Essais (page 18)
Nous appellons un cheval entier, qui a crin et oreille ; et ne passent les autres à la montre : les Lacedemoniens, ayant desfait les Atheniens en la Sicile, retournans de la victoire en pompe en la ville de Siracuse, entre autres bravades firent tondre les chevaux vaincus et les menerent ainsin en triomphe. Alexandre combatit une nation Dahas : ils alloyent deux à deux armez à cheval à la guerre ; mais, en la meslée, l’un descendoit à terre ; et combatoient ore à pied, ore à cheval, l’un apres l’autre.
Je n’estime point, qu’en suffisance et en grace à cheval, nulle nation nous emporte. Bon homme de cheval, à l’usage de nostre parler, semble plus regarder au courage qu’à l’adresse. Le plus sçavant, le plus seur et mieux advenant à mener un cheval à raison que j’aye connu, fut à mon gré le sieur de Carnevalet, qui en servoit nostre Roy Henry second. J’ay veu homme donner carriere à deux pieds sur sa selle, demonter sa selle, et, au retour, la rellever, reaccommoder et s’y rasseoir, fuyant tousjours à bride avallée ; ayant passé par-dessus un bonnet, y tirer par derriere des bons coups de son arc ; amasser ce qu’il vouloit, se jettant d’un pied à terre, tenant l’autre en l’estrier : et autres pareilles singeries, de quoy il vivoit.
On a veu de mon temps, à Constantinople, deux hommes sur un cheval, lesquels, en sa plus roide course, se rejettoyent à tours à terre et puis sur la selle. Et un qui, seulement des dents, bridoit et harnachoit son cheval. Un autre qui, entre deux chevaux, un pied sur une selle, l’autre sur l’autre, portant un second sur ses bras, couroit à toute bride : ce second, tout debout sur luy, tirant en la course des coups bien certains de son arc. Plusieurs qui, les jambes contre-mont, couroyent la teste plantée sur leurs selles, entre les pointes des simeterres attachez au harnois. En mon enfance le Prince de Sulmone, à Naples, maniant un rude cheval de toute sorte de maniemens, tenoit soubs ses genouz et soubs ses orteils des reales, comme si elles y eussent esté
clouées, pour montrer la fermeté de son assiette.
Chapitre 49 : Des Coustumes Anciennes
I’Excvserois volontiers en nostre peuple, de n’avoir autre patron et regle de perfection que ses propres meurs et usances : car c’est un commun vice, non du vulgaire seulement, mais quasi de tous hommes, d’avoir leur visée et leur arrest sur le train auquel ils sont nais. Je suis content, quand il verra Fabritius ou Laelius, qu’il leur trouve la contenance et le port barbare, puis qu’ils ne sont ny vestus ny façonnez à nostre mode. Mais je me plains de sa particuliere indiscretion, de se laisser si fort piper et aveugler à l’authorité de l’usage present, qu’il soit capable de changer d’opinion et d’advis tous les mois, s’il plait à la coustume, et qu’il juge si diversement de soy mesmes. Quant il portoit le busc de son pourpoin entre les mamelles, il maintenoit par vives raisons qu’il estoit en son vray lieu ; quelques années apres le voylà avalé jusques entre les cuisses, il se moque de son autre usage, le trouve inepte et insupportable. La façon de se vestir presente luy faict incontinent condamner l’ancienne, d’une resolution si grande et d’un consentement si universel, que vous diriez que c’est une espece de manie qui luy tourneboule ainsi l’entendement. Par ce que nostre changement est si subit et si prompt en cela, que l’invention de tous les tailleurs du monde ne sçauroit fournir assez de nouvelletez, il est force que bien souvent les formes mesprisées reviennent en credit, et celles là mesmes tombent en mespris tantost apres ; et qu’un mesme jugement preigne, en l’espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois, non diverses seulement, mais contraires opinions, d’une inconstance et legereté incroyable.
Il n’y a si fin d’entre nous qui ne se laisse embabouiner de cette contradiction et esblouyr tant les yeux internes que les externes insensiblement.
