Essais (page 27)

Michel de Montaigne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Essais, livres I à III (texte entier) · 46 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ont elles esté ottroyées en faveur des sages seulement ? Elles ne touchent guere de gents. Les fols et les meschants sont-ils dignes de faveur si extraordinaire ? et estants la pire piece du monde, d’estre preferez à tout le reste ?

En croirons nous cestuy-la ; Quorum igitur causa quis dixerit effectum esse mundum ? Eorum scilicet animantium, quæ ratione utuntur. Hi sunt dii et homines, quibus profectó nihil est melius. Nous n’aurons jamais assez bafoüé l’impudence de cet accouplage.

Mais pauvret qu’a il en soy digne d’un tel avantage ? A considerer ceste vie incorruptible des corps celestes, leur beauté, leur grandeur, leur agitation continuée d’une si juste regle :

Cum suspicimus magni coelestia mundi Templa super, stellisque micantibus Æthera fixum, Et venit in mentem Lunæ Solisque viarum : A considerer la domination et puissance que ces corps là ont, non seulement sur nos vies et conditions de nostre fortune,

Facta etenim et vitas hominum suspendit ab astris : mais sur nos inclinations mesmes, nos discours, nos volontez : qu’ils regissent, poussent et agitent à la mercy de leurs influances, selon que nostre raison nous l’apprend et le trouve :

speculatáque longè Deprendit tacitis dominantia legibus astra, Et totum alterna mundum ratione moveri, Fatorúmque vices certis discernere signis. A voir que non un homme seul, non un Roy, mais les monarchies, les empires, et tout ce bas monde se meut au branle des moindres mouvemens celestes :

Quantáque quàm parvi faciant discrimina motus : Tantum est hoc regnum quod regibus imperat ipsis : si nostre vertu, nos vices, nostre suffisance et science, et ce mesme discours que nous faisons de la force des astres, et ceste comparaison d’eux à nous, elle vient, comme juge nostre raison, par leur moyen et de leur faveur :

furit alter amore, Et pontum tranare potest et vertere Trojam, Alterius sors est scribendis legibus apta, Ecce patrem nati perimunt, natosque parentes, Mutuáque armati cœunt in vulnera fratres, Non nostrum hoc bellum est, coguntur tanta movere, Inque suas ferri poenas, lacerandáque membra, Hoc quoque fatale est sic ipsum expendere fatum. si nous tenons de la distribution du ciel ceste part de raison que nous avons, comment nous pourra elle esgaler à luy ? comment soubs-mettre à nostre science son essence et ses conditions ? Tout ce que nous voyons en ces corps là, nous estonne ; quæ molitio, quæ ferramenta, qui vectes, quæ machinæ, qui ministri tanti operis fuerunt ? pourquoy les privons nous et d’ame, et de vie, et de discours ? y avons nous recognu quelque stupidité immobile et insensible, nous qui n’avons aucun commerce avec eux que d’obeïssance ? Dirons nous, que nous n’avons veu en nulle autre creature, qu’en l’homme, l’usage d’une ame raisonnable ? Et quoy ? Avons nousveu quelque chose semblable au soleil ? Laisse-il d’estre, par ce que nous n’avons rien veu de semblable ? et ses mouvements d’estre, par ce qu’il n’en est point de pareils ? Si ce que nous n’avons pas veu, n’est pas, nostre science est merveilleusement raccourcie. Quæ sunt tantæ animi angustiæ ? Sont ce pas des songes de l’humaine vanité, de faire de la Lune une terre celeste ? y deviner des montaignes, des vallées, comme Anaxagoras ? y planter des habitations et demeures humaines, et y dresser des colonies pour nostre commodité, comme faict Platon et Plutarque ? et de nostre terre en faire un astre esclairant et lumineux ? Inter cætera mortalitatis incommoda, et hoc est, caligo mentium : nec tantum necessitas errandi, sed errorum amor. Corruptibile corpus aggravat animam, et deprimit terrena inhabitatio sensum multa cogitantem.

