Essais (page 14)
Nudaque consistunt formam servantia testae Vina, nec hausta meri, sed data frusta bibunt.
Les gelées sont si aspres en l’emboucheure des Palus Maeotides, qu’en la mesme place où le Lieutenant de Mithridates avoit
livré bataille aux ennemis à pied sec et les y avoit desfaicts, l’esté venu il y gaigna contre eux encore une bataille navale.
Les Romains souffrirent grand desadvantage au combat qu’ils eurent contre les Carthaginois près de Plaisance, de ce qu’ils allerent à la charge le sang figé et les membres contreints de froid, là où Annibal avoit faict espandre du feu par tout son ost, pour eschauffer ses soldats, et distribuer de l’huyle par les bandes, afin que, s’oignant, ils rendissent leurs nerfs plus souples et desgourdis, et encroustassent les pores contre les coups de l’air et du vent gelé qui tiroit lors. La retraite des Grecs, de Babylone en leur païs, est fameuse des difficultez et mesaises qu’ils eurent à surmonter. Cette cy en fut, qu’accueillis aux montaignes d’Armenie d’un horrible ravage de neiges, ils en perdirent la connoissance du païs et des chemins, et, en estant assiegés tout court, furent un jour et une nuit sans boire et sans manger, la plus part de leurs bestes mortes ; d’entre eux plusieurs morts, plusieurs aveugles du coup du gresil et lueur de la neige, plusieurs stropiés par les extremitez, plusieurs roides, transis et immobiles de froid, ayants encore le sens entier. Alexandre veit une nation en laquelle on enterre les arbres fruittiers en hiver, pour les defendre de la gelée.
Sur le subject de vestir, le Roy de la Mexique changeoit quatre fois par jour d’accoustremens, jamais ne les reiteroit, employant sa desferre à ses continuelles liberalitez et recompenses ; comme aussi ny pot, ny plat, ny ustensile de sa cuisine et de sa table ne luy estoient servis à deux fois.
Chapitre 37 : Du Jeune Caton
IE n’ay point cette erreur commune de juger d’un autre selon que je suis. J’en croy aysément des choses diverses à moy.
Pour me sentir engagé à une forme, je n’y oblige pas le monde, comme chascun fait ; et croy, et conçois mille contraires façons de vie ; et, au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference que la ressemblance en nous. Je descharge tant qu’on veut un autre estre de mes conditions et principes, et le considere simplement en luy-mesme, sans relation, l’estoffant sur son propre modelle. Pour n’estre continent, je ne laisse d’advouer sincerement la continence des Feuillans et des Capuchins, et de bien trouver l’air de leur train : je m’insinue, par imagination, fort bien en leur place. Et si les ayme et les honore d’autant plus qu’ils sont autres que moy. Je desire singulierement qu’on nous juge chascun à part soy, et qu’on ne me tire en consequence des communs exemples.
Ma foiblesse n’altere aucunement les opinions que je dois avoir de la force et vigueur de ceux qui le meritent.
Sunt qui nihil laudent, nisi quod se imitari posse confidunt.
Rampant au limon de la terre, je ne laisse pas de remerquer, jusques dans les nues, la hauteur inimitable d’aucunes ames heroïques. C’est beaucoup pour moy d’avoir le jugement reglé, si les effects ne le peuvent estre, et maintenir au moins cette maistresse partie exempte de corruption. C’est quelque chose d’avoir la volonté bonne, quand les jambes me faillent. Ce siècle auquel nous vivons, au moins pour nostre climat, est si plombé que, je ne dis pas l’execution, mais l’imagination mesme de la vertu en est à dire ; et semble que ce ne soit autre chose qu’un jargon de colliege : virtutem verba putant, ut Lucum ligna.
Quam vereri deberent, etiamsi percipere non possent. C’est un affiquet à pendre en un cabinet, ou au bout de la langue, comme au bout de l’oreille, pour parement.
Il ne se recognoit plus d’action vertueuse : celles qui en portent le visage, elles n’en ont pas pourtant l’essence, car le profit, la gloire, la crainte, l’accoutumance et autres telles causes estrangeres nous acheminent à les produire. La justice, la vaillance, la debonnaireté, que nous exerçons lors, elles peuvent estre ainsi nommées pour la consideration d’autruy, et du visage qu’elles portent en public, mais, chez l’ouvrier, ce n’est aucunement vertu ; il y a une autre fin proposée,
autre cause mouvante.
