Le Paradis perdu (page 7)
« Gabriel, ton rang t’a fait obtenir pour ta part l’emploi de veiller avec exactitude à ce qu’aucune chose nuisible ne puisse approcher ou entrer dans cet heureux séjour. Aujourd’hui, vers le haut du midi, est venu à ma sphère un esprit désireux, en apparence, de connaître un plus grand nombre des ouvrages du Tout-Puissant, et surtout l’homme, la dernière image de Dieu. Je lui ai tracé sa route toute rapide, et j’ai remarqué sa démarche aérienne. Mais sur la montagne qui s’élève au nord d’Éden, et où il s’est d’abord arrêté, j’ai bientôt découvert ses regards étrangers au ciel, obscurcis par de mauvaises passions. Je l’ai encore suivi des yeux, mais je l’ai perdu de vue sous l’ombrage. Quelqu’un de la troupe bannie, je le crains, s’est aventuré hors de l’abîme pour élever de nouveaux troubles : ton soin est de le trouver. »
Le guerrier ailé lui répondit :
« Uriel, il n’est pas étonnant qu’assis dans le cercle brillant du soleil, ta vue parfaite s’étende au loin et au large. À cette porte personne ne passe, la vigilance ici placée, personne qui ne soit bien connu comme venant du ciel : depuis l’heure du midi, aucune créature du ciel ne s’est présentée : si un esprit d’une autre espèce a franchi pour quelque projet ces limites de terre, il est difficile, tu le sais, d’arrêter une substance spirituelle par une barrière matérielle ; mais si dans l’enceinte de ces promenades s’est glissé un de ceux que tu dis, sous quelque forme qu’il se soit caché, je le saurai demain au lever du jour. »
Ainsi le promit Gabriel, et Uriel retourna à son poste sur ce même rayon lumineux dont la pointe, maintenant élevée, le porte obliquement en bas au soleil tombé au-dessous des Açores ; soit que le premier orbe, incroyablement rapide, eût roulé jusque-là dans sa révolution diurne, soit que la terre moins vite, par une fuite plus courte vers l’est, eût laissé là le soleil, peignant de reflets de pourpre et d’or les nuages qui sur son trône occidental lui font cortège.
Maintenant le soir s’avançait tranquille, et le crépuscule grisâtre avait revêtu tous les objets de sa grave livrée ; le silence l’accompagnait, les animaux et les oiseaux étaient retirés, ceux-là à leur couche herbeuse, ceux-ci dans leur nid. Le rossignol seul veillait ; toute la nuit il chanta sa complainte amoureuse, le silence était ravi.
Bientôt le firmament étincela de vivants saphirs. Hespérus, qui conduisait la milice étoilée, marcha le plus brillant, jusqu’à ce que la lune se levant dans une majesté nuageuse, reine manifeste, dévoila sa lumière de perle, et jeta son manteau d’argent sur l’ombre.
Adam s’adressant à Ève :
« Belle compagne, l’heure de la nuit, et toutes choses allées au repos, nous invitent à un repos semblable. Dieu a rendu le travail et le repos, comme le jour et la nuit, alternatifs pour l’homme : la rosée du sommeil tombant à propos avec sa douce et assoupissante pesanteur, abaisse nos paupières. Les autres créatures tout le long du jour errent oisives, non employées, et ont moins besoin de repos : l’homme a son ouvrage quotidien assigné de corps ou d’esprit ; ce qui déclare sa dignité et l’attention que le ciel donne à toutes ses voies. Les animaux au contraire rôdent à l’aventure désœuvrés, et Dieu ne tient pas compte de ce qu’ils font. Demain avant que le frais matin annonce dans l’orient la première approche de la lumière, il faudra nous lever et retourner à nos agréables travaux. Nous avons à émonder là-bas ces berceaux fleuris, ces allées vertes, notre promenade à midi, qu’embarrasse l’excès des rameaux : ils se rient de notre insuffisante culture et demanderaient plus de mains que les nôtres pour élaguer leur folle croissance. Ces fleurs aussi, et ces gommes qui tombent, restent à terre, raboteuses et désagréables à la vue ; elles veulent être enlevées, si nous désirons marcher à l’aise : maintenant, selon la volonté de la nature, la nuit nous commande le repos. »
Ève, ornée d’une parfaite beauté, lui répondit :
« Mon auteur et mon souverain, tu commandes, j’obéis : ainsi Dieu l’ordonne ; Dieu est ta loi, tu es la mienne. N’en savoir pas davantage est la gloire de la femme, et sa plus heureuse science. En causant avec toi j’oublie le temps ; les heures et leurs changements également me plaisent. Doux est le souffle du matin ; doux le lever du matin avec le charme des oiseaux matineux ; agréable est le soleil lorsque, dans ce délicieux jardin, il déploie ses premiers rayons sur l’herbe, l’arbre, le fruit et la fleur brillante de rosée ; parfumée est la terre fertile après de molles ondées ; charmant est le venir d’un soir paisible et gracieux, charmante la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, et cette lune si belle et ces perles du ciel qui forment sa cour étoilée : mais ni le souffle du matin quand il monte avec le charme des oiseaux matineux, ni le soleil levant sur ce délicieux jardin, ni l’herbe, ni le fruit, ni la fleur qui brille de rosée, ni le parfum après une ondée, ni le soir paisible et gracieux, ni la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, ni la promenade aux rayons de la lune ou à la tremblante lumière de l’étoile, n’ont de douceur sans toi.
