Le Misanthrope (page 3)
Damon le raisonneur, qui m’a, ne vous déplaise,
Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.
Célimène C’est un parleur étrange, et qui trouve toujours
580L’art de ne vous rien dire avec de grands discours :
Dans les propos qu’il tient on ne voit jamais goutte,
Et ce n’est que du bruit que tout ce qu’on écoute.
Éliante, à Philinte. Ce début n’est pas mal ; et, contre le prochain,
La conversation prend un assez bon train.
Clitandre 585Timante encor, madame, est un bon caractère.
Célimène C’est de la tête aux pieds un homme tout mystère,
Qui vous jette, en passant, un coup d’œil égaré,
Et, sans aucune affaire, est toujours affairé.
Tout ce qu’il vous débite en grimaces abonde ;
590À force de façons, il assomme le monde :
Sans cesse il a tout bas, pour rompre l’entretien,
Un secret à vous dire, et ce secret n’est rien ;
De la moindre vétille il fait une merveille,
Et, jusques au bonjour, il dit tout à l’oreille.
Acaste 595Et Géralde, madame ?
Célimène Et Géralde, Madame ? Ô l’ennuyeux conteur !
Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur
Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse,
Et ne cite jamais que duc, prince, ou princesse
La qualité l’entête ; et tous ses entretiens
600Ne sont que de chevaux, d’équipage, et de chiens :
Il tutaye en parlant ceux du plus haut étage,
Et le nom de monsieur est chez lui hors d’usage.
Clitandre On dit qu’avec Bélise il est du dernier bien.
Célimène Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien !
605Lorsqu’elle vient me voir, je souffre le martyre ;
Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire ;
Et la stérilité de son expression
Fait mourir à tous coups la conversation.
En vain, pour attaquer son stupide silence,
610De tous les lieux communs vous prenez l’assistance :
Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud,
Sont des fonds qu’avec elle on épuise bientôt.
Cependant sa visite, assez insupportable,
Traîne en une longueur encore, épouvantable ;
615Et l’on demande l’heure, et l’on bâille vingt fois,
Qu’elle grouille aussi peu qu’une pièce de bois.
Acaste Que vous semble d’Adraste ?
Célimène Que vous semble d’Adraste ? Ah ! quel orgueil extrême !
C’est un homme gonflé de l’amour de soi-même.
Son mérite jamais n’est content de la cour,
620Contre elle il fait métier de pester chaque jour ;
Et l’on ne donne emploi, charge, ni bénéfice,
Qu’à tout ce qu’il se croit on ne fasse injustice.
Clitandre Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd’hui,
Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui ?
Célimène 625Que de son cuisinier il s’est fait un mérite,
Et que c’est à sa table à qui l’on rend visite.
Éliante Il prend soin d’y servir des mets fort délicats.
Célimène Oui ; mais je voudrais bien qu’il ne s’y servît pas ;
C’est un fort méchant plat que sa sotte personne,
630Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu’il donne.
Philinte On fait assez de cas de son oncle Damis ;
Qu’en dites-vous, madame ?
Célimène Qu’en dites-vous, Madame ? Il est de mes amis.
Philinte Je le trouve honnête homme, et d’un air assez sage.
Célimène Oui ; mais il veut avoir trop d’esprit, dont j’enrage.
635Il est guindé sans cesse ; et, dans tous ses propos,
On voit qu’il se travaille à dire de bons mots.
Depuis que dans la tête il s’est mis d’être habile,
Rien ne touche son goût, tant il est difficile.
Il veut voir des défauts à tout ce qu’on écrit,
640Et pense que louer n’est pas d’un bel esprit,
Que c’est être savant que trouver à redire,
Qu’il n’appartient qu’aux sots d’admirer et de rire,
Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps,
Il se met au-dessus de tous les autres gens.
645Aux conversations même il trouve à reprendre ;
Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre ;
Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit,
Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.
Acaste Dieu me damne, voilà son portrait véritable.
Clitandre, à Célimène 650Pour bien peindre les gens vous êtes admirable.
Alceste Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour ;
Vous n’en épargnez point, et chacun a son tour :
Cependant aucun d’eux à vos yeux ne se montre,
Qu’on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre,
655Lui présenter la main, et d’un baiser flatteur
Appuyer les serments d’être son serviteur.
