enfin les légions fidèles, et leur trouva des armes à opposer à cet infernal malheur.
« Aussitôt (admire l’excellence et la force que Dieu a mises dans ses anges puissants !) ils jettent au loin leurs armes ; légers comme le sillon de l’éclair, ils courent, ils volent aux collines (car la terre tient du ciel cette variété agréable de colline et de vallée) ; ils les ébranlent en les secouant çà et là dans leurs fondements, arrachent les montagnes avec tout leur poids, rochers, fleuves, forêts, et les enlevant par leurs têtes chevelues, les portent dans leurs mains. L’étonnement et, sois-en sûr, la terreur, saisirent les rebelles quand venant si redoutables vers eux, ils virent le fond des montagnes tourné en haut, jusqu’à ce que lancées sur le triple rang des machines maudites, ces machines et toute la confiance des ennemis furent profondément ensevelies sous le faix de ces monts. Les ennemis eux-mêmes furent envahis après ; au-dessus de leurs têtes volaient de grands promontoires qui venaient dans l’air répandant l’ombre, et accablaient des légions entières armées. Leurs armures accroissaient leur souffrance : leur substance, enfermée dedans, était écrasée et broyée, ce qui les travaillait d’implacables tourments et leur arrachait des gémissements douloureux. Longtemps ils luttèrent sous cette masse avant de pouvoir s’évaporer d’une telle prison, quoique esprits de la plus pure lumière ; la plus pure naguère, maintenant devenue grossière par le péché.
« Le reste de leurs compagnons, nous imitant, saisit de pareilles armes, et arracha les coteaux voisins : ainsi les monts rencontrent dans l’air les monts lancés de part et d’autre avec une projection funeste, de sorte que sous la terre on combat dans une ombre effrayante ; bruit infernal ! La guerre ressemble à des jeux publics, auprès de cette rumeur. Une horrible confusion entassée sur la confusion s’éleva, et alors tout le ciel serait allé en débris et se serait couvert de ruines, si le Père tout-puissant, qui siège enfermé dans son inviolable sanctuaire des cieux, pesant l’ensemble des choses, n’avait prévu ce tumulte et n’avait tout permis pour accomplir son grand dessein : honorer son Fils consacré, vengé de ses ennemis, et déclarer que tout pouvoir lui était transféré. À ce Fils, assesseur de son trône, il adresse ainsi la parole :
« — Splendeur de ma gloire, Fils bien aimé, Fils sur le visage duquel est vu visiblement ce que je suis invisible dans ma divinité, toi dont la main exécute ce que je fais par décret, seconde omnipotence ! deux jours sont déjà passés (deux jours tels que nous comptons les jours du ciel) depuis que Michel est parti avec ses puissances pour dompter ces désobéissants. Le combat a été violent, comme il était très-probable qu’il le serait, quand deux pareils ennemis se rencontrent en armes : car je les ai laissés à eux-mêmes, et tu sais qu’à leur création je les fis égaux, et que le péché seul les a dépareillés, lequel encore a opéré insensiblement, car je suspends leur arrêt : dans un perpétuel combat il leur faudrait donc nécessairement demeurer sans fin, et aucune solution ne serait trouvée. « La guerre lassée a accompli ce que la guerre peut faire, et elle a lâché les rênes à une fureur désordonnée, se servant de montagnes pour armes ; œuvre étrange dans le ciel et dangereuse à toute la nature. Deux jours se sont donc écoulés ; le troisième est tien : à toi je l’ai destiné, et j’ai pris patience jusque ici afin que la gloire de terminer cette grande guerre t’appartienne, puisque nul autre que toi ne la peut finir. En toi j’ai transfusé une vertu, une grâce si immense, que tous, au ciel et dans l’enfer, puissent connaître ta force incomparable : cette commotion perverse ainsi apaisée, manifestera que tu es le plus digne d’être héritier de toutes choses, d’être héritier et d’être roi par l’onction sainte, ton droit mérité. Va donc, toi, le plus puissant dans la puissance de ton Père ; monte sur mon chariot, guide les roues rapides qui ébranlent les bases du ciel ; emporte toute ma guerre, mon arc et mon tonnerre ; revêts mes toutes-puissantes armes, suspends mon épée à ta forte cuisse. Poursuis ces fils des ténèbres, chasse-les de toutes les limites du ciel dans l’abîme extérieur. Là, qu’ils apprennent, puisque cela leur plaît, à mépriser Dieu, et le Messie son roi consacré. » —
« Il dit, et sur son Fils ses rayons directs brillent en plein ; lui reçut ineffablement sur son visage tout son Père pleinement exprimé, et la Divinité filiale répondit ainsi :
« Ô Père, ô Souverain des Trônes célestes ! le Premier, le Très-Haut, le Très-Saint, le Meilleur ! tu as toujours cherché à glorifier ton Fils ; moi, toujours à te glorifier, comme il est très-juste. Ceci est ma gloire, mon élévation, et toute ma félicité, que, te complaisant en moi, tu déclares ta volonté accomplie : l’accomplir est tout mon bonheur. Le sceptre et le pouvoir, ton présent, je les accepte, et avec plus de joie je te les rendrai, lorsqu’à la fin des temps tu seras tout en tout, et moi en toi pour toujours, et en moi tous ceux que tu aimes.
