Les Fourberies de Scapin (page 3)
Argante.
Je te suis obligé.
Scapin.
J’ai donc été trouver le frère de cette fille qui a été épousée. C’est un de ces braves de profession, de ces gens qui sont tous coups d’épée, qui ne parlent que d’échiner, et ne font non plus de conscience de tuer un homme que d’avaler un verre de vin. Je l’ai mis sur ce mariage, lui ai fait voir quelle facilité offroit la raison de la violence pour le faire casser, vos prérogatives du nom de père, et l’appui que vous donneroit auprès de la justice, et votre droit, et votre argent, et vos amis. Enfin je l’ai tant tourné de tous les côtés, qu’il a prêté l’oreille aux propositions que je lui ai faites d’ajuster l’affaire pour quelque somme ; et il donnera son consentement à rompre le mariage, pourvu que vous lui donniez de l’argent.
Argante.
Et qu’a-t-il demandé ?
Scapin.
Oh ! d’abord, des choses par-dessus les maisons.
Argante.
Et quoi ?
Scapin.
Des choses extravagantes.
Argante.
Mais encore ?
Scapin.
Il ne parlait pas moins que de cinq ou six cents pistoles.
Argante.
Cinq ou six cents fièvres quartaines qui le puissent serrer ! Se moque-t-il des gens ?
Scapin.
C’est ce que je lui ai dit. J’ai rejeté bien loin de pareilles propositions, et je lui ai bien fait entendre que vous n’étiez point une dupe, pour vous demander des cinq ou six cents pistoles. Enfin, après plusieurs discours, voici où s’est réduit le résultat de notre conférence. Nous voilà au temps, m’a-t-il dit, que je dois partir pour l’armée ; je suis après à m’équiper, et le besoin que j’ai de quelque argent, me fait consentir, malgré moi, à ce qu’on me propose. Il me faut un cheval de service, et je n’en saurois avoir un qui soit tant soit peu raisonnable, à moins de soixante pistoles.
Argante.
Hé bien ! pour soixante pistoles, je les donne.
Scapin.
Il faudra le harnais, et les pistolets ; et cela ira bien à vingt pistoles encore.
Argante.
Vingt pistoles, et soixante, ce seroit quatre-vingts.
Scapin.
Justement.
Argante.
C’est beaucoup ; mais, soit ; je consens à cela.
Scapin.
Il me faut aussi un cheval pour monter mon valet, qui coûtera bien trente pistoles.
Argante.
Comment diantre ! Qu’il se promène, il n’aura rien du tout.
Scapin.
Monsieur !
Argante.
Non, c’est un impertinent.
Scapin.
Voulez-vous que son valet aille à pied ?
Argante.
Qu’il aille comme il lui plaira, et le maître aussi.
Scapin.
Mon Dieu, monsieur, ne vous arrêtez point à peu de chose. N’allez point plaider, je vous prie ; et donnez tout pour vous sauver des mains de la justice.
Argante.
Hé bien ! soit ; je me résous à donner encore ces trente pistoles.
Scapin.
Il me faut encore, a-t-il dit, un mulet pour porter…
Argante.
Oh ! qu’il aille au diable avec son mulet ! C’en est trop ; et nous irons devant les juges.
Scapin.
De grâce, Monsieur !
Argante.
Non, je n’en ferai rien.
Scapin.
Monsieur, un petit mulet.
Argante.
Je ne lui donnerais pas seulement un âne.
Scapin.
Considérez…
Argante.
Non, j’aime mieux plaider.
Scapin.
Eh ! Monsieur, de quoi parlez-vous là, et à quoi vous résolvez-vous ? Jetez les yeux sur les détours de la justice. Voyez combien d’appels et de degrés de juridiction, combien de procédures embarrassantes ; combien d’animaux ravissants, par les griffes desquels il vous faudra passer : sergents, procureurs, avocats, greffiers, substituts, rapporteurs, juges, et leurs clercs. Il n’y a pas un de tous ces gens-là qui, pour la moindre chose, ne soit capable de donner un soufflet au meilleur droit du monde. Un sergent baillera de faux exploits, sur quoi vous serez condamné sans que vous le sachiez. Votre procureur s’entendra avec votre partie, et vous vendra à beaux deniers comptants. Votre avocat, gagné de même, ne se trouvera point lorsqu’on plaidera votre cause, ou dira des raisons qui ne feront que battre la campagne, et n’iront point au fait. Le greffier délivrera par contumace des sentences et arrêts contre vous. Le clerc du rapporteur soustraira des pièces, ou le rapporteur même ne dira pas ce qu’il a vu ; et quand, par les plus grandes précautions du monde, vous aurez paré tout cela, vous serez ébahi que vos juges auront été sollicités contre vous, ou par des gens dévots, ou par des femmes qu’ils aimeront. Eh ! monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet enfer-là. C’est être damné dès ce monde que d’avoir à plaider ; et la seule pensée d’un procès serait capable de me faire fuir jusqu’aux Indes.
