Le Paradis perdu (page 20)

John Milton · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Paradis perdu · 21 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Alors, abattant sur la montagne de hautes pièces de charpente, il commença à bâtir un vaisseau d’une étrange grandeur ; il le mesura par coudées en longueur, largeur et hauteur. Il l’enduisit de bitume, et dans un côté il pratiqua une porte. Il le remplit en quantité de provisions pour l’homme et les animaux. Quand, voici un étrange prodige ! chaque espèce d’animaux, d’oiseaux et de petits insectes vinrent sept et par paires, et entrèrent dans l’arche comme ils en avaient reçu l’ordre. Le père et ses trois fils et leurs quatre femmes entrèrent les derniers, et Dieu ferma la porte.

En même temps le vent du midi s’élève, et avec ses noires ailes volant au large, il rassemble toutes les nuées de dessous le ciel. À leur renfort les montagnes envoient vigoureusement les vapeurs et les exhalaisons sombres et humides, et alors le firmament épaissi se tient comme un plafond obscur : en bas se précipite la pluie impétueuse, et elle continua jusqu’à ce que la terre ne fût plus vue. L’Arche flottante nagea soulevée, et en sûreté avec le bec de sa proue, alla luttant contre les vagues. L’inondation monta par-dessus toutes les autres habitations qui roulèrent avec toute leur pompe au fond sous l’eau. La mer couvrit la mer, mer sans rivages ! Dans les palais, où peu auparavant régnait le luxe, les monstres marins mirent bas et s’établèrent. Du genre humain naguère si nombreux, tout ce qui reste surnage embarqué dans un petit vaisseau.

Combien tu souffris alors, ô Adam, de voir la fin de toute ta postérité, fin si triste, dépopulation ! Toi-même autre déluge, déluge de chagrins et de larmes, toi aussi fus noyé et toi aussi abîmé comme tes fils, jusqu’à ce que par l’ange doucement relevé, tu te tins debout enfin, bien que désolé, comme quand un père pleure ses enfants tous à sa vue détruits à la fois ; à peine tu pus exprimer ainsi ta plainte à l’ange :

« Ô visions malheureusement prévues ! mieux j’aurais vécu ignorant de l’avenir ! je n’aurais eu du mal que ma seule part : c’est assez de supporter le lot de chaque jour. À présent ces peines qui, divisées, sont le fardeau de plusieurs siècles, pèsent à la fois sur moi par ma connaissance antérieure ; elles obtiennent une naissance prématurée afin de me tourmenter avant leur existence, par l’idée de ce qu’elles seront. Que nul homme ne cherche désormais à savoir d’avance ce qui arrivera à lui ou à ses enfants ; il peut se tenir bien assuré du mal que sa prévoyance ne peut prévenir ; et le mal futur il ne le sentira pas moins pénible à supporter en appréhension qu’en réalité ; mais ce soin est à présent inutile, il n’y a plus d’hommes à avertir ! Ce petit nombre échappé sera consumé à la longue par la famine et les angoisses, en errant dans ce désert liquide. J’avais espéré, quand la violence et la guerre eurent cessé sur la terre, que tout alors irait bien, que la paix couronnerait l’espèce humaine d’une longue suite d’heureux jours. Mais j’étais bien trompé ; car, je le vois maintenant, la paix ne corrompt pas moins que la guerre ne dévaste. Comment en arrive-t-il de la sorte ? apprends-le-moi, céleste guide, et dis si la race des hommes doit ici finir. »

Michel :

« Ceux que tu as vus dernièrement en triomphe et dans une luxurieuse opulence, sont ceux que tu vis d’abord faisant des actes d’éminente prouesse et de grands exploits, mais ils étaient vides de la véritable vertu. Après avoir répandu beaucoup de sang, commis beaucoup de ravages pour subjuguer les nations, et acquis par là dans le monde une grande renommée, de hauts titres et un riche butin, ils ont changé leur carrière en celle du plaisir, de l’aisance, de la paresse, de la crapule et de la débauche, jusqu’à ce qu’enfin l’incontinence et l’orgueil aient fait naître, de l’amitié, d’hostiles actions dans la paix.

