Le Misanthrope (page 4)

Molière · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Misanthrope · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Acaste Pour prude consommée en tous lieux elle passe ;

Et l’ardeur de son zèle…

Célimène Et l’ardeur de son zèle… Oui, oui, franche grimace.

855Dans l’âme elle est du monde ; et ses soins tentent tout

Pour accrocher quelqu’un sans en venir à bout.

Elle ne saurait voir qu’avec un œil d’envie

Les amants déclarés dont une autre est suivie ;

Et son triste mérite, abandonné de tous,

860Contre le siècle aveugle est toujours en courroux.

Elle tâche à couvrir d’un faux voile de prude

Ce que chez elle on voit d’affreuse solitude ;

Et, pour sauver l’honneur de ses faibles appas,

Elle attache du crime au pouvoir qu’ils n’ont pas.

865Cependant un amant plairait fort à la dame ;

Et même pour Alceste elle a tendresse d’âme.

Ce qu’il me rend de soins outrage ses attraits ;

Elle veut que ce soit un vol que je lui fais ;

Et son jaloux dépit, qu’avec peine, elle cache,

870En tous endroits sous main contre moi se détache.

Enfin je n’ai rien vu de si sot à mon gré ;

Elle est impertinente au suprême degré,

Et…

Scène 4

Arsinoé, Célimène, Clitandre, Acaste.

Célimène Et… Ah ! quel heureux sort en ce lieu vous amène ?

Madame, sans mentir, j’étais de vous en peine.

Arsinoé 875Je viens pour quelque avis que j’ai cru vous devoir.

Célimène Ah ! mon Dieu, que je suis contente de vous voir !

(Clitandre et Acaste sortent en riant.)

Scène 5

Arsinoé, Célimène.

Arsinoé Leur départ ne pouvait plus à propos se faire.

Célimène Voulons-nous nous asseoir ?

Arsinoé Voulons-nous nous asseoir ? Il n’est pas nécessaire

Madame, l’amitié doit surtout éclater

880Aux choses qui le plus nous peuvent importer ;

Et comme il n’en est point de plus grande importance

Que celles de l’honneur et de la bienséance,

Je viens, par un avis qui touche votre honneur,

Témoigner l’amitié que pour vous a mon cœur.

885Hier j’étais chez des gens de vertu singulière,

Où sur vous du discours on tourna la matière ;

Et là, votre conduite avec ses grands éclats,

Madame, eut le malheur qu’on ne la loua pas.

Cette foule de gens dont vous souffrez visite,

890Votre galanterie, et les bruits qu’elle excite,

Trouvèrent des censeurs plus qu’il n’aurait fallu,

Et bien plus rigoureux que je n’eusse voulu.

Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre ;

Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre ;

895Je vous excusai fort sur votre intention,

Et voulus de votre âme être la caution.

Mais vous savez qu’il est des choses dans la vie

Qu’on ne peut excuser, quoiqu’on en ait envie ;

Et je me vis contrainte à demeurer d’accord

900Que l’air dont vous vivez vous faisait un peu tort ;

Qu’il prenait dans le monde une méchante face ;

Qu’il n’est conte fâcheux que partout on n’en fasse,

Et que, si vous vouliez, tous vos déportements

Pourraient moins donner prise aux mauvais jugements.

905Non que j’y croie au fond l’honnêteté blessée :

Me préserve le ciel d’en avoir la pensée !

Mais aux ombres du crime on prête aisément foi,

Et ce n’est pas assez de bien vivre pour soi.

Madame, je vous crois l’âme trop raisonnable

910Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,

Et pour l’attribuer qu’aux mouvements secrets

D’un zèle qui m’attache à tous vos intérêts.

Célimène Madame, j’ai beaucoup de grâces à vous rendre.

Un tel avis m’oblige ; et, loin de le mal prendre,

915J’en prétends reconnaître à l’instant la faveur,

Par un avis aussi qui touche votre honneur ;

Et comme je vous vois vous montrer mon amie,

En m’apprenant les bruits que de moi l’on publie,

Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux,

920En vous avertissant de ce qu’on dit de vous

En un lieu, l’autre jour, où je faisais visite,

Je trouvai quelques gens d’un très rare mérite,

Qui, parlant des vrais soins d’une âme qui vit bien,

Firent tomber sur vous, madame, l’entretien.