Je veux icy entasser aucunes façons anciennes que j’ay en memoire, les unes de mesme les nostres, les autres differentes, afin qu’ayant en l’imagination cette continuelle variation des choses humaines, nous en ayons le jugement plus esclaircy et plus ferme. Ce que nous disons de combatre à l’espée et la cape, il s’usoit encores entre les Romains, ce dict Caesar : Sinistris sagos involvunt, gladiosque distringunt. Et remerque des lors en nostre nation ce vice, qui y est encore, d’arrester les passans que nous rencontrons en chemin, et de les forcer de nous dire qui ils sont, et de recevoir à injure et occasion de querelle, s’ils refusent de nous respondre. Aux bains, que les anciens prenoyent tous les jours avant le repas, et les prenoyent aussi ordinairement que nous faisons de l’eau à laver les mains, ils ne se lavoyent du commencement que les bras et les jambes ; mais dépuis, et d’une coustume qui a duré plusieurs siecles et en la plus part des nations du monde, ils se lavoyent tous nudz d’eau mixtionnée et parfumée, de maniere qu’ils emploioyent pour tesmoignage de grande simplicité de se laver d’eau simple. Les plus affetez et delicatz se parfumoyent tout le corps bien trois ou quatre fois par jour. Ils se faisoyent souvent pinceter tout le poil, comme les femmes Françoises ont pris en usage, depuis quelque temps, de faire leur front,
Quod pectus, quod crura tibi, quod brachia vellis, quoy qu’ils eussent des oignemens propres à cela :
Psilotro nitet, aut arida latet oblita creta. Ils aymoient à se coucher mollement, et alleguent, pour preuve de patience, de coucher sur le matelas. Ils mangeoyent couchez sur des lits, à peu prez en mesme assiete que les Turcs de nostre temps,
Inde thoro pater Aeneas sic orsus ab alto. Et dit on du jeune Caton que, depuis la bataille de Pharsale, estant entré en deuil du mauvais estat des affaires publiques, il mangea tousjours assis, prenant un train de vie plus austere. Ils baisoyent les mains aux grands pour les honnorer et caresser ; et, entre les amis, ils s’entrebaisoyent en se saluant, comme font les Venitiens :
Gratatusque darem cum dulcibus oscula verbis.
Et touchoyent aux genoux pour requerir ou saluer un grand. Pasiclez le philosophe, frere de Crates, au lieu de porter la main au genou, la porta aux genitoires. Celuy à qui il s’addressoit l’ayant rudement repoussé : Comment, dict-il, cecy n’est il pas vostre aussi bien que les genoux ?
Ils mangeoyent, comme nous, le fruict à l’yssue de table. Ils se torchoyent le cul (il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des parolles) avec une esponge ; voylà pourquoy Spongia est un mot obscoene en Latin ; et estoit cette esponge attachée au bout d’un baston, comme tesmoigne l’histoire de celuy qu’on menoit pour estre presenté aux bestes devant le peuple, qui demanda congé d’aller à ses affaires ; et, n’ayant autre moyen de se tuer, il se fourra ce baston et esponge dans le gosier et s’en estouffa. Ils s’essuyoient le catze de laine perfumée, quand ils en avoyent faict :
At tibi nil faciam, sed lota mentula lana. Il y avoit aux carrefours à Rome des vaisseaux et demy-cuves pour y apprester à pisser aux passans,
Pusi saepe lacum propter, se ac dolia curta Somno devincti credunt extollere vestem.
Ils faisoyent collation entre les repas. Et y avoit en esté des vendeurs de nege pour refréchir le vin ; et en y avoit qui se servoyent de nege en hyver, ne trouvans pas le vin encore lors assez froid. Les grands avoyent leurs eschançons et trenchans, et leurs fols pour leur donner plaisir. On leur servoit en hyver la viande sur des fouyers qui se portoient sur la table ; et avoyent des cuisines portatives,
comme j’en ay veu,
dans lesquelles tout leur service se trainoit apres eux,
Has vobis epulas habete lauti ;
Nos offendimur ambulante caena.
