Le Paradis perdu (page 6)

John Milton · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Paradis perdu · 21 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Oh ! que ne se fit-elle entendre, cette voix admonitrice dont l’apôtre qui vit l’Apocalypse fut frappé quand le dragon, mis dans une seconde déroute, accourut furieux pour se venger sur les hommes ; voix qui criait avec force dans le ciel : Malheur aux habitants de la terre ! Alors, tandis qu’il en était temps, nos premiers parents eussent été avertis de la venue de leur secret ennemi ; ils eussent peut-être ainsi échappé à son piège mortel. Car à présent Satan, à présent enflammé de rage, descendit pour la première fois sur la terre ; tentateur avant d’être accusateur du genre humain, il vint pour faire porter la peine de sa première bataille perdue, et de sa fuite dans l’enfer, à l’homme innocent et fragile. Toutefois, quoique téméraire et sans frayeur, il ne se réjouit pas dans sa vitesse ; il n’a point de sujet de s’enorgueillir en commençant son affreuse entreprise. Son dessein, maintenant près d’éclore, roule et bouillonne dans son sein tumultueux, et comme une machine infernale il recule sur lui-même.

L’horreur et le doute déchirent les pensées troublées de Satan, et jusqu’au fond soulèvent l’enfer au dedans de lui ; car il porte l’enfer en lui et autour de lui ; il ne peut pas plus fuir lui-même en changeant de place. La conscience éveille le désespoir qui sommeillait, éveille dans l’archange le souvenir amer de ce qu’il fut, de ce qu’il est, et de ce qu’il doit être : de pires actions doivent amener de plus grands supplices. Quelquefois sur Éden, qui maintenant se déploie agréable à sa vue, il attache tristement son regard malheureux ; quelquefois il le fixe sur le ciel et le soleil, resplendissant alors dans sa haute tour du midi. Après avoir tout repassé dans son esprit, il s’exprima de la sorte avec des soupirs :

« Ô toi qui, couronné d’une gloire incomparable, regardes du haut de ton empire solitaire comme le Dieu de ce monde nouveau ! toi à la vue duquel toutes les étoiles cachent leur têtes amoindries, je crie vers toi, mais non avec une voix amie ; je ne prononce ton nom, ô soleil ! que pour te dire combien je hais tes rayons ! Ils me rappellent l’état dont je suis tombé et combien autrefois je m’élevais glorieusement au-dessus de ta sphère.

« L’orgueil et l’ambition m’ont précipité : j’ai fait la guerre dans le ciel au Roi du ciel, qui n’a point d’égal. Ah ! pourquoi ? il ne méritait pas de moi un pareil retour, lui qui m’avait créé ce que j’étais dans un rang éminent ; il ne me reprochait aucun de ses bienfaits ; son service n’avait rien de rude. Que pouvais-je faire de moins que de lui offrir des louanges, hommage si facile ! que de lui rendre des actions de grâces ? combien elles lui étaient dues ! Cependant toute sa bonté n’a opéré en moi que le mal, n’a produit que la malice. Élevé si haut, j’ai dédaigné la sujétion ; j’ai pensé qu’un degré plus haut je deviendrais le Très-Haut ; que dans un moment j’acquitterais la dette immense d’une reconnaissance éternelle, dette si lourde ; toujours payer, toujours devoir. J’oubliais ce que je recevais toujours de lui ; je ne compris pas qu’un esprit reconnaissant en devant ne doit pas, mais qu’il paye sans cesse, à la fois endetté et acquitté. Était-ce donc là un fardeau ? Oh ! que son puissant destin ne me créa-t-il un ange inférieur ! je serais encore heureux ; une espérance sans bornes n’eût pas fait naître l’ambition. Cependant, pourquoi non ? quelque autre pouvoir aussi grand aurait pu aspirer au trône et m’aurait, malgré mon peu de valeur, entraîné dans son parti. Mais d’autres pouvoirs aussi grands ne sont pas tombés ; ils sont restés inébranlables, armés au dedans et au dehors contre toute tentation. N’avais-tu pas la même volonté libre et la même force pour résister ? Tu l’avais ; qui donc et quoi donc pourrais-tu accuser, si ce n’est le libre amour du ciel qui agit également envers tous ?