Argante.
À combien est-ce qu’il fait monter le mulet ?
Scapin.
Monsieur, pour le mulet, pour son cheval, et celui de son homme, pour le harnois et les pistolets, et pour payer quelque petite chose qu’il doit à son hôtesse, il demande en tout deux cents pistoles.
Argante.
Deux cents pistoles ?
Scapin.
Oui.
Argante, se promenant en colère.
Allons, allons ; nous plaiderons.
Scapin.
Faites réflexion.
Argante.
Je plaiderai.
Scapin.
Ne vous allez pas jeter…
Argante.
Je veux plaider.
Scapin.
Mais pour plaider, il vous faudra de l’argent. Il vous en faudra pour l’exploit ; il vous en faudra pour le contrôle ; il vous en faudra pour la procuration, pour la présentation, les conseils, productions, et journées du procureur. Il vous en faudra pour les consultations et plaidoiries des avocats, pour le droit de retirer le sac, et pour les grosses d’écritures. Il vous en faudra pour le rapport des substituts, pour les épices de conclusion, pour l’enregistrement du greffier, façon d’appointements, sentences et arrêts, contrôles, signatures, et expéditions de leurs clercs, sans parler de tous les présents qu’il vous faudra faire. Donnez cet argent-là à cet homme-ci, vous voilà hors d’affaire.
Argante.
Comment, deux cents pistoles !
Scapin.
Oui, vous y gagnerez. J’ai fait un petit calcul en moi-même, de tous les frais de la justice ; et j’ai trouvé qu’en donnant deux cents pistoles à votre homme, vous en aurez de reste, pour le moins, cent cinquante, sans compter les soins, les pas et les chagrins que vous épargnerez. Quand il n’y auroit à essuyer que les sottises que disent devant tout le monde de méchants plaisants d’avocats, j’aimerais mieux donner trois cents pistoles, que de plaider.
Argante.
Je me moque de cela, et je défie les avocats de rien dire de moi.
Scapin.
Vous ferez ce qu’il vous plaira, mais si j’étois que de vous, je fuirois les procès.
Argante.
Je ne donnerai point deux cents pistoles.
Scapin.
Voici l’homme dont il s’agit.
Scène IX.
ARGANTE, SCAPIN, SYLVESTRE, déguisé en spadassin.
Sylvestre.
Scapin, faites-moi connoître un peu cet Argante qui est père d’Octave.
Scapin.
Pourquoi, Monsieur ?
Sylvestre.
Je viens d’apprendre qu’il veut me mettre en procès, et faire rompre par justice le mariage de ma sœur.
Scapin.
Je ne sais pas s’il a cette pensée ; mais il ne veut point consentir aux deux cents pistoles que vous voulez ; et il dit que c’est trop.
Sylvestre.
Par la mort ! par la tête ! par le ventre ! si je le trouve, je le veux échiner, dussé-je être roué tout vif.
(Argante, pour n’être point vu, se tient en tremblant derrière Scapin.)
Scapin.
Monsieur, ce père d’Octave a du cœur, et peut-être ne vous craindra-t-il point.
Sylvestre.
Lui, lui ? Par le sang ! par la tête ! s’il était là, je lui donnerais tout à l’heure de l’épée dans le ventre. (Apercevant Argante.) Qui est cet homme-là ?
Scapin.
Ce n’est pas lui, monsieur ; ce n’est pas lui.
Sylvestre.
N’est-ce point quelqu’un de ses amis ?
Scapin.
Non, monsieur ; au contraire, c’est son ennemi capital.
Sylvestre.
Son ennemi capital ?
Scapin.
Oui.
Sylvestre.
Ah ! parbleu, j’en suis ravi. (À Argante.) Vous êtes ennemi, Monsieur, de ce faquin d’Argante ? Hé ?
Scapin.
Oui, oui ; je vous en réponds.
Sylvestre, secouant rudement la main d’Argante.
Touchez là, touchez. Je vous donne ma parole, et vous jure sur mon honneur, par l’épée que je porte, par tous les serments que je saurois faire, qu’avant la fin du jour je vous déferai de ce maraud fieffé, de ce faquin d’Argante. Reposez-vous sur moi.
Scapin.
