Essais (page 35)
Qualis ubi alterno procurrens gurgite pontus Nunc ruit ad terras, scopulisque superjacit undam, Spumeus, extremamque sinu perfundit arenam ; Nunc rapidus retro atque aestu revoluta resorbens Saxa fugit, littusque vado labente relinquit. Or de la cognoissance de cette mienne volubilité j’ay par accident engendré en moy quelque constance d’opinions, et n’ay guiere alteré les miennes premieres et naturelles. Car, quelque apparence qu’il y ayt en la nouvelleté, je ne change pas aisément, de peur que j’ay de perdre au change. Et, puis que je ne suis pas capable de choisir, je pren le chois d’autruy et me tien en l’assiette où Dieu m’a mis. Autrement, je ne me sçauroy garder de rouler sans cesse. Ainsi me suis-je, par la grace de Dieu, conservé entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes creances de nostre religion, au travers de tant de sectes et de divisions que nostre siecle a produittes. Les escrits des anciens, je dis les bons escrits, pleins et solides, me tentent et remuent quasi où ils veulent ; celuy que j’oy me semble tousjours le plus roide ; je les trouve avoir raison chacun à son tour, quoy qu’ils se contrarient. Cette aisance que les bons esprits ont de rendre ce qu’ils veulent vray-semblable, et qu’il n’est rien si estrange à quoy ils n’entreprennent de donner assez de couleur pour tromper une simplicité pareille à la mienne, cela montre evidemment la foiblesse de leur preuve. Le ciel et les estoilles ont branlé trois mille ans ; tout le monde l’avoit ainsi creu, jusques à ce que Cleanthes le Samien ou, selon Theophraste, Nicetas Siracusien s’avisa de maintenir que c’estoit la terre qui se mouvoit par le cercle oblique du Zodiaque tournant à l’entour de son aixieu ; et, de nostre temps, Copernicus a si bien fondé cette doctrine qu’il s’en sert tres-regléement à toutes les consequences Astronomiques. Que prendrons nous de là, sinon qu’il ne nous doit chaloir le quel ce soit des deux ? Et qui sçait qu’une tierce opinion, d’icy à mille ans, ne renverse les deux precedentes ?
Sic volvenda aetas commutat tempora rerum : Quod fuit in pretio, fit nullo denique honore ; Porro aliud succedit, et è contemptibus exit, Inque dies magis appetitur, florétque repertum Laudibus, et miro est mortales inter honore. Ainsi, quand il se presente à nous quelque doctrine nouvelle, nous avons grande occasion de nous en deffier, et de considerer qu’avant qu’elle fut produite sa contraire estoit en vogue ; et, comme elle a esté renversée par cette-cy, il pourra naistre à l’advenir une tierce invention qui choquera de mesme la seconde. Avant que les principes qu’Aristote a introduicts, fussent en credit, d’autres principes contentoient la raison humaine, comme ceux-cy nous contentent à cette heure. Quelles lettres ont ceux-cy, quel privilege particulier, que le cours de nostre invention s’arreste à eux, et qu’à eux appartient pour tout le temps advenir la possession de nostre creance ? ils ne sont non plus exempts du boute-hors qu’estoient leurs devanciers. Quand on me presse d’un nouvel argument, c’est à moy à estimer que, ce à quoy je ne puis satis-faire, un autre y satisfera : car de croire toutes les apparences desquelles nous ne pouvons nous deffaire, c’est une grande simplesse. Il en adviendroit par là que tout le vulgaire, et nous sommes tous du vulgaire, auroit sa creance contournable comme une girouette : car leur ame, estant molle et sans resistance, seroit forcée de recevoir sans cesse autres impressions, la derniere effaçant tousjours la trace de la precedente. Celuy qui se trouve foible, il doit respondre, suyvant la pratique, qu’il en parlera à son conseil, ou s’en raporter aux plus sages, desquels il a receu son apprentissage. Combien y a-il que la medecine est au monde ? On dit qu’un nouveau venu, qu’on nomme Paracelse, change et renverse tout l’ordre des regles anciennes, et maintient que jusques à cette heure elle n’a servy qu’à faire mourir les hommes. Je croy qu’il verifiera ayséement cela ; mais de mettre ma vie à la preuve de sa nouvelle experience, je trouve que ce ne seroit pas grand sagesse. Il ne faut pas croire à chacun, dict le precepte, par ce que chacun peut dire toutes choses. Un homme de cette profession de nouvelletez et de reformations physiques me disoit, il n’y a pas long temps, que tous les anciens s’estoient evidemment mescontez en la nature et mouvemens des vents, ce qu’il me feroit tres-evidemment toucher à la main, si je voulois l’entendre. Apres que j’eus eu un peu de patience à ouyr ses arguments, qui avoient tout plein de verisimilitude : Comment donc, luy fis-je, ceux qui navigeoint soubs les loix de Theophraste, alloient ils en occident, quand ils tiroient en levant ? alloient-ils à costé, ou à reculons ? --C’est la fortune, me respondit-il : tant y a qu’ils se mescontoient. Je luy repliquay lors que j’aymois mieux suyvre les effects que la raison. Or ce sont choses qui se choquent souvent ; et m’a l’on dit qu’en la Geometrie (qui pense avoir gaigné le haut point de certitude parmy les sciences) il se trouve des demonstrations inevitables subvertissans la verité de l’experience : comme Jacques