Le Paradis perdu (page 10)

John Milton · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Paradis perdu · 21 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« — Serviteur de Dieu, tu as bien fait ; tu as bien combattu dans le meilleur combat, toi, qui seul as soutenu contre des multitudes révoltées la cause de la vérité, plus puissant en paroles qu’elles ne le sont en armes. Et pour rendre témoignage à la vérité, tu as bravé le reproche universel, pire à supporter que la violence ; car ton unique soin était de demeurer approuvé du regard de Dieu, quoique des mondes te jugeassent pervers. Un triomphe plus facile maintenant te reste, aidé d’une armée d’amis : c’est de retourner chez tes ennemis plus glorieux que tu n’en fus méprisé quand tu les quittas, de soumettre par la force ceux qui refusent la raison pour leur loi, la droite raison pour leur loi, et pour leur roi le Messie, régnant par droit de mérite.

« Va, Michel, prince des armées célestes, et toi immédiatement après lui en achèvements militaires, Gabriel : conduisez au combat ceux-ci, mes invincibles enfants ; conduisez mes saints armés, rangés par milliers et millions pour la bataille, égaux en nombre à cette foule rebelle et sans dieu. Assaillez-les sans crainte avec le feu et les armes hostiles ; en les poursuivant jusqu’au bord du ciel, chassez-les de Dieu et du bonheur vers le lieu de leur châtiment, le gouffre du Tartare, qui déjà ouvre large son brûlant chaos pour recevoir leur chute. » —

« Ainsi parla la voix souveraine, et les nuages commencèrent à obscurcir toute la montagne, et la fumée à rouler en noirs torses, en flammes retenues, signal du réveil de la colère. Avec non moins de terreur, l’éclatante trompette éthérée commence à souffler d’en haut ; à ce commandement les puissances militantes qui tenaient pour le ciel (formées en puissant carré dans une union irrésistible) avancèrent en silence leurs brillantes légions, au son de l’instrumentale harmonie qui inspire l’héroïque ardeur des actions aventureuses, sous des chefs immortels, pour la cause de Dieu et de son Messie. Elles avancent fermes et sans se rompre : ni haute colline, ni vallée rétrécie, ni bois, ni ruisseau, ne divisent leurs rangs parfaits, car elles marchent élevées au-dessus du sol, et l’air obéissant soutient leur pas agile : comme l’espèce entière des oiseaux rangés en ordre sur leur aile, furent appelés dans Éden pour recevoir leurs noms de toi, ô Adam, ainsi les légions parcoururent maints espaces dans le ciel, maintes provinces dix fois grandes comme la longueur de la terre.

« Enfin, loin à l’horizon du nord se montra, d’une extrémité à l’autre, une région de feu, étendue sous la forme d’une armée. Bientôt en approchant apparurent les puissances liguées de Satan, hérissées des rayons innombrables des lances droites et inflexibles ; partout casques pressés, boucliers variés peints d’insolents emblèmes : ces troupes se hâtaient avec une précipitation furieuse, car elles se flattaient d’emporter ce jour-là même, par combat ou surprise, le mont de Dieu, et d’asseoir sur son trône le superbe aspirant, envieux de son empire ; mais, au milieu du chemin leurs pensées furent reconnues folles et vaines. Il nous sembla d’abord extraordinaire que l’ange fît la guerre à l’ange, qu’ils se rencontrassent dans une furieuse hostilité ceux-là accoutumés à se rencontrer si souvent unis aux fêtes de la joie et de l’amour comme fils d’un seul maître, et chantant l’éternel Père ; mais le cri de la bataille s’éleva, et le bruit rugissant de la charge mit fin à toute pensée plus douce.

