Essais (page 15)
tuta et parvula laudo, Cum res deficiunt, satis inter vilia fortis : Verùm ubi quid melius contingit et unctius, idem Hos sapere, et solos aio benè vivere, quorum Conspicitur nitidis fundata pecunia villis. Il y a pour moy assez affaire sans aller si avant. Il me suffit, sous la faveur de la fortune, me preparer à sa défaveur, et me representer, estant à mon aise, le mal advenir, autant que l’imagination y peut attaindre : tout ainsi que nous nous accoustumons aux joutes et tournois, et contrefaisons la guerre en pleine paix.
Je n’estime point Arcesilaus le philosophe moins reformé, pour le sçavoir avoir usé d’ustensiles d’or et d’argent, selon que la condition de sa fortune le luy permettoit ; et l’estime mieux que s’il s’en fust demis, de ce qu’il en usoit modereement et liberalement.
Je voy jusques à quels limites va la necessité naturelle ; et, considerant le pauvre mendiant à ma porte souvent plus enjoué et plus sain que moy, je me plante en sa place, j’essaye de chausser mon ame à son biaiz. Et, courant ainsi par les autres exemples, quoy que je pense la mort, la pauvreté, le mespris et la maladie à mes talons, je me resous aisément de n’entrer en effroy de ce qu’un moindre que moy prend avec telle patience. Et ne puis croire que la bassesse de l’entendement puisse plus que la vigueur ; ou que les effects du discours ne puissent arriver aux effects de l’accoustumance. Et, connoissant combien ces commoditez accessoires tiennent à peu, je ne laisse pas, en pleine jouyssance, de supplier Dieu, pour ma souveraine requeste, qu’il me rende content de moy-mesme et des biens qui naissent de moy. Je voy des jeunes hommes gaillards, qui ne laissent pas de porter dans leurs coffres une masse de pillules pour s’en servir quand le rheume les pressera, lequel ils craignent d’autant moins qu’ils en pensent avoir le remede en main. Ainsi faut il faire : et encore, si on se sent subject à quelque maladie plus forte, se garnir de ces medicamens qui assopissent et endorment la partie. L’occupation qu’il faut choisir à une telle vie, ce doit estre une occupation non penible ny ennuyeuse ; autrement pour neant ferions nous estat d’y estre venuz chercher le sejour. Cela depend du goust particulier d’un chacun : le mien ne s’accommode aucunement au ménage. Ceux qui l’aiment, ils s’y doivent adonner avec moderation,
Conentur sibi res, non se submittere rebus. C’est autrement un office servile que la mesnagerie, comme le nomme Saluste. Ell’ a des parties plus excusables, comme le soing des jardinages, que Xenophon attribue à Cyrus ; et se peut trouver un moyen entre ce bas et vile soing, tandu et plein de solicitude, qu’on voit aux hommes qui s’y plongent du tout, et cette profonde et extreme nonchalance laissant tout aller à l’abandon, qu’on voit en d’autres,
Democriti pecus edit agellos Cultaque, dum peregre est animus sine corpore velox. Mais oyons le conseil que donne le jeune Pline à Cornelius Rufus, son amy, sur ce propos de la solitude : Je te conseille, en cette pleine et grasse retraicte, où tu es, de quiter à tes gens ce bas et abject soing du mesnage, et t’adonner à l’estude des lettres, pour en tirer quelque chose qui soit toute tienne. Il entend la reputation : d’une pareille humeur à celle de Cicero, qui dict vouloir employer sa solitude et sejour des affaires publiques à s’en acquerir par ses escris une vie immortelle :
usque adeo ne Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sciat alter ?
Il semble que ce soit raison, puis qu’on parle de se retirer du monde, qu’on regarde hors de luy : ceux-cy ne le font qu’à demy. Ils dressent bien leur partie, pour quand ils n’y seront plus : mais le fruit de leur dessein, ils pretendent le tirer encore lors du monde, absens, par une ridicule contradiction. L’imagination de ceux qui, par devotion, recherchent la solitude, remplissant leur courage de la certitude des promesses divines en l’autre vie, est bien plus sainement assortie. Ils se proposent Dieu, object infini et en bonté et en puissance : l’ame a dequoy y ressasier ses desirs en toute liberté. Les afflictions, les douleurs leur viennent à profit, employées à l’acquest d’une santé et resjouyssance eternelle : la mort, à souhait, passage à un si parfait estat. L’aspreté de leurs regles est incontinent applanie par l’accoustumance ; et les appetits charnels, rebutez et endormis par leur refus, car rien ne les entretient que l’usage et exercice. Cette seule fin d’une autre vie heureusement immortelle, merite loyalement que nous abandonnons les commoditez et douceurs de cette vie nostre. Et qui peut embraser son ame de l’ardeur de cette vive foy et esperance, reellement et constamment, il se bastit en la solitude une vie voluptueuse et delicate au delà de toute autre forme de vie.