« Mais celui que tu hais, je le hais, et je puis me revêtir de tes terreurs, comme je me revêts de tes miséricordes, image de toi en toutes choses. Armé de ta puissance, j’affranchirai bientôt le ciel de ces rebelles, précipités dans leur mauvaise demeure préparée ; ils seront livrés à des chaînes de ténèbres et au ver qui ne meurt point, ces méchants qui ont pu se révolter contre l’obéissance qui t’est due, toi à qui obéir est la félicité suprême ! Alors ces saints, sans mélange, et séparés loin des impurs, entoureront ta montagne sacrée, te chanteront des alleluia sincères, des hymnes de haute louange, et avec eux, moi leur chef. » —
« Il dit : s’inclinant sur son sceptre, il se leva de la droite de gloire où il siège : et le troisième matin sacré perçant à travers le ciel, commençait à briller. Soudain s’élance, avec le bruit d’un tourbillon, le chariot de la Divinité paternelle, jetant d’épaisses flammes, roues dans les roues, char non tiré moins animé d’un esprit, et escorté de quatre formes de chérubins. Ces figures ont chacune quatre faces surprenantes ; tout leur corps et leurs ailes sont semés d’yeux semblables à des étoiles ; les roues de béril ont aussi des yeux, et dans leur course le feu en sort de tous côtés. Sur leurs têtes est un firmament de cristal où s’élève un trône de saphir marqueté d’ambre pur et des couleurs de l’arc pluvieux.
« Tout armé de la panoplie céleste du radieux Urim, ouvrage divinement travaillé, le Fils monte sur ce char. À sa main droite est assise la Victoire aux ailes d’aigle ; à son côté pendent son arc et son carquois rempli de trois carreaux de foudre ; et autour de lui roulent des flots furieux de fumée, de flammes belliqueuses et d’étincelles terribles.
« Accompagné de dix mille saints il s’avance : sa venue brille au loin, et vingt mille chariots de Dieu (j’en ai ouï compter le nombre) sont vus à l’un et à l’autre de ses côtés. Lui, sur les ailes des chérubins, est porté sublime dans le ciel de cristal, sur un trône de saphir éclatant au loin. Mais les siens l’aperçurent les premiers ; une joie inattendue les surprit quand flamboya, porté par des anges, le grand étendard du Messie, son signe dans le ciel. Sous cet étendard Michel réunit aussitôt ses bataillons, répandus sur les deux ailes, et sous leur chef ils ne forment plus qu’un seul corps.
« Devant le Fils la puissance divine préparait son chemin : à son ordre les montagnes déracinées se retirèrent chacune à leur place, elles entendirent sa voix, s’en allèrent obéissantes ; le ciel renouvelé reprit sa face accoutumée, et avec de fraîches fleurs la colline et le vallon sourirent.
