Essais (page 9)
Qu’il se contente de se corriger soy mesme, et ne semble pas reprocher à autruy tout ce qu’il refuse à faire, ny contraster aux meurs publiques. Licet sapere sine pompa, sine invidia. Fuie ces images regenteuses et inciviles, et cette puerile ambition de vouloir paroistre plus fin pour estre autre, et tirer nom par reprehensions et nouvelletez. Comme il n’affiert qu’aux grands poetes d’user des licences de l’art, aussi n’est-il supportable qu’aux grandes ames et illustres de se privilegier au dessus de la coustume. Si quid Socrates et Aristippus contra morem et consuetudinem fecerint, idem sibi ne arbitretur licere : magnis enim illi et divinis bonis hanc licentiam assequebantur.
On luy apprendra de n’entrer en discours ou contestation que où il verra un champion digne de sa luite, et là mesmes à n’emploier pas tous les tours qui luy peuvent servir, mais ceux-là seulement qui luy peuvent le plus servir. Qu’on le rende delicat au chois et triage de ses raisons, et aymant la pertinence, et par consequent la briefveté. Qu’on l’instruise sur tout à se rendre et à quitter les armes à la verité, tout aussi tost qu’il l’appercevra : soit qu’elle naisse és mains de son adversaire, soit qu’elle naisse en luy-mesmes par quelque ravisement. Car il ne sera pas mis en chaise pour dire un rolle prescript. Il n’est engagé à aucune cause, que par ce qu’il l’appreuve. Ny ne fera du mestier où se vent à purs deniers contans la liberté de se pouvoir repentir et reconnoistre.
Neque, ut omnia quae praescripta et imperata sint defendat, necessitate ulla cogitur. Si son gouverneur tient de mon humeur, il luy formera la volonté à estre tres loyal serviteur de son prince et tres-affectionné et tres-courageux ; mais il luy refroidira l’envie de s’y attacher autrement que par un devoir publique. Outre plusieurs autres inconvenients qui blessent nostre franchise par ces obligations particulieres, le jugement d’un homme gagé et achetté, ou il est moins entier et moins libre, ou il est taché et d’imprudence et d’ingratitude. Un courtisan ne peut avoir ny loi ni volonté de dire et penser que favorablement d’un maistre qui, parmi tant de milliers d’autres subjects, l’a choisi pour le nourrir et eslever de sa main. Cette faveur et utilité corrompent non sans quelque raison sa franchise, et l’esblouissent. Pourtant void on coustumierement le langage de ces gens-là divers à tout autre langage d’un estat, et de peu de foy en telle matiere.
Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler,
et n’ayent que la raison pour guide.
Qu’on luy face entendre que de confesser la faute qu’il descouvrira en son propre discours, encore qu’elle ne soit aperceue que par luy, c’est un effet de jugement et de sincerité, qui sont les principales parties qu’il cherche ;
que l’opiniatrer et contester sont qualitez communes, plus apparentes aux plus basses ames ; que se raviser et se corriger, abandonner un mauvais party sur le cours de son ardeur, ce sont qualitez rares, fortes et philosophiques.
On l’advertira, estant en compaignie, d’avoir les yeux par tout ; car je trouve que les premiers sieges sont communément saisis par les hommes moins capables, et que les grandeurs de fortune ne se trouvent guieres meslées à la suffisance. J’ay veu, cependant qu’on s’entretenoit, au haut bout d’une table, de la beauté d’une tapisserie ou du goust de la malvoisie, se perdre beaucoup de beaux traicts à l’autre bout. Il sondera la portée d’un chacun : un bouvier, un masson, un passant ; il faut tout mettre en besongne, et emprunter chacun selon sa marchandise, car tout sert en mesnage ; la sottise mesmes et foiblesse d’autruy luy sera instruction. A contreroller les graces et façons d’un chacun, il s’engendrera envie des bonnes, et mespris des mauvaises. Qu’on luy mette en fantasie une honeste curiosité de s’enquerir de toutes choses ; tout ce qu’il y aura de singulier autour de luy, il le verra : un bastiment, une fontaine, un homme, le lieu d’une bataille ancienne, le passage de Caesar ou de Charlemaigne ;
Quae tellus sit lenta gelu, quae putris ab aestu, Ventus in Italiam quis bene vela ferat.
