Essais (page 36)
Ut cibus, in membra atque artus cum diditur omnes, Disperit, atque aliam naturam sufficit ex se. L’humeur que succe la racine d’un arbre, elle se fait tronc, feuille et fruit ; et l’air n’estant qu’un, il se faict, par l’appliquation à une trompette, divers en mille sortes de sons : sont-ce, dis-je, nos sens qui façonnent de mesme de diverses qualitez ces sujects, ou s’ils les ont telles ? Et sur ce doubte, que pouvons nous resoudre de leur veritable essence ? D’avantage, puis que les accidens des maladies, de la resverie ou du sommeil, nous font paroistre les choses autres qu’elles ne paroissent aux sains, aux sages et à ceux qui veillent, n’est-il pas vraysemblable que nostre assiette droicte et nos humeurs naturelles ont aussi dequoy donner un estre aux choses, se rapportant à leur condition, et les accommoder à soy, comme font les humeurs desreglées ? et nostre santé aussi capable de leur fournir son visage, comme la maladie ? Pourquoy n’a le temperé quelque forme des objects relative à soy, comme l’intempéré, et ne leur imprimera-il pareillement son charactere ? Le desgouté charge la fadeur au vin ; le sain, la saveur ; l’alteré, la friandise. Or, nostre estat accommodant les choses à soy et les transformant selon soy, nous ne sçavons plus quelles sont les choses en verité : car rien ne vient à nous que falsifié et alteré par nos sens. Où le compas, l’esquarre et la regle sont gauches, toutes les proportions qui s’en tirent, tous les bastimens qui se dressent à leur mesure, sont aussi necessairement manques et defaillans. L’incertitude de nos sens rend incertain tout ce qu’ils produisent :
Denique ut in fabrica, si prava est regula prima, Normaque si fallax rectis regionibus exit, Et libella aliqua si ex parte claudicat hilum, Omnia mendosè fieri atque obstipa necessum est, Prava, cubantia, prona, supina, atque absona tecta, Jam ruere ut quaedam videantur velle, ruantque Prodita judiciis fallacibus omnia primis. Hic igitur ratio tibi rerum prava necesse est Falsaque sit, falsis quaecumque à sensibus orta est. Au demeurant, qui sera propre à juger de ces différences ? Comme nous disons, aux debats de la religion, qu’il nous faut un juge non attaché à l’un ny à l’autre party, exempt de chois et d’affection, ce qui ne se peut parmy les Chrestiens, il advient de mesme en cecy ; car, s’il est vieil, il ne peut juger du sentiment de la vieillesse, estant luy mesme partie en ce debat ; s’il est jeune, de mesme ; sain, de mesme ; de mesme, malade, dormant et veillant. Il nous faudroit quelqu’un exempt de toutes ces qualitez, afin que, sans praeoccupation de jugement, il jugeast de ces propositions comme à luy indifferentes ; et à ce conte il nous faudroit un juge qui ne fut pas. Pour juger des apparences que nous recevons des subjets, il nous faudroit un instrument judicatoire ; pour verifier cet instrument, il nous y faut de la demonstration ; pour verifier la demonstration, un instrument : nous voilà au rouet. Puis que les sens ne peuvent arrester nostre dispute, estans pleins eux-mesmes d’incertitude, il faut que ce soit la raison ; aucune raison ne s’establira sans une autre raison : nous voylà à reculons jusques à l’infiny. Nostre fantasie ne s’applique pas aux choses estrangeres, ains elle est conceue par l’entremise des sens ; et les sens ne comprennent pas le subject estranger, ains seulement leurs propres passions ; et par ainsi la fantasie et apparence n’est pas du subject, ains seulement de la passion et souffrance du sens, laquelle passion et subject sont choses diverses : parquoy qui juge par les apparences, juge par chose autre que le subject. Et de dire que les passions des sens rapportent à l’ame la qualité des subjects estrangers par ressemblance, comment se peut l’ame et l’entendement asseurer de cette ressemblance, n’ayant de soy nul commerce avec les subjects estrangers ? Tout ainsi comme, qui ne cognoit pas Socrates, voyant son pourtraict, ne peut dire qu’il luy ressemble. Or qui voudroit toutesfois juger par les apparences : si c’est par toutes, il est impossible, car elles s’entr’empeschent par leurs contrarietez et discrepances, comme nous voyons par experience ; sera ce qu’aucunes apparences choisies reglent les autres ? Il faudra verifier cette choisie par une autre choisie, la seconde par la tierce ; et par ainsi ce ne sera jamais faict. Finalement, il n’y a aucune constante existence, ny de nostre estre, ny de celuy des objects. Et nous, et nostre jugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse. Ainsin il ne se peut establir rien de certain de l’un à l’autre, et le jugeant et le jugé estans en continuelle mutation et branle. Nous n’avons aucune communication à l’estre, par ce que toute humaine nature est tousjours au milieu entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy qu’une obscure apparence et ombre, et une incertaine et debile opinion. Et si, de fortune, vous fichez vostre pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner l’eau : car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant plus il perdra ce qu’il vouloit tenir et empoigner. Ainsin, estant toutes choses subjectes à passer d’un changement en autre, la raison, y cherchant une reelle subsistance, se trouve deceue, ne pouvant rien apprehender de subsistant et permanant, par ce que tout ou vient en estre et n’est pas encore du tout, ou commence à mourir avant qu’il soit nay. Platon disoit que les corps n’avoient jamais existence, ouy bien naissance : estimant qu’Homere eust faict l’ocean pere des Dieus, et Thetis la mere, pour nous montrer que toutes choses sont en fluxion, muance et variation perpetuelle : opinion commune à tous les Philosophes avant son temps, comme il dict, sauf le seul Parmenides, qui refusoit mouvement aux choses, de la force du quel il faict grand cas ; Pythagoras, que toute matiere est coulante et labile : les Stoiciens, qu’il n’y a point de temps present, et que ce que nous appellons present, n’est que la jointure et assemblage du futur et du passé ; Heraclitus, que jamais homme n’estoit deux fois entré en mesme riviere ; Epicharmus, que celuy qui a pieça emprunté de l’argent, ne le doit pas maintenant ; et que celuy qui cette nuict a esté convié à venir ce matin disner, vient aujourd’huy non convié, attendu que ce ne sont plus eux : ils sont devenus autres ; et qu’il ne se pouvoit trouver une substance mortelle deux fois en mesme estat, car, par soudaineté et legereté de changement, tantost elle dissipe, tantost elle rassemble ; elle vient et puis s’en va. De façon que ce qui commence à naistre ne parvient jamais jusques à perfection d’estre, pourautant que ce naistre n’acheve jamais, et jamais n’arreste, comme estant à bout. Ains, depuis la semence, va tousjours se changeant et muant d’un à autre. Comme de semence humaine se fait premierement dans le ventre de la mere un fruict sans forme, puis un enfant formé, puis, estant hors du ventre, un enfant de mammelle ; apres il devient garson ; puis consequemment un jouvenceau ; apres un homme faict ; puis un homme d’aage ; à la fin decrepité vieillard. De maniere que l’aage et generation subsequente va tousjours desfaisant et gastant la precedente :
