Essais (page 10)

Michel de Montaigne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Essais, livres I à III (texte entier) · 46 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Omnis Aristippum decuit color, et status, et res. Tel voudrois-je former mon disciple,

quem duplici panno patientia velat Mirabor, vitae via si conversa decebit, Personamque feret non inconcinnus utramque. Voicy mes leçons.

Celuy-là y a mieux proffité, qui les fait, que qui les sçait. Si vous le voyez, vous l’oyez ; si vous l’oyez, vous le voyez. Jà à Dieu ne plaise, dit quelqu’un en Platon, que philosopher ce soit apprendre plusieurs choses et traicter les arts’ Hanc amplissimam omnium artium bene vivendi disciplinam vita magis quam literis persequuti sunt. Leon, prince des Phliasiens, s’enquerant à Heraclides Ponticus de quelle science, de quelle art il faisoit profession : Je ne sçay, dit-il, ny art ny science ; mais je suis philosophe. On reprochoit à Diogenes comment, estant ignorant, il se mesloit de la philosophie. Je m’en mesle, dit-il, d’autant mieux à propos. Hegesias le prioit de luy lire quelque livre : Vous estes plaisant, luy respondit-il, vous choisissez les figues vrayes et naturelles, non peintes : que ne choisissez vous aussi les exercitations naturelles, vrayes et non escrites ? Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera. Il la repetera en ses actions.

On verra s’il a de la prudence en ses entreprises, s’il a de la bonté et de la justice en ses desportemens,

s’il a du jugement et de la grace en son parler, de la vigueur en ses maladies, de la modestie en ses jeux, de la tempérance en ses voluptez,

de l’indifference en son goust, soit chair, poisson, vin ou eau,

de l’ordre en son oeconomie : Qui disciplinam suam, non ostentationem scientiae, sed legem vitae putet, quique obtemperet ipse sibi, et decretis pareat. Le vray miroir de nos discours est le cours de nos vies.

Zeuxidamus respondit à un qui luy demanda pourquoy les Lacedemoniens ne redigeoient par escrit les ordonnances de la prouesse, et ne les donnoient à lire à leurs jeunes gens : que c’estoit par ce qu’ils les vouloient accoustumer aux faits, non pas aux parolles. Comparez, au bout de 15 ou 16 ans, à cettuy cy un de ces latineurs de college, qui aura mis autant de temps à n’aprendre simplement qu’à parler. Le monde n’est que babil, et ne vis jamais homme qui ne die plustost plus que moins qu’il ne doit ; toutesfois la moictié de nostre aage s’en va là. On nous tient quatre ou cinq ans à entendre les mots et les coudre en clauses ; encores autant à en proportionner un grand corps, estendu en quatre ou cinq parties, et autres cinq, pour le moins, à les sçavoir brefvement mesler et entrelasser de quelque subtile façon. Laissons le à ceux qui en font profession expresse. Allant un jour à Orleans, je trouvay, dans cette plaine au deça de Clery, deux regens qui venoyent à Bourdeaux, environ à cinquante pas l’un de l’autre. Plus loing, derriere eux, je descouvris une trouppe et un maistre en teste, qui estoit feu Monsieur le Comte de la Rochefoucaut.

Un de mes gens s’enquit au premier de ces regents, qui estoit ce gentil’homme qui venoit apres luy. Luy, qui n’avoit pas veu ce trein qui le suyvoit et qui pensoit qu’on luy parlast de son compagnon, respondit plaisamment : Il n’est pas gentil’homme ; c’est un grammairien, et je suis logicien. Or, nous qui cerchons icy, au rebours, de former non un grammairien ou logicien, mais un gentil’homme, laissons les abuser de leur loisir : nous avons affaire ailleurs. Mais que nostre disciple soit bien pourveu de choses, les parolles ne suivront que trop :

il les trainera, si elles ne veulent suivre. J’en oy qui s’excusent de ne se pouvoir exprimer, et font contenance d’avoir la teste pleine de plusieurs belles choses, mais, à faute d’eloquence, ne les pouvoir mettre en evidence : c’est une baye. Scavez vous, à mon advis, que c’est que cela ? Ce sont des ombrages qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu’ils ne peuvent desmeler et esclarcir au dedans, ny par consequant produire au dehors : ils ne s’entendent pas encore eux mesmes.

Et voyez les un peu begayer sur le point de l’enfanter, vous jugez que leur travail n’est point à l’acouchement mais à la conception, et qu’ils ne font que lecher cette matiere imparfaicte. De ma part, je tiens,

et Socrates l’ordonne,

que, qui a en l’esprit une vive imagination et claire, il la produira, soit en Bergamasque, soit par mines s’il est muet :

Verbaque praevisam rem non invita sequentur. Et comme disoit celuy-là, aussi poetiquement en sa prose, cum res animum occupavere, verba ambiunt.