Peletier me disoit chez moy qu’il avoit trouvé deux lignes s’acheminans l’une vers l’autre pour se joindre, qu’il verifioit toutefois ne pouvoir jamais, jusques à l’infinité, arriver à se toucher ; et les Pyrrhoniens ne se servent de leurs argumens et de leur raison que pour ruiner l’apparence de l’experience ; et est merveille jusques où la soupplesse de nostre raison les a suivis à ce dessein de combattre l’evidence des effects : car ils verifient que nous ne nous mouvons pas, que nous ne parlons pas, qu’il n’y a point de poisant ou de chaut, avecques une pareille force d’argumentations que nous verifions les choses plus vray-semblables. Ptolemeus, qui a esté un grand personnage, avoit estably les bornes de nostre monde ; tous les philosophes anciens ont pensé en tenir la mesure, sauf quelques Isles escartées qui pouvoient eschapper à leur cognoissance : c’eust esté Pyrrhoniser, il y a mille ans, que de mettre en doute la science de la Cosmographie, et les opinions qui en estoient receues d’un chacun ; c’estoit heresie d’avouer des Antipodes : voilà de nostre siecle une grandeur infinie de terre ferme, non pas une isle ou une contrée particuliere, mais une partie esgale à peu pres en grandeur à celle que nous cognoissions, qui vient d’estre descouverte. Les Geographes de ce temps ne faillent pas d’asseurer que meshuy tout est trouvé et que tout est veu,
Nam quod adest praesto, placet, et pollere videtur. Sçavoir mon, si Ptolomée s’y est trompé autrefois sur les fondemens de sa raison, si ce ne seroit pas sottise de me fier maintenant à ce que ceux cy en disent ; et s’il n’est pas plus vray semblable que ce grand corps que nous appellons le monde, est chose bien autre que nous ne jugeons. Platon tient qu’il change de visage à tout sens ; que le ciel, les estoilles et le soleil renversent par fois le mouvement que nous y voyons, changeant l’Orient en Occident. Les prestres Aegyptiens dirent à Herodote que depuis leur premier Roy, dequoy il y avoit onze mille tant d’ans (et de tous leurs Roys ils luy feirent veoir les effigies en statues tirées apres le vif) le Soleil avoit changé quatre fois de route ; que la mer et la terre se changent alternativement l’un en l’autre ; que la naissance du monde est indéterminée ; Aristote, Cicero, de mesmes ; et quelqu’un d’entre nous, qu’il est, de toute eternité, mortel et renaissant à plusieurs vicissitudes, appellant à tesmoins Salomon et Esaïe, pour eviter ces oppositions que Dieu a esté quelquefois createur sans creature, qu’il a esté oisif, qu’il s’est desdict de son oisiveté, mettant la main à cet ouvrage, et qu’il est par consequent subjet à mutation. En la plus fameuse des Grecques escoles, le monde est tenu un Dieu faict par un autre Dieu plus grand, et est composé d’un corps et d’une ame qui loge en son centre, s’espandant par nombres de musique à sa circonferance, divin, tres-heureux, tres-grand, tres-sage, eternel. En luy sont d’autres Dieux, la terre, la mer, les astres, qui s’entretiennent d’une harmonieuse et perpetuelle agitation et danse divine, tantost se rencontrans, tantost s’esloignans, se cachans, se montrans, changeans de rang, ores davant et ores derriere. Heraclitus establissoit le monde estre composé par feu et, par l’ordre des destinées, se devoir enflammer et resoudre en feu quelque jour, et quelque jour encore renaistre. Et des hommes dict Apuleie : Sigillatim mortales, cunctim perpetui. Alexandre escrivit à sa mere la narration d’un prestre Aegyptien tirée de leurs monumens, tesmoignant l’ancienneté de cette nation infinie et comprenant la naissance et progrez des autres païs au vray. Cicero et Diodorus disent de leur temps que les Chaldées tenoient regitre de quatre cens mille tant d’ans ; Aristote, Pline et autres, que Zoroastre vivoit six mille ans avant l’aage de Platon. Platon dict que ceux de la ville de Saïs ont des memoires par escrit de huit mille ans, et que la ville d’Athenes fut bastie mille ans avant la-dicte ville de Saïs ; Epicurus, qu’en mesme temps que les choses sont icy comme nous les voyons, elles sont toutes pareilles, et en mesme façon, en plusieurs autres mondes. Ce qu’il eust dit plus assuréement, s’il eust veu les similitudes et convenances de ce nouveau monde des Indes occidentales avec le nostre, presant et passé, en si estranges exemples. En verité, considerant ce qui est venu à nostre science du cours de cette police terrestre, je me suis souvent esmerveillé de voir, en une tres grande distance de lieux et de temps, les rencontres d’un grand nombre d’opinions populaires monstrueuses et des meurs et creances sauvages, et qui, par aucun biais, ne semblent tenir à nostre naturel discours. C’est un grand ouvrier de miracles que l’esprit humain ; mais cette relation a je ne sçay quoy encore de plus heteroclite ; elle se trouve aussi en noms, en accidens et en mille autres choses. Car on y trouve des nations n’ayans, que nous sachons, ouy nouvelles de nous, où la circoncision estoit en credit ; où il y avoit des estats et grandes polices maintenues par des femmes, sans hommes ; où nos jeusnes et nostre caresme estoit representé, y adjoustant l’abstinence des