Monsieur, les violences en ce pays-ci ne sont guère souffertes.
Sylvestre.
Je me moque de tout, et je n’ai rien à perdre.
Scapin.
Il se tiendra sur ses gardes assurément ; et il a des parents, des amis et des domestiques, dont il se fera un secours contre votre ressentiment.
Sylvestre.
C’est ce que je demande, morbleu ! c’est ce que je demande. (Mettant l’épée à la main.) Ah, tête ! ah, ventre ! Que ne le trouvé-je à cette heure avec tout son secours ! Que ne paroît-il à mes yeux au milieu de trente personnes ! Que ne les vois-je fondre sur moi les armes à la main ! Comment ! marauds, vous avez la hardiesse de vous attaquer à moi ! Allons, morbleu, tue ! (Poussant de tous les côtés, comme s’il avoit plusieurs personnes à combattre.) Point de quartier. Donnons. Ferme. Poussons. Bon pied, bon œil. Ah ! coquins ! ah ! canaille ! vous en voulez par là ! je vous en ferai tâter votre soûl. Soutenez, marauds ; soutenez. Allons. À cette botte. À cette autre. (Se tournant du côté d’Argante et de Scapin.) À celle-ci. À celle-là. Comment, vous reculez ! Pied ferme, morbleu ; pied ferme !
Scapin.
Hé, hé, hé ! Monsieur, nous n’en sommes pas.
Sylvestre.
Voilà qui vous apprendra à vous oser jouer à moi.
Scène X.
ARGANTE, SCAPIN.
Scapin.
Hé bien ! vous voyez combien de personnes tuées pour deux cents pistoles. Or sus, je vous souhaite une bonne fortune.
Argante, tout tremblant.
Scapin.
Scapin.
Plaît-il ?
Argante.
Je me résous à donner les deux cents pistoles.
Scapin.
J’en suis ravi, pour l’amour de vous.
Argante.
Allons le trouver ; je les ai sur moi.
Scapin.
Vous n’avez qu’à me les donner. Il ne faut pas pour votre honneur, que vous paroissiez là, après avoir passé ici pour autre que ce que vous êtes ; et, de plus, je craindrois qu’en vous faisant connoître, il n’allât s’aviser de vous demander davantage.
Argante.
Oui ; mais j’aurois été bien aise de voir comme je donne mon argent.
Scapin.
Est-ce que vous vous défiez de moi ?
Argante.
Non pas ; mais…
Scapin.
Parbleu ! monsieur, je suis un fourbe, ou je suis honnête homme ; c’est l’un des deux. Est-ce que je voudrois vous tromper, et que, dans tout ceci, j’ai d’autre intérêt que le vôtre et celui de mon maître, à qui vous voulez vous allier ? Si je vous suis suspect, je ne me mêle plus de rien, et vous n’avez qu’à chercher, dès cette heure qui accommodera vos affaires.
Argante.
Tiens donc.
Scapin.
Non, Monsieur, ne me confiez point votre argent. Je serai bien aise que vous vous serviez de quelque autre.
Argante.
Mon Dieu ! tiens.
Scapin.
Non, vous dis-je, ne vous fiez point à moi. Que sait-on si je ne veux point vous attraper votre argent ?
Argante.
Tiens, te dis-je ; ne me fais point contester davantage. Mais songe à bien prendre tes sûretés avec lui.
Scapin.
Laissez-moi faire ; il n’a pas affaire à un sot.
Argante.
Je vais t’attendre chez moi.
Scapin.
Je ne manquerai pas d’y aller. (Seul.) Et un. Je n’ai qu’à chercher l’autre. Ah ! ma foi, le voici. Il semble que le ciel, l’un après l’autre, les amène dans mes filets.
Scène XI.
GÉRONTE, SCAPIN.
Scapin, faisant semblant de ne point voir Géronte.
Ô ciel ! ô disgrâce imprévue ! ô misérable père ! Pauvre Géronte, que feras-tu ?
Géronte, à part.
Que dit-il là de moi, avec ce visage affligé ?
Scapin.
N’y a-t-il personne qui puisse me dire où est le seigneur Géronte ?
Géronte.
Qu’y a-t-il, Scapin ?
Scapin, courant sur le théâtre sans vouloir entendre ni voir Géronte.
Où pourrai-je le rencontrer, pour lui dire cette infortune ?
Géronte, arrêtant Scapin.
Qu’est-ce que c’est donc ?
Scapin.
En vain je cours de tous côtés pour le pouvoir trouver.
Géronte.
Me voici.
Scapin.
Il faut qu’il soit caché en quelque endroit qu’on ne puisse point deviner.
Géronte.
