Le Paradis perdu (page 21)
« Là Dieu laisse son peuple habiter en captivité l’espace de soixante-dix ans ; ensuite il l’en retire, se souvenant de sa miséricorde et de son alliance jurée à David, invariable comme les jours du ciel. Revenus de Babylone avec l’agrément des rois, leurs maîtres, que Dieu disposera en faveur des Israélites, ils réédifieront d’abord la maison de Dieu. Pendant quelque temps ils vivront modérés, dans un état médiocre ; jusqu’à ce que augmentés en nombre et en richesse, ils deviennent factieux ; mais la dissension s’engendrera d’abord parmi les prêtres, hommes qui servent l’autel et qui devraient le plus s’efforcer à la paix : leur discorde amènera l’abomination dans le temple même ; ils saisiront enfin le sceptre sans égard pour le fils de David ; et ensuite ils le perdront, et il passera à un étranger, afin que le véritable roi par l’onction, le Messie puisse naître dépouillé de son droit.
« Cependant, à sa naissance, une étoile qui n’avait pas été vue auparavant dans le ciel proclame sa venue et guide les sages de l’orient, qui s’enquièrent de sa demeure pour offrir de l’encens, de la myrrhe et de l’or. Un ange solennel dit le lieu de sa naissance à de simples bergers qui veillaient pendant la nuit. Ils y courent en hâte pleins de joie, et ils entendent son Noël chanté par un chœur d’anges. — Une Vierge est sa mère, mais son père est le pouvoir du Très-Haut. Il montera sur le trône héréditaire ; il bornera son règne par les larges limites de la terre, sa gloire par les cieux. »
Michel s’arrêta, apercevant Adam accablé d’une telle joie, qu’il était, comme dans la douleur, baigné de larmes, sans respiration et sans paroles ; il exhala enfin celles-ci :
« Ô prophète d’agréables nouvelles ! toi qui achèves les plus hautes espérances ! à présent je comprends clairement ce que souvent mes pensées les plus appliquées ont cherché en vain : pourquoi l’objet de notre grande attente sera appelé la race de la femme. Vierge mère je te salue ! toi haute dans l’amour du ciel ! Cependant tu sortiras de mes reins, et de tes entrailles sortira le Fils du Dieu Très-Haut : ainsi Dieu s’unira avec l’homme. Le serpent doit attendre maintenant l’écrasement de sa tête avec une mortelle peine. Dis où et quand leur combat ? quel coup blessera le talon du vainqueur. »
Michel :
« Ne rêve pas de leur combat comme d’un duel, ni ne songe de blessures locales à la tête ou au talon : le Fils ne réunit point l’humanité à la divinité, pour vaincre ton ennemi avec plus de force ; ni Satan ne sera dominé de la sorte lui que sa chute du Ciel (blessure bien plus mortelle), n’a pas rendu incapable de te donner ta blessure de mort. Celui qui vient ton Sauveur te guérira, non en détruisant Satan, mais ses œuvres en toi et dans ta race. Ce qui ne peut être qu’en accomplissant (ce à quoi tu as manqué) l’obéissance à la loi de Dieu, imposée sous peine de mort, et en souffrant la mort, peine due à ta transgression et due à ceux qui doivent naître de toi.
« Ainsi seulement la souveraine justice peut être satisfaite : ton Rédempteur remplira exactement la loi de Dieu à la fois par obéissance et par amour, bien que l’amour seul remplisse la loi. Il subira ton châtiment en se présentant dans la chair à une vie outragée et à une mort maudite, annonçant la vie à tous ceux qui croiront en sa rédemption, qui croiront que son obéissance lui sera imputée, qu’elle deviendra la leur par la foi, que ses mérites les sauveront, non leurs propres œuvres, quoique conformes à la loi. Pour cela haï il sera blasphémé, saisi par force, jugé, condamné à mort comme infâme et maudit, cloué à la croix par sa propre nation, tué pour avoir apporté la vie. Mais à sa croix il clouera tes ennemis ; le jugement rendu contre toi, les péchés de tout le genre humain, seront crucifiés avec lui ; et rien ne nuira plus à ceux qui se confieront justement dans sa satisfaction.
