Le Paradis perdu (page 16)
« Je ne puis penser que Dieu, sage créateur, quoique menaçant, veuille ainsi sérieusement nous détruire, nous ses premières créatures, élevées si haut en dignité et placées au-dessus de tous ses ouvrages, lesquels, créés pour nous, doivent tomber nécessairement avec nous dans notre chute, puisqu’ils sont faits dépendants de nous. Ainsi Dieu décréerait, serait frustré, ferait et déferait, et perdrait son travail ; cela ne se concevrait pas bien de Dieu, qui, quoique son pouvoir pût répéter la création, cependant répugnerait à nous détruire, de peur que l’adversaire ne triomphât et ne dit : — Inconstant est l’état de ceux que Dieu favorise le plus ! Qui peut lui plaire longtemps ? Il m’a ruiné le premier. Maintenant c’est l’espèce humaine. Qui ensuite ? — Sujet de raillerie qui ne doit pas être donné à un ennemi. Quoi qu’il en soit, j’ai lié mon sort au tien, résolu à subir le même sort. Si la mort m’associe avec toi, la mort est pour moi comme la vie : tant dans mon cœur je sens le lien de la nature m’attirer puissamment à mon propre bien en toi ; car ce que tu es m’appartient, notre état ne peut être séparé ; nous ne faisons qu’un, une même chair : te perdre, c’est me perdre moi-même. »
Ainsi parla Adam ; ainsi Ève lui répliqua :
« Ô glorieuse épreuve d’un excessif amour, illustre témoignage, noble exemple qui m’engage à l’imiter ! Mais n’approchant pas de ta perfection, comment l’atteindrai-je, ô Adam, moi qui me vante d’être issue de ton côté, et qui t’entends parler avec joie de notre union, d’un cœur et d’une âme entre nous deux ? Ce jour fournit une bonne preuve de cette union, puisque tu déclares que, plutôt que la mort, ou quelque chose de plus terrible que la mort, nous sépare (nous liés d’un si tendre amour), tu es résolu à commettre avec moi la faute, le crime (s’il y a crime) de goûter ce beau fruit dont la vertu (car le bien toujours procède du bien, directement ou indirectement) a offert cette heureuse épreuve à ton amour qui sans cela n’eût jamais été si excellemment connu.
« Si je pouvais croire que la mort annoncée dût suivre ce que j’ai tenté, je supporterais seule le pire destin, et ne chercherais pas à te persuader : plutôt mourir abandonnée que de t’obliger à une action pernicieuse pour ton repos, depuis surtout que je suis assurée d’une manière remarquable de ton amour si vrai, si fidèle et sans égal. Mais je sens bien autrement l’événement : non la mort, mais la vie augmentée, des yeux ouverts, de nouvelles espérances, des joies nouvelles, un goût si divin que, quelque douceur qui ait auparavant flatté mes sens, elle me semble, auprès de celle-ci, âpre ou insipide. D’après mon expérience, Adam, goûte franchement et livre aux vents la crainte de la mort. »
Elle dit, l’embrasse et pleure de joie tendrement ; c’était avoir beaucoup gagné qu’Adam eût ennobli son amour au point d’encourir pour elle le déplaisir divin ou la mort. En récompense (car une complaisance si criminelle méritait cette haute récompense), d’une main libérale elle lui donne le fruit de la branche attrayant et beau. Adam ne fit aucun scrupule d’en manger malgré ce qu’il savait ; il ne fut pas trompé ; il fut follement vaincu par le charme d’une femme.
La terre trembla jusque dans ses entrailles, comme de nouveau dans les douleurs, et la nature poussa un second gémissement. Le ciel se couvrit, fit entendre un sourd tonnerre, pleura quelques larmes tristes, quand s’acheva le mortel péché originel !