Mutat enim mundi naturam totius aetas, Ex alioque alius status excipere omnia debet, Nec manet ulla sui similis res : omnia migrant, Omnia commutat natura et vertere cogit. Et puis nous autres sottement craignons une espece de mort, là où nous en avons desjà passé et en passons tant d’autres. Car non seulement, comme disoit Heraclitus, la mort du feu est generation de l’air, et la mort de l’air generation de l’eau, mais encor plus manifestement le pouvons nous voir en nous mesmes. La fleur d’aage se meurt et passe quand la vieillesse survient, et la jeunesse se termine en fleur d’aage d’homme faict, l’enfance en la jeunesse, et le premier aage meurt en l’enfance, et le jour d’hier meurt en celuy du jourd’huy, et le jourd’huy mourra en celuy de demain ; et n’y a rien qui demeure ne qui soit tousjours un. Car, qu’il soit ainsi, si nous demeurons tousjours mesmes et uns, comment est-ce que nous nous esjouyssons maintenant d’une chose, et maintenant d’une autre ? Comment est-ce que nous aymons choses contraires ou les haïssons, nous les louons ou nous les blasmons ? Comment avons nous differentes affections, ne retenant plus le mesme sentiment en la mesme pensée ? Car il n’est pas vray-semblable que sans mutation nous prenions autres passions ; et ce qui souffre mutation ne demeure pas un mesme, et, s’il n’est pas un mesme, il n’est donc pas aussi. Ains, quant et l’estre tout un, change aussi l’estre simplement, devenant tousjours autre d’un autre. Et par consequent se trompent et mentent les sens de nature, prenans ce qui apparoit pour ce qui est, à faute de bien sçavoir que c’est qui est. Mais qu’est-ce donc qui est veritablement ? Ce qui est eternel, c’est à dire qui n’a jamais eu de naissance, ny n’aura jamais fin ; à qui le temps n’apporte jamais aucune mutation. Car c’est chose mobile que le temps, et qui apparoit comme en ombre, avec la matiere coulante et fluante tousjours, sans jamais demeurer stable ny permanente ; à qui appartiennent ces mots : devant et apres, et a esté ou sera, lesquels tout de prime face montrent evidemment que ce n’est pas chose qui soit : car ce seroit grande sottise et fauceté toute apparente de dire que cela soit qui n’est pas encore en estre, ou qui desjà a cessé d’estre. Et quand à ces mots : present, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement nous soustenons et fondons l’intelligence du temps, la raison le descouvrant le destruit tout sur le champ : car elle le fend incontinent et le part en futur et en passé, comme le voulant voir necessairement desparty en deux. Autant en advient-il à la nature qui est mesurée, comme au temps qui la mesure. Car il n’y a non plus en elle rien qui demeure, ne qui soit subsistant ; ains y sont toutes choses ou nées, ou naissantes, ou mourantes. Au moyen dequoy ce seroit peché de dire de Dieu, qui est le seul qui est, qu’il fut ou il sera. Car ces termes là sont declinaisons, passages ou vicissitudes de ce qui ne peut durer ny demeurer en estre. Parquoy il faut conclurre que Dieu seul est, non poinct selon aucune mesure du temps, mais selon une eternité immuable et immobile, non mesurée par temps, ny subjecte à aucune declinaison ; devant lequel rien n’est, ny ne sera apres, ny plus nouveau ou plus recent, ains un realement estant, qui, par un seul maintenant emplit le tousjours ; et n’y a rien qui veritablement soit que luy seul, sans qu’on puisse dire : Il a esté, ou : Il sera ; sans commencement et sans fin. A cette conclusion si religieuse d’un homme payen je veux joindre seulement ce mot d’un tesmoing de mesme condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me fourniroit de matiere sans fin : O la vile chose, dict-il, et abjecte, que l’homme, s’il ne s’esleve au dessus de l’humanité ! Voylà un bon mot et un utile desir, mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d’esperer enjamber plus que de l’estandue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. Ny que l’homme se monte au dessus de soy et de l’humanité : car il ne peut voir que de ses yeux, ny saisir que de ses prises. Il s’eslevera si Dieu lui preste extraordinairement la main ; il s’eslevera, abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soubslever par les moyens purement celestes. C’est à nostre foy Chrestienne, non à sa vertu Stoique, de pretendre à cette divine et miraculeuse metamorphose.
De juger de la mort d’autruy
Chap. XIII
QUAND nous jugeons de l’asseurance d’autruy en la mort, qui est sans doubte la plus remerquable action de la vie humaine, il se faut prendre garde d’une chose : que mal aisément on croit estre arrivé à ce point. Peu de gens meurent resolus que ce soit leur heure derniere, et n’est endroit où la piperie de l’esperance nous amuse plus. Elle ne cesse de corner aux oreilles : D’autres ont bien esté plus malades sans mourir ; l’affaire n’est pas si désespéré qu’on pense ; et, au pis aller, Dieu a bien faict d’autres miracles. Et advient cela de ce que nous faisons trop de cas de nous. Il semble que l’université des choses souffre aucunement de nostre aneantissement, et qu’elle soit compassionnée à nostre estat. D’autant que nostre veue alterée se represente les choses de mesmes ; et nous est advis qu’elles luy faillent à mesure qu’elle leur faut : comme ceux qui voyagent en mer, à qui les montaignes, les campaignes, les villes, le ciel, et la terre vont mesme branle, et quant et quant eux,
Provehimur portu, terraeque urbésque recedunt. Qui veit jamais vieillesse qui ne louast le temps passé et ne blasmast le present, chargeant le monde et les meurs des hommes de sa misere et de son chagrin ?
Jamque caput quassans grandis suspirat arator, Et cum tempora temporibus praesentia confert Praeteritis, laudat fortunas saepe parentis, Et crepat antiquum genus ut pietate repletum. Nous entrainons tout avec nous. D’où il s’ensuit que nous estimons grande chose nostre mort, et qui ne passe pas si aisément, ny sans solenne consultation des astres, tot circa unum caput tumultuantes deos. Et le pensons d’autant plus que plus nous nous prisons. Comment ? tant de sciance se perdroit elle avec tant de dommage, sans particulier soucy des destinées ? Une ame si rare et examplaire ne coute elle non plus à tuer qu’une ame populaire et inutile ? Cette vie, qui en couvre tant d’autres, de qui tant d’autres vies despandent, qui occupe tant de monde par son usage, remplit tant de places, se desplace elle comme celle qui tient à son simple nœud. Nul de nous ne pense assez n’estre qu’un. De là viennent ces mots de Caesar à son pilote, plus enflez que la mer qui le menassoit,
Italiam si, coelo authore, recusas, Me pete : sola tibi causa haec est justa timoris, Vectorem non nosse tuum ; perrumpe procellas, Tutela secure mei. Et ceux cy :
credit jam digna pericula Caesar Fatis esse suis : Tantusque evertere, dixit, Me superis labor est, parva quem puppe sedentem Tam magno petiere mari. Et cette resverie publique, que le Soleil porta en son front, tout le long d’un an, le deuil de sa mort :
Ille etiam, extincto miseratus Caesare Romam, Cum caput obscura nitidum ferrugine texit ; et mille semblables, dequoy le monde se laisse si ayséement piper, estimant que nos interests alterent le Ciel, et que son infinité se formalise de noz menues distinctions : Non tanta coelo societas nobiscum est, ut nostro fato mortalis sit ille quoque siderum fulgor.
