Les Femmes savantes (page 6)

Molière · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Femmes savantes · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tout le savoir obscur de la pédanterie.

Trissotin.

De son bon goût, monsieur, nous voyons des effets.

Clitandre.

Où voyez-vous, monsieur, qu’elle l’ait si mauvais ?

Trissotin.

Ce que je vois, monsieur ? c’est que pour la science

Rasius et Baldus font honneur à la France ;

Et que tout leur mérite exposé fort au jour,

N’attire point les yeux et les dons de la cour.

Clitandre.

Je vois votre chagrin, et que, par modestie,

Vous ne vous mettez point, monsieur, de la partie,

Et, pour ne vous point mettre aussi dans le propos,

Que font-ils pour l’État, vos habiles héros ?

Qu’est-ce que leurs écrits lui rendent de service,

Pour accuser la cour d’une horrible injustice,

Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms

Elle manque à verser la faveur de ses dons ?

Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire !

Et des livres qu’ils font la Cour a bien affaire !

Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau,

Que pour être imprimés et reliés en veau,

Les voilà dans l’État d’importantes personnes ;

Qu’avec leur plume ils font les destins des couronnes ;

Qu’au moindre petit bruit de leurs productions,

Ils doivent voir chez eux voler les pensions ;

Que sur eux l’univers a la vue attachée ;

Que partout de leur nom la gloire est épanchée ;

Et qu’en science ils sont des prodiges fameux,

Pour savoir ce qu’ont dit les autres avant eux,

Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles,

Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles

À se bien barbouiller de grec et de latin,

Et se charger l’esprit d’un ténébreux butin

De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres.

Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres ;

Riches, pour tout mérite, en babil importun :

Inhabiles à tout, vides de sens commun,

Et pleins d’un ridicule et d’une impertinence

À décrier partout l’esprit et la science.

Philaminte.

Votre chaleur est grande ; et cet emportement

De la nature en vous marque le mouvement.

C’est le nom de rival qui dans votre âme excite !…

Scène IV

Trissotin, Philaminte, Clitandre, Armande, Julien.

Julien.

Le savant qui tantôt vous a rendu visite,

Et de qui j’ai l’honneur de me voir le valet,

Madame, vous exhorte à lire ce billet.

Philaminte.

Quelque important que soit ce qu’on veut que je lise,

Apprenez, mon ami, que c’est une sottise

De se venir jeter au travers d’un discours ;

Et qu’aux gens d’un logis il faut avoir recours,

Afin de s’introduire en valet qui sait vivre.

Julien.

Je noterai cela, madame, dans mon livre.

Philaminte, lit.

« Trissotin s’est vanté, madame, qu’il épouseroit votre fille. Je vous donne avis que sa philosophie n’en veut qu’à vos richesses, et que vous ferez bien de ne point conclure ce mariage, que vous n’ayez vu le poëme que je compose contre lui. En attendant cette peinture, où je prétends vous le dépeindre de toutes ses couleurs, je vous envoie Horace, Virgile, Térence, et Catulle, où vous verrez notés en marge tous les endroits qu’il a pillés. »

Voilà sur cet hymen que je me suis promis,

Un mérite attaqué de beaucoup d’ennemis ;

Et ce déchaînement aujourd’hui me convie

À faire une action qui confonde l’envie,

Qui lui fasse sentir que l’effort qu’elle fait,

De ce qu’elle veut rompre, aura pressé l’effet.

(À Julien)

Reportez tout cela sur l’heure à votre maître,

Et lui dites qu’afin de lui faire connoître

Quel grand état je fais de ses nobles avis,

Et comme je les crois dignes d’être suivis,

(Montrant Trissotin.)

Dès ce soir à monsieur je marierai ma fille.

Scène V.

Philaminte, Armande, Clitandre.

Philaminte, à Clitandre.

Vous, monsieur, comme ami de toute la famille,

À signer leur contrat vous pourrez assister ;

Et je vous y veux bien, de ma part, inviter.

Armande, prenez soin d’envoyer au notaire,

Et d’aller avertir votre sœur de l’affaire.

Armande.

Pour avertir ma sœur, il n’en est pas besoin ;

Et monsieur que voilà saura prendre le soin

De courir lui porter bientôt cette nouvelle,

Et disposer son cœur à vous être rebelle.

Philaminte.

Nous verrons qui sur elle aura plus de pouvoir,

Et si je la saurai réduire à son devoir.

Scène VI.

Armande, Clitandre.

Armande.

J’ai grand regret, monsieur, de voir qu’à vos visées,

Les choses ne soient pas tout à fait disposées.

Clitandre.