Ny la fin donc, ny le moyen de ce conseil ne me contente : nous retombons tous-jours de fievre en chaud mal. Cette occupation des livres est aussi penible que toute autre, et autant ennemie de la santé, qui doit estre principalement considerée. Et ne se faut point laisser endormir au plaisir qu’on y prend : c’est ce mesme plaisir qui perd le mesnagier, l’avaricieux, le voluptueux et l’ambitieux. Les sages nous apprennent assez à nous garder de la trahison de nos appetits, et à discerner les vrays plaisirs, et entiers, des plaisirs meslez et bigarrez de plus de peine. Car la pluspart des plaisirs, disent ils, nous chatouillent et embrassent pour nous estrangler, comme faisoyent les larrons que les Aegyptiens appelloient Philistas. Et, si la douleur de teste nous venoit avant l’yvresse, nous nous garderions de trop boire. Mais la volupté, pour nous tromper, marche devant et nous cache sa suite. Les livres sont plaisans ; mais, si de leur frequentation nous en perdons en fin la gayeté et la santé, nos meilleures pieces, quittons les. Je suis de ceux qui pensent leur fruict ne pouvoir contrepoiser cette perte. Comme les hommes qui se sentent de long temps affoiblis par quelque indisposition, se rengent à la fin à la mercy de la medecine, et se font desseigner par art certaines regles de vivre pour ne les plus outrepasser : aussi celuy qui se retire, ennuié et dégousté de la vie commune, doit former cette-cy aux regles de la raison, l’ordonner et renger par premeditation et discours. Il doit avoir prins congé de toute espece de travail, quelque visage qu’il porte ; et fuïr en general les passions qui empeschent la tranquillité du corps et de l’ame,
et choisir la route qui est plus selon son humeur,
Unusquisque sua noverit ire via.
Au menage, à l’estude, à la chasse et tout autre exercice, il faut donner jusques aux derniers limites du plaisir, et garder de s’engager plus avant, où la peine commence à se mesler parmy. Il faut reserver d’embesoignement et d’occupation autant seulement qu’il en est besoing pour nous tenir en haleine, et pour nous garantir des incommoditez que tire apres soy l’autre extremité d’une lache oysiveté et assopie. Il y a des sciences steriles et épineuses, et la plus part forgées pour la presse : il les faut laisser à ceux qui sont au service du monde. Je n’ayme, pour moy, que des livres ou plaisans et faciles, qui me chatouillent, ou ceux qui me consolent et conseillent à regler ma vie et ma mort :
tacitum sylvas inter reptare salubres, Curantem quidquid dignum sapiente bonoque est. Les gens plus sages peuvent se forger un repos tout spirituel, ayant l’ame forte et vigoureuse. Moy qui l’ay commune, il faut que j’ayde à me soutenir par les commoditez corporelles ; et, l’aage m’ayant tantost desrobé celles qui estoyent plus à ma fantasie, j’instruis et aiguise mon appetit à celles qui restent plus sortables à cette autre saison. Il faut retenir à tout nos dents et nos griffes l’usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poingts, les uns apres les autres :
carpamus dulcia ; nostrum est Quod vivis : cinis et manes et fabula fies.
Or, quant à la fin que Pline et Cicero nous proposent, de la gloire, c’est bien loing de mon compte. La plus contraire humeur à la retraicte, c’est l’ambition. La gloire et le repos sont choses qui ne peuvent loger en mesme giste. A ce que je voy, ceux-cy n’ont que les bras et les jambes hors de la presse ; leur ame, leur intention y demeure engagée plus que jamais :
Tun’, vetule, auriculis alienis colligis escas ?