Or, de juger la resolution et la constance en celuy qui ne croit pas encore certainement estre au danger, quoy qu’il y soit, ce n’est pas raison ; et ne suffit pas qu’il soit mort en cette desmarche, s’il ne s’y estoit mis justement pour cet effect. Il advient à la pluspart de roidir leur contenance et leurs parolles pour en acquerir reputation, qu’ils esperent encore jouir vivans. D’autant que j’en ay veu mourir, la fortune a disposé les contenances, non leur dessein. Et de ceux mesmes qui se sont anciennement donnez la mort, il y a bien à choisir si c’est une mort soudaine, ou mort qui ait du temps. Ce cruel Empereur Romain disoit de ses prisonniers qu’il leur vouloit faire sentir la mort ; et, si quelcun se deffaisoit en prison : Celuy là m’est eschapé, disoit-il. Il vouloit estendre la mort et la faire sentir par les tourmens :
Vidimus et toto quamvis in corpore caeso Nil animae letale datum, moremque nefandae Durum saevitiae pereuntis parcere morti. De vray ce n’est pas si grande chose d’establir, tout sain et tout rassis, de se tuer ; il est bien aisé de faire le mauvais avant que de venir aux prises : de maniere que le plus effeminé homme du monde, Heliogabalus, parmy ses plus laches voluptez, desseignoit bien de se faire mourir delicatement où l’occasion l’en forceroit ; et, afin que sa mort ne dementist point le reste de sa vie, avoit fait bastir expres une tour somptueuse, le bas et le devant de laquelle estoit planché d’ais enrichis d’or et de pierrerie pour se precipiter ; et aussi fait faire des cordes d’or et de soye cramoisie pour s’estrangler ; et battre une espée d’or pour s’enferrer ; et gardoit du venin dans des vaisseaux d’emeraude et de topaze pour s’enpoisonner, selon que l’envie luy prendroit de choisir de toutes ces façons de mourir :
Impiger et fortis virtute coacta. Toutesfois, quant à cettuy-cy, la mollesse de ses aprets rend plus vray-semblable que le nez luy eut seigné, qui l’en eut mis au propre. Mais de ceux mesmes qui, plus vigoureux, se sont resolus à l’exécution, il faut voir (dis-je) si ç’a esté d’un coup qui ostat le loisir d’en sentir l’effect : car c’est à deviner, à voir escouler la vie peu à peu, le sentiment du corps se meslant à celuy de l’ame, s’offrant le moyen de se repentir, si la constance s’y fut trouvée et l’obstination en une si dangereuse volonté. Aux guerres civiles de Caesar, Lucius Domitius, pris en la Prusse, s’estant empoisonné, s’en repantit apres. Il est advenu de nostre temps que tel, resolu de mourir, et de son premier essay n’ayant donné assez avant, la demangeson de la chair luy repoussant le bras, se reblessa bien fort à deux ou trois fois apres, mais ne peut jamais gaigner sur luy d’enfoncer le coup. Pendant qu’on faisoit le proces à Plantius Sylvanus, Urgulania, sa mere-grand, luy envoya un poignard, duquel n’ayant peu venir à bout de se tuer, il se fit couper les veines à ses gens. Albucilla, du temps de Tibere, s’estant pour se tuer frappée trop mollement, donna encores à ses parties moyen de l’emprisonner et faire mourir à leur mode. Autant en fit le Capitaine Demosthenes apres sa route en la Sicile. Et Caius Fimbria, s’estant frappé trop foiblement, impetra de son valet de l’achever. Au rebours, Ostorius, lequel, ne se pouvant servir de son bras, desdaigna d’employer celuy de son serviteur à autre chose qu’à tenir le poignard droit et ferme, et, se donnant le branle, porta luy-mesme sa gorge à l’encontre, et la transperça. C’est une viande, à la verité, qu’il faut engloutir sans macher, qui n’a le gosier ferré à glace ; et pourtant l’Empereur Adrianus feit que son medecin merquat et circonscript en son tetin justement l’endroit mortel où celuy eut à viser, à qui il donna la charge de le tuer. Voylà pourquoy Caesar, quand on luy demandoit quelle mort il trouvoit la plus souhaitable : La moins premeditée, respondit-il, et la plus courte. Si Caesar l’a osé dire, ce ne m’est plus lacheté de le croire. Une mort courte, dit Pline, est le souverain heur de la vie humaine. Il leur fache de la reconnoistre. Nul ne se peut dire estre resolu à la mort, qui craint à la marchander, qui ne peut la soustenir les yeux ouvers. Ceux qu’on voit aux supplices courir à leur fin, et haster l’execution et la presser, ils ne le font pas de resolution : ils se veulent oster le temps de la considerer. L’estre mort ne les fache pas, mais ouy bien le mourir,
Emori nolo, sed me esse mortuum nihili aestimo. C’est un degré de fermeté auquel j’ay experimenté que je pourrois arriver, ainsi que ceux qui se jettent dans les dangers comme dans la mer, à yeux clos. Il n’y a rien, selon moy, plus illustre en la vie de Socrates que d’avoir eu trente jours entiers à ruminer le decret de sa mort ; de l’avoir digerée tout ce temps là d’une tres certaine esperance, sans esmoy, sans alteration, et d’un train d’actions et de parolles ravallé plustost et anonchali que tendu et relevé par le poids d’une telle cogitation. Ce Pomponius Atticus à qui Cicero escrit, estant malade, fit appeller Agrippa, son gendre, et deux ou trois autres de ses amys, et leur dit qu’ayant essayé qu’il ne gaignoit rien à se vouloir guerir, et que tout ce qu’il faisoit pour alonger sa vie, allongeoit aussi et augmentoit sa douleur, il estoit deliberé de mettre fin à l’un et à l’autre, les priant de trouver bonne sa deliberation, et, au pis aller, de ne perdre point leur peine à l’en détourner. Or, ayant choisi de se tuer par abstinence, voylà sa maladie guerie par accidant : ce remede qu’il avoit employé pour se deffaire, le remet en santé. Les medecins et ses amis, faisans feste d’un si heureux evenement et s’en rejouissans avec luy, se trouverent bien trompez ; car il ne leur fut possible pour cela de luy faire changer d’opinion, disant qu’ainsi comme ainsi luy failloit il un jour franchir ce pas, et qu’en estant si avant, il se vouloit oster la peine de recommancer un’autre fois. Cettuy-cy, ayant reconnu la mort tout à loisir, non seulement ne se descourage pas au joindre, mais il s’y acharne ; car, estant satis-fait en ce pourquoy il estoit entré en combat, il se picque par braverie d’en voir la fin. C’est bien loing au delà de ne craindre point la mort, que de la vouloir taster et savourer. L’histoire du philosophe Cleanthes est fort pareille. Les gengives luy estoient enflées et pourries ; les medecins lui conseillarent d’user d’une grande abstinence. Ayant jeuné deux jours, il est si bien amendé qu’ils luy declarent sa guerison et permettent de retourner à son train de vivre accoustumé. Luy, au rebours, goustant desjà quelque douceur en cette defaillance, entreprend de ne se retirer plus arriere et franchit le pas qu’il avoit si fort avancé. Tullius Marcellinus, jeune homme Romain, voulant anticiper l’heure de sa destinée pour se deffaire d’une maladie qui le gourmandoit plus qu’il ne vouloit souffrir, quoy que les medecins luy en promissent guerison certaine, sinon si soudaine, appella ses amis pour en deliberer. Les uns, dit Seneca, luy donnoyent le conseil que par lacheté ils eussent prins pour eux mesmes ; les autres, par flaterie, celuy qu’ils pensoyent luy devoir estre plus agreable ; mais un Stoïcien luy dit ainsi : Ne te travaille pas, Marcellinus, comme si tu deliberois de chose d’importance : ce n’est pas grand’chose que vivre, tes valets et les bestes vivent ; mais c’est grand’chose de mourir honestement, sagement et constamment. Songe combien il y a que tu fais mesme chose : manger, boire, dormir ; boire, dormir et manger. Nous rouons sans cesse en ce cercle ; non seulement les mauvais accidans et insupportables, mais la satieté mesme de vivre donne envie de la mort. Marcellinus n’avoit besoing d’homme qui le conseillat, mais d’homme qui le secourut. Les serviteurs craignoyent de s’en mesler, mais ce philosophe leur fit entendre que les domestiques sont soupçonnez, lors seulement qu’il est en doubte si la mort du maistre a esté volontaire ; autrement, qu’il seroit d’aussi mauvais exemple de l’empescher que de le tuer, d’autant que
