Essais (page 28)
Les bœufs qui servoyent aux jardins Royaux de Suse, pour les arrouser et tourner certaines grandes rouës à puiser de l’eau, ausquelles il y a des baquets attachez (comme il s’en voit plusieurs en Languedoc) on leur avoit ordonné d’en tirer par jour jusques à cent tours chacun, ils estoient si accoustumez à ce nombre, qu’il estoit impossible par aucune force de leur en faire tirer un tour davantage, et ayans faict leur tâche ils s’arrestoient tout court. Nous sommes en l’adolescence avant que nous sachions compter jusques à cent, et venons de descouvrir des nations qui n’ont aucune connaissance des nombres.
Il y a encore plus de discours à instruire autruy qu’à être instruit. Or laissant à part ce que Democritus jugeoit et prouvoit, que la plus part des arts, les bêtes nous les ont apprises : Comme l’araignée à tistre et à coudre, l’arondelle à bastir, le cigne et le rossignol la musique, et plusieurs animaux par leur imitation à faire la medecine : Aristote tient que les rossignols instruisent leurs petits à chanter, et y employent du temps et du soing : d’où il advient que ceux que nous nourrissons en cage, qui n’ont point eu loisir d’aller à l’escole soubs leurs parens, perdent beaucoup de la grace de leur chant. Nous pouvons juger par là, qu’il reçoit de l’amendement par discipline et par estude : Et entre les libres méme, il n’est pas ung et pareil ; chacun en a pris selon sa capacité. Et sur la jalousie de leur apprentissage, ils se debattent à l’envy, d’une contention si courageuse, que par fois le vaincu y demeure mort, l’aleine luy faillant plustost que la voix. Les plus jeunes ruminent pensifs, et prennent à imiter certains couplets de chanson : le disciple escoute la leçon de son precepteur, et en rend compte avec grand soing : ils se taisent l’un tantost, tantost l’autre : on oyt corriger les fautes, et sent-on aucunes reprehensions du precepteur. J’ay veu (dit Arrius) autresfois un elephant ayant à chacune cuisse un cymbale pendu, et un autre attaché à sa trompe, au son desquels tous les autres dançoyent en rond, s’eslevans et s’inclinans à certaines cadences, selon que l’instrument les guidoit, et y avoit plaisir à ouyr cette harmonie. Aux spectacles de Rome, il se voyoit ordinairement des Elephans dressez à se mouvoir et dancer au son de la voix, des dances à plusieurs entrelasseures, coupeures et diverses cadances tres-difficiles à apprendre. Il s’en est veu, qui en leur privé rememoroient leur leçon, et s’exerçoyent par soing et par estude pour n’être tancez et battuz de leurs maîtres.
Mais cette autre histoire de la pie, de laquelle nous avons Plutarque méme pour respondant, est étrange : Elle estoit en la boutique d’un barbier à Rome, et faisoit merveilles de contrefaire avec la voix tout ce qu’elle oyoit ; Un jour il advint que certaines trompettes s’arresterent à sonner long temps devant cette boutique : depuis cela et tout le lendemain, voyla ceste pie pensive, muette et melancholique ; dequoi tout le monde estoit émerveillé, et pensoit-on que le son des trompettes l’eust ainsin estourdie et estonnée ; et qu’avec l’ouye, la voix se fust quant et quant esteinte : Mais on trouva en fin, que c’estoit une estude profonde, et une retraicte en soy-mémes, son esprit s’exercitant et preparant sa voix, à representer le son de ces trompettes : de maniere que sa premiere voix ce fut celle là, d’exprimer parfaictement leurs reprises, leurs poses, et leurs muances ; ayant quicté par ce nouvel apprentissage, et pris à desdain tout ce qu’elle savoit dire auparavant.
Je ne veux pas obmettre d’alleguer aussi cet autre exemple d’un chien, que ce méme Plutarque dit avoir veu (car quant à l’ordre, je sens bien que je le trouble, mais je n’en observe non plus à renger ces exemples, qu’au reste de toute ma besongne) luy estant dans un navire, ce chien estant en peine d’avoir l’huyle qui estoit dans le fond d’une cruche, où il ne pouvoit arriver de la langue, pour l’estroite emboucheure du vaisseau, alla querir des cailloux, et en mit dans cette cruche jusques à ce qu’il eust faict hausser l’huyle plus pres du bord, où il la peust atteindre. Cela qu’est-ce, si ce n’est l’effect d’un esprit bien subtil ? On dit que les corbeaux de Barbarie en font de méme, quand l’eau qu’ils veulent boire est trop basse.