Il s’enquerra des meurs, des moyens et des alliances de ce Prince, et de celuy-là ; Ce sont choses tres-plaisantes à apprendre et tres-utiles à sçavoir. En cette practique des hommes, j’entends y comprendre, et principalement, ceux qui ne vivent qu’en la memoire des livres. Il practiquera, par le moyen des histoires, ces grandes ames des meilleurs siecles. C’est un vain estude, qui veut ; mais qui veut aussi, c’est un estude de fruit inestimable :
et le seul estude, comme dit Platon, que les Lacedemoniens eussent reservé à leur part.
Quel profit ne fera-il en cette part-là, a la lecture des vies de nostre Plutarque ? Mais que mon guide se souviene où vise sa charge ; et qu’il n’imprime pas tant à son disciple
la date de la ruine de Carthage que les meurs de Hannibal et de Scipion, ny tant
où mourut Marcellus, que pourquoy il fut indigne de son devoir qu’il mourut là. Qu’il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu’à en juger.
C’est à mon gré, entre toutes, la matiere à laquelle nos esprits s’appliquent de plus diverse mesure. J’ay leu en Tite-Live cent choses que tel n’y a pas leu. Plutarque en y a leu cent, outre ce que j’y ay sceu lire, et, à l’adventure, outre ce que l’autheur y avoit mis. A d’aucuns c’est un pur estude grammairien ; à d’autres, l’anatomie de la philosophie, en laquelle les plus abstruses parties de nostre nature se penetrent.
Il y a dans Plutarque beaucoup de discours estandus, tres-dignes d’estre sceus, car à mon gré c’est le maistre ouvrier de telle besongne ; mais il y en a mille qu’il n’a que touché simplement : il guigne seulement du doigt par où nous irons, s’il nous plaist, et se contente quelquefois de ne donner qu’une attainte dans le plus vif d’un propos. Il les faut arracher de là et mettre en place marchande.
Comme ce sien mot, que les habitans d’Asie servoient à un seul, pour ne sçavoir prononcer une seule sillabe, qui est Non, donna peut estre la matiere et l’occasion à la Boitie de sa Servitude Volontaire.
Cela mesme de luy voir trier une legiere action en la vie d’un homme, ou un mot, qui semble ne porter pas : cela, c’est un discours. C’est dommage que les gens d’entendement ayment tant la briefveté : sans doute leur reputation en vaut mieux, mais nous en valons moins : Plutarque aime mieux que nous le vantions de son jugement que de son sçavoir ; il ayme mieux nous laisser desir de soy que satieté. Il sçavoit qu’és choses bonnes mesmes on peut trop dire, et que Alexandridas reprocha justement à celuy qui tenoit aux Ephores des bons propos, mais trop longs : O estrangier, tu dis ce qu’il faut, autrement qu’il ne faut.
Ceux qui ont le corps gresle, le grossissent d’embourrures : ceux qui ont la matiere exile, l’enflent de paroles.
Il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la frequentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncellez en nous, et avons la veue racourcie à la longueur de nostre nez. On demandoit à Socrates d’où il estoit. Il ne respondit pas : D’Athenes ; mais : Du monde. Luy, qui avoit son imagination plus plaine et plus estandue, embrassoit l’univers comme sa ville, jettoit ses connoissances, sa société et ses affections à tout le genre humain, non pas comme nous qui ne regardons que sous nous. Quand les vignes gelent en mon village, mon prebstre en argumente l’ire de Dieu sur la race humaine, et juge que la pepie en tienne des-jà les Cannibales. A voir nos guerres civiles, qui ne crie que cette machine se bouleverse et que le jour du jugement nous prent au collet, sans s’aviser que plusieurs pires choses se sont veues, et que les dix mille parts du monde ne laissent pas de galler le bon temps cependant ?