Invitum qui servat idem facit occidenti. Apres il advertit Marcellinus qu’il ne seroit pas messeant, comme le dessert des tables se donne aux assistans, nos repas faicts, aussi, la vie finie, de distribuer quelque chose à ceux qui en ont esté les ministres. Or estoit Marcellinus de courage franc et liberal : il fit départir quelque somme à ses serviteurs, et les consola. Au reste, il n’y eust besoing de fer ny de sang : il entreprit de s’en aller de cette vie, non de s’en fuir ; non d’eschapper à la mort, mais de l’essayer. Et, pour se donner loisir de la marchander, ayant quitté toute nourriture, le troisiesme jour apres, s’estant faict arroser d’eau tiede, il defaillit peu à peu, et non sans quelque volupté, à ce qu’il disoit. De vray, ceux qui ont eu ces defaillances de cœur, qui prennent par foiblesse, disent n’y sentir aucune douleur, voire plustost quelque plaisir, comme d’un passage au sommeil et au repos. Voylà des morts estudiées et digerées. Mais, afin que le seul Caton peut fournir à tout exemple de vertu, il semble que son bon destin luy fit avoir mal en la main dequoy il se donna le coup, pour qu’il eust loisir d’affronter la mort et de la coleter, renforceant le courage au dangier, au lieu de l’amollir. Et si ç’eust esté à moy à le representer en sa plus superbe assiete, c’eust esté deschirant tout ensanglanté ses entrailles, plustost que l’espée au poing, comme firent les statueres de son temps. Car ce second meurtre fut bien plus furieux que le premier.
Comme nostre esprit s’empesche soy-mesmes.
Chap. XIIII
C’EST une plaisante imagination de concevoir un esprit balancé justement entre-deux pareilles envyes. Car il est indubitable qu’il ne prendra jamais party, d’autant que l’application et le chois porte inequalité de pris ; et qui nous logeroit entre la bouteille et le jambon, avec egal appetit de boire et de menger, il n’y auroit sans doute remede que de mourir de soif et de fain. Pour pourvoir à cet inconvenient, les Stoïciens, quand on leur demande d’où vient en nostre ame l’election de deux choses indifferentes, et qui faict que d’un grand nombre d’escus nous en prenions plustost l’un que l’autre, estans tous pareils, et n’y ayans aucune raison qui nous incline à la preference, respondent que ce mouvement de l’ame est extraordinaire et déreglé, venant en nous d’une impulsion estrangiere, accidentale et fortuite. Il se pourroit dire, ce me semble, plustost, que aucune chose ne se presente à nous où il n’y ait quelque difference, pour legiere qu’elle soit ; et que, ou à la veue ou à l’atouchement, il y a tousjours quelque plus qui nous attire, quoy que ce soit imperceptiblement. Pareillement qui presupposera une fisselle egalement forte par tout, il est impossible de toute impossibilité qu’elle rompe ; car par où voulez vous que la faucée commence ? et de rompre par tout ensemble, il n’est pas en nature. Qui joindroit encore à cecy les propositions Geometriques qui concluent par la certitude de leurs demonstrations le contenu plus grand que le contenant, le centre aussi grand que sa circonference, et qui trouvent deux lignes s’approchant sans cesse l’une de l’autre et ne se pouvant jamais joindre, et la pierre philosophale, et quadrature du cercle, où la raison et l’effect sont si opposites, en tireroit à l’adventure quelque argument pour secourir ce mot hardy de Pline, solum certum nihil esse certi, et homine nihil miserius aut superbius.
Que nostre desir s’accroit par la malaisance.
Chap. XV.
IL n’y a raison qui n’en aye une contraire, dict le plus sage party des philosophes. Je remachois tantost ce beau mot qu’un ancien allegue pour le mespris de la vie : Nul bien nous peut apporter plaisir, si ce n’est celuy à la perte duquel nous sommes preparez : In aequo est dolor amissae rei, et timor amittendae ; voulant gaigner par là que la fruition de la vie ne nous peut estre vrayement plaisante, si nous sommes en crainte de la perdre. Il se pourroit toutes-fois dire, au rebours, que nous serrons et embrassons ce bien, d’autant plus estroit et avecques plus d’affection que nous le voyons nous estre moins seur et craignons qu’il nous soit osté. Car il se sent evidemment, comme le feu se picque à l’assistance du froid, que nostre volonté s’esguise aussi par le contraste :
Si nunquam Danaen habuisset ahenea turris, Non esset Danae de Jove facta parens ; et qu’il n’est rien naturellement si contraire à nostre goust que la satieté qui vient de l’aisance, ny rien qui l’éguise tant que la rareté et difficulté. Omnium rerum voluptas ipso quo debet fugare periculo crescit.
Galla, nega : satiatur amor, nisi gaudia torquent.
Pour tenir l’amour en haleine, Licurgue ordonna que les mariez de Lacedemone ne se pourroient prattiquer qu’à la desrobée, et que ce seroit pareille honte de les rencontrer couchés ensemble, qu’avecques d’autres. La difficulté des assignations, le dangier des surprises, la honte du lendemain,
et languor, et silentium, Et latere petitus imo spiritus, c’est ce qui donne pointe à la sauce. Combien de jeux tres lascivement plaisants naissent de l’honneste et vergongneuse manière de parler des ouvrages de l’amour’ La volupté mesme cerche à s’irriter par la douleur. Elle est bien plus sucrée quand elle cuit et quand elle escorche. La Courtisane Flora disoit n’avoir jamais couché avecques Pompeius, qu’elle ne luy eust faict porter les merques de ses morsures : Quod petiere premunt arctè, faciuntque dolorem Corporis, et dentes inlidunt saepe labellis : Et stimuli subsunt, qui instigant laedere idipsum, Quodcunque est, rabies unde illae germina surgunt. Il en va ainsi par tout ; la difficulté donne pris aux choses. Ceux de la marque d’Ancone font plus volontiers leurs veuz à Saint Jaques, et ceux de Galice à Nostre Dame de Lorete ; on faict au Liege grande feste des bains de Luques, et en la Toscane de ceux d’Aspa ; il ne se voit guiere de Romain en l’escole de l’escrime à Romme, qui est plaine de François. Ce grand Caton se trouva, aussi bien que nous, desgousté de sa femme tant qu’elle fut siene, et la desira quand elle fut à un autre. J’ay chassé au haras un vieux cheval duquel, à la senteur des juments, on ne pouvoit venir à bout. La facilité l’a incontinent saoulé envers les siennes ; mais, envers les estrangieres et la premiere qui passe le long de son pastis, il revient à ses importuns hannissements et à ses chaleurs furieuses comme devant. Nostre appetit mesprise et outrepasse ce qui luy est en main, pour courir apres ce qu’il n’a pas :
Transvolat in medio posita, et fugientia captat. Nous defendre quelque chose, c’est nous en donner envie :
nisi tu servare puellam Incipis, incipiet desinere esse mea. Nous l’abandonner tout à faict, c’est nous en engendrer mespris. La faute et l’abondance retombent en mesme inconvenient,
Tibi quod superest, mihi quod defit, dolet : Le desir et la jouyssance nous mettent pareillement en peine. La rigueur des maistresses est ennuyeuse, mais l’aisance et la facilité l’est, à dire verité, encores plus : d’autant que le mescontentement et la cholere naissent de l’estimation en quoy nous avons la chose desirée, éguisent l’amour et le reschauffent ; mais la satieté engendre le dégoust : c’est une passion mousse, hebetée, lasse et endormie.
