Essais (page 19)
Chapitre 55 : Des Senteurs
IL se dict d’aucuns, comme d’Alexandre le grand, que leur sueur espandoit un’ odeur souefve, par quelque rare et extraordinaire complexion, dequoy Plutarque et autres recherchent la cause. Mais la commune façon des corps est au contraire ; et la meilleure condition qu’ils ayent, c’est d’estre exempts de senteur. La douceur mesmes des halaines plus pures n’a rien de plus excellent que d’estre sans aucune odeur qui nous offence, comme sont celles des enfans bien sains. Voylà pourquoy, dict Plaute,
Mulier tum benè olet, ubi nihil olet : la plus parfaicte senteur d’une femme c’est ne sentir à rien,
comme on dict que la meilleure odeur de ses actions c’est qu’elles soyent insensibles et sourdes.
Et les bonnes senteurs estrangieres, on a raison de les tenir pour suspectes à ceux qui s’en servent, et d’estimer qu’elles soyent employées pour couvrir quelque defaut naturel de ce costé-là. D’où naissent ces rencontres des Poetes anciens : c’est puïr que de santir bon,
Rides nos, Coracine, nil olentes. Malo quam bene olere, nil olere. Et ailleurs :
Posthume, non benè olet, qui benè semper olet.
J’ayme pourtant bien fort à estre entretenu de bonnes senteurs, et hay outre mesure les mauvaises, que je tire de plus loing que tout autre :
Namque sagacius unus odoror, Polypus, an gravis hirsutis cubet hircus in alis Quam canis acer ubi lateat sus.
Les senteurs plus simples et naturelles me semblent plus aggreables. Et touche ce soing principalement les dames. En la plus espesse barbarie, les femmes Scythes, apres s’estre lavées, se saupoudrent et encroustent tout le corps et le visage de certaine drogue qui naist en leur terroir, odoriferante ; et, pour approcher les hommes, ayans osté ce fard, elles s’en trouvent et polies et parfumées.
Quelque odeur que ce soit, c’est merveille combien elle s’attache à moy, et combien j’ay la peau propre à s’en abreuver. Celuy qui se plaint de nature, dequoy elle a laissé l’homme sans instrument à porter les senteurs au nez, a tort, car elles se portent elles mesmes. Mais à moy particulierement, les moustaches, que j’ay pleines, m’en servent. Si j’en approche mes gans ou mon mouchoir, l’odeur y tiendra tout un jour. Elles accusent le lieu d’où je viens. Les estroits baisers de la jeunesse, savoureux, gloutons et gluants s’y colloyent autresfois, et s’y tenoient plusieurs heures apres. Et si pourtant je me trouve peu subject aux maladies populaires, qui se chargent par la conversation, et qui naissent de la contagion de l’air ; et me suis sauvé de celles de mon temps, dequoy il y en a eu plusieurs sortes en nos villes et en noz armées. On lit de Socrates que, n’estant jamais party d’Athenes, pendant plusieurs recheutes de peste qui la tourmanterent tant de fois, luy seul ne s’en trouva jamais plus mal. Les medecins pourroient, croi-je, tirer des odeurs plus d’usage qu’ils ne font : car j’ay souvent aperçeu qu’elles me changent, et agissent en mes esprits selon qu’elles sont : qui me faict approuver ce qu’on dict, que l’invention des encens et parfums aux Églises, si ancienne et espandue en toutes nations et religions, regarde à cela de nous resjouir, esveiller et purifier le sens pour nous rendre plus propres à la contemplation. Je voudrois bien, pour en juger, avoir eu ma part de l’art de ces cuisiniers qui sçavent assaisonner les odeurs estrangeres avecq la saveur des viandes comme singulierement on remarqua au service de ce Roy de Thunes, qui, de nostre aage, print terre à Naples pour s’aboucher avec l’Empereur Charles. On farcissoit ses viandes de drogues odoriferantes, de telle somptuosité qu’un Paon et deux faisans revenoient à cent ducats, pour les apprester selon leur maniere : et, quand on les despeçoit, remplissoient, non seulement la salle, mais toutes les chambres de son palais, et jusques aux maisons du voisinage, d’une tres souefve vapeur qui ne se perdoit pas si tost. Le principal soing que j’aye à me loger, c’est de fuir l’air puant et poisant. Ces belles villes, Venise et Paris, alterent la faveur que je leur porte, par l’aigre senteur, l’une de son marets, l’autre de sa boue.