« Il meurt, mais bientôt revit. La mort sur lui n’usurpera pas longtemps le pouvoir : avant que la troisième aube du jour revienne, les étoiles du matin le verront se lever de sa tombe, frais comme la lumière naissante, ta rançon qui rachète l’homme de la mort, étant payée. Sa mort satisfera pour l’homme aussi souvent qu’il ne négligera point une vie ainsi offerte, et qu’il en embrassera le mérite par une foi non dénuée d’œuvres. Cet acte divin annule ton arrêt, cette mort dont tu serais mort dans le péché pour jamais perdu à la vie ; cet acte brisera la tête de Satan, écrasera sa force par la défaite du Péché et de la Mort, ses deux armes principales, enfoncera leur aiguillon dans sa tête beaucoup plus profondément que la mort temporelle ne brisera le talon du vainqueur, ou de ceux qu’il rachète mort comme un sommeil, passage doux à une immortelle vie.
« Après sa résurrection il ne restera sur la terre que le temps suffisant pour apparaître à ses disciples, hommes qui le suivirent toujours pendant sa vie. Il les chargera d’enseigner aux nations ce qu’ils apprirent de lui et de sa rédemption, baptisant dans le courant de l’eau ceux qui croiront : signe qui, en les lavant de la souillure du péché pour une vie pure, les préparera en esprit (s’il en arrivait ainsi) à une mort pareille à celle dont le Rédempteur mourut. Ces disciples instruiront toutes les nations ; car, à compter de ce jour, le salut sera prêché non seulement aux fils sortis des reins d’Abraham, mais aux fils de la foi d’Abraham par tout le monde ; ainsi dans la race d’Abraham toutes les nations seront bénies.
« Ensuite le Sauveur montera dans le ciel des cieux avec la victoire, triomphant au milieu des airs de ses ennemis et des tiens : il y surprendra le serpent, prince de l’air ; il le traînera enchaîné à travers tout son royaume, et l’y laissera confondu. Alors il entrera dans la gloire, reprendra sa place, à la droite de Dieu, exalté hautement au-dessus de tous les noms dans le ciel. De là, quand la dissolution de ce monde sera mûre, il viendra dans la gloire et la puissance, juger les vivants et les morts, juger les infidèles morts, mais récompenser les fidèles et les recevoir dans la béatitude, soit au ciel ou sur la terre ; car la terre alors sera toute paradis ; bien plus heureuse demeure que celle d’Éden, et bien plus heureux jours ! »
Ainsi parla l’archange Michel, et il fit une pause, comme s’il était à la grande période du monde ; notre père, rempli de joie et d’admiration, s’écria :
« Ô bonté infinie, bonté immense ! qui du mal produira tout ce bien, et le mal changera en bien ! merveille plus grande que celle qui d’abord par la création fit sortir la lumière des ténèbres. Je suis rempli de doute : dois-je me repentir à présent du péché que j’ai commis et occasionné, ou dois-je m’en réjouir beaucoup plus, puisqu’il en résultera beaucoup plus de bien : à Dieu plus de gloire, aux hommes plus de bonne volonté de la part de Dieu, et la grâce surabondant où avait abondé la colère ? Mais dis-moi, si notre libérateur doit remonter aux cieux, que deviendra le peu de ses fidèles, laissé parmi le troupeau infidèle, les ennemis de la vérité ? Qui alors guidera son peuple ? qui le défendra ? Ne traiteront-ils pas plus mal ses disciples qu’ils ne l’ont traité lui-même ? »
« Sois sûr qu’ils le feront, dit l’ange : mais du ciel il enverra aux siens un Consolateur, la promesse du Père, son Esprit qui habitera en eux, et écrira la loi de la foi dans leur cœur, opérant par l’amour pour les guider en toute vérité. Il les revêtira encore d’une armure spirituelle, capable de résister aux attaques de Satan et d’éteindre ses dards de feu. Ils ne seront point effrayés de tout ce que l’homme pourra faire contre eux, pas même de la mort. Ils seront dédommagés de ces cruautés par des consolations intérieures, et souvent soutenus au point d’étonner leurs plus fiers persécuteurs ; car l’Esprit (descendu d’abord sur les apôtres que le Messie envoya évangéliser les nations, et descendu ensuite sur tous les baptisés) remplira ces apôtres de dons merveilleux pour parler toutes les langues et faire tous les miracles que leur Maître faisait devant eux. Ils détermineront ainsi une grande multitude dans chaque nation à recevoir avec joie les nouvelles apportées du ciel. Enfin, leur ministère étant accompli, leur course achevée, leur doctrine et leur histoire laissées écrites, ils meurent.