Si qua volet regnare diu, contemnat amantem : contemnite, amantes, Sic hodie veniet si qua negavit heri.
Pourquoy inventa Poppaea de masquer les beautez de son visage, que pour les rencherir à ses amans ? Pourquoy a l’on voylé jusques au dessoubs des talons ces beautez que chacune desire montrer, que chacun desire voir ? Pourquoy couvrent elles de tant d’empeschemens les uns sur les autres les parties où loge principallement nostre desir et le leur ? Et à quoy servent ces gros bastions, dequoy les nostres viennent d’armer leurs flancs, qu’à lurrer nostre appetit et nous attirer à elles en nous esloignant ?
Et fugit ad salices, et se cupit ante videri. Interdum tunica duxit operta moram. A quoy sert l’art de cette honte virginalle ? cette froideur rassise, cette contenance severe, cette profession d’ignorance des choses qu’elles sçavent mieux que nous qui les en instruisons, qu’à nous accroistre ledesir de vaincre, gourmander et fouler à nostre appetit toute cette ceremonie et ces obstacles ? Car il y a non seulement du plaisir, mais de la gloire encore, d’affolir et desbaucher cette molle douceur et cette pudeur enfantine, et de ranger à la mercy de nostre ardeur une gravité fiere et magistrale : C’est gloire, disent-ils, de triompher de la rigueur, de la modestie, de la chasteté et de la temperance ; et qui desconseille aux Dames ces parties là, il les trahit et soy-mesmes. Il faut croire que le cœur leur fremit d’effroy, que le son de nos mots blesse la pureté de leurs oreilles, qu’elles nous en haissent et s’accordent à nostre importunité d’une force forcée. La beauté, toute puissante qu’elle est, n’a pas dequoy se faire savourer sans cette entremise. Voyez en Italie, où il y a plus de beauté à vendre, et de la plus fine, comment il faut qu’elle cherche d’autres moyens estrangers et d’autres arts pour se rendre aggreable ; et si, à la verité, quoy qu’elle face, estant venale et publique, elle demeure foible et languissante : tout ainsi que, mesme en la vertu, de deux effets pareils, nous tenons ce neantmoins celuy-là le plus beau et plus digne auquel il y a plus d’empeschement et de hazard proposé. C’est un effect de la Providence divine de permettre sa saincte Église estre agitée, comme nous la voyons, de tant de troubles et d’orages, pour esveiller par ce contraste les ames pies, et les r’avoir de l’oisiveté et du sommeil où les avoit plongez une si longue tranquillité. Si nous contrepoisons la perte que nous avons faicte par le nombre de ceux qui se sont desvoyez, au gain qui nous vient pour nous estre remis en haleine, resuscité nostre zele et nos forces à l’occasion de ce combat, je ne sçay si l’utilité ne surmonte point le dommage. Nous avons pensé attacher plus ferme le neud de nos mariages pour avoir osté tout moyen de les dissoudre ; mais d’autant s’est dépris et relaché le neud de la volonté et de l’affection, que celuy de la contrainte s’est estroicy. Et, au rebours, ce qui tint les mariages à Rome si long temps en honneur et en seurté, fut la liberté de les rompre, qui voudroit. Ils aymoient mieux leurs femmes d’autant qu’ils les pouvoient perdre ; et, en pleine licence de divorces, il se passa cinq cens ans et plus, avant que nul s’en servit.
Quod licet, ingratum est ; quod non licet, acrius urit. A ce propos se pourroit joindre l’opinion d’un ancien, que les supplices aiguisent les vices plustost qu’ils ne les amortissent ; qu’ils n’engendrent point le soing de bien faire, c’est l’ouvrage de la raison et de la discipline, mais seulement un soing de n’estre surpris en faisant mal :
Latius excisae pestis contagia serpunt. Je ne sçay pas qu’elle soit vraye, mais cecy sçay-je par experience que jamais police ne se trouva reformée par là. L’ordre et le reglement des meurs dépend de quelque autre moyen. Les histoires Grecques font mention des Argippées, voisins de la Scythie, qui vivent sans verge et sans baston à offenser ; que non seulement nul n’entreprend d’aller attaquer, mais quiconque s’y peut sauver, il est en franchise, à cause de leur vertu et saincteté de vie ; et n’est aucun si osé d’y toucher. On recourt à eux pour apoincter les differents qui naissent entre les hommes d’ailleurs. Il y a nation où la closture des jardins et des champs qu’on veut conserver, se faict d’un filet de coton, et se trouve bien plus seure et plus ferme que nos fossez et nos hayes.
Furem signata sollicitant. Aperta effractarius praeterit. A l’adventure sert entre autres moyens l’aisance, à couvrir ma maison de la violence de nos guerres civiles. La defense attire l’entreprise, et la deffiance l’offense. J’ay affoibly le dessein des soldats, ostant à leur exploit le hasard et toute matiere de gloire militere qui a accoustumé de leur servir de tiltre et d’excuse. Ce qui est faict courageusement, est tousjours faict honorablement, en temps où la justice est morte. Je leur rens la conqueste de ma maison lasche et traistresse. Elle n’est close à personne qui y heurte. Il n’y a pour toute provision qu’un portier d’ancien usage et ceremonie, qui ne sert pas tant à defendre ma porte qu’à l’offrir plus decemment et gratieusement. Je n’ay ny garde ny sentinelle que celle que les astres font pour moi. Un gentilhomme a tort de faire montre d’estre en deffense, s’il ne l’est parfaictement. Qui est ouvert d’un costé, l’est par tout. Noz peres ne pansarent pas à bastir des places frontieres. Les moyens d’assaillir, je dy sans baterie et sans armée, et de surprendre nos maisons, croissent tous les jours audessus des moyens de se garder. Les esprits s’aiguisent generalement de ce costé là. L’invasion touche tous. La defense non, que les riches. La mienne estoit forte selon le temps qu’elle fut faicte. Je n’y ay rien adjouté de ce costé là, et creindroy que sa force se tournast contre moy-mesme ; joint qu’un temps paisible requerra qu’on les desfortifie. Il est dangereux de ne les pouvoir regaigner. Et est difficile de s’en asseurer. Car en matiere de guerres intestines, vostre valet peut estre du party que vous craignez. Et où la religion sert de pretexte, les parentez mesmes deviennent infiables, avec couverture de justice. Les finances publiques n’entretiendront pas noz garnisons domestiques : elles s’y espuiseroient. Nous n’avons pas dequoy le faire sans nostre ruine, ou, plus incommodement et injurieusement, sans celle du peuple. L’estat de ma perte ne seroit de guere pire. Au demeurant, vous y perdez vous ? vos amis mesme s’amusent, plus qu’à vous plaindre, à accuser vostre invigilance et improvidence, et l’ignorance ou nonchalance aux offices de vostre profession. Ce que tant de maisons gardées se sont perdues, où ceste-cy dure, me faict soupçonner qu’elles se sont perdues de ce qu’elles estoient gardées. Cela donne et l’envie et la raison à l’assaillant. Toute garde porte visage de guerre. Qui se jettera, si Dieu veut, chez moi ; mais tant y a que je ne l’y appelleray pas. C’est la retraite à me reposer des guerres. J’essaye de soubstraire ce coing à la tempeste publique, comme je fay un autre coing en mon ame. Nostre guerre a beau changer de formes, se multiplier et diversifier en nouveaux partis ; pour moy, je ne bouge. Entre tant de maisons armées, moy seul, que je sache en France, de ma condition, ay fié purement au ciel la protection de la mienne. Et n’en ay jamais osté ny ceuillier d’argent, ny titre. Je ne veux ny me craindre, ny me sauver à demi. Si une plaine recognoissance acquiert la faveur divine, elle me durera jusqu’au bout ; si non, j’ay tousjours assez duré pour rendre ma durée remerquable et enregistrable. Comment ? Il y a bien trente ans.