Or la vertu n’advoue rien que ce qui se faict par elle et pour elle seule.
En cette grande bataille de Potidée que les Grecs sous Pausanias gaignerent contre Mardonius et les Perses, les victorieux, suivant leur coustume, venants à partir entre eux la gloire de l’exploit, attribuerent à la nation Spartiate la precellence de valeur en ce combat. Les Spartiates, excellens juges de la vertu, quand ils vindrent à decider à quel particulier debvoit demeurer l’honneur d’avoir le mieux faict en cette journée, trouverent qu’Aristodeme s’estoit le plus courageusement hazardé ; mais pourtant ils ne luy en donnerent point le prix, par ce que sa vertu avoit esté incitée du desir de se purger du reproche qu’il avoit encouru au faict des Thermopyles, et d’un appetit de mourir courageusement pour garantir sa honte passée. Nos jugemens sont encores malades, et suyvent la depravation de nos meurs. Je voy la pluspart des esprits de mon temps faire les ingenieux à obscurcir la gloire des belles et genereuses actions anciennes, leur donnant quelque interpretation vile, et leur controuvant des occasions et des causes vaines.
Grande subtilité ! Qu’on me donne l’action la plus excellente et pure, je m’en vois y fournir vraysemblablement cinquante vitieuses intentions. Dieu sçait, à qui les veut estendre, quelle diversité d’images ne souffre nostre interne volonté.
Ils ne font pas tant malitieusement que lourdement et grossierement les ingenieux à tout leur mesdisance. La mesme peine qu’on prent à detracter de ces grands noms, et la mesme licence, je la prendroye volontiers à leur prester quelque tour d’espaule à les hausser. Ces rares figures, et triées pour l’exemple du monde par le consentement des sages, je ne me feinderoy pas de les recharger d’honneur, autant que mon invention pourroit en interpretation et favorable circonstance. Mais il faut croire que les efforts de nostre conception sont loing au-dessous de leur merite. C’est l’office des gens de bien de peindre la vertu la plus belle qui se puisse ; et ne nous messieroit pas, quand la passion nous transporteroit à la faveur de si sainctes formes. Ce que ceux-cy font au contraire,
ils le font ou par malice, ou par ce vice de ramener leur creance à leur portée, dequoy je viens de parler, ou, comme je pense plustost, pour n’avoir pas la veue assez forte et assez nette pour concevoir la splendeur de la vertu en sa pureté naifve, ny dressée à cela : comme Plutarque dict que, de son temps, aucuns attribuoient la cause de la mort du jeune Caton à la crainte qu’il avoit eu de Caesar : dequoy il se picque avecques raison ; et peut on juger par là combien il se fut encore plus offencé de ceux qui l’ont attribuée à l’ambition.
Sottes gens ! Il eut bien faict une belle action, genereuse et juste, plus tost aveq ignominie, que pour la gloire.