Et cet autre : Ipsae res verba rapiunt.

Il ne sçait pas ablatif, conjunctif, substantif, ny la grammaire ; ne faict pas son laquais ou une harangiere du petit pont, et si vous entretiendront tout vostre soul, si vous en avez envie, et se desferreront aussi peu, à l’adventure, aux regles de leur langage, que le meilleur maistre és arts de France. Il ne sçait pas la rhetorique, ny, pour avant-jeu, capter la benivolence du candide lecteur, ny ne luy chaut de le sçavoir. De vray, toute cette belle peincture s’efface aisément par le lustre d’une vérité simple et naifve. Ces gentillesses ne servent que pour amuser le vulgaire, incapable de prendre la viande plus massive et plus ferme, comme Afer montre bien clairement chez Tacitus. Les Ambassadeurs de Samos estoyent venus à Cleomenes, Roy de Sparte, preparez d’une belle et longue oraison, pour l’esmouvoir à la guerre contre le tyran Policrates. Apres qu’il les eust bien laissez dire, il leur respondit : Quant à vostre commencement et exorde, il ne m’en souvient plus, ny, par consequent, du milieu ; et quant à vostre conclusion, je n’en veux rien faire. Voylà une belle responce, ce me semble, et des harangueurs bien cameus.

Et quoy cet autre ? Les Atheniens estoyent à choisir de deux architectes, à conduire une grande fabrique. Le premier, plus

affeté, se presenta avec un beau discours premedité sur le subject de cette besongne, et tiroit le jugement du peuple à sa faveur. Mais l’autre, en trois mots : Seigneurs Atheniens, ce que cetuy a dict, je le feray.

Au fort de l’eloquence de Cicero, plusieurs en entroient en admiration ; mais Caton, n’en faisant que rire : Nous avons, disoit-il, un plaisant consul. Aille devant ou apres, un’utile sentence, un beau traict est toujours de saison.

S’il n’est pas bien à ce qui va devant, ny à ce qui vient apres, il est bien en soy.

Je ne suis pas de ceux qui pensent la bonne rithme faire le bon poeme : laissez luy allonger une courte syllabe, s’il veut ; pour cela, non force ; si les inventions y rient, si l’esprit et le jugement y ont bien faict leur office, voylà un bon poete, diray-je, mais un mauvais versificateur,

Emunctae naris, durus componere versus. Qu’on face, dict Horace, perdre à son ouvrage toutes ses coustures et mesures,

Tempora certa modosque, et quod prius ordine verbum est, Posterius facias, praeponens ultima primis, Invenias etiam disjecti membra poetae,

il ne se démentira point pour cela ; les pieces mesmes en seront belles. C’est ce que respondit Menander, comme on le tensat, approchant le jour auquel il avoit promis une comedie, dequoy il n’y avoit encore mis la main : Elle est composée et preste, il ne reste qu’à adjouster les vers. Ayant les choses et la matiere disposée en l’ame, il mettoit en peu de compte le demeurant. Depuis que Ronsard et du Bellay ont donné credit à nostre poésie Françoise, je ne vois si petit apprentis qui n’enfle des mots, qui ne renge les cadences à peu prés comme eux.

Plus sonat quam valet.

Pour le vulgaire, il ne fut jamais tant de poetes. Mais, comme il leur a esté bien aisé de representer leurs rithmes, ils demeurent bien aussi court à imiter les riches descriptions de l’un et les delicates inventions de l’autre. Voire mais, que fera-il si on le presse de la subtilité sophistique de quelque syllogisme : le jambon fait boire, le boire desaltere, parquoy le jambon desaltere ?

Qu’il s’en mocque. Il est plus subtil de s’en mocquer que d’y respondre. Qu’il emprunte d’Aristippus cette plaisante contrefinesse : Pourquoi le deslieray-je, puis que, tout lié, il m’empesche ? Quelqu’un proposoit contre Cleanthes des finesses dialectiques, à qui Chrysippus dit : Joue-toi de ces battelages avec les enfans, et ne destourne à cela les pensées serieuses d’un homme d’aage.