« Mais pourquoi ces étoiles brillent-elles la nuit entière ? Pour qui ce glorieux spectacle, quand le sommeil a fermé tous les yeux ? »
Notre commun ancêtre répliqua :
« Fille de Dieu et de l’homme, Ève accomplie, ces astres ont leur course à finir, autour de la terre, du soir au lendemain : de contrée en contrée, afin de dispenser la lumière préparée pour des nations qui ne sont pas nées encore, ils se couchent et se lèvent, car il serait à craindre que des ténèbres totales regagnassent pendant la nuit leur antique possession, et qu’elles éteignissent la vie dans la nature et en toutes choses. Non-seulement ces feux modérés éclairent, mais par une chaleur amie de diverse influence, ils fomentent, échauffent, tempèrent, nourrissent, ou bien ils communiquent une partie de leur vertu stellaire à toutes les espèces d’êtres qui croissent sur la terre, et les rendent plus aptes à recevoir la perfection du plus puissant rayon du soleil. Ces astres, quoique non aperçus dans la profondeur de la nuit, ne brillent donc pas en vain. Ne pense pas que s’il n’était point d’homme, le ciel manquât de spectateurs, et Dieu de louanges : des millions de créatures spirituelles marchent invisibles dans le monde, quand nous veillons et quand nous dormons ; par des cantiques sans fin elles louent les ouvrages du Très-Haut qu’elles contemplent jour et nuit. Que de fois sur la pente d’une colline à écho, ou dans un bosquet n’avons-nous pas entendu des voix célestes à minuit (seules ou se répondant les unes les autres) chanter le grand Créateur ! Souvent en troupes quand ils sont de veilles, ou pendant leurs rondes nocturnes, au son d’instruments divinement touchés, les anges joignent leurs chants en pleine harmonie, ces chants divisent la nuit, et élèvent nos pensées vers le ciel. »
Ils parlent ainsi, et main en main ils entrent solitaires sous leur fortuné berceau : c’était un lieu choisi par le Planteur souverain, quand il forma toutes choses pour l’usage délicieux de l’homme. La voûte de l’épais couvert était un ombrage entrelacé de laurier et de myrte, et ce qui croissait plus haut était d’un feuillage aromatique et ferme. De l’un et l’autre côté l’acanthe et des buissons odorants et touffus élevaient un mur de verdure ; de belles fleurs, l’iris de toutes les nuances, les roses et le jasmin, dressaient leurs tiges épanouies et formaient une mosaïque. Sous les pieds la violette, le safran, l’hyacinthe, en riche marqueterie brodaient la terre, plus colorée qu’une pierre du plus coûteux dessin.