Et en esté ils faisoyent souvent, en leurs sales basses, couler de l’eau fresche et claire dans des canaus, au dessous d’eux, où il y avoit force poisson en vie, que les assistans choisissoyent et prenoyent en la main pour le faire aprester chacun à sa poste. Le poisson a tousjours eu ce privilege, comme il a encores, que les grans se meslent de le sçavoir aprester : aussi en est le goust beaucoup plus exquis que de la chair, au moins pour moy. Mais, en toute sorte de magnificence, de desbauche et d’inventions voluptueuses, de mollesse et de sumptuosité, nous faisons, à la verité, ce que nous pouvons pour les égaler, car nostre volonté est bien aussi gastée que la leur ; mais nostre suffisance n’y peut arriver : nos forces ne sont non plus capables de les joindre en ces parties là vitieuses, qu’aux vertueuses : car les unes et les autres partent d’une vigueur d’esprit qui estoit sans comparaison plus grande en eux qu’en nous ; et les ames, à mesure qu’elles sont moins fortes, elles ont d’autant moins de moyen de faire ny fort bien ny fort mal. Le haut bout d’entre eux, c’estoit le milieu. Le devant et derriere n’avoyent, en escrivant et parlant, aucune signification de grandeur, comme il se voit evidemment par leurs escris : ils diront Oppius et Caesar aussi volontiers que Caesar et Oppius, et diront moy et toy indifferemment comme toy et moy. Voylà pourquoy j’ay autrefois remarqué, en la vie de Flaminius de Plutarque François, un endroit où il semble que l’autheur, parlant de la jalousie de gloire qui estoit entre les Aetoliens et les Romains pour le gain d’une bataille qu’ils avoyent obtenu en commun, face quelque pois de ce qu’aux chansons Grecques on nommoit les Aetholiens avant les Romains, s’il n’y a de l’Amphibologie aux mots François. Les Dames, estant aux estuves, y recevoyent quant et quant des hommes, et se servoyent là mesme de leurs valets à les frotter et oindre,
Inguina succinctus nigra tibi servus aluta Stat, quoties calidis nuda foveris aquis. Elles se saupoudroyent de quelque poudre pour reprimer les sueurs. Les anciens Gaulois, dict Sidonius Appollinaris, portoyent le poil long par le devant, et le derriere de la teste tondu, qui est cette façon qui vient à estre renouvellée par l’usage effeminé et làche de ce siecle. Les Romains payoient ce qui estoit deu aux bateliers pour leur naulage, des l’entrée du bateau ; ce que nous faisons apres estre rendus à port,
dum as exigitur, dum mula ligatur, Tota abit hora. Les femmes couchoyent au lict du costé de la ruelle : voylà pourquoy on appelloit Caesar spondam Regis Nicomedis.
Ils
prenoyent aleine en beuvant. Ils baptisoient le vin,
quis puer ocius Restinguet ardentis falerni Pocula praetereunte lympha ? Et ces champisses contenances de nos laquais y estoyent aussi,
O Jane, à tergo quem nulla ciconia pinsit, Nec manus auriculas imitata est mobilis albas, Nec linguae quantum sitiet canis Apula tantum. Les Dames Argienes et Romaines portoyent le deuil blanc, comme les nostres avoient accoustumé, et devoyent continuer de faire, si j’en estois creu.
Mais il y a des livres entiers faits sur cet argument.
Chapitre 50 : De Democritus et Heraclitus
LE jugement est un util à tous subjects, et se mesle par tout. A cette cause, aux essais que j’en fay ici, j’y employe toute sorte d’occasion. Si c’est un subject que je n’entende point, à cela mesme je l’essaye, sondant le gué de bien loing ; et puis, le trouvant trop profond pour ma taille, je me tiens à la rive : et cette reconnoissance de ne pouvoir passer outre, c’est un traict de son effect, voire de ceux dequoy il se vante le plus. Tantost, à un subject vain et de neant, j’essaye voir s’il trouvera dequoy lui donner corps, et dequoy l’appuyer et estançonner. Tantost je le promene à un subject noble et tracassé, auquel il n’a rien à trouver de soy, le chemin en estant si frayé qu’il ne peut marcher que sur la piste d’autruy. Là il fait son jeu à eslire la route qui luy semble la meilleure, et, de mille sentiers, il dict que cettuy-cy, ou celuy là, a esté le mieux choisi. Je prends de la fortune le premier argument. Ils me sont également bons. Et ne desseigne jamais de les produire entiers.
Car je ne voy le tout de rien : Ne font pas, ceux qui promettent de nous le faire veoir. De cent membres et visages qu’a chaque chose, j’en prens un tantost à lecher seulement, tantost à effleurer ; et par fois à pincer jusqu’à l’os. J’y donne une poincte, non pas le plus largement, mais le plus profondement que je sçay. Et aime plus souvent à les saisir par quelque lustre inusité. Je me hazarderoy de traitter à fons quelque matière, si je me connoissoy moins. Semant icy un mot, icy un autre, eschantillons despris de leur piece, escartez, sans dessein et sans promesse, je ne suis pas tenu d’en faire bon, ny de m’y tenir moy mesme, sans varier quand il me plaist ; et me rendre au doubte et incertitude, et à ma maistresse forme, qui est l’ignorance. Tout mouvement nous descouvre.
Cette mesme ame de Caesar, qui se faict voir à ordonner et dresser la bataille de Pharsale, elle se faict aussi voir à dresser des parties oysives et amoureuses. On juge un cheval, non seulement à le voir manier sur une carriere, mais encore à luy voir aller le pas, voire et à le voir en repos à l’estable.