La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les creatures c’est l’homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et cloüée à la pire, plus morte et croupie partie de l’univers, au dernier estage du logis, et le plus esloigné de la voute celeste, avec les animaux de la pire condition des trois : et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la Lune, et ramenant le ciel soubs ses pieds. C’est par la vanité de ceste mesme imagination qu’il s’egale à Dieu, qu’il s’attribue les conditions divines, qu’il se trie soy-mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces, que bon luy semble. Comment cognoist il par l’effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ? par quelle comparaison d’eux à nous conclud il la bestise qu’il leur attribue ?

Quand je me jouë à ma chatte, qui sçait, si elle passe son temps de moy plus que je ne fay d’elle ? Nous nous entretenons de singeries reciproques. Si j’ay mon heure de commencer ou de refuser, aussi à elle la sienne. Platon en sa peinture de l’aage doré sous Saturne, compte entre les principaux advantages de l’homme de lors, la communication qu’il avoit avec les bestes, desquelles s’enquerant et s’instruisant, il sçavoit les vrayes qualitez, et differences de chacune d’icelles : par où il acqueroit une tres parfaicte intelligence et prudence ; et en conduisoit de bien loing plus heureusement sa vie, que nous ne sçaurions faire. Nous faut il meilleure preuve à juger l’impudence humaine sur le faict des bestes ? Ce grand autheur a opiné qu’en la plus part de la forme corporelle, que nature leur a donné, elle a regardé seulement l’usage des prognostications, qu’on en tiroit en son temps.

Ce defaut qui empesche la communication d’entre elles et nous, pourquoy n’est il aussi bien à nous qu’à elles ? C’est à deviner à qui est la faute de ne nous entendre point : car nous ne les entendons non plus qu’elles nous. Par ceste mesme raison elles nous peuvent estimer bestes, comme nous les estimons. Ce n’est pas grand merveille, si nous ne les entendons pas, aussi ne faisons nous les Basques et les Troglodytes. Toutesfois aucuns se sont vantez de les entendre, comme Apollonius Thyaneus, Melampus, Tiresias, Thales et autres. Et puis qu’il est ainsi, comme disent les Cosmographes, qu’il y a des nations qui reçoyvent un chien pour leur Roy, il faut bien qu’ils donnent certaine interpretation à sa voix et mouvements. Il nous faut remerquer la parité qui est entre nous : Nous avons quelque moyenne intelligence de leurs sens, aussi ont les bestes des nostres, environ à mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent, et nous requierent : et nous elles.

Au demeurant nous decouvrons bien evidemment, qu’entre elles il y a une pleine et entiere communication, et qu’elles s’entr’entendent, non seulement celles de mesme espece, mais aussi d’especes diverses :

Et mutæ pecudes, Et denique secla ferarum Dissimiles suerunt voces variásque cluere Cum metus aut dolor est, aut cum jam gaudia gliscunt. En certain abboyer du chien le cheval cognoist qu’il y a de la colere : de certaine autre sienne voix, il ne s’effraye point. Aux bestes mesmes qui n’ont pas de voix, par la societé d’offices, que nous voyons entre elles, nous argumentons aisément quelque autre moyen de communication : leurs mouvemens discourent et traictent.

Non alia longè ratione atque ipsa videtur Protrahere ad gestum pueros infantia linguæ. Pourquoy non, tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent, et content des histoires par signes ? J’en ay veu de si souples et formez à cela, qu’à la verité, il ne leur manquoit rien à la perfection de se sçavoir faire entendre. Les amoureux se courroussent, se reconcilient, se prient, se remercient, s’assignent, et disent en fin toutes choses des yeux.