« Ils virent cela les malheureux ennemis ; mais ils demeurèrent endurcis, et pour un combat rebelle rallièrent leurs puissances : insensés ! concevant l’espérance du désespoir ! Tant de perversité peut-elle habiter dans des esprits célestes ! Mais pour convaincre l’orgueilleux à quoi servent les prodiges, ou quelles merveilles peuvent porter l’opiniâtre à céder ? Ils s’obstineront davantage par ce qui devait le plus les ramener ; désolés de la gloire du Fils, à cette vue l’envie les saisit ; aspirant à sa hauteur, ils se remirent fièrement en bataille, résolus par force ou par fraude de réussir et de prévaloir à la fin contre Dieu et son Messie, ou de tomber dans une dernière et universelle ruine : maintenant ils se préparent au combat décisif, dédaignant la fuite ou une lâche retraite, quand le grand Fils de Dieu à toute son armée, rangée à sa droite et à sa gauche parla ainsi :
« — Restez toujours tranquilles dans cet ordre brillant, vous, saints ; restez ici, vous, anges armés ; ce jour reposez-vous de la bataille. Fidèle a été votre vie guerrière, et elle est acceptée de Dieu ; sans crainte dans sa cause juste, ce que vous avez reçu vous avez employé invinciblement. Mais le châtiment de cette bande maudite appartient à un autre bras : la vengeance est à lui, ou à celui qu’il en a seul chargé. Ni le nombre ni la multitude ne sont appelés à l’œuvre de ce jour ; demeurez seulement et contemplez l’indignation de Dieu, versée par moi sur ces impies. Ce n’est pas vous, c’est moi, qu’ils ont méprisé, moi qu’ils ont envié ; contre moi est toute leur rage, parce que le Père, à qui, dans le royaume suprême du ciel, la puissance et la gloire appartiennent, m’a honoré selon sa volonté. C’est donc pour cela qu’il m’a chargé de leur jugement, afin qu’ils aient ce qu’ils souhaitent, l’occasion d’essayer avec moi, dans le combat qui est le plus fort, d’eux contre moi, ou de moi seul contre eux. Puisqu’ils mesurent tout par la force, qu’ils ne sont jaloux d’aucune autre supériorité, que peu leur importe qui les surpasse autrement, je consens à n’avoir pas avec eux d’autre dispute. » —
« Ainsi parla le Fils, et en terreur changea sa contenance, trop sévère pour être regardée ; rempli de colère, il marche à ses ennemis. Les quatre figures déploient à la fois leurs ailes étoilées avec une ombre formidable et continue ; et les orbes de son char de feu roulèrent avec le fracas du torrent des grandes eaux, ou d’une nombreuse armée. Lui sur ses impies adversaires fond droit en avant, sombre comme la nuit. Sous ses roues brûlantes, l’immobile Empyrée trembla dans tout son entier ; tout excepté le trône même de Dieu. Bientôt il arrive au milieu d’eux ; dans sa main droite tenant dix mille tonnerres, il les envoie devant lui tels qu’ils percent de plaies les âmes des rebelles. Étonnés, ils cessent toute résistance, ils perdent tout courage : leurs armes inutiles tombent. Sur les boucliers et les casques, et les têtes des Trônes et des puissants séraphins prosternés, le Messie passe ; ils souhaitent alors que les montagnes soient encore jetées sur eux comme un abri contre sa colère ! Non moins tempestueuses, des deux côtés ses flèches partent des quatre figures à quatre visages semés d’yeux, et sont jetées par les roues vivantes également semées d’une multitude d’yeux. Un esprit gouvernait ses roues ; chaque œil lançait des éclairs, et dardait parmi les maudits une pernicieuse flamme qui flétrissait toute leur force, desséchait leur vigueur accoutumée, et les laissait épuisés, découragés, désolés, tombés. Encore le Fils de Dieu n’employa-t-il pas la moitié de sa force, mais retint à moitié son tonnerre ; car son dessein n’était pas de les détruire, mais de les déraciner du ciel. Il releva ceux qui étaient abattus, et comme une horde de boucs, ou un troupeau timide pressé ensemble, il les chasse devant lui foudroyé par les Terreurs et les Furies, jusqu’aux limites et à la muraille de cristal du ciel. Le ciel s’ouvre, se roule en dedans, et laisse à découvert par une brèche spacieuse l’abîme dévasté. Cette vue monstrueuse les frappe d’horreur ; ils reculent, mais une horreur bien plus grande les repousse : tête baissée, ils se jettent eux-mêmes en bas du bord du ciel : la colère éternelle brûle après eux dans le gouffre sans fond.
