Les Fourberies de Scapin (page 2)

Molière · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Fourberies de Scapin · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Sylvestre, à part.

L’habile fourbe que voilà !

Scapin.

Eussiez-vous voulu qu’il se fût laissé tuer ? Il vaut mieux encore être marié qu’être mort.

Argante.

On ne m’a pas dit que l’affaire se soit ainsi passée.

Scapin

Demandez-lui plutôt : Il ne vous dira pas le contraire.

Argante

C’est par force qu’il a été marié ?

Sylvestre.

Oui, Monsieur.

Scapin.

Voudrois-je vous mentir ?

Argante.

Il devait donc aller tout aussitôt protester de violence chez un notaire.

Scapin.

C’est ce qu’il n’a pas voulu faire.

Argante.

Cela m’aurait donné plus de facilité à rompre ce mariage.

Scapin.

Rompre ce mariage ?

Argante.

Oui.

Scapin.

Vous ne le romprez point.

Argante.

Je ne le romprai point ?

Scapin.

Non.

Argante.

Quoi ! je n’aurai pas pour moi les droits de père, et la raison de la violence qu’on a faite à mon fils ?

Scapin.

C’est une chose dont il ne demeurera pas d’accord.

Argante.

Il n’en demeurera pas d’accord ?

Scapin.

Non.

Argante.

Mon fils ?

Scapin.

Votre fils. Voulez-vous qu’il confesse qu’il ait été capable de crainte, et que ce soit par force qu’on lui ait fait faire les choses ? Il n’a garde d’aller avouer cela ; ce seroit se faire tort, et se montrer indigne d’un père comme vous.

Argante.

Je me moque de cela.

Scapin.

Il faut, pour son honneur et pour le vôtre, qu’il dise dans le monde que c’est de bon gré qu’il l’a épousée.

Argante.

Et je veux moi, pour mon honneur et pour le sien, qu’il dise le contraire.

Scapin.

Non, je suis sûr qu’il ne le fera pas.

Argante.

Je l’y forcerai bien.

Scapin.

Il ne le fera pas, vous dis-je.

Argante.

Il le fera, ou je le déshériterai.

Scapin.

Vous ?

Argante.

Moi.

Scapin.

Bon !

Argante.

Comment, bon ?

Scapin.

Vous ne le déshériterez point.

Argante.

Je ne le déshériterai point ?

Scapin.

Non.

Argante.

Non ?

Scapin.

Non.

Argante.

Ouais ! Voici qui est plaisant ! Je ne déshériterai pas mon fils.

Scapin.

Non, vous dis-je.

Argante.

Qui m’en empêchera ?

Scapin.

Vous-même.

Argante.

Moi ?

Scapin.

Oui. Vous n’aurez pas ce cœur-là.

Argante.

Je l’aurai.

Scapin.

Vous vous moquez.

Argante.

Je ne me moque point.

Scapin.

La tendresse paternelle fera son office.

Argante.

Elle ne fera rien.

Scapin.

Oui, oui.

Argante.

Je vous dis que cela sera.

Scapin.

Bagatelles.

Argante.

Il ne faut point dire, Bagatelles.

Scapin.

Mon Dieu ! je vous connois, vous êtes bon naturellement.

Argante.

Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux. Finissons ce discours qui m’échauffe la bile. (À Sylvestre.) Va-t’en, pendard ; va-t’en me chercher mon fripon, tandis que j’irai rejoindre le seigneur Géronte, pour lui conter ma disgrâce.

Scapin.

Monsieur, si je vous puis être utile en quelque chose, vous n’avez qu’à me commander.

Argante.

Je vous remercie. (À part) Ah ! pourquoi faut-il qu’il soit fils unique ! et que n’ai-je à cette heure la fille que le ciel m’a ôtée, pour la faire mon héritière !

Scène VII.

SCAPIN, SYLVESTRE.

Sylvestre.

J’avoue que tu es un grand homme, et voilà l’affaire en bon train ; mais l’argent, d’autre part, nous presse pour notre subsistance, et nous avons de tous côtés des gens qui aboient après nous.

Scapin.

Laisse-moi faire, la machine est trouvée. Je cherche seulement dans ma tête un homme qui nous soit affidé, pour jouer un personnage dont j’ai besoin. Attends. Tiens-toi un peu. Enfonce ton bonnet en méchant garçon. Campe-toi sur un pied. Mets la main au côté. Fais les yeux furibonds. Marche un peu en roi de théâtre. Voilà qui est bien. Suis-moi. J’ai des secrets pour déguiser ton visage et ta voix.