« Les vaincus aussi et les esclaves par la guerre avec leur liberté perdue, perdront toute vertu et la crainte de Dieu, auprès de qui leur hypocrite piété dans la cruelle contention des batailles ne trouvera point de secours contre les envahisseurs. Par cette raison refroidis dans leur zèle, ils ne songeront plus désormais qu’à vivre tranquilles, mondains ou dissolus avec ce que leurs maîtres leur laisseront pour en jouir. Car la terre produira toujours plus qu’assez pour mettre à l’épreuve la tempérance. Ainsi tout dégénérera, tout se dépravera. La justice et la tempérance, la vérité et la foi, seront oubliées ! Un homme sera excepté, fils unique de lumière dans un siècle de ténèbres, bon malgré les exemples, malgré les amorces, les coutumes et un monde irrité. Sans craindre le reproche et le mépris ou la violence, il avertira les hommes de leurs iniques voies ; il tracera devant eux les sentiers de la droiture beaucoup plus sûrs et pleins de paix, leur annonçant la colère prête à visiter leur impénitence ; et il se retirera d’entre eux insulté, mais aux regards de Dieu le seul homme juste vivant.

« Par son ordre il bâtira une arche merveilleuse (comme tu l’as vu) pour se sauver lui et sa famille du milieu d’un monde dévoué à un naufrage universel. Il ne sera pas plutôt logé dans l’arche et à couvert avec les hommes et les animaux choisis pour la vie, que toutes les cataractes du ciel s’ouvrant verseront la pluie jour et nuit sur la terre, tous les réservoirs de l’abîme crèveront et enfleront l’Océan qui usurpera tous les rivages, jusqu’à ce que l’inondation s’élève au-dessus des plus hautes montagnes.

« Alors ce mont du paradis sera emporté par la puissance des vagues ; hors de sa place, poussé par le débordement cornu, dépouillé de toute sa verdure, et ses arbres en dérive, il descendra vers le grand fleuve jusqu’à l’ouverture du golfe, et là il prendra racine ; île salée et nue, hantise des phoques, des orques et des mouettes au cri perçant. Ceci doit t’apprendre que Dieu n’attache la sainteté à aucun lieu, si elle n’y est apportée par les hommes qui le fréquentent ou l’habitent. Et regarde maintenant ce qui doit s’en suivre. »

Adam regarda, et il vit l’arche flotter sur l’amas des eaux qui maintenant s’abaissait, car les nuages avaient fui, chassés par un vent aigu du nord qui, soufflant sec, ridait la face du déluge à mesure qu’il se desséchait. Le soleil clair sur son miroir liquide, dardait ses chauds regards et buvait largement la fraîche vague, comme ayant soif : ce qui fit que d’un lac immobile, les eaux, en rétrécissant leur inondation, devinrent un ebbe agile qui se déroba d’un pas léger vers l’abîme, lequel avait maintenant baissé ses écluses, comme le ciel fermé ses cataractes.

L’arche ne flotte plus ; mais elle paraît atterrie et fixée fortement au sommet de quelque haute montagne. À présent les cimes des collines apparaissent comme des rochers ; les courants rapides conduisent à grand bruit leur furieuse marée dans la mer qui se retire. Aussitôt s’envole de l’arche un corbeau, et après lui une colombe, plus sûre messagère, envoyée une fois et derechef pour découvrir quelque arbre verdoyant, ou quelque terre sur laquelle elle pût poser son pied : revenue la seconde fois, elle rapporte dans son bec un rameau d’olivier, signe pacifique. Bientôt la terre paraît sèche et l’antique père descend de son arche avec, toute sa suite. Alors, plein de gratitude levant ses mains et ses pieux regards vers le ciel, il vit sur sa tête un nuage de rosée, et dans ce nuage un arc remarquable par trois bandes de brillantes couleurs, annonçant la paix de Dieu et une alliance nouvelle. À cette vue, le cœur d’Adam, auparavant si triste, grandement se réjouit, et il éclate ainsi dans sa joie :