« L’Enfer entendit le bruit épouvantable ; l’enfer vit le ciel croulant du ciel : il aurait fui effrayé ; mais l’inflexible destin avait jeté trop profondément ses bases ténébreuses, et l’avait trop fortement lié.
« Neuf jours ils tombèrent ; le chaos confondu rugit, et sentit une décuple confusion dans leur chute à travers sa féroce anarchie ; tant cette énorme déroute l’encombra de ruines ! L’enfer béant les reçut tous enfin, et se referma sur eux ; l’enfer, leur convenable demeure, l’enfer pénétré d’un feu inextinguible ; maison de malheur et de tourment. Le ciel soulagé se réjouit ; il répara bientôt la brèche de sa muraille, en retournant au lieu d’où il s’était replié.
« Seul vainqueur par l’expulsion de ses ennemis, le Messie ramena son char de triomphe. Tous ses saints, qui silencieux furent témoins oculaires de ses actes tout-puissants, pleins d’allégresse au-devant de lui s’avancèrent ; et dans leur marche, ombragés de palmes, chaque brillante hiérarchie chantait le triomphe, le chantait, lui, Roi victorieux, Fils, Héritier et Seigneur. À lui tout pouvoir est donné ; de régner il est le plus digne !
« Célébré, il passe triomphant au milieu du ciel, dans les parvis et dans le temple de son Père tout-puissant élevé sur un trône ; son Père le reçut dans la gloire où maintenant il est assis à la droite de la béatitude.
« C’est ainsi que (mesurant les choses du ciel aux choses de la terre), à ta demande, ô Adam, et pour que tu sois en garde par ce qui s’est passé, je t’ai révélé ce qui autrement aurait pu demeurer caché à la race humaine : la discorde survenue et la guerre dans le ciel entre les puissances angéliques, et la chute profonde de ceux qui, aspirant trop haut, se révoltèrent avec Satan : il est maintenant jaloux de ton état, et complote pour te détourner aussi de l’obéissance, afin qu’avec lui privé de félicité, tu partages son châtiment, l’éternelle misère. Ce serait toute sa consolation et sa vengeance s’il pouvait, comme une peine faite au Très-Haut, t’obtenir une fois pour compagnon de son malheur. Mais ne prête pas l’oreille à ses tentations ; avertis ta plus faible ; profite d’avoir appris d’un exemple terrible la récompense de la désobéissance : ils auraient pu demeurer fermes, cependant ils tombèrent : qu’il t’en souvienne, et crains de transgresser. »
Livre septième
Argument.
Raphaël, à la demande d’Adam, raconte comment et pourquoi ce monde a été d’abord créé : Dieu, ayant expulsé du ciel Satan et ses anges, déclara que son plaisir était de créer un autre monde et d’autres créatures pour y habiter. Il envoie son Fils dans la gloire et avec un cortège d’anges, pour accomplir l’œuvre de la création en six jours. Les anges célèbrent par des cantiques cette création et la réascension du Fils au ciel.
Descends du Ciel, Uranie, si de ce nom tu es justement appelée ! En suivant ta voix divine, j’ai pris mon essor au dessus de l’Olympe, au-dessus du vol de l’aile de Pégase. Ce n’est pas le nom, c’est le sens de ce nom que j’invoque ; car tu n’es pas une des neuf Muses, et tu n’habites pas le sommet du vieil Olympe ; mais née du ciel, avant que les collines parussent ou que la fontaine coulât, tu conversais avec l’éternelle Sagesse, la Sagesse ta sœur, et tu jouais avec elle en présence du Père tout-puissant, qui se plaisait à ton chant céleste. Enlevé par toi, je me suis hasardé dans le ciel des cieux, moi hôte de la terre, et j’ai respiré l’air de l’empyrée que tu tempérais : avec la même sûreté guide en bas, rends-moi à mon élément natal, de peur que, démonté par ce coursier volant sans frein (comme autrefois Bellérophon dans une région plus abaissée), je ne tombe sur le champ Alcien, pour y errer égaré et abandonné.