Adam n’y prit pas garde, mangeant à satiété. Ève ne craignit point de réitérer sa transgression première, afin de mieux charmer son époux par sa compagnie aimée. Tous deux à présent, comme enivrés d’un vin nouveau, nagent dans la joie ; ils s’imaginent sentir en eux la divinité qui leur fait naître des ailes avec lesquelles ils dédaigneront la terre. Mais ce fruit perfide opéra un tout autre effet, en allumant pour la première fois le désir charnel. Adam commença d’attacher sur Ève des regards lascifs ; Ève les lui rendit aussi voluptueusement : ils brûlent impudiques. Adam excite ainsi Ève aux molles caresses :
« Ève, à présent je le vois, tu es d’un goût sûr et élégant, ce n’est pas la moindre partie de la sagesse, puisque à chaque pensée nous appliquons le mot saveur, et que nous appelons notre palais judicieux : je t’en accorde la louange, tant tu as bien pourvu à ce jour ! Nous avons perdu beaucoup de plaisir en nous abstenant de ce fruit délicieux ; jusque ici en goûtant nous n’avions pas connu le vrai goût. Si le plaisir est tel dans les choses à nous défendues, il serait à souhaiter qu’au lieu d’un seul arbre on nous en eût défendu dix. Mais viens, si bien réparés, jouons maintenant comme il convient après un si délicieux repas. Car jamais ta beauté, depuis le jour que je te vis pour la première fois et t’épousai ornée de toutes les perfections, n’enflamma mes sens de tant d’ardeur pour jouir de toi, plus charmante à présent que jamais ! Ô bonté de cet arbre plein de vertu ! »
Il dit et n’épargna ni regard, ni badinage d’une intention amoureuse. Il fut compris d’Ève, dont les yeux lançaient des flammes contagieuses. Il saisit sa main, et vers un gazon ombragé, qu’un toit de feuillage épais et verdoyant couvrait en berceau, il conduisit son épouse nullement résistante. De fleurs était la couche, pensées, violettes, asphodèles, hyacinthes ! le plus doux, le plus frais giron de la terre. Là ils s’assouvirent largement d’amour et de jeux d’amour ; sceau de leur mutuel crime, consolation de leur péché, jusqu’à ce que la rosée du sommeil les opprimât, fatigués de leur amoureux déduit.
Sitôt que se fut exhalée la force de ce fruit fallacieux, dont l’enivrante et douce vapeur s’était jouée autour de leurs esprits, et avait fait errer leurs facultés intérieures : dès qu’un sommeil plus grossier, engendré de malignes fumées et surchargé de songes remémoratifs, les eut quittés, ils se levèrent comme d’une veille laborieuse. Ils se regardèrent l’un l’autre, et bientôt ils connurent comment leurs yeux étaient ouverts, comment leurs âmes obscurcies ! L’innocence qui de même qu’un voile leur avait dérobé la connaissance du mal, avait disparu. La juste confiance, la native droiture, l’honneur, n’étant plus autour d’eux, les avaient laissés nus à la nature coupable : elle les couvrit, mais sa robe les découvrit davantage. Ainsi le fort Danite, l’herculéen Samson se leva du sein prostitué de Dalila, la Philistine, et s’éveilla tondu de sa force : Ève et Adam s’éveillèrent nus et dépouillés de toute leur vertu. Silencieux et la confusion sur le visage, longtemps ils restèrent assis comme devenus muets, jusqu’à ce qu’Adam, non moins honteux que sa compagne, donna enfin passage à ces paroles contraintes :
« Ô Ève, dans une heure mauvaise tu prêtas l’oreille à ce reptile trompeur : de qui que ce soit qu’il ait appris à contrefaire la voix de l’homme, il a dit vrai sur notre chute, faux sur notre élévation promise, puisque en effet nous trouvons nos yeux ouverts, et trouvons que nous connaissons à la fois le bien et le mal, le bien perdu, le mal gagné ! Triste fruit de la science, si c’est science de savoir ce qui nous laisse ainsi nus, privés d’honneur, d’innocence, de foi, de pureté, notre parure accoutumée, maintenant souillée et tachée, et sur nos visages les signes évidents d’une infâme volupté, d’où s’amasse un méchant trésor, et même la honte, le dernier des maux ! Du bien perdu sois donc sûre… Comment pourrais-je désormais regarder la face de Dieu ou de son ange, qu’auparavant avec joie et ravissement j’ai si souvent contemplée ? Ces célestes formes éblouiront maintenant cette terrestre substance par leurs rayons d’un insupportable éclat. Oh ! que ne puis-je ici, dans la solitude, vivre sauvage, en quelque obscure retraite où les plus grands bois, impénétrables à la lumière de l’étoile ou du soleil, déploient leur vaste ombrage, bruni comme le soir ! Couvrez-moi, vous pins, vous cèdres, sous vos rameaux innombrables ; cachez-moi là où je ne puisse jamais voir ni Dieu ni son ange ! Mais délibérons, en cet état déplorable, sur le meilleur moyen de nous cacher à présent l’un à l’autre ce qui semble le plus sujet à la honte et le plus indécent à la vue. Les feuilles larges et satinées de quelque arbre, cousues ensemble et ceintes autour de nos reins, nous peuvent couvrir, afin que cette compagne nouvelle, la honte, ne siège pas là et ne nous accuse pas comme impurs. »
Tel fut le conseil d’Adam ; ils entrèrent tous deux dans le bois le plus épais : là ils choisirent bientôt le figuier, non cette espèce renommée pour son fruit, mais celui que connaissent aujourd’hui les Indiens du Malabar et du royaume de Decan ; il étend ses bras, et ses branches poussent si amples et si longues que leurs tiges courbées prennent racine ; filles qui croissent autour de l’arbre mère ; monument d’ombre à la voûte élevée aux promenades pleines d’échos : là souvent le pâtre indien, évitant la chaleur, s’abrite au frais et surveille ses troupeaux paissants, à travers les entaillures pratiquées dans la plus épaisse ramée.