Ce personnage là fut veritablement un patron que nature choisit pour montrer jusques où l’humaine vertu et fermeté pouvoit atteindre. Mais je ne suis pas icy à mesmes pour traicter ce riche argument. Je veux seulement faire luiter ensemble les traits de cinq poetes Latins sur la louange de Caton,
et pour l’interest de Caton, et, par incident, pour le leur aussi. Or devra l’enfant bien nourry trouver, au pris des autres, les deux premiers trainans, le troisiesme plus verd, mais qui s’est abattu par l’extravagance de sa force ; estimer que là il y auroit place à un ou deux degrez d’invention encore pour arriver au quatriesme, sur le point duquel il joindra ses mains par admiration. Au dernier, premier de quelque espace, mais laquelle espace il jurera ne pouvoir estre remplie par nul esprit humain, il s’estonnera, il se transira. Voicy merveille :
nous avons bien plus de poetes, que de juges et interpretes de poesie. Il est plus aisé de la faire, que de la cognoistre. A certaine mesure basse, on la peut juger par les preceptes et par art. Mais la bonne, l’excessive, la divine est audessus des regles et de la raison. Quiconque en discerne la beauté d’une veue ferme et rassise, il ne la void pas, non plus que la splendeur d’un esclair. Elle ne pratique point nostre jugement : elle le ravit et ravage. La fureur qui espoinçonne celuy qui la sçait penetrer, fiert encores un tiers à la luy ouyr traitter et reciter : comme l’aymant, non seulement attire un’ aiguille, mais infond encores en icelle sa faculté d’en attirer d’autres. Et il se void plus clairement aux theatres, que l’inspiration sacrée des muses, ayant premierement agité le poete à la cholere, au deuil, à la hayne, et hors de soy où elles veulent, frappe encore par le poete l’acteur, et par l’acteur consecutivement tout un peuple. C’est l’enfileure de noz aiguilles, suspendues l’une de l’autre. Dés ma premiere enfance, la poesie a eu cela, de me transpercer et transporter. Mais ce ressentiment bien vif qui est naturellement en moy, a esté diversement manié par diversité de formes, non tant plus hautes et plus basses (car c’estoient tousjours des plus hautes en chaque espece) comme differentes en couleur : premierement une fluidité gaye et ingenieuse ; depuis une subtilité aigue et relevée ; enfin une force meure et constante. L’exemple le dira mieux : Ovide, Lucain, Vergile. Mais voylà nos gens sur la carriere.
Sit Cato, dum vivit, sane vel Caesare major, dict l’un.
Et invictum, devicta morte, Catonem, dict l’autre. Et l’autre, parlant des guerres civiles d’entre Caesar et Pompeius,
Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni. Et le quatriesme, sur les louanges de Caesar : Et cuncta terrarum subacta, Praeter atrocem animum Catonis. Et le maistre du chœur, apres avoir étalé les noms des plus grands Romains en sa peinture, finit en cette maniere :
his dantem jura Catonem.
Chapitre 38 : Comme Nous Pleurons et Rions d’une Mesme Chose
QVand nous rencontrons dans les histoires, qu’Antigonus sceut tres-mauvais gré à son fils de luy avoir presenté la teste du Roy Pyrrhus, son ennemy, qui venoit sur l’heure mesme d’estre tué combatant contre luy, et que, l’ayant veue, il se print bien fort à pleurer ; et que le Duc René de Lorraine pleignit aussi la mort du Duc Charles de Bourgoigne qu’il venoit de deffaire, et en porta le deuil en son enterrement ; et que, en la bataille d’Auroy que le Comte de Montfort gaigna contre Charles de Blois, sa partie pour le Duché de Bretaigne, le victorieux, rencontrant le corps de son ennemy trespassé, en mena grand deuil, il ne faut pas s’escrier soudain :
Et cosi aven che l’animo ciascuna Sua passion sotto el contrario manto Ricopre, con la vista hor’ chiara hor bruna. Quand on presenta à Caesar la teste de Pompeius, les histoires disent qu’il en destourna sa veue comme d’un vilain et mal plaisant spectacle. Il y avoit eu entr’eux une si longue intelligence et societé au maniement des affaires publiques, tant de communauté de fortunes, tant d’offices reciproques et d’alliance, qu’il ne faut pas croire que cette contenance fut toute fauce et contrefaicte, comme estime cet autre :
tutumque putavit Jam bonus esse socer ; lachrimas non sponte cadentes Effudit, gemitusque expressit pectore laeto. Car, bien que, à la verité, la pluspart de nos actions ne soient que masque et fard, et qu’il puisse quelquefois estre vray,
Haeredis fletus sub persona risus est, si est-ce qu’au jugement de ces accidens il faut considerer comme nos ames se trouvent souvent agitées de diverses passions. Et tout ainsi qu’en nos corps ils disent qu’il y a une assemblée de diverses humeurs, desquelles celle là est maistresse qui commande le plus ordinairement en nous, selon nos complexions : aussi, en nos ames, bien qu’il y ait divers mouvemens qui l’agitent, si faut-il qu’il y en ait un à qui le champ demeure. Mais ce n’est pas avec si entier avantage que, pour la volubilité et soupplesse de nostre ame, les plus foibles par occasion ne regaignent encor la place et ne facent une courte charge à leur tour. D’où nous voyons non seulement les enfans, qui vont tout naifvement apres la nature, pleurer et rire souvent de mesme chose ; mais nul d’entre nous ne se peut vanter, quelque voyage qu’il face à son souhait, que encore au départir de sa famille et de ses amis il ne se sente frissonner le courage ; et, si les larmes ne luy en eschappent tout à faict, au moins met-il le pied à l’estrié d’un visage morne et contristé. Et, quelque gentille flamme qui eschaufe le cœur des filles bien nées, encore les desprend on à force du col de leurs meres pour les rendre à leur espous, quoy que die ce bon compaignon :
Est ne novis nuptis odio venus, anne parentum Frustrantur falsis gaudia lachrimulis, Ubertim thalami quas intra limina fundunt ? Non, ita me divi, vera gemunt, juverint. Ainsin il n’est pas estrange de plaindre celuy-là mort, qu’on ne voudroit aucunement estre en vie.