Chapitre 56 : Des Prières
IE propose des fantasies informes et irresolues, comme font ceux qui publient des questions doubteuses, à debattre aux escoles : non pour establir la verité, mais pour la chercher. Et les soubmets au jugement de ceux à qui il touche de regler, non seulement mes actions et mes escris, mais encore mes pensées. Esgalement m’en sera acceptable et utile la condemnation comme l’approbation,
tenant pour execrable, s’il se trouve chose ditte par moy ignorament ou inadvertament contre les sainctes prescriptions de l’Église catholique, apostolique et Romaine, en laquelle je meurs et en laquelle je suis nay.
Et pourtant, me remettant tousjours à l’authorité de leur censure, qui peut tout sur moy, je me mesle ainsin temerairement à toute sorte de propos, comme icy. Je ne sçay si je me trompe, mais, puis que, par une faveur particuliere de la bonté divine, certaine façon de priere nous a esté prescripte et dictée mot à mot par la bouche de Dieu, il m’a tousjours semblé que nous en devions avoir l’usage plus ordinaire que nous n’avons. Et, si j’en estoy creu, à l’entrée et à l’issue de nos tables, à nostre lever et coucher, et à toutes actions particulieres ausquelles on a accoustumé de mesler des prieres, je voudroy que ce fut le patenostre que les Chrestiens y employassent, sinon seulement, au moins tousjours.
L’Église peut estendre et diversifier les prieres selon le besoing de nostre instruction : car je sçay bien que c’est tousjours mesme substance et mesme chose. Mais on devoit donner à celle là ce privilege, que le peuple l’eust continuellement en la bouche : car il est certain qu’elle dit tout ce qu’il faut, et qu’elle est tres-propre à toutes occasions.
C’est l’unique priere de quoy je me sers par tout, et la repete au lieu d’en changer. D’où il advient que je n’en ay aussi bien en memoire que celle là.
J’avoy presentement en la pensée d’où nous venoit cett’ erreur de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprinses, et l’appeller à toute sorte de besoing et en quelque lieu que nostre foiblesse veut de l’aide, sans considerer si l’occasion est juste ou injuste ; et de escrier son nom et sa puissance, en quelque estat et action que nous soyons, pour vitieuse qu’elle soit.
Il est bien nostre seul et unique protecteur, et peut toutes choses à nous ayder ; mais, encore qu’il daigne nous honorer de cette douce aliance paternelle, il est pourtant autant juste comme il est bon et comme il est puissant. Mais il use bien plus souvent de sa justice que de son pouvoir, et nous favorise selon la raison d’icelle, non selon noz demandes. Platon, en ses loix, faict trois sortes d’injurieuse creance des Dieux : Qu’il n’y en ayt point ; qu’ils ne se meslent pas de noz affaires ; qu’ils ne refusent rien à noz voeux, offrandes et sacrifices. La premiere erreur, selon son advis, ne dura jamais immuable en homme depuis son enfance jusques à sa vieillesse. Les deux suivantes peuvent souffrir de la constance. Sa justice et sa puissance sont inseparables. Pour neant implorons nous sa force en une mauvaise cause. Il faut avoir l’ame nette, au moins en ce moment auquel nous le prions, et deschargée de passions vitieuses ; autrement nous luy presentons nous mesmes les verges dequoy nous chastier. Au lieu de rabiller nostre faute, nous la redoublons, presentans à celuy à qui nous avons à demander pardon, une affection pleine d’irreverence et de haine. Voylà pourquoy je ne loue pas volontiers ceux que je voy prier Dieu plus souvent et plus ordinairement, si les actions voisines de la priere ne me tesmoignent quelque amendement et reformation,
si, nocturnus adulter, Tempora Sanctonico velas adoperta cucullo. Et l’assiette d’un homme, meslant à une vie execrable la devotion, semble estre aucunement plus condemnable que celle d’un homme conforme à soy, et dissolu par tout. Pourtant refuse nostre Église tous les jours la faveur de son entrée et societé aux mœurs obstinées à quelque insigne malice. Nous prions par usage et par coustume, ou, pour mieux dire, nous lisons ou prononçons nos prieres. Ce n’est en fin que mine. Et me desplaist de voir faire trois signes de croix au benedicite, autant à graces
(et plus m’en desplaist il de ce que c’est un signe que j’ay en reverence et continuel usage, mesmement au bailler), et ce pendant, toutes les autres heures du jour, les voir occupées à la haine, l’avarice, l’injustice. Aux vices leur heure, son heure à Dieu, comme par compensation et composition. C’est miracle de voir continuer des actions si diverses, d’une si pareille teneur qu’il ne s’y sente point d’interruption et d’alteration aux confins mesme et passage de l’une à l’autre.