925Là, votre pruderie et vos éclats de zèle

Ne furent pas cités comme un fort bon modèle ;

Cette affectation d’un grave extérieur,

Vos discours éternels de sagesse et d’honneur,

Vos mines et vos cris aux ombres d’indécence

930Que d’un mot ambigu peut avoir l’innocence.

Cette hauteur d’estime où vous êtes de vous,

Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous,

Vos fréquentes leçons et vos aigres censures

Sur des choses qui sont innocentes et pures ;

935Tout cela, si je puis vous parler franchement,

Madame, fut blâmé d’un commun sentiment.

À quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste,

Et ce sage dehors, que dément tout le reste ?

Elle est à bien prier exacte au dernier point ;

940Mais elle bat ses gens, et ne les paye point.

Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle,

Mais elle met du blanc, et veut paraître belle.

Elle fait des tableaux couvrir les nudités ;

Mais elle a de l’amour pour les réalités.

945Pour moi, contre chacun je pris votre défense,

Et leur assurai fort que c’était médisance ;

Mais tous les sentiments combattirent le mien,

Et leur conclusion fut que vous feriez bien

De prendre moins de soin des actions des autres,

950Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres ;

Qu’on doit se regarder soi-même un fort long temps

Avant que de songer à condamner les gens ;

Qu’il faut mettre le poids d’une vie exemplaire

Dans les corrections qu’aux autres on veut faire ;

955Et qu’encor vaut-il mieux s’en remettre, au besoin,

À ceux à qui le ciel en a commis le soin.

Madame, je vous crois aussi trop raisonnable

Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,

Et pour l’attribuer qu’aux mouvements secrets

960D’un zèle qui m’attache à tous vos intérêts.

Arsinoé À quoi qu’en reprenant on soit assujettie,

Je ne m’attendais pas à cette repartie,

Madame ; et je vois bien, par ce qu’elle a d’aigreur,

Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.

Célimène 965Au contraire, madame ; et si l’on était sage,

Ces avis mutuels seraient mis en usage ;

On détruirait par là, traitant de bonne foi,

Ce grand aveuglement où chacun est pour soi.

Il ne tiendra qu’à vous qu’avec le même zèle

970Nous ne continuions cet office fidèle,

Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous,

Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.

Arsinoé Ah ! madame, de vous je ne puis rien entendre ;

C’est en moi que l’on peut trouver fort à reprendre.

Célimène 975Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout ;

Et chacun a raison, suivant l’âge ou le goût

Il est une saison pour la galanterie,

Il en est une aussi propre à la pruderie.

On peut, par politique, en prendre le parti,

980Quand de nos jeunes ans l’éclat est amorti ;

Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces.

Je ne dis pas qu’un jour je ne suive vos traces :

L’âge amènera tout ; et ce n’est pas le temps

Madame, comme on sait, d’être prude à vingt ans.

Arsinoé 985Certes, vous vous targuez d’un bien faible avantage,

Et vous faites sonner terriblement votre âge.

Ce que de plus que vous on en pourrait avoir

N’est pas un si grand cas pour s’en tant prévaloir ;

Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s’emporte,

990Madame, à me pousser de cette étrange sorte.

Célimène Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi

On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi.

Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre ?

Et puis-je mais des soins qu’on ne va pas vous rendre ?

995Si ma personne aux gens inspire de l’amour,

Et si l’on continue à m’offrir chaque jour

Les vœux que votre cœur peut souhaiter qu’on m’ôte,

Je n’y saurais que faire, et ce n’est pas ma faute ;

Vous avez le champ libre, et je n’empêche pas

1000Que, pour les attirer, vous n’ayez des appas.

Arsinoé Hélas ! et croyez-vous que l’on se mette en peine

De ce nombre d’amants dont vous faites la vaine,

Et qu’il ne nous soit pas fort aisé de juger

À quel prix aujourd’hui on peut les engager ?

1005Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule,

Que votre seul mérite attire cette foule ?

Qu’ils ne brûlent pour vous que d’un honnête amour,

Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour ?

On ne s’aveugle point par de vaines défaites ;

1010Le monde n’est point dupe ; et j’en vois qui sont faites

À pouvoir inspirer de tendres sentiments,

Qui chez elles pourtant ne fixent point d’amants :

Et de là nous pouvons tirer des conséquences

Qu’on n’acquiert point leurs cœurs sans de grandes avances,

1015Qu’aucun, pour nos beaux yeux, n’est notre soupirant,

Et qu’il faut acheter tous les soins qu’on nous rend.