Aucune autre créature, quadrupède, oiseau, insecte ou reptile, n’osait entrer en ce lieu ; tel était leur respect pour l’homme. Jamais, même dans les fictions de la Fable, sous un berceau ombragé plus sacré, et plus écarté ; jamais Pan ou Sylvain ne dormirent, Nymphe ni Faune n’habitèrent. Là, dans un réduit fermé avec des fleurs, des guirlandes et des herbes d’une suave odeur, Ève épousée embellit pour la première fois sa couche nuptiale, et les cœurs célestes chantèrent l’épithalame. Ce jour-là l’ange de l’hymen amena Ève à notre Père dans sa beauté nue, plus ornée, plus charmante que Pandore, que les dieux dotèrent de tous leurs dons (oh ! trop semblable à elle par le triste événement), alors que conduite par Hermès au fils imprudent de Japhet, elle enlaça l’espèce humaine dans ses beaux regards, afin de venger Jupiter de celui qui avait dérobé le feu authentique.
Ainsi arrivés à leur berceau ombragé, Ève et Adam tous deux s’arrêtèrent, tous deux se retournèrent, et sous le ciel ouvert ils adorèrent le Dieu qui fit à la fois le ciel, l’air, la terre, le ciel qu’ils voyaient, le globe resplendissant de la lune, et le pôle étoilé.
« Tu as aussi fait la nuit, Créateur tout-puissant ! et tu as fait le jour que nous avons employé et fini dans notre travail prescrit, heureux de notre assistance mutuelle, et de notre mutuel amour, couronne de toute cette félicité ordonnée par toi ! Et tu as fait ce lieu délicieux trop vaste pour nous, où l’abondance manque de partageants et tombe sur le sol non moissonnée. Mais tu nous as promis une race issue de nous qui remplira la terre, qui glorifiera avec nous ta bonté infinie, et quand nous nous éveillons, et quand nous cherchons, comme à cette heure, le sommeil, ton présent. »
Ils dirent ainsi unanimes, n’observant d’autres rites qu’une adoration pure que Dieu aime le mieux. Ils entrèrent en se tenant par la main dans l’endroit le plus secret de leur berceau, et n’ayant point la peine de se débarrasser de ces incommodes déguisements que nous portons, ils se couchèrent l’un près de l’autre. Adam ne se détourna pas, je pense, de sa belle épouse, ni Ève ne refusa pas les rites mystérieux de l’amour conjugal, malgré tout ce que disent austèrement les hypocrites de la pureté, du paradis, de l’innocence, diffamant comme impur ce que Dieu déclare pur, ce qu’il commande à quelques-uns, ce qu’il permet à tous. Notre Créateur ordonne de multiplier : qui ordonne de s’abstenir, si ce n’est notre destructeur, l’ennemi de Dieu et de l’homme ?
Salut, amour conjugal, mystérieuse loi, véritable source de l’humaine postérité, seule propriété dans le paradis, où tous les autres biens étaient en commun ! Par toi l’ardeur adultère fut chassée des hommes et reléguée parmi le troupeau des bêtes ; par toi, fondées sur la raison loyale, juste et pure, les relations chéries et toutes les charités du père, du fils et du frère, furent connues pour la première fois. Loin de moi d’écrire que tu sois un péché ou une honte, ou de penser que tu ne conviennes pas au lieu le plus sacré, toi, source perpétuelle des douceurs domestiques, toi, dont le lit a été déclaré chaste et insouillé pour le présent et pour le passé, et dans lequel sont entrés les saints et les patriarches. Ici l’amour emploie ses flèches dorées, ici il allume son flambeau durable et agite ses ailes de pourpre ; ici il règne et se délecte. Il n’est point dans le sourire acheté des prostituées sans passion, sans joie, que rien ne rend chères ; il n’est point dans des jouissances passagères, ni parmi les favorites de cour, ni dans une danse mêlée, ni sous le masque lascif, ni dans le bal de minuit, ni dans la sérénade que chante un amant affamé, à sa fière beauté, qu’il ferait mieux de quitter avec dédain. Bercés par les rossignols, Adam et Ève dormaient en se tenant embrassés ; sur leurs membres nus le dôme fleuri faisait pleuvoir des roses, dont le matin réparait la perte. Dors, couple béni ! Oh ! toujours plus heureux si tu ne cherches pas un plus heureux état, et si tu sais ne pas savoir davantage !