E’l silentio ancor suole Haver prieghi e parole. Quoy des mains ? nous requerons, nous promettons, appellons, congedions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doubtons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, mesprisons, deffions, despittons, flattons, applaudissons, benissons, humilions, moquons, reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resjouïssons, complaignons, attristons, desconfortons, desesperons, estonnons, escrions, taisons : et quoy non ? d’une variation et multiplication à l’envy de la langue. De la teste nous convions, renvoyons, advoüons, desadvoüons, desmentons, bienveignons, honorons, venerons, dedaignons, demandons, esconduisons, egayons, lamentons, caressons, tansons, soubsmettons, bravons, enhortons, menaçons, asseurons, enquerons. Quoy des sourcils ? Quoy des espaules ? Il n’est mouvement, qui ne parle, et un langage intelligible sans discipline, et un langage publique : Qui fait, voyant la varieté et usage distingué des autres, que cestuy-cy doibt plustost estre jugé le propre de l’humaine nature. Je laisse à part ce que particulierement la necessité en apprend soudain à ceux qui en ont besoing : et les alphabets des doigts, et grammaires en gestes : et les sciences qui ne s’exercent et ne s’expriment que par iceux : Et les nations que Pline dit n’avoir point d’autre langue.

Un Ambassadeur de la ville d’Abdere, apres avoir longuement parlé au Roy Agis de Sparte, luy demanda : Et bien, Sire, quelle responce veux-tu que je rapporte à nos citoyens ? que je t’ay laissé dire tout ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans jamais dire mot : voila pas un taire parlier et bien intelligible ?

Au reste, qu’elle sorte de nostre suffisance ne recognoissons nous aux operations des animaux ? est-il police reglée avec plus d’ordre, diversifiée à plus de charges et d’offices, et plus constamment entretenuë, que celle des mouches à miel ? Ceste disposition d’actions et de vacations si ordonnée, la pouvons nous imaginer se conduire sans discours et sans prudence ?

His quidam signis atque hæc exempla sequuti, Esse apibus partem divinæ mentis, et haustus Æthereos dixere. Les arondelles que nous voyons au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent elles sans jugement, et choisissent elles sans discretion de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger ? Et en ceste belle et admirable contexture de leurs bastimens, les oiseaux peuvent ils se servir plustost d’une figure quarrée, que de la ronde, d’un angle obtus, que d’un angle droit, sans en sçavoir les conditions et les effects ? Prennent-ils tantost de l’eau, tantost de l’argile, sans juger que la dureté s’amollit en l’humectant ? Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duvet, sans prevoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l’aise ? Se couvrent-ils du vent pluvieux, et plantent leur loge à l’Orient, sans cognoistre les conditions differentes de ces vents, et considerer que l’un leur est plus salutaire que l’autre ? Pourquoy espessit l’araignée sa toile en un endroit, et relasche en un autre ? se sert à ceste heure de ceste sorte de neud, tantost de celle-là, si elle n’a et deliberation, et pensement, et conclusion ? Nous recognoissons assez en la pluspart de leurs ouvrages, combien les animaux ont d’excellence au dessus de nous, et combien nostre art est foible à les imiter. Nous voyons toutesfois aux nostres plus grossiers, les facultez que nous y employons, et que nostre ame s’y sert de toutes ses forces : pourquoy n’en estimons nous autant d’eux ? Pourquoy attribuons nous à je ne sçay quelle inclination naturelle et servile, les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons par nature et par art ? En quoy sans y penser nous leur donnons un tres-grand avantage sur nous, de faire que nature par une douceur maternelle les accompaigne et guide, comme par la main à toutes les actions et commoditez de leur vie, et qu’à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à quester par art, les choses necessaires à nostre conservation ; et nous refuse quant et quant les moyens de pouvoir arriver par aucune institution et contention d’esprit, à la suffisance naturelle des bestes : de maniere que leur stupidité brutale surpasse en toutes commoditez, tout ce que peult nostre divine intelligence.

Vrayement à ce compte nous aurions bien raison de l’appeller une tres-injuste marastre : Mais il n’en est rien, nostre police n’est pas si difforme et desreglée. Nature a embrassé universellement toutes ses creatures : et n’en est aucune, qu’elle n’ait bien plainement fourny de tous moyens necessaires à la conservation de son estre : Car ces plaintes vulgaires que j’oy faire aux hommes (comme la licence de leurs opinions les esleve tantost au dessus des nuës, et puis les ravale aux Antipodes) que nous sommes le seul animal abandonné, nud sur la terre nuë, lié, garrotté, n’ayant dequoy s’armer et couvrir que de la despouïlle d’autruy : là où toutes les autres creatures, nature les a revestuës de coquilles, de gousses, d’escorse, de poil, de laine, de pointes, de cuir, de bourre, de plume, d’escaille, de toison, et de soye selon le besoin de leur estre : les a armées de griffes, de dents, de cornes, pour assaillir et pour defendre, et les a elles mesmes instruites à ce qui leur est propre, à nager, à courir, à voler, à chanter : là où l’homme ne sçait ny cheminer, ny parler, ny manger, ny rien que pleurer sans apprentissage.