Moy, selon leur licence et impunité, admire de les voir si douces et molles.
A qui il gresle sur la teste, tout l’hemisphere semble estre en tempeste et orage. Et disoit le Savoïart que, si ce sot de Roy de France eut sceu bien conduire sa fortune, il estoit homme pour devenir maistre d’hostel de son Duc. Son imagination ne concevoit autre plus eslevée grandeur que celle de son maistre.
Nous sommes insensiblement tous en cette erreur : erreur de grande suite et prejudice.
Mais qui se presente, comme dans un tableau, cette grande image de nostre mere nature en son entiere magesté ; qui lit en son visage une si generale et constante varieté ; qui se remarque là dedans, et non soy, mais tout un royaume, comme un traict d’une pointe tres delicate : celuy-là seul estime les choses selon leur juste grandeur. Ce grand monde, que les uns multiplient encore comme especes soubs un genre, c’est le mirouer où il nous faut regarder pour nous connoistre de bon biais. Somme, je veux que ce soit le livre de mon escholier. Tant d’humeurs, de sectes, de jugemens, d’opinions, de loix et de coustumes nous apprennent à juger sainement des nostres, et apprennent nostre jugement à reconnoistre son imperfection et sa naturelle foiblesse : qui n’est pas un legier apprentissage. Tant de remuements d’estat et changements de fortune publique nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre. Tant de noms, tant de victoires et conquestes ensevelies soubs l’oubliance, rendent ridicule l’esperance d’eterniser nostre nom par la prise de dix argolets et d’un pouillier qui n’est conneu que de sa cheute. L’orgueil et la fiereté de tant de pompes estrangieres, la magesté si enflée de tant de cours et de grandeurs, nous fermit et asseure la veue à soustenir l’esclat des nostres sans siller les yeux. Tant de milliasses d’hommes, enterrez avant nous, nous encouragent à ne craindre d’aller trouver si bonne compagnie en l’autre monde. Ainsi du reste.
Nostre vie, disoit Pythagoras, retire à la grande et populeuse assemblée des jeux Olympiques. Les uns s’y exercent le corps pour en acquerir la gloire des jeux ; d’autres y portent des marchandises à vendre pour le gain. Il en est, et qui ne sont pas les pires, lesquels ne cerchent autre fruict que de regarder comment et pourquoy chaque chose se faict, et estre spectateurs de la vie des autres hommes, pour en juger et regler la leur.
Aux exemples se pourront proprement assortir tous les plus profitables discours de la philosophie, à laquelle se doivent toucher les actions humaines comme à leur reigle. On luy dira,
quid fas optare, quid asper Utile nummus habet ; patriae charisque propinquis Quantum elargiri deceat : quem te Deus esse Jussit, et humana qua parte locatus es in re ; Quid sumus, aut quidnam victuri gignimur ;
que c’est que sçavoir et ignorer, qui doit estre le but de l’estude ; que c’est que vaillance, temperance et justice ; ce qu’il y a à dire entre l’ambition et l’avarice, la servitude et la subjection, la licence et la liberté ; à quelles marques on connoit le vray et solide contentement ; jusques où il faut craindre la mort, la douleur et la honte,
Et quo quemque modo fugiatque feratque laborem ;
quels ressors nous meuvent, et le moyen de tant divers branles en nous. Car il me semble que les premiers discours dequoy on luy doit abreuver l’entendement, ce doivent estre ceux qui reglent ses meurs et son sens, qui luy apprendront à se connoistre, et à sçavoir bien mourir et bien vivre.