Déjà la nuit de son cône ténébreux avait mesuré la moitié de sa course vers le plus haut de cette vaste voûte sublunaire ; et les chérubins, sortant de leurs portes d’ivoire à l’heure accoutumée, étaient armés pour leurs nocturnes dans une tenue de guerre ; lorsque Gabriel dit à celui qui approchait le plus de son pouvoir :
« Uzziel, prends la moitié de ces guerriers, et côtoie le midi avec la plus stricte surveillance ; l’autre moitié tournera au nord : notre ronde se rencontrera à l’ouest. »
Ils se divisent comme la flamme, la moitié tournant sur le bouclier, l’autre sur la lance. Gabriel appelle deux esprits adroits et forts qui se tenaient près de lui, et il leur donne cet ordre :
« Ithuriel et Zéphon, de toute la vitesse de vos ailes, parcourez ce jardin ; ne laissez aucun coin sans l’avoir visité, mais surtout l’endroit où habitent ces deux belles créatures qui dorment peut-être à présent, se croyant à l’abri du mal. Ce soir, vers le déclin du soleil, quelqu’un est arrivé ; il dit d’un infernal esprit lequel a été vu dirigeant sa marche vers ce lieu (qui l’aurait pu penser ?), échappé des barrières de l’enfer et à mauvais dessein sans doute : en quelque endroit que vous le rencontriez, saisissez-le et amenez-le ici. »
En parlant de la sorte il marchait à la tête de ses files radieuses qui éclipsaient la lune. Ithuriel et Zéphon vont droit au berceau, à la découverte de celui qu’ils cherchaient. Là ils le trouvèrent tapi comme un crapaud, tout près de l’oreille d’Ève, essayant par son art diabolique d’atteindre les organes de son imagination et de forger avec eux des illusions à son gré, de fantômes et songes ; ou bien en soufflant son venin, il tâchait d’infecter les esprits vitaux qui s’élèvent du pur sang, comme de douces haleines s’élèvent d’une rivière pure : de là du moins pourraient naître ces pensées déréglées et mécontentes, ces vaines espérances, ces projets vains, ces désirs désordonnés, enflés d’opinions hautaines qui engendrent l’orgueil.
Tandis qu’il était ainsi appliqué, Ithuriel le touche légèrement de sa lance, car aucune imposture ne peut endurer le contact d’une trempe céleste, et elle retourne de force à sa forme naturelle. Découvert et surpris, Satan tressaille : comme quand une étincelle tombe sur un amas de poudre nitreuse préparée pour le tonneau, afin d’approvisionner un magasin sur un bruit de guerre ; le grain noir dispersé par une soudaine explosion, embrase l’air : de même éclata dans sa propre forme, l’ennemi. Les deux beaux anges reculèrent d’un pas à demi étonnés de voir si subitement le terrible monarque. Cependant non émus de frayeur, ils l’accostent bientôt :
« Lequel es-tu de ces esprits rebelles adjugés à l’enfer ? Viens-tu échappé de ta prison ? Et pourquoi transformé, te tiens-tu comme un ennemi en embuscade, veillant ici au chevet de ceux qui dorment ? »
« Vous ne me connaissez donc pas, reprit Satan plein de dédain ; vous ne me connaissez pas, moi ? Vous m’avez pourtant connu autrefois, non votre camarade, mais assis où vous n’osiez prendre l’essor. Ne pas me connaître, c’est vous avouer vous-mêmes inconnus, et les plus infimes de votre bande. Ou, si vous me connaissez, pourquoi m’interroger et commencer d’une manière superflue votre mission, qui finira d’une manière aussi vaine ? »
Zéphon lui rendit mépris pour mépris :
« Ne crois pas, esprit révolté, que ta forme restée la même, ou que ta splendeur non diminuée, doivent être connues, comme lorsque tu te tenais dans le ciel droit et pur. Cette gloire, quand tu cessas d’être bon, se sépara de toi. Tu ressembles à présent à ton péché, et à la demeure obscure et souillée de ta condamnation. Mais viens ; car il faudra, sois-en sûr, que tu rendes compte à celui qui nous envoie, et dont la charge est de conserver ce lieu inviolable et de préserver ceux-ci de tout mal. »
Ainsi parla le chérubin : sa grave réprimande, sévère dans une beauté pleine de jeunesse, lui donnait un grâce invincible. Le Démon resta confus ; il sentait combien la droiture est imposante, et il voyait combien dans sa forme, la vertu est aimable ; il le voyait, et gémissait de l’avoir perdue, mais surtout de trouver qu’on s’était aperçu de l’altération sensible de son éclat. Toutefois il paraissait encore intrépide.
