Le Médecin malgré lui (page 3)
Sganarelle, se tournant vers la malade.
Donnez-moi votre bras. (à Géronte.) Voilà un pouls qui marque que votre fille est muette.
Géronte
Hé ! oui, monsieur, c’est là son mal ; vous l’avez trouvé tout du premier coup.
Sganarelle
Ha ! ha !
Jacqueline
Voyez comme il a deviné sa maladie !
Sganarelle
Nous autres grands médecins, nous connoissons d’abord les choses. Un ignorant auroit été embarrassé, et vous eût été dire, C’est ceci, c’est cela ; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette.
Géronte
Oui : mais je voudrois bien que vous me pussiez dire d’où cela vient.
Sganarelle
Il n’est rien de plus aisé ; cela vient de ce qu’elle a perdu la parole.
Géronte
Fort bien. Mais la cause, s’il vous plaît, qui fait qu’elle a perdu la parole ?
Sganarelle
Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c’est l’empêchement de l’action de sa langue.
Géronte
Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de l’action de sa langue ?
Sganarelle
Aristote, là-dessus, dit… de fort belles choses.
Géronte
Je le crois.
Sganarelle
Ah ! c’étoit un grand homme !
Géronte
Sans doute.
Sganarelle
Grand homme tout à fait ; (levant le bras depuis le coude.) un homme qui étoit plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l’action de sa langue est causé par de certaines humeurs, qu’entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes ; peccantes, c’est-à-dire… humeurs peccantes ; d’autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s’élèvent dans la région des maladies, venant… pour ainsi dire… à… Entendez-vous le latin ?
Géronte
En aucune façon.
Sganarelle, se levant brusquement.
Vous n’entendez point le latin ?
Géronte
Non.
Sganarelle, en faisant diverses plaisantes postures.
Cabricias, arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo, hœc musa, la muse, bonus, bona, bonum. Deus sanctus, est-ne oratio latinas ? Etiam, oui. Quare ? pourquoi ? Quia substantivo, et adjectivum, concordat in generi, numerum, et casus.
Géronte
Ah ! que n’ai-je étudié !
Jacqueline
L’habile homme que v’là !
Lucas
Oui, ça est si biau que je n’y entends goutte.
Sganarelle
Or, ces vapeurs dont je vous parle venant à passer, du côté gauche où est le foie, au côté droit où est le cœur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre en son chemin lesdites vapeurs qui remplissent les ventricules de l’omoplate ; et parceque lesdites vapeurs… comprenez bien ce raisonnement, je vous prie ; et parceque lesdites vapeurs ont certaine malignité… écoutez bien ceci, je vous conjure.
Géronte
Oui.
Sganarelle
Ont une certaine malignité qui est causée… soyez attentifs, s’il vous plaît.
Géronte
Je le suis.
Sganarelle
Qui est causée par l’âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs… Ossabandus, nequeis, nequer, polarinum, quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette.
Jacqueline
Ah ! que ça est bian dit, notre homme !
Lucas
Que n’ai-je la langue aussi bian pendue !
Géronte
On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n’y a qu’une seule chose qui m’a choquée : c’est l’endroit du foie et du cœur. Il me semble que vous les placez autrement qu’ils ne sont ; que le cœur est du côté gauche, et le foie du côté droit.
Sganarelle
Oui ; cela étoit autrefois ainsi : mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d’une méthode toute nouvelle.
Géronte
C’est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon ignorance.
Sganarelle
Il n’y a point de mal ; et vous n’ètes pas obligé d’être aussi habile que nous.
Géronte
Assurément. Mais, monsieur, que croyez-vous qu’il faille faire à cette maladie ?
Sganarelle
Ce que je crois qu’il faille faire ?
Géronte
Oui.
Sganarelle
Mon avis est qu’on la remette sur son lit, et qu’on lui fasse prendre pour remède quantité de pain trempé dans du vin.
Géronte
Pourquoi cela, monsieur ?