Quelle prodigieuse conscience se peut donner repos, nourrissant en mesme giste, d’une societé si accordante et si paisible le crime et le juge ? Un homme de qui la paillardise sans cesse regente la teste, et qui la juge tres-odieuse à la veue divine, que dict-il à Dieu, quand il luy en parle ? Il se rameine ; mais soudain il rechoit. Si l’object de la divine justice et sa presence frappoient comme il dict, et chastioient son ame, pour courte qu’en fust la penitence, la crainte mesme y rejetteroit si souvent sa pensée, qu’incontinent il se verroit maistre de ces vices qui sont habitués et acharnés en luy. Mais quoy ! ceux qui couchent une vie entiere sur le fruit et emolument du peché qu’ils sçavent mortel ? Combien avons-nous de mestiers et vacations reçeues, dequoy l’essence est vicieuse. Et celuy qui, se confessant à moy, me recitoit avoir tout un aage faict profession et les effects d’une religion damnable selon luy, et contradictoire à celle qu’il avoit en son cœur, pour ne perdre son credit et l’honneur de ses charges : comment patissoit-il ce discours en son courage ? De quel langage entretiennent-ils sur ce subject la justice divine ? Leur repentance consistant en visible et maniable reparation, ils perdent et envers Dieu, et envers nous le moyen de l’alleguer. Sont-ils si hardis de demander pardon sans satisfaction et sans repentance ? Je tiens que de ces premiers il en va comme de ceux icy ; mais l’obstination n’y est pas si aisée à convaincre. Cette contrarieté et volubilité d’opinion si soudaine, si violente, qu’ils nous feignent, sent pour moy au miracle. Ils nous representent l’estat d’une indigestible agonie. Que l’imagination me sembloit fantastique, de ceux qui, ces années passées, avoient en usage de reprocher à tout chacun en qui il reluisoit quelque clarté d’esprit, professant la relligion Catholique, que c’estoit à feinte, et tenoient mesme, pour luy faire honneur, quoi qu’il dict par apparence, qu’il ne pouvoit faillir au dedans d’avoir sa creance reformée à leur pied. Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu’on se persuade qu’il ne se puisse croire au contraire. Et plus fascheuse encore qu’on se persuade d’un tel esprit, qu’il prefere je ne sçay quelle disparité de fortune presente, aux esperances et menaces de la vie eternelle. Ils m’en peuvent croire. Si rien eust deu tenter ma jeunesse, l’ambition du hazard et difficulté qui suivoient cette recente entreprinse y eust eu bonne part.
Ce n’est pas sans grande raison, ce me semble, que l’Église defend l’usage promiscue, temeraire et indiscret des sainctes et divines chansons que le Sainct Esprit a dicté en David. Il ne faut mesler Dieu en nos actions qu’avecque reverence et attention pleine d’honneur et de respect. Cette voix est trop divine pour n’avoir autre usage que d’exercer les poulmons et plaire à nos oreilles : c’est de la conscience qu’elle doit estre produite, et non pas de la langue. Ce n’est pas raison qu’on permette qu’un garçon de boutique, parmy ces vains et frivoles pensemens, s’en entretienne et s’en joue.
Ny n’est certes raison de voir tracasser par une sale et par une cuysine le Sainct livre des sacrez mysteres de nostre creance. C’estoyent autrefois mysteres ; ce sont à present desduits et esbats. Ce n’est pas en passant et tumultuairement qu’il faut manier un estude si serieuz et venerable. Ce doibt estre une action destinée et rassise, à laquelle on doibt tousjours adjouster cette preface de nostre office : Sursum corda, et y apporter le corps mesme disposé en contenance qui tesmoigne une particuliere attention et reverence.
Ce n’est pas l’estude de tout le monde, c’est l’estude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle. Les meschans, les ignorans s’y empirent. Ce n’est pas une histoire à compter, c’est une histoire à reverer, craindre, et adorer. Plaisantes gens, qui pensent l’avoir rendue maniable au peuple, pour l’avoir mise en langage populaire’ Ne tient-il qu’aux mots qu’ils n’entendent tout ce qu’ils trouvent par escrit ? Diray-je plus ? Pour l’en approcher de ce peu, ils l’en reculent. L’ignorance pure et remise toute en autruy estoit bien plus salutaire et plus sçavante que n’est cette science verbale et vaine, nourrice de presomption et de temerité.
Je croi aussi, que la liberté à chacun de dissiper une parole si religieuse et importante à tant de sortes d’idiomes, a beaucoup plus de danger que d’utilité. Les Juifs, les Mahometans, et quasi tous autres, ont espousé et reverent le langage auquel originellement leurs mysteres avoyent esté conceuz ; et en est defendue l’alteration et changement : non sans apparence. Sçavons nous bien qu’en Basque et en Bretaigne, il y ayt des Juges assez pour establir cette traduction faicte en leur langue ? L’Église universelle n’a point de Jugement plus ardu à faire, et plus solenne. En preschant et parlant, l’interpretation est vague, libre, muable, et d’une parcelle ; ainsi ce n’est pas de mesme.