Entre les arts liberaux, commençons par l’art qui nous faict libres. Elles servent toutes aucunement à l’instruction de nostre vie et à son usage, comme toutes autres choses y servent aucunement. Mais choisissons celle qui y sert directement et professoirement. Si nous sçavions restraindre les appartenances de nostre vie à leurs justes et naturels limites, nous trouverions que la meilleure part des sciences qui sont en usage, est hors de notre usage ; et en celles-mesmes qui le sont, qu’il y a des estendues et enfonceures tres-inutiles, que nous ferions mieux de laisser là, et, suivant l’institution de Socrates, borner le cours de nostre estude en icelles, où faut l’utilité.
sapere aude, Incipe : vivendi qui rectè prorogat horam, Rusticus expectat dum defluat amnis ; at ille Labitur et labetur in omne volubilis aevum. C’est une grande simplesse d’apprendre à nos enfans
Quid moveant Pisces, animosaque signa Leonis, Lotus et Hesperia quid Capricornus aqua,
la science des astres et le mouvement de la huitiesme sphere, avant que les leurs propres :
Τίι Πλειάδεσσι κᾴμοι τί δ’ ᾴστράσι Βοώτεω ;
Anaximenes escrivant à Pythagoras : De quel sens puis-je m’amuser au secret des estoiles, ayant la mort ou la servitude tousjours presente aux yeux (car lors les Roys de Perse preparoient la guerre contre son païs). Chacun doit dire ainsin : Estant battu d’ambition, d’avarice, de temerité, de superstition, et ayant au-dedans tels autres ennemis de la vie, iray-je songer au bransle du monde ?
Apres qu’on luy aura dict ce qui sert à le faire plus sage et meilleur, on l’entretiendra que c’est que Logique, Physique, Geometrie, Rhetorique ; et la science qu’il choisira, ayant des-jà le jugement formé, il en viendra bien tost à bout. Sa leçon se fera tantost par devis, tantost par livre ; tantost son gouverneur luy fournira de l’auteur mesme, propre à cette fin de son institution ; tantost il luy en donnera la moelle et la substance toute maschée. Et si, de soy mesme, il n’est assez familier des livres pour y trouver tant de beaux discours qui y sont, pour l’effect de son dessein, on luy pourra joindre quelque homme de lettres, qui à chaque besoing fournisse les munitions qu’il faudra, pour les distribuer et dispenser à son nourrisson. Et que cette leçon ne soit plus aisée et naturelle que celle de Gaza, qui y peut faire doute ? Ce sont là preceptes espineux et mal plaisans, et des mots vains et descharnez, où il n’y a point de prise, rien qui vous esveille l’esprit. En cette cy l’ame trouve où mordre et où se paistre. Ce fruict est plus grand, sans comparaison, et si sera plustost meury. C’est grand cas que les choses en soyent là en nostre siecle, que la philosophie, ce soit, jusques aux gens d’entendement, un nom vain et fantastique, qui se treuve de nul usage et de nul pris,
et par opinion et par effect.
Je croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses avenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et d’un visage renfroigné, sourcilleux et terrible. Qui me l’a masquée de ce faux visage, pasle et hideux ? Il n’est rien plus gay, plus gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne dise follastre. Elle ne presche que feste et bon temps. Une mine triste et transie montre que ce n’est pas là son giste. Demetrius le Grammairien, rencontrant dans le temple de Delphes une troupe de philosophes assis ensemble, il leur dit : Ou je me trompe, ou, à vous voir la contenance si paisible et si gaye, vous n’estes pas en grand discours entre vous. A quoy l’un d’eux, Heracleon le Megarien, respondit : C’est à faire à ceux qui cherchent si le futur du verbe βάλλω a double λ ou qui cherchent la derivation des comparatifs χεῖρων et βέλτιων, et des superlatifs χεῖριστον et βέλτιστον, qu’il faut rider le front, s’entretenant de leur science. Mais quant aux discours de la philosophie, ils ont accoustumé d’esgayer et resjouïr ceux qui les traictent, non les renfroigner et contrister.
Deprendas animi tormenta latentis in aegro Corpore, deprendas et gaudia : sumit utrumque Inde habitum facies.