Ils se sont seulement reculez pour mieux sauter, et pour, d’un plus fort mouvement, faire une plus vive faucée dans la trouppe. Vous plaist-il voir comme ils tirent court ? d’un grain ? Mettons au contrepois l’advis de deux philosophes, et de deux sectes tres differentes, escrivans, l’un à Idomeneus, l’autre à Lucilius, leurs amis, pour, du maniement des affaires et des grandeurs, les retirer à la solitude. Vous avez (disent-ils) vescu nageant et flotant jusques à present, venez vous en mourir au port. Vous avez donné le reste de vostre vie à la lumiere, donnez cecy à l’ombre. Il est impossible de quitter les occupations, si vous n’en quittez le fruit : à cette cause, défaites vous de tout soing de nom et de gloire. Il est dangier que la lueur de vos actions passées ne vous esclaire que trop, et vous suive jusques dans vostre taniere. Quitez avecq les autres voluptez celle qui vient de l’approbation d’autruy ; et, quant à vostre science et suffisance, ne vous chaille, elle ne perdra pas son effect, si vous en valez mieux vous mesme. Souvienne vous de celuy à qui, comme on demandast à quoy faire il se pénoit si fort en un art qui ne pouvoit venir à la cognoissance de guiere de gens : J’en ay assez de peu, respondit-il, j’en ay assez d’un, j’en ay assez de pas un. Il disoit vray : vous et un compagnon estes assez suffisant theatre l’un à l’autre, ou vous à vous-mesmes. Que le peuple vous soit un, et un vous soit tout le peuple. C’est une lasche ambition de vouloir tirer gloire de son oysiveté et de sa cachette. Il faut faire comme les animaux qui effacent la trace, à la porte de leur taniere. Ce n’est plus ce qu’il vous faut chercher, que le monde parle de vous, mais comme il faut que vous parliez à vous mesmes. Retirez vous en vous, mais preparez vous premierement de vous y recevoir : ce seroit folie de vous fier à vous mesmes, si vous ne vous sçavez gouverner. Il y a moyen de faillir en la solitude comme en la compagnie. Jusques à ce que vous vous soiez rendu tel, devant qui vous n’osiez clocher, et jusques à ce que vous ayez honte et respect de vous mesmes, observentur species honestae animo, presentez vous tousjours en l’imagination Caton, Phocion et Aristides, en la presence desquels les fols mesmes cacheroient leurs fautes, et establissez les contrerolleurs de toutes vos intentions : si elles se detraquent, leur reverence les remettra en train. Ils vous contiendront en cette voie de vous contenter de vous mesmes, de n’emprunter rien que de vous, d’arrester et fermir vostre ame en certaines et limitées cogitations où elle se puisse plaire ; et ayant entendu les vrays biens, desquels on jouit à mesure qu’on les entend, s’en contenter, sans desir de prolongement de vie ny de nom. Voylà le conseil de la vraye et naifve philosophie, non d’une philosophie ostentatrice et parliere, comme est celle des deux premiers.
Chapitre 40 : Consideration sur Cicéron
ENcor’ un traict à la comparaison de ces couples. Il se tire des escris de Cicero et de ce Pline (peu retirant, à mon advis, aux humeurs de son oncle), infinis tesmoignages de nature outre mesure ambitieuse : entre autres qu’ils sollicitent, au sceu de tout le monde, les historiens de leur temps de ne les oublier en leurs registres ; et la fortune, comme par despit, a faict durer jusques à nous la vanité de ces requestes, et pieça faict perdre ces histoires. Mais cecy surpasse toute bassesse de cœur, en personnes de tel rang, d’avoir voulu tirer quelque principale gloire du caquet et de la parlerie, jusques à y employer les lettres privées écriptes à leurs amis : en maniere que, aucunes ayant failly leur saison pour estre envoyées, ils les font ce neantmoins publier avec cette digne excuse qu’ils n’ont pas voulu perdre leur travail et veillées. Sied-il pas bien à deux consuls Romains, souverains magistrats de la chose publique emperiere du monde, d’employer leur loisir à ordonner et fagoter gentiment une belle missive, pour en tirer la reputation de bien entendre le langage de leur nourrisse ? Que feroit pis un simple maistre d’école qui en gaignat sa vie ? Si les gestes de Xenophon et de Caesar n’eussent de bien loing surpassé leur eloquence, je ne croy pas qu’ils les eussent jamais escris. Ils ont cherché à recommander non leur dire, mais leur faire. Et, si la perfection du bien parler pouvoit apporter quelque gloire sortable à un grand personnage, certainement Scipion et Laelius n’eussent pas resigné l’honneur de leurs comedies et toutes les mignardises et delices du langage Latin à un serf Afriquain : car, que cet ouvrage soit leur, sa beauté et son excellence le maintient assez, et Terence l’advoue luy mesme.