Sylvestre.

Je te conjure, au moins, de ne m’aller point brouiller avec la justice.

Scapin.

Va, va, nous partagerons les périls en frères ; et trois ans de galère de plus ou de moins, ne sont pas pour arrêter un noble cœur.

Fin du premier acte.

ACTE SECOND.

Scène I.

GÉRONTE, ARGANTE.

Géronte.

Oui, sans doute, par le temps qu’il fait, nous aurons ici nos gens aujourd’hui ; et un matelot qui vient de Tarente m’a assuré qu’il avoit vu mon homme qui étoit près de s’embarquer. Mais l’arrivée de ma fille trouvera les choses mal disposées à ce que nous nous proposions ; et ce que vous venez de m’apprendre de votre fils rompt étrangement les mesures que nous avions prises ensemble.

Argante.

Ne vous mettez pas en peine ; je vous réponds de renverser tout cet obstacle, et j’y vais travailler de ce pas.

Géronte.

Ma foi, seigneur Argante, voulez-vous que je vous dise ? l’éducation des enfants est une chose à quoi il faut s’attacher fortement.

Argante.

Sans doute. À quel propos cela ?

Géronte.

À propos de ce que les mauvais déportements des jeunes gens viennent le plus souvent de la mauvaise éducation que leurs pères leur donnent.

Argante.

Cela arrive parfois. Mais que voulez-vous dire par là ?

Géronte.

Ce que je veux dire par là ?

Argante.

Oui.

Géronte.

Que si vous aviez en brave père, bien morigéné votre fils, il ne vous auroit pas joué le tour qu’il vous a fait.

Argante.

Fort bien. De sorte donc que vous avez bien mieux morigéné le vôtre ?

Géronte.

Sans doute, et je serais bien fâché qu’il m’eût rien fait approchant de cela.

Argante.

Et si ce fils, que vous avez, en brave père, si bien morigéné, avait fait pis encore que le mien ? Hé ?

Géronte.

Comment ?

Argante.

Comment ?

Géronte.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Argante.

Cela veut dire, Seigneur Géronte, qu’il ne faut pas être si prompt à condamner la conduite des autres ; et que ceux qui veulent gloser doivent bien regarder chez eux s’il n’y a rien qui cloche.

Géronte.

Je n’entends point cette énigme.

Argante.

On vous l’expliquera.

Géronte.

Est-ce que vous auriez ouï dire quelque chose de mon fils ?

Argante.

Cela se peut faire.

Géronte.

Et quoi encore ?

Argante.

Votre Scapin, dans mon dépit, ne m’a dit la chose qu’en gros, et vous pourrez de lui, ou de quelque autre, être instruit du détail. Pour moi, je vais vite consulter un avocat, et aviser des biais que j’ai à prendre. Jusqu’au revoir.

Scène II.

GÉRONTE, seul.

Géronte.

Que pourrait-ce être que cette affaire-ci ? Pis encore que le sien ? Pour moi, je ne vois pas ce que l’on peut faire de pis ; et je trouve que se marier sans le consentement de son père est une action qui passe tout ce qu’on peut s’imaginer.

Scène III.

GÉRONTE, LÉANDRE.

Géronte.

Ah ! vous voilà.

Léandre, en courant à lui pour l’embrasser.

Ah ! mon père, que j’ai de joie de vous voir de retour !

Géronte, refusant de l’embrasser.

Doucement. Parlons un peu d’affaire.

Léandre.

Souffrez que je vous embrasse, et que…

Géronte, le repoussant encore.

Doucement, vous dis-je.

Léandre.

Quoi : vous me refusez, mon père, de vous exprimer mon transport par mes embrassements ?

Géronte.

Oui, nous avons quelque chose à démêler ensemble.

Léandre.

Et quoi ?

Géronte.

Tenez-vous, que je vous voie en face.

Léandre.

Comment ?

Géronte.

Regardez-moi entre deux yeux.

Léandre.

Hé bien !

Géronte.

Qu’est-ce donc qui s’est passé ici ?

Léandre.

Ce qui s’est passé ?

Géronte.

Oui. Qu’avez-vous fait pendant mon absence ?

Léandre.

Que voulez-vous, mon père, que j’aie fait ?

Géronte.

Ce n’est pas moi qui veux que vous ayez fait, mais qui demande ce que c’est que vous avez fait.

Léandre.