L’ame qui loge la philosophie, doit par sa santé rendre sain encores le corps. Elle doit faire luire jusques au dehors son repos et son aise ; doit former à son moule le port exterieur, et l’armer par consequent d’une gratieuse fierté, d’un maintien actif et allegre, et d’une contenance contente et debonnaire.
La plus expresse marque de la sagesse, c’est une esjouïssance constante : son estat est comme des choses au dessus de la Lune : tousjours serein.
C’est « Barroco » et « Baralipton » qui rendent leurs supposts ainsi crotez et enfumés, ce n’est pas elle : ils ne la connoissent que par ouïr dire. Comment ? elle fait estat de serainer les tempestes de l’ame, et d’apprendre la fain et les fiebvres à rire, non par quelques Epicycles imaginaires, mais par raisons naturelles et palpables.
Elle a pour son but la vertu, qui n’est pas, comme dit l’eschole, plantée à la teste d’un mont coupé, rabotteux et inaccessible. Ceux qui l’ont approchée, la tiennent, au rebours, logée dans une belle plaine fertile et fleurissante, d’où elle void bien souz soy toutes choses ; mais si peut on y arriver, qui en sçait l’addresse, par des routtes ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes, plaisamment et d’une pante facile et polie, comme est celle des voutes celestes. Pour n’avoir hanté cette vertu supreme, belle, triumfante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irreconciliable d’aigreur, de desplaisir, de crainte et de contrainte, ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes ; ils sont allez, selon leur foiblesse, faindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite, menaceuse, mineuse, et la placer sur un rocher, à l’escart, emmy des ronces, fantosme à estonner les gens. Mon gouverneur, qui cognoist devoir remplir la volonté de son disciple autant ou plus d’affection que de reverence envers la vertu, luy sçaura dire que les poetes suivent les humeurs communes, et luy faire toucher au doigt que les Dieux ont mis plustost la sueur aux advenues des cabinetz de Venus que de Pallas. Et quand il commencera de se sentir, luy presentant Bradamant ou Angelique pour maistresse à jouïr, et d’une beauté naïve, active, genereuse, non hommasse mais virile, au prix d’une beauté molle, affettée, delicate, artificielle ; l’une travestie en garçon, coiffée d’un morrion luysant, l’autre vestue en garce, coiffée d’un attiffet emperlé : il jugera masle son amour mesme, s’il choisit tout diversement à cet effeminé pasteur de Phrygie. Il luy fera cette nouvelle leçon, que le prix et hauteur de la vraye vertu est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice, si esloigné de difficulté, que les enfans y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtilz. Le reglement c’est son util, non pas la force. Socrates, son premier mignon, quitte à escient sa force, pour glisser en la naïveté et aisance de son progrez. C’est la mere nourrice des plaisirs humains. En les rendant justes, elle les rend seurs et purs. Les moderant, elle les tient en haleine et en goust. Retranchant ceux qu’elle refuse, elle nous aiguise envers ceux qu’elle nous laisse : et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature, et jusques à la satiété, maternellement, sinon jusques à la lasseté (si d’adventure nous ne voulons dire que le regime qui arreste le beuveur avant l’yvresse, le mangeur avant la crudité, le paillard avant la pelade, soit ennemy de nos plaisirs). Si la fortune commune luy faut, elle luy eschappe ou elle s’en passe, et s’en forge une autre toute sienne, non plus flottante et roulante. Elle sçait estre riche et puissante et sçavante, et coucher dans des matelats musquez. Elle aime la vie, elle aime la beauté et la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier c’est sçavoir user de ces biens là regleement, et les sçavoir perdre constamment : office bien plus noble qu’aspre, sans lequel tout cours de vie est desnaturé, turbulent et difforme, et y peut on justement attacher ces escueils, ces haliers et ces monstres. Si ce disciple se rencontre de si diverse condition, qu’il aime mieux ouyr une fable que la narration d’un beau voyage ou un sage propos quand il l’entendra : qui, au son du tabourin qui arme la jeune ardeur de ses compagnons, se destourne à un autre qui l’appelle au jeu des batteleurs ; qui, par souhait, ne trouve plus plaisant et plus doux revenir poudreux et victorieux d’un combat, que de la paulme ou du bal avec le pris de cet exercice : je n’y trouve autre remede, sinon que de bonne heure son gouverneur l’estrangle, s’il est sans tesmoins, ou qu’on le mette patissier dans quelque bonne ville, fust-il fils d’un duc, suivant le precepte de Platon qu’il faut colloquer les enfans non selon les facultez de leur pere, mais selon les facultez de leur ame.