Tum porro, puer ut sævis projectus ab undis Navita, nudus humi jacet infans, indigus omni Vitali auxilio, cum primum in luminis oras Nexibus ex alvo matris natura profudit, Vagitúque locum lugubri complet, ut æquum est Cui tantum in vita restet transire malorum : At variæ crescunt pecudes, armenta, feræque, Nec crepitacula eis opus est, nec cuiquam adhibenda est Almæ nutricis blanda atque infracta loquela : Nec varias quærunt vestes pro tempore cæli : Denique non armis opus est, non moenibus altis Queis sua tutentur, quando omnibus omnia largè Tellus ipsa parit, naturáque dædala rerum. Ces plaintes là sont fauces : il y a en la police du monde, une egalité plus grande, et une relation plus uniforme.

Nostre peau est pourveue aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les injures du temps, tesmoing plusieurs nations, qui n’ont encores essayé nul usage de vestemens. Noz anciens Gaulois n’estoient gueres vestus, ne sont pas les Irlandois noz voisins, soubs un ciel si froid : Mais nous le jugeons mieux par nous mesmes : car tous les endroits de la personne, qu’il nous plaist descouvrir au vent et à l’air, se trouvent propres à le souffrir : S’il y a partie en nous foible, et qui semble devoir craindre la froidure, ce devroit estre l’estomach, où se fait la digestion : noz peres le portoyent descouvert, et noz Dames, ainsi molles et delicates qu’elles sont, elles s’en vont tantost entr’ouvertes jusques au nombril. Les liaisons et emmaillottems des enfans ne sont non plus necessaires : et les meres Lacedemoniennes eslevoient les leurs en toute liberté de mouvements de membres, sans les attacher ne plier. Nostre pleurer est commun à la plus part des autres animaux, et n’en est guere qu’on ne voye se plaindre et gemir long temps apres leur naissance : d’autant que c’est une contenance bien sortable à la foiblesse, en quoy ils se sentent. Quant à l’usage du manger, il est en nous, comme en eux, naturel et sans instruction.

Sentit enim vim quisque suam quam possit abuti. Qui fait doute qu’un enfant arrivé à la force de se nourrir, ne sçeut quester sa nourriture ? et la terre en produit, et luy en offre assez pour sa necessité, sans autre culture et artifice : Et sinon en tout temps, aussi ne fait elle pas aux bestes, tesmoing les provisions, que nous voyons faire aux fourmis et autres, pour les saisons steriles de l’année. Ces nations, que nous venons de descouvrir, si abondamment fournies de viande et de breuvage naturel, sans soing et sans façon, nous viennent d’apprendre que le pain n’est pas nostre seule nourriture : et que sans labourage, nostre mere nature nous avoit munis à planté de tout ce qu’il nous falloit : voire, comme il est vray-semblable, plus plainement et plus richement qu’elle ne fait à present, que nous y avons meslé nostre artifice :

Et tellus nitidas fruges vinetáque læta Sponte sua primum mortalibus ipsa creavit, Ipsa dedit dulces foetus, et pabula læta, Quæ nunc vix nostro grandescunt aucta labore, Conterimúsque boves et vires agricolarum. le débordement et desreglement de nostre appetit devançant toutes les inventions, que nous cherchons de l’assouvir.