femmes ; où nos croix estoient en diverses façons en credit : icy on en honoroit les sepultures ; on les appliquoit là, et nomméement celle de Saint André, à se deffendre des visions nocturnes et à les mettre sur les couches des enfans contre les enchantements ; ailleurs ils en rencontrerent une de bois, de grande hauteur, adorée pour Dieu de la pluye, et celle là bien fort avant dans la terre ferme ; on y trouva une bien expresse image de nos penitentiers ; l’usage des mitres, le coelibat des prestres, l’art de diviner par les entrailles des animaux sacrifiez ; l’abstinence de toute sorte de chair et poisson à leur vivre, la façon aux prestres d’user en officiant de langue particuliere et non vulgaire ; et cette fantasie, que le premier dieu fut chassé par un second, son frere puisné ; qu’ils furent creés avec toutes commoditez, lesquelles on leur a depuis retranchées pour leur peché, changé leur territoire et empiré leur condition naturelle ; qu’autresfois ils ont esté submergez par l’innondation des eaux celestes ; qu’il ne s’en sçauva que peu de familles, qui se jetterent dans les hauts creux des montaignes, lesquels creux ils boucherent, si que l’eau n’y entre poinct, ayant enfermé là dedans plusieurs sortes d’animaux ; que, quand ils sentirent la pluye cesser, ils mirent hors des chiens, lesquels estans revenus nets et mouillez, ils jugerent l’eau n’estre encore guiere abaissée ; depuis, en ayant fait sortir d’autres et les voyans revenir bourbeux, ils sortirent repeupler le monde, qu’ils trouverent plain seulement de serpens. On rencontra en quelque endroit la persuasion du jour du jugement, si qu’ils s’offençoient merveilleusement contre les Espaignols, qui espendoient les os des trespassez en fouillant les richesses des sepultures, disant que ces os escartez ne se pourroient facilement rejoindre ; la trafique par eschange, et non autre, foires et marchez pour cet effect ; des neins et personnes difformes pour l’ornement des tables des princes ; l’usage de la fauconnerie selon la nature de leurs oiseaux ; subsides tyranniques ; delicatesses de jardinages ; dances, sauts bateleresques ; musique d’instrumens ; armoiries ; jeux de paume, jeu de dez et de sort auquel ils s’eschauffent souvent jusques à s’y jouer eux mesmes et leur liberté ; medecine non autre que de charmes ; la forme d’escrire par figures ; creance d’un seul premier homme, pere de tous les peuples ; adoration d’un dieu qui vesquit autrefois homme en parfaite virginité, jeusne et poenitence, preschant la loy de nature et des cerimonies de la religion, et qui disparut du monde sans mort naturelle ; l’opinion de geants ; l’usage de s’enyvrer de leurs breuvages et de boire d’autant ; ornemens religieux peints d’ossements et testes de morts, surplys, eau-beniste, aspergez ; femmes et serviteurs qui se presentent à l’envy à se brusler et enterrer, avec le mary ou maistre trespassé ; loy que les aisnez succedent à tout le bien, et n’est reservé aucune part au puisné, que d’obeissance ; coustume, à la promotion de certain office de grande authorité, que celuy qui est promeu prend un nouveau nom et quitte le sien ; de verser de la chaux sur le genou de l’enfant freschement nay, en luy disant : Tu es venu de poudre et retourneras en poudre ; l’art des augures. Ces vains ombrages de nostre religion qui se voyent en aucuns exemples, en tesmoignent la dignité et la divinité. Non seulement elle s’est aucunement insinuée en toutes les nations infideles de deça par quelque imitation, mais à ces barbares aussi comme par une commune et supernaturelle inspiration. Car on y trouva aussi la creance du purgatoire, mais d’une forme nouvelle : ce que nous donnons au feu, ils le donnent au froid, et imaginent les ames et purgées et punies par la rigueur d’une extreme froidure. Et m’advertit cet exemple d’une autre plaisante diversité, car, comme il s’y trouva des peuples qui aymoyent à deffubler le bout de leur membre et en retranchoient la peau à la Mahumetane et à la Juifve, il s’y en trouva d’autres qui faisoient si grande conscience de le deffubler qu’à tout des petits cordons ils portoient leur peau bien soigneusement estirée et attachée au dessus, de peur que ce bout ne vit l’air. Et de cette diversité aussi, que, comme nous honorons les Roys et les festes en nous parant des plus honnestes vestements que nous ayons : en aucunes regions, pour montrer toute disparité et submission à leur Roy, les subjects se presentoyent à luy en leurs plus viles habillements, et entrant au palais prennent quelque vieille robe deschirée sur la leur bonne, à ce que tout le lustre et l’ornement soit au maistre. Mais suyvons. Si nature enserre dans les termes de son progrez ordinaire, comme toutes autres choses, aussi les creances, les jugemens et opinions des hommes ; si elles ont leur revolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les chous ; si le ciel les agite et les roule à sa poste, quelle magistrale authorité et permanante leur allons nous attribuant ? Si par experience nous touchons à la main que la forme de nostre estre despend de l’air, du climat et du terroir où nous naissons, non seulement le