Sganarelle
Parcequ’il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu’on ne donne autre chose aux perroquets, et qu’ils apprennent à parler en mangeant de cela ?
Géronte
Cela est vrai ! Ah ! le grand homme ! Vite, quantité de pain et de vin.
Sganarelle
Je reviendrai voir sur le soir en quel état elle sera.
Scène VII
Géronte, Sganarelle, Jacqueline
Sganarelle, à Jacqueline
Doucement, vous. (à Géronte) Monsieur, voilà une nourrice à laquelle il faut que je fasse quelques petits remèdes..
Jacqueline
Qui ? moi ? Je me porte le mieux du monde.
Sganarelle
Tant pis, nourrice ; tant pis. Cette grande santé est à craindre, et il ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable, de vous donner quelque petit clystère dulcifiant.
Géronte
Mais, monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi s’aller faire saigner quand on n’a point de maladie ?
Sganarelle
Il n’importe, la mode en est salutaire ; et, comme on boit pour la soif à venir, il faut se faire aussi saigner pour la maladie à venir.
Jacqueline, en s’en allant.
Ma fi, je me moque de ça, et je ne veux point faire de mon corps une boutique d’apothicaire.
Sganarelle
Vous êtes rétive aux remèdes, mais nous saurons vous soumettre à la raison.
Scène VIII
Géronte, Sganarelle
Sganarelle
Je vous donne le bonjour.
Géronte
Attendez un peu, s’il vous plaît.
Sganarelle
Que voulez-vous faire ?
Géronte
Vous donner de l’argent, monsieur.
Sganarelle, tendant sa main derrière, par-dessous sa robe, tandis que Géronte ouvre sa bourse
Je n’en prendrai pas, monsieur.
Géronte
Monsieur…
Sganarelle
Point du tout.
Géronte
Un petit moment.
Sganarelle
En aucune façon.
Géronte
De grâce !
Sganarelle
Vous vous moquez.
Géronte
Voilà qui est fait.
Sganarelle
Je n’en ferai rien.
Géronte
Hé !
Sganarelle
Ce n’est pas l’argent qui me fait agir.
Géronte
Je le crois.
Sganarelle, après avoir pris l’argent.
Cela est-il de poids ?
Géronte
Oui, monsieur.
Sganarelle
Je ne suis pas un médecin mercenaire.
Géronte
Je le sais bien.
Sganarelle
L’intérêt ne me gouverne point.
Géronte
Je n’ai pas cette pensée.
Sganarelle, seul, regardant l’argent qu’il a reçu.
Ma foi, cela ne va pas mal ; et pourvu que…
Scène IX
Léandre, Sganarelle
Léandre
Monsieur, il y a longtemps que je vous attends ; et je viens implorer votre assistance.
Sganarelle, lui tâtant le pouls.
Voilà un pouls qui est fort mauvais.
Léandre
Je ne suis point malade, monsieur ; et ce n’est pas pour cela que je viens à vous.
Sganarelle
Si vous n’êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc ?
Léandre
Non. Pour vous dire la chose en deux mots, je m’appelle Léandre, qui suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter ; et comme, par la mauvaise humeur de son père, toute sorte d’accès m’est fermé auprès d’elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour, et de me donner lieu d’exécuter un stratagème que j’ai trouvé pour lui pouvoir dire deux mots d’où dépendent absolument mon bonheur et ma vie.
Sganarelle, paroissant en colère.
Pour qui me prenez-vous ? Comment ! oser vous adresser à moi pour vous servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des emplois de cette nature !
Léandre
Monsieur, ne faites point de bruit.
Sganarelle, en le faisant reculer.
J’en veux faire, moi. Vous êtes un impertinent.
Léandre
Hé ! monsieur, doucement.
Sganarelle
Un malavisé.
Léandre
De grâce !