Adam et Ève cueillirent ces feuilles larges comme un bouclier d’amazone : avec l’art qu’ils avaient ils les cousirent pour en ceindre leurs reins ; vain tissu ! si c’était pour cacher leur crime et la honte redoutée. Oh ! combien ils différaient de leur première et glorieuse nudité ! Tels, dans ces derniers temps, Colomb trouva les Américains portant une ceinture de plumes, nus du reste, et sauvages parmi les arbres, dans les îles et sur les rivages couverts de bois : ainsi nos premiers parents étaient enveloppés, et comme ils le croyaient, leur honte en partie voilée ; mais n’ayant l’esprit ni à l’aise ni en repos, ils s’assirent à terre pour pleurer.
Non-seulement des larmes débordèrent de leurs yeux, mais de grandes tempêtes commencèrent à s’élever au-dedans d’eux-mêmes, de violentes passions, la colère, la haine, la méfiance, le soupçon, la discorde ; elles ébranlèrent douloureusement l’état intérieur de leur esprit, région calme naguère et pleine de paix maintenant agitée et turbulente, car l’entendement ne gouvernait plus et la volonté n’écoutait plus sa leçon ; ils étaient assujettis tous deux à l’appétit sensuel dont l’usurpation, venue d’en bas, réclamait sur la souveraine raison une domination supérieure.
D’un cœur troublé, avec un regard aliéné et une parole altérée, Adam reprit ainsi son discours interrompu :
« Que n’écoutas-tu mes paroles et ne restas-tu avec moi, comme je t’en suppliais, lorsque dans cette malheureuse matinée tu étais possédée de cet étrange désir d’errer qui te venait je ne sais d’où ! Nous serions alors restés encore heureux, et non, comme à présent, dépouillés de tout notre bien, honteux, nus, misérables. Que personne ne cherche désormais une inutile raison pour justifier la fidélité due : quand on cherche ardemment une pareille preuve, concluez que l’on commence à faillir. »
Ève aussitôt, émue de ce ton de reproche :
« Quels mots sévères sont échappés de tes lèvres, Adam ? imputes-tu à ma faiblesse ou à mon envie d’errer, comme tu l’appelles, ce qui aurait pu arriver aussi mal, toi présent (qui sait ?) ou à toi-même peut-être ? Eusses-tu été là, ou l’attaque ici, tu n’aurais pu découvrir l’artifice du serpent, parlant comme il parlait. Entre lui et nous aucune cause d’inimitié n’étant connue, pourquoi m’aurait-il voulu du mal et cherché à me faire du tort ? Ne devais-je jamais me séparer de ton côté ? Autant aurait valu croître là toujours, côte sans vie. Étant ce que je suis, toi, le chef, pourquoi ne m’as-tu pas défendu absolument de m’éloigner, puisque j’allais à un tel péril, comme tu le dis ? Trop facile alors, tu ne te fis pas beaucoup contredire ; bien plus tu me permis, tu m’approuvas, tu me congédias de bon accord. Si tu eusses été ferme et arrêté dans ton refus, je n’aurais pas transgressé, ni toi avec moi. »
Adam, irrité pour la première fois, lui répliqua :