Si ces sottes arguties,

contorta et aculeata sophismata,

luy doivent persuader une mensonge, cela est dangereux ; mais si elles demeurent sans effect et ne l’esmeuvent qu’à rire, je ne voy pas pourquoy il s’en doive donner garde. Il en est de si sots, qui se destournent de leur voye un quart de lieue, pour courir apres un beau mot ;

aut qui non verba rebus aptant, sed res extrinsecus arcessunt, quibus verba conveniant. Et l’autre : Sunt qui alicujus verbi decore placentis vocentur ad id quod non proposuerant scribere. Je tors bien plus volontiers une bonne sentence pour la coudre sur moy, que je ne tors mon fil pour l’aller querir.

Au rebours c’est aux paroles à servir et à suyvre, et que le Gascon y arrive, si le François n’y peut aller. Je veux que les choses surmontent, et qu’elles remplissent de façon l’imagination de celuy qui escoute, qu’il n’aye aucune souvenance des mots. Le parler que j’ayme, c’est un parler simple et naif, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré,

non tant delicat et peigné comme vehement et brusque : Haec demum sapiet dictio, quae feriet,

plustost difficile qu’ennuieux, esloingné d’affectation, desreglé, descousu et hardy : chaque lopin y face son corps ; non pedantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque, comme Suetone appelle celuy de Julius Caesar ;

et si ne sens pas bien pour quoy il l’en appelle.

J’ay volontiers imité cette desbauche qui se voit en nostre jeunesse, au port de leurs vestemens : un manteau en escharpe, la cape sur une espaule, un bas mal tendu, qui represente une fierté desdaigneuse de ces paremens estrangers, et nonchallante de l’art. Mais je la trouve encore mieus employée en la forme du parler.

Toute affectation, nommeement en la gayeté et liberté françoise, est mesadvenante au cortisan. Et, en une monarchie, tout Gentil’homme doit estre dressé à la façon d’un cortisan. Parquoy nous faisons bien de gauchir un peu sur le naïf et mesprisant.

Je n’ayme point de tissure où les liaisons et les coutures paroissent, tout ainsi qu’en un beau corps, il ne faut qu’on y puisse compter les os et les veines.

Quae veritati operam dat oratio, incomposita sit et simplex. Quis accurate loquitur, nisi qui vult putide loqui ? L’éloquence faict injure aux choses, qui nous destourne à soy. Comme aux accoustremens c’est pusillanimité de se vouloir marquer par quelque façon particuliere et inusitée : de mesmes, au langage, la recherche des frases nouvelles et de mots peu cogneuz vient d’une ambition puerile et pedantesque. Peusse-je ne me servir que de ceux qui servent aux hales à Paris ! Aristophanes le grammairien n’y entendoit rien, de reprendre en Epicurus la simplicité de ses mots et la fin de son art oratoire, qui estoit perspicuité de langage seulement. L’imitation du parler, par sa facilité, suit incontinent tout un peuple ; l’imitation du juger, de l’inventer ne va pas si vite. La plus part des lecteurs, pour avoir trouvé une pareille robbe, pensent tres-faucement tenir un pareil corps. La force et les nerfs ne s’empruntent point ; les atours et le manteau s’emprunte. La plus part de ceux qui me hantent, parlent de mesme les Essais : mais je ne sçay s’ils pensent de mesmes.

Les Atheniens (dict Platon) ont pour leur part le soing de l’abondance et elegance du parler ; les Lacedemoniens, de la briefveté, et ceux de Crete, de la fecundité des conceptions plus que du langage : ceux-cy sont les meilleurs. Zenon disoit qu’il avoit deux sortes de disciples : les uns, qu’il nommoit φιλολόγους, curieux d’apprendre les choses, qui estoyent ses mignons ; les autres, λογοφίλους, qui n’avoyent soing que du langage. Ce n’est pas à dire que ce ne soit une belle et bonne chose que le bien dire, mais non pas si bonne qu’on la faict ; et suis despit dequoy nostre vie s’embesongne toute à cela. Je voudrois premierement bien sçavoir ma langue, et celle de mes voisins, où j’ay plus ordinaire commerce. C’est un bel et grand agencement sans doubte que le Grec et Latin, mais on l’achepte trop cher. Je diray icy une façon d’en avoir meilleur marché que de coustume, qui a esté essayée en moymesmes. S’en servira qui voudra. Feu mon pere, ayant fait toutes les recherches qu’homme peut faire, parmy les gens sçavans et d’entendement, d’une forme d’institution exquise, fut advisé de cet inconvenient qui estoit en usage ; et luy disoit-on que cette longueur que nous mettions à apprendre les langues,