On me feroit desplaisir de me desloger de cette creance.
C’est une espece de mocquerie et d’injure de vouloir faire valoir un homme par des qualitez mes-advenantes à son rang, quoy qu’elles soient autrement louables, et par les qualitez aussi qui ne doivent pas estre les siennes principales : comme qui loueroit un Roy d’estre bon peintre, ou bon architecte, ou encore bon arquebouzier, ou bon coureur de bague ; ces louanges ne font honneur, si elles ne sont presentées en foule, et à la suite de celles qui luy sont propres : à sçavoir de la justice et de la science de conduire son peuple en paix et en guerre. De cette façon faict honneur à Cyrus l’agriculture, et à Charlemaigne l’eloquence et connoissance des bonnes lettres.
J’ay veu de mon temps, en plus forts termes, des personnages qui tiroient d’escrire et leurs titres et leur vocation desadvouer leur apprentissage, corrompre leur plume et affecter l’ignorance de qualité si vulgaire et que nostre peuple tient ne se rencontrer guere en mains sçavantes : se recommandant par meilleures qualitez.
Les compaignons de Demosthenes en l’ambassade vers Philippus louoient ce Prince d’estre beau, eloquent
et bon beuveur : Demosthenes disoit que c’estoient louanges qui appartenoient mieux à une femme, à un advocat, à une esponge, qu’à un Roy.
Imperet bellante prior, jacentem Lenis in hostem. Ce n’est pas sa profession de sçavoir ou bien chasser ou bien dancer,
Orabunt causas alii, caelique meatus Describent radio, et fulgentia sidera dicent ; Hic regere imperio populos sciat.
Plutarque dict d’avantage, que de paroistre si excellent en ces parties moins necessaires, c’est produire contre soy le tesmoignage d’avoir mal dispencé son loisir et l’estude, qui devoit estre employé à choses plus necessaires et utiles. De façon que Philippus, Roy de Macedoine, ayant ouy ce grand Alexandre, son fils, chanter en un festin à l’envy des meilleurs musiciens : N’as tu pas honte, luy dict-il, de chanter si bien ? Et, à ce mesme Philippus, un musicien contre lequel il debatoit de son art : Ja à Dieu ne plaise, Sire, dit-il, qu’il t’advienne jamais tant de mal que tu entendes ces choses là mieux que moy.
Un Roy doit pouvoir respondre comme Iphicrates respondit à l’orateur qui le pressoit en son invective, de cette maniere : Et bien, qu’es-tu pour faire tant le brave ? es-tu homme d’armes ? es-tu archier ? es-tu piquier ? --Je ne suis rien de tout cela, mais je suis celuy qui sçait commander à tous ceux-là.
Et Antisthenes print pour argument de peu de valeur en Ismenias, dequoy on le vantoit d’estre excellent joueur de flutes.
Je sçay bien, quand j’oy quelqu’un qui s’arreste au langage des Essais, que j’aimeroye mieux qu’il s’en teust. Ce n’est pas tant eslever les mots, comme c’est deprimer le sens, d’autant plus picquamment que plus obliquement. Si suis je trompé, si guere d’autres donnent plus à prendre en la matiere, et, comment que ce soit, mal ou bien, si nul escrivain l’a semée ny guere plus materielle ny au moins plus drue en son papier. Pour en ranger davantage, je n’en entasse que les testes. Que j’y attache leur suitte, je multiplieray plusieurs fois ce volume. Et combien y ay-je espandu d’histoires qui ne disent mot, lesquelles qui voudra esplucher un peu ingenieusement, en produira infinis Essais. Ny elles, ny mes allegations ne servent pas toujours simplement d’exemple, d’authorité ou d’ornement. Je ne les regarde pas seulement par l’usage que j’en tire. Elles portent souvent, hors de mon propos, la semence d’une matiere plus riche et plus hardie, et sonnent à gauche un ton plus delicat, et pour moy qui n’en veux exprimer d’avantage, et pour ceux qui rencontreront mon air. Revenant à la vertu parliere, je ne trouve pas grand choix entre ne sçavoir dire que mal, ou ne sçavoir rien que bien dire. Non est ornamentum virile concinnitas.