« Ô toi, qui peux offrir les choses futures comme étant présentes, instructeur céleste, je renais à cette dernière vision, assuré que l’homme vivra avec toutes les créatures, et que leur race sera conservée. Je gémis beaucoup moins à présent de la destruction d’un monde entier d’enfants coupables, que je ne me réjouis de trouver un homme si parfait et si juste, que Dieu ait daigné faire sortir un autre monde de cet homme, et oublier sa colère. Mais dis-moi ce que signifient ces bandes colorées dans le ciel, dessinées comme le sourcil de Dieu apaisé ? Servent-elles comme une hart fleurie à lier les fluides bords de cette même nuée d’eau, de peur qu’elle ne se dissolve encore, et n’inonde la terre ? »

L’archange :

« Ingénieusement tu as conjecturé : oui, Dieu a bien voulu calmer sa colère, quoiqu’il se soit dernièrement repenti d’avoir créé l’homme dépravé ; il s’était affligé dans son cœur ; lorsque abaissant ses regards il avait vu la terre entière remplie de violence, et toute chair corrompant ses voies. Cependant les méchants écartés, un homme juste trouve tellement grâce à ses yeux qu’il s’apaise et n’efface pas du monde le genre humain ; il fait la promesse de ne jamais détruire encore la terre par un déluge, de ne laisser jamais l’Océan franchir ses bornes, ni la pluie noyer le monde avec l’homme et les animaux dedans ; mais quand il ramènera un nuage sur la terre, il y placera son arc de triple couleur, afin qu’on le regarde et qu’il rappelle son alliance à l’esprit. Le jour et la nuit, le temps de la semaille et de la moisson, la chaleur et la blanche gelée suivront leurs cours, jusqu’à ce que le feu purifie toutes les choses nouvelles, avec le ciel et la terre où le juste habitera. »

Livre douzième

Argument.

L’ange Michel continue de raconter ce qui arrivera depuis le déluge. Quand il est question d’Abraham, il en vient à expliquer par degrés quel sera celui de la race de la femme promis à Adam et à Ève dans leur chute : son incarnation, sa mort, sa résurrection et son ascension. État de l’Église jusqu’à son second avènement. Adam, grandement satisfait et rassuré par ces récits et ces promesses, descend de la montagne avec Michel. Il éveille Ève, qui avait dormi pendant tout ce temps-là, mais que des songes paisibles avaient disposée à la tranquillité d’esprit et à la soumission. Michel les conduit tous deux par la main hors du paradis, l’épée flamboyante s’agitant derrière eux, et les chérubins prenant leur station pour garder le lieu.

Comme un voyageur qui, dans sa route, s’arrête à midi, quoique pressé d’arriver, ainsi l’archange fit une pause entre le monde détruit et le monde réparé, dans la supposition qu’Adam avait peut-être quelque chose à exprimer. Il reprit ensuite son discours par une douce transition :

« Ainsi tu as vu un monde commencer et finir, et l’homme sortir comme d’une seconde souche. Tu as encore beaucoup à voir ; mais je m’aperçois que ta vue mortelle défaut. Les objets divins doivent nécessairement affaiblir et fatiguer les sens humains. Dorénavant je te raconterai ce qui doit advenir ; écoute donc avec une application convenable, et sois attentif.

« Tant que cette seconde race des hommes sera peu nombreuse, et tant que la crainte du jugement passé demeurera fraîche dans leur esprit, craignant la Divinité, ayant quelque égard à ce qui est juste et droit, ils régleront leur vie et multiplieront rapidement. Ils laboureront la terre, recueilleront d’abondantes récoltes de blé, de vin, d’huile, et sacrifiant souvent de leurs troupeaux un taureau, un agneau, un chevreau avec de larges libations de vin, et des fêtes sacrées, ils passeront leurs jours dans une innocente joie ; ils habiteront longtemps en paix par familles et tribus sous le sceptre paternel, jusqu’à ce qu’il s’élève un homme d’un cœur fier et ambitieux, qui (non satisfait de cette égalité belle, fraternel état) voudra s’arroger une injuste domination sur ses frères, et ôter entièrement à la concorde et à la loi de la nature la possession de la terre. Il fera la chasse (les hommes, non les bêtes, seront sa proie) par la guerre et les pièges ennemis à ceux qui refuseront de se soumettre à son tyrannique empire. De là il sera appelé un fort chasseur devant le Seigneur, prétendant tenir ou du ciel ou en dépit du ciel, cette seconde souveraineté ; son nom dérivera de la rébellion, quoique de rébellion il accusera les autres.