qui ne leur coustoient rien,

est la seule cause pourquoy nous ne pouvions arriver à la grandeur d’ame et de cognoissance des anciens Grecs et Romains. Je ne croy pas que ce en soit la seule cause. Tant y a que l’expedient que mon pere y trouva, ce fut que, en nourrice et avant le premier desnouement de ma langue, il me donna en charge à un Alleman, qui dépuis est mort fameux medecin en France, du tout ignorant de nostre langue, et tres-bien versé en la Latine. Cettuy-cy, qu’il avoit faict venir expres, et qui estoit bien cherement gagé, m’avoit continuellement entre les bras. Il en eust aussi avec luy deux autres moindres en sçavoir pour me suivre, et soulager le premier. Ceux-cy ne m’entretenoient d’autre langue que Latine. Quant au reste de sa maison, c’estoit une reigle inviolable que ny luy mesme, ny ma mere, ny valet, ny chambriere, ne parloyent en ma compaignie qu’autant de mots de Latin que chacun avoit apris pour jargonner avec moy. C’est merveille du fruict que chacun y fit. Mon pere et ma mere y apprindrent assez de Latin pour l’entendre, et en acquirent à suffisance pour s’en servir à la necessité, comme firent aussi les autres domestiques, qui estoient plus attachez à mon service. Somme, nous nous Latinizames tant qu’il en regorgea jusques à nos villages tout autour, où il y a encores, et ont pris pied par l’usage plusieurs appellations Latines d’artisans et d’utils. Quant à moy, j’avois plus de six ans avant que j’entendisse non plus de François ou de Perigordin que d’Arabesque. Et, sans art, sans livre, sans grammaire ou precepte, sans fouet et sans larmes, j’avois appris du latin, tout aussi pur que mon maistre d’eschole le sçavoit : car je ne le pouvois avoir meslé ny alteré. Si, par essay, on me vouloit donner un theme, à la mode des colleges, on le donne aux autres en François ; mais à moy il me le falloit donner en mauvais Latin, pour le tourner en bon. Et Nicolas Groucchi, qui a escrit de comitiis Romanorum, Guillaume Guerente, qui a commenté Aristote, George Bucanan, ce grand poete Escossois,

Marc Antoine Muret,

que la France et l’Italie recognoist pour le meilleur orateur du temps,

mes precepteurs domestiques, m’ont dict souvent que j’avois ce langage, en mon enfance, si prest et si à main, qu’ils craingnoient à m’accoster. Bucanan, que je vis depuis à la suite de feu monsieur le Mareschal de Brissac, me dit qu’il estoit apres à escrire de l’institution des enfans, et qu’il prenoit l’exemplaire de la mienne : car il avoit lors en charge ce Comte de Brissac que nous avons veu depuis si valeureux et si brave. Quant au Grec, duquel je n’ay quasi du tout point d’intelligence, mon pere desseigna me le faire apprendre par art, mais d’une voie nouvelle, par forme d’ébat et d’exercice. Nous pelotions nos declinaisons à la maniere de ceux qui, par certains jeux de tablier, apprennent l’Arithmetique et la Geometrie. Car, entre autres choses, il avoit esté conseillé de me faire gouster la science et le devoir par une volonté non forcée et de mon propre desir, et d’eslever mon ame en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte.

Je dis jusques à telle superstition que, par ce que aucuns tiennent, que cela trouble la cervelle tendre des enfans, de les esveiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup, et par violence, il me faisoit esveiller par le son de quelque instrument, et ne fus jamais, sans homme qui m’en servit. Cet exemple suffira pour en juger le reste, et pour recommander aussi et la prudence et l’affection d’un si bon pere. Auquel il ne se faut nullement prendre, s’il n’a recueilly aucuns fruits respondans à une si exquise culture. Deux choses en furent cause. Le champ sterile et incommode : Car quoy que j’eusse la santé ferme et entiere, et quant et quant un naturel doux et traitable, j’estois parmy cela si poisant, mol et endormi, qu’on ne me pouvoit arracher de l’oisiveté, non pas pour me faire jouer. Ce que je voyois, je le voyois bien, et soubs cette complexion lourde, nourrissois des imaginations hardies et des opinions au-dessus de mon aage. L’esprit, je l’avois lent, et qui n’alloit qu’autant qu’on le menoit. L’apprehension, tardive. L’invention, lasche ; et apres tout un incroiable defaut de memoire. De tout cela il n’est pas merveille, s’il ne sceut rien tirer qui vaille. Secondement : comme ceux que presse un furieux desir de guerison se laissent aller à toute sorte de conseil, le bon homme, ayant extreme peur de faillir en chose qu’il avoit tant à cœur, se laissa en fin emporter à l’opinion commune, qui suit tousjours ceux qui vont devant, comme les grues, et se rengea à la coustume, n’ayant plus autour de luy ceux qui luy avoient donné ces premieres institutions, qu’il avoit aportées d’Italie : et m’envoya, environ mes six ans, au college de Guienne, tres-florissant pour lors, et le meilleur de France. Et là, il n’est possible de rien adjouter au soing qu’il eut, et à me choisir des precepteurs de chambre suffisans, et à toutes les autres circonstances de ma nourriture, en laquelle il reserva plusieurs façons particulieres contre l’usage des colleges. Mais tant y a, que c’estoit tousjours college. Mon Latin s’abastardit incontinent, duquel depuis par desacoustumance j’ay perdu tout usage. Et ne me servit cette mienne nouvelle institution que de me faire enjamber d’arrivée aux premieres classes : car, à treize ans que je sortis du college, j’avoy achevé mon cours (qu’ils appellent), et à la verité sans aucun fruit que je peusse à present mettre en compte. Le premier goust que j’eus aux livres, il me vint du plaisir des fables de la Metamorphose d’Ovide. Car, environ l’aage de sept ou huict ans, je me desrobois de tout autre plaisir pour les lire : d’autant que cette langue estoit la mienne maternelle, et que c’estoit le plus aisé livre que je cogneusse, et le plus accommodé à la foiblesse de mon aage à cause de la matiere. Car des Lancelots du Lac,