Cette action est aucunement voisine de ce que recitoit des Elephans, un roi de leur nation, Juba ; que quand par la finesse de ceux qui les chassent, l’un d’entre eux se trouve pris dans certaines fosses profondes qu’on leur prepare, et les recouvre lon de menues brossailles pour les tromper, ses compagnons y apportent en diligence force pierres, et pieces de bois, afin que cela l’ayde à s’en mettre hors. Mais cet animal rapporte en tant d’autres effects à l’humaine suffisance, que si je vouloy suivre par le menu ce que l’experience en a appris, je gaignerois aisément ce que je maintiens ordinairement, qu’il se trouve plus de difference de tel homme à tel homme, que de tel animal à tel homme. Le gouverneur d’un elephant en une maison privée de Syrie, desroboit à tous les repas, la moitié de la pension qu’on luy avoit ordonnée : un jour le maître voulut luy-méme le penser, versa dans sa mangeoire la juste mesure d’orge, qu’il luy avoit prescrite, pour sa nourriture : l’elephant regardant de mauvais œil ce gouverneur, separa avec la trompe, et en mit à part la moitié, declarant par là le tort qu’on luy faisoit. Et un autre, ayant un gouverneur qui mesloit dans sa mangeaille des pierres pour en croistre la mesure, s’approcha du pot où il faisoit cuyre sa chair pour son disner, et le luy remplit de cendre. Cela ce sont des effects particuliers : mais ce que tout le monde a veu, et que tout le monde sait, qu’en toutes les armées qui se conduisoyent du pays de Levant, l’une des plus grandes forces consistoit aux elephans, desquels on tiroit des effects sans comparaison plus grands que nous ne faisons à present de nostre artillerie, qui tient à peu pres leur place en une battaille ordonnée (cela est aisé à juger à ceux qui connaissent les histoires anciennes)
siquidem Tyrio servire solebant Annibali, et nostris ducibus, regique Molosso Horum majores, Et dorso ferre cohortes, Partem aliquam belli, et euntem in prælia turmam. Il falloit bien qu’on se respondist à bon escient de la creance de ces bêtes et de leur discours, leur abandonnant la teste d’une battaille ; là où le moindre arrest qu’elles eussent sçeu faire, pour la grandeur et pesanteur de leur corps, le moiudre effroy qui leur eust faict tourner la teste sur leurs gens, estoit suffisant pour tout perdre. Et s’est veu peu d’exemples, où cela soit advenu, qu’ils se rejectassent sur leurs trouppes, au lieu que nous mémes nous rejectons les uns sur les autres, et nous rompons. On leur donnoit charge non d’un mouvement simple, mais de plusieurs diverses parties au combat : comme faisoient aux chiens les Espagnols à la nouvelle conqueste des Indes ; ausquels ils payoient solde, et faisoient partage au butin. Et montroient ces animaux, autant d’addresse et de jugement à poursuivre et arrester leur victoire, à charger ou à reculer, selon les occasions, à distinguer les amis des ennemis, comme ils faisoient d’ardeur et d’aspreté.
Nous admirons et poisons mieux les choses étrangeres que les ordinaires : et sans cela je ne me fusse pas amusé à ce long registre : Car selon mon opinion, qui contrerollera de pres ce que nous voyons ordinairement es animaux, qui vivent parmy nous, il y a dequoi y trouver des effects autant admirables, que ceux qu’on va recueillant és pays et siecles étrangers. C’est une méme nature qui roule son cours. Qui en auroit suffisamment jugé le present estat, en pourroit seurement conclurre et tout l’advenir et tout le passé. J’ay veu autresfois parmy nous, des hommes amenez par mer de loingtain pays, desquels par ce que nous n’entendions aucunement le langage, et que leur façon au demeurant et leur contenance, et leurs vestemens, estoient du tout esloignez des nostres, qui de nous ne les estimoit et sauvages et brutes ? qui n’attribuoit à stupidité et à bestise, de les voir muets, ignorans la langue Françoise, ignorans nos baise-mains, et nos inclinations serpentées ; nostre port et nostre maintien, sur lequel sans faillir, doit prendre son patron la nature humaine ?