Clitandre Pourquoi s’en prendre à nous ? Si ce qu’on dit vous blesse,
Il faut que le reproche à madame s’adresse.
Alceste Non, morbleu ! c’est à vous ; et vos ris complaisants
660Tirent de son esprit tous ces traits médisants.
Son humeur satirique est sans cesse nourrie
Par le coupable encens de votre flatterie ;
Et son cœur à railler trouverait moins d’appas,
S’il avait observé qu’on ne l’applaudît pas.
665C’est ainsi qu’aux flatteurs on doit partout se prendre
Des vices où l’on voit les humains se répandre.
Philinte Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand,
Vous qui condamneriez ce qu’en eux on reprend ?
Célimène Et ne faut-il pas bien que Monsieur contredise ?
670À la commune voix veut-on qu’il se réduise,
Et qu’il ne fasse pas éclater en tous lieux
L’esprit contrariant qu’il a reçu des cieux ?
Le sentiment d’autrui n’est jamais pour lui plaire :
Il prend toujours en main l’opinion contraire,
675Et penserait paraître un homme du commun,
Si l’on voyait qu’il fût de l’avis de quelqu’un.
L’honneur de contredire a pour lui tant de charmes,
Qu’il prend contre lui-même assez souvent les armes ;
Et ses vrais sentiments sont combattus par lui,
680Aussitôt qu’il les voit dans la bouche d’autrui.
Alceste Les rieurs sont pour vous, madame, c’est tout dire ;
Et vous pouvez pousser contre moi la satire.
Philinte Mais il est véritable aussi que votre esprit
Se gendarme toujours contre tout ce qu’on dit ;
685Et que, par un chagrin que lui-même il avoue,
Il ne saurait souffrir qu’on blâme ni qu’on loue.
Alceste C’est que jamais, morbleu ! les hommes n’ont raison,
Que le chagrin contre eux est toujours de saison,
Et que je vois qu’ils sont, sur toutes les affaires,
690Loueurs impertinents, ou censeurs téméraires.
Célimène Mais…
Alceste Mais… Non, madame, non, quand j’en devrais mourir,
Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir :
Et l’on a tort ici de nourrir dans votre âme
Ce grand attachement aux défauts qu’on y blâme.
Clitandre 695Pour moi, je ne sais pas ; mais j’avouerai tout haut
Que j’ai cru jusqu’ici madame sans défaut.
Acaste De grâces et d’attraits je vois qu’elle est pourvue ;
Mais les défauts qu’elle a ne frappent point ma vue.
Alceste Ils frappent tous la mienne ; et, loin de m’en cacher,
700Elle sait que j’ai soin de les lui reprocher.
Plus on aime quelqu’un, moins il faut qu’on le flatte ;
À ne rien pardonner le pur amour éclate ;
Et je bannirais, moi, tous ces lâches amants
Que je verrais soumis à tous mes sentiments,
705Et dont, à tous propos, les molles complaisances
Donneraient de l’encens à mes extravagances.
Célimène Enfin, s’il faut qu’à vous s’en rapportent les cœurs,
On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs,
Et du parfait amour mettre l’honneur suprême
710À bien injurier les personnes qu’on aime.
Éliante L’amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces lois,
Et l’on voit les amants vanter toujours leur choix.
Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable,
Et dans l’objet aimé, tout leur devient aimable ;
715Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms.
La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ;
La noire à faire peur, une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté ;
720La grasse est, dans son port, pleine de majesté ;
La malpropre sur soi, de peu d’attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante paraît une déesse aux yeux ;
La naine un abrégé des merveilles des cieux ;
725L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne ;
La fourbe a de l’esprit ; la sotte est toute bonne ;
La trop grande parleuse est d’agréable humeur ;
Et la muette garde une honnête pudeur.
C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême
730Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.
Alceste Et moi, je soutiens, moi…
Célimène Et moi, je soutiens, moi… Brisons là ce discours,
Et dans la galerie allons faire deux tours.
Quoi ! vous vous en allez, messieurs ?
Clitandre et Acaste Quoi ! vous vous en allez, Messieurs ? Non pas, madame.
Alceste La peur de leur départ occupe fort votre âme.
735Sortez quand vous voudrez, messieurs ; mais j’avertis
Que je ne sors qu’après que vous serez sortis.