« Qu’il soit donc maudit cet amour, puisque l’amour ou la haine, pour moi semblables, m’apportent l’éternel malheur ! Non ! sois maudit toi-même, puisque par ta volonté contraire à celle de Dieu, tu as choisi librement ce dont tu te repens si justement aujourd’hui !

« Ah ! moi, misérable ! par quel chemin fuir la colère infinie et l’infini désespoir ? Par quelque chemin que je fuie, il aboutit à l’enfer ; moi-même je suis l’enfer ; dans l’abîme le plus profond est au dedans de moi un plus profond abîme qui, large ouvert, menace sans cesse de me dévorer ; auprès de ce gouffre, l’enfer où je souffre semble le ciel.

« Oh ! ralentis tes coups ! n’est-il aucune place laissée au repentir, aucune à la miséricorde ? Aucune, il faut la soumission. Ce mot, l’orgueil et ma crainte de la honte aux yeux des esprits de dessous me l’interdisent ; je les séduisis avec d’autres promesses, avec d’autres assurances que des assurances de soumission, me vantant de subjuguer le Tout-Puissant ! Ah ! malheureux que je suis ! ils savent peu combien chèrement je paye cette jactance si vaine, sous quels tourments intérieurement je gémis, tandis qu’ils m’adorent sur le trône de l’enfer ! Le plus élevé avec le sceptre et le diadème, je suis tombé le plus bas, seulement supérieur en misères ! telle est la joie que trouve l’ambition.

« Mais supposez qu’il soit possible que je me repente, que j’obtienne par un acte de grâce mon premier état, ah ! la hauteur du rang ferait bientôt renaître la hauteur des pensées : combien serait rétracté vite ce qu’une feinte soumission aurait juré ! L’allégement du mal désavouerait comme nuls, et arrachés par la violence, des vœux prononcés dans la douleur. Jamais une vraie réconciliation ne peut naître là où les blessures d’une haine mortelle ont pénétré si profondément. Cela ne me conduirait qu’à une pire infidélité, et à une chute plus pesante. J’achèterais cher une courte intermission payée d’un double supplice. Il le sait celui qui me punit ; il est aussi loin de m’accorder la paix que je suis loin de la mendier. Tout espoir exclus, voici qu’au lieu de nous rejetés, exilés, il a créé l’homme, son nouveau délice, et pour l’homme ce monde. Ainsi, adieu espérance, et avec l’espérance, adieu crainte, adieu remords ! Tout bien est perdu pour moi. Mal, sois mon bien : par toi au moins je tiendrai l’empire divisé entre moi et le Roi du ciel ; par toi je régnerai peut-être sur plus d’une moitié de l’univers, ainsi que l’homme et ce monde nouveau l’apprendront en peu de temps. »

Tandis qu’il parlait de la sorte, chaque passion obscurcissait son visage trois fois changé par la pâle colère, l’envie et le désespoir, passions qui défiguraient son visage emprunté, et auraient trahi son déguisement si quelque œil l’eût aperçu, car les esprits célestes sont toujours exempts de ces honteux désordres. Satan s’en ressouvint bientôt, et couvrit ses perturbations d’un dehors de calme : artisan de fraude, ce fut lui qui le premier pratiqua la fausseté sous une apparence sainte, afin de cacher sa profonde malice renfermée dans la vengeance. Toutefois il n’est pas encore assez exercé dans son art pour tromper Uriel une fois prévenu : l’œil de cet archange l’avait suivi dans la route qu’il avait prise ; il le vit sur le mont Assyrien plus défiguré qu’il ne pouvait convenir à un esprit bienheureux ; il remarqua ses gestes furieux, sa contenance égarée alors qu’il se croyait seul, non observé, non aperçu.