« Si je dois combattre, dit-il, que ce soit le chef contre le chef, contre celui qui envoie, non contre celui qui est envoyé, ou contre tous à la fois ; plus de gloire sera gagnée, ou moins perdue. »
« Ta frayeur, dit le hardi Zéphon, nous épargnera l’épreuve de ce que le moindre d’entre nous peut faire seul contre toi, méchant, et par conséquent faible. »
L’ennemi ne répliqua point, étouffant de rage ; mais, comme un orgueilleux coursier dans ses freins, il marche la tête haute, rongeant son mors de fer : combattre ou fuir lui parut inutile ; une crainte d’en haut avait dompté son cœur, non autrement étonné. Maintenant ils approchaient du point occidental où les gardes de demi-ronde s’étaient tout juste rencontrés, et réunis ils formaient un escadron attendant le prochain ordre. Gabriel, leur chef, placé sur le front, leur crie :
« Amis, j’entends le bruit d’un pied agile qui se hâte par ce chemin, et à une lueur je discerne maintenant Ithuriel et Zéphon à travers l’ombre. Avec eux s’avance un troisième personnage d’un port de roi, mais d’une splendeur pâle et fanée : à sa démarche, et à sa farouche contenance, il paraît être le prince de l’enfer, qui probablement ne partira pas d’ici sans conteste : demeurez fermes, car son regard se couvre et nous défie. »
À peine a-t-il fini de parler, qu’Ithuriel et Zéphon le joignent, lui racontent brièvement qui ils amènent, où ils l’ont trouvé, comment occupé, sous quelle forme et dans quelle posture il était couché. Gabriel parla de la sorte avec un regard sévère :
« Pourquoi, Satan, as-tu franchi les limites prescrites à tes révoltes ? Pourquoi viens-tu troubler dans leur emploi ceux qui ne veulent pas se révolter à ton exemple ? Mais ils ont le pouvoir et le droit de te questionner sur ton entrée audacieuse dans ce lieu, où tu t’occupais, à ce qu’il semble, à violer le sommeil et à inquiéter ceux dont Dieu a placé la demeure ici dans la félicité. »
Satan répondit avec un sourcil méprisant :
« Gabriel, tu avais dans le ciel la réputation d’être sage, et je te tenais pour tel ; mais la question que tu me fais me met en doute. Qu’il vive en enfer celui qui aime son supplice ! Qui ne voudrait, s’il en trouvait le moyen, s’échapper de l’enfer, quoiqu’il y soit condamné ? Toi-même tu le voudrais sans doute ; tu t’aventurerais hardiment vers le lieu, quel qu’il fût, le plus éloigné de la douleur, où tu pusses espérer changer la peine en plaisir, et remplacer le plus tôt possible la souffrance par la joie ; c’est ce que j’ai cherché dans ce lieu. Ce ne sera pas là une raison pour toi, qui ne connais que le bien, et n’a pas essayé le mal. M’objecteras-tu la volonté de celui qui nous enchaîna ? Qu’il barricade plus sûrement ses portes de fer, s’il prétend nous retenir dans cette sombre géhenne ! En voilà trop pour la question. Le reste est vrai : ils m’ont trouvé où ils le disent ; mais cela n’implique ni violence ni tort. »
Il dit ainsi avec dédain. L’ange guerrier ému, moitié souriant avec mépris, lui répliqua :
« Ah ! quelle perte a faite le ciel d’un juge pour juger ce qui est sage, depuis que Satan est tombé, renversé par sa folie ! maintenant il revient échappé de sa prison, gravement en doute s’il doit tenir pour sages, ou non, ceux qui lui demandent quelle audace l’a conduit ici sans permission, hors des limites de l’enfer à lui prescrites ; tant il juge sage de fuir la peine, n’importe comment, et de se dérober à son châtiment ! Présomptueux, juge ainsi jusqu’à ce que la colère que tu as encourue en fuyant, rencontre sept fois ta fuite, et qu’à coup de fouet elle reconduise à l’enfer cette sagesse qui ne t’a pas encore appris qu’aucune peine ne peut égaler la colère infinie provoquée. Mais pourquoi es-tu seul ? Pourquoi tout l’enfer déchaîné n’est-il pas venu avec toi ? Le supplice est-il moins supplice pour tes compagnons ? est-il moins à fuir, ou bien es-tu moins ferme qu’eux à l’endurer ? Chef courageux ! le premier à te soustraire aux tourments, si tu avais allégué à ton armée désertée par toi cette raison de fuite, certainement tu ne serais pas venu seul fugitif. »