Moi ? Je n’ai fait aucune chose dont vous ayez lieu de vous plaindre.

Géronte.

Aucune chose ?

Léandre.

Non.

Géronte.

Vous êtes bien résolu !

Léandre.

C’est que je suis sûr de mon innocence.

Géronte.

Scapin pourtant a dit de vos nouvelles.

Léandre.

Scapin ?

Géronte.

Ah ! ah ! ce mot vous fait rougir.

Léandre.

Il vous a dit quelque chose de moi ?

Géronte.

Ce lieu n’est pas tout à fait propre à vider cette affaire, et nous allons l’examiner ailleurs. Qu’on se rende au logis ; j’y vais revenir tout à l’heure. Ah ! traître, s’il faut que tu me déshonores, je te renonce pour mon fils, et tu peux bien, pour jamais, te résoudre à fuir de ma présence.

Scène IV.

LÉANDRE, seul.

Me trahir de cette manière ! Un coquin qui doit, par cent raisons, être le premier à cacher les choses que je lui confie, est le premier à les aller découvrir à mon père. Ah ! je jure le ciel que cette trahison ne demeurera pas impunie.

Scène V.

OCTAVE, LÉANDRE, SCAPIN.

Octave.

Mon cher Scapin, que ne dois-je point à tes soins ! Que tu es un homme admirable ! et que le ciel m’est favorable de t’envoyer à mon secours !

Léandre.

Ah ! ah ! vous voilà ! Je suis ravi de vous trouver, monsieur le coquin.

Scapin.

Monsieur, votre serviteur. C’est trop d’honneur que vous me faites.

Léandre, en mettant l’épée à la main.

Vous faites le méchant plaisant… Ah ! je vous apprendrai…

Scapin, se mettant à genoux.

Monsieur !

Octave, se mettant entre deux pour empêcher Léandre de frapper Scapin.

Ah ! Léandre.

Léandre.

Non, Octave, ne me retenez point, je vous prie.

Scapin, à Léandre

Hé ! Monsieur !

Octave, retenant Léandre.

De grâce !

Léandre, voulant frapper Scapin.

Laissez-moi contenter mon ressentiment.

Octave.

Au nom de l’amitié, Léandre, ne le maltraitez point.

Scapin.

Monsieur, que vous ai-je fait ?

Léandre, voulant frapper Scapin.

Ce que tu m’as fait, traître !

Octave, retenant encore Léandre.

Hé ! doucement.

Léandre.

Non, Octave, je veux qu’il me confesse lui-même, tout à l’heure, la perfidie qu’il m’a faite. Oui, coquin, je sais le trait que tu m’as joué ; on vient de me l’apprendre, et tu ne croyais pas peut-être que l’on me dût révéler ce secret ; mais je veux en avoir la confession de ta propre bouche, ou je vais te passer cette épée au travers du corps.

Scapin.

Ah ! Monsieur, auriez-vous bien ce cœur-là ?

Léandre.

Parle donc.

Scapin.

Je vous ai fait quelque chose, Monsieur ?

Léandre.

Oui, coquin, et ta conscience ne te dit que trop ce que c’est.

Scapin.

Je vous assure que je l’ignore.

Léandre, s’avançant pour frapper Scapin.

Tu l’ignores !

Octave, retenant Léandre.

Léandre !

Scapin.

Hé bien ! Monsieur, puisque vous le voulez, je vous confesse que j’ai bu avec mes amis ce petit quartaut de vin d’Espagne dont on vous fit présent il y a quelques jours, et que c’est moi qui fis une fente au tonneau, et répandis de l’eau autour, pour faire croire que le vin s’était échappé.

Léandre.

C’est toi, pendard, qui m’as bu mon vin d’Espagne, et qui as été cause que j’ai tant querellé la servante, croyant que c’était elle qui m’avait fait le tour ?

Scapin.

Oui, Monsieur ; je vous en demande pardon.

Léandre.

Je suis bien aise d’apprendre cela. Mais ce n’est pas l’affaire dont il est question maintenant.

Scapin.

Ce n’est pas cela, Monsieur ?

Léandre.

Non : c’est une autre affaire qui me touche bien plus, et je veux que tu me la dises.

Scapin.

Monsieur, je ne me souviens pas d’avoir fait autre chose.

Léandre, voulant frapper Scapin.

Tu ne veux pas parler ?

Scapin.

Hé !

Octave

Tout doux !

Scapin.

