Le Paradis perdu (page 15)

John Milton · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Paradis perdu · 21 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ainsi disant, elle retire doucement sa main de celle de son époux, et comme une nymphe légère des bois, Oréade, ou Dryade, ou du cortège de la déesse de Délos, elle vole aux bocages. Elle surpassait Diane elle-même par sa démarche et son port de déesse, quoiqu’elle ne fût point armée comme elle de l’arc et du carquois, mais de ces instruments de jardinage, tels que l’art, simple encore et innocent du feu, les avait formés, ou tels qu’ils avaient été apportés par les anges. Ornée comme Palès ou Pomone, elle leur ressemblait : à Pomone quand elle fuit Vertumne, à Cérès dans sa fleur, lorsqu’elle était vierge encore de Proserpine qu’elle eut de Jupiter. Adam était ravi, son œil la suivit longtemps d’un regard enflammé ; mais il désirait davantage qu’elle fût restée. Souvent il lui répète l’ordre d’un prompt retour ; aussi souvent elle s’engage à revenir à midi au berceau, à mettre toute chose dans le meilleur ordre, pour inviter Adam au repas du milieu du jour ou au repos de l’après-midi.

Oh ! combien déçue, combien trompée, malheureuse Ève, sur ton retour présumé ! événement pervers ! à compter de cette heure, jamais tu ne trouveras dans le paradis ni doux repas ni profond repos ! une embûche est dressée parmi ces fleurs et ces ombrages ; tu es attendue par une rancune infernale qui menace d’intercepter ton chemin, ou de te renvoyer dépouillée d’innocence, de fidélité, de bonheur !…

Car maintenant, et depuis l’aube du jour, l’ennemi (simple serpent en apparence) était venu, cherchant le lieu où il pourrait rencontrer plus vraisemblablement les deux seuls de l’espèce humaine, mais en eux toute leur race, sa proie projetée. Il cherche dans le bocage et dans la prairie, là où quelque bouquet de bois, quelque partie du jardin, objet de leur soin ou de leur plantation, se montrent plus agréable pour leurs délices ; au bord d’une fontaine ou d’un petit ruisseau ombragé, il les cherche tous deux ; mais il désirait que son destin pût rencontrer Ève séparée d’Adam ; il le désirait, mais non avec l’espérance de ce qui arrivait si rarement, quand, selon son désir et contre son espérance, il découvre Ève seule, voilée d’un nuage de parfums, là où elle se tenait à demi aperçue, tant les roses épaisses et touffues rougissaient autour d’elle ; souvent elle se baissait pour relever les fleurs d’une faible tige, dont la tête quoique d’une vive carnation, empourprée, azurée ou marquetée d’or, pendait sans support ; elle les redressait gracieusement avec un lien de myrte, sans songer qu’elle-même, la fleur la plus belle, était non soutenue, son meilleur appui si loin, la tempête si proche.

Le serpent s’approchait ; il franchit mainte avenue du plus magnifique couvert, cèdre, pin ou palmier. Tantôt ondoyant et hardi, tantôt caché, tantôt vu parmi les arbustes entrelacés et les fleurs formant bordure des deux côtés, ouvrage de la main d’Ève : retraite plus délicieuse que ces fabuleux jardins d’Adonis ressuscité, ou d’Alcinoüs renommé, hôte du fils du vieux Laërte ; ou bien encore que ce jardin, non mystique, dans lequel le sage roi se livrait à de mutuelles caresses avec la belle Égyptienne, son épouse.