« Cet homme, avec une troupe qu’une égale ambition unit à lui, ou sous lui, pour tyranniser, marchant d’Éden vers l’occident, trouvera une plaine où un gouffre noir et bitumineux, bouche de l’enfer, bouillonne en sortant de la terre. Avec des briques et avec cette matière, ces hommes se préparent à bâtir une ville et une tour dont le sommet puisse atteindre le ciel et leur faire un nom, de peur que, dispersés dans les terres étrangères, leur mémoire ne soit perdue, sans se soucier que leur renommée soit bonne ou mauvaise. Mais Dieu, qui sans être vu descend souvent pour visiter les hommes et qui se promène dans leurs habitations afin d’observer leurs œuvres, les apercevant bientôt, vient en bas considérer leur cité avant que la tour offusquât les tours du ciel. Par dérision il met sur leurs langues, un esprit de variété pour effacer tout à fait leur langage naturel, et pour semer à sa place un bruit discordant de mots inconnus. Aussitôt un hideux babil se propage parmi les architectes ; ils s’appellent les uns les autres sans s’entendre, jusqu’à ce qu’enroués, et tous en fureur comme étant bafoués, ils se battent. Une grande risée fut dans le ciel en voyant le tumulte étrange et en entendant la rumeur : ainsi la ridicule bâtisse fut abandonnée et l’ouvrage nommée Confusion. »

Alors Adam, paternellement affligé :

« Ô fils exécrable ! aspirer à s’élever au-dessus de ses frères, s’attribuant une autorité usurpée qui n’est pas donnée de Dieu ! L’Éternel nous accorda seulement une domination absolue sur la bête, le poisson et l’oiseau ; nous tenons ce droit de sa concession ; mais il n’a pas fait l’homme seigneur des hommes ; se réservant ce titre à lui-même, il a laissé ce qui est humain libre de ce qui est humain. Mais cet usurpateur ne s’arrête pas à son orgueilleux empiétement sur l’homme : sa tour prétend défier et assiéger Dieu : homme misérable ! Quelle nourriture ira-t-il porter si haut, pour s’y soutenir lui et sa téméraire armée, là au-dessus des nuages, où l’air subtil ferait languir ses entrailles grossières, et l’affamerait de respiration, sinon de pain ? »

Michel :

« Tu abhorres justement ce fils qui apportera un pareil trouble dans l’état tranquille des hommes, en s’efforçant d’asservir la liberté rationnelle. Toutefois apprends de plus que depuis ta faute originelle, la vraie liberté a été perdue ; cette liberté jumelle de la droite raison, habite toujours avec elle, et hors d’elle n’a point d’existence divisée : aussitôt que la raison dans l’homme est obscurcie ou non obéie, les désirs désordonnés et les passions vives saisissent l’empire de la raison, et réduisent en servitude l’homme, jusque alors libre. Conséquemment, puisque l’homme permet au dedans de lui-même, à d’indignes pouvoirs de régner sur la raison libre, Dieu, par un juste arrêt, l’assujettit au-dehors à de violents maîtres qui souvent aussi asservissent indûment son extérieure liberté : il faut que la tyrannie soit, quoique le tyran n’ait point d’excuse. Cependant quelquefois les nations tomberont si bas au-dessous de la vertu (qui est la raison) que non l’injustice, mais la justice, et quelque fatale malédiction annexée, les privera de leur liberté extérieure, leur liberté intérieure étant perdue : témoin le fils irrévérent de celui qui bâtit l’arche, lequel, pour l’affront qu’il fit à son père, entendit contre sa vicieuse race cette pesante malédiction : Tu seras l’esclave des esclaves.

« Ainsi ce dernier monde, comme le premier, ira sans cesse de mal en pis, jusqu’à ce que Dieu, fatigué enfin de leurs iniquités, retire sa présence du milieu d’eux, et détourne ses saints regards résolu d’abandonner désormais les hommes à leurs propres voies corrompues, et de se choisir parmi toutes les nations un peuple de qui il sera invoqué, un peuple à naître d’un homme plein de foi. Cet homme, résident encore sur les bords de l’Euphrate, aura été élevé dans l’idolâtrie.