des Amadis,

des Huons de Bordeaus, et tel fatras de livres à quoy l’enfance s’amuse, je n’en connoissois pas seulement le nom, ny ne fais encore le corps, tant exacte estoit ma discipline. Je m’en rendois plus nonchalant à l’estude de mes autres leçons prescriptes. Là, il me vint singulierement à propos d’avoir affaire à un homme d’entendement de precepteur, qui sçeut dextrement conniver à cette mienne desbauche, et autres pareilles. Car, par là, j’enfilay tout d’un train Vergile en l’Aeneide et puis Terence, et puis Plaute, et des comedies Italiennes, lurré tousjours par la douceur du subject. S’il eut esté si fol de rompre ce train, j’estime que je n’eusse raporté du college que la haine des livres, comme fait quasi toute nostre noblesse. Il s’y gouverna ingenieusement. Faisant semblant de n’en voir rien, il aiguisoit ma faim, ne me laissant que à la desrobée gourmander ces livres et me tenant doucement en office pour les autres estudes de la regle. Car les principales parties que mon pere cherchoit à ceux à qui il donnoit charge de moy, c’estoit la debonnaireté et facilité de complexion. Aussi n’avoit la mienne autre vice que langueur et paresse. Le danger n’estoit pas que je fisse mal, mais que je ne fisse rien. Nul ne prognostiquoit que je deusse devenir mauvais, mais inutile. On y prevoyoit de la faineantise, non pas de la malice.

Je sens qu’il en est advenu de mesmes. Les plaintes qui me cornent aux oreilles sont comme cela : Oisif ; froid aux offices d’amitié et de parenté et aux offices publiques ; trop particulier. Les plus injurieux ne disent pas : Pourquoy a-il prins ? Pourquoy n’a-il payé ? Mais : Pourquoy ne quitte il ? ne donne il ? Je recevroy à faveur qu’on ne desirast en moy que tels effects de supererogation. Mais ils sont injustes d’exiger ce que je ne doy pas, plus rigoureusement beaucoup qu’ils n’exigent d’eux ce qu’ils doivent. En m’y condemnant ils effacent la gratification de l’action et la gratitude qui m’en seroit deue : là où le bien faire actif devroit plus peser de ma main, en consideration de ce que je n’en ay passif nul qui soit. Je puis d’autant plus librement disposer de ma fortune qu’elle est plus mienne. Toutefois, si j’estoy grand enlumineur de mes actions, à l’adventure rembarrerois-je bien ces reproches. Et à quelques-uns apprendrois, qu’ils ne sont pas si offensez que je ne face pas assez, que de quoy je puisse faire assez plus que je ne fay.

Mon ame ne laissoit pourtant en mesme temps d’avoir à part soy des remuemens fermes

et des jugemens seurs et ouverts autour des objets qu’elle connoissoit,

et les digeroit seule, sans aucune communication. Et, entre autres choses, je croy à la verité qu’elle eust esté du tout incapable de se rendre à la force et violence.