Quant aux armes, nous en avons plus de naturelles que la plus part des autres animaux, plus de divers mouvemens de membres, et en tirons plus de service naturellement et sans leçon : ceux qui sont duicts à combatre nuds, on les void se jetter aux hazards pareils aux nostres. Si quelques bestes nous surpassent en cet avantage, nous en surpassons plusieurs autres : Et l’industrie de fortifier le corps et le couvrir par moyens acquis, nous l’avons par un instinct et precepte naturel. Qu’il soit ainsi, l’elephant aiguise et esmoult ses dents, desquelles il se sert à la guerre (car il en a de particulieres pour cet usage, lesquelles il espargne, et ne les employe aucunement à ses autres services) Quand les taureaux vont au combat, ils respandent et jettent la poussiere à l’entour d’eux : les sangliers affinent leurs deffences : et l’ichneumon, quand il doit venir aux prises avec le crocodile, munit son corps, l’enduit et le crouste tout à l’entour, de limon bien serré et bien paistry, comme d’une cuirasse. Pourquoy ne dirons nous qu’il est aussi naturel de nous armer de bois et de fer ?

Quant au parler, il est certain, que s’il n’est pas naturel, il n’est pas necessaire. Toutesfois je croy qu’un enfant, qu’on auroit nourry eu pleine solitude, esloigné de tout commerce (qui seroit un essay malaisé à faire) auroit quelque espece de parolle pour exprimer ses conceptions : et n’est pas croyable, que nature nous ait refusé ce moyen qu’elle a donné à plusieurs autres animaux : Car qu’est-ce autre chose que parler, ceste faculté, que nous leur voyons de se plaindre, de se resjouyr, de s’entr’appeller au secours, se convier à l’amour, comme ils font par l’usage de leur voix ? Comment ne parleroient elles entr’elles ? elles parlent bien à nous, et nous à elles. En combien de sortes parlons nous à nos chiens, et ils nous respondent ? D’autre langage, d’autres appellations, devisons nous avec eux, qu’avec les oyseaux, avec les pourceaux, les beufs, les chevaux : et changeons d’idiome selon l’espece.

Cosi per entro loro schiera bruna S’ammusa l’una con l’altra formica, Forse à spiar lor via, et lor fortuna. Il me semble que Lactance attribuë aux bestes, non le parler seulement, mais le rire encore. Et la difference de langage, qui se voit entre nous, selon la difference des contrées, elle se treuve aussi aux animaux de mesme espece. Aristote allegue à ce propos le chant divers des perdrix, selon la situation des lieux :

variæque volucres Longè alias alio jaciunt in tempore voces, Et partim mutant cum tempestatibus unà Raucisonos cantus. Mais cela est à sçavoir, quel langage parleroit cet enfant : et ce qui s’en dit par divination, n’a pas beaucoup d’apparence. Si on m’allegue contre ceste opinion, que les sourds naturels ne parlent point : Je respons que ce n’est pas seulement pour n’avoir peu recevoir l’instruction de la parolle par les oreilles, mais plustost pource que le sens de l’ouye, duquel ils sont privez, se rapporte à celuy du parler, et se tiennent ensemble d’une cousture naturelle : En façon, que ce que nous parlons, il faut que nous le parlions premierement à nous, et que nous le facions sonner au dedans à nos oreilles, avant que de l’envoyer aux estrangeres. J’ay dict tout cecy, pour maintenir ceste ressemblance, qu’il y a aux choses humaines : et pour nous ramener et joindre à la presse. Nous ne sommes ny au dessus, ny au dessous du reste : tout ce qui est sous le Ciel, dit le sage, court une loy et fortune pareille.

Indupedita suis fatalibus omnia vinclis. Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez : mais c’est soubs le visage d’une mesme nature :

res quæque suo ritu procedit, et omnes Foedere naturæ certo discrimina servant. Il faut contraindre l’homme, et le renger dans les barrieres de ceste police. Le miserable n’a garde d’enjamber par effect au delà : il est entravé et engagé, il est assubjecty de pareille obligation que les autres creatures de son ordre, et d’une condition fort moyenne, sans aucune prerogative, præexcellence vraye et essentielle. Celle qu’il se donne par opinion, et par fantasie, n’a ny corps ny goust : Et s’il est ainsi, que luy seul de tous les animaux, ayt cette liberté de l’imagination, et ce desreglement de pensées, luy representant ce qui est, ce qui n’est pas ; et ce qu’il veut ; le faulx et le veritable ; c’est un advantage qui luy est bien cher vendu, et duquel il a bien peu à se glorifier : Car de là naist la source principale des maux qui le pressent, peché, maladie, irresolution, trouble, desespoir.