Satan admire le lieu, encore plus la personne. Comme un homme longtemps enfermé dans une cité populeuse dont les maisons serrées et les égouts corrompent l’air : par un matin d’été, il sort pour respirer dans les villages agréables et dans les fermes adjacentes ; de toutes choses qu’il rencontre, il tire un plaisir, l’odeur des blés ou de l’herbe fauchée, ou celle des vaches et des laiteries, chaque objet rustique, chaque bruit champêtre, tout le charme ; si d’aventure une belle vierge, au pas de nymphe vient à passer, ce qui plaisait à cet homme lui plaît davantage à cause d’elle ; elle l’emporte sur tout, et dans son regard elle réunit toutes les délices : le serpent prenait un pareil plaisir à voir ce plateau fleuri, doux abri d’Ève ainsi matineuse, ainsi solitaire ! Sa forme angélique et céleste, mais plus suave et plus féminine, sa gracieuse innocence, toute la façon de ses gestes, ou de ses moindres mouvements, intimident la malice de Satan, et par un doux larcin dépouillent sa violence de l’intention violente qu’il apportait. Dans cet intervalle le mal unique demeure abstrait de son propre mal, et pendant ce temps demeura stupidement bon, désarmé qu’il était d’inimitié, de fourberie, de haine, d’envie, de vengeance. Mais l’enfer ardent qui brûle toujours en lui, quoique dans un demi-ciel, finit bientôt ses délices, et le torture d’autant plus qu’il voit plus de plaisir non destiné pour lui. Alors il rappelle la haine furieuse, et, caressant ses pensées de malheur, il s’excite de la sorte :

« Pensées, où m’avez-vous conduit ! par quelle douce impulsion ai-je été poussé à oublier ce qui nous a amené ici ! La haine ! non l’amour, ni l’espoir du paradis pour l’enfer, ni l’espoir de goûter ici le plaisir, mais de détruire tout plaisir, excepté celui qu’on éprouve à détruire : toute autre joie pour moi est perdue. Ainsi ne laissons pas échapper l’occasion qui me rit à présent : voici la femme seule, exposée à toutes les attaques ; son mari (car je vois au loin tout alentour) n’est pas auprès d’elle : j’évite davantage sa plus haute intelligence et sa force ; d’un courage fier, bâti de membres héroïques quoique moulés en terre, ce n’est point un ennemi peu redoutable ; lui exempt de blessures, moi non ! tant l’enfer m’a dégradé, tant la souffrance m’a fait déchoir de ce que j’étais dans le ciel ! Ève est belle, divinement belle, faite pour l’amour des dieux ; elle n’a rien de terrible, bien qu’il y ait de la terreur dans l’amour et dans la beauté, quand elle n’est pas approchée par une haine plus forte, haine d’autant plus forte qu’elle est mieux déguisée sous l’apparence de l’amour : c’est le chemin que je tente pour la ruine d’Ève. »

Ainsi parle l’ennemi du genre humain, mauvais hôte du serpent dans lequel il était renfermé, et vers Ève il poursuit sa route. Il ne se traînait pas alors en ondes dentelées comme il a fait depuis ; mais il se dressait sur sa croupe, base circulaire de replis superposés qui montaient en forme de tour, orbe sur orbe, labyrinthe croissant ! Une crête s’élevait haute sur sa tête ; ses yeux étaient d’escarboucle ; son cou était d’un or vert bruni ; il se tenait debout au milieu de ses spirales arrondies qui sur le gazon flottaient redondantes. Agréable et charmante était sa forme : jamais serpents depuis n’ont été plus beaux, ni celui dans lequel furent changés en Illyrie Hermione et Cadmus, ni celui qui fut le dieu d’Epidaure, ni ceux en qui transformés furent vus Jupiter Ammon et Jupiter Capitolin, le premier avec Olympias, le second avec celle qui enfanta Scipion, la grandeur de Rome.

D’une course oblique, comme quelqu’un qui cherche accès auprès d’une personne, mais qui craint de l’interrompre, il trace d’abord son chemin de côté : tel qu’un vaisseau manœuvré par un pilote habile à l’embouchure d’une rivière ou près d’un cap, autant de fois il vire de bord et change sa voile ; ainsi Satan variait ses mouvements, et de sa queue formait de capricieux anneaux à la vue d’Ève, pour amorcer ses regards.

Occupée, elle entendit le bruit des feuilles froissées ; mais elle n’y fit aucune attention, accoutumée qu’elle était dans les champs à voir se jouer devant elle toutes les bêtes, plus soumises à sa voix que ne le fut à la voix de Circé le troupeau métamorphosé.