Quand je tance avec mon valet, je tance du meilleur courage que j’aye, ce sont vrayes et non feintes imprecations ; mais, cette fumée passée, qu’il ayt besoing de moy, je luy bien feray volontiers : je tourne à l’instant le fueillet.
Quand je l’appelle un badin, un veau, je n’entrepren pas de luy coudre à jamais ces tiltres ; ny ne pense me desdire pour le nommer tantost honeste homme. Nulle qualité nous embrasse purement et universellement. Si ce n’estoit la contenance d’un fol de parler seul, il n’est jour au quel on ne m’ouist gronder en moy-mesme et contre moy : Bren du fat. Et si n’enten pas, que ce soit ma définition.
Qui pour me voir une mine tantost froide, tantost amoureuse envers ma femme, estime que l’une ou l’autre soit
feinte, il est un sot. Neron, prenant congé de sa mere qu’il envoyoit noyer, sentit toutesfois l’émotion de cet adieu maternel, et en eust horreur et pitié.
On dict que la lumiere du Soleil n’est pas d’une piece continue, mais qu’il nous élance si dru sans cesse nouveaux rayons les uns sur les autres, que nous n’en pouvons appercevoir l’entre deux :
Largus enim liquidi fons luminis, aetherius sol Inrigat assidue coelum candore recenti, Suppeditatque novo confestim lumine lumen ; ainsin eslance nostre ame ses pointes diversement et imperceptiblement.
Artabanus surprint Xerxes, son neveu, et le tança de la soudaine mutation de sa contenance. Il estoit à considerer la grandeur desmesurée de ses forces au passage de Hellespont pour l’entreprinse de la Grece. Il luy print premierement un tressaillement d’aise à veoir tant de milliers d’hommes à son service, et le tesmoigna par l’allegresse et feste de son visage. Et, tout soudain, en mesme instant, sa pensée luy suggerant comme tant de vies avoient à defaillir au plus loing dans un siècle, il refroigna son front, et s’attrista jusques aux larmes.
Nous avons poursuivy avec resolue volonté la vengeance d’une injure, et resenty un singulier contentement de la victoire, nous en pleurons pourtant ; ce n’est pas de cela que nous pleurons ; il n’y a rien de changé, mais nostre ame regarde la chose d’un autre œil, et se la represente par un autre visage : car chaque chose a plusieurs biais et plusieurs lustres. La parenté, les anciennes accointances et amitiez saisissent nostre imagination et la passionnent pour l’heure, selon leur condition ; mais le contour en est si brusque, qu’il nous eschappe.
Nil adeo fieri celeri ratione videtur Quam si mens fieri proponit et inchoat ipsa. Ocius ergo animus quam res se perciet ulla, Ante oculos quarum in promptu natura videtur.
Et, à cette cause, voulans de toute cette suite continuer un corps, nous nous trompons. Quand Timoleon pleure le meurtre qu’il avoit commis d’une si meure et genereuse deliberation, il ne pleure pas la liberté rendue à sa patrie, il ne pleure pas le Tyran, mais il pleure son frere. L’une partie de son devoir est jouée, laissons luy en jouer l’autre.