Je dy donc, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a point d’apparence d’estimer, que les bestes facent par inclination naturelle et forcée, les mesmes choses que nous faisons par nostre choix et industrie. Nous devons conclurre de pareils effects, pareilles facultez, et de plus riches effects des facultez plus riches : et confesser par consequent, que ce mesme discours, cette mesme voye, que nous tenons à œuvrer, aussi la tiennent les animaux, ou quelque autre meilleure. Pourquoy imaginons nous en eux cette contrainte naturelle, nous qui n’en esprouvons aucun pareil effect ? Joint qu’il est plus honorable d’estre acheminé et obligé à reglément agir par naturelle et inevitable condition, et plus approchant de la divinité, que d’agir reglément par liberté temeraire et fortuite ; et plus seur de laisser à nature, qu’à nous les resnes de nostre conduitte. La vanité de nostre presomption faict, que nous aymons mieux devoir à noz forces, qu’à sa liberalité, nostre suffisance : et enrichissons les autres animaux des biens naturels, et les leur renonçons, pour nous honorer et annoblir des biens acquis : par une humeur bien simple, ce me semble : car je priseroy bien autant des graces toutes miennes et naïfves, que celles que j’aurois esté mendier et quester de l’apprentissage. Il n’est pas en nostre puissance d’acquerir une plus belle recommendation que d’estre favorisé de Dieu et de nature.

Par ainsi le renard, dequoy se servent les habitans de la Thrace, quand ils veulent entreprendre de passer par dessus la glace de quelque riviere gelée, et le laschent devant eux pour cet effect, quand nous le verrions au bord de l’eau approcher son oreille bien pres de la glace, pour sentir s’il orra d’une longue ou d’une voisine distance, bruire l’eau courant au dessoubs, et selon qu’il trouve par là, qu’il y a plus ou moins d’espesseur en la glace, se reculer, ou s’avancer, n’aurions nous pas raison de juger qu’il luy passe par la teste ce mesme discours, qu’il feroit en la nostre : et que c’est une ratiocination et consequence tirée du sens naturel : Ce qui fait bruit, se remue ; ce qui se remue, n’est pas gelé ; ce qui n’est pas gelé est liquide, et ce qui est liquide plie soubs le faix. Car d’attribuer cela seulement à une vivacité du sens de l’ouye, sans discours et sans consequence, c’est une chimere, et ne peut entrer en nostre imagination. De mesme faut-il estimer de tant de sortes de ruses et d’inventions, de quoy les bestes se couvrent des entreprises que nous faisons sur elles.

Et si nous voulons prendre quelque advantage de cela mesme, qu’il est en nous de les saisir, de nous en servir, et d’en user à nostre volonté, ce n’est que ce mesme advantage, que nous avons les uns sur les autres. Nous avons à cette condition noz esclaves, et les Climacides estoient ce pas des femmes en Syrie qui servoyent couchées à quatre pattes, de marchepied et d’eschelle aux dames à monter en coche ? Et la plus part des personnes libres, abandonnent pour bien legeres commoditez, leur vie, et leur estre à la puissance d’autruy. Les femmes et concubines des Thraces plaident à qui sera choisie pour estre tuée au tumbeau de son mary. Les tyrans ont-ils jamais failly de trouver assez d’hommes vouez à leur devotion : aucuns d’eux adjoustans d’avantage cette necessité de les accompagner à la mort, comme en la vie ?

Des armées entieres se sont ainsin obligées à leurs Capitaines. Le formule du serment en cette rude escole des escrimeurs à outrance, portoit ces promesses : Nous jurons de nous laisser enchainer, brusler, battre, et tuer de glaive, et souffrir tout ce que les gladiateurs legitimes souffrent de leur maistre ; engageant tresreligieusement et le corps et l’ame à son service :

Ure meum si vis flamma caput, et pete ferro Corpus, et intorto verbere terga seca. C’estoit une obligation veritable, et si il s’en trouvoit dix mille telle année, qui y entroyent et s’y perdoyent.

