Les Femmes savantes (page 7)

Molière · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Femmes savantes · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Celle que je marie est la cadette. Bon.

Chrysale, montrant Henriette.

Oui, la voilà, monsieur : Henriette est son nom.

le notaire.

Fort bien. Et le futur ?

Philaminte, montrant Trissotin.

Fort bien. Et le futur ? L’époux que je lui donne

Est monsieur.

Chrysale, montrant Clitandre.

Est monsieur. Et celui, moi, qu’en propre personne

Je prétends qu’elle épouse est monsieur.

le notaire.

Je prétends qu’elle épouse est monsieur. Deux époux !

C’est trop pour la coutume.

Philaminte, au notaire.

C’est trop pour la coutume. Où vous arrêtez-vous ?

Mettez, mettez, monsieur Trissotin pour mon gendre.

Chrysale.

Pour mon gendre mettez, mettez, monsieur Clitandre.

le notaire.

Mettez-vous donc d’accord, et, d’un jugement mûr

Voyez à convenir entre vous du futur.

Philaminte.

Suivez, suivez, monsieur, le choix où je m’arrête.

Chrysale.

Faites, faites, monsieur, les choses à ma tête.

le notaire.

Dites-moi donc à qui j’obéirai des deux

Philaminte, à Chrysale.

Quoi donc ? vous combattrez les choses que je veux !

Chrysale.

Je ne saurois souffrir qu’on ne cherche ma fille

Que pour l’amour du bien qu’on voit dans ma famille.

Philaminte.

Vraiment, à votre bien on songe bien ici !

Et c’est là pour un sage, un fort digne souci !

Chrysale.

Enfin, pour son époux, j’ai fait choix de Clitandre.

Philaminte.

Et moi, pour son époux, (Montrant Trissotin.) voici qui je veux prendre :

Mon choix sera suivi ; c’est un point résolu.

Chrysale.

Ouais ! Vous le prenez là d’un ton bien absolu ?

Martine.

Ce n’est point à la femme à prescrire, et je sommes

Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.

Chrysale.

C’est bien dit.

Martine.

C’est bien dit. Mon congé cent fois me fût-il hoc,

La poule ne doit point chanter devant le coq.

Chrysale.

Sans doute.

Martine.

Sans doute. Et nous voyons que d’un homme on se gausse,

Quand sa femme, chez lui, porte le haut-de-chausse.

Chrysale.

Il est vrai.

Martine.

Il est vrai. Si j’avois un mari, je le dis,

Je voudrois qu’il se fît le maître du logis ;

Je ne l’aimerois point, s’il faisoit le Jocrisse ;

Et si je contestois contre lui par caprice,

Si je parlois trop haut, je trouverois fort bon

Qu’avec quelques soufflets il rabaissât mon ton.

Chrysale.

C’est parler comme il faut.

Martine.

C’est parler comme il faut. Monsieur est raisonnable,

De vouloir pour sa fille un mari convenable.

Chrysale.

Oui.

Martine.

Oui. Par quelle raison, jeune et bien fait qu’il est,

Lui refuser Clitandre ? Et pourquoi, s’il vous plaît,

Lui bailler un savant, qui sans cesse épilogue ?

Il lui faut un mari, non pas un pédagogue ;

Et, ne voulant savoir le grais ni le latin,

Elle n’a pas besoin de monsieur Trissotin.

Chrysale.

Fort bien.

Philaminte.

Fort bien. Il faut souffrir qu’elle jase à son aise.

Martine.

Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaise ;

Et, pour mon mari, moi, mille fois je l’ai dit,

Je ne voudrois jamais prendre un homme d’esprit.

L’esprit n’est point du tout ce qu’il faut en ménage.

Les livres cadrent mal avec le mariage ;

Et je veux, si jamais on engage ma foi,

Un mari qui n’ait point d’autre livre que moi ;

Qui ne sache A, ne B, n’en déplaise à madame,

Et ne soit, en un mot, docteur que pour sa femme.

Philaminte, à Chrysale.

Est-ce fait ? et, sans trouble, ai-je assez écouté

Votre digne interprète ?