L’un de noz historiens Grecs accuse justement son siecle, de ce que les secrets de la religion Chrestienne estoient espandus emmy la place, ès mains des moindres artisans ; que chacun en peut debattre et dire selon son sens ; et que ce nous devoit estre grande honte, qui, par la grace de Dieu, jouïssons des purs mysteres de la pieté, de les laisser profaner en la bouche de personnes ignorantes et populaires, veu que les Gentils interdisoient à Socrates, à Platon et aux plus sages, de parler et s’enquerir des choses commises aux Prestres de Delphes. Dict aussi que les factions des Princes sur le subject de la Theologie sont armées, non de zele, mais de cholere ; que le zele tient de la divine raison et justice, se conduisant ordonnément et moderément ; mais qu’il se change en haine et envie, et produit, au lieu du froment et du raisin, de l’yvraye et des orties, quand il est conduit d’une passion humaine. Et justement aussi cet autre, conseillant l’Empereur Theodose, disoit les disputes n’endormir pas tant les schismes de l’Église, que les esveiller et animer les Heresies ; que pourtant il faloit fuir toutes contentions et argumentations dialectiques, et se rapporter nuement aux prescriptions et formules de la foy establies par les anciens. Et l’Empereur Androdicus, ayant rencontré en son palais deux grands hommes aux prises de parole contre Lopadius sur un de noz points de grande importance, les tança jusques à menacer de les jetter en la riviere s’ils continuoient. Les enfans et les femmes, en noz jours, regentent les plus vieux et experimentez sur les loix ecclesiastiques, là où la premiere de celles de Platon leur deffend de s’enquerir seulement de la raison des loix civiles qui doivent tenir lieu d’ordonnances divines ; et, permettant aux vieux d’en communiquer entre eux et avecq le magistrat, il adjouste : pourveu que ce ne soit pas en presence des jeunes et personnes profanes. Un evesque a laissé par escrit que, en l’autre bout du monde, il y a un Isle que les anciens nommoient Dioscoride, commode en fertilité de toutes sortes d’arbres et fruits et salubrité d’air : de laquelle le peuple est Chrestien, ayant des Églises et des autels qui ne sont parez que de croix, sans autres images ; grand observateur de jeusnes et de festes, exacte païeur de dismes aux prestres, et si chaste que nul d’eux ne peut cognoistre qu’une femme en sa vie ; au demeurant si contant de sa fortune qu’au milieu de la mer il ignore l’usage des navires, et si simple que, de la religion qu’il observe si songneusement, il n’en entend un seul mot : chose incroyable à qui ne sçauroit les Payens, si devots idolatres, ne connoistre de leurs Dieus que simplement le nom et la statue. L’ancien commencement de Menalippe, tragedie d’Euripides, portoit ainsi : O Juppiter, car de toy rien sinon Je ne connois seulement que le nom.
J’ay veu aussi, de mon temps, faire plainte d’aucuns escris, de ce qu’ils sont purement humains et philosophiques, sans meslange de Theologie. Qui diroit au contraire, ce ne seroit pourtant sans quelque raison : Que la doctrine divine tient mieux son rang à part, comme Royne et dominatrice ; Qu’elle doibt estre principale par tout, poinct suffragante et subsidiaire ; Et qu’à l’aventure se tireroient les exemples à la grammaire, Rhetorique, Logique, plus sortablement d’ailleurs que d’une si sainte matiere, comme aussi les arguments des Theatres, jeuz et spectacles publiques ; Que les raisons divines se considerent plus venerablement et reveramment seules et en leur stile, qu’appariées aux discours humains ; Qu’il se voit plus souvent cette faute que les Theologiens escrivent trop humainement, que cett’ autre que les humanistes escrivent trop peu theologalement : la Philosophie, dict Sainct Chrysostome, est pieça banie de l’escole sainte, comme servante inutile, et estimée indigne de voir, seulement en passant, de l’entrée, le sacraire des saints Thresors de la doctrine celeste ; Que le dire humain a ses formes plus basses et ne se doibt servir de la dignité, majesté, regence, du parler divin. Je luy laisse, pour moy, dire,
verbis indisciplinatis, fortune, d’estinée, accident, heur et malheur, et les Dieux et autres frases, selon sa mode.