« Oh ! pourras-tu croire que les hommes, tandis que le patriarche sauvé du déluge existait encore, soient devenus assez stupides pour abandonner le Dieu vivant, pour s’abaisser à adorer comme dieux leurs propres ouvrages de bois et de pierre ! Cependant le Très-Haut daignera, par une vision, appeler cet homme de la maison de son père, du milieu de sa famille et des faux dieux, dans une terre, qu’il lui montrera : il fera sortir de lui un puissant peuple et répandra sur lui sa bénédiction, de façon que dans sa race toutes les nations seront bénies.

« Il obéit ponctuellement ; il ne connaît point la terre où il va, cependant il croit ferme. Je le vois (mais tu ne le peux voir) avec quelle foi il laisse ses dieux, ses amis, son sol natal, Ur de Chaldée ; il passe maintenant le gué à Haran ; après lui marche une suite embarrassante de bestiaux, de troupeaux et de nombreux serviteurs : il n’erre pas pauvre, mais il confie toute sa richesse à Dieu qui l’appelle dans une terre inconnue. Maintenant il atteint Chanaan : je vois ses tentes plantées aux environs de Sichem et dans la plaine voisine de Moreh : là il reçoit la promesse du don de toute cette terre à sa postérité, depuis Hamath, au nord, jusqu’au désert, au sud (j’appelle ces lieux par leurs noms, quoiqu’ils soient encore sans noms) : depuis Hermon au levant, jusqu’à la grande mer occidentale. Ici le mont Hermon ; là la mer. Regarde chaque lieu en perspective comme je te les indique de la main : sur le rivage, le mont Carmel ; ici le fleuve à deux sources, le Jourdain, vraie limite à l’orient ; mais les fils de cet homme habiteront à Senir cette longue chaîne de collines.

« Pèse ceci : toutes les nations de la terre seront bénies dans la race de cet homme. Par cette race est désigné ton grand libérateur, qui écrasera la tête du serpent, ce qui te sera bientôt plus clairement révélé.

« Ce patriarche béni (qui dans un temps prescrit sera appelé le fidèle Abraham) laissera un fils, et de ce fils un petit-fils, égal à lui en foi, en sagesse et en renom. Le petit-fils, avec ses douze enfants, part de Chanaan pour une terre, appelée Égypte dans la suite, que divise le fleuve le Nil. Vois où ce fleuve coule et se décharge dans la mer par sept embouchures. Le père vient habiter cette terre dans un temps de disette, invité par un de ses plus jeunes enfants, fils que de dignes actions ont élevé au second rang dans ce royaume de Pharaon.

« Il meurt, et laisse sa postérité qui devient une nation. Cette nation maintenant accrue cause de l’inquiétude à un nouveau roi qui cherche à arrêter leur accroissement excessif, comme aubains trop nombreux : pour cela, contre les droits de l’hospitalité, de ses hôtes il fait des esclaves, et met à mort leurs enfants mâles ; jusqu’à ce que deux frères (ces deux frères, nommés Moïse et Aaron) soient suscités de Dieu pour tirer ce peuple de la captivité, pour le reconduire avec gloire et chargé de dépouilles vers leur terre promise.

« Mais d’abord le tyran sans loi (qui refuse de reconnaître leur Dieu ou d’avoir égard à son message) doit y être forcé par des signes et des jugements terribles : les fleuves doivent être convertis en sang qui n’aura point été versé ; les grenouilles, la vermine, les moucherons doivent remplir tout le palais du roi et remplir tout le pays de leur intrusion dégoûtante. Les troupeaux du roi doivent mourir du tac et de la contagion ; les tumeurs et les ulcères doivent boursoufler toute sa chair et toute celle de son peuple ; le tonnerre mêlé de grêle, la grêle mêlée de feu, doivent déchirer le ciel d’Égypte et tourbillonner sur la terre, dévorant tout, là où ils roulent. Ce qu’ils ne dévoreront pas en herbe, fruit ou graine, doit être mangé d’un nuage épais de sauterelles descendues en fourmilière et ne laissant rien de vert sur la terre. L’obscurité doit faire disparaître toutes les limites (palpable obscurité), et effacer trois jours ; enfin, d’un coup de minuit tous les premiers-nés d’Égypte doivent être frappés de mort.