Je m’en vais travailler, madame, avec ardeur,

À ne vous point laisser ce grand regret au cœur.

Armande.

J’ai peur que votre effort n’ait pas trop bonne issue.

Clitandre.

Peut-être verrez-vous votre crainte déçue.

Armande.

Je le souhaite ainsi.

Clitandre.

Je le souhaite ainsi. J’en suis persuadé ;

Et que de votre appui je serai secondé.

Armande.

Oui ; je vais vous servir de toute ma puissance.

Clitandre.

Et ce service est sûr de ma reconnoissance.

Scène VII.

Chrysale, Ariste, Henriette, Clitandre.

Clitandre.

Sans votre appui, monsieur, je serai malheureux ;

Madame votre femme a rejeté mes vœux,

Et son cœur prévenu, veut Trissotin pour gendre.

Chrysale.

Mais quelle fantaisie a-t-elle donc pu prendre ?

Pourquoi diantre vouloir ce monsieur Trissotin ?

Ariste.

C’est par l’honneur qu’il a de rimer à latin,

Qu’il a sur son rival emporté l’avantage.

Clitandre.

Elle veut dès ce soir faire ce mariage.

Chrysale.

Dès ce soir ?

Clitandre.

Dès ce soir ? Dès ce soir.

Chrysale.

Dès ce soir ? Dès ce soir. Et dès ce soir je veux,

Pour la contrecarrer, vous marier tous deux.

Clitandre.

Pour dresser le contrat, elle envoie au notaire.

Chrysale.

Et je vais le quérir pour celui qu’il doit faire.

Clitandre, montrant Henriette.

Et madame doit être instruite par sa sœur,

De l’hymen où l’on veut qu’elle apprête son cœur.

Chrysale.

Et moi je lui commande, avec pleine puissance,

De préparer sa main à cette autre alliance.

Ah ! je leur ferai voir, si pour donner la loi,

Il est dans ma maison d’autre maître que moi.

(À Henriette.)

Nous allons revenir : songez à nous attendre.

Allons, suivez mes pas, mon frère, et vous, mon gendre.

Henriette, à Ariste.

Hélas ! dans cette humeur conservez-le toujours.

Ariste.

J’emploierai toute chose à servir vos amours.

Scène VIII.

Henriette, Clitandre.

Clitandre.

Quelque secours puissant qu’on promette à ma flamme,

Mon plus solide espoir, c’est votre cœur, madame.

Henriette.

Pour mon cœur, vous pouvez vous assurer de lui.

Clitandre.

Je ne puis qu’être heureux, quand j’aurai son appui.

Henriette.

Vous voyez à quels nœuds on prétend le contraindre.

Clitandre.

Tant qu’il sera pour moi, je ne vois rien à craindre.

Henriette.

Je vais tout essayer pour nos vœux les plus doux ;

Et si tous mes efforts ne me donnent à vous,

Il est une retraite où notre âme se donne,

Qui m’empêchera d’être à toute autre personne.

Clitandre.

Veuille le juste ciel me garder en ce jour,

De recevoir de vous cette preuve d’amour !

fin du quatrième acte.

desirs: désirs

foible: faible

paroissent: paraissent

sauroit: saurait

grace: grâce

seroit: serait

ame: âme

avoient: avaient

consacroit: consacrait

régnoient: régnaient

voudrois: voudrais

connoissois: connaissais

accepterois: accepterais

seroit: serait

concluroient: conclueraient

esté: été

connoitrai: connaitrai

theologie: théologie

ACTE CINQUIÈME.

Scène I.

Henriette, Trissotin.

Henriette.

C’est sur le mariage où ma mère s’apprête

Que j’ai voulu, monsieur, vous parler tête à tête ;

Et j’ai cru, dans le trouble où je vois la maison,

Que je pourrois vous faire écouter la raison.

Je sais qu’avec mes vœux vous me jugez capable

De vous porter en dot un bien considérable ;

Mais l’argent, dont on voit tant de gens faire cas,

Pour un vrai philosophe a d’indignes appas ;

Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles

Ne doit point éclater dans vos seules paroles.

Trissotin.

Aussi n’est-ce point là ce qui me charme en vous ;

Et vos brillants attraits, vos yeux perçants et doux,

Votre grace et votre air sont les biens, les richesses,

Qui vous ont attiré mes vœux et mes tendresses :

C’est de ces seuls trésors que je suis amoureux.

Henriette.

Je suis fort redevable à vos feux généreux.

Cet obligeant amour a de quoi me confondre,

Et j’ai regret, monsieur, de n’y pouvoir répondre.