Tout ce qui nous semble étrange, nous le condamnons, et ce que nous n’entendons pas. Il nous advient ainsin au jugement que nous faisons des bêtes : Elles ont plusieurs conditions, qui se rapportent aux nostres : de celles-là par comparaison nous pouvons tirer quelque conjecture : mais de ce qu’elles ont particulier, que savons nous que c’est ? Les chevaux, les chiens, les bœufs, les brebis, les oyseaux, et la pluspart des animaux, qui vivent avec nous, reconnaîssent nostre voix, et se laissent conduire par elle : si faisoit bien encore la murene de Crassus, et venoit à luy quand il l’appelloit : et le font aussi les anguilles, qui se trouvent en la fontaine d’Arethuse : et j’ay veu des gardoirs assez, où les poissons accourent, pour manger, à certain cry de ceux qui les traictent ;
nomen habent, Et ad magistri Vocem quisque sui venit citatus. Nous pouvons juger de cela : Nous pouvons aussi dire, que les elephans ont quelque participation de religion, d’autant qu’après plusieurs ablutions et purifications, on les voit haussans leur trompe, comme des bras ; et tenans les yeux fichez vers le Soleil levant, se planter long temps en meditation et contemplation, à certaines heures du jour ; de leur propre inclination, sans instruction et sans precepte. Mais pour ne voir aucune telle apparence és autres animaux, nous ne pouvons pourtant establir qu’ils soient sans religion, et ne pouvons prendre en aucune part ce qui nous est caché. Comme nous voyons quelque chose en cette action que le philosophe Cleanthes remerqua, par ce qu’elle retire aux nostres : Il vid, dit-il, des fourmis partir de leur fourmiliere, portans le corps d’un fourmis mort, vers une autre fourmiliere, de laquelle plusieurs autres fourmis leur vindrent au devant, comme pour parler à eux, et après avoir esté ensemble quelque piece, ceux-cy s’en retournerent, pour consulter, pensez, avec leurs concitoyens, et firent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation : En fin ces derniers venus, apporterent aux premiers un ver de leur taniere, comme pour la rançon du mort, lequel ver les premiers chargerent sur leur dos, et emporterent chez eux, laissans aux autres le corps du trespassé. Voila l’interpretation que Cleanthes y donna : témoignant par là que celles qui n’ont point de voix, ne laissent pas d’avoir pratique et communication mutuelle ; de laquelle c’est nostre deffaut que nous ne soyons participans ; et nous meslons à cette cause sottement d’en opiner.
Or elles produisent encores d’autres effects, qui surpassent de bien loing nostre capacité, ausquels il s’en faut tant que nous puissions arriver par imitation, que par imagination méme nous ne les pouvons concevoir. Plusieurs tiennent qu’en cette grande et derniere battaille navale qu’Antonius perdit contre Auguste, sa galere capitainesse fut arrestée au milieu de sa course, par ce petit poisson, que les Latins nomment remora, à cause de cette sienne proprieté d’arrester toute sorte de vaisseaux, ausquels il s’attache. Et l’Empereur Caligula vogant avec une grande flotte en la coste de la Romanie, sa seule galere fut arrestée tout court, par ce méme poisson ; lequel il fit prendre attaché comme il estoit au bas de son vaisseau, tout despit dequoi un si petit animal pouvoit forcer et la mer et les vents, et la violence de tous ses avirons, pour être seulement attaché par le bec à sa galere (car c’est un poisson à coquille) et s’estonna encore non sans grande raison, de ce que luy estant apporté dans le batteau, il n’avoit plus cette force, qu’il avoit au dehors.
Un citoyen de Cyzique acquit jadis reputation de bon Mathematicien, pour avoir appris la condition de l’herisson. Il a sa taniere ouverte à divers endroits et à divers vents ; et prevoyant le vent advenir, il va boucher le trou du costé de ce vent-là ; ce que remerquant ce citoyen, apportoit en sa ville certaines predictions du vent, qui avoit à tirer. Le cameleon prend la couleur du lieu, où il est assis : mais le poulpe se donne luy-méme la couleur qu’il luy plaist, selon les occasions, pour se cacher de ce qu’il craint, et attrapper ce qu’il cherche : Au cameleon c’est changement de passion, mais au poulpe c’est changement d’action. Nous avons quelques mutations de couleur, à la frayeur, la cholere, la honte, et autres passions, qui alterent le teint de nostre visage : mais c’est par l’effect de la souffrance, comme au cameleon. Il est bien en la jaunisse de nous faire jaunir, mais il n’est pas en la disposition de nostre volonté. Or ces effects que nous reconnaîssons aux autres animaux, plus grands que les nostres, témoignent en eux quelque faculté plus excellente, qui nous est occulte ; comme il est vray-semblable que sont plusieurs autres de leurs conditions et puissances, desquelles nulles apparances ne viennent jusques à nous.