Mettray-je en compte cette faculté de mon enfance : une asseurance de visage, et soupplesse de voix et de geste, à m’appliquer aux rolles que j’entreprenois ? Car, avant l’aage,

Alter ab undecimo tum me vix ceperat annus, j’ai soustenu les premiers personnages és tragedies

latines de Bucanan, de Guerente et de Muret, qui se representerent en nostre college de Guienne avec dignité. En cela Andreas Goveanus, nostre principal, comme en toutes autres parties de sa charge, fut sans comparaison le plus grand principal de France : et m’en tenoit-on maistre ouvrier. C’est un exercice que je ne mesloue poinct aux jeunes enfans de maison : et ay veu nos Princes s’y adonner depuis en personne, à l’exemple d’aucuns des anciens, honnestement et louablement.

Il estoit loisible mesme d’en faire mestier aux gens d’honneur en Grece : Aristoni tragico actori rem aperit : huic et genus et fortuna honesta erant ; nec ars, quia nihil tale apud Graecos pudori est, ea deformabat.

Car j’ay tousjours accusé d’impertinence ceux qui condemnent ces esbattemens, et d’injustice ceux qui refusent l’entrée de nos bonnes villes aux comediens qui le valent, et envient au peuple ces plaisirs publiques. Les bonnes polices prennent soing d’assembler les citoyens et les r’allier, comme aux offices serieux de la devotion, aussi aux exercices et jeux ; la société et amitié s’en augmente. Et puis on ne leur sçauroit conceder des passetemps plus reglez que ceux qui se font en presence d’un chacun et à la veue mesme du magistrat. Et trouverois raisonnable que le magistrat, et le prince, à ses despens, en gratifiast quelquefois la commune, d’une affection et bonté comme paternelle ; et qu’aux villes populeuses il y eust des lieux destinez et disposez pour ces spectacles : quelque divertissement de pires actions et occultes.

Pour revenir à mon propos, il n’y a tel que d’allécher l’appétit et l’affection, autrement on ne faict que des asnes chargez de livres. On leur donne à coups de fouet en garde leur pochette pleine de science, laquelle, pour bien faire, il ne faut pas seulement loger chez soy, il la faut espouser.

C’est folie de rapporter le vray & le faux à nostre suffisance. Chap. XXVII.

CE n’est pas à l’adventure sans raison que nous attribuons à simplesse et ignorance la facilité de croire et de se laisser persuader : car il me semble avoir apris autrefois que la creance, c’estoit comme un’impression qui se faisoit en nostre ame ; et, à mesure qu’elle se trouvoit plus molle et de moindre resistance, il estoit plus aysé à y empreindre quelque chose.

Ut necesse est lancem in libra ponderibus impositis deprimi, sic animum perspicuis cedere. D’autant que l’ame est plus vuide et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement souz la charge de la premiere persuasion.

Voylà pourquoy les enfans, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus subjects à estre menez par les oreilles. Mais aussi, de l’autre part, c’est une sotte presumption d’aller desdaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraysemblable : qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance outre la commune. J’en faisoy ainsin autrefois, et si j’oyois parler ou des esprits qui reviennent, ou du prognostique des choses futures, des enchantemens, des sorceleries, ou faire quelque autre compte où je ne peusse pas mordre,

Somnia, terrores magicos, miracula, sagas, Nocturnos lemures portentaque Thessala, il me venoit compassion du pauvre peuple abusé de ces folies. Et, à présent, je treuve que j’estoy pour le moins autant à plaindre moy mesme : non ? que l’experience m’aye dépuis rien fait voir au dessus de mes premieres creances, et si n’a pas tenu à ma curiosité ; mais la raison m’a instruit que de condamner ainsi resoluement une chose pour fauce et impossible, c’est se donner l’advantage d’avoir dans la teste les bornes et limites de la volonté de Dieu et de la puissance de nostre mere nature ; et qu’il n’y a point de plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de nostre capacité et suffisance. Si nous appellons monstres ou miracles ce où nostre raison ne peut aller, combien s’en presente il continuellement à nostre veue ? Considerons au travers de quels nuages et commant à tastons on nous meine à la connoissance de la pluspart des choses qui nous sont entre mains : certes nous trouverons que c’est plustost accoustumance que science qui nous en oste l’estrangeté,

jam nemo, fessus satiate vivendi, Suspicere in coeli dignatur lucida templa,

et que ces choses là, si elles nous estoyent presentées de nouveau, nous les trouverions autant ou plus incroyables que aucunes autres,

si nunc primum mortalibus adsint Ex improviso, ceu sint objecta repente, Nil magis his rebus poterat mirabile dici, Aut minus ante quod auderent fore credere gentes. Celuy qui n’avoit jamais veu de riviere, à la premiere qu’il rencontra, il pensa que ce fut l’Ocean. Et les choses qui sont à nostre connoissance les plus grandes, nous les jugeons estre les extremes que nature face en ce genre,

Scilicet et fluvius, qui non est maximus, eii est Qui non ante aliquem majorem vidit, et ingens Arbor homoque videtur ; et omnia de genere omni Maxima quae vidit quisque, haec ingentia fingit.