« Est-ce là ton amour ; est-ce là la récompense du mien, Ève ingrate ; de mon amour que je t’ai déclaré inaltérable lorsque tu étais perdue, et que je ne l’étais pas ; moi qui aurais pu vivre et jouir d’un éternel bonheur, et qui toutefois ai volontairement préféré la mort avec toi ? Et maintenant tu me reproches d’être la cause de ta transgression ! il te semble que je ne t’ai pas retenue avec assez de sévérité ! Que pouvais-je de plus ? Je t’avertis, je t’exhortai, je te prédis le danger, l’ennemi aux aguets placé en embuscade. Au-delà de ceci, il ne restait que la force, et la force n’a point lieu contre une volonté libre. Mais la confiance en toi-même t’a emportée, certaine que tu étais ou de ne pas rencontrer de péril, ou d’y trouver matière d’une glorieuse épreuve. Peut-être aussi ai-je erré en admirant si excessivement ce qui semblait en toi si parfait que je croyais que le mal n’oserait attenter sur toi ; mais je maudis maintenant cette erreur devenue mon crime, et toi l’accusatrice. Ainsi il en arrivera à celui qui, se fiant trop au mérite de la femme, laissera gouverner la volonté de la femme : contrariée, la femme ne supportera aucune contrainte ; laissée à elle-même, si le mal s’ensuit, elle accusera d’abord la faible indulgence de l’homme. »
Ainsi dans une mutuelle accusation, Ève et Adam dépensaient les heures infructueuses ; mais ni l’un ni l’autre ne se condamnant soi-même, à leur vaine dispute il semblait n’y avoir de fin.
Livre dixième
Argument.
La transgression de l’homme étant connue, les anges de garde quittent le paradis et retournent au ciel pour justifier leur vigilance ; ils sont approuvés, Dieu déclarant que l’entrée de Satan n’a pu être prévenue par eux. Dieu envoie son Fils pour juger les transgresseurs ; il descend et prononce conformément la sentence. Alors il en a pitié, les vêt tous deux et remonte vers son Père. Le Péché et la Mort, assis jusqu’alors aux portes de l’Enfer, par une merveilleuse sympathie sentant le succès de Satan dans ce nouveau monde, et la faute que l’homme y a commise, se résolvent de ne pas rester longtemps confinés dans l’enfer et de suivre Satan, leur père, dans la demeure de l’homme. Pour faire une route plus commode pour aller et venir de l’enfer à ce monde, ils pavent çà et là un large grand chemin ou un pont au-dessus du chaos en suivant la première trace de Satan. Ensuite, se préparant à gagner la terre, ils le rencontrent fier de son succès, revenant à l’enfer. Leurs mutuelles félicitations. Satan arrive à Pandæmonium. Il raconte avec jactance en pleine assemblée, son succès sur l’homme. Au lieu d’applaudissements il est accueilli par un sifflement général de tout son auditoire, transformé tout à coup, ainsi que lui-même, en serpents, selon sa sentence prononcée dans le paradis. Alors trompés par une apparence de l’arbre défendu qui s’élève devant eux, ils cherchent avidement à atteindre le fruit et mâchent de la poussière et des cendres amères. Progrès du Péché et de la Mort. Dieu prédit la victoire finale de son Fils sur eux et le renouvellement de toutes choses ; mais pour le moment il ordonne à ses anges de faire divers changements dans les cieux et les éléments. Adam apercevant de plus en plus sa condition dégradée, se lamente tristement, et rejette la consolation d’Ève. Elle persiste, et l’apaise à la fin. Alors pour empêcher la malédiction de tomber probablement sur leur postérité, elle propose à Adam des moyens violents, qu’il n’approuve pas. Mais concevant une meilleure espérance, il lui rappelle la dernière promesse qui leur fut faite, que sa race se vengera du serpent, et il l’exhorte à chercher avec lui la réconciliation de la Divinité offensée par le repentir et la prière.