Plus hardi alors, le serpent non appelé se tint devant Ève, mais comme dans l’étonnement de l’admiration, souvent d’une manière caressante il baissait sa crête superbe, son cou poli ou émaillé, et léchait la terre qu’Ève avait foulée. Sa gentille expression muette amène enfin les regards d’Ève à remarquer son badinage. Ravi d’avoir fixé son attention, Satan avec la langue organique du serpent, ou par l’impulsion de l’air vocal, commença de la sorte sa tentation astucieuse :

« Ne sois pas émerveillée, maîtresse souveraine, si tu peux l’être, toi qui es la seule merveille. Encore moins n’arme pas de mépris ton regard, ciel de la douceur, irritée que je m’approche de toi et que je te contemple insatiable : moi ainsi seul, je n’ai pas craint ton front, plus imposant encore ainsi retirée. Ô la plus belle ressemblance de ton beau Créateur ! toi, toutes les choses vivantes t’admirent, toutes les choses, qui t’appartiennent en don adorent ta beauté céleste contemplée avec ravissement. La beauté considérée davantage là où elle est universellement admirée ; mais ici, dans cet enclos sauvage, parmi ces bêtes (spectateurs grossiers et insuffisants pour discerner la moitié de ce qui en toi est beau), un homme excepté qui te voit ! Et qu’est-ce qu’un seul à te voir, toi qui devrais être vue déesse parmi les dieux, adorée et servie des anges sans nombre, ta cour journalière ? »

Telles étaient les flatteries du tentateur, tel fut le ton de son prélude : ses paroles firent leur chemin dans le cœur d’Ève, bien qu’elle s’étonnât beaucoup de la voix. Enfin, non sans cesser d’être surprise, elle répondit :

« Qu’est-ce que ceci ? le langage de l’homme prononcé, la pensée humaine exprimée par la langue d’une brute ? je croyais du moins que la parole avait été refusée aux animaux, que Dieu au jour de leur création les avait faits muets pour tout son articulé. Quant à la pensée, je doutais ; car dans les regards et dans les actions des bêtes, souvent paraît beaucoup de raison. Toi, serpent, je te connaissais bien pour le plus subtil des animaux des champs, mais j’ignorais que tu fusses doué de la voix humaine. Redouble donc ce miracle, et dis comment tu es devenu parlant de muet que tu étais, et comment tu es devenu plus mon ami que le reste de l’espèce brute qui est journellement sous mes yeux. Dis, car une telle merveille réclame l’attention qui lui est due. »

L’astucieux tentateur répliqua de la sorte :

« Impératrice de ce monde beau, Ève resplendissante, il m’est aisé de te dire tout ce que tu ordonnes ; il est juste que tu sois obéie.

« J’étais d’abord comme sont les autres bêtes qui paissent l’herbe foulée aux pieds ; mes pensées étaient abjectes et basses comme l’était ma nourriture ; je ne pouvais discerner que l’aliment ou le sexe, et ne comprenais rien d’élevé : jusqu’à ce qu’un jour, roulant dans la campagne, je découvris au loin, par hasard, un bel arbre chargé de fruits des plus belles couleurs mêlées, pourpre et or. Je m’en approchais pour le contempler, quand des rameaux s’exhala un parfum savoureux, agréable à l’appétit ; il charma mes sens plus que l’odeur du doux fenouil, plus que la mamelle de la brebis, ou de la chèvre, qui laisse échapper le soir le lait non sucé de l’agneau ou du chevreau occupés de leurs jeux.

« Pour satisfaire le vif désir que je ressentais de goûter à ces belles pommes, je résolus de ne pas différer : la faim et la soif, conseillères persuasives, aiguisées par l’odeur de ce fruit séducteur, me pressaient vivement. Soudain je m’entortille au tronc moussu, car pour atteindre aux branches élevées au-dessus de la terre, cela demanderait ta haute taille ou celle d’Adam. Autour de l’arbre se montraient toutes les autres bêtes qui me voyaient ; languissant d’un pareil désir elles me portaient envie, mais ne pouvaient arriver au fruit. Déjà parvenu au milieu de l’arbre où pendait l’abondance si tentante et si près, je ne me fis faute de cueillir et de manger à satiété, car jusqu’à cette heure je n’avais jamais trouvé un pareil plaisir aux aliments ou à la fontaine.