tainct, la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultez de l’ame, et plaga coeli non solum ad robur corporum, sed etiam animorum facit, dict Vegece ; et que la Deesse fondatrice de la ville d’Athenes choisit à la situer une température de pays qui fist les hommes prudents, comme les prestres d’Aegipte aprindrent à Solon, Athenis tenue coelum, ex quo etiam acutiores putantur Attici ; crassum Thebis, itaque pingues Thebani et valentes ; en maniere que, ainsi que les fruicts naissent divers et les animaux, les hommes naissent aussi plus et moins belliqueux, justes, temperans et dociles : ici subjects au vin, ailleurs au larecin ou à la paillardise ; icy enclins à superstition, ailleurs à la mescreance ; icy à la liberté, icy à la servitude ; capables d’une science ou d’un art, grossiers ou ingenieux, obeïssans ou rebelles, bons ou mauvais, selon que porte l’inclination du lieu où ils sont assis, et prennent nouvelle complexion si on les change de place, comme les arbres : qui fut la raison pour laquelle Cyrus ne voulut accorder aux Perses de abandonner leur païs aspre et bossu pour se transporter en un autre doux et plain, disant que les terres grasses et molles font les hommes mols, et les fertiles les esprits infertiles ; si nous voyons tantost fleurir un art, une opinion, tantost une autre, par quelque influance celeste ; tel siecle produire telles natures et incliner l’humain genre à tel ou tel ply ; les espris des hommes tantost gaillars, tantost maigres, comme nos chams ; que deviennent toutes ces belles prerogatifves dequoy nous nous allons flatant ? Puis qu’un homme sage se peut mesconter, et cent hommes, et plusieurs nations, voire et l’humaine nature selon nous se mesconte plusieurs siecles en cecy ou en cela, quelle seureté avons nous que par fois elle cesse de se mesconter, et qu’en ce siecle elle ne soit en mesconte ? Il me semble, entre autres tesmoignages de nostre imbecillité, que celui-cy ne merite pas d’estre oublié, que par desir mesmes, l’homme ne sçache trouver ce qu’il luy faut ; que, non par jouyssance, mais par imagination et par souhait, nous ne puissions estre d’accord de ce dequoy nous avons besoing pour nous contenter. Laissons à nostre pensée tailler et coudre à son plaisir, elle ne pourra pas seulement desirer ce qui luy est propre, et se satisfaire :
quid enim ratione timemus Aut cupimus ? quid tam dextro pede concipis, ut te Conatus non poeniteat votique peracti ? C’est pourquoy Socrates ne requeroit les dieux sinon de luy donner ce qu’ils sçavoient luy estre salutaire. Et la priere des Lacedemoniens, publique et privée, portoit simplement les choses bonnes et belles leur estre octroyées : remettant à la discretion divine le triage et choix d’icelles :
Conjugium petimus partumque uxoris ; at illi Notum qui pueri qualisque futura sit uxor. Et le Chrestien supplie Dieu que sa volonté soit faite, pour ne tomber en l’inconvenient que les poetes feignent du Roy Midas. Il requist les dieux que tout ce qu’il toucheroit se convertit en or. Sa priere fut exaucée : son vin fut or, son pain or, et la plume de sa couche, et d’or sa chemise et son vestement ; de façon qu’il se trouva accablé soubs la jouissance de son desir et estrené d’une commodité insuportable. Il luy falut desprier ses prieres,
Attonitus novitate mali, divesque miserque, Effugere optat opes, et quae modo voverat, odit. Disons de moy-mesme. Je demandois à la fortune, autant qu’autre chose, l’ordre Sainct Michel, estant jeune : car c’estoit lors l’extreme marque d’honneur de la noblesse Françoise et tres-rare. Elle me l’a plaisamment accordé. Au lieu de me monter et hausser de ma place pour y avaindre, elle m’a bien plus gratieusement traité, elle l’a ravallé et rabaissé jusques à mes espaules et au dessoubs. Cleobis et Biton, Trophonius et Agamedes, ayans requis, ceux là leur Deesse, ceux cy leur Dieu, d’une recompense digne de leur pieté, eurent la mort pour present, tant les opinions celestes sur ce qu’il nous faut, sont diverses aux nostres. Dieu pourroit nous ottroyer les richesses, les honneurs, la vie et la santé mesme, quelquefois à nostre dommage : car tout ce qui nous est plaisant, ne nous est pas tousjours salutaire. Si, au lieu de la guerison, il nous envoye la mort ou l’empirement de nos maux, Virga tua et baculus tuus ipsa me consolata sunt, il le fait par les raisons de sa providence, qui regarde bien plus certainement ce qui nous est deu que nous ne pouvons faire ; et le devons prendre en bonne part, comme d’une main tres-sage et tres-amie :
si consilium vis Permittes ipsis expendere numinibus, quid Conveniat nobis, rebusque sit utile nostris : Charior est illis homo quam sibi. Car de les requerir des honneurs, des charges, c’est les requerir qu’ils vous jettent à une bataille ou au jeu de dez, ou telle autre chose de laquelle l’issue vous est incognue et le fruict doubteux. Il n’est point de combat si violent entre les philosophes, et si aspre, que celuy qui se dresse sur la question du souverain bien de l’homme, duquel, par le calcul de Varro, nasquirent 288 sectes. Qui autem de summo bono dissentit, de tota philosophiae ratione dissentit.
