Le Médecin malgré lui (page 4)
Lucinde, à Léandre.
Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiment.
Géronte
Voilà ma fille qui parle ! ô grande vertu du remède ! ô admirable médecin ! Que je vous suis obligé, monsieur, de cette guérison merveilleuse ! et que puis-je faire pour vous après un tel service ?
Sganarelle, se promenant sur le théâtre, et s’eventant avec son chapeau.
Voilà une maladie qui m’a bien donné de la peine !
Lucinde
Oui, mon père, j’ai recouvré la parole ; mais je l’ai recouvrée pour vous dire que je n’aurai jamais d’autre époux que Léandre, et que c’est inutilement que vous voulez me donner Horace.
Géronte
Mais…
Lucinde
Rien n’est capable d’ébranler la résolution que j’ai prise.
Géronte
Quoi !
Lucinde
Vous m’opposerez en vain de belles raisons.
Géronte
Si…
Lucinde
Tous vos discours ne serviront de rien.
Géronte
Je…
Lucinde
C’est une chose où je suis déterminée.
Géronte
Mais…
Lucinde
Il n’est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré moi.
Géronte
J’ai…
Lucinde
Vous avez beau faire tous vos efforts.
Géronte
Il…
Lucinde
Mon cœur ne sauroit se soumettre à cette tyrannie.
Géronte
La…
Lucinde
Et je me jetterai plutôt dans un couvent que d’épouser un homme que je n’aime point.
Géronte
Mais…
Lucinde, parlant d’un ton de voix à étourdir.
Non. En aucune façon. Point d’affaires. Vous perdez le temps. Je n’en ferai rien. Cela est résolu.
Géronte
Ah ! quelle impétuosité de paroles ! Il n’y a pas moyen d’y résister. (à Sganarelle.) Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.
Sganarelle
C’est une chose qui m’est impossible. Tout ce que je puis faire pour votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez
Géronte
Je vous remercie. (à Lucinde.) Penses-tu donc…
Lucinde
Non, toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon ame.
Géronte
Tu épouseras Horace dès ce soir.
Lucinde
J’épouserai plutôt la mort.
Sganarelle, à Géronte.
Mon Dieu ! arrêtez-vous, laissez-moi médicamenter cette affaire ; c’est une maladie qui la tient, et je sais le remède qu’il y faut apporter.
Géronte
Seroit-il possible, monsieur, que vous pussiez aussi guérir cette maladie d’esprit ?
Sganarelle
Oui ; laissez-moi faire, j’ai des remèdes pour tout ; et notre apothicaire nous servira pour cette cure, (à Léandre.) Un mot. Vous voyez que l’ardeur qu’elle a pour ce Léandre est tout à fait contraire aux volontés du père ; qu’il n’y a point de temps à perdre ; que les humeurs sont fort aigries ; et qu’il est nécessaire de trouver promptement un remède à ce mal, qui pourroit empirer par le retardement. Pour moi, je n’y en vois qu’un seul, qui est une prise de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux dragmes de matrimonium en pilules. Peut-être fera-t-elle quelque difficulté à prendre ce remède : mais comme vous êtes habile homme dans votre métier, c’est à vous de l’y résoudre, et de lui faire avaler la chose du mieux que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin, afin de préparer les humeurs, tandis que j’entretiendrai ici son père ; mais surtout ne perdez point de temps. Au remède, vite ! au remède spécifique !
Scène VII
Géronte, Sganarelle
Géronte
Quelles drogues, monsieur, sont celles que vous venez de dire ? il me semble que je ne les ai jamais ouï nommer.
Sganarelle
Ce sont drogues dont on se sert dans les nécessités urgentes.
Géronte
Avez-vous jamais vu une insolence pareille à la sienne ?
Sganarelle
Les filles sont quelquefois un peu têtues.
Géronte
Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre.
Sganarelle
La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits.
Géronte
Pour moi, dès que j’ai eu découvert la violence de cet amour, j’ai su tenir toujours ma fille renfermée.
Sganarelle
Vous avez fait sagement.
Géronte
Et j’ai bien empêché qu’ils n’aient eu communication ensemble.