« Mais à leur place, comme ils l’auront prédit, des loups succéderont aux pasteurs, loups ravissants qui feront servir les sacrés mystères du ciel à leurs propres et vils avantages, à leur cupidité, à leur ambition : et par des superstitions, des traditions humaines, ils infecteront la vérité déposée pure seulement dans ces actes écrits, mais qui ne peut être entendue que par l’Esprit.
« Ils chercheront à se prévaloir de noms, de places, de titres, et à joindre à ceux-ci la temporelle puissance, quoiqu’en feignant d’agir par la puissance spirituelle, s’appropriant l’Esprit de Dieu, promis également et donné à tous les croyants. Dans cette prétention, des lois spirituelles seront imposées par la force charnelle à chaque conscience, lois que personne ne trouvera sur le rôle de celles qui ont été laissées, ou que l’Esprit grave intérieurement dans le cœur.
« Que voudront-ils donc, sinon contraindre l’Esprit de la grâce même et lier la liberté sa compagne ? Que voudront-ils, sinon démolir les temples vivants de Dieu, bâtis pour durer par la foi, leur propre foi, non celle d’un autre ? (car sur terre, qui peut être écouté comme infaillible contre la foi et la conscience !) Cependant plusieurs se présumeront tels : de là une accablante persécution s’élèvera contre tous ceux qui persévéreront à adorer en esprit et en vérité. Le reste, ce sera le plus grand nombre, s’imaginera satisfaire à la religion par des cérémonies extérieures et des formalités spécieuses. La vérité se retirera percée des traits de la calomnie, et les œuvres de la foi seront rarement trouvées.
« Ainsi ira le monde, malveillant aux bons, favorable aux méchants, et sous son propre poids gémissant, jusqu’à ce que se lève le jour du repos pour le juste, de vengeance pour le méchant ; jour du retour de celui si récemment promis à ton aide, de ce Fils de la femme, alors obscurément annoncé, à présent plus amplement connu pour ton Sauveur et ton Maître.
« Enfin, sur les nuages il viendra du ciel, pour être révélé dans la gloire du Père, pour dissoudre Satan avec son monde pervers. Alors de la masse embrasée, purifiée et raffinée, il élèvera de nouveaux cieux, une nouvelle terre, des âges d’une date infinie, fondés sur la justice, la paix, l’amour, et qui produiront pour fruits la joie et l’éternelle félicité. »
L’ange finit, et Adam lui répliqua pour la dernière fois :
« Combien ta prédiction, ô bienheureux voyant, a mesuré vite ce monde passager, la course du temps jusqu’au jour où il s’arrêtera fixé ! au-delà, tout est abîme, éternité, dont l’œil ne peut atteindre la fin ! Grandement instruit, je partirai d’ici, grandement en paix de pensée, et je suis rempli de connaissances autant que ce vase peut en contenir ; aspirer au delà a été ma folie. J’apprends de ceci que le mieux est d’obéir, d’aimer Dieu seul avec crainte, de marcher comme en sa présence, de reconnaître sans cesse sa providence, de ne dépendre que de lui, miséricordieux pour tous ses ouvrages surmontant toujours le mal par le bien, par de petites choses accomplissant les grandes, par des moyens réputés faibles renversant la force du monde, et le sage du monde, par la simplicité de l’humble : je sais désormais que souffrir pour la cause de la vérité c’est s’élever par la force à la plus haute victoire, et que pour le fidèle la mort est la porte de la vie ; je suis instruit de cela par l’exemple de celui que je reconnais à présent pour mon Rédempteur à jamais béni. »
L’Ange à Adam répliqua aussi pour la dernière fois :
« Ayant appris ces choses, tu as atteint la somme de la sagesse. N’espère rien de plus haut quand même tu connaîtrais toutes les étoiles par leur nom, et tous les pouvoirs éthérés, tous les secrets de l’abîme, tous les ouvrages de la nature, ou toutes les œuvres de Dieu dans le ciel, l’air, la terre ou la mer ; quand tu jouirais de toutes les richesses de ce monde, et le gouvernerais comme un seul empire. Ajoute seulement à tes connaissances des actions qui y répondent ; ajoute la vertu, la patience, la tempérance ; ajoute l’amour, dans l’avenir nommé charité, âme de tout le reste. Alors tu regretteras moins de quitter ce paradis, puisque tu posséderas en toi-même un paradis bien plus heureux.