La moitié de mon sujet reste encore à chanter, mais dans les bornes plus étroites de la sphère diurne et visible. Arrêté sur la terre, non ravi au-dessus du pôle, je chanterai plus sûrement d’une voix mortelle ; elle n’est devenue ni enrouée ni muette, quoique je sois tombé dans de mauvais jours, dans de mauvais jours quoique tombé parmi des langues mauvaises, parmi les ténèbres et la solitude, et entouré de périls. Cependant je ne suis pas seul, lorsque la nuit tu visites mes sommeils, ou lorsque le matin empourpre l’orient.
Préside toujours à mes chants, Uranie ! et trouve un auditoire convenable, quoique peu nombreux. Mais chasse au loin la barbare dissonance de Bacchus et de ses amis de la joie ; race de cette horde forcenée qui déchira le barde de la Thrace sur le Rhodope, où l’oreille des bois et des rochers était ravie, jusqu’à ce que la clameur sauvage eut noyé la harpe et la voix : la muse ne put défendre son fils. Tu ne manqueras pas ainsi, Uranie, à celui qui t’implore ; car toi, tu es un songe céleste, elle un songe vain.
Dis, ô déesse, ce qui suivit après que Raphaël, l’archange affable, eut averti Adam de se garder de l’apostasie, par l’exemple terrible de ce qui arriva dans le ciel à ces apostats, de peur qu’il n’en arrivât de même dans le paradis à Adam et à sa race (chargés de ne pas toucher à l’arbre interdit), s’ils transgressaient et méprisaient ce seul commandement si facile à observer, au milieu du choix de tous les autres goûts qui pouvaient plaire à leurs appétits, quel qu’en fût le caprice.
Adam, avec Ève sa compagne, avait écouté attentivement l’histoire ; il était rempli d’admiration et plongé dans une profonde rêverie en écoutant des choses si élevées et si étranges ; choses à leur pensée si inimaginables, la haine dans le ciel, la guerre si près de la paix de Dieu dans le bonheur, avec une telle confusion ! Mais bientôt le mal chassé retombait comme un déluge sur ceux dont il avait jailli, impossible à mêler à la béatitude.
Maintenant Adam réprima bientôt les doutes qui s’élevaient dans son cœur, et il est conduit (encore sans péché) par le désir de connaître ce qui le touche de plus près : comment ce monde visible du ciel et de la terre commença ; quand et d’où il fut créé ; pour quelle cause ; ce qui fut fait en dedans ou en dehors d’Éden, avec ce dont il a souvenir. Comme un homme de qui l’altération est à peine soulagée, suit de l’œil le cours du ruisseau dont le liquide murmure entendu excite une soif nouvelle, Adam procède de la sorte à interroger son hôte céleste :
« De grandes choses et pleines de merveilles, bien différentes de celles de ce monde, tu as révélées à nos oreilles, interprète divin, par faveur envoyé de l’empyrée pour nous avertir à temps de ce qui aurait pu causer notre perte, s’il nous eût été inconnu, l’humaine connaissance n’y pouvant atteindre. Nous devons des remerciements immortels à l’infinie bonté, et nous recevons son avertissement avec une résolution solennelle d’observer invariablement sa volonté souveraine, la fin de ce que nous sommes. Mais puisque tu as daigné avec complaisance nous faire part pour notre instruction de choses au-dessus de la pensée terrestre (choses qu’il nous importait de savoir comme il l’a semblé à la suprême sagesse) ; daigne maintenant descendre plus bas, et nous raconter ce qui peut-être il ne nous est pas moins utile de savoir : quand commença ce ciel que nous voyons si distant et si haut orné de feux mouvants et innombrables ; qu’est-ce que cet air ambiant qui donne ou remplit tout espace, cet air largement répandu embrassant tout autour cette terre fleurie ; quelle cause mut le Créateur, dans son saint repos de toute éternité, à bâtir si tard dans le chaos ; et comment l’ouvrage commencé fut tôt achevé ? S’il ne t’est pas défendu, tu peux nous dévoiler ce que nous demandons, non pour sonder les secrets de son éternel empire, mais pour glorifier d’autant plus ses œuvres que nous les connaîtrons davantage.