Sganarelle
Fort bien.
Géronte
Il seroit arrivé quelque folie, si j’avois souffert qu’ils se fussent vus.
Sganarelle
Sans doute.
Géronte
Et je crois qu’elle auroit été fille à s’en aller avec lui.
Sganarelle
C’est prudemment raisonné.
Géronte
On m’avertit qu’il fait tous ses efforts pour lui parler.
Sganarelle
Quel drôle !
Géronte
Mais il perdra son temps.
Sganarelle
Ah ! ah !
Géronte
Et j’empêcherai bien qu’il ne la voie.
Sganarelle
Il n’a pas affaire à un sot, et vous savez des rubriques qu’il ne sait pas. Plus fin que vous n’est pas bête.
Scène VIII
Lucas, Géronte, Sganarelle
Lucas
Ah ! palsanguenne, monsieu, vaici bian du tintamarre ; votre fille s’en est enfuie avec son Liandre. C’étoit lui qui étoit l’apothicaire ; et v’là monsieu le médecin qui a fait cette belle opération-là.
Géronte
Comment ! m’assassiner de la façon ! Allons, un commissaire, et qu’on empêche qu’il ne sorte. Ah ! traître, je vous ferai punir par la justice.
Lucas
Ah ! par ma fi, monsieu le médecin, vous serez pendu : bougez de là seulement.
Scène IX
Martine, Sganarelle, Lucas
Martine, à Lucas.
Ah ! mon Dieu ! que j’ai eu de peine à trouver ce logis Dites-moi un peu des nouvelles du médecin que je vous ai donné.
Lucas
Le v’là qui va être pendu.
Matine
Quoi ! mon mari pendu ! Hélas ! et qu’a-t-il fait pour cela ?
Lucas
Il a fait enlever la fille de notre maître.
Martine
Hélas ! mon cher mari, est-il bien vrai qu’on te va pendre ?
Sganarelle
Tu vois. Ah !
Martine
Faut-il que tu te laisses mourir en présence de tant de gens ?
Sganarelle
Que veux-tu que j’y fasse ?
Martine
Encore, si tu avois achevé de couper notre bois, je prendrois quelque consolation.
Sganarelle
Retire-toi de là, tu me fends le cœur.
Martine
Non, je veux demeurer pour t’encourager à la mort ; et je ne te quitterai point que je ne t’aie vu pendu.
Sganarelle
Ah !
Scène X
Géronte, Sganarelle, Martine
Géronte, à Sganarelle.
Le commissaire viendra bientôt, et l’on s’en va vous mettre en lieu où l’on me répondra de vous.
Sganarelle, à genoux, le chapeau à la main.
Hélas ! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bâton ?
Géronte
Non, non ; la justice en ordonnera. Mais que vois-je ?
Scène XI
Géronte, Léandre, Lucinde, Sganarelle, Lucas, Martine
Léandre
Monsieur, je tiens faire paroître Léandre à vos yeux, et remettre Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite nous deux, et de nous aller marier ensemble ; mais cette entreprise a fait place à un procédé plus honnête. Je ne prétends point vous voler votre fille, et ce n’est que de votre main que je veux la recevoir. Ce que je vous dirai, monsieur, c’est que je viens tout à l’heure de recevoir des lettres par où j’apprends que mon oncle est mort, et que je suis héritier de tous ses biens.
Géronte
Monsieur, votre vertu m’est tout à fait considérable, et je vous donne ma fille avec la plus grande joie du monde.
Sgaarelle, à part.
La médecine l’a échappé belle !
Martine
Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grâce d’être médecin, car c’est moi qui t’ai procuré cet honneur.
Sganarelle
Oui ! c’est toi qui m’as procuré je ne sais combien de coups de bâton.
Léandre, à Sganarelle.
L’effet en est trop beau pour en garder du ressentiment.
Sganarelle
Soit. (à Martine.) Je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la dignité où tu m’as élevé : mais prépare-toi désormais à vivre dans un grand respect avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère d’un médecin est plus à craindre qu’on ne peut croire.
Fin du Médecin malgré lui.