Tres mihi convivae propre dissentire videntur, Poscentes vario multum diversa palato : Quid dem ? quid non dem ? Renuis tu quod jubet alter ; Quod petis, id sanè est invisum acidumque duobus. Nature devroit ainsi respondre à leurs contestations et à leurs debats. Les uns disent nostre bien estre loger en la vertu, d’autres en la volupté, d’autres au consentir à nature ; qui, en la science ; qui, à n’avoir point de douleur ; qui, à ne se laisser emporter aux apparences (et à cette fantasie semble retirer cet’autre, de l’antien Pythagoras,
Nil admirari prope res est una, Numaci, Solaque quae possit facere et servare beatum, qui est la fin de la secte Pyrrhonienne) ; Aristote attribue à magnanimité rien n’admirer. Et disoit Archesilas les soustenemens et l’estat droit et inflexible du jugement estre les biens, mais les consentements et applications estre les vices et les maux. Il est vray qu’en ce qu’il l’establissoit par axiome certain, il se départoit du Pyrronisme. Les Pyrrhoniens, quand ils disent que le souverain bien c’est l’Ataraxie, qui est l’immobilité du jugement, ils ne l’entendent pas dire d’une façon affirmative ; mais le mesme bransle de leur ame qui leur faict fuir les precipices et se mettre à couvert du serein, celuy là mesme leur presente cette fantasie et leur en faict refuser une autre. Combien je desire que, pendant que je vis, ou quelque autre, ou Justus Lipsius, le plus sçavant homme qui nous reste, d’un esprit tres-poly et judicieux, vrayement germain à mon Turnebus, eust et la volonté, et la santé, et assez de repos pour ramasser en un registre, selon leurs divisions et leurs classes, sincerement et curieusement, autant que nous y pouvons voir, les opinions de l’ancienne philosophie sur le subject de nostre estre et de noz meurs, leurs controverses, le credit et suitte des pars, l’application de la vie des autheurs et sectateurs à leurs preceptes és accidens memorables et exemplaires. Le bel ouvrage et utile que ce seroit’ Au demeurant, si c’est de nous que nous tirons le reglement de nos meurs, à quelle confusion nous rejettons nous ! Car ce que nostre raison nous y conseille de plus vray-semblable, c’est generalement à chacun d’obeir aux loix de son pays, comme est l’advis de Socrates inspiré, dict-il, d’un conseil divin. Et par là que veut elle dire, sinon que nostre devoir n’a autre regle que fortuite ? La verité doit avoir un visage pareil et universel. La droiture et la justice, si l’homme en connoissoit qui eust corps et veritable essence, il ne l’atacheroit pas à la condition des coustumes de cette contrée ou de celle là ; ce ne seroit pas de la fantasie des Perses ou des Indes que la vertu prendroit sa forme. Il n’est rien subject à plus continuelle agitation que les loix. Dépuis que je suis nay, j’ai veu trois et quatre fois rechanger celle des Anglois, noz voisins, non seulement en subject politique, qui est celuy qu’on veut dispenser de constance, mais au plus important subject qui puisse estre, à sçavoir de la religion. Dequoy j’ay honte et despit, d’autant plus que c’est une nation à laquelle ceux de mon quartier ont eu autrefois une si privée accointance qu’il reste encore en ma maison aucunes traces de nostre ancien cousinage. Et chez nous icy, j’ay veu telle chose qui nous estoit capitale, devenir legitime ; et nous, qui en tenons d’autres, sommes à mesmes, selon l’incertitude de la fortune guerrière, d’estre un jour criminels de laese majesté humaine et divine, nostre justice tombant à la merci de l’injustice, et, en l’espace de peu d’années de possession, prenant une essence contraire. Comment pouvoit ce Dieu ancien plus clairement accuser en l’humaine cognoissance l’ignorance de l’estre divin, et apprendre aux hommes que la religion n’estoit qu’une piece de leur invention, propre à lier leur societé, qu’en declarant, comme il fit, à ceux qui en recherchoient l’instruction de son trepied, que le vrai culte à chacun estoit celuy qu’il trouvoit observé par l’usage du lieu où il estoit ? O Dieu ! quelle obligation n’avons nous à la benignité de nostre souverain createur pour avoir desniaisé nostre creance de ces vagabondes et arbitraires devotions et l’avoir logée sur l’eternelle base de sa saincte parolle’ Que nous dira donc en cette necessité la philosophie ? Que nous suyvons les loix de nostre pays ? c’est à dire cette mer flotante des opinions d’un peuple ou d’un Prince, qui me peindront la justice d’autant de couleurs et la reformeront en autant de visages qu’il y aura en eux de changemens de passion ? Je ne puis pas avoir le jugement si flexible. Quelle bonté est-ce que je voyois hyer en