« Au milieu des siens, l’apostat, élevé comme un dieu, était assis sur son char de soleil, idole d’une majesté divine, entouré de chérubins flamboyants et de boucliers d’or. Bientôt il descendit de ce trône pompeux, car il ne restait déjà plus entre les deux armées qu’un espace étroit (intervalle effrayant !) et front contre front elles présentaient arrêtées une terrible ligne d’une affreuse longueur. À la sombre avant-garde, sur le rude bord des bataillons, avant qu’ils se joignissent, Satan à pas immenses et superbes, couvert d’une armure d’or et de diamant, s’avançait comme une tour, Abdiel ne put supporter cette vue ; il se tenait parmi les plus braves, et se préparait aux plus grands exploits ; il sonde ainsi son cœur résolu :

« — Ô Ciel ! une telle ressemblance avec le Très-Haut peut-elle rester où la foi et la réalité ne restent plus ? Pourquoi la puissance ne défaut-elle pas là où la vertu a failli, ou pourquoi le plus présomptueux n’est-il pas le plus faible ? Quoique à le voir Satan semble invincible, me confiant au secours du Tout-puissant, je prétends éprouver la force de celui dont j’ai déjà éprouvé la raison fausse et corrompue : n’est-il pas juste que celui qui l’a emporté dans la lutte de la vérité l’emporte dans les armes, vainqueur pareillement dans les deux combats ? Si le combat est brutal et honteux quand la raison se mesure avec la force, encore il est d’autant plus juste que la raison triomphe. » —

« Ainsi réfléchissant il sort à l’opposite du milieu de ses pairs armés ; il rencontre à mi-voie son audacieux ennemi, qui, se voyant prévenu en devient plus furieux ; il le défie ainsi avec assurance :

« — Superbe, vient-on au devant de toi ? Ton espérance était d’atteindre inopposé la hauteur où tu aspires, d’atteindre le trône de Dieu non gardé et son côté abandonné par la terreur de ton pouvoir ou de ta langue puissante. Insensé ! tu ne songeais pas combien il est vain de se lever en armes contre le Tout-Puissant, contre celui qui des plus petites choses aurait pu lever sans fin d’incessantes armées pour écraser ta folie ; ou, de sa main solitaire atteignant au delà de toute limite, il pourrait d’un seul coup, sans assistance, te finir, et ensevelir tes légions sous les ténèbres. Mais t’en aperçois-tu ? tous ne sont pas à ta suite ; il en est qui préfèrent la foi et la piété envers Dieu, bien qu’ils te fussent invisibles alors qu’à ton monde je semblais être dans l’erreur, en différant seul de l’avis de tous. Tu la vois ma secte maintenant : apprends trop tard que quelques-uns peuvent savoir, quand des milliers se trompent. » —

« Le grand ennemi le regardant de travers d’un œil de dédain :

« À la male heure pour toi, mais à l’heure désirée de ma vengeance, toi que je cherchais le premier, tu reviens de ta fuite, ange séditieux, pour recevoir ta récompense méritée, pour faire le premier essai de ma droite provoquée, puisque ta langue inspirée de la contradiction osa la première s’opposer à la troisième partie des dieux réunis en synode pour assurer leurs divinités. Ceux qui sentent en eux une vigueur divine, ne peuvent accorder l’omnipotence à personne. Mais tu te portes en avant de tes compagnons, ambitieux que tu es de m’enlever quelques plumes, pour que ton succès puisse annoncer la destruction du reste : je m’arrête un moment, de peur que tu ne te vantes qu’on n’ait pu te répondre ; je veux t’apprendre ceci : je crus d’abord que liberté et ciel ne faisaient qu’un pour les âmes célestes ; mais je vois à présent que plusieurs, par bassesse, préfèrent servir ; esprits domestiques traînés dans les fêtes et les chansons ! Tels sont ceux que tu as armés, les ménétriers du ciel, l’esclavage pour combattre la liberté : ce que sont leurs actions comparées, ce jour le prouvera. » —

« Le sévère Abdiel répond brièvement :