« Ainsi dompté par dix plaies, le dragon du fleuve se soumet enfin à laisser aller les étrangers, et souvent humilie son cœur obstiné, mais comme la glace toujours plus durcie après le dégel. Dans sa rage poursuivant ceux qu’il avait naguère congédiés, la mer l’engloutit avec son armée, et laisse passer les étrangers comme sur un terrain sec entre deux murs de cristal. Les vagues, tenues en respect par la verge de Moïse, demeurent ainsi divisées jusqu’à ce que le peuple délivré ait gagné leur rivage. Tel est le prodigieux pouvoir que Dieu prêtera à son prophète, quoique toujours présent de son ange qui marchera devant ses peuples dans une nuée, et dans une colonne de feu ; le jour une nuée, la nuit une colonne de feu, afin de les guider dans leur voyage et d’écarter derrière eux le roi obstiné qui les poursuit. Le roi les poursuivra toute la nuit, mais les ténèbres s’interposent et les défendent de son approche jusqu’à la veille du matin. Alors Dieu, regardant entre la colonne de feu et la nue, troublera les ennemis et brisera les roues de leurs chariots ; quand Moïse, par ordre, étend encore une fois sa verge puissante sur la mer ; la mer obéit à sa verge : les vagues retombent sur les bataillons de l’Égypte, et ensevelissent leur guerre.

« La race choisie et délivrée s’avance du rivage vers Chanaan à travers l’inhabité désert ; elle ne prend pas le chemin le plus court, de peur qu’en entrant chez les Chananéens alarmés, la guerre ne l’effraye, elle inexpérimentée, et que la crainte ne la fasse retourner en Égypte préférant une vie inglorieuse dans la servitude ; car la vie inaccoutumée aux armes est plus douce au noble et au non noble, quand la témérité ne les conduit pas.

« Ce peuple gagnera encore ceci par son séjour dans la vaste solitude : il y fondera son gouvernement et choisira parmi les douze tribus son grand sénat pour commander selon les lois prescrites. Du mont Sinaï (dont le sommet obscur tremblera à la descente de Dieu) Dieu, lui-même, au milieu du tonnerre, des éclairs et du bruit éclatant des trompettes, donnera des lois à ce peuple. Une partie de ces lois appartiendra à la justice civile, une autre partie aux cérémonies religieuses du sacrifice ; ces cérémonies apprendront à connaître par des types et des ombres celui qui, de cette race, est destiné à écraser le serpent, et les moyens par lesquels il achèvera la délivrance du genre humain.

« Mais la voix de Dieu est terrible à l’oreille mortelle : les tribus choisies le supplient de faire connaître sa volonté par Moïse et de cesser la terreur ; il accorde ce qu’elles implorent, instruites qu’on ne peut avoir accès auprès de Dieu sans médiateur, de qui Moïse remplit alors la haute fonction en figure, afin de préparer la voie à un plus grand Médiateur dont il prédira le jour ; et tous les prophètes, chacun dans leur âge, chanteront le temps du grand Messie.

« Ces lois et ces rites établis, Dieu se plaira tant aux hommes obéissants à sa volonté, qu’il daignera placer au milieu d’eux son tabernacle, pour que le Saint et l’Unique habite avec les hommes mortels. Dans la forme qu’il a prescrite, un sanctuaire de cèdre est fabriqué et revêtu d’or. Dans ce sanctuaire est une arche, et dans cette arche, son témoignage, titre de son alliance. Au-dessus s’élève le trône d’or de la miséricorde, entre les ailes de deux brillants chérubins. Devant lui brûlent sept lampes, représentant, comme dans un zodiaque, les flambeaux du ciel. Sur la tente reposera un nuage pendant le jour, un rayon de feu pendant la nuit, excepté quand les tribus seront en marche. Et conduites par l’ange du Seigneur, elles arrivent enfin à la terre promise à Abraham et à sa race.