Puis que la philosophie est celle qui nous instruict à vivre, et que l’enfance y a sa leçon, comme les autres aages, pourquoi ne la luy communique l’on ?
Udum et molle lutum est ; nunc nunc properandus et acri Fingendus sine fine rota.
On nous aprent à vivre quand la vie est passée. Cent escoliers ont pris la verolle avant que d’estre arrivez à leur leçon d’Aristote, de la temperance.
Cicero disoit que, quand il vivroit la vie de deux hommes, il ne prendroit pas le loisir d’estudier les poetes lyriques. Et je trouve ces ergotistes plus tristement encores inutiles. Nostre enfant est bien plus pressé : il ne doit au pédagisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie : le demeurant est deu à l’action. Employons un temps si court aux instructions necessaires.
Ce sont abus : ostez toutes ces subtilitez espineuses de la Dialectique, dequoy nostre vie ne se peut amender, prenez les simples discours de la philosophie, sçachez les choisir et traitter à point : ils sont plus aisez à concevoir qu’un conte de Boccace. Un enfant en est capable, au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que d’aprendre à lire ou escrire. La philosophie a des discours pour la naissance des hommes comme pour la decrepitude. Je suis de l’advis de Plutarque, qu’Aristote n’amusa pas tant son grand disciple à l’artifice de composer syllogismes, ou aux Principes de Geometrie, comme à l’instruire des bons preceptes touchant la vaillance, prouesse, la magnanimité et temperance, et l’asseurance de ne rien craindre ; et, avec cette munition, il l’envoya encores enfant subjuguer l’Empire du monde à tout seulement 30000 hommes de pied, 4000 chevaux et quarante deux mille escuz. Les autres arts et sciences, dict-il, Alexandre les honoroit bien, et louoit leur excellence et gentillesse ; mais, pour plaisir qu’il y prit, il n’estoit pas facile à se laisser surprendre à l’affection de les vouloir exercer.
Petite hinc, juvenésque senesque, Finem animo certum, miserisque viatica canis.
C’est ce que dict Epicurus au commencement de sa lettre à Meniceus : Ny le plus jeune refuie à philosopher, ny le plus vieil s’y lasse. Qui faict autrement, il semble dire ou qu’il n’est pas encores saison d’heureusement vivre, ou qu’il n’en est plus saison.
Pour tout cecy, je ne veu pas qu’on emprisonne ce garçon. Je ne veux pas qu’on l’abandonne à l’humeur melancholique d’un furieux maistre d’escole. Je ne veux pas corrompre son esprit à le tenir à la gehene et au travail, à la mode des autres, quatorze ou quinze heures par jour, comme un portefaiz.
Ny ne trouveroys bon, quand par quelque complexion solitaire et melancholique on le verroit adonné d’une application trop indiscrette à l’estude des livres, qu’on la luy nourrist : cela les rend ineptes à la conversation civile, et les destourne de meilleures occupations. Et combien ay-je veu de mon temps d’hommes abestis par temeraire avidité de science ? Carneades s’en trouva si affollé, qu’il n’eut plus le loisir de se faire le poil et les ongles.