De la Gloire
Chap. XVI.
IL y a le nom et la chose : le nom, c’est une voix qui remerque et signifie la chose ; le nom, ce n’est pas une partie de la chose ny de la substance, c’est une piece estrangere joincte à la chose, et hors d’elle. Dieu, qui est en soy toute plenitude et le comble de toute perfection, il ne peut s’augmenter et accroistre au dedans ; mais son nom se peut augmenter et accroistre par la benediction et louange que nous donnons à ses ouvrages exterieurs. Laquelle louange, puis que nous ne la pouvons incorporer en luy, d’autant qu’il n’y peut avoir accession de bien, nous l’attribuons à son nom, qui est la piece hors de luy la plus voisine. Voilà comment c’est à Dieu seul à qui gloire et honneur appartient ; et il n’est rien si esloigné de raison que de nous en mettre en queste pour nous : car, estans indigens et necessiteux au dedans, nostre essence estant imparfaicte et ayant continuellement besoing d’amelioration, c’est là à quoy nous nous devons travailler. Nous sommes tous creux et vuides : ce n’est pas de vent et de voix que nous avons à nous remplir ; il nous faut de la substance plus solide à nous reparer. Un homme affamé seroit bien simple de chercher à se pourvoir plustost d’un beau vestement que d’un bon repas : il faut courir au plus pressé. Comme disent nos ordinaires prieres : Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus. Nous sommes en disette de beauté, santé, sagesse, vertu, et telles parties essentieles : les ornemens externes se chercheront apres que nous aurons proveu aux choses necessaires. La Theologie traicte amplement et plus pertinemment ce subject, mais je n’y suis guiere versé. Chrysippus et Diogenes ont esté les premiers autheurs et les plus fermes du mespris de la gloire ; et, entre toutes les voluptez, ils disoient qu’il n’y en avoit point de plus dangereuse ny plus à fuir que celle qui nous vient de l’approbation d’autruy. De vray, l’experience nous en faict sentir plusieurs trahisons bien dommageables. Il n’est chose qui empoisonne tant les Princes que la flatterie, ny rien par où les meschans gaignent plus aiséement credit autour d’eux ; ny maquerelage si propre et si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que de les paistre et entretenir de leurs louanges. Le premier enchantement que les Sirenes employent à piper Ulisses, est de cette nature,
Deça vers nous, deça, ô tres-louable Ulisse, Et le plus grand honneur dont la Grece fleurisse. Ces philosophes là disoient que toute la gloire du monde ne meritoit pas qu’un homme d’entendement estandit seulement le doigt pour l’acquerir :
Gloria quantalibet quid erit, si gloria tamtum est ? je dis pour elle seule : car elle tire souvent à sa suite plusieurs commoditez pour lesquelles elle se peut rendre desirable. Elle nous acquiert de la bienveillance ; elle nous rend moins exposez aux injures et offences d’autruy, et choses semblables. C’estoit aussi des principaux dogmes d’Epicurus : car ce precepte de sa secte : Cache Ta Vie, qui deffend aux hommes de s’empescher des charges et negotiations publiques, presuppose aussi necessairement qu’on mesprise la gloire, qui est une approbation que le monde fait des actions que nous mettons en evidence. Celuy qui nous ordonne de nous cacher et de n’avoir soing que de nous, et qui ne veut pas que nous soyons connus d’autruy, il veut encores moins que nous en soions honorez et glorifiez. Aussi conseille il à Idomeneus de ne regler aucunement ses actions par l’opinion ou reputation commune, si ce n’est pour éviter les autres incommoditez accidentales que le mespris des hommes luy pourroit apporter. Ces discours là sont infiniment vrais, à mon advis, et raisonnables. Mais nous sommes, je ne sçay comment, doubles en nous mesmes, qui faict que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas, et ne nous pouvons deffaire de ce que nous condamnons. Voyons les dernieres paroles d’Epicurus, et qu’il dict en mourant : elles sont grandes et dignes d’un tel philosophe, mais si ont elles quelque marque de la recommendation de son nom, et de cette humeur qu’il avoit décriée par ses preceptes. Voicy une lettre qu’il dicta un peu avant son dernier soupir :
Epicurus a Hermachus, salut. Ce pendant que je passois l’heureux et celuy-là mesmes le dernier jour de ma vie, j’escrivois cecy, accompaigné toute-fois de telle douleur en la vessie et aux intestins, qu’il ne peut rien estre adjousté à sa grandeur. Mais elle estoit compensée par le plaisir qu’apportoit à mon ame la souvenance de mes inventions et de mes discours. Or toy, comme requiert l’affection que tu as eu des ton enfance envers moy et la philosophie, embrasse la protection des enfans de Metrodorus. Voilà sa lettre. Et ce qui me faict interpreter que ce plaisir qu’il dit sentir en son ame, de ses inventions, regarde aucunement la reputation qu’il en esperoit acquerir apres sa mort, c’est l’ordonnance de son testament, par lequel il veut que Aminomachus et Thimocrates, ses heritiers, fournissent, pour la celebration de son jour natal, tous les mois de janvier, les frais que Hermachus ordonneroit, et aussi pour la despence qui se feroit, le vingtiesme jour de chasque lune, au traitement des philosophes ses familiers, qui s’assembleroient à l’honneur de la memoire de luy et de Metrodorus. Carneades a esté chef de l’opinion contraire, et a maintenu que la gloire estoit pour elle mesme desirable : tout ainsi que nous ambrassons nos posthumes pour eux mesmes, n’en ayans aucune connoissance ny jouissance. Cette opinion n’a pas failly d’estre plus communement suyvie, comme sont volontiers celles qui s’accommodent le plus à nos inclinations. Aristote luy donne le premier rang entre les biens externes. Evite, comme deux extremes vicieux, l’immoderation et à la rechercher et à la fuir. Je croy que, si nous avions les livres que Cicero avoit escrit sur ce subject, il nous en conteroit de belles : car cet homme là fut si forcené de cette passion que, s’il eust osé, il fut, ce crois-je, volontiers tombé en l’exces où tombarent d’autres : que la vertu mesme n’estoit desirable que pour l’honneur qui se tenoit tousjours à sa suite,