Sganarelle
Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c’est une insolence extrême…
Léandre, tirant une bourse
Monsieur…
Sganarelle
De vouloir m’employer… (tenant la bourse.) Je ne parle pas pour vous, car vous êtes honnête homme ; et je serois ravi de vous rendre service : mais il y a de certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce qu’ils ne sont pas ; et je vous avoue que cela me met en colère.
Léandre
Je vous demande pardon, monsieur, de la liberté que…
Sganarelle
Vous vous moquez. De quoi est-il question ?
Léandre
Vous saurez donc, monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir est une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus comme il faut ; et ils n’ont pas manqué de dire que cela procédoit, qui du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie : mais il est certain que l’amour en est la véritable cause, et que Lucinde n’a trouvé cette maladie que pour se délivrer d’un mariage dont elle étoit importunée. Mais, de crainte qu’on ne nous voie ensemble, retirons-nous d’ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous.
Sganarelle
Allons, monsieur : vous m’avez donné pour votre amour une tendresse qui n’est pas concevable ; et j’y perdrai toute ma médecine, ou la malade crèvera, ou bien elle sera à vous.
Fin du second acte
ACTE III
Le théâtre représente un lieu voisin de la maison de Géronte.
Léandre, Sganarelle
Léandre
Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire ; et, comme le père ne m’a guère vu, ce changement d’habit et de perruque est assez capable, je crois, de me déguiser à ses yeux.
Sganarelle
Sans doute.
Léandre
Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de médecine, pour parer mon discours et me donner l’air d’habile homme.
Sganarelle
Allez, allez, tout cela n’est pas nécessaire, il suffit de l’habit : et je n’en sais pas plus que vous.
Léandre
Comment !
Sganarelle
Diable emporte si j’entends rien en médecine ! Vous êtes honnête homme, et je veux bien me confier à vous comme vous vous confiez à moi.
Léandre
Quoi ! vous n’êtes pas effectivement…
Sganarelle
Non, vous dis-je ; ils m’ont fait médecin malgré mes dents. Je ne m’étois jamais mêlé d’être si savant que cela ; et toutes mes études n’ont été que jusqu’en sixième. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur est venue ; mais quand j’ai vu qu’à toute force ils vouloient que je fusse médecin, je me suis résolu de l’être aux dépens de qui il appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment l’erreur s’est répandue, et de quelle façon chacun est endiablé à me croire habile homme. On me vient chercher de tous côtés ; et, si les choses vont toujours de même, je suis d’avis de m’en tenir toute la vie à la médecine. Je trouve que c’est le métier le meilleur de tous ; car, soit qu’on fasse bien, ou soit qu’on fasse mal, on est toujours payé de même sorte. La méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos ; et nous taillons comme il nous plaît sur l’étoffe où nous travaillons. Un cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gâter un morceau de cuir qu’il n’en paie les pots cassés ; mais ici l’on peut gâter un homme sans qu’il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous, et c’est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession est qu’il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus grande du monde ; et jamais on n’en voit se plaindre du médecin qui l’a tué
Léandre
Il est vrai que les morts sont fort honnêtes gens sur cette matière.
Sganarelle, voyant des hommes qui viennent à lui.
Voilà des gens qui ont la mine de me venir consulter, (à Léandre.) Allez toujours m’attendre auprès du logis de votre maîtresse.
Scène II
Thibaut, Perrin, Sganarelle
Thibaut
Monsieu, je venons vous charcher, mon fils Perrin et moi.
Sganarelle
Qu’y a-t-il ?
Thibaut
Sa pauvre mère, qui a nom Parrette, est dans un lit malade il y a six mois.
Sganarelle, tendant la main comme pour recevoir de l’argent.
Que voulez-vous que j’y fasse ?
Thibaut
Je voudrions, monsieu, que vous nous baillissiez queuque petite drôlerie pour la garir.
Sganarelle
Il faut voir de quoi est-ce qu’elle est malade.
Thibaut
Alle est malade d’hypocrisie, monsieu.