Entre les functions de l’ame il en est de basses : qui ne la void encor par là, n’acheve pas de la connoistre. Et à l’adventure la remarque l’on mieux où elle va son pas simple. Les vents des passions la prennent plus en ces hautes assiettes. Joint qu’elle se couche entiere sur chasque matiere, et s’y exerce entiere, et n’en traitte jamais plus d’une à la fois. Et la traitte, non selon elle, mais selon soy. Les choses à part elles ont peut estre leurs poids et mesures et conditions ; mais au dedans, en nous, elle les leur taille comme elle l’entend. La mort est effroyable à Ciceron, desirable à Caton, indifferente à Socrates. La santé, la conscience, l’authorité, la science, la richesse, la beauté et leurs contraires se despouillent à l’entrée, et reçoivent de l’ame nouvelle vesture, et de la teinture qu’il lui plaist : brune, verte, claire, obscure, aigre, douce, profonde, superficielle, et qu’il plaist à chacune d’elles : car elles n’ont pas verifié en commun leurs stiles, regles et formes : chacune est Royne en son estat. Parquoy ne prenons plus excuse des externes qualitez des choses : c’est à nous à nous en rendre compte. Nostre bien et nostre mal ne tient qu’à nous. Offrons y nos offrandes et nos voeus, non pas à la fortune : elle ne peut rien sur nos meurs : au rebours, elles l’entrainent à leur suitte et la moulent à leur forme. Pourquoy ne jugeray-je d’Alexandre à table, devisant et beuvant d’autant ? Ou s’il manioit des eschecs, quelle corde de son esprit ne touche et n’employe ce niais et puerille jeu ? Je le hay et fuy, de ce qu’il n’est pas assez jeu, et qu’il nous esbat trop serieusement, ayant honte d’y fournir l’attention qui suffiroit à quelque bonne chose. Il ne fut pas plus enbesoigné à dresser son glorieux passage aus Indes ; ny cet autre à desnouer un passage duquel dépend le salut du genre humain. Voyez combien nostre ame grossit et espessit cet amusement ridicule : si tous ses nerfs ne bandent : combien amplement elle donne à chacun loy en cela, de se connoistre, et de juger droittement de soy. Je ne me voy et retaste plus universellement en nulle autre posture. Quelle passion ne nous y exerce ? la cholere, le despit, la hayne, l’impatience et une vehemente ambition de vaincre, en chose en laquelle il seroit plus excusable d’estre ambitieux d’estre vaincu. Car la précellence rare et au dessus du commun messied à un homme d’honneur en chose frivole. Ce que je dy en cet exemple, se peut dire en tous autres : chasque parcelle, chasque occupation de l’homme l’accuse et le montre également qu’un’ autre.
Democritus et Heraclytus ont esté deux philosophes, desquels le premier, trouvant vaine et ridicule l’humaine condition, ne sortoit en public qu’avec un visage moqueur et riant ; Heraclitus, ayant pitié et compassion de cette mesme condition nostre, en portoit le visage continuellement atristé, et les yeux chargez de larmes,
alter Ridebat, quoties à limine moverat unum Protuleratque pedem ; flebat contrarius alter.
J’ayme mieux la premiere humeur, non par ce qu’il est plus plaisant de rire que de pleurer, mais parce qu’elle est plus desdaigneuse, et qu’elle nous condamne plus que l’autre : et il me semble que nous ne pouvons jamais estre assez mesprisez selon nostre merite. La plainte et la commiseration sont meslées à quelque estimation de la chose qu’on plaint ; les choses dequoy on se moque, on les estime sans pris. Je ne pense point qu’il y ait tant de malheur en nous comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de sotise : nous ne sommes pas si pleins de mal comme d’inanité ; nous ne sommes pas si miserables comme nous sommes viles. Ainsi Diogenes, qui baguenaudoit a-part soy, roulant son tonneau et hochant du nez le grand Alexandre, nous estimant des mouches ou des vessies pleines de vent, estoit bien juge plus aigre et plus poingnant, et par consequent plus juste, à mon humeur, que Timon, celuy qui fut surnommé le haisseur des hommes. Car ce qu’on hait, on le prend à cœur. Cettuy-cy nous souhaitoit du mal, estoit passionné du desir de nostre ruine, fuioit nostre conversation comme dangereuse, de meschans et de nature depravée ; l’autre nous estimoit si peu que nous ne pourrions ny le troubler ny l’alterer par nostre contagion, nous laissoit de compagnie, non pour la crainte, mais pour le desdain de nostre commerce : il ne nous estimoit capables ny de bien, ny de mal faire.
De mesme marque fut la responce de Statilius, auquel Brutus parla pour le joindre à la conspiration contre Caesar : il trouva l’entreprinse juste, mais il ne trouva pas les hommes dignes pour lesquels on se mit aucunement en peine,
conformeement à la discipline de Hegesias qui disoit le sage ne devoir rien faire que pour soy : d’autant que seul il est digne pour qui on face ; et à celle de Theodorus, que c’est injustice que le sage se hazarde pour le bien de son païs, et qu’il mette en peril la sagesse pour des fols. Nostre propre et peculiere condition est autant ridicule que risible.