Les sages disent que, pour le regard du sçavoir, il n’est que la philosophie, et, pour le regard des effets, que la vertu, qui generalement soit propre à tous degrez et à tous ordres.
Il y a quelque chose de pareil en ces autres deux philosophes, car ils promettent aussi eternité aux lettres qu’ils escrivent à leurs amis ; mais c’est d’autre façon, et s’accommodant pour une bonne fin à la vanité d’autruy : car ils leur mandent que si le soing de se faire connoistre aux siecles advenir et de la renommée les arreste encore au maniement des affaires, et leur fait craindre la solitude et la retraicte où ils les veulent appeller, qu’ils ne s’en donnent plus de peine : d’autant qu’ils ont assez de credit avec la posterité pour leur respondre que, ne fut que par les lettres qu’ils leur escrivent, ils rendront leur nom aussi conneu et fameus que pourroient faire leurs actions publiques. Et, outre cette difference, encore ne sont ce pas lettres vuides et descharnées, qui ne se soutiennent que par un delicat chois de mots, entassez et rangez à une juste cadence, ains farcies et pleines de beaux discours de sapience, par lesquelles on se rend non plus eloquent, mais plus sage, et qui nous apprennent non à bien dire, mais à bien faire. Fy de l’eloquence qui nous laisse envie de soy, non des choses ; si ce n’est qu’on die que celle de Cicero, estant en si extreme perfection, se donne corps elle mesme.
J’adjousteray encore un conte que nous lisons de luy à ce propos, pour nous faire toucher au doigt son naturel. Il avoit à orer en public, et estoit un peu pressé du temps pour se preparer à son aise. Eros, l’un de ses serfs, le vint advertir que l’audience estoit remise au lendemain. Il en fut si aise qu’il luy donna liberté pour cette bonne nouvelle.
Sur ce subject de lettres, je veux dire ce mot, que c’est un ouvrage auquel mes amys tiennent que je puis quelque chose.
Et eusse prins plus volontiers ceste forme à publier mes verves, si j’eusse eu à qui parler. Il me falloit, comme je l’ay eu autrefois, un certain commerce qui m’attirast, qui me soustinst et souslevast. Car de negocier au vent, comme d’autres, je ne sçauroy que de songes, ny forger des vains noms à entretenir en chose serieuse : ennemy juré de toute falsification. J’eusse esté plus attentif et plus seur, ayant une addresse forte et amie, que je ne suis, regardant les divers visages d’un peuple. Et suis deçeu, s’il ne m’eust mieux succédé.
J’ay naturellement un stile comique et privé, mais c’est d’une forme mienne, inepte aux negotiations publiques, comme en toutes façons est mon langage : trop serré, desordonné, couppé, particulier ; et ne m’entens pas en lettres ceremonieuses, qui n’ont autre substance que d’une belle enfileure de paroles courtoises. Je n’ay ny la faculté ny le goust de ces longues offres d’affection et de service. Je n’en crois pas tant, et
me desplaist d’en dire guiere outre ce que j’en crois. C’est bien loing de l’usage present : car il ne fut jamais si abjecte et servile prostitution de presentations ; la vie, l’ame, devotion, adoration, serf, esclave, tous ces mots y courent si vulgairement que, quand ils veulent faire sentir une plus expresse volonté et plus respectueuse, ils n’ont plus de maniere pour l’exprimer. Je hay à mort de sentir au flateur : qui faict que je me jette naturellement à un parler sec, rond et cru qui tire, à qui ne me cognoit d’ailleurs, un peu vers le dedaigneux.
J’honnore le plus ceux que j’honnore le moins ; et, où mon ame marche d’une grande allegresse, j’oublie les pas de la contenance.
Et m’offre maigrement et fierement à ceux à qui je suis.