Holà ! es-tu aveugle, que tu ne me vois pas ?
Scapin.
Ah ! monsieur, il n’y a pas moyen de vous rencontrer.
Géronte.
Il y a une heure que je suis devant toi. Qu’est-ce que c’est donc qu’il y a ?
Scapin.
Monsieur…
Géronte.
Quoi ?
Scapin.
Monsieur votre fils…
Géronte.
Hé bien ! mon fils…
Scapin.
Est tombé dans une disgrâce la plus étrange du monde.
Géronte.
Et quelle ?
Scapin.
Je l’ai trouvé tantôt tout triste, de je ne sais quoi que vous lui avez dit, où vous m’avez mêlé assez mal à propos ; et cherchant à divertir cette tristesse, nous nous sommes allés promener sur le port. Là, entre autres plusieurs choses, nous avons arrêté nos yeux sur une galère turque assez bien équipée. Un jeune Turc de bonne mine nous a invités d’y entrer, et nous a présenté la main. Nous y avons passé. Il nous a fait mille civilités, nous a donné la collation, où nous avons mangé des fruits les plus excellents qui se puissent voir, et bu du vin que nous avons trouvé le meilleur du monde.
Géronte.
Qu’y a-t-il de si affligeant en tout cela ?
Scapin.
Attendez, monsieur, nous y voici. Pendant que nous mangions, il a fait mettre la galère en mer, et, se voyant éloigné du port, il m’a fait mettre dans un esquif, et m’envoie vous dire que si vous ne lui envoyez par moi, tout à l’heure, cinq cents écus, il va vous emmener votre fils en Alger.
Géronte.
Comment, diantre ! cinq cents écus !
Scapin.
Oui, monsieur ; et, de plus, il ne m’a donné pour cela que deux heures.
Géronte.
Ah ! le pendard de Turc ! m’assassiner de la façon !
Scapin.
C’est à vous, monsieur, d’aviser promptement aux moyens de sauver des fers un fils que vous aimez avec tant de tendresse.
Géronte.
Que diable alloit-il faire dans cette galère ?
Scapin.
Il ne songeoit pas à ce qui est arrivé.
Géronte.
Va-t’en, Scapin, va-t’en vite dire à ce Turc que je vais envoyer la justice après lui.
Scapin.
La justice en pleine mer ! Vous moquez-vous des gens ?
Géronte.
Que diable alloit-il faire dans cette galère ?
Scapin.
Une méchante destinée conduit quelquefois les personnes.
Géronte.
Il faut, Scapin, il faut que tu fasses ici l’action d’un serviteur fidèle.
Scapin.
Quoi, Monsieur ?
Géronte.
Que tu ailles dire à ce Turc qu’il me renvoie mon fils, et que tu te mettes à sa place jusqu’à ce que j’aie amassé la somme qu’il demande.
Scapin.
Hé ! Monsieur, songez-vous à ce que vous dites ? et vous figurez-vous que ce Turc ait si peu de sens que d’aller recevoir un misérable comme moi à la place de votre fils ?
Géronte.
Que diable alloit-il faire dans cette galère ?
Scapin.
Il ne devinoit pas ce malheur. Songez, monsieur, qu’il ne m’a donné que deux heures.
Géronte.
Tu dis qu’il demande…
Scapin.
Cinq cents écus.
Géronte.
Cinq cents écus ! N’a-t-il point de conscience ?
Scapin.
Vraiment oui, de la conscience à un Turc !
Géronte.
Sait-il bien ce que c’est que cinq cents écus ?
Scapin.
Oui, monsieur ; il sait que c’est mille cinq cents livres.
Géronte.
Croit-il, le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d’un cheval ?
Scapin.
Ce sont des gens qui n’entendent point de raison.
Géronte.
Mais que diable alloit-il faire à cette galère ?
Scapin.
Il est vrai. Mais quoi ! on ne prévoyoit pas les choses. De grâce, Monsieur, dépêchez !
Géronte.
Tiens, voilà la clef de mon armoire.
Scapin.
Bon.
Géronte.
Tu l’ouvriras.
Scapin.
Fort bien.
Géronte.
Tu trouveras une grosse clef du côté gauche, qui est celle de mon grenier.
Scapin.
Oui.
Géronte.
Tu iras prendre toutes les hardes qui sont dans cette grande manne, et tu les vendras aux fripiers, pour aller racheter mon fils.
Scapin, en lui rendant la clef.
Eh, Monsieur ! rêvez-vous ? Je n’aurois pas cent francs de tout ce que vous dites ; et, de plus, vous savez le peu de temps qu’on m’a donné.