De toutes les predictions du temps passé, les plus anciennes et plus certaines estoyent celles qui se tiroient du vol des oyseaux. Nous n’avons rien de pareil ni de si admirable. Cette regle, cet ordre du bransler de leur aisle, par lequel on tire des consequences des choses à venir, il faut bien qu’il soit conduit par quelque excellent moyen à une si noble operation ; car c’est prester à la lettre, d’aller attribuant ce grand effect, à quelque ordonnance naturelle, sans l’intelligence, consentement, et discours, de qui le produit : et est une opinion evidemment faulse. Qu’il soit ainsi : La torpille a cette condition, non seulement d’endormir les membres qui la touchent, mais au travers des filets, et de la sceme, elle transmet une pesanteur endormie aux mains de ceux qui la remuent et manient : voire dit-on d’avantage, que si on verse de l’eau dessus, on sent cette passion qui gaigne contremont jusques à la main, et endort l’attouchement au travers de l’eau. Cette force est merveilleuse : mais elle n’est pas inutile à la torpille : elle la sent et s’en sert ; de maniere que pour attraper la proye qu’elle queste, on la void se tapir soubs le limon, afin que les autres poissons se coulans par dessus, frappez et endormis de cette sienne froideur, tombent en sa puissance. Les gruës, les arondeles, et autres oyseaux passagers, changeans de demeure selon les saisons de l’an, montrent assez la connaissance qu’elles ont de leur faculté divinatrice, et la mettent en usage. Les chasseurs nous asseurent, que pour choisir d’un nombre de petits chiens, celuy qu’on doit conserver pour le meilleur, il ne faut que mettre la mere au propre de le choisir elle méme ; comme si on les emporte hors de leur giste, le premier qu’elle y rapportera, sera tousjours le meilleur : ou bien si on fait semblant d’entourner de feu le giste, de toutes parts, celuy des petits, au secours duquel elle courra premierement. Par où il appert qu’elles ont un usage de prognostique que nous n’avons pas : ou qu’elles ont quelque vertu à juger de leurs petits, autre et plus vive que la nostre.
La maniere de naistre, d’engendrer, nourrir, agir, mouvoir, vivre et mourir des bêtes, estant si voisine de la nostre, tout ce que nous retranchons de leurs causes motrices, et que nous adjoustons à nostre condition au dessus de la leur, cela ne peut aucunement partir du discours de nostre raison. Pour reglement de nostre santé, les medecins nous proposent l’exemple du vivre des bêtes, et leur façon : car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple :
Tenez chaults les pieds et la teste, Au demeurant vivez en bête. La generation est la principale des actions naturelles : nous avons quelque disposition de membres, qui nous est plus propre à cela : toutesfois ils nous ordonnent de nous ranger à l’assiette et disposition brutale, comme plus effectuelle :
more ferarum, Quadrupedúmque magis ritu, plerumque putantur Concipere uxores : quia sic loca sumere possunt, Pectoribus positis, sublatis semina lumbis. Et rejettent comme nuisibles ces mouvements indiscrets, et insolents, que les femmes y ont meslé de leur creu ; les ramenant à l’exemple et usage des bêtes de leur sexe, plus modeste et rassis. Nam mulier prohibet se concipere atque repugnat, Clunibus ipsa viri venerem si læta retractet, Atque exossato ciet omni pectore fluctus. Ejicit enim sulci recta regione viaque Vomerem, atque locis avertit seminis ictum. Si c’est justice de rendre à chacun ce qui luy est deu, les bêtes qui servent, ayment et deffendent leurs bien-faicteurs, et qui poursuyvent et outragent les étrangers et ceux qui les offencent, elles representent en cela quelque air de nostre justice : comme aussi en conservant une equalité tres-equitable en la dispensation de leurs biens à leurs petits. Quant à l’amitié, elles l’ont sans comparaison plus vive et plus constante, que n’ont pas les hommes. Hyrcanus le chien du roi Lysimachus, son maître mort, demeura obstiné sus son lict, sans vouloir boire ne manger : et le jour qu’on en brusla le corps, il print sa course, et se jetta dans le feu, où il fut bruslé. Comme fit aussi le chien d’un nommé Pyrrhus ; car il ne bougea de dessus le lict de son maître, depuis qu’il fut mort : et quand on l’emporta, il se laissa enlever quant et luy, et finalement se lança dans le buscher où on brusloit le corps de son maître. Il y a certaines inclinations d’affection, qui naissent quelquefois en nous, sans le conseil de la raison, qui viennent d’une temerité fortuite, que d’autres nomment sympathie : les bêtes en sont capables comme nous. Nous voyons les chevaux prendre certaine accointance des uns aux autres, jusques à nous mettre en peine pour les faire vivre ou voyager separément : On les void appliquer leur affection à certain poil de leurs compagnons, comme à certain visage : et où ils le rencontrent, s’y joindre incontinent avec feste et demonstration de bien-vueillance ; et prendre quelque autre forme à contre-cœur et en haine. Les animaux ont choix comme nous, en leurs amours, et font quelque triage de leurs femelles. Ils ne sont pas exempts de nos jalousies et d’envies extremes et irreconciliables.
Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires, comme le boire et le manger ; ou naturelles et non necessaires, comme l’accointance des femelles ; ou elles ne sont ni naturelles ni necessaires : de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des hommes : elles sont toutes superfluës et artificielles : Car c’est merveille combien peu il faut à nature pour se contenter, combien peu elle nous a laissé à desirer : Les apprests à nos cuisines ne touchent pas son ordonnance. Les Stoiciens disent qu’un homme auroit dequoi se substanter d’une olive par jour. La delicatesse de nos vins, n’est pas de sa leçon, ni la recharge que nous adjoustons aux appetits amoureux :
neque illa Magno prognatum deposcit consule cunnum. Ces cupiditez étrangeres, que l’ignorance du bien, et une fauce opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre, qu’elles chassent presque toutes les naturelles : Ny plus ni moins que si en une cité, il y avoit si grand nombre d’étrangers, qu’ils en missent hors les naturels habitans, ou esteignissent leur authorité et puissance ancienne, l’usurpant entierement, et s’en saisissant. Les animaux sont beaucoup plus reglez que nous ne sommes, et se contiennent avec plus de moderation soubs les limites que nature nous a prescripts : Mais non pas si exactement, qu’ils n’ayent encore quelque convenance à nostre desbauche. Et tout ainsi comme il s’est trouvé des desirs furieux, qui ont poussé les hommes à l’amour des bêtes, elles se trouvent aussi par fois esprises de nostre amour, et reçoivent des affections monstrueuses d’une espece à autre : Témoin l’elephant corrival d’Aristophanes le grammairien, en l’amour d’une jeune bouquetiere en la ville d’Alexandrie, qui ne luy cedoit en rien aux offices d’un poursuyvant bien passionné : car se promenant par le marché, où lon vendoit des fruicts, il en prenoit avec sa trompe, et les luy portoit : il ne la perdoit de veuë, que le moins qu’il luy estoit possible ; et luy mettoit quelquefois la trompe dans le sein par dessoubs son collet, et luy tastoit les tettins. Ils recitent aussi d’un dragon amoureux d’une fille ; et d’une oye esprise de l’amour d’un enfant, en la ville d’Asope ; et d’un belier serviteur de la menestriere Glaucia : et il se void tous les jours des magots furieusement espris de l’amour des femmes. On void aussi certains animaux s’addonner à l’amour des masles de leur sexe. Oppianus et autres recitent quelques exemples, pour montrer la reverence que les bêtes en leurs mariages portent à la parenté ; mais l’experience nous fait bien souvent voir le contraire ;
nec habetur turpe juvencæ Ferre patrem tergo : fit equo sua filia conjux : Quasque creavit, init pecudes caper : ipsáque cujus Semine concepta est, ex illo concipit ales. De subtilité malitieuse, en est-il une plus expresse que celle du mulet du philosophe Thales ? lequel passant au travers d’une riviere chargé de sel, et de fortune y estant bronché, si que les sacs qu’il portoit en furent tous mouillez, s’estant apperçeu que le sel fondu par ce moyen, luy avoit rendu sa charge plus legere, ne failloit jamais aussi tost qu’il rencontroit quelque ruisseau, de se plonger dedans avec sa charge, jusques à ce que son maître descouvrant sa malice, ordonna qu’on le chargeast de laine, à quoi se trouvant mesconté, il cessa de plus user de cette finesse. Il y en a plusieurs qui representent naïfvement le visage de nostre avarice ; car on leur void un soin extreme de surprendre tout ce qu’elles peuvent, et de le curieusement cacher, quoi qu’elles n’en tirent point usage.
Quant à la mesnagerie, elles nous surpassent non seulement en cette prevoyance d’amasser et espargner pour le temps à venir, mais elles ont encore beaucoup de parties de la science, qui y est necessaire. Les fourmis estandent au dehors de l’aire leurs grains et semences pour les esventer, refreschir et secher, quand ils voyent qu’ils commencent à se moisir et à se sentir le rance, de peur qu’ils ne se corrompent et pourrissent. Mais la caution et prevention dont ils usent à ronger le grain de froment, surpasse toute imagination de prudence humaine : Par ce que le froment ne demeure pas tousjours sec ni sain, ains s’amolit, se resoult et destrempe comme en laict, s’acheminant à germer et produire : de peur qu’il ne devienne semence, et perde sa nature et proprieté de magasin pour leur nourriture, ils rongent le bout, par où le germe a coustume de sortir.