Satan poursuit sa route et approche de la limite d’Éden. Le délicieux paradis, maintenant plus près, couronne de son vert enclos, comme d’un boulevard champêtre, le sommet aplati d’une solitude escarpée ; les flancs hirsutes de ce désert, hérissés d’un boisson épais, capricieux et sauvage, défendent tout abord. Sur sa cime croissaient à une insurmontable hauteur les plus hautes futaies de cèdres, de pins, de sapins, de palmiers, scène sylvaine ; et comme leurs rangs superposent ombrages sur ombrages, ils forment un théâtre de forêts de l’aspect le plus majestueux. Cependant, plus haut encore que leurs cimes montait la muraille verdoyante du paradis : elle ouvrait à notre premier père une vaste perspective sur les contrées environnantes de son empire.

Et plus haut que cette muraille, qui s’étendait circulairement au-dessous de lui, apparaissait un cercle des arbres les meilleurs et chargés des plus beaux fruits. Les fleurs et les fruits dorés formaient un riche émail de couleurs mêlées : le soleil y imprimait ses rayons avec plus de plaisir que dans un beau nuage du soir, ou dans l’arc humide, lorsque Dieu arrose la terre.

Ainsi charmant était ce paysage. À mesure que Satan s’en approche, il passe d’un air pur dans un air plus pur qui inspire au cœur des délices et des joies printanières, capables de chasser toute tristesse, hors celle du désespoir. De douces brises, secouant leurs ailes odoriférantes, dispensaient des parfums naturels, et révélaient les lieux auxquels elles dérobèrent ces dépouilles embaumées. Comme aux matelots qui ont cinglé au delà du cap de Bonne-Espérance, et ont déjà passé Mosambique, les vents du nord-est apportent, loin en mer, les parfums du Saba du rivage aromatique de l’Arabie-Heureuse ; charmés du retard, ces navigateurs ralentissent encore leur course ; et, pendant plusieurs lieues, réjoui par la senteur agréable, le vieil Océan sourit : ainsi ces suaves émanations accueillent l’ennemi qui venait les empoisonner. Il en était plus satisfait que ne le fut Asmodée de la fumée du poisson qui le chassa, quoique amoureux, d’auprès de l’épouse de Tobie ; la vengeance le força de fuir de la Médie jusqu’en Égypte, où il fut fortement enchaîné.

Pensif et avec lenteur, Satan a gravi le flanc de la colline sauvage et escarpée ; mais bientôt il ne trouve plus de route pour aller plus loin ; tant les épines entrelacées comme une haie continue, et l’exubérance des buissons, ferment toute issue à l’homme ou à la bête qui prend ce chemin. Le paradis n’avait qu’une porte, et elle regardait l’orient du côté opposé ; ce que l’archifélon ayant vu, il dédaigna l’entrée véritable ; par mépris, d’un seul bond léger il franchit toute l’enceinte de la colline et de la plus haute muraille, et tombe en dedans sur ses pieds.

Comme un loup rôdant, contraint par la faim de chercher de nouvelles traces d’une proie, guette le lieu où les pasteurs ont enfermé leurs troupeaux dans des parcs en sûreté, le soir au milieu des champs ; il saute facilement par-dessus les claies, dans la bergerie : ou comme un voleur âpre à débarrasser de son trésor un riche citadin dont les portes épaisses, barrées et verrouillées, ne redoutent aucun assaut, il grimpe aux fenêtres ou sur les toits : ainsi le premier grand voleur escalade le bercail de Dieu, ainsi depuis escaladèrent son Église les impurs mercenaires.

Satan s’envola, et sur l’arbre de vie (l’arbre du milieu et l’arbre le plus haut du Paradis) il se posa semblable à un cormoran. Il n’y regagna pas la véritable vie, mais il y médita la mort de ceux qui vivaient ; il ne pensa point à la vertu de l’arbre qui donne la vie, et dont le bon usage eût été le gage de l’immortalité ; mais il se servit seulement de cet arbre pour étendre sa vue au loin ; tant il est vrai que nul ne connaît, Dieu seul excepté, la juste valeur du bien présent ; mais on pervertit les meilleures choses par le plus lâche abus, ou par le plus vil usage.