« Et la grande lumière du jour a encore à parcourir beaucoup de sa carrière, quoique déjà sur son déclin ; suspendu dans le ciel, le soleil retenu par ta voix, écoute ta voix puissante ; il s’arrêtera plus longtemps pour te ouïr raconter son origine, et le lever de la nature du sein du confus abîme. Ou si l’étoile du soir et la lune à ton audience se hâtent, la Nuit avec elle amènera le silence ; le Sommeil en t’écoutant veillera, ou bien nous pourrons lui commander l’absence jusqu’à ce que ton chant finisse, et te renvoie avant que brille le matin. »
Ainsi Adam supplia son hôte illustre, et ainsi l’ange, semblable à un Dieu, lui répondit avec douceur :
« Que cette demande faite avec prudence te soit accordée ; mais pour raconter les œuvres du Tout-Puissant, quelle parole, quelle langue de séraphin peuvent suffire, ou quel cœur d’homme suffirait à les comprendre ? Cependant ce que tu peux atteindre, ce qui peut le mieux servir à glorifier le Créateur et à te rendre aussi plus heureux ne sera pas soustrait à ton oreille. J’ai reçu la commission d’en haut de répondre à ton désir de savoir, dans certaines limites : au-delà, abstiens-toi de demander ; ne laisse pas tes propres imaginations espérer des choses non révélées, que le Roi invisible, seul omniscient, a ensevelies dans la nuit, incommunicables à personne sur la terre ou dans le ciel : assez reste en dehors de cela à chercher et à connaître. Mais la science est comme la nourriture ; elle n’a pas moins besoin de tempérance pour en régler l’appétit et pour savoir en quelle mesure l’esprit la peut bien supporter ; autrement elle oppresse par son excès et change bientôt la sagesse en folie, comme la nourriture en fumée.
« Sache donc : après que Lucifer (ainsi appelé parce qu’il brillait autrefois dans l’armée des anges plus que cette étoile parmi les étoiles) eut été précipité du ciel dans son lieu avec ses légions brûlantes, à travers l’abîme, le Fils étant retourné victorieux avec ses saints, le Tout-Puissant, éternel Père, contempla de son trône leur multitude, et parla de la sorte à son Fils :
« — Du moins notre jaloux ennemi s’est trompé, lui qui croyait que tous comme lui seraient rebelles : par leur secours il se flattait (nous une fois dépossédés) de saisir cette inaccessible et haute forteresse, siège de la Divinité suprême. Dans sa trahison il a entraîné plusieurs dont la place ici n’est plus connue. Cependant la plus grande partie, je le vois, garde toujours son poste : le ciel, peuplé encore, conserve un nombre suffisant d’habitants pour remplir ses royaumes, quoique vastes, pour fréquenter ce haut temple avec des observances dues et des rites solennels. Mais de peur que le cœur de l’ennemi ne s’enfle du mal déjà fait en dépeuplant le ciel (ce qu’il estime follement être un dommage pour moi), je puis réparer ce dommage, si c’en est un de perdre ce qui est perdu de soi-même. Dans un moment je créerai un autre monde ; d’un seul homme je créerai une race d’hommes innombrables, pour habiter là, non ici, jusqu’à ce qu’élevés par degrés de mérite, éprouvés par une longue obéissance, ils s’ouvrent eux-mêmes enfin le chemin pour monter ici, et que la terre changée dans le ciel, et le ciel dans la terre, ne forme plus qu’un royaume, en joie et en union sans fin.
« En attendant, demeurez moins pressés, vous pouvoirs célestes ; et toi mon Verbe, Fils engendré, par toi j’opère ceci : parle, et qu’il soit fait ! Avec toi j’envoie ma puissance et mon esprit qui couvre tout de son ombre. Va et ordonne à l’abîme, dans des limites fixées, d’être terre et ciel. L’abîme est sans bornes, parce que je suis : l’infini est rempli par moi ; l’espace n’est pas vide. Quoique je ne sois circonscrit dans aucune étendue, je me retire et n’étends pas partout ma bonté, qui est libre d’agir ou de n’agir pas. Nécessité et hasard n’approchent pas de moi ; ce que je veux est destin. »