« Rassasié enfin, je ne tardai pas d’apercevoir en moi un changement étrange au degré de raison de mes facultés intérieures ; la parole ne me manqua pas longtemps, quoique je conservasse ma forme. Dès ce moment je tournai mes pensées vers des méditations élevées ou profondes, et je considérai d’un esprit étendu toutes les choses visibles dans le ciel, sur la terre ou dans l’air, toutes les choses bonnes et belles. Mais tout ce qui est beau et bon, dans ta divine image et dans le rayon céleste de ta beauté je le trouve réuni. Il n’est point de beauté à la tienne pareille ou seconde ! elle m’a contraint, quoique importun peut-être, à venir, te contempler, à t’adorer, toi qui de droit es déclarée souveraine des créatures, dame universelle ! »

Ainsi parle l’animé et rusé serpent ; et Ève, encore plus surprise, lui répliqua imprudente :

« Serpent, tes louanges excessives me laissent en doute de la vertu de ce fruit sur toi le premier éprouvée. Mais, dis-moi, où croît l’arbre ? est-il loin d’ici ? Car nombreux sont les arbres de Dieu qui croissent dans le Paradis, et plusieurs nous sont encore inconnus : une telle abondance s’offre à notre choix, que nous laissons un grand trésor de fruits sans les toucher ; ils restent suspendus incorruptibles jusqu’à ce que les hommes naissent pour les cueillir, et qu’un plus grand nombre de mains nous aident à soulager la nature de son enfantement. »

L’insidieuse couleuvre joyeuse et satisfaite :

« Impératrice, le chemin est facile et n’est pas long ; il se trouve au-delà d’une allée de myrtes, sur une pelouse, tout près d’une fontaine, quand on a passé un petit bois exhalant la myrrhe et le baume. Si tu m’acceptes pour conducteur, je t’y aurai bientôt menée. »

« Conduis-moi donc, » dit Ève.

Le serpent, guide, roule rapidement ses anneaux, et les fait paraître droits, quoique entortillés, prompt qu’il est au crime. L’espérance l’élève, et la joie enlumine sa crête : comme un feu follet, formé d’une onctueuse vapeur que la nuit condense et que la frigidité environne, s’allume en une flamme par le mouvement (lequel feu accompagne souvent, dit-on, quelque malin esprit) ; voltigeant et brillant d’une lumière trompeuse, il égare de sa route le voyageur nocturne étonné ; il le conduit dans des marais et des fondrières, à travers des viviers et des étangs où il s’engloutit et se perd loin de tout secours : ainsi reluisait le serpent fatal, et par supercherie menait Ève, notre mère crédule, à l’arbre de prohibition, racine de tout notre malheur. Dès qu’elle le vit, elle dit à son guide :

« Serpent, nous aurions pu éviter notre venir ici, infructueux pour moi, quoique le fruit soit ici en abondance. Le bénéfice de sa vertu sera seul pour toi ; vertu merveilleuse en vérité, si elle produit de pareils effets ! Mais nous ne pouvons à cet arbre ni toucher ni goûter : ainsi Dieu l’a ordonné, et il nous a laissé cette défense, la seule fille de sa voix : pour le reste, nous vivons loi à nous-mêmes ; notre raison est notre loi. »

Le tentateur plein de tromperie répliqua :

« En vérité ! Dieu a donc dit que du fruit de tous les arbres de ce jardin vous ne mangerez pas, bien que vous soyez déclarés seigneurs de tout sur la terre et dans l’air ? »

Ève, encore sans péché :

« Du fruit de chaque arbre de ce jardin nous pouvons manger, mais du fruit de ce bel arbre dans le jardin Dieu a dit : Vous n’en mangerez point ; vous n’y toucherez point, de peur que vous ne mouriez. »