Au-dessous de lui, avec une nouvelle surprise, dans un étroit espace, il voit renfermée pour les délices des sens de l’homme, toute la richesse de la nature, ou plutôt il voit un ciel sur la terre ; car ce bienheureux paradis était le jardin de Dieu, par lui-même planté à l’orient d’Éden. Éden s’étendait à l’est depuis Auran jusqu’aux tours royales de la Grande-Séleucie, bâtie par les rois grecs, ou jusqu’au lieu où les fils d’Éden habitèrent longtemps auparavant, en Telassar. Sur ce sol agréable, Dieu traça son plus charmant jardin ; il fit sortir de la terre féconde les arbres de la plus noble espèce pour la vue, l’odorat et le goût. Au milieu d’eux était l’arbre de vie, haut, élevé, épanouissant son fruit d’ambroisie d’or végétal. Tout près de la vie, notre mort, l’arbre de la science, croissait ; science du bien, achetée cher par la connaissance du mal.

Au midi, à travers Éden, passait un large fleuve ; il ne changeait point de cours, mais sous la montagne raboteuse il se perdait engouffré : Dieu avait jeté cette montagne comme le sol de son jardin élevé sur le rapide courant. L’onde, à travers les veines de la terre poreuse qui l’attirait en haut par une douce soif, jaillissait fraîche fontaine et arrosait le jardin d’une multitude de ruisseaux. De là, ces ruisseaux réunis tombaient d’une clairière escarpée et rencontraient au-dessous le fleuve qui ressortait de son obscur passage : alors divisé en quatre branches principales, il prenait des routes diverses, errant par des pays et des royaumes fameux, dont il est inutile ici de parler.

Disons plutôt, si l’art le peut dire, comment de cette fontaine de saphir les ruisseaux tortueux roulent sur des perles orientales et des sables d’or ; comment, en sinueuses erreurs sous les ombrages abaissés, ils épandent le nectar, visitent chaque plante, et nourrissent des fleurs dignes du paradis. Un art raffiné n’a point arrangé ces fleurs en couches, ou en bouquets curieux ; mais la nature libérale les a versées avec profusion sur la colline, dans le vallon, dans la plaine, là où le soleil du matin échauffe d’abord la campagne ouverte, et là où le feuillage impénétrable rembrunit à midi les bosquets.

Tel était ce lieu ; asile heureux et champêtre d’un aspect varié, bosquets dont les arbres riches pleurent des larmes de baumes et de gommes parfumées ; bocage dont le fruit, d’une écorce d’or poli, se suspend aimable et d’un goût délicieux ; fables vraies de l’Hespérie si elles sont vraies, c’est seulement ici. Entre ces bosquets sont interposés des clairières, des pelouses rases, des troupeaux paissant l’herbe tendre ; ou bien des monticules plantés de palmiers s’élèvent ; le giron fleuri de quelque vallon arrosé déploie ses trésors ; fleurs de toutes couleurs, et la rose sans épines.

D’un autre côté sont des antres et des grottes ombragées qui servent de fraîches retraites ; la vigne, les enveloppant de son manteau, étale ses grappes de pourpre et rampe élégamment opulente. En même temps des eaux sonores tombent de la déclivité des collines ; elles se dispersent, ou dans un lac qui étend son miroir de cristal à un rivage dentelé et couronné de myrtes, elles unissent leur cours. Les oiseaux s’appliquent à leur chœur ; des brises, de printanières brises, soufflant les parfums des champs et des bocages, accordent à l’unisson les feuilles tremblantes, tandis que l’universel Pan, dansant avec les Grâces et les Heures, conduit un printemps éternel. Ni la charmante campagne d’Enna, où Proserpine cueillant des fleurs, elle-même fleur plus belle, fut cueillie par le sombre Pluton (Cérès, dans sa peine, la chercha par toute la terre) ; ni l’agréable bois de Daphné, près l’Oronte, ni la source inspirée de Castalie, ne peuvent se comparer au paradis d’Éden ; encore moins l’île Nisée qu’entoure le fleuve Triton, où le vieux Cham (appelé Ammon par les Gentils, et Jupiter Lydien) cacha Amalthée et son fils florissant, le jeune Bacchus, des yeux de Rhéa sa marâtre. Le mont Amar où les rois d’Abyssinie gardent leurs enfants, (quoique supposé par quelques-uns le véritable paradis) ; ce mont, sous la ligne Éthiopique, près de la source du Nil, entouré d’un roc brillant que l’on met tout un jour à monter, est loin d’approcher du jardin d’Assyrie, où l’ennemi vit sans plaisir tous les plaisirs, toutes les créatures vivantes, nouvelles et étranges à la vue.