Chapitre 51 : De la Vanité des Paroles
VN Rhetoricien du temps passé disoit que son mestier estoit, de choses petites les faire paroistre et trouver grandes.
C’est un cordonnier qui sait faire de grands souliers à un petit pied.
On luy eut faict donner le fouet en Sparte, de faire profession d’un’ art piperesse et mensongere.
Et croy que Archidamus, qui en estoit Roy, n’ouit pas sans estonnement la responce de Thucididez, auquel il s’enqueroit qui estoit plus fort à la luicte, ou Pericles ou luy : Cela, fit-il, seroit mal-aysé à verifier ; car, quand je l’ay porté par terre en luictant, il persuade à ceux qui l’ont veu qu’il n’est pas tombé, et le gaigne. Ceux qui masquent et fardent les femmes, font moins de mal ; car c’est chose de peu de perte de ne les voir pas en leur naturel ; là où ceux-cy font estat de tromper, non pas nos yeux, mais
nostre jugement, et d’abastardir et corrompre l’essence des choses. Les republiques qui se sont maintenues en un estat reglé et bien policé, comme la Cretense ou Lacedemonienne, elles n’ont pas faict grand compte d’orateurs.
Ariston definit sagement la rhetorique : science à persuader le peuple ; Socrates, Platon, art de tromper et de flatter ; et ceux qui le nient en la generale description le verifient partout en leurs preceptes. Les Mahometans en defendent l’instruction à leurs enfans, pour son inutilité. Et les Atheniens, s’apercevant combien son usage, qui avoit tout credit en leur ville, estoit pernicieux, ordonnerent que sa principale partie qui est esmouvoir les affections en fust ostée ensemble les exordes et perorations.
C’est un util inventé pour manier et agiter une tourbe et une commune desreiglée, et est util qui ne s’employe qu’aux estats malades, comme la medecine ; en ceux où le vulgaire, où les ignorans, où tous ont tout peu, comme celuy d’Athenes, de Rhodes et de Rome, et où les choses ont esté en perpetuelle tempeste, là ont afflué les orateurs. Et, à la verité, il se void peu de personnages, en ces republiques là qui se soient poussez en grand credit sans le secours de l’eloquence : Pompeius, Caesar, Crassus, Lucullus, Lentulus, Metellus ont pris de là leur grand appuy à se monter à cette grandeur d’authorité où ils sont en fin arrivez, et s’en sont aydez plus que des armes :
contre l’opinion des meilleurs temps. Car Lucius Volumnius, parlant en public en faveur de l’election au consulat faitte des personnes de Quintus Fabius et Publius Decius : Ce sont gens nays à la guerre, grands aux effects ; au combat du babil, rudes : esprits vrayement consulaires ; les subtils, eloquens et sçavans sont bons pour la ville, Preteurs à faire justice, dict-il.
L’eloquence a fleury le plus à Rome.
lors que les affaires ont esté en plus mauvais estat, et que l’orage des guerres civiles les agitoit : comme un champ libre et indompté porte les herbes plus gaillardes. Il semble par là que les polices qui dépendent d’un monarque, en ont moins de besoin que les autres : car la bestise et facilité qui se trouve en la commune, et qui la rend subjecte à estre maniée et contournée par les oreilles au doux son de cette harmonie, sans venir à poiser et connoistre la verité des choses par la force de la raison, cette facillité, dis-je, ne se trouve pas si aisément en un seul ; et est plus aisé de le garentir par bonne institution et bon conseil de l’impression de cette poison. On n’a pas veu sortir de Macedoine, ny de Perse, aucun orateur de renom. J’en ay dict ce mot sur le subject d’un Italien que je vien d’entretenir, qui a servy le feu Cardinal Caraffe de maistre d’hostel jusques à sa mort. Je luy faisoy compter de sa charge. Il m’a fait un discours de cette science de gueule avec une gravité et contenance magistrale, comme s’il m’eust parlé de quelque grand poinct de Theologie. Il m’a dechifré une difference d’appetits : celuy qu’on a à jeun, qu’on a apres le second et tiers service ; les moyens, tantost de luy plaire simplement, tantost de l’eveiller et picquer ; la police de ses sauces, premierement en general, et puis particularisant les qualitez des ingrediens et leurs effects ; les differences des salades selon leur saison, celle qui doit estre reschaufée, celle qui veut estre servie froide, la façon de les orner et embellir pour les rendre encores plaisantes à la veue. Apres cela, il est entré sur l’ordre du service, plein de belles et importantes considerations,
nec minimo sane discrimine refert Quo gestu lepores, et quo gallina secetur.