Sganarelle
D’hypocrisie ?
Thibaut
Oui, c’est-à-dire qu’aile est enflée partout ; et l’an dit que c’est quantité de sériosités qu’alle a dans le corps, et que son foie, son ventre, ou sa rate, comme vous voudrois l’appeler, au glieu de faire du sang, ne fait plus que de l’iau. Alle a, de deux jours l’un, la fièvre quotiguienne, avec des
lassitudes et des douleurs dans les mufles des jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prêts à l’étouffer ; et parfois il li prend des syncoles et des conversions, que je crayons qu’alle est passée. J’avons dans notre village un apothicaire, révérence parler, qui li a donné je ne sais combien d’histoires ; et il m’en coûte plus d’eune douzaine de bons écus en lavements, ne v’s en déplaise, en aposthumes qu’on li a fait prendre, en infections de jacinthe, et en portions cordales. Mais tout ça, comme dit l’autre, n’a été que de l’onguent miton-mitaine. Il veloit li bailler d’eune certaine drogue que l’on appelle du vin amétile ; mais j’ai-z-eu peur franchement que ça l’envoyît a patres ; et l’an dit que ces gros médecins tuont je ne sais combien de monde avec cette invention-là.
Sganarelle, tendant toujours la main, et la branlant comme pour signe qu’il demande de l’argent.
Venons au fait, mon ami, venons au fait.
Thibaut
Le fait est, monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu’il faut que je fassions.
Sganarelle
Je ne vous entends point du tout.
Perrin
Monsieu, ma mère est malade ; et v’là deux écus que je vous apportons pour nous bailler queuque remède.
Sganarelle
Ah ! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui parle clairement, et qui s’explique comme il faut. Vous dites que votre mère est malade d’hydropisie, qu’elle est enflée par tout le corps, qu’elle a la fièvre, avec des douleurs dans les jambes, et qu’il lui prend parfois des syncopes et des convulsions, c’est-à-dire des évanouissements ?
Perrin
Hé ! oui, monsieu, c’est justement ça.
Sganarelle
J’ai compris d’abord vos paroles. Vous avez un père qui ne sait ce qu’il dit. Maintenant vous me demandez un remède ?
Perrin
Oui, monsieu.
Sganarelle
Un remède pour la guérir ?
Perrin
C’est comme je l’entendons.
Sganarelle
Tenez, voilà un morceau de fromage qu’il faut que vous lui fassiez prendre.
Perrin
Du fromage, monsieu ?
Sganarelle
Oui, c’est un fromage préparé, où il entre de l’or, du corail et des perles, et quantité d’autres choses précieuses.
Perrin
Monsieu, je vous sommes bien obligés ; et j’allons li faire prendre ça tout à l’heure.
Sganarelle
Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que vous pourrez.
Scène III
Le théâtre change, et représente, comme au seconde acte, une chambre de la maison de Géronte.
Jacqueline, Sganarelle, Lucas, dans le fond du théâtre
Sganarelle
Voici la belle nourrice. Ah ! nourrice de mon cœur, je suis ravi de cette rencontre ; et votre vue est la rhubarbe, la casse, et le séné, qui purgent toute la mélancolie de mon ame.
Jacqueline
Par ma figue, monsieu le médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je n’entends rian à tout votre latin.
Sganarelle
Devenez malade, nourrice, je vous prie ; devenez malade pour l’amour de moi. J’aurois toutes les joies du monde de vous guérir.
Jacqueline
Je sis votre sarvante ; j’aime bian mieux qu’an ne me garisse pas.
Sganarelle
Que je vous plains, belle nourrice, d’avoir un mari jaloux et fâcheux comme celui que vous avez !
Jacqueline
Que velez-vous, monsieu ? C’est pour la pénitence de mes fautes ; et là où la chèvre est liée, il faut bian qu’aile y broute.
Sganarelle
Comment ! un rustre comme cela ! un homme qui vous observe toujours, et ne veut pas que personne vous parle !