« Le reste serait trop long à te raconter : combien de batailles livrées, combien de rois domptés et de royaumes conquis ; comment le soleil s’arrêtera immobile, un jour entier, au milieu du ciel, et retardera la course ordinaire de la nuit, à la voix d’un homme disant : — « Soleil, arrête-toi sur Gabaon, et toi, lune, sur la vallée d’Ajalon, jusqu’à ce que Israël ait vaincu. » — Ainsi s’appellera le troisième descendant d’Abraham, fils d’Isaac, et de lui ce nom passera à sa postérité, qui sera victorieuse ainsi de Chanaan. »

Ici Adam interrompit l’Ange :

« Ô envoyé du ciel, flambeau de mes ténèbres, de belles choses tu m’as révélées, particulièrement celles qui regardent le juste Abraham et sa race ! À présent, pour la première fois je trouve mes yeux véritablement ouverts et mon cœur beaucoup soulagé. J’étais auparavant troublé par la pensée de ce qui m’arriverait à moi et à tout le genre humain ; mais à présent je vois son jour, le jour de celui en qui toutes les nations seront bénies : faveur par moi imméritée, moi qui cherchai la science défendue par des moyens défendus. Cependant je ne comprends pas ceci : pourquoi à ceux parmi lesquels Dieu daignera habiter sur la terre, tant et de diverses lois ont-elles été données ? Tant de lois supposent parmi eux autant de péchés : comment Dieu peut-il résider au milieu de ces hommes ? »

Michel :

« Ne doute pas que le péché ne règne parmi eux, comme engendré de toi : et ainsi la loi leur a été donnée pour démontrer leur dépravation native, qui excite sans cesse le péché à combattre contre la loi. De là, quand ils verront que la loi peut bien découvrir le péché, mais ne peut l’écarter (sinon par ces faibles ombres d’expiations, le sang des taureaux et des boucs), ils en concluront que quelque sang plus précieux doit payer la dette humaine, celui du juste pour l’injuste, afin que dans cette justice à eux appliquée par la foi, ils trouvent leur justification auprès de Dieu et la paix de la conscience que la loi par des cérémonies ne peut calmer, puisque l’homme ne peut accomplir la partie morale de la loi, et que ne l’accomplissant pas il ne peut vivre.

« Ainsi la loi paraît imparfaite et seulement donnée pour livrer les hommes, dans la plénitude des temps, à une meilleure alliance ; pour les faire passer, disciplinés, de l’ombre des figures à la vérité, de la chair à l’esprit, de l’imposition des lois étroites à la libre acceptation d’une large grâce, de la servile frayeur à la crainte filiale, des œuvres de la loi aux œuvres de la foi.

« À cause de cela, Moïse (quoique si particulièrement aimé de Dieu), n’étant que le ministre de la loi, ne conduira pas le peuple dans Chanaan : ce sera Josué, appelé Jésus par les Gentils ; Jésus qui aura le nom et fera l’office de celui qui doit dompter le serpent ennemi, et ramener en sûreté à l’éternel paradis du repos, l’homme longuement égaré dans la solitude du monde.

« Cependant, placés dans leur Chanaan terrestre, les Israélites y demeureront et y prospéreront longtemps ; mais quand les péchés de la nation auront troublé leur paix publique, ils provoqueront Dieu à leur susciter des ennemis dont il les délivrera aussi souvent qu’ils se montreront pénitents, d’abord au moyen des juges, ensuite par des rois ; le second desquels (renommé pour sa piété et ses grandes actions), recevra la promesse irrévocable que son trône subsistera à jamais. Toutes les prophéties chanteront de même, que de la souche royale de David (j’appelle ainsi ce roi) sortira un Fils, ce Fils de la race de la femme, à toi prédit, prédit à Abraham comme celui en qui espèrent toutes les nations, celui qui est prédit aux rois, des rois le dernier, car son règne n’aura point de fin. « Mais d’abord passera une longue succession de rois : le premier des fils de David, célèbre par son opulence et sa sagesse, renfermera dans un temple superbe l’arche de Dieu couverte d’une nue, qui jusqu’alors avait erré sous des tentes. Ceux qui succéderont à ce prince seront inscrits partie au nombre des bons, partie au nombre des mauvais rois ; la plus longue liste sera celle des mauvais. Les honteuses idolâtries et les autres péchés de ces derniers, ajoutés à la somme des iniquités du peuple, irriteront tellement Dieu, qu’il se retirera d’eux, qu’il abandonnera leur terre, leur cité, son temple, son arche sainte avec toutes les choses sacrées, objets du mépris et proie de cette orgueilleuse cité dont tu as vu les hautes murailles laissées dans la confusion, d’où elle fut appelée Babylone.

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