Acaste À moins de voir madame en être importunée,
Rien ne m’appelle ailleurs de toute la journée.
Clitandre Moi, pourvu que je puisse être au petit couché,
740Je n’ai point d’autre affaire, où je sois attaché.
Célimène, à Alceste. C’est pour rire, je crois.
Alceste C’est pour rire, je crois. Non, en aucune sorte.
Nous verrons si c’est moi que vous voudrez qui sorte.
Scène 5
Alceste, Célimène, Éliante, Acaste, Philinte, Clitandre, Basque.
Basque, à Alceste. Monsieur, un homme est là qui voudrait vous parler
Pour affaire, dit-il, qu’on ne peut reculer.
Alceste 745Dis-lui que je n’ai point d’affaires si pressées.
Basque Il porte une jaquette à grand’basques plissées,
Avec du dor dessus.
Célimène, à Alceste. Avec du d’or dessus. Allez voir ce que c’est,
Ou bien faites-le entrer.
Scène 6
Alceste, Célimène, Éliante, Acaste, Philinte, Clitandre, un Garde de la maréchaussée.
Alceste, allant au-devant du garde. Ou bien, faites-le entrer. Qu’est-ce donc, qu’il vous plaît ?
Venez, Monsieur.
Garde Venez, Monsieur. Monsieur, j’ai deux mots à vous dire.
Alceste 750Vous pouvez parler haut, monsieur, pour m’en instruire.
Garde Messieurs les maréchaux, dont j’ai commandement,
Vous mandent de venir les trouver promptement,
Monsieur.
Alceste Monsieur. Qui ? moi, monsieur ?
Garde Monsieur. Qui ? moi, Monsieur ? Vous-même.
Alceste Monsieur. Qui ? moi, Monsieur ? Vous-même. Et pour quoi faire ?
Philinte, à Alceste C’est d’Oronte et de vous la ridicule affaire.
Célimène Comment ?
Philinte 755Comment ? Oronte et lui se sont tantôt bravés
Sur certains petits vers, qu’il n’a pas approuvés ;
Et l’on veut assoupir la chose en sa naissance.
Alceste Moi, je n’aurai jamais de lâche complaisance.
Philinte Mais il faut suivre l’ordre : allons, disposez-vous.
Alceste 760Quel accommodement veut-on faire entre nous ?
La voix de ces messieurs me condamnera-t-elle
À trouver bons les vers qui font notre querelle ?
Je ne me dédis point de ce que j’en ai dit,
Je les trouve méchants.
Philinte Je les trouve méchants. Mais d’un plus doux esprit…
Alceste 765Je n’en démordrai point, les vers sont exécrables.
Philinte Vous devez faire voir des sentiments traitables.
Allons, venez.
Alceste Allons, venez. J’irai, mais rien n’aura pouvoir
De me faire dédire.
Philinte De me faire dédire. Allons vous faire voir.
Alceste Hors qu’un commandement exprès du roi me vienne
770De trouver bons les vers dont on se met en peine,
Je soutiendrai toujours, morbleu ! qu’ils sont mauvais
Et qu’un homme est pendable après les avoir faits.
(À Clitandre et Acaste qui rient.)
Par le sangbleu ! messieurs, je ne croyais pas être
Si plaisant que je suis.
Célimène Si plaisant que je suis. Allez vite paraître
Où vous devez.
Alceste 775Où vous devez. J’y vais, madame, et sur mes pas
Je reviens en ce lieu pour vider nos débats.
Fin du second acte
ACTE III
Scène 1
Clitandre, Acaste.
Clitandre Cher marquis, je te vois l’âme bien satisfaite ;
Toute chose t’égaie, et rien ne t’inquiète.
En bonne foi, crois-tu, sans t’éblouir les yeux,
780Avoir de grands sujets de paraître joyeux ?
Acaste Parbleu ! je ne vois pas, lorsque je m’examine,
Où prendre aucun sujet d’avoir l’âme chagrine ;
J’ai du bien, je suis jeune, et sors d’une maison
Qui se peut dire noble, avec quelque raison ;
785Et je crois par le rang que me donne ma race,
Qu’il est fort peu d’emplois dont je ne sois en passe.
Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas,
On sait, sans vanité, que je n’en manque pas ;
Et l’on m’a vu pousser dans le monde une affaire
790D’une assez vigoureuse et gaillarde manière.
Pour de l’esprit, j’en ai, sans doute ; et du bon goût,
À juger sans étude et raisonner de tout ;
À faire aux nouveautés dont je suis idolâtre,
Figure de savant sur les bancs du théâtre ;
795Y décider en chef, et faire du fracas
À tous les beaux endroits qui méritent des has !
Je suis assez adroit ; j’ai bon air, bonne mine,
Les dents belles surtout, et la taille fort fine.
Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter,
800Qu’on serait mal venu de me le disputer.
Je me vois dans l’estime autant qu’on y puisse être,
Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maître.
Je crois qu’avec cela, mon cher marquis, je croi
Qu’on peut, par tout pays, être content de soi.
Clitandre 805Oui. Mais, trouvant ailleurs des conquêtes faciles,
Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles ?
Acaste Moi ? Parbleu ! je ne suis de taille, ni d’humeur
À pouvoir d’une belle essuyer la froideur.
C’est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires,
810À brûler constamment pour des beautés sévères,
À languir à leurs pieds et souffrir leurs rigueurs,
À chercher le secours des soupirs et des pleurs,
Et tâcher, par des soins d’une très longue suite,
D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
815Mais les gens de mon air, marquis, ne sont pas faits
Pour aimer à crédit et faire tous les frais.
Quelque rare que soit le mérite des belles,
Je pense, Dieu merci, qu’on vaut son prix comme elles ;
Que pour se faire honneur d’un cœur comme le mien,
820Ce n’est pas la raison qu’il ne leur coûte rien ;
Et qu’au moins, à tout mettre en de justes balances,
Il faut qu’à frais communs se fassent les avances.
Clitandre Tu penses donc, marquis, être fort bien ici ?
Acaste J’ai quelque lieu, marquis, de le penser ainsi.
Clitandre 825Crois-moi, détache-toi de cette erreur extrême :
Tu te flattes, mon cher, et t’aveugles toi-même.
Acaste Il est vrai, je me flatte et m’aveugle en effet.
Clitandre Mais qui te fait juger ton bonheur si parfait ?
Acaste Je me flatte.
Clitandre Je me flatte. Sur quoi fonder tes conjectures ?
Acaste Je m’aveugle.
Clitandre 830Je m’aveugle. En as-tu des preuves qui soient sûres ?
Acaste Je m’abuse, te dis-je.
Clitandre Je m’abuse, te dis-je. Est-ce que de ses vœux
Célimène t’a fait quelques secrets aveux ?
Acaste Non, je suis maltraité.
Clitandre Non, je suis maltraité. Réponds-moi, je te prie.
Acaste Je n’ai que des rebuts.
Clitandre Je n’ai que des rebuts. Laissons la raillerie,
835Et me dis quel espoir on peut t’avoir donné.
Acaste Je suis le misérable, et toi le fortuné ;
On a pour ma personne une aversion grande,
Et quelqu’un de ces jours il faut que je me pende.
Clitandre Oh ! çà, veux-tu, marquis, pour ajuster nos vœux,
840Que nous tombions d’accord d’une chose tous deux ?
Que qui pourra montrer une marque certaine
D’avoir meilleure part au cœur de Célimène,
L’autre ici fera place au vainqueur prétendu,
Et le délivrera d’un rival assidu ?
Acaste 845Ah ! parbleu ! tu me plais avec un tel langage,
Et du bon de mon cœur à cela je m’engage.
Mais, chut.
Scène 2
Célimène, Acaste, Clitandre.
Célimène Mais, chut. Encore, ici ?
Clitandre Mais, chut. Encore, ici ? L’amour retient nos pas.
Célimène Je viens d’ouïr entrer un carrosse là-bas
Savez-vous qui c’est ?
Clitandre Savez-vous qui c’est ? Non.
Scène 3
Célimène, Acaste, Clitandre, Basque.
Basque Savez-vous qui c’est ? Non. Arsinoé, madame,
850Monte ici pour vous voir.
Célimène Monte ici, pour vous voir. Que me veut cette femme ?
Basque Éliante là-bas est à l’entretenir.
Célimène De quoi s’avise-t-elle, et qui la fait venir ?