Et tout cela enflé de riches et magnifiques paroles, et celles mesmes qu’on employe à traiter du gouvernement d’un Empire. Il m’est souvenu de mon homme :
Hoc salsum est, hoc adustum est, hoc lautum est parum, Illud rectè ; iterum sic memento ; sedulo Moneo quae possum pro mea sapientia. Postremo, tanquam in speculum, in patinas, Demea, Inspicere jubeo, et moneo quid facto usus sit. Si est-ce que les Grecs mesmes louerent grandement l’ordre et la disposition que Paulus Aemilius observa au festin qu’il leur fit au retour de Macedoine ; mais je ne parle point icy des effects, je parle des mots. Je ne sçay s’il en advient aux autres comme à moy ; mais je ne me puis garder, quand j’oy nos architectes s’enfler de ces gros mots de pilastres, architraves, corniches, d’ouvrage Corinthien et Dorique, et semblables de leur jargon, que mon imagination ne se saisisse incontinent du palais d’Apolidon ; et, par effect, je trouve que ce sont les chetives pieces de la porte de ma cuisine.
Oyez dire metonomie, metaphore, allegorie, et autres tels noms de la grammaire, semble-il pas qu’on signifie quelque forme de langage rare et pellegrin ? Ce sont titres qui touchent le babil de vostre chambriere.
C’est une piperie voisine à cettecy, d’appeller les offices de nostre estat par les titres superbes des Romains, encores qu’ils n’ayent aucune ressemblance de charge, et encores moins d’authorité et de puissance. Et cette-cy aussi, qui servira, à mon advis, un jour de tesmoignage d’une singuliere ineptie de nostre siecle, d’employer indignement, à qui bon nous semble, les surnoms les plus glorieux dequoy l’ancienneté ait honoré un ou deux personnages en plusieurs siecles. Platon a emporté ce surnom de divin par un consentement universel, que aucun n’a essayé luy envier ; et les Italiens, qui se vantent, et avecques raison, d’avoir communément l’esprit plus esveillé et le discours plus sain que les autres nations de leur temps, en viennent d’estrener l’Aretin, auquel, sauf une façon de parler bouffie et bouillonnée de pointes, ingenieuses à la vérité, mais recherchées de loing et fantasques, et outre l’éloquence en fin, telle qu’elle puisse estre, je ne voy pas qu’il y ait rien au dessus des communs autheurs de son siecle ; tant s’en faut qu’il approche de cette divinité ancienne. Et le surnom de grand, nous l’attachons à des Princes qui n’ont rien au dessus de la grandeur populaire.
Chapitre 52 : De la Parsimonie des Anciens
ATtilivs Regulus, general de l’armée Romaine en Afrique, au milieu de sa gloire et de ses victoires contre les Carthaginois, escrivit à la chose publique qu’un valet de labourage qu’il avoit laissé seul au gouvernement de son bien, qui estoit en tout sept arpents de terre, s’en estoit enfuy, ayant desrobé ses utils de labourage, et demandoit congé pour s’en retourner et y pourvoir, de peur que sa femme et ses enfans n’en eussent à souffrir : le Senat pourveut à commettre un autre à la conduite de ses biens et luy fist restablir ce qui luy avoit esté desrobé, et ordonna que sa femme et enfans seroient nourris aux despens du public. Le vieux Caton, revenant d’Espaigne Consul, vendit son cheval de service pour espargner l’argent qu’il eut couté à le ramener par mer en Italie ; et, estant au gouvernement de Sardaigne, faisoit ses visitations à pied, n’ayant avec luy autre suite qu’un officier de la chose publique, qui luy portoit sa robbe, et un vase à faire des sacrifices ; et le plus souvent il pourtoit sa male luy mesme. Il se vantoit de n’avoir jamais eu robbe qui eust cousté plus de dix escus, ny avoir envoyé au marché plus de dix sols pour un jour ; et, de ses maisons aux champs, qu’il n’en avoit aucune qui fut crepie et enduite par dehors. Scipion Aemilianus, apres deux triomphes et deux Consulats, alla en legation avec sept serviteurs seulement. On tient qu’Homere n’en eust jamais qu’un ; Platon trois ; Zenon, le chef de la secte Stoique, pas un. Il ne fut taxé que cinq sols et demy, pour jour, à Tyberius Gracchus, allant en commission pour la chose publique, estant lors le premier homme des Romains.