« — Apostat, tu te trompes encore : éloigné de la voie de la vérité, tu ne cesseras plus d’errer. Injustement tu flétris du nom de servitude l’obéissance que Dieu ou la nature ordonne. Dieu et la nature commandent la même chose, lorsque celui qui gouverne est le plus digne, et qu’il excelle sur ceux qu’il gouverne. La servitude est de servir l’insensé ou celui qui s’est révolté contre un plus digne que lui, comme les tiens te servent à présent, toi non libre, mais esclave de toi-même. Et tu oses effrontément insulter à notre devoir ! Règne dans l’enfer, ton royaume ; laisse-moi servir dans le ciel Dieu à jamais béni, obéir à son divin commandement qui mérite le plus d’être obéi ; toutefois attends dans l’enfer, non des royaumes, mais des chaînes. Cependant revenu de ma fuite, comme tu le disais tout à l’heure, reçois ce salut sur ta crête impie. » —

« À ces mots, il lève un noble coup qui ne resta pas suspendu, mais tomba comme la tempête sur la crête orgueilleuse de Satan : ni la vue, ni le mouvement de la rapide pensée, moins encore le bouclier, ne purent prévenir la ruine. Dix pas énormes il recule ; au dixième, sur son genou fléchi il est soutenu par sa lance massive, comme si, sur la terre, des vents sous le sol ou des eaux forçant leur passage eussent poussé obliquement hors de sa place une montagne, à moitié abîmée avec tous ses pins. L’étonnement saisit les Trônes rebelles, mais une rage plus grande encore, quand ils virent ainsi abattu le plus puissant d’entre eux. Les nôtres, remplis de joie et de l’ardent désir de combattre, poussèrent un cri, présage de la victoire. Michel ordonne de sonner l’archangélique trompette ; elle retentit dans le vaste du ciel, et les anges fidèles chantent Hosanna au Très-Haut. De leur côté, les légions adverses ne restèrent pas à nous contempler ; non moins terribles, elles se joignirent dans l’horrible choc.

« Alors s’élevèrent une orageuse furie et des clameurs telles qu’on n’en avait jamais jusqu’alors entendu dans le ciel. Les armes heurtant l’armure crient en horrible désaccord ; les roues furieuses des chariots d’airain rugissent avec rage : terrible est le bruit de la bataille ! Sur nos têtes les sifflements aigus des dards embrasés volent en flamboyantes volées, et en volant voûtent de feu les deux osts. Sous cette coupole ardente se précipitaient au combat les corps d’armée dans un assaut funeste et une fureur inextinguible ; tout le ciel retentissait : si la terre eût été alors, toute la terre eut tremblé jusqu’à son centre.

« Faut-il s’en étonner quand de l’un et de l’autre côté, fiers adversaires, combattaient des millions d’anges dont le plus faible pourrait manier les éléments et s’armer de la force de toutes leurs régions ? Combien donc deux armées combattant l’une contre l’autre avaient-elles plus de pouvoir pour allumer l’épouvantable combustion de la guerre, pour bouleverser, sinon pour détruire leur fortuné séjour natal, si le Roi tout-puissant et éternel, tenant le ciel d’une main ferme, n’eût dominé et limité leur force ! En nombre, chaque légion ressemblait à une nombreuse armée ; en force, chaque main armée valait une légion. Conduit au combat, chaque soldat paraissait un chef, chaque chef, un soldat ; ils savaient quand avancer ou s’arrêter, quand détourner le fort de la bataille, quand ouvrir et quand fermer les rangs de la hideuse guerre. Ni pensée de fuite, ni pensée de retraite, ni action malséante qui marquât la peur : chacun comptait sur soi, comme si de son bras seul dépendait le moment de la victoire.

« Des faits d’une éternelle renommée furent accomplis, mais sans nombre ; car immense et variée se déployait cette guerre ; tantôt combat maintenu sur un terrain solide ; tantôt prenant l’essor sur une aile puissante, et tourmentant tout l’air : alors tout l’air semblait un feu militant. La bataille en balance égale fut longtemps suspendue, jusqu’à ce que Satan, qui ce jour-là avait montré une force prodigieuse et ne rencontrait point d’égal dans les armes ; jusqu’à ce que Satan, courant de rang en rang à travers l’affreuse mêlée des séraphins en désordre, vit enfin le lieu où l’épée de Michel fauchait et abattait des escadrons entiers.