« Descendons maintenant de cette cime de spéculation ; car l’heure précise exige notre départ d’ici. Regarde ! ces gardes que j’ai campés sur cette colline attendent l’ordre de se mettre en marche : à leur front, une épée flamboyante, en signal du bannissement, ondoie avec violence. Nous ne pouvons rester plus longtemps. Va éveille Ève : elle aussi je l’ai calmée par de doux rêves, présages du bien, et j’ai disposé tous ses esprits à une humble soumission. Dans un moment convenable tu lui feras part de ce que tu as entendu, surtout de ce qu’il importe à sa foi de connaître, la grande délivrance du genre humain, qui doit venir de sa race, de la race de la femme. Puissiez-vous vivre (vos jours seront nombreux) dans une foi unanime, quoique tristes, à cause des maux passés, cependant encore beaucoup plus consolés par la méditation d’une heureuse fin. »
Il finit, et tous deux descendent la colline. Arrivés au bas, Adam courut en avant au berceau où Ève s’était endormie ; mais il la trouva éveillée ; elle le reçut ainsi avec ces paroles qui n’étaient plus tristes :
« D’où tu reviens et où tu étais allé, je le sais, car Dieu est aussi dans le sommeil et instruit les songes : il me les a envoyés propices, présageant un grand bien, depuis que fatiguée de chagrin et de détresse de cœur, je tombai endormie ; mais à présent, guide-moi : en moi, plus de retardement : aller avec toi, c’est rester ici ; rester sans toi ici, c’est sortir d’ici involontairement. Tu es pour moi toutes choses sous le ciel, tu es tous les lieux pour moi, toi qui pour mon crime volontaire es banni d’ici. Cependant, j’emporte d’ici cette dernière consolation, qui me rassure : bien que par moi tout ait été perdu, malgré mon indignité, une faveur m’est accordée : par moi la Race promise réparera tout. »
Ainsi parle Ève, notre mère, et Adam l’entendit charmé, mais ne répondit point ; l’archange était trop près, et de l’autre colline à leur poste assigné, tous dans un ordre brillant les chérubins descendaient : ils glissaient météores sur la terre, ainsi qu’un brouillard du soir élevé d’un fleuve glisse sur un marais, et envahit rapidement le sol sur les talons du laboureur qui retourne à sa chaumière. De front, ils s’avançaient ; devant eux le glaive brandissant du Seigneur flamboyait furieux, comme une comète : la chaleur torride de ce glaive, et sa vapeur telle que l’air brûlé de la Libye, commençaient à dessécher le climat tempéré du paradis ; quand l’Ange hâtant nos languissants parents, les prit par la main, les conduisit droit à la porte orientale ; de là aussi vite jusqu’au bas du rocher, dans la plaine inférieure, et disparut.
Ils regardèrent derrière eux, et virent toute la partie orientale du paradis, naguère leur séjour, ondulée par le brandon flambant : la porte était obstruée de figures redoutables et d’armes ardentes.
Adam et Ève laissèrent tomber quelques naturelles larmes qu’ils essuyèrent vite. Le monde entier était devant eux, pour y choisir le lieu de leur repos, et la Providence était leur guide. Mais main en main, à pas incertains et lents, ils prirent à travers Éden leur chemin solitaire.