Cependant l’action haineuse et méchante que Satan avait faite dans Éden était connue du ciel ; on savait comment dans le serpent il avait séduit Ève, elle son mari, et l’avait engagé à goûter le fruit fatal. Car qui peut échapper à l’œil de Dieu qui voit tout, ou tromper son esprit, qui sait tout ? Sage et juste en toutes choses, l’Éternel n’empêcha point Satan de tenter l’esprit de l’homme armé d’une force entière et d’une volonté libre, parfaites pour découvrir et repousser les ruses d’un ennemi ou d’un faux ami. Car Adam et Ève connaissaient et devaient toujours se rappeler l’importante injonction de ne jamais toucher au fruit, qui que ce fût qui les tentât. N’obéissant pas, ils encoururent la peine : que pouvaient-ils attendre de moins ? La complication de leur péché méritait leur chute.
Les gardes angéliques du paradis se hâtèrent de monter au ciel, mornes et abattus en songeant à l’homme, car par ceci ils connaissaient son état ; ils s’étonnaient beaucoup que le subtil ennemi sans être vu, leur eût dérobé son entrée.
Sitôt que ces fâcheuses nouvelles arrivèrent de la terre à la porte du ciel, tous ceux qui les entendirent furent affligés, une sombre tristesse n’épargna pas dans ce moment les visages divins ; cependant mêlée de pitié, elle ne voila pas leur béatitude. Autour des nouveaux arrivés, le peuple éthéré accourut en foule, pour écouter et apprendre comment tout était advenu. Ils se hâtèrent vers le trône suprême, responsables qu’ils étaient, afin d’exposer dans un juste plaidoyer extrême vigilance, aisément approuvée. Quand le Très-Haut, l’éternel Père, du fond de son secret nuage fit sortir ainsi sa voix dans le tonnerre :
« Anges assemblés, et vous puissances revenues d’une commission infructueuse, ne soyez ni découragés, ni troublés de ces nouvelles de la terre que vos soins les plus sincères ne pouvaient prévenir ? J’avais prédit dernièrement ce qui arriverait, lorsque pour la première fois le tentateur sorti de l’enfer, traversait l’abîme. Je vous ai annoncé qu’il prévaudrait, prompt dans son mauvais message ; que l’homme serait séduit, perdu par la flatterie, et croyant le mensonge contre son Créateur. Aucun de mes décrets concourant n’a nécessité sa chute, ou touché du plus léger mouvement d’impulsion sa volonté libre laissée à sa propre inclination dans un juste équilibre. Mais l’homme est tombé, et maintenant que reste-t-il à faire, sinon à prononcer l’arrêt mortel contre sa transgression, la mort dénoncée pour ce jour même ? Il la présume déjà vaine et nulle, parce qu’elle ne lui a pas encore été infligée, comme il le craignait, par quelque coup subit ; mais bientôt il trouvera, avant que le jour finisse, que sursis n’est pas acquittement : la justice ne reviendra pas dédaignée comme la bonté.
« Mais qui enverrai-je pour juger les coupables ? qui, sinon toi, vice-régent, mon Fils ? À toi j’ai transféré tout jugement au ciel, sur la terre et dans l’enfer. On verra facilement que je me propose de donner la miséricorde pour collègue à la justice en t’envoyant, toi l’ami de l’homme, son médiateur, à la fois désigné rançon et rédempteur volontaire, en t’envoyant, toi destiné à devenir homme pour juger l’homme tombé. »
Ainsi parla le Père ; il entr’ouvrit brillante la droite de sa gloire, et rayonna sur son Fils sa divinité dévoilée. Le Fils, plein de splendeur, exprima manifestement tout son père, et lui répondit ainsi, divinement doux :
« Éternel Père ! à toi d’ordonner, à moi de faire dans le ciel et sur la terre ta volonté suprême, afin que tu puisses toujours mettre ta complaisance en moi, ton Fils bien aimé. Je vais juger sur la terre ceux-ci tes pécheurs ; mais tu le sais, quel que soit le jugement, la peine la plus grande doit tomber sur moi, quand le temps sera accompli. Car je m’y suis engagé en ta présence ; je ne m’en repens pas, et par cela j’obtiens le droit d’adoucir leur sentence sur moi dérivée : je tempérerai la justice par la miséricorde, de manière qu’elles seront les plus glorifiées, en étant pleinement satisfaites et toi apaisé. Il n’y aura besoin ni de suite ni de cortège, là où personne ne doit assister au jugement, excepté les deux qui seront jugés ; le troisième coupable, absent, n’en est que mieux condamné ; convaincu par sa fuite et rebelle à toutes les lois : la conviction du serpent n’importe à personne. »
Il dit, et se leva de son siège rayonnant d’une haute gloire collatérale ; les Trônes, les Puissances, les Principautés, les Dominations, ses ministres, l’accompagnèrent jusqu’à la porte du ciel, d’où l’on aperçoit Éden et toute la côte en perspective : soudain il est descendu ; le temps ne mesure point la promptitude des dieux, bien qu’il soit ailé des plus rapides minutes.