Et me presente moins à qui je me suis le plus donné :
il me semble qu’ils le doivent lire en mon cœur, et que l’expression de mes paroles fait tort à ma conception.
A bienvienner, à prendre congé, à remercier, à saluer, à presenter mon service, et tels complimens verbeux des loix ceremonieuses de nostre civilité, je ne cognois personne si sottement sterile de langage que moy. Et n’ay jamais esté employé à faire des lettres de faveur et recommendation, que celuy pour qui c’estoit n’ait trouvées seches et laches.
Ce sont grands imprimeurs de lettres que les Italiens. J’en ay, ce crois-je, cent divers volumes : celles de Annibale Caro me semblent les meilleures. Si tout le papier que j’ay autresfois barbouillé pour les dames, estoit en nature, lors que ma main estoit veritablement emportée par ma passion, il s’en trouveroit à l’adventure quelque page digne d’estre communiquée à la jeunesse oysive, embabouinée de cette fureur. J’escris mes lettres tousjours en poste, et si precipiteusement que, quoy que je peigne insupportablement mal, j’ayme mieux escrire de ma main que d’y en employer un’autre, car je n’en trouve poinct qui me puisse suyvre, et ne les transcris jamais. J’ay accoustumé les grands qui me connoissent, à y supporter des litures et des trasseures, et un papier sans plieure et sans marge. Celles qui me coustent le plus sont celles qui valent le moins : depuis que je les traine, c’est signe que je n’y suis pas. Je commence volontiers sans project ; le premier traict produict le second. Les lettres de ce temps sont plus en bordures et prefaces, qu’en matiere. Comme j’ayme mieux composer deux lettres que d’en clorre et plier une, et resigne tousjours
cette commission à quelque autre : de mesme, quand la matiere est achevée, je donrois volontiers à quelqu’un la charge d’y adjouster ces longues harengues, offres et prieres que nous logeons sur la fin, et desire que quelque nouvel usage nous en descharge ; comme aussi de les inscrire d’une legende de qualitez et tiltres, pour ausquels ne broncher, j’ay maintesfois laissé d’escrire, et notamment à gens de justice et de finance. Tant d’innovations d’offices, une si difficile dispensation et ordonnance de divers noms d’honneur, lesquels, estant si cherement acheptez, ne peuvent estre eschangez ou oubliez sans offense. Je trouve pareillement de mauvaise grace d’en charger le front et inscription des livres que nous faisons imprimer.
Chapitre 41 : De ne Communiquer sa Gloire
DE toutes les resveries du monde, la plus receue et plus universelle est le soing de la reputation et de la gloire, que nous espousons jusques à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont bien effectuels et substantiaux, pour suyvre cette vaine image et cette simple voix qui n’a ny corps ny prise :
La fama, ch’ invaghisce a un dolce suono Gli superbi mortali, et par si bella, E un echo, un sogno, anzi d’un sogno un ombra Ch’ ad ogni vento si dilegua et sgombra.
Et, des humeurs des-raisonnables des hommes, il semble que les philosophes mesmes se défacent plus tard et plus envis de ceste-cy que de nulle autre.
C’est la plus revesche et opiniastre :
Quia etiam bene proficientes animos tentare non cessat.
Il n’en est guiere de laquelle la raison accuse si clairement la vanité, mais elle a ses racines si vifves en nous, que je ne sçay si jamais aucun s’en est peu nettement descharger. Apres que vous
avez tout dict et tout creu pour la desadvouer, elle produict contre vostre discours une inclination si intestine que vous avez peu que tenir à l’encontre.