« Michel tenait à deux mains, avec une force énorme cette épée qu’il brandissait en l’air : l’horrible tranchant tombait, dévastant au large. Pour arrêter une telle destruction, Satan se hâte et oppose au fer de Michel l’orbe impénétrable de dix feuilles de diamant, son ample bouclier, vaste circonférence. À son approche, le grand archange sursit à son travail guerrier ; ravi, dans l’espoir de terminer ici la guerre intestine du ciel (le grand ennemi étant vaincu ou traîné captif dans les chaînes), il fronce un sourcil redoutable, et le visage enflammé, il parle ainsi le premier :

« Auteur du mal, inconnu et sans nom dans le ciel jusqu’à ta révolte, aujourd’hui abondant comme tu le vois, à ces actes d’une lutte odieuse, odieuse à tous, quoique par une juste mesure elle pèse le plus sur toi et sur tes adhérents. Comment as-tu troublé l’heureuse paix du ciel et apporté dans la nature la misère, incréée avant le crime de ta rébellion ! combien as-tu empoisonné de ta malice des milliers d’anges, jadis droits et fidèles, maintenant devenus traîtres ! Mais ne crois pas bannir d’ici le saint repos ; le ciel te rejette de toutes ses limites ; le ciel, séjour de la félicité, n’endure point les œuvres de la violence et de la guerre. Hors d’ici donc ! Que le mal, ton fils, aille avec toi au séjour du mal, l’enfer, avec toi et ta bande perverse ! Là fomente des troubles ; mais n’attends pas que cette épée vengeresse commence ta sentence, ou que quelque vengeance plus soudaine à qui Dieu donnera des ailes, ne te précipite avec des douleurs redoublées. » —

« Ainsi parle le prince des anges. Son adversaire répliqua :

« Ne pense pas, par le vent de tes menaces, imposer à celui à qui tu ne peux imposer par tes actions. Du moindre de ceux-ci as-tu causé la fuite ? ou si tu les forças à la chute, ne se sont-ils pas relevés invaincus ? Espérerais-tu réussir plus aisément avec moi, arrogant, et avec tes menaces me chasser et ici ? Ne t’y trompe pas : il ne finira pas ainsi le combat que tu appelles mal, mais que nous appelons combat de gloire. Nous prétendons le gagner, ou transformer ce ciel dans l’enfer, dont tu dis des fables. Ici du moins nous habiterons libres, si nous ne régnons. Toutefois, je ne fuirais pas ta plus grande force, quand celui qu’on nomme le Tout-Puissant viendrait à ton aide : de près comme de loin je t’ai cherché. » —

« Ils cessèrent de parler, et tous deux se préparèrent à un combat inexprimable : qui pourrait le raconter, même avec la langue des anges ? à quelles choses pourrait-on le comparer sur la terre, qui fussent assez remarquables pour élever l’imagination humaine à la hauteur d’un pouvoir semblable à celui d’un Dieu ? Car ces deux chefs, soit qu’ils marchassent, ou demeurassent immobiles, ressemblaient à des dieux par la taille, le mouvement, les armes, faits qu’ils étaient pour décider de l’empire du grand ciel. Maintenant leurs flamboyantes épées ondoient et décrivent dans l’air des cercles affreux ; leurs boucliers, deux larges soleils, resplendissent opposés, tandis que l’attente reste dans l’horreur. De chaque côté la foule des anges se retira précipitamment du lieu où la mêlée était auparavant la plus épaisse, et laissa un vaste champ où il n’y avait pas sûreté dans le vent d’une pareille commotion.

« Telles, pour faire comprendre les grandes choses par les petites, si la concorde de la nature se rompait, si parmi les constellations la guerre était déclarée, telles deux planètes, précipitées sous l’influence maligne de l’opposition la plus violente, combattraient au milieu du firmament, et confondraient leurs sphères ennemies.