Je propose les fantasies humaines et miennes, simplement comme humaines fantasies, et separement considerées, non comme arrestées et reglées par l’ordonnance celeste, incapables de doubte et d’altercation : matiere d’opinion, non matiere de foy ; ce que je discours selon moy, non ce que je croy selon Dieu, comme les enfans proposent leurs essais : instruisables, non instruisants ; d’une maniere laïque, non clericale, mais tres-religieuse tousjours. Et ne diroit on pas aussi sans apparence, que l’ordonnance de ne s’entremettre que bien reserveement d’escrire de la Religion à tous autres qu’à ceux qui en font expresse profession, n’auroit pas faute de quelque image d’utilité et de justice ; et, à moy avecq, à l’avanture, de m’en taire ?
On m’a dict que ceux mesmes qui ne sont pas des nostres, defendent pourtant entre eux l’usage du nom de Dieu en leurs propos communs. Ils ne veulent pas qu’on s’en serve par une maniere d’interjection ou d’exclamation, ny pour tesmoignage, ny pour comparaison : en quoy je trouve qu’ils ont raison. Et, en quelque manière que ce soit que nous appellons Dieu à nostre commerce et societé, il faut que ce soit serieusement et religieusement. Il y a, ce me semble, en Xenophon un tel discours, où il montre que nous devons plus rarement prier Dieu, d’autant qu’il n’est pas aisé que nous puissions si souvent remettre nostre ame en cette assiete reglée, reformée et devotieuse, où il faut qu’elle soit pour ce faire ; autrement nos prieres ne sont pas seulement vaines et inutiles, mais vitieuses. Pardonne nous, disons nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offencez. Que disons nous par là, sinon que nous luy offrons nostre ame exempte de vengeance et de rancune ? Toutesfois nous appellons Dieu et son ayde au complot de nos fautes,
et le convions à l’injustice.
Quae, nisi seductis, nequeas committere divis. L’avaricieux le prie pour la conservation vaine et superflue de ses thresors ; l’ambitieux, pour ses victoires et conduite de sa passion ; le voleur l’employe à son ayde pour franchir le hazart et les difficultez qui s’opposent à l’execution de ses meschantes entreprinses, ou le remercie de l’aisance qu’il a trouvé à desgosiller un passant.
Au pied de la maison qu’ils vont escheller ou petarder, ils font leurs prieres, l’intention et l’esperance pleine de cruauté, de luxure, d’avarice.
Hoc ipsum quo tu Jovis aurem impellere tentas, Dic agedum, Staio, pro Juppiter, ô bone clamet, Juppiter, at se se non clamet Juppiter ipse. La Royne de Navarre, Marguerite, recite d’un jeune prince, et, encore qu’elle ne le nomme pas, sa grandeur l’a rendu assez connoissable, qu’allant à une assignation amoureuse, et coucher avec la femme d’un Advocat de Paris, son chemin s’adonnant au travers d’une Église, il ne passoit jamais en ce lieu saint, alant ou retournant de son entreprinse, qu’il ne fit ses prieres et oraisons. Je vous laisse à juger, l’ame pleine de ce beau pensement, à quoy il employoit la faveur divine : toutesfois elle allegue cela pour un tesmoignage de singuliere devotion. Mais ce n’est pas par cette preuve seulement qu’on pourroit verifier que les femmes ne sont guieres propres à traiter les matieres de la Theologie. Une vraye priere et une religieuse reconciliation de nous à Dieu, elle ne peut tomber en une ame impure et soubmise lors mesmes à la domination de Satan. Celuy qui appelle Dieu à son assistance pendant qu’il est dans le train du vice, il fait comme le coupeur de bourse qui appelleroit la justice à son ayde, ou comme ceux qui produisent le nom de Dieu en tesmoignage de mensonge :
tacito mala vota susurro Concipimus. Il est peu d’hommes qui ozassent mettre en evidance les requestes secretes qu’ils font à Dieu,
Haud cuivis promptum est murmurque humilesque susurros Tollere de templis, et aperto vivere voto. Voylà pourquoy les Pythagoriens vouloyent qu’elles fussent publiques et ouyes d’un chacun, afin qu’on ne le requit de chose indecente et injuste, comme celuy là,
clare cum dixit : Apollo, Labra movet, metuens audiri : pulchra Laverna, Da mihi fallere, da justum sanctumque videri. Noctem peccatis et fraudibus objice nubem. Les Dieux punirent griefvement les iniques vœux d’Oedipus en les luy ottroyant. Il avoit prié que ses enfans vuidassent par armes entre eux la succession de son estat. Il fut si miserable de se voir pris au mot. Il ne faut pas demander que toutes choses suivent nostre volonté, mais qu’elles suivent la prudence. Il semble, à la verité, que nous nous servons de nos prieres comme d’un jargon et comme ceux qui employent les paroles sainctes et divines à des sorcelleries et effects magiciens ; et que nous facions nostre conte que ce soit de la contexture, ou son, ou suite des motz, ou de nostre contenance, que depende leur effect. Car, ayant l’âme pleine de concupiscence, non touchée de repentance ny d’aucune nouvelle reconciliation envers Dieu, nous luy alons presenter ces parolles que la memoire preste à nostre langue, et esperons en tirer une expiation de nos fautes. Il n’est rien si aisé, si doux et si favorable que la loy divine : elle nous appelle à soy, ainsi fautiers et detestables comme nous sommes : elle nous tend les bras et nous reçoit en son giron, pour vilains, ords et bourbeux que nous soyons et que nous ayons à estre à l’advenir. Mais encore, en recompense, la faut il regarder de bon oeuil. Encore faut-il recevoir ce pardon avec action de graces ; et, au moins pour cet instant que nous nous addressons à elle, avoir l’ame desplaisante de ses fautes et ennemie des passions qui nous ont poussé à l’offencer ;
Ny les dieux, ny les gens de bien, dict Platon, n’acceptent le present d’un meschant.