À quoi l’ennemi répondit sourcillant, terrible :
« Tu sais bien, ange insultant, que je n’ai pas moins de courage à supporter la peine, et que je ne recule pas devant elle : j’ai bravé ta plus grande fureur, quand dans la bataille la noire volée du tonnerre vint à ton aide en toute hâte, et seconda ta lance autrement non redoutée. Mais tes paroles jetées au hasard, comme toujours, montrent ton inexpérience de ce qu’il convient de faire à un chef fidèle, d’après les durs essais et les mauvais succès du passé : il ne doit pas tout risquer dans les chemins du péril, qu’il n’a pas lui-même reconnus. Ainsi donc, j’ai entrepris le premier de voler seul à travers l’abîme désolé et de découvrir ce monde nouvellement créé, sur lequel dans l’enfer, la renommée n’a pas gardé le silence. Ici je suis venu dans l’espoir de trouver un séjour meilleur, d’établir sur la terre ou dans le milieu de l’air mes puissances affligées ; dussions-nous, pour en prendre possession, essayer encore une fois ce que toi et tes élégantes légions oseront contre nous. Ce leur est une besogne plus facile de servir leur Seigneur au haut du ciel, de chanter des hymnes à son trône, de s’incliner à des distances marquées, que de combattre ! »
L’ange guerrier répondit aussitôt :
« Dire et se contredire, prétendre d’abord qu’il est sage de fuir la peine, professer ensuite l’espionnage, montre non un chef, mais un menteur avéré, Satan. Et oses-tu te donner le titre de fidèle ? Ô nom, nom sacré de fidélité profanée ! Fidèle à qui ? à ta bande rebelle, armée de pervers, digne corps d’une digne tête ? Était-ce là votre discipline et votre foi jurée, votre obéissance militaire, de rompre votre serment d’allégeance au Pouvoir suprême reconnu ? Et toi, rusé hypocrite, aujourd’hui champion de la liberté, qui jadis plus que toi flatta, s’inclina, et servilement adora le redoutable Monarque du ciel ? Pourquoi, sinon dans l’espoir de le déposséder et de régner toi-même ? Mais écoute à présent ce que je te conseille : Loin d’ici ! fuis là d’où tu as fui : si à compter de cette heure tu te montres dans ces limites sacrées, je te traîne enchaîné au puits infernal, je t’y scellerai de manière que désormais tu ne mépriseras plus les faciles portes de l’enfer, trop légèrement barrées. »
Ainsi il menaçait : mais Satan ne fait aucune attention à ces menaces, mais sa rage croissant, il répliqua :
« Alors que je serai ton captif, parle de chaînes, fier chérubin de frontière ; mais avant cela attends-toi toi-même à sentir le poids de mon bras vainqueur, bien que le roi du ciel chevauche sur tes ailes, et qu’avec tes compères, façonnés au joug, tu tires ses roues triomphantes dans sa marche sur le chemin du ciel, pavé d’étoiles. »
Tandis qu’il parle, les angéliques escadrons devinrent rouges de feu ; aiguisant en croissant les pointes de leur phalange, ils commencent à l’entourer de leurs lances en arrêt : telle, dans un champ de Cérès mûr pour la moisson, une forêt barbelée d’épis ondoie et s’incline de quelque côté que le vent la balaye ; le laboureur inquiet regarde ; il craint que, sur l’aire, les gerbes, son espérance, ne laissent que du chaume. De son côté, Satan, alarmé, rassemblant toute sa force, s’élève dilaté, inébranlable comme le Ténériffe ou l’Atlas. Sa tête atteint le ciel, et sur son casque l’horreur siège comme un panache ; sa main ne manquait point de ce qui semblait une lance et un bouclier.