Chapitre 39 : De la Solitude
LAissons à part cette longue comparaison de la vie solitaire à l’active ; et quant à ce beau mot dequoy se couvre l’ambition et l’avarice : Que nous ne sommes pas nez pour nostre particulier, ains pour le publicq, rapportons nous en hardiment à ceux qui sont en la danse ; et qu’ils se battent la conscience, si, au rebours, les estats, les charges, et cette tracasserie du monde ne se recherche plutost pour tirer du publicq son profit particulier. Les mauvais moyens par où on s’y pousse en nostre siecle, montrent bien que la fin n’en vaut gueres. Respondons à l’ambition que c’est elle mesme qui nous donne goust de la solitude : car que fuit elle tant que la societé ? que cherche elle tant que ses coudées franches ? Il y a dequoy bien et mal faire par tout : toutefois, si le mot de Bias est vray, que la pire part c’est la plus grande, ou ce que dit l’Ecclesiastique, que de mille il n’en est pas un bon,
Rari quippe boni : numero vix sunt totidem, quot Thebarum portae, vel divitis ostia Nili,
la contagion est tres-dangereuse en la presse. Il faut ou imiter les vitieux, ou les haïr. Tous les deux sont dangereux, et de leur ressembler, par ce qu’ils sont beaucoup ; et d’en hair beaucoup, parce qu’ils sont dissemblables.
Et les marchands qui vont en mer, ont raison de regarder que ceux qui se mettent en mesme vaisseau, ne soyent dissolus, blasphemateurs, meschans : estimant telle société infortunée. Parquoy Bias, plaisamment, à ceux qui passoient aveq luy le danger d’une grande tourmente, et appelloient le secours des dieux : Taisez-vous, feit-il, qu’ils ne sentent point que vous soyez icy avec moy. Et, d’un plus pressant exemple, Albuquerque, Vice-Roy en l’Inde pour le Roy Emanuel de Portugal, en un extreme peril de fortune de mer, print sur ses espaules un jeune garçon, pour cette seule fin, qu’en la societé de leur fortune son innocence luy servist de garant et de recommandation envers la faveur divine, pour le mettre à sauveté.
Ce n’est pas que le sage ne puisse par tout vivre content, voire et seul en la foule d’un palais ; mais, s’il est à choisir, il en fuira, dit-il, mesmes la veue. Il portera, s’il est besoing, cela ; mais, s’il est en luy, il eslira cecy. Il ne luy semble point suffisamment s’estre desfait des vices, s’il faut encores qu’il conteste avec ceux d’autruy.
Charondas chastioit pour mauvais ceux qui estoient convaincus de hanter mauvaise compaignie.
Il n’est rien si dissociable et sociable que l’homme : l’un par son vice, l’autre par sa nature. Et Antisthenes ne me semble avoir satisfait à celuy qui luy reprochoit sa conversation avec les meschans, en disant que les medecins vivoient bien entre les malades, car, s’ils servent à la santé des malades, ils deteriorent la leur par la contagion, la veue continuelle et pratique des maladies. Or la fin, ce crois-je, en est tout’une, d’en vivre plus à loisir et à son aise. Mais on n’en cherche pas tousjours bien le chemin. Souvent on pense avoir quitté les affaires, on ne les a que changez. Il n’y a guiere moins de tourment au gouvernement d’une famille que d’un estat entier : où que l’ame soit empeschée, elle y est toute ; et, pour estre les occupations domestiques moins importantes, elles n’en sont pas moins importunes. D’avantage, pour nous estre deffaits de la Cour et du marché, nous ne sommes pas deffaits des principaux tourmens de nostre vie,
ratio et prudentia curas, Non locus effusi latè maris arbiter, aufert. L’ambition, l’avarice, l’irresolution, la peur et les concupiscences ne nous abandonnent point pour changer de contrée,
Et post equitem sedet atra cura. Elles nous suivent souvent jusques dans les cloistres et dans les escoles de philosophie. Ny les desers, ny les rochers creusez, ny la here, ny les jeunes ne nous en démeslent :
haeret lateri letalis arundo. On disoit à Socrates que quelqu’un ne s’estoit aucunement amendé en son voyage : Je croy bien, dit-il, il s’estoit emporté avecques soy.