Chrysale.

Votre digne interprète ? Elle a dit vérité.

Philaminte.

Et moi, pour trancher court toute cette dispute,

Il faut qu’absolument mon desir s’exécute.

(Montrant Trissotin.)

Henriette, et monsieur seront joints de ce pas.

Je l’ai dit, je le veux : ne me répliquez pas ;

Et, si votre parole à Clitandre est donnée,

Offrez-lui le parti d’épouser son aînée.

Chrysale.

Voilà dans cette affaire un accommodement.

(À Henriette et à Clitandre.)

Voyez ; y donnez-vous votre consentement ?

Henriette.

Hé ! mon père !

Clitandre.

Hé ! mon père ! Hé ! monsieur !

Bélise.

Hé ! mon père ! Hé ! monsieur ! On pourroit bien lui faire

Des propositions qui pourraient mieux lui plaire ;

Mais nous établissons une espèce d’amour

Qui doit être épuré comme l’astre du jour ;

La substance qui pense y peut être reçue ;

Mais nous en bannissons la substance étendue.

Scène IV.

Ariste, Chrysale, Philaminte, Bélise, Henriette, Armande, Trissotin, un notaire, Clitandre, Martine.

Ariste.

J’ai regret de troubler un mystère joyeux,

Par le chagrin qu’il faut que j’apporte en ces lieux.

Ces deux lettres me font porteur de deux nouvelles

Dont j’ai senti pour vous les atteintes cruelles :

(À Philaminte.)

L’une, pour vous, me vient de votre procureur ;

(À Chrysale.)

L’autre pour vous, me vient de Lyon.

Philaminte.

Quel malheur,

Digne de nous troubler, pourrait-on nous écrire ?

Ariste.

Cette lettre en contient un que vous pouvez lire.

Philaminte.

« Madame, j’ai prié monsieur votre frère de vous rendre cette lettre, qui vous dira ce que je n’ai osé vous aller dire. La grande négligence que vous avez pour vos affaires a été cause que le clerc de votre rapporteur ne m’a point averti, et vous avez perdu absolument votre procès que vous deviez gagner. »

Chrysale, À Philaminte.

Votre procès perdu !

Philaminte, À Chrysale.

Votre procès perdu ! Vous vous troublez beaucoup !

Mon cœur n’est point du tout ébranlé de ce coup.

Faites, faites paraître une âme moins commune

À braver comme moi les traits de la fortune.

« Le peu de soin que vous avez vous coûte quarante mille écus, et c’est à payer cette somme, avec les dépens, que vous êtes condamnée par arrêt de la cour. »

Condamnée ! Ah ce mot est choquant, et n’est fait

Que pour les criminels.

Ariste.

Que pour les criminels. Il a tort, en effet ;

Et vous vous êtes là justement récriée.

Il devoit avoir mis que vous êtes priée,

Par arrêt de la cour, de payer au plus tôt

Quarante mille écus, et les dépens qu’il faut.

Philaminte

Voyons l’autre.

Chrysale

« Monsieur, l’amitié qui me lie à monsieur votre frère me fait prendre intérêt à tout ce qui vous touche. Je sais que vous avez mis votre bien entre les mains d’Argante et de

Damon, et je vous donne avis qu’en même jour ils ont fait tous deux banqueroute. »

Ô ciel ! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien !

Philaminte, à Chrysale.

Ah ! quel honteux transport ! Fi ! tout cela n’est rien :

Il n’est pour le vrai sage aucun revers funeste ;

Et, perdant toute chose, à soi-même il se reste.

Achevons notre affaire, et quittez votre ennui.

(Montrant Trissotin.)

Son bien nous peut suffire et pour nous et pour lui.

Trissotin.

Non, madame, cessez de presser cette affaire.

Je vois qu’à cet hymen tout le monde est contraire ;

Et mon dessein n’est point de contraindre les gens.

Philaminte.

Cette réflexion vous vient en peu de temps ;

Elle suit de bien près, monsieur, notre disgrace.

Trissotin.

De tant de résistance à la fin je me lasse.