Ne vous enflez donc pas d’une si grande gloire,

Pour les petits brillants d’une faible victoire ;

Et corrigez un peu l’orgueil de vos appas,

1020De traiter pour cela les gens de haut en bas.

Si nos yeux enviaient les conquêtes des vôtres,

Je pense qu’on pourrait faire comme les autres,

Ne se point ménager, et vous faire bien voir

Que l’on a des amants quand on en veut avoir.

Célimène 1025Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire ;

Par ce rare secret efforcez-vous de plaire ;

Et sans…

Arsinoé Et sans… Brisons, madame, un pareil entretien,

Il pousserait trop loin votre esprit et le mien ;

Et j’aurais pris déjà le congé qu’il faut prendre,

1030Si mon carrosse encor ne m’obligeait d’attendre.

Célimène Autant qu’il vous plaira vous pouvez arrêter,

Madame, et là-dessus rien ne doit vous hâter.

Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie,

Je m’en vais vous donner meilleure compagnie ;

1035Et monsieur, qu’à propos le hasard fait venir,

Remplira mieux ma place à vous entretenir.

Scène 6

Alceste, Célimène, Arsinoé.

Célimène Alceste, il faut que j’aille écrire un mot de lettre,

Que, sans me faire tort, je ne saurais remettre.

Soyez avec madame ; elle aura la bonté

1040D’excuser aisément mon incivilité.

Scène 7

Alceste, Arsinoé.

Arsinoé Vous voyez, elle veut que je vous entretienne,

Attendant un moment que mon carrosse vienne ;

Et jamais tous ses soins ne pouvaient m’offrir rien

Qui me fût plus charmant qu’un pareil entretien.

1045En vérité, les gens d’un mérite sublime

Entraînent de chacun et l’amour et l’estime ;

Et le vôtre, sans doute, a des charmes secrets

Qui font entrer mon cœur dans tous vos intérêts.

Je voudrais que la cour, par un regard propice,

1050À ce que vous valez rendît plus de justice.

Vous avez à vous plaindre ; et je suis en courroux

Quand je vois chaque jour qu’on ne fait rien pour vous.

Alceste Moi, madame ? Et sur quoi pourrais-je en rien prétendre ?

Quel service à l’État est-ce qu’on m’a vu rendre ?

1055Qu’ai-je fait, s’il vous plaît, de si brillant de soi,

Pour me plaindre à la cour qu’on ne fait rien pour moi ?

Arsinoé Tous ceux sur qui la cour jette des yeux propices

N’ont pas toujours rendu de ces fameux services.

Il faut l’occasion ainsi que le pouvoir ;

1060Et le mérite enfin, que vous nous faites voir

Devrait…

Alceste Devrait… Mon Dieu ! laissons mon mérite, de grâce :

De quoi voulez-vous là que la cour s’embarrasse ?

Elle aurait fort à faire, et ses soins seraient grands

D’avoir à déterrer le mérite des gens.

Arsinoé 1065Un mérite éclatant se déterre lui-même.

Du vôtre en bien des lieux on fait un cas extrême,

Et vous saurez de moi qu’en deux fort bons endroits

Vous fûtes hier loué par des gens d’un grand poids.

Alceste Hé ! madame, l’on loue aujourd’hui tout le monde,

1070Et le siècle par là n’a rien qu’on ne confonde.

Tout est d’un grand mérite également doué ;

Ce n’est plus un honneur que de se voir loué :

D’éloges on regorge, à la tête on les jette,

Et mon valet de chambre est mis dans la gazette.

Arsinoé 1075Pour moi, je voudrais bien, que pour vous montrer mieux,

Une charge à la cour vous pût frapper les yeux.

Pour peu que d’y songer vous nous fassiez les mines,

On peut, pour vous servir, remuer des machines ;

Et j’ai des gens en main que j’emploierai pour vous,

1080Qui vous feront à tout un chemin assez doux.

Alceste Et que voudriez-vous, madame, que j’y fisse ?

L’humeur dont je me sens veut que je m’en bannisse ;

Le ciel ne m’a point fait, en me donnant le jour,

Une âme compatible avec l’air de la cour.

1085Je ne me trouve point les vertus nécessaires

Pour y bien réussir, et faire mes affaires.