Quid terras alio calentes Sole mutamus ? patria quis exul Se quoque fugit ? Si on ne se descharge premierement et son ame, du fais qui la presse, le remuement la fera fouler davantage : comme en un navire les charges empeschent moins, quand elles sont rassises. Vous faictes plus de mal que de bien au malade, de luy faire changer de place. Vous ensachez le mal en le remuant, comme les pals s’enfoncent plus avant et s’affermissent en les branlant et secouant. Parquoy ce n’est pas assez de s’estre escarté du peuple ; ce n’est pas assez de changer de place, il se faut escarter des conditions populaires qui sont en nous : il se faut sequestrer et r’avoir de soy.
Rupi jam vincula dicas : Nam luctata canis nodum arripit ; attamen illi, Cum fugit, à collo trahitur pars longa catenae. Nous emportons nos fers quand et nous : ce n’est pas une entiere liberté, nous tournons encore la veue vers ce que nous avons laissé, nous en avons la fantasie plaine.
Nisi purgatum est pectus, quae praelia nobis Atque pericula tunc ingratis insinuandum ? Quantae conscindunt hominem cuppedinis acres Sollicitum curae, quantique perinde timores ? Quidve superbia, spurcitia, ac petulantia, quantas Efficiunt clades ? quid luxus desidiésque ?
Nostre mal nous tient en l’ame : or elle ne se peut échaper à elle mesme,
In culpa est animus qui se non effugit unquam. Ainsin il la faut ramener et retirer en soy : c’est la vraie solitude, et qui se peut jouïr au milieu des villes et des cours des Roys ; mais elle se jouyt plus commodément à part. Or, puis que nous entreprenons de vivre seuls et de nous passer de compagnie, faisons que nostre contentement despende de nous ; desprenons nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autruy, gaignons sur nous de pouvoir à bon escient vivre seuls et y vivre à nostr’ aise. Stilpon, estant eschappé de l’embrasement de sa ville, où il avoit perdu femme, enfans et chevance, Démetrius Poliorcetes, le voyant en une si grande ruine de sa patrie le visage non effrayé, luy demanda s’il n’avoit pas eu du dommage. Il respondit que non, et qu’il n’y avoit, Dieu mercy, rien perdu de sien.
C’est ce que le philosophe Antisthenes disoit plaisamment : que l’homme se devoit pourveoir de munitions qui flottassent sur l’eau et peussent à nage eschapper avec luy du naufrage.
Certes l’homme d’entendement n’a rien perdu, s’il a soy mesme. Quand la ville de Nole fut ruinée par les Barbares, Paulinus, qui en estoit Evésque, y ayant tout perdu, et leur prisonnier, prioit ainsi Dieu : Seigneur, garde moy de sentir cette perte, car tu sçais qu’ils n’ont encore rien touché de ce qui est à moy. Les richesses qui le faisoyent riche, et les biens qui le faisoient bon, estoyent encore en leur entier. Voylà que c’est de bien choisir les thresors qui se puissent affranchir de l’injure, et de les cacher en lieu où personne n’aille, et lequel ne puisse estre trahi que par nous mesmes. Il faut avoir femmes, enfans, biens, et sur tout de la santé, qui peut ; mais non pas s’y attacher en maniere que nostre heur en despende. Il se faut reserver une arriereboutique toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissons nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude. En cette-cy faut-il prendre nostre ordinaire entretien de nous à nous mesmes, et si privé que nulle acointance ou communication estrangiere y trouve place ; discourir et y rire comme sans femme, sans enfans et sans biens, sans train et sans valetz, afin que, quand l’occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer. Nous avons une ame contournable en soy mesme ; elle se peut faire compagnie ; elle a dequoy assaillir et dequoy defendre, dequoy recevoir et dequoy donner : ne craignons pas en cette solitude nous croupir d’oisiveté ennuyeuse,
in solis sis tibi turba locis.
La vertu, dict Antisthenes, se contente de soy : sans disciplines, sans paroles, sans effects.