Immunis aram si tetigit manus, Non somptuosa blandior hostia Mollivit aversos Penates, Farre pio et saliente mica.
Chapitre 57 : De l’Aage
IE ne puis recevoir la façon dequoy nous establissons la durée de nostre vie. Je voy que les sages l’acoursissent bien fort au pris de la commune opinion. Comment, dict le jeune Caton à ceux qui le vouloyent empescher de se tuer, suis je à cette heure en aage où l’on me puisse reprocher d’abandonner trop tost la vie ? Si n’avoit il que quarante et huict ans. Il estimoit cet aage là bien meur et bien avancé, considerant combien peu d’hommes y arrivent : et ceux qui s’entretiennent de ce, que je ne sçay quel cours, qu’ils nomment naturel, promet quelques années au delà, ils le pourroient faire, s’ils avoient privilege qui les exemptast d’un si grand nombre d’accidents ausquels chacun de nous est en bute par une naturelle subjection, qui peuvent interrompre ce cours qu’ils se promettent. Quelle resverie est-ce de s’attendre de mourir d’une defaillance de forces que l’extreme vieillesse apporte, et de se proposer ce but à nostre durée, veu que c’est l’espece de mort la plus rare de toutes et la moins en usage ? Nous l’apellons seule naturelle, comme si c’estoit contre nature de voir un homme se rompre le col d’une cheute, s’estoufer d’un naufrage, se laisser surprendre à la peste ou à une pleuresie, et comme si nostre condition ordinaire ne nous presentoit à tous ces inconvenients. Ne nous flatons pas de ces beaux mots : on doit, à l’aventure, appeller plustost naturel ce qui est general, commun et universel. Mourir de vieillesse, c’est une mort rare, singuliere et extraordinaire, et d’autant moins naturelle que les autres ; c’est la derniere et extreme sorte de mourir : plus elle est esloignée de nous, d’autant est elle moins esperable ; c’est bien la borne au delà de laquelle nous n’irons pas, et que la loy de nature a prescript pour n’estre poinct outrepassée ; mais c’est un sien rare privilege de nous faire durer jusques là. C’est une exemption qu’elle donne par faveur particuliere à un seul en l’espace de deux ou trois siecles, le deschargeant des traverses et difficultez qu’elle a jetté entre deux en cette longue carriere. Par ainsi, mon opinion est de regarder que l’aage auquel nous sommes arrivez, c’est un aage auquel peu de gens arrivent. Puis que d’un train ordinaire les hommes ne viennent pas jusques là, c’est signe que nous sommes bien avant. Et, puis que nous avons passé les limites accoustumez, qui est la vraye mesure de nostre vie, nous ne devons esperer d’aller guiere outre : ayant eschappé tant d’occasions de mourir, où nous voyons trebucher le monde, nous devons reconnoistre qu’une fortune extraordinaire comme celle-là qui nous maintient, et hors de l’usage commun, ne nous doit guiere durer. C’est un vice des loix mesmes d’avoir cette fauce imagination : elles ne veulent pas qu’un homme soit capable du maniement de ses biens, qu’il n’ait vingt et cinq ans ; et à peine conservera-il jusques lors le maniement de sa vie. Auguste retrancha cinq ans des anciennes ordonnances Romaines, et declara qu’il suffisoit à ceux qui prenoient charge de judicature, d’avoir trente ans. Servius Tullius dispensa les chevaliers qui avoient passé quarante sept ans, des courvées de la guerre ; Auguste les remit à quarante et cinq. De renvoyer les hommes au sejour avant cinquante cinq ou soixante ans, il me semble n’y avoir pas grande apparence. Je serois d’advis qu’on estandit nostre vacation et occupation autant qu’on pourroit, pour la commodité publique ; mais je trouve la faute en l’autre costé, de ne nous y embesongner pas assez tost. Cettuy-cy avoit esté juge universel du monde à dix et neuf ans, et veut que, pour juger de la place d’une goutiere, on en ait trente. Quant à moy, j’estime que nos ames sont denouées à vingt ans ce qu’elles doivent estre, et qu’elles promettent tout ce qu’elles pourront. Jamais ame, qui n’ait donné en cet aage arre bien evidente de sa force, n’en donna depuis la preuve. Les qualitez et vertus naturelles enseignent dans ce terme là, ou jamais, ce qu’elles ont de vigoureux et de beau :
Si l’espine nou pique quand nai, A pene que pique jamai, disent-ils en Dauphiné.