Quant à la guerre, qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines, je saurois volontiers, si nous nous en voulons servir pour argument de quelque prerogative, ou au rebours pour témoignage de nostre imbecillité et imperfection : comme de vray, la science de nous entre-deffaire et entretuer, de ruiner et perdre nostre propre espece, il semble qu’elle n’a pas beaucoup dequoi se faire desirer aux bêtes qui ne l’ont pas.
quando leoni Fortior eripuit vitam Leo, quo nemore unquam Expiravit aper majoris dentibus apri. Mais elles n’en sont pas universellement exemptes pourtant : témoin les furieuses rencontres des mouches à miel, et les entreprinses des Princes des deux armées contraires :
sæpe duobus Regibus incessit magno discordia motu, Continuoque animos vulgi Et trepidantia bello Corda licet longè præsciscere. Je ne voy jamais cette divine description, qu’il ne m’y semble peinte l’ineptie et vanité humaine. Car ces mouvemens guerriers, qui nous ravissent de leur horreur et espouvantement, cette tempeste de sons et de cris :
Fulgur ubi ad cælum se tollit, totáque circum Ære renidescit tellus, subtérque virum vi Excitur pedibus sonitus, clamoréque montes Icti rejectant voces ad sidera mundi. cette effroyable ordonnance de tant de milliers d’hommes armez, tant de fureur, d’ardeur, et de courage, il est plaisant à considerer par combien vaines occasions elle est agitée, et par combien legeres occasions esteinte.
Paridis propter narratur amorem Græcia Barbariæ diro collisa duello. Toute l’Asie se perdit et se consomma en guerres pour le macquerellage de Paris. L’envie d’un seul homme, un despit, un plaisir, une jalousie domestique, causes qui ne devroient pas émouvoir deux harangeres à s’esgratigner, c’est l’ame et le mouvement de tout ce grand trouble. Voulons nous en croire ceux mémes qui en sont les principaux autheurs et motifs ? Oyons le plus grand, le plus victorieux Empereur, et le plus puissant qui fust onques, se jouant et mettant en risée tres-plaisamment et tres-ingenieusement, plusieurs batailles hazardées et par mer et par terre, le sang et la vie de cinq cens mille hommes qui suivirent sa fortune, et les forces et richesses des deux parties du monde espuisées pour le service de ses entreprinses :
Quod futuit Glaphyran Antonius, hanc mihi poenam Fulvia constituit, se quoque uti futuam. Fulviam ego ut futuam ? quid si me Manius oret Pædicem, faciam ? non puto, si sapiam. Aut futue, aut pugnemus, ait : quid si mihi vita Charior est ipsa mentula ? signa canant. (J’use en liberté de conscience de mon Latin, avecq le congé, que vous m’en avez donné.) Or ce grand corps a tant de visages et de mouvemens, qui semblent menasser le ciel et la terre : Quam multi Lybico volvuntur marmore fluctus, Sævus ubi Orion hybernis conditur undis, Vel cum sole novo densæ torrentur aristæ, Aut Hermi campo, aut Liciæ flaventibus arvis, Scuta sonant, pulsuque pedum tremit excita tellus. ce furieux monstre, à tant de bras et à tant de testes, c’est tousjours l’homme foyble, calamiteux, et miserable. Ce n’est qu’une sormilliere émeuë et eschaufée,
It nigrum campis agmen : un souffle de vent contraire, le croassement d’un vol de corbeaux, le faux pas d’un cheval, le passage fortuite d’un aigle ; un songe, une voix, un signe, une brouée matiniere, suffisent à le renverser et porter par terre. Donnez luy seulement d’un rayon de Soleil par le visage, le voyla fondu et esvanouy : qu’on luy esvente seulement un peu de poussiere aux yeux, comme aux mouches à miel de nostre Poëte, voyla toutes nos enseignes, nos legions, et le grand Pompeius mémes à leur teste, rompu et fracassé : car ce fut luy, ce me semble, que Sertorius battit en Espagne à tout ces belles armes, qui ont aussi servy à Eumenes contre Antigonus, à Surena contre Crassus :
Hi motus animorum, atque hæc certamina tanta Pulveris exigui jactu compressa quiescent. Qu’on descouple mémes de noz mouches apres, elles auront et la force et le courage de le dissiper. De fresche memoire, les Portugais assiegeans la ville de Tamly, au territoire de Xiatine, les habitans d’icelle porterent sur la muraille quantité de ruches, dequoi ils sont riches. Et avec du feu chasserent les abeilles si vivement sur leurs ennemis, qu’ils abandonnerent leur entreprinse, ne pouvans soustenir leurs assauts et piqueures. Ainsi demeura la victoire et liberté de leur ville, à ce nouveau secours : avec telle fortune, qu’au retour du combat, il ne s’en trouva une seule à dire.