Paulum sepultae distat inertiae Celata virtus. Qui est un’opinion si fauce que je suis dépit qu’elle ait jamais peu entrer en l’entendement d’homme qui eust cet honneur de porter le nom de philosophe. Si cela estoit vray, il ne faudroit estre vertueux qu’en public ; et les operations de l’ame, où est le vray siege de la vertu, nous n’aurions que faire de les tenir en regle et en ordre, sinon autant qu’elles debvroient venir à la connoissance d’autruy. N’y va il donc que de faillir finement et subtilement ? Si tu sçais, dit Carneades, un serpent caché en ce lieu, auquel, sans y penser, se va seoir celuy de la mort du quel tu esperes profit, tu fais meschammant si tu ne l’en advertis ; et d’autant plus que ton action ne doibt estre connue que de toy. Si nous ne prenons de nous mesmes la loy de bien faire, si l’impunité nous est justice, à combien de sortes de meschancetez avons nous tous les jours à nous abandoner ! Ce que Sextius Peduceus fit, de rendre fidelement ce que Caius Plotius avoit commis à sa seule science de ses richesses, et ce que j’en ay faict souvent de mesme, je ne le trouve pas tant louable comme je trouverois execrable qu’il y eut failli. Et trouve bon et utile à ramentevoir en noz jours l’exemple de Publius Sextilius Rufus, que Cicero accuse pour avoir recueilli une heredité contre sa conscience, non seulement non contre les loix, mais par les loix mesmes. Et Marcus Crassus et Quintus Hortensius, les quels à cause de leur authorité et puissance ayants esté pour certaines quotités appellés par un estrangier à la succession d’un testament faux, à fin que par ce moyen il y establit sa part, se contantarent de n’estre participants de la fauceté et ne refusarent d’en tirer quelque fruit, assez couverts s’ils se tenoient à l’abry des accusateurs, et des tesmoins, et des loix. Meminerint Deum se habere testem, id est (ut ego arbitror) mentem suam. La vertu est chose bien vaine et frivole si elle tire sa recommendation de la gloire. Pour neant entreprendrions nous de luy faire tenir son rang à part et la déjoindrions de la fortune : car qu’est-il plus fortuite que la reputation ? Profecto fortuna in omni re dominatur : ea res cunctas ex libidine magis quam ex vero celebrat obscuratque. De faire que les actions soient connues et veues, c’est le pur ouvrage de la fortune. C’est le sort qui nous applique la gloire selon sa temerité. Je l’ai veue fort souvent marcher avant le merite et souvent outrepasser le merite d’une longue mesure. Celuy qui, premier, s’advisa de la ressemblance de l’ombre à la gloire, fit mieux qu’il ne vouloit. Ce sont choses excellamment vaines. Elle va aussi quelque fois davant son corps, et quelque fois l’excede de beaucoup en longueur. Ceux qui apprennent à la noblesse de ne chercher en la vaillance que l’honneur, quasi non sit honestum quod nobilitatum non sit, que gaignent-ils par là que de les instruire de ne se hazarder jamais si on ne les voit, et de prendre bien garde s’il y a des tesmoins qui puissent rapporter nouvelles de leur valeur, là où il se presente mille occasions de bien faire sans qu’on en puisse estre remarqué ? Combien de belles actions particulieres s’ensevelissent dans la foule d’une bataille ? Quiconque s’amuse à contreroller autruy pendant une telle meslée, il n’y est guiere embesoigné, et produit contre soy mesmes le tesmoignage qu’il rend des deportemens de ses compaignons. Vera et sapiens animi magnitudo honestum illud quod maxime naturam sequitur, in factis positum, non in gloria, judicat. Toute la gloire que je pretens de ma vie, c’est de l’avoir vescue tranquille : tranquille non selon Metrodorus, ou Arcesilas, ou Aristippus, mais selon moy. Puis que la philosophie n’a sçeu trouver aucune voye pour la tranquillité, qui fust bonne en commun, que chacun la cherche en son particulier ! A qui doivent Caesar et Alexandre cette grandeur infinie de leur renommée qu’à la fortune ? Combien d’hommes a elle esteint sur le commencement de leur progrés, desquels nous n’avons aucune connoissance, qui y apportoient mesme courage que le leur, si le malheur de leur sort ne les eut arrestez tout court, sur la naissance de leurs entreprinses ! Au travers de tant et si extremes dangers, il ne me souvient point avoir leu que Caesar ait esté jamais blessé. Mille sont morts de moindres perils que le moindre de ceux qu’il franchit. Infinies belles actions se doivent perdre sans tesmoignage avant qu’il en vienne une à profit. On n’est pas tousjours sur le haut d’une bresche ou à la teste d’une armée, à la veue de son general, comme sur un eschaffaut. On est surpris entre la haye et le fossé ; il faut tenter fortune contre un poullaillier ; il faut dénicher quatre chetifs harquebousiers d’une grange ; il faut seul s’escarter de la trouppe et entreprendre seul, selon la necessité qui s’offre. Et si on prend garde, on trouvera qu’il advient par experience que les moins esclattantes occasions sont les plus dangereuses ; et qu’aux guerres qui se sont passées de nostre temps, il s’est perdu plus de gens de bien aux occasions legeres et peu importantes et à la contestation de quelque bicoque qu’és lieux dignes et honnorables. Qui tient sa mort pour mal employée si ce n’est en occasion signalée, au lieu d’illustrer sa mort, il obscurcit volontiers sa vie, laissant eschapper cependant plusieurs justes occasions de se hazarder. Et toutes les justes sont illustres assez, sa consciance les trompettant suffisammant à chacun. Gloria nostra est testimonium conscientiae nostrae. Qui n’est homme de bien que par ce qu’on le sçaura, et par ce qu’on l’en estimera mieux apres l’avoir sceu ; qui ne veut bien faire qu’en condition que sa vertu vienne à la connoissance des hommes : celuy-là n’est pas homme de qui on puisse tirer beaucoup de service.