Oui, Monsieur ; il est vrai qu’il y a trois semaines que vous m’envoyâtes porter, le soir, une petite montre à la jeune Égyptienne que vous aimez. Je revins au logis mes habits tout couverts de boue, et le visage plein de sang, et vous dis que j’avais trouvé des voleurs qui m’avoient bien battu, et m’avoient dérobé la montre. C’étoit moi, Monsieur, qui l’avois retenue.

Léandre.

C’est toi qui as retenu ma montre ?

Scapin.

Oui, Monsieur, afin de voir quelle heure il est.

Léandre.

Ah ! ah ! j’apprends ici de jolies choses, et j’ai un serviteur fort fidèle, vraiment ! Mais ce n’est pas encore cela que je demande.

Scapin.

Ce n’est pas cela ?

Léandre.

Non, infâme ; c’est autre chose encore que je veux que tu me confesses.

Scapin, à part

Peste !

Léandre.

Parle vite, j’ai hâte.

Scapin.

Monsieur, voilà tout ce que j’ai fait.

Léandre, voulant frapper Scapin.

Voilà tout ?

Octave

Hé !

Scapin.

Hé bien ! oui, monsieur. Vous vous souvenez de ce loup-garou, il y a six mois, qui vous donna tant de coups de bâton la nuit, et vous pensa faire rompre le cou dans une cave où vous tombâtes en fuyant.

Léandre.

Hé bien !

Scapin.

C’étoit moi, Monsieur, qui faisois le loup-garou.

Léandre.

C’étoit toi, traître, qui faisois le loup-garou ?

Scapin.

Oui, monsieur ; seulement pour vous faire peur, et vous ôter l’envie de nous faire courir toutes les nuits comme vous aviez de coutume.

Léandre.

Je saurai me souvenir, en temps et lieu, de tout ce que je viens d’apprendre. Mais je veux venir au fait, et que tu me confesses ce que tu as dit à mon père.

Scapin.

À votre père ?

Léandre.

Oui, fripon, à mon père.

Scapin.

Je ne l’ai pas seulement vu depuis son retour.

Léandre.

Tu ne l’as pas vu ?

Scapin.

Non, Monsieur.

Léandre.

Assurément ?

Scapin.

Assurément. C’est une chose que je vais vous faire dire par lui-même.

Léandre.

C’est de sa bouche que je le tiens pourtant.

Scapin.

Avec votre permission, il n’a pas dit la vérité.

Scène VI.

LÉANDRE, OCTAVE, CARLE, SCAPIN.

Carle.

Monsieur, je vous apporte une nouvelle qui est fâcheuse pour votre amour.

Léandre.

Comment ?

Carle.

Vos Égyptiens sont sur le point de vous enlever Zerbinette ; et elle-même, les larmes aux yeux, m’a chargé de venir promptement vous dire que, si dans deux heures vous ne songez à leur porter l’argent qu’ils vous ont demandé pour elle, vous l’allez perdre pour jamais.

Léandre.

Dans deux heures ?

Carle.

Dans deux heures.

Scène VII.

LÉANDRE, OCTAVE, SCAPIN.

Léandre.

Ah ! mon pauvre Scapin, j’implore ton secours.

Scapin

Ah ! mon pauvre Scapin. Je suis mon pauvre Scapin à cette heure qu’on a besoin de moi.

Léandre.

Va, je te pardonne tout ce que tu viens de me dire, et pis encore, si tu me l’as fait.

Scapin.

Non, non ; ne me pardonnez rien ; passez-moi votre épée au travers du corps. Je serai ravi que vous me tuiez.

Léandre.

Non. Je te conjure plutôt de me donner la vie, en servant mon amour.

Scapin.

Point, point ; vous ferez mieux de me tuer.

Léandre.

Tu m’es trop précieux ; et je te prie de vouloir employer pour moi ce génie admirable qui vient à bout de toute chose.

Scapin.

Non. Tuez-moi, vous dis-je.

Léandre.

Ah ! de grâce, ne songe plus à tout cela, et pense à me donner le secours que je te demande.

Octave.

Scapin, il faut faire quelque chose pour lui.

Scapin.

Le moyen, après une avanie de la sorte ?

Léandre.

Je te conjure d’oublier mon emportement et de me prêter ton adresse.

Octave.

Je joins mes prières aux siennes.

Scapin.

J’ai cette insulte-là sur le cœur.

Octave.

Il faut quitter ton ressentiment.

Léandre.

Voudrois-tu m’abandonner, Scapin, dans la cruelle extrémité où se voit mon amour ?