À peine a-t-elle dit brièvement, que le tentateur, maintenant plus hardi (mais avec une apparence de zèle et d’amour pour l’homme, d’indignation pour le tort qu’on lui faisait), joue un rôle nouveau. Comme touché de compassion, il se balance troublé, pourtant avec grâce, et il se lève posé comme prêt à traiter quelque matière importante : au vieux temps, dans Athènes et dans Rome libre, où florissait l’éloquence (muette depuis), un orateur renommé, chargé de quelque grande cause, se tenait debout de lui-même recueilli, tandis que chaque partie de son corps, chacun de ses mouvements, chacun de ses gestes obtenaient audience avant sa parole ; quelquefois il débutait avec hauteur, son zèle pour la justice ne lui permettant pas le délai d’un exorde : ainsi s’arrêtant, se remuant, se grandissant de toute sa hauteur, le tentateur, tout passionné, s’écria :

« Ô plante sacrée, sage et donnant la sagesse, mère de la science, à présent je sens au-dedans de moi mon pouvoir qui m’éclaire, non seulement pour discerner les choses dans leurs causes, mais pour découvrir les voies des agents suprêmes, réputés sages cependant. Reine de cet univers, ne crois pas ces rigides menaces de mort : vous ne mourrez point : comment le pourriez-vous ? Par le fruit ? Il vous donnera la vie de la science. Par l’auteur de la menace ? Regardez-moi, moi qui ai touché et goûté ; cependant je vis, j’ai même atteint une vie plus parfaite que celle que le sort me destinait, en osant m’élever au-dessus de mon lot. Serait-il fermé à l’homme, ce qui est ouvert à la bête ? Ou Dieu allumera-t-il sa colère pour une si légère offense ? Ne louera-t-il pas plutôt votre courage indompté qui, sous la menace de la mort dénoncée (quelque chose que soit la mort), ne fut point détourné d’achever ce qui pouvait conduire à une plus heureuse vie, à la connaissance du bien et du mal. Du bien ? quoi de plus juste ! Du mal ? (si ce qui est mal est réel) pourquoi ne pas le connaître, puisqu’il en serait plus facilement évité ! Dieu ne peut donc vous frapper et être juste : s’il n’est pas juste, il n’est pas Dieu ; il ne faut alors ni le craindre, ni lui obéir. Votre crainte elle-même écarte la crainte de la mort.

« Pourquoi donc fut ceci défendu ? Pourquoi, sinon pour vous effrayer ? Pourquoi, sinon pour vous tenir bas et ignorants, vous ses adorateurs ? Il sait que le jour où vous mangerez du fruit, vos yeux, qui semblent si clairs, et qui cependant sont troubles, seront parfaitement ouverts et éclaircis, et vous serez comme les dieux, connaissant à la fois le bien et le mal, comme ils le connaissent. Que vous soyez comme les dieux, puisque je suis comme un homme, comme un homme intérieurement, ce n’est qu’une juste proportion gardée, moi de brute devenu homme, vous d’hommes devenus dieux.

« Ainsi, vous mourrez peut-être en vous dépouillant de l’homme pour revêtir le dieu : mort désirable quoique annoncée avec menaces, puisqu’elle ne peut rien de pis que ceci ! Et que sont les dieux pour que l’homme ne puisse devenir comme eux, en participant à une nourriture divine ? Les dieux existèrent les premiers, et ils se prévalent de cet avantage pour nous faire croire que tout procède d’eux : j’en doute ; car je vois cette belle terre échauffée par le soleil, et produisant toutes choses ; eux, rien. S’ils produisent tout, qui donc a renfermé la connaissance du bien et du mal dans cet arbre, de manière que quiconque mange de son fruit acquiert aussitôt la sagesse sans leur permission ? En quoi serait l’offense que l’homme parvînt ainsi à connaître ? En quoi votre science pourrait-elle nuire à Dieu, ou que pourrait communiquer cet arbre contre sa volonté, si tout est à lui ? Agirait-il par envie ? L’envie peut-elle habiter dans les cœurs célestes ? Ces raisons, ces raisons et beaucoup d’autres prouvent le besoin que vous avez de ce beau fruit. Divinité humaine, cueille et goûte librement. »