Consuetudine oculorum assuescunt animi, neque admirantur, neque requirunt rationes earum rerum quas semper vident. La nouvelleté des choses nous incite plus que leur grandeur à en rechercher les causes.

Il faut juger avec plus de reverence de cette infinie puissance de nature et plus de reconnoissance de nostre ignorance et foiblesse. Combien y a il de choses peu vray-semblables, tesmoignées par gens dignes de foy, desquelles si nous ne pouvons estre persuadez, au moins les faut-il laisser en suspens : car de les condamner impossibles, c’est se faire fort, par une temeraire presumption, de sçavoir jusques où va la possibilité.

Si l’on entendoit bien la difference qu’il y a entre l’impossible et l’inusité, et entre ce qui est contre l’ordre du cours de nature, et contre la commune opinion des hommes, en ne croyant pas temerairement, ny aussi ne descroyant pas facilement, on observeroit la regle de : Rien trop, commandée par Chilon.

Quant on trouve, dans Froissard, que le conte de Foix sçeut, en Bearn, la defaite du Roy Jean de Castille, à Juberoth, le lendemain qu’elle fut advenue, et les moyens qu’il en allegue, on s’en peut moquer ; et de ce mesme que nos annales disent que le Pape Honorius, le propre jour que le Roy Philippe Auguste mourut

à Mante,

fit faire ses funerailles publiques et les manda faire par toute l’Italie. Car l’authorité de ces tesmoins n’a pas à l’adventure assez de rang pour nous tenir en bride. Mais quoy ? si Plutarque, outre plusieurs exemples qu’il allegue de l’antiquité, dict sçavoir de certaine science que, du temps de Domitian, la nouvelle de la bataille perdue par Antonius en Allemaigne, à plusieurs journées de là, fut publiée à Rome et semée par tout le monde le mesme jour qu’elle avoit esté perdue ; et si Caesar tient qu’il est souvent advenu que la renommée a devancé l’accident : dirons nous pas que ces simples gens-là se sont laissez piper apres le vulgaire, pour n’estre pas clairvoyans comme nous ? Est-il rien plus delicat, plus net et plus vif que le jugement de Pline, quand il lui plaist de le mettre en jeu, rien plus esloingné de vanité ? je laisse à part l’excellence de son sçavoir, duquel je fay moins de conte : en quelle partie de ces deux là le surpassons nous ? Toutesfois il n’est si petit escolier qui ne le convainque de mensonge, et qui ne luy veuille faire leçon sur le progrez des ouvrages de nature. Quand nous lisons, dans Bouchet, les miracles des reliques de sainct Hilaire, passe : son credit n’est pas assez grand pour nous oster la licence d’y contredire. Mais de condamner d’un train toutes pareilles histoires me semble singuliere impudence.

Ce grand sainct Augustin tesmoigne avoir veu, sur les reliques Sainct Gervais et Protaise, à Milan, un enfant aveugle recouvrer la veue ; une femme, à Carthage, estre guerie d’un cancer par le signe de croix qu’une femme nouvellement baptisée luy fit ; Hesperius, un sien familier, avoir chassé les esprits qui infestoient sa maison, avec un peu de terre du Sepulchre de nostre Seigneur, et, cette terre dépuis transportée à l’Église, un paralitique en avoir esté soudain guéri ; une femme en une procession, ayant touché à la chasse Sainct Estienne d’un bouquet, et de ce bouquet s’estant frottée les yeux, avoir recouvré la veue, pieça perdue ; et plusieurs autres miracles, où il dict luy mesmes avoir assisté. Dequoy accuserons nous et luy et deux Saincts Evesques, Aurelius et Maximinus, qu’il appelle pour ses recors ? Sera ce d’ignorance, simplesse, facilité, ou de malice et imposture ? Est-il homme, en nostre siecle, si impudent qui pense leur estre comparable, soit en vertu et pieté, soit en sçavoir, jugement et suffisance ?

Qui, ut rationem nullam afferrent, ipsa authoritate me frangerent.