Chapitre 53 : D’un Mot de Caesar
SI nous nous amusions par fois à nous considerer, et le temps que nous mettons à contreroller autruy et à connoistre les choses qui sont hors de nous, que nous l’emploissions à nous sonder nous mesmes, nous sentirions aisément combien toute cette nostre contexture est bastie de pieces foibles et defaillantes. N’est-ce pas un singulier tesmoignage d’imperfection, ne pouvoir r’assoir nostre contentement en aucune chose, et que, par desir mesme et imagination, il soit hors de nostre puissance de choisir ce qu’il nous faut ? Dequoy porte bon tesmoignage cette grande dispute qui a tousjours esté entre les Philosophes pour trouver le souverain bien de l’homme, et qui dure encores et durera eternellement, sans resolution et sans accord :
dum abest quod avemus, id exuperare videtur Caetera ; post aliud cùm contigit illud avemus, Et sitis aequa tenet.
Quoy que ce soit qui tombe en nostre connoissance et jouïssance, nous sentons qu’il ne nous satisfaict pas, et allons beant apres les choses advenir et inconnues, d’autant que les presentes ne nous soulent point : non pas, à mon advis, qu’elles n’ayent assez dequoy nous souler, mais c’est que nous les saisissons d’une prise malade et desreglée,
Nam, cùm vidit hic, ad usum quae flagitat usus, Omnia jam ferme mortalibus esse parata, Divitiis homines et honore et laude potentes Affluere, atque bona natorum excellere fama, Nec minus esse domi cuiquam tamen anxia corda, Atque animum infestis cogi servire querelis : Intellexit ibi vitium vas efficere ipsum, Omniaque illius vitio corrumpier intus, Quae collata foris et commoda quaeque venirent.
Nostre appetit est irresolu et incertain : il ne sçait rien tenir, ny rien jouyr de bonne façon. L’homme, estimant que ce soit le vice de ces choses, se remplit et se paist d’autres choses qu’il ne sçait point et qu’il ne cognoit point, où il applique ses desirs et ses esperances, les prend en honneur et reverence : comme dict Caesar, communi fit vitio naturae ut invisis, latitantibus atque incognitis rebus magis confidamus, vehementiusque exterreamur.
Chapitre 54 : Des Vaines Subtilitez
IL est de ces subtilitez frivoles et vaines, par le moyen desquelles les hommes cherchent quelquesfois de la recommandation : comme les poetes qui font des ouvrages entiers de vers commençans par une mesme lettre : nous voyons des oeufs, des boules, des aisles, des haches façonnées anciennement par les Grecs avec la mesure de leurs vers, en les alongeant ou accoursissant, en maniere qu’ils viennent à représenter telle ou telle figure. Telle estoit la science de celuy qui s’amusa à conter en combien de sortes se pouvoient renger les lettres de l’alphabet, et y en trouva ce nombre incroiable qui se void dans Plutarque. Je trouve bonne l’opinion de celuy à qui on presenta un homme apris à jetter de la main un grain de mil avec telle industrie que, sans faillir, il le passoit tousjours dans le trou d’une esguille, et luy demanda l’on, apres, quelque present pour loyer d’une si rare suffisance : sur-quoy il ordonna, bien plaisamment, et justement à mon advis, qu’on fit donner à cet ouvrier deux ou trois minots de mil, affin qu’un si bel art ne demeurast sans exercice. C’est un tesmoignage merveilleux de la foiblesse de nostre jugement, qu’il recommande les choses par la rareté ou nouvelleté, ou encore par la difficulté, si la bonté et utilité n’y sont joinctes. Nous venons presentement de nous jouer chez moy à qui pourroit trouver plus de choses qui se tiennent par les deux bouts extremes : comme Sire, c’est un tiltre qui se donne à la plus eslevée personne de nostre estat, qui est le Roy, et se donne aussi au vulgaire, comme aux marchans, et ne touche point ceux d’entre deux. Les femmes de qualité, on les nomme Dames ; les moyennes, Damoiselles ; et Dames encore, celles de la plus basse marche. Les dez qu’on estend sur les tables, ne sont permis qu’aux maisons des princes et aux tavernes. Democritus disoit que les dieux et les bestes avoient les sentimens plus aiguz que les hommes, qui sont au moyen estage. Les Romains portoient mesme accoutrement les jours de deuil et les jours de feste. Il est certain que la peur extreme et l’extreme ardeur de courage troublent également le ventre et le laschent.
Le saubriquet de Tremblant, duquel le xii Roy de Navarre, Sancho, fut surnommé, aprend que la hardiesse aussi bien que la peur font tremousser nos membres. Et celuy à qui ses gens qui l’armoient, voïant frissoner la peau, s’essayoient de le rasseurer en apetissant le hasard auquel il s’alloit presanter, leur dict : Vous me connoissez mal. Si ma chair sçavoit où mon courage la portera tantost, elle s’en transiroit tout à plat.