Jacqueline
Hélas ! vous n’avez rian vu encore ; et ce n’est qu’un petit échantillon de sa mauvaise humeur.
Sganarelle
Est-il possible ? et qu’un homme ait l’ame assez basse pour maltraiter une personne comme vous ? Ah ! que j’en sais, belle nourrice, et qui ne sont pas loin d’ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement les petits bouts de vos petons ! Pourquoi faut-il qu’une personne si bien faite soit tombée en de telles mains ! et qu’un franc animal, un brutal, un stupide, un sot… pardonnez-moi, nourrice, si je parle ainsi de votre mari…
Jacqueline
Hé ! monsieu, je sais bian qu’il mérite tous ces noms-là.
Sganarelle
Oui, sans doute, nourrice, il les mérite ; et il mériteroit encore que vous lui missiez quelque chose sur la tête, pour le punir des soupçons qu’il a.
Jacqueline
Il est bian vrai que si je n’avois devant les yeux que son intérêt, il pourroit m’obliger à queuque étrange chose.
Sganarelle
Ma foi, vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu’un. C’est un homme, je vous le dis, qui mérite bien cela ; et, si j’étois assez heureux, belle nourrice, pour être choisi pour… (Dans le temps que Sganarelle tend les bras pour embrasser Jacqueline, Lucas passe sa tête par dessous, et se met entre eux deux. Sganarelle et Jacqueline regardent Lucas, et sortent chacun de leur côté, mais le médecin d’une manière fort plaisante.)
Scène IV
Géronte, Lucas.
Géronte
Holà ! Lucas, n’as-tu point vu ici notre médecin ?
Lucas
Et oui, de par tous les diantres, je l’ai vu, et ma femme aussi.
Géronte
Où est-ce donc qu’il peut être ?
Lucas
Je ne sais ; mais je voudrois qu’il fût à tous les guèbles.
Géronte
Va-t’en voir un peu ce que fait ma fille ?
Scène V
Sganarelle, Léandre, Géronte
Géronte
Ah ! monsieur, je demandois où vous étiez.
Sganarelle
Je m’étois amusé dans votre cour à expulser le superflu de la boisson. Comment se porte la malade ?
Géronte
Un peu plus mal depuis votre remède.
Sganarelle
Tant mieux ; c’est signe qu’il opère.
Géronte
Oui ; mais en opérant, je crains qu’il ne l’étouffe
Sganarelle
Ne vous mettez pas en peine ; j’ai des remèdes qui se moquent de tout, et je l’attends à l’agonie.
Géronte, montrant Léandre.
Qui est cet homme-là que vous amenez ?
Sganarelle, faisant des signes avec la main pour montrer que c’est son apothicaire.
C’est…
Géronte
Quoi ?
Sganarelle
Celui…
Géronte
Hé !
Sganarelle
Qui…
Géronte
Je vous entends.
Sganarelle
Votre fille en aura besoin.
Scène VI
Lucinde, Géronte, Léandre, Jacqueline, Sganarelle
Jacqueline
Monsieu, v’là votre fille qui veut un peu marcher.
Sganarelle
Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, monsieur l’apothicaire, tâter un peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de sa maladie.
(En cet endroit, il tire Géronte à un bout du théâtre, et, lui passant un bras sur les épaules, lui rabat la main sous le menton, avec laquelle il le fait retourner vers lui lorsqu’il veut regarder ce que sa fille et l’apothicaire font ensemble, lui tenant cependant le discours suivant pour l’amuser.) Monsieur, c’est une grande et subtile question entre les docteurs, de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes. Je vous prie d’écouter ceci, s’il vous plaît. Les uns disent que non, les autres disent que oui : et moi je dis que oui et non ; d’autant que l’incongruité des humeurs opaques, qui se rencontrent au tempérament naturel des femmes, étant cause que la partie brutale veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l’inégalité de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune ; et comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, trouve…