Credo che’l resto di quel verno cose Facesse degne di tenerne conto ; Ma fur sin’a quel tempo si nascose, Che non è colpa mia s’hor’non le conto : Perche Orlando a far opre virtuose, Piu ch’a narrarle poi, sempre era pronto, Ne mai fu alcun’de li suoi fatti espresso, Senon quando hebbe i testimonii apresso. Il faut aller à la guerre pour son devoir, et en attendre cette recompense, qui ne peut faillir à toutes belles actions, pour occultes qu’elles soient, non pas mesmes aux vertueuses pensées : c’est le contentement qu’une conscience bien reglée reçoit en soy de bien faire. Il faut estre vaillant pour soy-mesmes et pour l’avantage que c’est d’avoir son courage logé en une assiette ferme et asseurée contre les assauts de la fortune :
Virtus, repulsae nescia sordidae, Intaminatis fulget honoribus, Nec sumit aut ponit secures Arbitrio popularis aurae. Ce n’est pas pour la montre que nostre ame doit jouer son rolle, c’est chez nous, au dedans, où nuls yeux ne donnent que les nostres : là elle nous couvre de la crainte de la mort, des douleurs et de la honte mesme ; elle nous asseure là de la perte de nos enfans, de nos amis et de nos fortunes, et, quand l’opportunité s’y presente, elle nous conduit aussi aux hazards de la guerre. Non emolumento aliquo, sed ipsius honestatis decore. Ce profit est bien plus grand et bien plus digne d’estre souhaité et esperé, que l’honneur et la gloire, qui n’est qu’un favorable jugement qu’on faict de nous. Il faut trier de toute une nation une douzaine d’hommes pour juger d’un arpent de terre ; et le jugement de nos inclinations et de nos actions, la plus difficile matiere et la plus importante qui soit, nous la remettons à la voix de la commune et de la tourbe, mere d’ignorance, d’injustice et d’inconstance. Est-ce raison faire dependre la vie d’un sage du jugement des fols ? An quidquam stultius quam quos singulos contemnas, eos aliquid putare esse universos ? Quiconque vise à leur plaire, il n’a jamais faict ; c’est une bute qui n’a ny forme ny prise. Nihil tam inaestimabile est quam animi multitudinis. Demetrius disoit plaisamment de la voix du peuple, qu’il ne faisoit non plus de recette de celle qui luy sortoit par en haut, que de celle qui luy sortoit par en bas. Celuy-là dict encore plus : Ego hoc judico, siquando turpe non sit, tamen non esse non turpe, quum id a multitudine laudetur. Null’art, nulle soupplesse d’esprit pourroit conduire nos pas à la suitte d’un guide si desvoyé et si desreiglé. En cette confusion venteuse de bruits de raports et opinions vulgaires qui nous poussent, il ne se peut establir aucune route qui vaille. Ne nous proposons point une fin si flotante et vagabonde : allons constammant apres la raison : que l’approbation publique nous suyve par là, si elle veut ; et, comme elle despend toute de la fortune, nous n’avons point loy de l’esperer plustost par autre voye que par celle là. Quand pour sa droiture je ne suyverois le droit chemin, je le suyvrois pour avoir trouvé par experience qu’au bout du conte c’est communement le plus heureux et le plus utile. Dedit hoc providentia hominibus munus, ut honesta magis juvarent. Le marinier antien disoit ainsin à Neptune en une grande tempeste : O Dieu, tu me sauveras, si tu veux ; tu me perderas, si tu veux : mais si tiendrai je tousjours droit mon timon. J’ay veu de mon temps mill’ hommes soupples, mestis, ambigus, et que nul ne doubtoit plus prudans mondains que moy, se perdre où je me suis sauvé :
Risi successu posse carere dolos. Paul Aemile, allant en sa glorieuse expedition de Macedoine, advertit sur tout le peuple à Rome de contenir leur langue de ses actions pendant son absence. Que la licence des jugements est un grand destourbier aux grands affaires’D'autant que chacun n’a pas la fermeté de Fabius à l’encontre des voix communes, contraires et injurieuses, qui aima mieux laisser desmembrer son authorité aux vaines fantasies des hommes, que faire moins bien sa charge avec favorable reputation et populaire consentemant. Il y a je ne sçay quelle douceur naturelle à se sentir louer, mais nous luy prestons trop de beaucoup.
Laudari haud metuam, neque enim mihi cornea fibra est ; Sed recti finemque extremumque esse recuso Euge tuum et belle. Je ne me soucie pas tant quel je sois chez autruy, comme je me soucie quel je sois en moy mesme. Je veux estre riche par moy, non par emprunt. Les estrangers ne voyent que les evenemens et apparences externes ; chacun peut faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fiebvre et d’effroy. Ils ne voyent pas mon cœur, ils ne voyent que mes contenances. On a raison de descrier l’hipocrisie qui se trouve en la guerre : car qu’est il plus aisé à un homme pratic que de gauchir aux dangers et de contrefaire le mauvais, ayant le cœur plein de mollesse ? Il y a tant de moyens d’eviter les occasions de se hazarder en particulier, que nous aurons trompé mille fois le monde, avant que de nous engager à un dangereux pas ; et, lors mesme, nous y trouvant empétrez, nous sçaurons bien pour ce coup couvrir nostre jeu d’un bon visage et d’une parolle asseurée, quoy que l’ame nous tremble au dedans. Et qui auroit l’usage de l’anneau Platonique, rendant invisible celuy qui le portoit au doigt, si on luy donnoit le tour vers le plat de la main, assez de gens souvent se cacheroient où il se faut presenter le plus, et se repentiroient d’estre placez en lieu si honorable, auquel la necessité les rend asseurez.
Falsus honor juvat, et mendax infamia terret Quem, nisi mendosum et mendacem ? Voylà comment tous ces jugemens qui se font des apparences externes, sont merveilleusement incertains et douteux ; et n’est aucun si asseuré tesmoing comme chacun à soy-mesme. En celles là combien avons nous de goujats, compaignons de nostre gloire ? Celuy qui se tient ferme dans une tranchée descouverte, que faict il en cela que ne facent devant luy cinquante pauvres pioniers qui luy ouvrent le pas et le couvrent de leurs corps pour cinq sous de païe par jour ?
Non, quicquid turbida Roma Elevet, accedas, examenque improbum in illa Castiges trutina : nec te quaesiveris extra.
Nous appellons agrandir nostre nom, l’estandre et semer en plusieurs bouches ; nous voulons qu’il y soit receu en bonne part et que cette sienne accroissance luy vienne à profit : voylà ce qu’il y peut avoir de plus excusable en ce dessein. Mais l’exces de cette maladie en va jusques là que plusieurs cerchent de faire parler d’eux en quelque façon que ce soit. Trogus Pompeius dict de Herostratus, et Titus Livius de Manlius Capitolinus, qu’ils estoyent plus desireux de grande que de bonne reputation. Ce vice est ordinaire. Nous nous soignons plus qu’on parle de nous, que comment on en parle ; et nous est assez que nostre nom coure par la bouche des hommes, en quelque condition qu’il y coure. Il semble que l’estre conneu, ce soit aucunement avoir sa vie et sa durée en la garde d’autruy. Moy, je tiens que je ne suis que chez moy ; et, de cette autre mienne vie qui loge en la connoissance de mes amis, à la considerer nue et simplement en soy, je sçay bien que je n’en sens fruict ny jouissance que par la vanité d’une opinion fantastique. Et, quand je seray mort, je m’en resentiray encores beaucoup moins ; et si perderay tout net l’usage des vrayes utilitez qui accidentalement la suyvent par fois ; je n’auray plus de prise par où saisir la reputation, ny par où elle puisse me toucher ny arriver à moy. Car de m’attendre que mon nom la reçoive, premierement je n’ay point de nom qui soit assez mien : de deux que j’ay, l’un est commun à toute ma race, voire encore à d’autres. Il y a une famille à Paris et à Montpelier qui se surnomme Montaigne ; une autre, en Bretaigne et en Xaintonge, de la Montaigne. Le remuement d’une seule syllabe meslera nos fusées, de façon que j’auray part à leur gloire, et eux, à l’advanture, à ma honte ; et, si les miens se sont autres-fois surnommez Eyquem, surnom qui touche encore une maison cogneue en Angleterre. Quant à mon autre nom, il est à quiconque aura envie de le prendre. Ainsi j’honoreray peut estre un crocheteur en ma place. Et puis, quand j’aurois une marque particuliere pour moy, que peut elle marquer quand je n’y suis plus ? Peut elle designer et favorir l’inanité ?