« Les deux chefs lèvent ensemble leurs menaçants bras, qui approchent en pouvoir de celui du Tout-puissant ; ils ajustent un coup capable de tout terminer, et qui, n’ayant pas besoin d’être répété, ne laisse pas le pouvoir indécis. En vigueur ou en agilité, ils ne paraissent pas inégaux ; mais l’épée de Michel, tirée de l’arsenal de Dieu, lui avait été donnée trempée de sorte que nulle autre, par la pointe ou la lame, ne pouvait résister à ce tranchant. Elle rencontre l’épée de Satan ; et, descendant pour frapper avec une force précipitée, la coupe net par la moitié : elle ne s’arrête pas ; mais d’un rapide revers, entrant profondément, elle fend tout le côté droit de l’archange.

« Alors pour la première fois Satan connut la douleur, et se tordit çà et là convulsé ; tant la tranchante épée, dans une blessure continue, passa cruelle à travers lui ! Mais la substance éthérée, non longtemps divisible, se réunit : un ruisseau de nectar sortit de la blessure, se répandit couleur de sang (de ce sang tel que les esprits célestes peuvent en répandre), et souilla son armure, jusqu’alors si brillante. Aussitôt à son aide accoururent de tous côtés un grand nombre d’anges vigoureux qui interposèrent leur défense ; tandis que d’autres l’emportent sur leurs boucliers à son char, où il demeura retiré loin des rangs de la guerre. Là, ils le déposèrent grinçant les dents de douleur, de dépit et de honte, de trouver qu’il n’était pas sans égal : son orgueil était humilié d’un pareil échec, si fort au-dessous de sa prétention d’égaler Dieu en pouvoir.

« Toutefois il guérit vite ; car les esprits qui vivent en totalité, vivant entiers dans chaque partie (non, comme l’homme frêle, dans les entrailles, le cœur ou la tête, le foie ou les reins), ne sauraient mourir que par l’anéantissement : ils ne peuvent recevoir de blessure mortelle dans leur tissu liquide, pas plus que n’en peut recevoir l’air fluide ; ils vivent tout cœur, tout tête, tout œil, tout oreille, tout intellect, tout sens ; ils se donnent à leur gré des membres, et ils prennent la couleur, la forme et la grosseur qu’ils aiment le mieux, dense ou rare.

« Cependant des faits semblables, et qui méritaient d’être remémorés, se passaient ailleurs, là où la puissance de Gabriel combattait : avec de fières enseignes, il perçait les bataillons profonds de Moloch, roi furieux qui le défiait, et qui menaçait de le traîner attaché aux roues de son char ; la langue blasphématrice de cet ange n’épargnait pas même l’unité sacrée du ciel. Mais tout à l’heure, fendu jusqu’à la ceinture, ses armes brisées, et dans une affreuse douleur, il fuit en mugissant.

« À chaque aile, Uriel et Raphaël vainquirent d’insolents ennemis, Adramaleck et Asmodée, quoique énormes et armés de rochers de diamant, deux puissants Trônes, qui dédaignaient d’être moins que des dieux ; leur fuite leur enseigna des pensées plus humbles, broyés qu’ils furent par des blessures effroyables, malgré la cuirasse et la cotte de mailles. Abdiel n’oublia pas de fatiguer la troupe athée ; à coups redoublés il renversa Ariel, Arioc, et la violence de Ramiel, écorché et brûlé.

« Je pourrais parler de mille autres et éterniser leurs noms ici sur la terre ; mais ces anges élus, contents de leur renommée dans le ciel, ne cherchent pas l’approbation des hommes. Quant aux autres, bien qu’étonnants en puissance, en actions de guerre, et avides de renommée, comme ils sont par arrêt effacés du ciel et de la mémoire sacrée, laissons-les habiter sans nom le noir oubli. La force séparée de la vérité et de la justice, indigne de louange, ne mérite que reproche et ignominie : toutefois, vaine et arrogante, elle aspire à la gloire, et cherche à devenir fameuse par l’infamie : que l’éternel silence soit son partage !