credit, et demain plus, et que le trajet d’une riviere faict crime ? Quelle verité que ces montaignes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au delà ? Mais ils sont plaisans quand, pour donner quelque certitude aux loix, ils disent qu’il y en a aucunes fermes, perpetuelles et immuables, qu’ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l’humain genre par la condition de leur propre essence. Et, de celles là, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui moins : signe que c’est une marque aussi douteuse que le reste. Or, ils sont si defortunez (car comment puis je autrement nommer cela que deffortune, que d’un nombre de loix si infiny il ne s’en rencontre au moins une que la fortune et temerité du sort ait permis estre universellement receue par le consentement de toutes les nations ?) ils sont, dis-je, si miserables que de ces trois ou quatre loix choisies il n’en y a une seule qui ne soit contredite et desadvoee, non par une nation, mais par plusieurs. Or c’est la seule enseigne vraysemblable, par laquelle ils puissent argumenter aucunes loix naturelles, que l’université de l’approbation. Car ce que nature nous auroit veritablement ordonné, nous l’ensuivrions sans doubte d’un commun consentement. Et non seulement toute nation, mais tout homme particulier, ressentiroit la force et la violence que luy feroit celuy qui le voudroit pousser au contraire de cette loy. Qu’ils m’en montrent, pour voir, une de cette condition. Protagoras et Ariston ne donnoyent autre essence à la justice des loix que l’authorité et opinion du legislateur ; et que, cela mis à part, le bon et l’honneste perdoyent leurs qualitez et demeuroyent des noms vains de choses indifferentes. Thrasimacus en Platon estime qu’il n’y a point d’autre droit que la commodité du superieur. Il n’est chose en quoy le monde soit si divers qu’en coustumes et loix. Telle chose est icy abominable, qui apporte recommandation ailleurs, comme en Lacedemone la subtilité de desrober. Les mariages entre les proches sont capitalement defendus entre nous, ils sont ailleurs en honneur,
gentes esse feruntur In quibus et nato genitrix, et nata parenti Jungitur, et pietas geminato crescit amore. Le meurtre des enfans, meurtre des peres, communication de femmes, trafique de voleries, licence à toutes sortes de voluptez, il n’est rien en somme si extreme qui ne se trouve receu par l’usage de quelque nation. Il est croyable qu’il y a des loix naturelles, comme il se voit és autres creatures ; mais en nous elles sont perdues, cette belle raison humaine s’ingerant par tout de maistriser et commander, brouillant et confondant le visage des choses selon sa vanité et inconstance.
Nihil itaque amplius nostrum est : quod nostrum dico, artis est. Les subjects ont divers lustres et diverses considerations : c’est de là que s’engendre principalement la diversité d’opinions. Une nation regarde un subject par un visage, et s’arreste à celuy là ; l’autre, par un autre. Il n’est rien si horrible à imaginer que de manger son pere. Les peuples qui avoyent anciennement cette coustume, la prenoyent toutesfois pour tesmoignage de pieté et de bonne affection, cerchant par là à donner à leurs progeniteurs la plus digne et honorable sepulture, logeant en eux mesmes et comme en leurs moelles les corps de leurs peres et leurs reliques, les vivifiant aucunement et regenerant par la transmutation en leur chair vive au moyen de la digestion et du nourrissement. Il est aysé à considerer quelle cruauté et abomination c’eust esté, à des hommes abreuvez et imbus de cette superstition, de jetter la despouille des parens à la corruption de la terre et nourriture des bestes et des vers. Licurgus considera au larrecin la vivacité, diligence, hardiesse et adresse qu’il y a à surprendre quelque chose de son voisin, et l’utilité qui revient au public, que chacun en regarde plus curieusement à la conservation de ce qui est sien ; et estima que de cette double institution, à assaillir et à defandre, il s’en tiroit du fruit à la discipline militaire (qui estoit la principale science et vertu à quoy il vouloit duire cette nation) de plus grande consideration que n’estoit le desordre et l’injustice de se prevaloir de la chose d’autruy. Dionysius le tyran offrit à Platon une robe à la mode de Perse, longue, damasquinée et parfumée ; Platon la refusa, disant qu’estant nay homme, il ne se vestiroit pas volontiers de robe de femme ; mais Aristippus l’accepta, avec cette responce que nul accoutrement ne pouvoit corrompre un chaste courage. Ses amis tançoient sa lascheté de prendre si peu à cœur que Dionisius luy eust craché au visage : Les pescheurs, dict-il, souffrent bien d’estre baignés des ondes de la mer depuis la teste jusqu’aux pieds pour attraper un goujon. Diogenes lavoit ses choulx, et le voyant passer : Si tu sçavois vivre de choulx, tu ne ferois pas la cour à un tyran. A quoy Aristippus : Si tu sçavois vivre entre les hommes, tu ne laverois pas des choulx. Voylà comment la raison fournit d’apparence à divers effects. C’est un pot à deux anses, qu’on peut saisir à gauche et à dextre :