Je vous estime autant qu’on sauroit estimer,

Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer.

Un cœur, vous le savez, à deux ne sauroit être ;

Et je sens que du mien Clitandre s’est fait maître.

Je sais qu’il a bien moins de mérite que vous,

Que j’ai de méchants yeux pour le choix d’un époux ;

Que par cent beaux talents vous devriez me plaire :

Je vois bien que j’ai tort, mais je n’y puis que faire ;

Et tout ce que sur moi peut le raisonnement,

C’est de me vouloir mal d’un tel aveuglement.

Trissotin.

Le don de votre main où l’on me fait prétendre,

Me livrera ce cœur que possède Clitandre ;

Et par mille doux soins, j’ai lieu de présumer

Que je pourrai trouver l’art de me faire aimer.

Henriette.

Non : à ses premiers vœux mon âme est attachée

Et ne peut de vos soins, monsieur, être touchée.

Avec vous librement j’ose ici m’expliquer,

Et mon aveu n’a rien qui vous doive choquer.

Cette amoureuse ardeur qui dans les cœurs s’excite,

N’est point, comme l’on sait, un effet du mérite :

Le caprice y prend part ; et, quand quelqu’un nous plaît,

Souvent nous avons peine à dire pourquoi c’est.

Si l’on aimoit, monsieur, par choix et par sagesse,

Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse ;

Mais on voit que l’amour se gouverne autrement.

Laissez-moi, je vous prie, à mon aveuglement,

Et ne vous servez point de cette violence

Que, pour vous, on veut faire à mon obéissance.

Quand on est honnête homme, on ne veut rien devoir

À ce que des parents ont sur nous de pouvoir :

On répugne à se faire immoler ce qu’on aime,

Et l’on veut n’obtenir un cœur que de lui-même.

Ne poussez point ma mère à vouloir, par son choix,

Exercer sur mes vœux la rigueur de ses droits.

Ôtez-moi votre amour, et portez à quelque autre

Les hommages d’un cœur aussi cher que le vôtre.

Trissotin.

Le moyen que ce cœur puisse vous contenter ?

Imposez-lui des lois qu’il puisse exécuter.

De ne vous point aimer peut-il être capable,

À moins que vous cessiez, madame, d’être aimable,

Et d’étaler aux yeux les célestes appas… ?

Henriette.

Eh ! monsieur, laissons là ce galimatias.

Vous avez tant d’Iris, de Philis, d’Amarantes,

Que partout dans vos vers vous peignez si charmantes,

Et pour qui vous jurez tant d’amoureuse ardeur…

Trissotin.

C’est mon esprit qui parle, et ce n’est pas mon cœur.

D’elles on ne me voit amoureux qu’en poète,

Mais j’aime tout de bon l’adorable Henriette.

Henriette.

Eh ! de grâce, monsieur…

Trissotin.

Eh ! de grâce, monsieur… Si c’est vous offenser,

Mon offense envers vous n’est pas prête à cesser.

Cette ardeur, jusqu’ici de vos yeux ignorée,

Vous consacre des vœux d’éternelle durée.

Rien n’en peut arrêter les aimables transports ;

Et, bien que vos beautés condamnent mes efforts,

Je ne puis refuser le secours d’une mère

Qui prétend couronner une flamme si chère ;

Et, pourvu que j’obtienne un bonheur si charmant,

Pourvu que je vous aie, il n’importe comment.

Henriette.

Mais savez-vous qu’on risque un peu plus qu’on ne pense,

À vouloir sur un cœur user de violence ;

Qu’il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net,

D’épouser une fille en dépit qu’elle en ait ;

Et qu’elle peut aller en se voyant contraindre,

À des ressentiments que le mari doit craindre ?

Trissotin.

Un tel discours n’a rien dont je sois altéré :

À tous événements le sage est préparé.

Guéri, par la raison, des foiblesses vulgaires,

Il se met au-dessus de ces sortes d’affaires,

Et n’a garde de prendre aucune ombre d’ennui

De tout ce qui n’est pas pour dépendre de lui.

Henriette.

En vérité, monsieur, je suis de vous ravie ;

Et je ne pensois pas que la philosophie

Fût si belle qu’elle est, d’instruire ainsi les gens

À porter constamment de pareils accidents.

Cette fermeté d’ame, à vous si singulière,

Mérite qu’on lui donne une illustre matière,

Est digne de trouver qui prenne avec amour

Les soins continuels de la mettre en son jour ;

Et comme, à dire vrai, je n’oserois me croire

Bien propre à lui donner tout l’éclat de sa gloire,

Je le laisse à quelque autre, et vous jure, entre nous,

Que je renonce au bien de vous voir mon époux.