Les ames des Empereurs et des savatiers sont jettees à méme moule. Considerant l’importance des actions des Princes et leur poix, nous nous persuadons qu’elles soyent produictes par quelques causes aussi poisantes et importantes. Nous nous trompons : ils sont menez et ramenez en leurs mouvemens, par les mémes ressors, que nous sommes aux nostres. La méme raison qui nous fait tanser avec un voisin, dresse entre les Princes une guerre : la méme raison qui nous fait fouëtter un laquais, tombant en un Roy, luy fait ruiner une Province. Ils veulent aussi legerement que nous, mais ils peuvent plus. Pareils appetits agitent un ciron et un elephant.
Quant à la fidelité, il n’est animal au monde traistre au prix de l’homme. Nos histoires racontent la vifve poursuitte que certains chiens ont faict de la mort de leurs maîtres. Le roi Pyrrhus ayant rencontré un chien qui gardoit un homme mort, et ayant entendu qu’il y avoit trois jours qu’il faisoit cet office, commanda qu’on enterrast ce corps, et mena ce chien quant et luy. Un jour qu’il assistoit aux montres generales de son armee, ce chien appercevant les meurtriers de son maître, leur courut sus, avec grans aboys et aspreté de courroux, et par ce premier indice achemina la vengeance de ce meurtre, qui en fut faicte bien tost après par la voye de la justice. Autant en fit le chien du sage Hesiode, ayant convaincu les enfans de Ganistor Naupactien, du meurtre commis en la personne de son maître. Un autre chien estant à la garde d’un temple à Athenes, ayant aperçeu un larron sacrilege qui emportoit les plus beaux joyaux, se mit à abbayer contre luy tant qu’il peut : mais les marguilliers ne s’estans point esveillez pour cela, il se meit à le suyvre, et le jour estant venu, se tint un peu plus esloigné de luy, sans le perdre jamais de veuë : s’il luy offroit à manger, il n’en vouloit pas, et aux autres passans qu’il rencontroit en son chemin, il leur faisoit feste de la queuë, et prenoit de leurs mains ce qu’ils luy donnoient à manger : si son larron s’arrestoit pour dormir, il s’arrestoit quant et quant au lieu mémes. La nouvelle de ce chien estant venuë aux marguilliers de ceste Église, ils se mirent à le suivre à la trace, s’enquerans des nouvelles du poil de ce chien, et en fin le rencontrerent en la ville de Cromyon, et le larron aussi, qu’ils ramenerent en la ville d’Athenes, où il fut puny. Et les juges en reconnaîssance de ce bon office, ordonnerent du public certaine mesure de bled pour nourrir le chien, et aux prestres d’en avoir soin. Plutarque témoigne ceste histoire, comme chose tres-averee et advenue en son siecle.