Car, comme dit Cicero, ceux mesmes qui la combatent, encores veulent-ils que les livres qu’ils en escrivent, portent au front leur nom, et se veulent rendre glorieux de ce qu’ils ont mesprisé la gloire. Toutes autres choses tombent en commerce : nous prestons nos biens et nos vies au besoin de nos amis ; mais de communiquer son honneur et d’estrener autruy de sa gloire, il ne se voit guieres. Catulus Luctatius, en la guerre contre les Cymbres, ayant faict tous ses efforts d’arrester ses soldats qui fuyoient devant les ennemis, se mit luy-mesmes entre les fuyards, et contrefit le couard, affin qu’ils semblassent plustost suivre leur capitaine que fuyr l’ennemy : c’estoit abandonner sa reputation pour couvrir la honte d’autruy. Quand l’Empereur Charles cinquiesme passa en Provence, l’an mil cinq cens trente sept, on tient que Anthoine de Lève, voyant son maistre resolu de ce voiage et l’estimant luy estre merveilleusement glorieux, opinoit toutefois le contraire et le desconseilloit, à cette fin que toute la gloire et honneur de ce conseil en fut attribué à son maistre, et qu’il fut dict son bon advis et sa prevoiance avoir esté telle que, contre l’opinion de tous, il eust mis à fin une si belle entreprinse : qui estoit l’honnorer à ses despens. Les Ambassadeurs Thraciens, consolans Archileonide, mere de Brasidas, de la mort de son fils, et le haut-louans jusques à dire qu’il n’avoit point laissé son pareil, elle refusa cette louange privée et particuliere pour la rendre au public : Ne me dites pas cela, fit-elle, je sçay que la ville de Sparte a plusieurs citoyens plus grands et plus vaillans qu’il n’estoit. En la bataille de Crecy, le Prince de Gales, encores fort jeune, avoit l’avant-garde à conduire : le principal effort du rencontre fust en cet endroit : les seigneurs qui l’accompagnoient, se trouvans en dur party d’armes, mandarent au Roy Edouard de s’approcher pour les secourir : il s’enquit de l’estat de son fils, et, luy ayant esté respondu qu’il estoit vivant et à cheval : Je luy ferois, dit-il, tort de luy aller maintenant desrober l’honneur de la victoire de ce combat qu’il a si long temps soustenu ; quelque hazard qu’il y ait, elle sera toute sienne. Et n’y voulut aller ny envoier, sçachant, s’il y fust allé, qu’on eust dict que tout estoit perdu sans son secours, et qu’on luy eust attribué l’advantage de cet exploit :
semper enim quod postremum adjectum est, id rem totam videtur traxisse.
Plusieurs estimoyent à Romme, et se disoit communément, que les principaux beaux-faits de Scipion estoyent
en partie
deus à Laelius, qui toutesfois alla tousjours promouvant et secondant la grandeur et gloire de Scipion, sans aucun soing de la sienne. Et Theopompus, Roy de Sparte, à celuy qui luy disoit que la chose publique demeuroit sur ses pieds, pour autant qu’il sçavoit bien commander : C’est plustost, dict-il, parce que le peuple sçait bien obeyr.
Comme les femmes qui succedoient aux pairies, avoient, nonobstant leur sexe, droit d’assister et opiner aux causes qui apartienent à la jurisdiction des pairs : aussi les pairs ecclesiastiques, nonobstant leur profession, estoient tenus d’assister nos Roys en leurs guerres, non seulement de leurs amis et serviteurs, mais de leur personne aussi. L’Evesque de Beauvais, se trouvant avec Philippe Auguste en la bataille de Bouvines, participoit bien fort courageusement à l’effect, mais il luy sembloit ne devoir toucher au fruit et gloire de cet exercice, sanglant et violent. Il mena, de sa main, plusieurs des ennemis à raison ce jour-là ; et les donnoit au premier gentilhomme qu’il trouvoit, à esgosiller ou prendre prisonniers : luy en resignant toute l’execution ; et le fict ainsin de Guillaume Comte de Salsberi à messire Jean de Nesle ; d’une pareille subtilité de conscience à cett’ autre : il vouloit bien assommer, mais non pas blesser, et pourtant ne combattoit que de masse. Quelcun, en mes jours, estant reproché par le Roy d’avoir mis les mains sur un prestre le nioit fort et ferme : c’estoit qu’il l’avoit battu et foulé aux pieds.