Quand les Scythes enterroyent leur Roy, ils estrangloyent sur son corps, la plus favorie de ses concubines, son eschanson, escuyer d’escuirie, chambellan, huissier de chambre et cuisinier. Et en son anniversaire ils tuoyent cinquante chevaux montez de cinquante pages, qu’ils avoyent empalé par l’espine du dos jusques au gozier, et les laissoyent ainsi plantez en parade autour de la tombe.

Les hommes qui nous servent, le font à meilleur marché, et pour un traictement moins curieux et moins favorable, que celuy que nous faisons aux oyseaux, aux chevaux, et aux chiens.

A quel soucy ne nous demettons nous pour leur commodité ? Il ne me semble point, que les plus abjects serviteurs façent volontiers pour leurs maistres, ce que les Princes s’honorent de faire pour ces bestes.

Diogenes voyant ses parents en peine de le rachetter de servitude : Ils sont fols, disoit-il, c’est celuy qui me traitte et nourrit, qui me sert ; et ceux qui entretiennent les bestes, se doivent dire plustost les servir, qu’en estre servis.

Et si elles ont cela de plus genereux, que jamais Lyon ne s’asservit à un autre Lyon, ny un cheval à un autre cheval par faute de cœur. Comme nous allons à la chasse des bestes, ainsi vont les Tigres et les Lyons à la chasse des hommes : et ont un pareil exercice les unes sur les autres : les chiens sur les lievres, les brochets sur les tanches, les arondeles sur les cigales, les esperviers sur les merles et sur les allouettes :

serpente ciconia pullos Nutrit, et inventa per devia rura lacerta, Et leporem aut capream famulæ Jovis, et generosæ In saltu venantur aves. Nous partons le fruict de nostre chasse avec noz chiens et oyseaux, comme la peine et l’industrie. Et au dessus d’Amphipolis en Thrace, les chasseurs et les faucons sauvages, partent justement le butin par moitié : comme le long des palus Mæotides, si le pescheur ne laisse aux loups de bonne foy, une part esgale de sa prise, ils vont incontinent deschirer ses rets.

Et comme nous avons une chasse, qui se conduit plus par subtilité, que par force, comme celle des colliers de noz lignes et de l’hameçon, il s’en void aussi de pareilles entre les bestes. Aristote dit, que la Seche jette de son col un boyau long comme une ligne, qu’elle estand au loing en le laschant, et le retire à soy quand elle veut : à mesure qu’elle apperçoit quelque petit poisson s’approcher, elle luy laisse mordre le bout de ce boyau, estant cachée dans le sable, ou dans la vase, et petit à petit le retire jusques à ce que ce petit poisson soit si prés d’elle, que d’un sault elle puisse l’attraper.

Quant à la force, il n’est animal au monde en butte de tant d’offences, que l’homme : il ne nous faut point une balaine, un elephant, et un crocodile, ny tels autres animaux, desquels un seul est capable de deffaire un grand nombre d’hommes : les pous sont suffisans pour faire vacquer la dictature de Sylla : c’est le desjeuner d’un petit ver, que le cœur et la vie d’un grand et triumphant Empereur.

Pourquoi disons nous, que c’est à l’homme science et cognoissance, bastie par art et par discours, de discerner les choses utiles à son vivre, et au secours de ses maladies, de celles qui ne le sont pas, de connaistre la force de la rubarbe et du polipode ; et quand nous voyons les chevres de Candie, si elles ont receu un coup de traict, aller entre un million d’herbes choisir le dictame pour leur guerison, et la tortue quand elle a mangé de la vipere, chercher incontinent de l’origanum pour se purger, le dragon fourbir et esclairer ses yeux avecques du fenoil, les cigognes se donner elles mesmes des clysteres à tout de l’eau de marine, les elephans arracher non seulement de leur corps et de leurs compagnons, mais des corps aussi de leurs maistres, tesmoing celuy du roi Porus qu’Alexandre deffit, les javelots et les dardz qu’on leur a ettez au combat, et les arracher si dextrement, que nous ne le saurions faire iavec si peu de douleur : pourquoi ne disons nous de mémes, que c’est science et prudence ? Car d’alleguer, pour les deprimer, que c’est par la seule instruction et maistrise de nature, qu’elles le savent, ce n’est pas leur oster le tiltre de science et de prudence : c’est la leur attribuer à plus forte raison qu’à nous, pour l’honneur d’une si certaine maistresse d’escole.