J’aime mieux renoncer à tout cet embarras,

Et ne veux point d’un cœur qui ne se donne pas.

Philaminte.

Je vois, je vois de vous, non pas pour votre gloire,

Ce que jusques ici j’ai refusé de croire.

Trissotin.

Vous pouvez voir de moi tout ce que vous voudrez,

Et je regarde peu comment vous le prendrez :

Mais je ne suis point homme à souffrir l’infamie

Des refus offensants qu’il faut qu’ici j’essuie.

Je vaux bien que de moi l’on fasse plus de cas ;

Et je baise les mains à qui ne me veut pas.

Scène V.

Ariste, Chrysale, Philaminte, Bélise, Armande, Henriette, Clitandre, un notaire, Martine.

Philaminte.

Qu’il a bien découvert son âme mercenaire !

Et que peu philosophe est ce qu’il vient de faire !

Clitandre.

Je ne me vante point de l’être ; mais enfin

Je m’attache, madame, à tout votre destin ;

Et j’ose vous offrir, avecque ma personne,

Ce qu’on sait que de bien la fortune me donne.

Philaminte.

Vous me charmez, monsieur, par ce trait généreux,

Et je veux couronner vos desirs amoureux.

Oui, j’accorde Henriette à l’ardeur empressée…

Henriette.

Non, ma mère : je change à présent de pensée.

Souffrez que je résiste à votre volonté.

Clitandre.

Quoi ! vous vous opposez à ma félicité ?

Et, lorsqu’à mon amour je vois chacun se rendre…

Henriette.

Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre ;

Et je vous ai toujours souhaité pour époux,

Lorsqu’en satisfaisant à mes vœux les plus doux,

J’ai vu que mon hymen ajustoit vos affaires ;

Mais lorsque nous avons les destins si contraires,

Je vous chéris assez dans cette extrémité,

Pour ne vous charger point de notre adversité.

Clitandre.

Tout destin, avec vous, me peut être agréable ;

Tout destin me seroit, sans vous, insupportable.

Henriette.

L’amour, dans son transport, parle toujours ainsi.

Des retours importuns évitons le souci.

Rien n’use tant l’ardeur de ce nœud qui nous lie,

Que les fâcheux besoins des choses de la vie ;

Et l’on en vient souvent à s’accuser tous deux

De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux !

Ariste, à Henriette.

N’est-ce que le motif que nous venons d’entendre,

Qui vous fait résister à l’hymen de Clitandre ?

Henriette.

Sans cela vous verriez tout mon cœur y courir ;

Et je ne fuis sa main que pour le trop chérir.

Ariste.

Laissez-vous donc lier par des chaînes si belles.

Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles ;

Et c’est un stratagème, un surprenant secours,

Que j’ai voulu tenter pour servir vos amours,

Pour détromper ma sœur, et lui faire connoître

Ce que son philosophe à l’essai pouvoit être.

Chrysale.

Le ciel en soit loué !

Philaminte.

Le ciel en soit loué. J’en ai la joie au cœur,

Par le chagrin qu’aura ce lâche déserteur.

Voilà le châtiment de sa basse avarice,

De voir qu’avec éclat cet hymen s’accomplisse.

Chrysale, à Clitandre.

Je le savois bien, moi, que vous l’épouseriez.

Armande, à Philaminte.

Ainsi donc à leurs vœux vous me sacrifiez ?

Philaminte.

Ce ne sera point vous que je leur sacrifie ;

Et vous avez l’appui de la philosophie,

Pour voir d’un œil content couronner leur ardeur.

Bélise.

Qu’il prenne garde au moins que je suis dans son cœur.

Par un prompt désespoir souvent on se marie,

Qu’on s’en repent après tout le temps de sa vie.

Chrysale, au notaire.

Allons, monsieur, suivez l’ordre que j’ai prescrit,

Et faites le contrat ainsi que je l’ai dit.

fin des femmes savantes.

desirs: désirs

foible: faible

paroissent: paraissent

sauroit: saurait

grace: grâce

seroit: serait

ame: âme

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seroit: serait

concluroient: conclueraient

esté: été

connoitrai: connaitrai

theologie: théologie

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