bellum, ô terra hospita, portas ; Bello armantur equi, bellum haec armenta minantur. Sed tamen iidem olim curru succedere sueti Quadrupedes, et frena jugo concordia ferre ; Spes est pacis. On preschoit Solon de n’espandre pour la mort de son fils des larmes impuissantes et inutiles : Et c’est pour cela, dict-il, que plus justement je les espans, qu’elles sont inutiles et impuissantes. La femme de Socrates rengregeoit son deuil par telle circonstance : O qu’injustement le font mourir ces meschans juges ! --Aimerois tu donc mieux que ce fut justement, luy repliqua il. Nous portons les oreilles percées ; les Grecs tenoient cela pour une marque de servitude. Nous nous cachons pour jouir de nos femmes, les Indiens le font en public. Les Schythes immoloyent les estrangers en leurs temples, ailleurs les temples servent de franchise.
Inde furor vulgi, quod numina vicinorum Odit quisque locus, cum solos credat habendos Esse Deos quos ipse colit. J’ay ouy parler d’un juge, lequel, où il rencontroit un aspre conflit entre Bartolus et Baldus, et quelque matiere agitée de plusieurs contrarietez, mettoit au marge de son livre : Question pour l’amy ; c’est à dire que la verité estoit si embrouillée et debatue qu’en pareille cause il pourroit favoriser celle des parties que bon luy sembleroit. Il ne tenoit qu’à faute d’esprit et de suffisance qu’il ne peut mettre par tout : Question pour l’amy. Les advocats et les juges de nostre temps trouvent à toutes causes assez de biais pour les accommoder où bon leur semble. A une science si infinie, dépandant de l’authorité de tant d’opinions et d’un subject si arbitraire, il ne peut estre qu’il n’en naisse une confusion extreme de jugemens. Aussi n’est-il guiere si cler procés auquel les advis ne se trouvent divers. Ce qu’une compaignie a jugé, l’autre le juge au contraire, et elle mesmes au contraire une autre fois. Dequoy nous voyons des exemples ordinaires par cette licence, qui tasche merveilleusement la cerimonieuse authorité et lustre de nostre justice, de ne s’arrester aux arrests, et courir des uns aux autres juges pour decider d’une mesme cause. Quant à la liberté des opinions philosophiques touchant le vice et la vertu, c’est chose où il n’est besoing de s’estendre, et où il se trouve plusieurs advis qui valent mieux teus que publiez aux faibles esprits. Arcesilaus disoit n’estre considerable en la paillardise, de quel costé et par où on le fut. Et obscoenas voluptates, si natura requirit, non genere, aut loco, aut ordine, sed forma, aetate, figura metiendas Epicurus putat. Ne amores quidem sanctos a sapiente alienos esse arbitrantur. Quaeramus ad quam usque aetatem juvenes amandi sint. Ces deux derniers lieux Stoïques et, sur ce propos, le reproche de Dicaearchus à Platon mesme, montrent combien la plus saine philosophie souffre de licences esloignées de l’usage commun et excessives. Les loix prennent leur authorité de la possession et de l’usage ; il est dangereux de les ramener à leur naissance : elles grossissent et s’ennoblissent en roulant, comme nos rivieres : suyvez les contremont jusques à leur source, ce n’est qu’un petit surion d’eau à peine reconnoissable, qui s’enorgueillit ainsin et se fortifie en vieillissant. Voyez les anciennes considerations qui ont donné le premier branle à ce fameux torrent, plein de dignité, d’horreur et de reverence : vous les trouverez si legeres et si delicates, que ces gens icy qui poisent tout et le ramenent à la raison, et qui ne reçoivent rien par authorité et à credit, il n’est pas merveille s’ils ont leurs jugemens souvent tres-esloignez des jugémens publiques. Gens qui prennent pour patron l’image premiere de nature, il n’est pas merveille si, en la pluspart de leurs opinions, ils gauchissent la voye commune. Comme, pour exemple : peu d’entre eux eussent approuvé les conditions contrainctes de nos mariages ; et la plus part ont voulu les femmes communes et sans obligation. Ils refusoient nos ceremonies. Chrysippus disoit qu’un philosophe fera une douzaine de culebutes en public, voire sans haut de chausses, pour une douzaine d’olives. A peine eust il donné advis à Clisthenes