Il dit, et ses paroles, grosses de tromperie, trouvèrent dans le cœur d’Ève une entrée trop facile. Les yeux fixes, elle contemplait le fruit qui, rien qu’à le voir, pouvait tenter : à ses oreilles retentissait encore le son de ces paroles persuasives qui lui paraissaient remplies de raison et de vérité. Cependant l’heure de midi approchait et réveillait dans Ève un ardent appétit qu’excitait encore l’odeur si savoureuse de ce fruit ; inclinée qu’elle était maintenant à le toucher et à le goûter, elle y attachait avec désir son œil avide. Toutefois, elle s’arrête un moment et fait en elle-même ces réflexions :

« Grandes sont tes vertus sans doute, ô le meilleur des fruits ! Quoique tu sois interdit à l’homme, tu es digne d’être admiré, toi dont le suc, trop longtemps négligé, a donné dès le premier essai la parole au muet et a enseigné à une langue incapable de discours, à publier ton mérite. Celui qui nous interdit ton usage ne nous a pas caché non plus ton mérite, en te nommant l’arbre de science à la fois et du bien et du mal. Il nous a défendu de te goûter, mais sa défense te recommande davantage, car elle conclut le bien que tu communiques et le besoin que nous en avons : le bien inconnu assurément on ne l’a point, ou si on l’a, et qu’il reste encore inconnu, c’est comme si on ne l’avait pas du tout.

« En termes clairs, que nous défend-il, lui ? de connaître ; il nous défend le bien ; il nous défend d’être sages. De telles prohibitions ne lient pas… Mais si la mort nous entoure des dernières chaînes, à quoi nous profitera notre liberté intérieure ? Le jour où nous mangerons de ce beau fruit, tel est notre arrêt, nous mourrons… Le serpent est-il mort ? il a mangé et il vit, et il connaît, et il parle, et il raisonne, et il discerne, lui jusqu’alors irraisonnable. La mort n’a-t-elle été inventée que pour nous seuls ? ou cette intellectuelle nourriture à nous refusée, n’est-elle réservée qu’aux bêtes ? qu’aux bêtes ce semble : mais l’unique brute qui la première en a goûté, loin d’en être avare, communique avec joie le bien qui lui en est échu, conseillère non suspecte, amie de l’homme, éloignée de toute déception et de tout artifice. Que crains-je donc ? ou plutôt sais-je ce que je dois craindre dans cette ignorance du bien et du mal, de Dieu ou de la mort, de la loi ou de la punition ? Ici croît le remède à tout, ce fruit divin, beau à la vue, attrayant au goût, et dont la vertu est de rendre sage. Qui empêche donc de le cueillir et d’en nourrir à la fois le corps et l’esprit ? »

Elle dit, et sa main téméraire, dans une mauvaise heure, s’étend vers le fruit : elle arrache ! elle mange ! La terre sentit la blessure, la nature, sur ses fondements, soupirant à travers tous ses ouvrages, par des signes de malheur annonça que tout était perdu.

Le serpent coupable s’enfuit dans un hallier, et il le pouvait bien, car maintenant Ève, attachée au fruit tout entière, ne regardait rien autre chose. Il lui semblait que jusque-là elle n’avait jamais goûté dans un fruit un pareil délice ; soit que cela fût vrai, soit qu’elle se l’imaginât dans la haute attente de la science : sa divinité ne sortait point de sa pensée. Avidement et sans retenue, elle se gorgea du fruit, et ne savait pas qu’elle mangeait la mort. Enfin rassasiée, exaltée comme par le vin, joyeuse et folâtre, pleine de satisfaction d’elle-même, elle se parle ainsi :

« Ô roi de tous les arbres du paradis, arbre vertueux, précieux, dont l’opération bénie est la sagesse ! arbre jusque ici ignoré, dégradé, ton beau fruit demeurait suspendu comme n’étant créé à aucune fin ! Mais dorénavant mon soin matinal sera pour toi, non sans le chant et la louange qui te sont dus à chaque aurore ; je soulagerai tes branches du poids fertile offert libéralement à tous, jusqu’à ce que, nourrie par toi, je parvienne à la maturité de la science comme les dieux qui savent toutes choses, quoiqu’ils envient aux autres ce qu’ils ne peuvent leur donner. Si le don eût été un des leurs, il n’aurait pas crû ici.