« Et maintenant, leurs plus puissants chefs abattus, l’armée plia, par plusieurs charges enfoncée : la déroute informe et le honteux désordre y entrèrent ; le champ de bataille était semé d’armes brisées ; les chars et leurs conducteurs, les coursiers de flammes écumants, étaient renversés en monceaux. Ce qui reste debout recule et accablé de fatigue dans l’ost satanique exténué qui se défend à peine ; surpris par la pâle frayeur et par le sentiment de la douleur, ces anges fuient ignominieusement, amenés à ce mal par le péché de la désobéissance : jusqu’à cette heure, ils n’avaient été assujettis ni à la crainte, ni à la fuite, ni à la douleur.

« Il en était tout autrement des inviolables saints ; d’un pas assuré en phalange carrée, ils avançaient entiers, invulnérables, impénétrablement armés ; tel était l’immense avantage que leur donnait leur innocence sur leurs ennemis ; pour n’avoir pas péché, pour n’avoir pas désobéi, au combat ils demeuraient sans fatigue, inexposés à souffrir des blessures, bien que de leur rang par la violence écartés.

« La nuit à présent commençait sa course ; répandant dans le ciel l’obscurité, elle imposa le silence, et une agréable trêve à l’odieux fracas de la guerre ; sous son abri nébuleux se retirèrent le vainqueur et le vaincu. Michel et ses anges, restés les maîtres, campent sur le champ de bataille, posent leurs sentinelles alentour, chérubins agitant des flammes. De l’autre part, Satan avec ses rebelles disparut, au loin retiré dans l’ombre. Privé de repos, il appelle de nuit ses potentats au conseil ; au milieu d’eux et non découragé, il leur parle ainsi : « Ô vous, à présent par le danger éprouvés, à présent connus dans les armes pour ne pouvoir être dominés, chers compagnons, trouvés dignes non-seulement de la liberté (trop mince prétention), mais, ce qui nous touche davantage, dignes d’honneur, d’empire, de gloire et de renommée ! Vous avez soutenu pendant un jour dans un combat douteux (et si pendant un jour, pourquoi pas pendant des jours éternels ?), vous avez soutenu l’attaque de ce que le Seigneur du ciel, d’autour de son trône, avait envoyé de plus puissant contre nous, ce qu’il avait jugé suffisant pour nous soumettre à sa volonté : il n’en est pas ainsi arrivé !… Donc, ce me semble, nous pouvons le regarder comme faillible lorsqu’il s’agit de l’avenir, bien que jusque ici on avait cru à son omniscience. Il est vrai, moins fortement armés, nous avons eu quelques désavantages, nous avons enduré quelques souffrances jusque alors inconnues ; mais aussitôt qu’elles ont été connues, elles ont été méprisées, puisque nous savons maintenant que notre forme empyrée, ne pouvant recevoir d’atteinte mortelle, est impérissable ; quoique percée de blessures, elle se referme bientôt, guérie par sa vigueur native. À un mal si léger regardez donc le remède comme facile. Peut-être des armes plus valides, des armes plus impétueuses, serviront dans la prochaine rencontre à améliorer notre position, à rendre pire celle de nos ennemis, ou à égaliser ce qui fait entre nous l’imparité, qui n’existe pas dans la nature. Si quelque autre cause cachée les a laissés supérieurs, tant que nous conservons notre esprit entier et notre entendement sain, une délibération et une active recherche découvriront cette cause. » —

« Il s’assit, et dans l’assemblée se leva Nisroc, le chef des principautés ; il se leva comme un guerrier échappé d’un combat cruel : travaillé de blessures, ses armes fendues et hachées jusqu’à destruction ; d’un air sombre il parla en répondant ainsi :

« — Libérateur, toi qui nous délivras des nouveaux maîtres, guide à la libre jouissance de nos droits comme dieux, il est dur cependant pour des dieux, nous la trouvons trop inégale la tâche de combattre dans la douleur contre des armes inégales, contre des ennemis exempts de douleur et impassibles. De ce mal, notre ruine doit nécessairement advenir ; car que sert la valeur ou la force, quoique sans pareilles, lorsqu’on est dompté par la douleur qui subjugue tout et fait lâcher les mains aux plus puissants ? Peut-être pourrions-nous retrancher de la vie le sentiment du plaisir et ne pas nous plaindre, mais vivre contents, ce qui est la vie la plus calme ; mais la douleur est la parfaite misère, le pire des maux, et si elle est excessive, elle surmonte toute patience. Celui qui pourra donc inventer quelque chose de plus efficace pour porter des blessures à nos ennemis encore invulnérables, ou qui saura nous armer d’une défense pareille à la leur, ne méritera pas moins de moi que celui auquel nous devons notre délivrance. » —