La foiblesse qui nous vient de froideur et desgoutement aux exercices de Venus, elle nous vient aussi d’un appetit trop vehement et d’une chaleur desreglée. L’extreme froideur et l’extreme chaleur cuisent et rotissent. Aristote dict que les cueus de plomb se fondent et coulent de froid et de la rigueur de l’hyver, comme d’une chaleur vehemente.
Le desir et la satieté remplissent de douleur les sieges au dessus et au dessous de la volupté.
La bestise et la sagesse se rencontrent en mesme point de sentiment et de resolution à la souffrance des accidens humains : les Sages gourmandent et commandent le mal, et les autres l’ignorent : ceux-cy sont, par maniere de dire, au deçà des accidens, les autres au delà ; lesquels, apres en avoir bien poisé et consideré les qualitez, les avoir mesurez et jugez tels qu’ils sont, s’eslancent au-dessus par la force d’un vigoureux courage : ils les desdaignent et foulent aux pieds, ayant une ame forte et solide, contre laquelle les traicts de la fortune venant à donner, il est force qu’ils rejalissent et s’emoussent, trouvant un corps dans lequel ils ne peuvent faire impression : l’ordinaire et moyenne condition des hommes loge entre ces deux extremitez, qui est de ceux qui apperçoivent les maux, les sentent, et ne les peuvent supporter. L’enfance et la decrepitude se rencontrent en imbecillité de cerveau ; l’avarice et la profusion, en pareil desir d’attirer et d’acquerir.
Il se peut dire, avec apparence,
qu’il y a ignorance abecedaire, qui va devant la science, une autre, doctorale, qui vient aprés la science : ignorance que la science faict et engendre, tout ainsi comme elle deffaict et destruit la premiere.
Des esprits simples, moins curieux et moins instruicts, il s’en faict de bons Chrestiens qui, par reverence et obeissance, croient simplement et se maintiennent soubs les loix. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capacité s’engendre l’erreur des opinions : ils suyvent l’apparence du premier sens, et ont quelque tiltre d’interpreter à simplicité et bestise, de nous voir arrester en l’ancien train, regardant à nous qui n’y sommes pas instruicts par estude. Les grands esprits, plus rassis et clairvoians, font un autre genre de bien croyans ; lesquels, par longue et religieuse investigation, penetrent une plus profonde et abstruse lumiere és escriptures, et sentent le misterieux et divin secret de nostre police Ecclesiastique. Pourtant en voyons nous aucuns estre arrivez à ce dernier estage par le second, avec merveilleux fruict et confirmation, comme à l’extreme limite de la Chrestienne intelligence, et jouyr de leur victoire avec consolation, action de graces, reformation de meurs et grande modestie. Et en ce rang n’entens-je pas loger ces autres qui, pour se purger du soubçon de leur erreur passé et pour nous asseurer d’eux, se rendent extremes, indiscrets et injustes à la conduicte de nostre cause, et la taschent d’infinis reproches de violence. Les paisans simples sont honnestes gens, et honnestes gens les philosophes, ou, selon nostre temps, des natures fortes et claires, enrichies d’une large instruction de sciences utiles. Les mestis qui ont dedaigné le premier siege d’ignorance de lettres, et n’ont peu joindre l’autre (le cul entre deux selles, desquels je suis, et tant d’autres), sont dangereux, ineptes, importuns : ceux icy troublent le monde. Pourtant de ma part je me recule tant que je puis dans le premier et naturel siege, d’où je me suis pour neant essayé de partir. La poesie populaire et purement naturelle a des naïvetez et graces par où elle se compare à la principale beauté de la poesie parfaitte selon l’art ; comme il se void és villanelles de Gascongne et aux chansons qu’on nous rapporte des nations qui n’ont congnoissance d’aucune science, ny mesme d’escriture. La poesie mediocre qui s’arreste entre deux, est desdaignée, sans honneur et sans prix.
Mais parce que, apres que le pas a esté ouvert à l’esprit, j’ay trouvé, comme il advient ordinairement, que nous avions pris pour un exercice malaisé et d’un rare subject ce qui ne l’est aucunement ; et qu’apres que nostre invention a esté eschaufée, elle descouvre un nombre infiny de pareils exemples, je n’en adjousteray que cettuy-cy : que si ces essays estoyent dignes qu’on en jugeat, il en pourroit advenir, à mon advis, qu’ils ne plairoient guiere aux esprits communs et vulgaires, ny guiere aux singuliers et excellens : ceux-là n’y entendroient pas assez, ceux-cy y entendroient trop ; ils pourroient vivoter en la moyenne region.