« Expérience, que ne te dois-je pas, ô le meilleur des guides ! En ne te suivant pas, je serais restée dans l’ignorance ; tu ouvres le chemin de la sagesse, et tu donnes accès auprès d’elle, malgré le secret où elle se retire.

« Et moi peut-être aussi suis-je cachée ? Le Ciel est haut, haut, trop éloigné pour voir de là distinctement chaque chose sur la terre : d’autres soins peut-être peuvent avoir distrait d’une continuelle vigilance notre grand prohibiteur, en sûreté avec tous ses espions autour de lui… Mais de quelle manière paraîtrai-je devant Adam ? lui ferai-je connaître à présent mon changement ? lui donnerai-je en partage ma pleine félicité, ou plutôt non ? Garderai-je les avantages de la science en mon pouvoir, sans copartenaire, afin d’ajouter à la femme ce qui lui manque, pour attirer d’autant plus l’amour d’Adam, pour me rendre plus égale à lui, et peut-être (chose désirable) quelquefois supérieure ? car inférieure, qui est libre ? Ceci peut bien être… Mais quoi ? si Dieu a vu ? si la mort doit s’ensuivre ? alors je ne serai plus, et Adam, marié à une autre Ève, vivra en joie avec elle, moi éteinte : le penser, c’est mourir ! Confirmée dans ma résolution, je me décide : Adam partagera avec moi le bonheur ou la misère. Je l’aime si tendrement qu’avec lui je puis souffrir toutes les morts : vivre sans lui n’est pas la vie. »

Ainsi disant, elle détourna ses pas de l’arbre ; mais auparavant elle lui fait une révérence profonde comme au pouvoir qui habite cet arbre, et dont la présence a infusé dans la plante une sève savante découlée du nectar, breuvage des dieux.

Pendant ce temps-là Adam, qui attendait son retour avec impatience, avait tressé une guirlande des fleurs les plus choisies, pour orner sa chevelure et couronner ses travaux champêtres, comme les moissonneurs ont souvent accoutumé de couronner leur reine des moissons. Il se promettait une grande joie en pensée et une consolation nouvelle dans un retour si longtemps différé. Toutefois devinant quelque chose de malheureux, le cœur lui manquait ; il en sentait les battements inégaux : pour rencontrer Ève, il alla par le chemin qu’elle avait pris le matin, au moment où ils se séparèrent.

Il devait passer près de l’arbre de science : là il la rencontra à peine revenant de l’arbre ; elle tenait à la main un rameau du plus beau fruit couvert de duvet qui souriait, nouvellement cueilli, et répandait l’odeur de l’ambroisie. Elle se hâta vers Adam ; l’excuse parut d’abord sur son visage comme le prologue de son discours, et une trop prompte apologie ; elle adresse à son époux des paroles caressantes qu’elle avait à volonté :

« N’as-tu pas été étonné, Adam, de mon retard ? Je t’ai regretté ! et j’ai trouvé long le temps, privée de ta présence ; agonie d’amour, jusqu’à présent non sentie et qui ne le sera pas deux fois, car jamais je n’aurai l’idée d’éprouver (ce que j’ai cherché téméraire et sans expérience) la peine de l’absence, loin de ta vue. Mais la cause en est étrange, et merveilleuse à entendre.