« Satan, avec un visage composé, répliqua :

« — Ce secours, non encore inventé, que tu crois justement si essentiel à nos succès, je te l’apporte. Qui de nous contemple la brillante surface de ce terrain céleste sur lequel nous vivons, ce spacieux continent du ciel orné de plante, de fruit, de fleur, d’ambroisie, de perles et d’or ; qui de nous regarde assez superficiellement ces choses pour ne comprendre d’où elles germent profondément sous la terre, matériaux noirs et crus d’une écume spiritueuse et ignée, jusqu’à ce que, touchées et pénétrées d’un rayon des cieux, elles poussent si belles et s’épanouissent à la lumière ambiante ?

« Ces semences dans leur noire nativité, l’abîme nous les cédera, fécondées d’une flamme infernale. Foulées dans des machines creuses, longues et rondes, à l’autre ouverture dilatées et embrasées par le toucher du feu, avec le bruit du tonnerre, elles enverront de loin à notre ennemi de tels instruments de désastre, qu’ils abîmeront, mettront en pièces tout ce qui s’élèvera à l’opposé ; nos adversaires craindront que nous n’ayons désarmé le Dieu Tonnant de son seul trait redoutable. Notre travail ne sera pas long ; avant le lever du jour l’effet remplira notre attente. Cependant revivons ! quittons la frayeur : à la force et à l’habileté réunies songeons que rien n’est difficile, encore moins désespéré. » —

« Il dit : ses paroles firent briller leur visage abattu et ravivèrent leur languissante espérance. Tous admirent l’invention ; chacun s’étonne de n’avoir pas été l’inventeur ; tant paraît aisée une fois trouvée, la chose qui non trouvée aurait été crue impossible ! Par hasard, dans les jours futurs (si la malice doit abonder), quelqu’un de ta race, ô Adam, appliqué à la perversité, ou inspiré par une machination diabolique, pourrait inventer un pareil instrument pour désoler les fils des hommes entraînés par le péché à la guerre et au meurtre.

« Les démons sans délai, volent du conseil à l’ouvrage ; nul ne demeura discourant ; d’innombrables mains sont prêtes ; en un moment ils retournent largement le sol céleste, et ils aperçoivent dessous les rudiments de la nature dans leur conception brute ; ils rencontrent les écumes sulfureuses et nitreuses, les marient, et par un art subtil les réduisent, adustes et cuites, en grains noirs, et les mettent en réserve.

« Les uns fouillent les veines cachées des métaux et des pierres (cette terre a des entrailles assez semblables) pour y trouver leurs machines et leurs balles, messagères de ruine ; les autres se pourvoient de roseaux allumés, pernicieux par le seul toucher du feu. Ainsi avant le point du jour ils finirent tout en secret, la nuit le sachant, et se rangèrent en ordre avec une silencieuse circonspection, sans être aperçus.

« Dès que le bel et matinal orient apparut dans le ciel, les anges victorieux se levèrent, et la trompette du matin chanta : Aux armes ! Ils prirent leurs rangs en panoplie d’or ; troupe resplendissante, bientôt réunie. Quelques-uns du haut des collines de l’aurore, regardent alentour ; et des éclaireurs légèrement armés rôdent de tous côtés dans chaque quartier, pour découvrir le distant ennemi, pour savoir dans quel lieu il a campé ou fui, si pour combattre il est en mouvement, ou fait halte. Bientôt ils le rencontrèrent bannières déployées, s’approchant en bataillon lent, mais serré. En arrière, d’une vitesse extrême, Zophiel, des chérubins l’aile la plus rapide, vient volant et crie du milieu des airs :

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