Deux d’entre elles, d’une forme bien plus noble, d’une stature droite et élevée, droite comme celle des dieux, vêtues de leur dignité native dans une majesté nue, paraissaient les seigneurs de tout, et semblaient dignes de l’être. Dans leurs regards divins brillait l’image de leur glorieux auteur, avec la raison, la sagesse, la sainteté sévère et pure ; sévère, mais placée dans cette véritable liberté filiale qui fait la véritable autorité dans les hommes. Ces deux créatures ne sont pas égales, de même que leurs sexes ne sont pas pareils : Lui formé pour la contemplation et le courage ; Elle pour la mollesse et la grâce séduisante ; Lui pour Dieu seulement ; Elle pour Dieu en lui. Le beau et large front de l’homme et son œil sublime annoncent la suprême puissance ; ses cheveux d’hyacinthe, partagés sur le devant, pendent en grappes d’une manière mâle, mais non au-dessous de ses fortes épaules. La femme porte comme un voile sa chevelure d’or qui descend éparse et sans ornement jusqu’à sa fine ceinture, se roule en capricieux anneaux, comme la vigne replie ses attaches ; symbole de dépendance, mais d’une dépendance demandée avec une douce autorité, par la femme accordée, par l’homme mieux reçue ; accordée une soumission contenue, un décent orgueil, une tendre résistance, un amoureux délai. Aucune partie mystérieuse de leur corps n’était alors cachée ; alors la honte coupable n’existait point : honte déshonnête des ouvrages de la nature, honneur déshonorable, enfant du péché, combien avez-vous troublé la race humaine avec des apparences, de pures apparences de pureté ! Vous avez banni de la vie de l’homme sa plus heureuse vie, la simplicité et l’innocence sans tache !

Ainsi passait le couple nu ; il n’évitait ni la vue de Dieu, ni celle des anges, car il ne songeait point au mal : ainsi passait, en se tenant par la main, le plus beau couple qui depuis s’unit jamais dans les embrassements de l’Amour : Adam le meilleur des hommes qui furent ses fils ; Ève, la plus belle des femmes qui naquirent ses filles.

Sous un bouquet d’ombrage, qui murmure doucement sur un gazon vert, ils s’assirent au bord d’une limpide fontaine. Ils ne s’étaient fatigués au labeur de leur riant jardinage, qu’autant qu’il le fallait pour rendre le frais zéphyr plus agréable, le repos plus paisible, la soif et la faim plus salutaires. Ils cueillirent les fruits de leur repas du soir ; fruits délectables que leur cédaient les branches complaisantes, tandis qu’ils reposaient inclinés sur le mol duvet d’une couche damassée de fleurs. Ils suçaient des pulpes savoureuses, et à mesure qu’ils avaient soif, ils buvaient dans l’écorce des fruits l’eau débordante.

À ce festin ne manquaient ni les doux propos, ni les tendres sourires, ni les jeunes caresses naturelles à des époux si beaux, enchaînés par l’heureux lien nuptial, et qui étaient seuls. Autour d’eux folâtraient les animaux de la terre, depuis devenus sauvages, et que l’on chasse dans les bois ou dans les déserts, dans les forêts ou dans les cavernes. Le lion en jouant se cabrait, et dans ses griffes berçait le chevreau ; les ours, les tigres, les léopards, les panthères gambadaient devant eux ; l’informe éléphant, pour les amuser, employait toute sa puissance et contournait sa trompe flexible ; le serpent rusé, s’insinuant tout auprès, entrelaçait en nœud gordien sa queue repliée, et donnait de sa fatale astuce une preuve non comprise. D’autre animaux couchés sur le gazon et rassasiés de pâture, regardaient au hasard, ou ruminaient à moitié endormis. Le soleil baissé hâtait sa carrière, inclinée vers les îles de l’Océan, et dans l’échelle ascendante du ciel, les étoiles qui introduisent la nuit se levaient. Le triste Satan, encore dans l’étonnement où il avait été d’abord, put à peine recouvrer sa parole faillie.