Chrysippus, bien qu’en toutes autres choses autant desdaigneux juge de la condition des animaux, que nul autre philosophe, considerant les mouvements du chien, qui se rencontrant en un carrefour à trois chemins, ou à la queste de son maistre qu’il a esgaré, ou à la poursuitte de quelque proye qui fuit devant luy, va essayant un chemin après l’autre, et après s’estre assuré des deux, et n’y avoir trouvé la trace de ce qu’il cherche, s’eslance dans le troisiéme sans marchander : il est contraint de confesser, qu’en ce chien là, un tel discours se passe : J’ay suivy jusques à ce carre-four mon maître à la trace, il faut necessairement qu’il passe par l’un de ces trois chemins : ce n’est ni par cettuy-cy, ni par celuy-là, il faut donc infailliblement qu’il passe par cet autre : Et que s’asseurant par cette conclusion et discours, il ne se sert plus de son sentiment au troisiéme chemin, ni ne le sonde plus, ains s’y laisse emporter par la force de la raison. Ce traict purement dialecticien, et cet usage de propositions divisées et conjoinctes, et de la suffisante enumeration des parties, vaut-il pas autant que le chien le sache de soy que de Trapezonce ?

Si ne sont pas les bêtes incapables d’être encore instruites à nostre mode. Les merles, les corbeaux, les pies, les perroquets, nous leur apprenons à parler : et cette facilité, que nous reconnaîssons à nous fournir leur voix et haleine si souple et si maniable, pour la former et l’astreindre à certain nombre de lettres et de syllabes, témoigne qu’ils ont un discours au dedans, qui les rend ainsi disciplinables et volontaires à apprendre. Chacun est saoul, ce croy-je, de voir tant de sortes de cingeries que les batteleurs apprennent à leurs chiens : les dances, où ils ne faillent une seule cadence du son qu’ils oyent ; plusieurs divers mouvemens et saults qu’ils leur font faire par le commandement de leur parolle : mais je remarque avec plus d’admiration cet effect, qui est toutes-fois assez vulgaire, des chiens dequoi se servent les aveugles, et aux champs et aux villes : je me suis pris garde comme ils s’arrestent à certaines portes, d’où ils ont accoustumé de tirer l’aumosne, comme ils evitent le choc des coches et des charrettes, lors méme que pour leur regard, ils ont assez de place pour leur passage : j’en ay veu le long d’un fossé de ville, laisser un sentier plain et uni, et en prendre un pire, pour esloigner son maître du fossé. Comment pouvoit-on avoir faict concevoir à ce chien, que c’estoit sa charge de regarder seulement à la seureté de son maître, et mespriser ses propres commoditez pour le servir ? et comment avoit-il la connaissance que tel chemin luy estoit bien assez large, qui ne le seroit pas pour un aveugle ? Tout cela se peut-il comprendre sans ratiocination ?

Il ne faut pas oublier ce que Plutarque dit avoir veu à Rome d’un chien, avec l’Empereur Vespasian le pere au Theatre de Marcellus. Ce chien servoit à un batteleur qui joüoit une fiction à plusieurs mines et à plusieurs personnages, et y avoit son rolle. Il falloit entre autres choses qu’il contrefist pour un temps le mort, pour avoir mangé de certaine drogue : après avoir avallé le pain qu’on feignoit être cette drogue, il commença tantost à trembler et branler, comme s’il eust esté estourdy : finalement s’estendant et se roidissant, comme mort, il se laissa tirer et trainer d’un lieu à autre, ainsi que portoit le subject du jeu, et puis quand il cogneut qu’il estoit temps, il commença premierement à se remuer tout bellement, ainsi que s’il se fust revenu d’un profond sommeil, et levant la teste regarda çà et là d’une façon qui estonnoit tous les assistans.

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