Ny ne veux gaster ses meurs genereuses par l’incivilité et barbarie d’autruy. La sagesse Françoise a esté anciennement en proverbe, pour une sagesse qui prenoit de bon’heure, et n’avoit guieres de tenue. A la verité, nous voyons encores qu’il n’est rien si gentil que les petits enfans en France : mais ordinairement ils trompent l’esperance qu’on en a conceue, et, hommes faicts, on n’y voit aucune excellence. J’ay ouy tenir à gens d’entendement que ces colleges où on les envoie, dequoy ils ont foison, les abrutissent ainsin. Au nostre, un cabinet, un jardin, la table et le lit, la solitude, la compaignie, le matin et le vespre, toutes heures luy seront unes, toutes places luy seront estude : car la philosophie, qui, comme formatrice des jugements et des meurs, sera sa principale leçon, a ce privilege de se mesler par tout. Isocrates l’orateur, estant prié en un festin de parler de son art, chacun trouve qu’il eut raison de respondre : Il n’est pas maintenant temps de ce que je sçay faire ; et ce dequoy il est maintenant temps, je ne le sçay pas faire. Car de presenter des harangues ou des disputes de rhetorique à une compaignie assemblée pour rire et faire bonne chere, ce seroit un meslange de trop mauvais accord. Et autant en pourroit-on dire de toutes les autres sciences. Mais, quant à la philosophie, en la partie où elle traicte de l’homme et de ses devoirs et offices, ç’a esté le jugement commun de tous les sages, que, pour la douceur de sa conversation, elle ne devoit estre refusée ny aux festins ny aux jeux. Et Platon l’ayant invitée à son convive, nous voyons comme elle entretient l’assistence d’une façon molle et accommodée au temps et au lieu, quoy que ce soit de ses plus hauts discours et plus salutaires :
Aeque pauperibus prodest, locupletibus aeque ; Et, neglecta, aeque pueris senibusque nocebit.
Ainsi, sans doubte, il chomera moins que les autres. Mais, comme les pas que nous employons à nous promener dans une galerie, quoy qu’il y en ait trois fois autant, ne nous lassent pas comme ceux que nous mettons à quelque chemin desseigné, aussi nostre leçon, se passant comme par rencontre, sans obligation de temps et de lieu, et se meslant à toutes nos actions, se coulera sans se faire sentir. Les jeux mesmes et les exercices seront une bonne partie de l’estude : la course, la luite,
la musique,
la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes. Je veux que la bienseance exterieure, et l’entre-gent,
et la disposition de la personne,
se façonne quant et quant l’ame. Ce n’est pas une ame, ce n’est pas un corps qu’on dresse : c’est un homme ; il n’en faut pas faire à deux. Et, comme dict Platon, il ne faut pas les dresser l’un sans l’autre, mais les conduire également, comme une couple de chevaux attelez à mesme timon.
Et, à l’ouir, semble il pas prester plus de temps et plus de sollicitude aux exercices du corps, et estimer que l’esprit s’en exerce quant et quant, et non au rebours.