« Ô enfer ! qu’est-ce que mes yeux voient avec douleur ? à notre place et si haut dans le bonheur sont élevées des créatures d’une autre substance, nées de la terre peut-être et non purs esprits, cependant peu inférieures aux brillants esprits célestes. Mes pensées s’attachent à elles avec surprise ; je pourrais les aimer, tant la divine ressemblance éclate vivement en elles, et tant la main qui les pétrit a répandu de grâces sur leur forme ! Ah ! couple charmant, vous ne vous doutez guère combien votre changement approche ; toutes vos délices vont s’évanouir et vous livrer au malheur : malheur d’autant plus grand que vous goûtez maintenant plus de joie ! Couple heureux ! mais trop mal gardé pour continuer longtemps d’être si heureux : ce séjour élevé, votre ciel est mal fortifié pour un ciel, et pour forclore un ennemi tel que celui qui maintenant y est entré : non que je sois votre ennemi décidé ; je pourrais avoir pitié de vous ainsi abandonnés, bien que de moi on n’ait pas eu pitié.

« Je cherche à contracter avec vous une alliance, une amitié mutuelle, si étroite, si resserrée, qu’à l’avenir j’habite avec vous, ou que vous habitiez avec moi. Ma demeure ne plaira peut-être pas à vos sens autant que ce beau paradis ; cependant telle qu’elle est, acceptez-la ; c’est l’ouvrage de votre Créateur, il me donna ce qu’à mon tour libéralement je donne. L’enfer, pour vous recevoir tous les deux, ouvrira ses plus larges portes, et enverra au-devant de vous tous ses rois. Là vous aurez la place que vous n’auriez pas dans ces enceintes étroites, pour loger votre nombreuse postérité. Si le lieu n’est pas meilleur, remerciez celui qui m’oblige, malgré ma répugnance, à me venger sur vous qui ne m’avez fait aucun tort, de lui qui m’outragea. Et quand je m’attendrirais à votre inoffensive innocence (comme je le fais), une juste raison publique, l’honneur, l’empire que ma vengeance agrandira par la conquête de ce nouveau monde, me contraindraient à présent de faire ce que sans cela j’abhorrerais, tout damné que je suis. »

Ainsi s’exprima l’ennemi, et par la nécessité (prétexte des tyrans) excusa son projet diabolique.

De sa haute station sur le grand arbre, il s’abattit parmi le troupeau folâtre des quadrupèdes : lui-même devenu tantôt l’un d’entre eux, tantôt l’autre, selon que leur forme sert mieux son dessein. Il voit de plus près sa proie ; il épie, sans être découvert, ce qu’il peut apprendre encore de l’état des deux époux par leurs paroles ou par leurs actions. Il marche autour d’eux, lion à l’œil étincelant ; il les suit comme un tigre, lequel a découvert par hasard deux jolis faons, jouant à la lisière d’une forêt : la bête cruelle se rase, se relève, change souvent la couche de son guet : comme un ennemi il choisit le terrain d’où s’élançant il puisse saisir plus sûrement les deux jeunes faons chacun dans une de ses griffes. Adam, le premier des hommes, adressant ce discours à Ève, la première des femmes, rendit Satan tout oreille, pour entendre couler les paroles d’une langue nouvelle.