C’est une hardiesse dangereuse et de consequence, outre l’absurde temerité qu’elle traine quant et soy, de mespriser ce que nous ne concevons pas. Car apres que, selon vostre bel entendement, vous avez estably les limites de la verité et de la mensonge, et qu’il se treuve que vous avez necessairement à croire des choses où il y a encores plus d’estrangeté qu’en ce que vous niez, vous vous estez des-jà obligé de les abandonner. Or ce qui me semble aporter autant de desordre en nos consciences, en ces troubles où nous sommes, de la religion, c’est cette dispensation que les Catholiques font de leur creance. Il leur semble faire bien les moderez et les entenduz, quand ils quittent aux adversaires aucuns articles de ceux qui sont en debat. Mais, outre ce, qu’ils ne voyent pas quel avantage c’est à celuy qui vous charge, de commancer à luy ceder et vous tirer arriere, et combien cela l’anime à poursuivre sa pointe, ces articles là qu’ils choisissent pour les plus legiers, sont aucunefois tres-importans. Ou il faut se submettre du tout à l’authorité de nostre police ecclesiastique, ou du tout s’en dispenser. Ce n’est pas à nous à establir la part que nous luy devons d’obeïssance. Et davantage, je le puis dire pour l’avoir essayé, ayant autrefois usé de cette liberté de mon chois et triage particulier, mettant à nonchaloir certains points de l’observance de nostre Église, qui semblent avoir un visage ou plus vain ou plus estrange, venant à en communiquer aux hommes sçavans, j’ay trouvé que ces choses là ont un fondement massif et tres-solide et que ce n’est que bestise et ignorance qui nous fait les recevoir avec moindre reverence que le reste. Que ne nous souvient il combien nous sentons de contradiction en nostre jugement mesmes ? combien de choses nous servoyent hier d’articles de foy, qui nous sont fables aujourd’huy ? La gloire et la curiosité sont les deux fleaux de nostre ame. Cette cy nous conduit à mettre le nez par tout, et celle là nous defant de rien laisser irresolu et indecis.

De l’Amitié. Chap. XXVIII.

COnsidérant la conduite de la besongne d’un peintre que j’ay, il m’a pris envie de l’ensuivre. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroy, pour y loger un tableau élabouré de toute sa suffisance ; et, le vuide tout au tour, il le remplit de crotesques, qui sont peintures fantasques, n’ayant grace qu’en la varieté et estrangeté. Que sont-ce icy aussi, à la verité, que crotesques et corps monstrueux, rappiecez de divers membres, sans certaine figure, n’ayants ordre, suite ny proportion que fortuite ?

Desinit in piscem mulier formosa superne. Je vay bien jusques à ce second point avec mon peintre, mais je demeure court en l’autre et meilleure partie : car ma suffisance ne va pas si avant que d’oser entreprendre un tableau riche, poly & formé selon l’art. Je me suis advisé d’en emprunter un d’Estienne de la Boitie, qui honorera tout le reste de cette besongne. C’est un discours auquel il donna nom La Servitude Volontaire ; mais ceux qui l’ont ignoré, l’ont bien proprement dépuis rebaptisé Le Contre Un. Il l’escrivit par maniere d’essay, en sa premiere jeunesse, à l’honneur de la liberté contre les tyrans. Il court pieça és mains des gens d’entendement, non sans bien grande et méritée recommandation : car il est gentil, et plein ce qu’il est possible. Si y a il bien à dire que ce ne soit le mieux qu’il peut faire ; et si, en l’aage que je l’ay conneu, plus avancé, il eut pris un tel desseing que le mien, de mettre par escrit ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares et qui nous approcheroient bien pres de l’honneur de l’antiquité : car, notamment en cette partie des dons de nature, je n’en connois point qui luy soit comparable. Mais il n’est demeuré de luy que ce discours, encore par rencontre, et croy qu’il ne le veit onques depuis qu’il luy eschapa, et quelques memoires sur cet edict de Janvier, fameus par nos guerres civiles, qui trouveront encores ailleurs peut estre leur place. C’est tout ce que j’ay peu recouvrer de ses reliques, moy qu’il laissa, d’une si amoureuse recommandation, la mort entre les dents, par son testament, héritier de sa bibliothèque et de ses papiers, outre le livret de ses œuvres que j’ay fait mettre en lumiere. Et si suis obligé particulierement à cette piece, d’autant qu’elle a servy de moyen à nostre premiere accointance. Car elle me fut montrée longue piece avant que je l’eusse veu, et me donna la premiere connoissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entiere et si parfaite que certainement il ne s’en lit guiere de pareilles, et, entre nos hommes, il ne s’en voit aucune trace en usage. Il faut tant de rencontres à la bastir, que c’est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siecles. Il n’est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminé qu’à la societé.

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