De toutes les belles actions humaines qui sont venues à ma connoissance, de quelque sorte qu’elles soient, je penserois en avoir plus grande part, à nombrer celles qui ont esté produites, et aux siecles anciens et au nostre, avant l’aage de trente ans, que apres ;
Ouy, en la vie de mesmes hommes souvent. Ne le puis-je pas dire en toute seurté de celle de Hannibal, et de Scipion son grand adversaire ? La belle moitié de leur vie, ils la vescurent de la gloire acquise en leur jeunesse : grands hommes despuis au pris de tous autres, mais nullement au pris d’eux-mesmes.
Quant à moy, je tien pour certain que, depuis cet aage, et mon esprit et mon corps ont plus diminué qu’augmenté, et plus reculé que avancé. Il est possible qu’à ceux qui emploient bien le temps, la science et l’experience croissent avec la vie ; mais la vivacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nostres, plus importantes et essentielles, se fanissent et s’alanguissent.
Ubi jam validis quassatum est viribus aevi Corpus, et obtusis ceciderunt viribus artus, Claudicat ingenium, delirat linguaque ménsque. Tantost c’est le corps qui se rend le premier à la vieillesse, par fois aussi c’est l’ame ; et en ay assez veu qui ont eu la cervelle affoiblie avant l’estomac et les jambes ; et d’autant que c’est un mal peu sensible à qui le souffre et d’une obscure montre, d’autant est-il plus dangereux. Pour ce coup,
je me plains des loix, non pas dequoy elles nous laissent trop tard à la besongne, mais dequoy elles nous y emploient trop tard. Il me semble que, considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien d’escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n’en devroit pas faire si grande part à la naissance, à l’oisiveté, et à l’apprentissage.
estant : étant
esté : été
peu prés: peu près
bon jour: bonjour
ESSAIS DE MICHEL
DE MONTAIGNE
LIVRE SECOND
De l’inconstance de nos actions
Chap. I
EUX qui s’exerçent à contreroller les actions humaines, ne se trouvent en aucune partie si empeschez, qu’à les r’apiesser et mettre à mesme lustre : car elles se contredisent communément de si estrange façon, qu’il semble impossible qu’elles soient parties de mesme boutique. Le jeune Marius se trouve tantost fils de Mars, tantost fils de Venus. Le Pape Boniface huictiesme, entra, dit-on, en sa charge comme un renard, s’y porta comme un lion, et mourut comme un chien. Et qui croiroit que ce fust Neron, cette vraye image de cruauté, comme on luy presentast à signer, suyvant le stile, la sentence d’un criminel condamné, qui eust respondu : Pleust à Dieu que je n’eusse jamais sceu escrire : tant le cœur luy serroit de condamner un homme à mort. Tout est si plein de tels exemples, voire chacun en peut tant fournir à soy-mesme, que je trouve estrange, de voir quelquefois des gens d’entendement, se mettre en peine d’assortir ces pieces : veu que l’irresolution me semble le plus commun et apparent vice de nostre nature ; tesmoing ce fameux verset de Publius le farseur,
Malum consilium est, quod mutari non potest. Il y a quelque apparence de faire jugement d’un homme, par les plus communs traicts de sa vie ; mais veu la naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m’a semblé souvent que les bons autheurs mesmes ont tort de s’opiniastrer à former de nous une constante et solide contexture. Ils choisissent un air universel, et suyvant cette image, vont rengeant et interpretant toutes les actions d’un personnage, et s’ils ne les peuvent assez tordre, les renvoyent à la dissimulation. Auguste leur est eschappé : car il se trouve en cest homme une varieté d’actions si apparente, soudaine, et continuelle, tout le cours de sa vie, qu’il s’est faict lácher entier et indeçis, aux plus hardis juges. Je croy des hommes plus mal aisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l’inconstance. Qui en jugeroit en detail et distinctement, piece à piece, rencontreroit plus souvent à dire vray.