« Unique compagne qui seule partages avec moi tous ces plaisirs et qui m’es plus chère que tout, il faut que le pouvoir qui nous a faits, et qui a fait pour nous ce vaste monde, soit infiniment bon, et qu’il soit aussi généreux qu’il est bon et aussi libre dans sa bonté qu’il est infini. Il nous a tirés de la poussière et placés ici dans toute cette félicité, nous qui n’avons rien mérité de sa main, et qui ne pouvons rien faire dont il ait besoin : il n’exige autre chose de nous que ce seul devoir, que cette facile obligation ; de tous les arbres du paradis qui portent des fruits variés et délicieux, nous ne nous interdirons que l’arbre de science, planté près de l’arbre de vie ; si près de la vie croît la mort ! Qu’est-ce que la mort ? quelque chose de terrible sans doute ; car, tu le sais, Dieu a prononcé que goûter à l’arbre de science c’est la mort. Voilà la seule marque d’obéissance qui nous soit imposée, parmi tant de marques de pouvoir et d’empire à nous conférées, et après que la domination nous a été donnée sur toutes les autres créatures qui possèdent la terre, l’air et la mer. Ne trouvons donc pas rude une légère prohibition, nous qui avons d’ailleurs le libre et ample usage de toutes choses, et le choix illimité de tous les plaisirs. Mais louons Dieu à jamais, glorifions sa bonté ; continuons, dans notre tâche délicieuse, à élaguer ces plantes croissantes, à cultiver ces fleurs ; tâche qui, fût-elle fatigante, serait douce avec toi. »

Ève lui répondit :

« Ô toi, pour qui et de qui j’ai été formée, chair de ta chair, et sans qui mon être est sans but ! ô mon guide et mon chef, ce que tu as dit est juste et raisonnable. Nous devons en vérité à notre Créateur des louanges et des actions de grâce journalières : moi principalement qui jouis de la plus heureuse part en possédant, toi supérieur par tant d’imparités, et qui ne peux trouver un compagnon semblable à toi.

« Souvent je me rappelle ce jour où je m’éveillai du sommeil pour la première fois ; je me trouvai posée à l’ombre sur des fleurs, ne sachant, étonnée, ce que j’étais, où j’étais, d’où et comment j’avais été portée là. Non loin de ce lieu, le son murmurant des eaux sortait d’une grotte, et les eaux se déployaient en nappe liquide : alors elles demeuraient tranquilles et pures comme l’étendue du ciel. J’allai là avec une pensée sans expérience ; je me couchai sur le bord verdoyant, pour regarder dans le lac uni et clair qui me semblait un autre firmament. Comme je me baissais pour regarder, juste à l’opposé une forme apparut dans le cristal de l’eau, s’y penchant pour me regarder ; je tressaillis en arrière ; elle tressaillit en arrière ; charmée, je revins bientôt ; charmée, elle revint aussitôt avec des regards de sympathie et d’amour. Mes yeux seraient encore attachés sur cette image, je m’y serais consumée d’un vain désir, si une voix ne m’eût ainsi avertie :

« Ce que tu vois, belle créature, ce que tu vois là est toi-même ; avec toi cet objet vient et s’en va : mais suis-moi, je te conduirai là où ce n’est point une ombre qui attend ta venue et tes doux embrassements. Celui dont tu es l’image, tu en jouiras inséparablement. Tu lui donneras une multitude d’enfants semblables à toi-même, et tu seras appelée la mère du genre humain. »

« Que pouvais-je faire, sinon suivre invisiblement conduite ? Je t’entrevis, grand et beau en vérité, sous un platane ; cependant tu me semblas moins beau, d’une grâce moins attrayante, d’une douceur moins aimable que cette molle image des eaux. Je retourne sur mes pas, tu me suis et tu t’écries : — Reviens, belle Ève ! qui fuis-tu ? De celui que tu fuis tu es née ; tu es sa chair, ses os. Pour te donner l’être, je t’ai prêté, de mon propre côté, du plus près de mon cœur, la substance et la vie, afin que tu sois à jamais à mon côté, consolation inséparable et chérie. Partie de mon âme, je te cherche ! je réclame mon autre moitié. — De ta douce main tu saisis la mienne ; je cédai, et depuis ce moment j’ai vu combien la beauté est surpassée par une grâce mâle et par la sagesse, qui seule est vraiment belle. »