Des faits terribles se fussent accomplis ; non-seulement le paradis dans cette commotion, mais peut-être la voûte étoilée du ciel, ou au moins tous les éléments, seraient allés en débris, confondus et déchirés par la violence de ce combat, si l’Éternel, pour prévenir cet horrible tumulte, n’eut aussitôt suspendu ses balances d’or, que l’on voit encore entre Astrée et le signe du Scorpion. Dans ces balances, le Créateur pesa d’abord toutes les choses créées, la terre ronde et suspendue avec l’air pour contrepoids ; maintenant, il y pèse les événements, les batailles et les royaumes : il mit deux poids dans les bassins, dans l’un le départ, dans l’autre le combat ; le dernier bassin monta rapidement et frappa le fléau. Gabriel s’en apercevant, dit à l’ennemi :
« Satan, je connais ta force et tu connais la mienne ; ni l’une ni l’autre ne nous est propre, mais elles nous ont été données. Quelle folie donc de vanter ce que les armes peuvent faire, puisque ni ta force, ni la mienne ne sont que ce que permet le ciel, quoique la mienne soit à présent doublée, afin que je te foule aux pieds comme la fange ! Pour preuve, regarde en haut ; lis ton destin dans ce signe céleste où tu es pesé, et vois combien tu es léger, combien faible si tu résistes. »
L’ennemi leva les yeux, et reconnut que son bassin était monté en haut. C’en est fait ; il fuit en murmurant, et avec lui fuient les ombres de la nuit.
Livre cinquième
Argument.
Le matin approchait ; Ève raconte à Adam son rêve fâcheux. Il n’aime pas ce rêve, cependant il la console. Ils sortent pour leurs travaux du jour : leur hymne du matin à la porte de leur berceau. Dieu, afin de rendre l’homme inexcusable, envoie Raphaël pour l’exhorter à l’obéissance, lui rappeler son état libre, le mettre en garde contre son ennemi qui est proche, lui apprendre quel est cet ennemi, pourquoi il est son ennemi, et tout ce qu’il est utile en outre à Adam de connaître. Raphaël descend au paradis ; sa figure décrite ; sa venue découverte au loin par Adam assis à la porte de son berceau. Adam va à la rencontre de l’ange, l’amène à sa demeure et lui offre les fruits les plus choisis cueillis par Ève ; leurs discours à table. Raphaël accomplit son message, fait souvenir Adam de son état et de son ennemi ; à la demande d’Adam il raconte quel est cet ennemi, comment il l’est devenu : en commençant son récit à la première révolte de Satan dans le ciel, il dit la cause de cette révolte ; comment l’esprit rebelle entraîna ses légions après lui dans les parties du Nord ; comment il les incita à se révolter avec lui, les persuada tous, excepté Abdiel, le séraphin, qui combat ses raisons, s’oppose à lui et l’abandonne.
Déjà le Matin avançant ses pas de rose dans les régions de l’est, semait la terre de perles orientales, lorsque Adam s’éveilla, telle était sa coutume ; car son sommeil léger comme l’air, entretenu par une digestion pure et des vapeurs douces et tempérées, était légèrement dispersé par le seul bruit des ruisseaux fumants, des feuilles agitées (éventail de l’Aurore), et par le chant matinal et animé des oiseaux sur toutes les branches : il est d’autant plus étonné de trouver Ève non éveillée, la chevelure en désordre et les joues rouges comme dans un repos inquiet. Il se soulève à demi, appuyé sur le coude ; penché amoureusement sur elle, il contemple avec des regards d’un cordial amour la beauté qui, éveillée ou endormie, brille de grâces particulières. Alors d’une voix douce, comme quand Zéphire souffle sur Flore, touchant doucement la main d’Ève, il murmure ces mots :
« Éveille-toi, ma très belle, mon épouse, mon dernier bien trouvé, le meilleur et le dernier présent du ciel, mon délice toujours nouveau ! Éveille-toi ! Le matin brille et la fraîche campagne nous appelle ; nous perdons les prémices du jour, le moment de remarquer comment poussent nos plantes soignées, comment fleurit le bocage de citronnier, d’où coule la myrrhe, et ce que distille le balsamique roseau, comment la nature peint ses couleurs, comment l’abeille se pose sur la fleur pour en extraire la douceur liquide. »