En nos actions accoustumées, de mille il n’en est pas une qui nous regarde. Celuy que tu vois grimpant contremont les ruines de ce mur, furieux et hors de soy, en bute de tant de harquebuzades ; et cet autre, tout cicatricé, transi et pasle de faim, deliberé de crever plutost que de luy ouvrir la porte, pense tu qu’ils y soyent pour eux ? Pour tel, à l’adventure, qu’ils ne virent onques, et qui ne se donne aucune peine de leur faict, plongé cependant en l’oysiveté et aux delices. Cettuy-ci, tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir apres minuit d’un estude, penses tu qu’il cherche parmy les livres comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage ? Nulles nouvelles. Il y mourra, ou il apprendra à la posterité la mesure des vers de Plaute et la vraye orthographe d’un mot Latin. Qui ne contre-change volontiers la santé, le repos et la vie à la reputation et à la gloire, la plus inutile, vaine et fauce monnoye qui soit en nostre usage ? Nostre mort ne nous faisoit pas assez de peur, chargeons nous encores de celle de nos femmes, de nos enfans et de nos gens. Nos affaires ne nous donnoyent pas assez de peine, prenons encores à nous tourmenter et rompre la teste de ceux de nos voisins et amis.
Vah’ quemquamne hominem in animum instituere, aut Parare, quod sit charius quam ipse est sibi ?
La solitude me semble avoir plus d’apparence et de raison à ceux qui ont donné au monde leur age plus actif et fleurissant, suivant l’exemple de Thales.
C’est assez vescu pour autruy, vivons pour nous au moins ce bout de vie. Ramenons à nous et à nostre aise nos pensées et nos intentions. Ce n’est pas une legiere partie que de faire seurement sa retraicte ; elle nous empesche assez sans y mesler d’autres entreprinses. Puis que Dieu nous donne loisir de disposer de nostre deslogement, preparons nous y ; plions bagage ; prenons de bon’heure congé de la compaignie ; despetrons nous de ces violentes prinses qui nous engagent ailleurs et esloignent de nous. Il faut desnouer ces obligations si fortes, et meshuy aymer ce-cy et cela, mais n’espouser rien que soy. C’est à dire : le reste soit à nous, mais non pas joint et colé en façon qu’on ne le puisse desprendre sans nous escorcher et arracher ensemble quelque piece du nostre. La plus grande chose du monde, c’est de sçavoir estre à soy.
Il est temps de nous desnouer de la societé, puis que nous n’y pouvons rien apporter. Et, qui ne peut prester, qu’il se defende d’emprunter. Noz forces nous faillent ; retirons les et resserrons en nous. Qui peut renverser et confondre en soy les offices de l’amitié et de la compagnie, qu’il le face. En cette cheute, qui le rend inutile, poisant et importun aux autres, qu’il se garde d’estre importun à soy mesme, et poisant, et inutile. Qu’il se flatte et caresse, et surtout se regente ; respectant et craignant sa raison et sa conscience, si qu’il ne puisse sans honte broncher en leur presence. Rarum est enim ut satis se quisque vereatur. Socrates dict que les jeunes se doivent faire instruire, les hommes s’exercer à bien faire, les vieils se retirer de toute occupation civile et militaire, vivants à leur discretion, sans obligation à nul certain office.
Il y a des complexions plus propres à ces preceptes
de la retraite
les unes que les autres. Celles qui ont l’apprehension molle et làche, et un’ affection et volonté delicate, et qui ne s’asservit ny s’employe pas aysément, desquels je suis et par naturelle condition et par discours, ils se plieront mieux à ce conseil que les ames actives et occupées qui embrassent tout et s’engagent par tout, qui se passionnent de toutes choses, qui s’offrent, qui se presentent et qui se donnent à toutes occasions. Il se faut servir de ces commoditez accidentales et hors de nous, en tant qu’elles nous sont plaisantes, mais sans en faire nostre principal fondement : ce ne l’est pas ; ny la raison ny la nature ne le veulent. Pourquoy contre ses loix asservirons nous nostre contentement à la puissance d’autruy ? D’anticiper aussi les accidens de fortune, se priver des commoditez qui nous sont en main, comme plusieurs ont faict par devotion et quelques philosophes par discours, se servir soy-mesmes, coucher sur la dure, se crever les yeux, jetter ses richesses emmy la riviere, rechercher la douleur (ceux là pour, par le tourment de cette vie, en acquerir la beatitude d’un’ autre ; ceux-cy pour, s’estant logez en la plus basse marche, se mettre en seurté de nouvelle cheute), c’est l’action d’une vertu excessive. Les natures plus roides et plus fortes facent leur cachete mesmes glorieuse et exemplaire :