Trissotin, en sortant.

Nous allons voir bientôt comment ira l’affaire ;

Et l’on a là dedans fait venir le notaire.

Scène II

Chrysale, Clitandre, Henriette, Martine.

Chrysale.

Ah ! ma fille, je suis bien aise de vous voir ;

Allons, venez-vous-en faire votre devoir,

Et soumettre vos vœux aux volontés d’un père.

Je veux, je veux apprendre à vivre à votre mère ;

Et, pour la mieux braver, voilà, malgré ses dents,

Martine que j’amène et rétablis céans.

Henriette.

Vos résolutions sont dignes de louange.

Gardez que cette humeur, mon père, ne vous change ;

Soyez ferme à vouloir ce que vous souhaitez ;

Et ne vous laissez point séduire à vos bontés.

Ne vous relâchez pas, et faites bien en sorte

D’empêcher que sur vous ma mère ne l’emporte.

Chrysale.

Comment ! Me prenez-vous ici pour un benêt ?

Henriette.

M’en préserve le ciel.

Chrysale.

M’en préserve le ciel. Suis-je un fat, s’il vous plaît ?

Henriette.

Je ne dis pas cela.

Chrysale.

Je ne dis pas cela. Me croit-on incapable

Des fermes sentiments d’un homme raisonnable ?

Henriette.

Non, mon père.

Chrysale.

Non, mon père. Est-ce donc qu’à l’âge où je me voi,

Je n’aurois pas l’esprit d’être maître chez moi ?

Henriette.

Si fait.

Chrysale.

Si fait. Et que j’aurois cette faiblesse d’ame,

De me laisser mener par le nez à ma femme ?

Henriette.

Eh ! non, mon père.

Chrysale.

Eh ! non, mon père. Ouais. Qu’est-ce donc que ceci ?

Je vous trouve plaisante à me parler ainsi.

Henriette.

Si je vous ai choqué, ce n’est pas mon envie.

Chrysale.

Ma volonté céans doit être en tout suivie.

Henriette.

Fort bien, mon père.

Chrysale.

Fort bien, mon père. Aucun, hors moi, dans la maison,

N’a droit de commander.

Henriette.

N’a droit de commander. Oui ; vous avez raison.

Chrysale.

C’est moi qui tiens le rang de chef de la famille.

Henriette.

D’accord.

Chrysale.

D’accord. C’est moi qui dois disposer de ma fille.

Henriette.

Eh ! oui.

Chrysale.

Eh ! oui. Le ciel me donne un plein pouvoir sur vous.

Henriette.

Qui vous dit le contraire ?

Chrysale.

Qui vous dit le contraire ? Et, pour prendre un époux,

Je vous ferai bien voir que c’est à votre père

Qu’il vous faut obéir, non pas à votre mère.

Henriette.

Hélas ! vous flattez là les plus doux de mes vœux ;

Veuillez être obéi, c’est tout ce que je veux.

Chrysale.

Nous verrons si ma femme à mes desirs rebelle…

Clitandre.

La voici qui conduit le notaire avec elle.

Chrysale.

Secondez-moi bien tous.

Martine.

Secondez-moi bien tous. Laissez-moi, j’aurai soin

De vous encourager, s’il en est de besoin.

Scène III.

Philaminte, Bélise, Armande, Trissotin, un notaire, Chrysale, Clitandre, Henriette, Martine.

Philaminte, au notaire.

Vous ne sauriez changer votre style sauvage,

Et nous faire un contrat qui soit en beau langage ?

le notaire.

Notre style est très bon ; et je serois un sot,

Madame, de vouloir y changer un seul mot.

Bélise.

Ah ! quelle barbarie au milieu de la France !

Mais au moins en faveur, monsieur, de la science,

Veuillez, au lieu d’écus, de livres, et de francs,

Nous exprimer la dot en mines et talents ;

Et dater par les mots d’ides et de calendes.

le notaire.

Moi ? Si j’allois, madame, accorder vos demandes,

Je me ferois siffler de tous mes compagnons.

Philaminte.

De cette barbarie en vain nous nous plaignons.

Allons, monsieur, prenez la table pour écrire.

(Apercevant Martine.)

Ah ! ah ! cette impudente ose encor se produire ?

Pourquoi donc, s’il vous plaît, la ramener chez moi ?

Chrysale.

Tantôt avec loisir on vous dira pourquoi.

Nous avons maintenant autre chose à conclure.

le notaire.

Procédons au contrat. Où donc est la future ?

Philaminte.

Celle que je marie est la cadette.

le notaire.

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