Quant à la gratitude (car il me semble que nous avons besoin de mettre ce mot en credit) ce seul exemple y suffira, qu’Appion recite comme en ayant esté luy méme spectateur. Un jour, dit-il, qu’on donnoit à Rome au peuple le plaisir du combat de plusieurs bêtes étranges, et principalement de Lyons de grandeur inusitee, il y en avoit un entre autres, qui par son port furieux, par la force et grosseur de ses membres, et un rugissement hautain et espouvantable, attiroit à soy la veuë de toute l’assistance. Entre les autres esclaves, qui furent presentez au peuple en ce combat des bêtes, fut un Androdus de Dace, qui estoit à un Seigneur Romain, de qualité consulaire. Ce Lyon l’ayant apperceu de loing, s’arresta premierement tout court, comme estant entré en admiration, et puis s’approcha tout doucement d’une façon molle et paisible, comme pour entrer en reconnaîssance avec luy. Cela faict, et s’estant assuré de ce qu’il cherchoit, il commença à battre de la queuë à la mode des chiens qui flattent leur maître, et à baiser, et lescher les mains et les cuisses de ce pauvre miserable, tout transi d’effroy et hors de soy. Androdus ayant repris ses esprits par la benignité de ce lyon, et r’assuré sa veuë pour le considerer et reconnaître : c’estoit un singulier plaisir de voir les caresses, et les festes qu’ils s’entrefaisoient l’un à l’autre. Dequoi le peuple ayant eslevé des cris de joye, l’Empereur fit appeller cest esclave, pour entendre de luy le moyen d’un si étrange evenement. Il luy recita une histoire nouvelle et admirable :
Mon maître, dict-il, estant proconsul en Aphrique, je fus contrainct par la cruauté et rigueur qu’il me tenoit, me faisant journellement battre, me desrober de luy, et m’en fuir. Et pour me cacher seurement d’un personnage ayant si grande authorité en la province, je trouvay mon plus court, de gaigner les solitudes et les contrees sablonneuses et inhabitables de ce pays là, resolu, si le moyen de me nourrir venoit à me faillir, de trouver quelque façon de me tuer moy-méme. Le Soleil estant extremement aspre sur le midy, et les chaleurs insupportables, je m’embatis sur une caverne cachee et inaccessible, et me jettay dedans. Bien tost après y survint ce lyon, ayant une patte sanglante et blessee, tout plaintif et gemissant des douleurs qu’il y souffroit : à son arrivee j’eu beaucoup de frayeur, mais luy me voyant mussé dans un coing de sa loge, s’approcha tout doucement de moy, me presentant sa patte offencee, et me la montrant comme pour demander secours : je luy ostay lors un grand escot qu’il y avoit, et m’estant un peu apprivoisé à luy, pressant sa playe en fis sortir l’ordure qui s’y amassoit, l’essuyay, et nettoyay le plus proprement que je peux : Luy se sentant allegé de son mal, et soulagé de ceste douleur, se prit à reposer, et à dormir, ayant tousjours sa patte entre mes mains. De là en hors luy et moy vesquismes ensemble en ceste caverne trois ans entiers de mémes viandes : car des bêtes qu’il tuoit à sa chasse, il m’en apportoit les meilleurs endroits, que je faisois cuire au Soleil à faute de feu, et m’en nourrissois. A la longue, m’estant ennuyé de ceste vie brutale et sauvage, comme ce Lyon estoit allé un jour à sa queste accoustumee, je partis de là, et à ma troisiéme journee fus surpris par les soldats, qui me menerent d’Affrique en ceste ville à mon maître, lequel soudain me condamna à mort, et à être abandonné aux bêtes. Or à ce que je voy ce Lyon fut aussi pris bien tost apres, qui m’a à ceste heure voulu recompenser du bienfait et guerison qu’il avoit reçeu de moy.
Voyla l’histoire qu’Androdus recita à l’Empereur, laquelle il fit aussi entendre de main à main au peuple. Parquoi à la requeste de tous il fut mis en liberté, et absous de ceste condamnation, et par ordonnance du peuple luy fut faict present de ce Lyon. Nous voyions depuis, dit Appion, Androdus conduisant ce Lyon à tout une petite laisse, se promenant par les tavernes à Rome, recevoir l’argent qu’on luy donnoit : le Lyon se laisser couvrir des fleurs qu’on luy jettoit, et chacun dire en les rencontrant : Voyla le Lyon hoste de l’homme, voyla l’homme medecin du Lyon.
Nous pleurons souvent la perte des bêtes que nous aymons, aussi font elles la nostre.
Post bellator equus positis insignibus Æthon It lacrymans, guttisque humectat grandibus ora. Comme aucunes de nos nations ont les femmes en commun, aucunes à chacun la sienne : cela ne se voit-il pas aussi entre les bêtes, et des mariages mieux gardez que les nostres ? Quant à la societé et confederation qu’elles dressent entre elles pour se liguer ensemble, et s’entresecourir, il se voit des bœufs, des porceaux, et autres animaux, qu’au cry de celui que vous offensez, toute la troupe accourt à son aide, et se ralie pour sa défense. L’escare, quand il a avalé l’ameçon du pescheur, ses compagnons s’assemblent en foule autour de luy, et rongent la ligne : et si d’aventure il y en a un, qui ait donné dedans la nasse, les autres luy baillent la queuë par dehors, et luy la serre tant qu’il peut à belles dents : ils le tirent ainsi au dehors et l’entrainent : Les barbiers, quand l’un de leurs compagnons est engagé, mettent la ligne contre leur dos, dressans une épine qu’ils ont dentelee comme une scie, à tout laquelle ils la scient et coupent.