En toute l’ancienneté il est malaisé de choisir une douzaine d’hommes, qui ayent dressé leur vie à un certain et asseuré train, qui est le principal but de la sagesse : Car pour la comprendre tout en un mot, dit un ancien, et pour embrasser en une toutes les reigles de nostre vie, c’est vouloir, et ne vouloir pas tousjours mesme chose : Je ne daignerois, dit-il, adjouster, pourveu que la volonté soit juste : car si elle n’est juste, il est impossible qu’elle soit tousjours une. De vray, j’ay autrefois appris, que le vice, n’est que des-reglement et faute de mesure ; et par consequent, il est impossible d’y attacher la constance. C’est un mot de Demosthenes, dit-on, que le commencement de toute vertu, c’est consultation et deliberation, et la fin et perfection, constance. Si par discours nous entreprenions certaine voye, nous la prendrions la plus belle, mais nul n’y a pensé,
Quod petiit, spernit, repetit quod nuper omisit, Æstuat, et vitæ disconvenit ordine toto. Nostre façon ordinaire c’est d’aller apres les inclinations de nostre appetit, à gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte : Nous ne pensons ce que nous voulons, qu’à l’instant que nous le voulons : et changeons comme cest animal, qui prend la couleur du lieu, où on le couche. Ce que nous avons à cett’heure proposé, nous le changeons tantost, et tantost encore retournons sur nos pas : ce n’est que branle et inconstance :
Ducimur ut nervis alienis mobile lignum. Nous n’allons pas, on nous emporte : comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avecques violence, selon que l’eau est ireuse ou bonasse.
nonne videmus Quid sibi quisque velit nescire, et quærere semper, Commutare locum quasi onus deponere possit ? Chaque jour nouvelle fantasie, et se meuvent nos humeurs avecques les mouvemens du temps.
Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse Juppiter auctifero lustravit lumine terras. Nous flottons entre divers advis : nous ne voulons rien librement, rien absoluëment, rien constamment.
À qui auroit prescript et estably certaines loix et certaine police en sa teste, nous verrions tout par tout en sa vie reluire une equalité de mœurs, un ordre, et une relation infallible des unes choses aux autres. (Empedocles remarquoit ceste difformité aux Agrigentins, qu’ils s’abandonnoyent aux delices, comme s’ils avoyent l’endemain à mourir : et bastissoyent, comme si jamais ils ne devoyent mourir)
Le discours en seroit bien aisé à faire. Comme il se voit du jeune Caton : qui en a touché une marche, a tout touché : c’est une harmonie de sons tres-accordans, qui ne se peut démentir. À nous au rebours, autant d’actions, autant faut-il de jugemens particuliers : Le plus seur, à mon opinion, seroit de les rapporter aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche, et sans en conclurre autre consequence.
Pendant les débauches de nostre pauvre estat, on me rapporta, qu’une fille de bien pres de là où j’estoy, s’estoit precipitée du haut d’une fenestre, pour éviter la force d’un belitre de soldat son hoste : elle ne s’estoit pas tuée à la cheute, et pour redoubler son entreprise, s’estoit voulu donner d’un cousteau par la gorge, mais on l’en avoit empeschée : toutefois apres s’y estre bien fort blessée, elle mesme confessoit que le soldat ne l’avoit encore pressée que de requestes, sollicitations, et presens, mais qu’elle avoit eu peur, qu’en fin il en vinst à la contrainte : et là dessus les parolles, la contenance, et ce sang tesmoing de sa vertu, à la vraye façon d’une autre Lucrece. Or j’ay sçeu à la verité, qu’avant et depuis ell’ avoit esté garse de non si difficile composition. Comme dit le compte, tout beau et honneste que vous estes, quand vous aurez failly vostre pointe, n’en concluez pas incontinent une chasteté inviolable en vostre maistresse : ce n’est pas à dire que le muletier n’y trouve son heure.
Antigonus ayant pris en affection un de ses soldats, pour sa vertu et vaillance, commanda à ses medecins de le penser d’une maladie longue et interieure, qui l’avoit tourmenté long temps : et s’apperçevant apres sa guerison, qu’il alloit beaucoup plus froidement aux affaires, luy demanda qui l’avoit ainsi changé et encoüardy : Vous mesmes, Sire, luy respondit-il, m’ayant deschargé des maux, pour lesquels je ne tenois compte de ma vie. Le soldat de Lucullus ayant esté dévalisé par les ennemis, fit sur eux pour se revencher une belle entreprise : quand il se fut remplumé de sa perte, Lucullus l’ayant pris en bonne opinion, l’emploioit à quelque exploict hazardeux, par toutes les plus belles remonstrances, dequoy il se pouvoit adviser :