Être franc et sincère est mon plus grand talent ;

Je ne sais point jouer les hommes en parlant ;

Et qui n’a pas le don de cacher ce qu’il pense

1090Doit faire en ce pays fort peu de résidence.

Hors de la cour sans doute on n’a pas cet appui

Et ces titres d’honneur qu’elle donne aujourd’hui ;

Mais on n’a pas aussi, perdant ces avantages,

Le chagrin de jouer de fort sots personnages :

1095On n’a point à souffrir mille rebuts cruels,

On n’a point à louer les vers de messieurs tels,

À donner de l’encens à madame une telle,

Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.

Arsinoé Laissons, puisqu’il vous plaît, ce chapitre de cour :

1100Mais il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour ;

Et pour vous découvrir là-dessus mes pensées,

Je souhaiterais fort vos ardeurs mieux placées.

Vous méritez, sans doute, un sort beaucoup plus doux,

Et celle qui vous charme est indigne de vous.

Alceste 1105Mais en disant cela, songez-vous, je vous prie,

Que cette personne est, madame, votre amie ?

Arsinoé Oui. Mais ma conscience est blessée en effet

De souffrir plus longtemps le tort que l’on vous fait.

L’état où je vous vois afflige trop mon âme,

1110Et je vous donne avis qu’on trahit votre flamme.

Alceste C’est me montrer, madame, un tendre mouvement,

Et de pareils avis obligent un amant.

Arsinoé Oui, toute mon amie, elle est, et je la nomme,

Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme

1115Et le sien n’a pour vous que de feintes douceurs.

Alceste Cela se peut, madame, on ne voit pas les cœurs ;

Mais votre charité se serait bien passée

De jeter dans le mien une telle pensée.

Arsinoé Si vous ne voulez pas être désabusé,

1120Il faut ne vous rien dire ; il est assez aisé.

Alceste Non. Mais sur ce sujet, quoi que l’on nous expose,

Les doutes sont fâcheux plus que toute autre chose ;

Et je voudrais, pour moi, qu’on ne me fît savoir

Que ce qu’avec clarté l’on peut me faire voir.

Arsinoé 1125Hé bien ! c’est assez dit ; et sur cette matière

Vous allez recevoir une pleine lumière.

Oui, je veux que de tout vos yeux vous fassent foi.

Donnez-moi seulement la main jusque chez moi ;

Là, je vous ferai voir une preuve fidèle

1130De l’infidélité du cœur de votre belle ;

Et, si pour d’autres yeux le vôtre peut brûler,

On pourra vous offrir de quoi vous consoler.

Fin du troisième acte.

ACTE IV

Scène 1

Éliante, Philinte.

Philinte Non, l’on n’a point vu d’âme à manier si dure,

Ni d’accommodement plus pénible à conclure :

1135En vain de tous côtés on l’a voulu tourner,

Hors de son sentiment on n’a pu l’entraîner ;

Et jamais différend si bizarre, je pense,

N’avait de ces messieurs occupé la prudence.

« Non, messieurs, disait-il, je ne me dédis point,

1140Et tomberai d’accord de tout, hors de ce point.

De quoi s’offense-t-il ? et que veut-il me dire ?

Y va-t-il de sa gloire à ne pas bien écrire ?

Que lui fait mon avis, qu’il a pris de travers ?

On peut être honnête homme, et faire mal des vers,

1145Ce n’est point à l’honneur que touchent ces matières,

Je le tiens galant homme en toutes les manières,

Homme de qualité, de mérite et de cœur,

Tout ce qu’il vous plaira, mais fort méchant auteur.

Je louerai, si l’on veut, son train et sa dépense,

1150Son adresse à cheval, aux armes, à la danse ;

Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur ;

Et, lorsque d’en mieux faire on n’a pas le bonheur,

On ne doit de rimer avoir aucune envie,

Qu’on n’y soit condamné sur peine de la vie. »

1155Enfin, toute la grâce et l’accommodement

Où s’est avec effort plié son sentiment,

C’est de dire, croyant adoucir bien son style :

« Monsieur, je suis fâché d’être si difficile ;

Et, pour l’amour de vous, je voudrais, de bon cœur,

1160Avoir trouvé tantôt votre sonnet meilleur. »

Et dans une embrassade, on leur a, pour conclure,

Fait vite envelopper toute la procédure.

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