Scapin.

Me venir faire à l’improviste un affront comme celui-là !

Léandre.

J’ai tort, je le confesse.

Scapin.

Me traiter de coquin, de fripon, de pendard, d’infâme !

Léandre.

J’en ai tous les regrets du monde.

Scapin.

Me vouloir passer son épée au travers du corps !

Léandre.

Je t’en demande pardon de tout mon cœur ; et s’il ne tient qu’à me jeter à tes genoux, tu m’y vois, Scapin, pour te conjurer encore une fois de ne me point abandonner.

Octave.

Ah ! ma foi, Scapin, il se faut rendre à cela.

Scapin.

Levez-vous. Une autre fois, ne soyez point si prompt.

Léandre.

Me promets-tu de travailler pour moi ?

Scapin.

On y songera.

Léandre.

Mais tu sais que le temps presse.

Scapin.

Ne vous mettez pas en peine. Combien est-ce qu’il vous faut ?

Léandre.

Cinq cents écus.

Scapin.

Et à vous ?

Octave.

Deux cents pistoles.

Scapin.

Je veux tirer cet argent de vos pères. (À Octave.) Pour ce qui est du vôtre, la machine est déjà toute trouvée. (À Léandre.) Et quant au vôtre, bien qu’avare au dernier degré, il y faudra moins de façon encore ; car vous savez que, pour l’esprit, il n’en a pas, grâces à Dieu, grande provision ; et je le livre pour une espèce d’homme à qui l’on fera toujours croire tout ce que l’on voudra. Cela ne vous offense point ; il ne tombe entre lui et vous aucun soupçon de ressemblance ; et vous savez assez l’opinion de tout le monde, qui veut qu’il ne soit votre père que pour la forme.

Léandre.

Tout beau, Scapin !

Scapin.

Bon, bon, on fait bien scrupule de cela ! Vous moquez-vous ? Mais j’aperçois venir le père d’Octave. Commençons par lui, puisqu’il se présente. Allez-vous-en tous deux. (À Octave.) Et vous, avertissez votre Sylvestre de venir vite jouer son rôle.

Scène VII.

ARGANTE, SCAPIN.

Scapin, à part.

Le voilà qui rumine.

Argante, se croyant seul.

Avoir si peu de conduite et de considération ! s’aller jeter dans un engagement comme celui-là ! Ah ! ah ! jeunesse impertinente !

Scapin.

Monsieur, votre serviteur.

Argante.

Bonjour, Scapin.

Scapin.

Vous rêvez à l’affaire de votre fils ?

Argante.

Je t’avoue que cela me donne un furieux chagrin.

Scapin.

Monsieur, la vie est mêlée de traverses ; il est bon de s’y tenir sans cesse préparé, et j’ai ouï dire, il y a longtemps, une parole d’un ancien que j’ai toujours retenue.

Argante.

Quoi ?

Scapin.

Que, pour peu qu’un père de famille ait été absent de chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fâcheux accidents que son retour peut rencontrer, se figurer sa maison brûlée, son argent dérobé, sa femme morte, son fils estropié, sa fille subornée ; et ce qu’il trouve qui ne lui est point arrivé, l’imputer à bonne fortune. Pour moi, j’ai pratiqué toujours cette leçon dans ma petite philosophie ; et je ne suis jamais revenu au logis, que je ne me sois tenu prêt à la colère de mes maîtres, aux réprimandes, aux injures, aux coups de pied au cul, aux bastonnades, aux étrivières ; et ce qui a manqué à m’arriver, j’en ai rendu grâce à mon bon destin.

Argante.

Voilà qui est bien. Mais ce mariage impertinent qui trouble celui que nous voulons faire est une chose que je ne puis souffrir, et je viens de consulter des avocats pour le faire casser.

Scapin.

Ma foi, monsieur, si vous m’en croyez, vous tâcherez, par quelque autre voie, d’accommoder l’affaire. Vous savez ce que c’est que les procès en ce pays-ci, et vous allez vous enfoncer dans d’étranges épines.

Argante.

Tu as raison, je le vois bien. Mais quelle autre voie ?

Scapin.

Je pense que j’en ai trouvé une. La compassion que m’a donnée tantôt votre chagrin m’a obligé à chercher dans ma tête quelque moyen pour vous tirer d’inquiétude ; car je ne saurois voir d’honnêtes pères chagrinés par leurs enfants, que cela ne m’émeuve ; et, de tout temps, je me suis senti pour votre personne une inclination particulière.

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