Au demeurant, cette institution se doit conduire par une severe douceur, non comme il se faict. Au lieu de convier les enfans aux lettres, on ne leur presente, à la verité, que horreur et cruauté. Ostez moy la violence et la force : il n’est rien à mon advis qui abastardisse et estourdisse si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu’il craigne la honte et le chastiement, ne l’y endurcissez pas. Endurcissez le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hazards qu’il luy faut mespriser ; ostez-luy toute mollesse et delicatesse au vestir et coucher, au manger et au boire ; accoustumez le à tout. Que ce ne soit pas un beau garçon et dameret,
mais un garçon vert et vigoureux. Enfant, homme, vieil, j’ay tousjours creu et jugé de mesme. Mais, entre autres choses, cette police de la plus part de noz colleges m’a tousjours despleu. On eust failly à l’adventure moins dommageablement, s’inclinant vers l’indulgence. C’est une vraye geaule de jeunesse captive. On la rend desbauchée, l’en punissant avant qu’elle le soit. Arrivez-y sur le point de leur office :
vous n’oyez que cris et d’enfans suppliciez, et de maistres enyvrez en leur cholere. Quelle maniere pour esveiller l’appetit envers leur leçon, à ces tendres ames et craintives, de les y guider d’une troigne effroyable, les mains armées de fouets ? Inique et pernicieuse forme. Joint ce que Quintilien en a tres-bien remarqué, que cette imperieuse authorité tire des suittes perilleuses, et nommement à nostre façon de chastiement. Combien leurs classes seroient plus decemment jonchées de fleurs et de feuilles que de tronçons d’osier sanglants. J’y feroy pourtraire la joye, l’allegresse et Flora et les Graces, comme fit en son eschole le philosophe Speusippus. Où est leur profit, que ce fust aussi leur esbat. On doit ensucrer les viandes salubres à l’enfant, et enfieller celles qui luy sont nuisibles. C’est merveille combien Platon se montre soigneux en ses loix, de la gayeté et passetemps de la jeunesse de sa cité, et combien il s’arreste à leurs courses, jeux, chansons, saults et danses, desquelles il dit que l’antiquité a donné la conduitte et le patronnage aux dieux mesmes : Apollon, les Muses et Minerve. Il l’estend à mille preceptes pour ses gymnases : pour les sciences lettrées, il s’y amuse fort peu, et semble ne recommander particulièrement la poesie que pour la musique.
Toute estrangeté et particularité en nos meurs et conditions est evitable comme ennemie de communication et de societé
et comme monstrueuse. Qui ne s’estonneroit de la complexion de Demophon, maistre d’hostel d’Alexandre, qui suoit à l’ombre et trembloit au soleil ?
J’en ay veu fuir la senteur des pommes plus que les harquebusades, d’autres s’effrayer pour une souris, d’autres rendre la gorge à voir de la cresme, d’autres à voir brasser un lict de plume, comme Germanicus ne pouvoit souffrir ny la veue ny le chant des coqs. Il y peut avoir, à l’avanture, à cela quelque propriété occulte ; mais on l’esteindroit, à mon advis, qui s’y prendroit de bon’heure. L’institution a gaigné cela sur moy, il est vray que ce n’a point esté sans quelque soing, que, sauf la biere, mon appetit est accommodable indifferemment à toutes choses dequoy on se pait. Le corps encore souple, on le doit, à cette cause, plier à toutes façons et coustumes. Et pourveu qu’on puisse tenir l’appetit et la volonté soubs boucle, qu’on rende hardiment un jeune homme commode à toutes nations et compaignies, voire au desreglement et aus exces, si besoing est.
son exercitation suive l’usage.
Qu’il puisse faire toutes choses, et n’ayme à faire que les bonnes. Les philosophes mesmes ne trouvent pas louable en Calisthenes d’avoir perdu la bonne grace du grand Alexandre, son maistre, pour n’avoir voulu boire d’autant à luy. Il rira, il follastrera, il se desbauchera avec son prince. Je veux qu’en la desbauche mesme il surpasse en vigueur et en fermeté ses compagnons, et qu’il ne laisse à faire le mal ny à faute de force ny de science, mais à faute de volonté.
Multum interest utrum peccare aliquis nolit aut nesciat.
Je pensois faire honneur à un seigneur aussi eslongné de ces débordemens qu’il en soit en France, de m’enquerir à luy, en bonne compaignie, combien de fois en sa vie il s’estoit enyvré pour la nécessité des affaires du Roy en Allemagne. Il le print de cette façon, et me respondit que c’estoit trois fois, lesquelles il recita. J’en sçay qui, à faute de cette faculté, se sont mis en grand peine, ayans à pratiquer cette nation. J’ay souvent remarqué avec grand’ admiration la merveilleuse nature d’Alcibiades, de se transformer si aisément à façons si diverses, sans interest de sa santé : surpassant tantost la somptuosité et pompe Persienne, tantost l’austerité et frugalité Lacedemoniene ; autant reformé en Sparte comme voluptueux en Ionie,