Chapitre 42 : De l’Inequalité Qui Est entre Nous
PLvtarqve dit en quelque lieu qu’il ne trouve point si grande distance de beste à beste, comme il trouve d’homme à homme. Il parle de la suffisance de l’ame et qualitez internes. A la verité, je trouve si loing d’Epaminundas, comme je l’imagine, jusques à tel que je connois, je dy capable de sens commun, que j’encherirois volontiers sur Plutarque ; et dirois qu’il y a plus de distance de tel à tel homme qu’il n’y a de tel homme à telle beste : hem vir viro quid praestat ; Et qu’il y a autant de degrez d’esprits qu’il y a d’icy au ciel de brasses, et autant innumerables. Mais, à propos de l’estimation des hommes, c’est merveille que, sauf nous, aucune chose ne s’estime que par ses propres qualitez. Nous louons un cheval de ce qu’il est vigoureux et adroit,
volucrem Sic laudamus equum, facili cui plurima palma Fervet, et exultat rauco victoria circo,
non de son harnois ; un levrier de sa vitesse, non de son colier : un oyseau de son aile, non de ses longes et sonettes. Pourquoy de mesmes n’estimons nous un homme par ce qui est sien ? Il a un grand train, un beau palais, tant de credit, tant de rente : tout cela est autour de luy, non en luy. Vous n’achetez pas un chat en poche. Si vous marchandez un cheval, vous lui ostez ses bardes, vous le voyez nud et à descouvert ; ou, s’il est couvert, comme on les presentoit anciennement aux Princes à vandre, c’est par les parties moins necessaires, afin que vous ne vous amusez pas à la beauté de son poil ou largeur de sa croupe, et que vous vous arrestez principalement à considerer les jambes, les yeux et le pied, qui sont les membres les plus utiles,
Regibus hic mos est : ubi equos mercantur, opertos Inspiciunt, ne, si facies, ut saepe, decora Molli fulta pede est, emptorem inducat hiantem, Quod pulchrae clunes, breve quod caput, ardua cervix. Pourquoy, estimant un homme, l’estimez vous tout enveloppé et empacqueté ? Il ne nous faict montre que des parties qui ne sont aucunement siennes, et nous cache celles par lesquelles seules on peut vrayement juger de son estimation. C’est le pris de l’espée que vous cherchez, non de la guaine : vous n’en donnerez à l’adventure pas un quatrain, si vous l’avez despouillé. Il le faut juger par luy mesme, non par ses atours. Et, comme dit tres-plaisamment un ancien : Sçavez vous pourquoy vous l’estimez grand ? Vous y comptez la hauteur de ses patins. La base n’est pas de la statue. Mesurez le sans ses eschaces : qu’il mette à part ses richesses et honneurs, qu’il se presente en chemise. A il le corps propre à ses functions, sain et allegre ? Quelle ame a il ? est elle belle, capable et heureusement pourveue de toutes ses pieces ? Est elle riche du sien, ou de l’autruy ? la fortune n’y a elle que voir ? Si, les yeux ouverts, elle attend les espées traites ; s’il ne luy chaut par où luy sorte la vie, par la bouche ou par le gosier ; si elle est rassise, equable et contente : c’est ce qu’il faut veoir, et juger par là les extremes differences qui sont entre nous. Est-il
sapiens, sibique imperiosus, Quem neque pauperies, neque mors, neque vincula terrent. Responsare cupidinibus, contemnere honores Fortis, et in seipso totus teres atque rotundus. Externi ne quid valeat per laeve morari. In quem manca ruit semper fortuna ? un tel homme est cinq cens brasses au-dessus des Royaumes et des duchez : il est luy mesmes à soy son empire.
Sapiens pol ipse fingit fortunam sibi.
Que luy reste il à desirer ?
Non ne videmus Nil aliud sibi naturam latrare, nisi ut quoi Corpore sejunctus dolor absit, mente fruatur, Jucundo sensu cura semotus metuque ? Comparez luy la tourbe de nos hommes, stupide, basse, servile, instable, et continuellement flotante en l’orage des passions diverses qui la poussent et repoussent : pendant toute d’autruy ; il y a plus d’esloignement que du Ciel à la terre : et toutefois l’aveuglement de nostre usage est tel, que nous en faisons peu ou point d’estat, là où, si nous considerons un paisan et un Roy,
un noble et un villain, un magistrat et un homme privé, un riche et un pauvre,
il se presente soudain à nos yeux un’ extreme disparité, qui ne sont differents par maniere de dire qu’en leurs chausses.
En Thrace le Roy estoit distingué de son peuple d’une plaisante manière, et bien r’encherie. Il avoit une religion à part, un Dieu tout à luy qu’il n’appartenoit à ses subjects d’adorer : c’estoit Mercure ; et luy dédaignoit les leurs, Mars, Bacchus, Diane. Ce ne sont pourtant que peintures, qui ne font aucune dissemblance essentielle.