Géronte.
Mais que diable alloit-il faire à cette galère ?
Scapin.
Oh ! que de paroles perdues ! Laissez là cette galère, et songez que le temps presse, et que vous courez risque de perdre votre fils. Hélas ! mon pauvre maître ! peut-être que je ne te verrai de ma vie, et qu’à l’heure que je parle, on t’emmène esclave en Alger. Mais le ciel me sera témoin que j’ai fait pour toi tout ce que j’ai pu ; et que, si tu manques à être racheté, il n’en faut accuser que le peu d’amitié d’un père.
Géronte.
Attends, Scapin, je m’en vais quérir cette somme.
Scapin.
Dépêchez donc vite, monsieur ; je tremble que l’heure ne sonne.
Géronte.
N’est-ce pas quatre cents écus que tu dis ?
Scapin.
Non : cinq cents écus.
Géronte.
Cinq cents écus !
Scapin.
Oui.
Géronte.
Que diable alloit-il faire à cette galère ?
Scapin.
Vous avez raison ; mais hâtez-vous.
Géronte.
N’y avoit-il point d’autre promenade ?
Scapin.
Cela est vrai ; mais faites promptement.
Géronte.
Ah ! maudite galère !
Scapin.
Cette galère lui tient au cœur.
Géronte.
Tiens, Scapin, je ne me souvenois pas que je viens justement de recevoir cette somme en or, et je ne croyois pas qu’elle dût m’être si tôt ravie. (Tirant sa bourse de sa poche, et la présentant à Scapin.) Tiens, va-t’en racheter mon fils.
Scapin, tendant la main.
Oui, Monsieur.
Géronte, retenant sa bourse, qu’il fait semblant de vouloir donner à Scapin.
Mais dis à ce Turc que c’est un scélérat.
Scapin, tendant encore la main.
Oui.
Géronte, recommençant la même action.
Un infâme.
Scapin, tendant toujours la main.
Oui.
Géronte, de même.
Un homme sans foi, un voleur.
Scapin.
Laissez-moi faire.
Géronte, de même.
Qu’il me tire cinq cents écus contre toute sorte de droit.
Scapin.
Oui.
Géronte, de même.
Que je ne les lui donne ni à la mort, ni à la vie.
Scapin.
Fort bien.
Géronte, de même.
Et que si jamais je l’attrape, je saurai me venger de lui.
Scapin.
Oui.
Géronte, remettant la bourse dans sa poche et s’en allant.
Va, va vite requérir mon fils.
Scapin, courant après Géronte.
Holà, Monsieur.
Géronte.
Quoi ?
Scapin.
Où est donc cet argent ?
Géronte.
Ne te l’ai-je pas donné ?
Scapin.
Non vraiment ; vous l’avez remis dans votre poche.
Géronte.
Ah ! c’est la douleur qui me trouble l’esprit.
Scapin.
Je le vois bien.
Géronte.
Que diable alloit-il faire dans cette galère ? Ah ! maudite galère ! traître de Turc ! à tous les diables.
Scapin, seul.
Il ne peut digérer les cinq cents écus que je lui arrache ; mais il n’est pas quitte envers moi ; et je veux qu’il me paye en une autre monnoie l’imposture qu’il m’a faite auprès de son fils.
Scène XII.
OCTAVE, LÉANDRE, SCAPIN.
Octave.
Hé bien ! Scapin, as-tu réussi pour moi dans ton entreprise ?
Léandre.
As-tu fait quelque chose pour tirer mon amour de la peine où il est ?
Scapin, à Octave.
Voilà deux cents pistoles que j’ai tirées de votre père.
Octave.
Ah ! que tu me donnes de joie !
Scapin, à Léandre.
Pour vous, je n’ai pu faire rien.
Léandre, voulant s’en aller.
Il faut donc que j’aille mourir ; et je n’ai que faire de vivre, si Zerbinette m’est ôtée.
Scapin.
Holà ! holà ! tout doucement. Comme diantre vous allez vite !
Léandre, se retournant.
Que veux-tu que je devienne ?
Scapin.
Allez, j’ai votre affaire ici.
Léandre.
Ah ! tu me redonnes la vie.
Scapin.
Mais à condition que vous me permettrez, à moi, une petite vengeance contre votre père, pour le tour qu’il m’a fait.
Léandre.
Tout ce que tu voudras.
Scapin.
Vous me le promettez devant témoin ?
Léandre.
Oui.
Scapin.
Tenez, voilà cinq cents écus.
Léandre.
Allons en promptement acheter celle que j’adore.
Fin du second acte.
ACTE TROISIÈME.
Scène I