Le soleil dans sa chute occidentale, était alors descendu du midi ; les vents légers, à leur heure marquée pour souffler sur la terre, s’éveillaient et introduisaient en elle la tranquille fraîcheur du soir. Dans ce moment, avec une colère plus tranquille, vint l’intercesseur et doux Juge pour sentencier l’homme. La voix de Dieu qui se promenait dans le jardin fut portée par les suaves brises à l’oreille d’Adam et d’Ève, au déclin du jour ; ils l’entendirent, et ils se cachèrent parmi les arbres les plus touffus. Mais Dieu s’approchant appelle Adam à haute voix :
« Adam, où es-tu, toi accoutumé à rencontrer avec joie ma venue, dès que tu la voyais de loin ? Je ne suis pas satisfait de ton absence ici. T’entretiens-tu, avec la solitude, là où naguère un devoir empressé te faisait paraître sans être cherché ? Me présenté-je avec moins d’éclat ? Quel changement cause ton absence ? Quel hasard t’arrête ? Viens. »
Il vint, et Ève à regret avec lui, quoiqu’elle eût été la première à offenser, tous deux interdits et décomposés. L’amour n’était dans leurs regards ni pour Dieu ni pour l’un l’autre ; mais on y apercevait le crime, la honte, le trouble, le désespoir, la colère, l’obstination, la haine et la tromperie. Adam, après avoir longtemps balbutié, répond en peu de mots :
« Je t’ai entendu dans le jardin, et j’ai eu peur de ta voix, parce que j’étais nu : c’est pourquoi je me suis caché. »
À quoi le Juge miséricordieux répliqua sans lui faire de reproche :
« Tu as souvent entendu ma voix et tu n’en as pas eu peur, mais elle t’a toujours réjoui : comment est-elle devenue pour toi si terrible ? Tu es nu, qui te l’a dit ? As-tu mangé du fruit de l’arbre dont je t’ai défendu de manger ? »
Adam, assiégé de misères, répondit :
« Ô ciel, dans quelle voie étroite je comparais ce jour devant mon Juge, ou pour me charger moi-même de tout le crime, ou pour accuser mon autre moi-même, la compagne de ma vie ! Je devrais cacher sa faute, pendant que sa fidélité me reste, et ne pas l’exposer au blâme par ma plainte : mais une rigoureuse nécessité, une contrainte déplorable, m’obligent à parler, de peur que sur ma tête à la fois le péché et le châtiment, néanmoins insupportables, ne soient dévolus tout entiers. Quand je garderais mon silence, tu découvrirais aisément ce que je cacherais.