Ainsi parla notre commune mère, et avec des regards pleins d’un charme conjugal non repoussé, dans un tendre abandon elle s’appuie embrassant à demi notre premier père ; la moitié de son sein gonflé et nu caché sous l’or flottant de ses tresses éparses, vient rencontrer le sein de son époux. Lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, Adam sourit d’un amour supérieur, comme Jupiter sourit à Junon lorsqu’il féconde les nuages qui répandent les fleurs de mai : Adam presse d’un baiser pur les lèvres de la mère des hommes. Le Démon détourne la tête d’envie ; toutefois d’un œil méchant et jaloux il les regarde de côté et se plaint ainsi à lui-même :

« Vue odieuse, spectacle torturant ! Ainsi ces deux êtres emparadisés dans les bras l’un de l’autre, se formant un plus heureux Éden, posséderont leur pleine mesure de bonheur sur bonheur, tandis que moi je suis jeté dans l’enfer où ne sont ni joie, ni amour, mais où brûle un violent désir (de nos tourments, tourment qui n’est pas le moindre), désir qui n’étant jamais satisfait, se consume dans le supplice de la passion !

« Mais que je n’oublie pas ce que j’ai appris de leur propre bouche ; il paraît que tout ne leur appartient pas : un arbre fatal s’élève ici et appelé l’arbre de la science ; il leur est défendu d’y goûter. La science défendue ? cela est suspect, déraisonnable. Pourquoi leur maître leur envierait-il la science ? Est-ce un crime de connaître ? Est-ce la mort ? Existent-ils seulement par ignorance ? Est-ce là leur état fortuné, preuve de leur obéissance et de leur foi ? Quel heureux fondement posé pour y bâtir leur ruine ! Par là j’exciterai dans leur esprit un plus grand désir de savoir et de rejeter un commandement envieux, inventé dans le dessein de tenir abaissés ceux que la science élèverait à la hauteur des dieux : aspirant à devenir tels ils goûtent et meurent ! Quoi de plus vraisemblable ? Mais d’abord, avec de minutieuses recherches, marchons autour de ce jardin et ne laissons aucun recoin sans l’avoir examiné. Le hasard, mais le hasard seul, peut me conduire là où je rencontrerai quelque esprit du ciel, errant au bord d’une fontaine, ou retiré dans l’épaisseur de l’ombre ; j’apprendrai de lui ce que j’ai encore à apprendre. Vivez tandis que vous le pouvez encore, couple heureux encore ! jouissez, jusqu’à ce que je revienne, de ces courts plaisirs ; de longs malheurs vont les suivre ! »

Ainsi disant il tourne dédaigneusement ailleurs ses pas superbes, mais avec une circonspection artificieuse, et il commença sa recherche à travers les bois et les plaines, sur les collines et dans les vallées.

Cependant aux extrémités de l’occident, où le ciel rencontre l’Océan et la terre : le soleil couchant descendait avec lenteur, et frappait horizontalement de ses rayons du soir la porte orientale du paradis. C’était un roc d’albâtre montant jusqu’aux nues, et que l’on découvrait de loin. Un sentier tortueux, accessible du côté de la terre, menait à une entrée élevée ; le reste était un pic escarpé qui surplombait en s’élevant et qu’on ne pouvait gravir.

Entre les deux piliers du roc, se tenait assis Gabriel, chef des gardes angéliques ; il attendait la nuit. Autour de lui s’exerçait à des jeux héroïques la jeunesse du ciel désarmée ; mais près d’elle des armures divines, des boucliers, des casques et des lances suspendues en faisceaux, brillaient du feu du diamant et de l’or.

Là descendit Uriel glissant à travers le soir sur un rayon du soleil, rapide comme une étoile qui tombe en automne à travers la nuit, lorsque des vapeurs enflammées sillonnent l’air ; elle apprend au marinier de quel point de la boussole il se doit garder des vents impétueux. Uriel adresse à Gabriel ces paroles hâtées :

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