« Cet arbre n’est pas, comme on nous le dit, un arbre de danger, quand on y goûte ; il n’ouvre pas la voie à un mal inconnu ; mais il est d’un effet divin pour ouvrir les yeux, et il fait dieux ceux qui y goûtent ; il a été trouvé tel en y goûtant. Le sage serpent (non retenu comme nous, ou n’obéissant pas) a mangé du fruit : il n’y a pas trouvé la mort dont nous sommes menacés ; mais dès ce moment il est doué de la voix humaine et du sens humain, raisonnant d’une manière admirable. Et il a agi sur moi avec tant de persuasion, que j’ai goûté et que j’ai trouvé aussi les effets répondant à l’attente : mes yeux, troubles auparavant, sont plus ouverts ; mon esprit plus étendu, mon cœur plus ample. Je m’élève à la divinité, que j’ai cherchée principalement pour toi ; sans toi je puis la mépriser. Car la félicité dont tu as ta part est pour moi la félicité, ennuyeuse bientôt et odieuse avec toi non partagée. Goûte donc aussi à ce fruit ; qu’un sort égal nous unisse dans une égale joie, comme dans un égal amour, de peur que si tu t’abstiens un différent degré de condition ne nous sépare, et que je ne renonce trop tard pour toi à la divinité, quand le sort ne le permettra plus. »

Ève ainsi raconta son histoire d’un air animé ; mais sur sa joue le désordre monte et rougit. Adam, de son côté, dès qu’il est instruit de la fatale désobéissance d’Ève, interdit, confondu, devient blanc, tandis qu’une froide horreur court dans ses veines et disjoint tous ses os. De sa main défaillante la guirlande tressée pour Ève tombe, et répand les roses flétries : il demeure pâle et sans voix, jusqu’à ce qu’enfin d’abord en lui-même il rompt son silence intérieur :

« Ô le plus bel être de la création, le dernier et le meilleur de tous les ouvrages de Dieu, créature en qui excellait pour la vue ou la pensée, ce qui fut jamais formé de saint, de divin, de bon, d’aimable et de doux ! Comment es-tu perdue ! comment soudain perdue, défigurée, flétrie et maintenant dévolue à la mort ? ou plutôt comment as-tu cédé à la tentation de transgresser la stricte défense, de violer le sacré fruit défendu ? Quelque maudit artifice d’un ennemi t’a déçue, d’un ennemi que tu ne connaissais pas ; et moi avec toi, il m’a perdu ; car certainement ma résolution est de mourir avec toi. Comment pourrais-je vivre sans toi ? comment quitter ton doux entretien et notre amour si tendrement uni, pour survivre abandonné dans ces bois sauvages ? Dieu créât-il une autre Ève, et moi fournirais-je une autre côte, ta perte encore ne sortirait jamais de mon cœur. Non, non ! je me sens attiré par le lien de la nature ; tu es la chair de ma chair, l’os de mes os ; de ton sort le mien ne sera jamais séparé, bonheur ou misère ! »

Ayant dit ainsi, comme un homme revenu d’une triste épouvante, et après des pensées agitées se soumettant à ce qui semble irrémédiable, il se tourne vers Ève, et lui adresse ces paroles d’un ton calme :

« Une action hardie tu as tentée, Ève aventureuse ! un grand péril tu as provoqué, toi qui non seulement as osé convoiter des yeux ce fruit sacré, objet d’une sainte abstinence, mais qui, bien plus hardie encore, y as goûté, malgré la défense d’y toucher ! Mais qui peut rappeler le passé et défaire ce qui est fait ? Ni le Dieu tout-puissant ni le destin ne le pourraient. Cependant, peut-être ne mourras-tu point ; peut-être l’action n’est-elle pas si détestable, à présent que le fruit a été goûté et profané par le serpent, qu’il en a fait un fruit commun, privé de sainteté, avant que nous y ayons touché. Le serpent n’a pas trouvé qu’il fût mortel ; le serpent vit encore ; il vit, ainsi que tu le dis, et il a gagné de vivre comme l’homme, d’un plus haut degré de vie ; puissante induction pour nous d’atteindre pareillement, en goûtant ce fruit, une élévation proportionnée qui ne peut être que de devenir dieux, anges ou demi-dieux.

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