« Cette femme que tu fis pour être mon aide, que tu m’as donnée comme ton présent accompli, qui était si bonne, si convenable, si acceptable, si divine, de la main de laquelle je n’aurais pu soupçonner aucun mal, qui dans tout ce qu’elle faisait semblait justifier son action par la manière de la faire ; cette femme m’a donné du fruit de l’arbre et j’ai mangé. »
La souveraine Présence répliqua ainsi :
« Était-elle ton Dieu pour lui obéir plutôt qu’à la voix de ton Créateur ? Avait-elle été faite pour être ton guide, ton supérieur, même ton égal, pour que tu lui résignasses ta virilité et le rang où Dieu t’avait assis au-dessus d’elle, elle faite de toi et pour toi, dont les perfections surpassaient de si loin les siennes en réelle dignité ? À la vérité, elle était ornée et charmante pour attirer ton amour, non ta dépendance. Ses qualités étaient telles qu’elles semblaient bonnes à être gouvernées, peu convenables pour dominer ; l’autorité était ton lot, appartenant à ta personne, si tu l’eusses toi-même bien connue. »
Dieu avant ainsi parlé, adressa à Ève ce peu de mots :
« Dis, femme, pourquoi as-tu fait cela ? »
La triste Ève, presque abîmée dans la honte, se confessant vite, ne fut devant son Juge ni hardie ni diserte ; elle répondit confuse :
« Le serpent m’a trompée, et j’ai mangé. »
Ce que le Seigneur Dieu ayant entendu, il procéda sans délai au jugement du serpent accusé, bien qu’il fût brute, incapable de rejeter son crime sur celui qui le fit l’instrument du mal et le déprava dans les fins de sa création, justement maudit alors comme vicié dans sa nature. Il n’importait pas à l’homme d’en connaître davantage, puisqu’il ne savait rien de plus ; cela n’eût pas diminué sa faute. Cependant Dieu appliqua la sentence à Satan, le premier dans le péché, mais en termes mystérieux qu’il jugea alors les meilleurs, et il laissa tomber ainsi sa malédiction sur le serpent :
« Parce que tu as fait cela tu es maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras la terre tous les jours de ta vie. Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre sa race et la tienne ; elle te brisera la tête, et tu tâcheras de la mordre par le talon. »
Ainsi fut prononcé l’oracle, vérifié quand Jésus, fils de Marie, seconde Ève, vit comme un éclair tomber du ciel Satan prince de l’air. Alors Jésus, sortant du tombeau, dépouilla les principautés et les puissances infernales, et triompha ouvertement en pompe : et dans une ascension glorieuse il emmena à travers les airs la captivité captive, le royaume même longtemps usurpé par Satan. Celui-là brisera enfin Satan sous nos pieds, celui-là même qui prédit à présent cette fatale meurtrissure.
Il se tourna vers la femme pour lui prononcer sa sentence :
« Je t’affligerai de plusieurs maux pendant ta grossesse, tu enfanteras dans la douleur, tu seras sous la puissance de ton mari et il te dominera. »
À Adam, le dernier, il prononce ainsi son arrêt :
« Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du fruit de l’arbre dont je t’avais défendu de manger en te disant : « Tu n’en mangeras point ; » la terre sera maudite à cause de ce que tu as fait. Tu n’en tireras de quoi te nourrir pendant toute ta vie qu’avec beaucoup de travail : elle te produira des épines et des ronces, et tu te nourriras de l’herbe de la terre. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage, jusqu’à ce que tu retournes en la terre d’où tu as été tiré. Car tu es poudre et tu retourneras en poudre. »
Ainsi jugea l’homme celui qui fut envoyé à la fois Juge et Sauveur : il recula bien loin le coup subit de la mort annoncée pour ce jour-là : ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus devant lui, exposés à l’air, qui maintenant allait souffrir de grandes altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la forme d’un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses serviteurs ; de même à présent, comme un père de famille, il couvrit leur nudité de peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le serpent, avaient rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps pour vêtir ses ennemis : non-seulement il couvrit leur nudité extérieure de peaux de bêtes, mais leur nudité intérieure, beaucoup plus ignominieuse ; il l’enveloppa de sa robe de justice et la déroba aux regards de son Père. Puis il s’éleva rapidement vers lui ; reçu dans son sein bienheureux, il rentra dans la gloire comme autrefois : à son Père apaisé il raconta (quoique le Père sût tout) ce qui s’était passé avec l’homme, entremêlant son récit d’une douce intercession.
Cependant, avant qu’on eût péché et jugé sur la terre, le Péché et la Mort étaient assis en face l’un de l’autre en dedans des portes de l’enfer ; ces portes étaient restées béantes, vomissant au loin dans le chaos une flamme impétueuse, depuis que l’ennemi les avait passées, le Péché les ouvrant. Bientôt celui-ci commença de parler à la Mort :
« Ô mon fils, pourquoi sommes-nous assis oisifs à nous regarder l’un l’autre, tandis que Satan, notre grand auteur, prospère dans d’autres mondes et cherche à nous pourvoir d’un séjour plus heureux, nous, sa chère engeance ? Le succès l’aura sans doute accompagné : s’il lui était mésavenu, avant cette heure il serait retourné, chassé par la furie de ses persécuteurs, puisque aucun autre lieu ne peut autant que celui-ci convenir à son châtiment ou à leur vengeance.