de refuser la belle Agariste, sa fille, à Hippoclides pour luy avoir veu faire l’arbre fourché sur une table. Metroclez lascha un peu indiscretement un pet en disputant, en presence de son eschole, et se tenoit en sa maison, caché de honte, jusques à ce que Crates le fut visiter ; et, adjoutant à ses consolations et raisons l’exemple de sa liberté, se mettant à peter à l’envi avec luy, il luy osta ce scrupule, et de plus le retira à sa secte Stoïque, plus franche, de la secte Peripatetique, plus civile, laquelle jusques lors il avoit suivi. [p. 584] Ce que nous appellons honnesteté, de n’oser faire à descouvert ce qui nous est honneste de faire à couvert, ils l’appelloient sottise ; et de faire le fin à taire et desadvouer ce que nature, coustume et nostre desir publient et proclament de nos actions, ils l’estimoient vice. Et leur sembloit que c’estoit affoler les mysteres de Venus que de les oster du retiré sacraire de son temple pour les exposer à la veue du peuple, et que tirer ses jeux hors du rideau, c’estoit les avilir (c’est une espece de poix que la honte ; la recelation, reservation, circonscription, parties de l’estimation) ; que la volupté tres ingenieusement faisoit instance, sous le masque de la vertu, de n’estre prostituée au milieu des quarrefours, foulée des pieds et des yeux de la commune, trouvant à dire la dignité et commodité de ses cabinets accoustumez. De là disent aucuns, que d’oster les bordels publiques, c’est non seulement espandre par tout la paillardise qui estoit assignée à ce lieu là, mais encore esguillonner les hommes à ce vice par la malaisance.
Moechus es Aufidiae, qui vir, Corvine, fuisti ; Rivalis fuerat qui tuus, ille vir est. Cur aliena placet tibi, quae tua non placet uxor ? Nunquid securus non potes arrigere ? Cette experience se diversifie en mille exemples :
Nullus in urbe fuit tota qui tangere vellet Uxorem gratis, Caeciliane, tuam, Dum licuit ; sed nunc, positis custodibus, ingens Turba fututorum est. Ingeniosus homo es. On demandoit à un philosophe, qu’on surprit à mesme, ce qu’il faisoit. Il respondit tout froidement : Je plante un homme, ne rougissant non plus d’estre rencontré en cela que si on l’eust trouvé plantant des aulx. C’est, comme j’estime, d’une opinion trop tendre et respectueuse, qu’un grant et religieux auteur tient cette action si necessairement obligée à l’occultation et à la vergoigne, qu’en la licence des embrassements cyniques il ne se peut persuader que la besoigne en vint à sa fin, ains qu’elle s’arrestoit à representer des mouvemens lascifs seulement, pour maintenir l’impudence de la profession de leur eschole ; et que, pour eslancer ce que la honte avoit contraint et retiré, il leur estoit encore apres besoin de chercher l’ombre. Il n’avoit pas veu assez avant en leur desbauche. Car Diogenes, exerçant en publiq sa masturbation, faisoit souhait en presence du peuple assistant, qu’il peut ainsi saouler son ventre en le frottant. A ceux qui luy demandoient pourquoy il ne cherchoit lieu plus commode à manger qu’en pleine rue : C’est, respondit il, que j’ay faim en pleine rue. Les femmes philosofes, qui se mesloient à leur secte, se mesloient aussi à leur personne en tout lieu, sans discretion ; et Hipparchia ne fut receue en la societé de Crates qu’en condition de suyvre en toutes choses les us et coustumes de sa regle. Ces philosophes icy donnoient extreme prix à la vertu et refusoient toutes autres disciplines que la morale ; si est ce qu’en toutes actions ils attribuoyent la souveraine authorité à l’election de leur sage et au dessus des loix : et n’ordonnoyent aux voluptez autre bride que la moderation et la conservation de la liberté d’autruy. Heraclitus et Protagoras, de ce que le vin semble amer au malade et gracieux au sain, l’aviron tortu dans l’eau et droit à ceux qui le voient hors de là, et de pareilles apparences contraires qui se trouvent aux subjects, argumenterent que tous subjects avoient en eux les causes de ces apparences ; et qu’il y avoit au vin quelque amertume qui se rapportoit au goust du malade, l’aviron certaine qualité courbe se rapportant à celuy qui le regarde dans l’eau. Et ainsi de tout le reste. Qui est dire que tout est en toutes choses, et par consequent rien en aucune, car rien n’est où tout est. Cette opinion me ramentoit l’experience que nous avons, qu’il n’est aucun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l’esprit humain ne trouve aux escrits qu’il entreprend de fouiller. En la parole la plus nette, pure et parfaicte qui puisse estre, combien de fauceté et de mensonge a l’on fait naistre ? quelle heresie n’y a trouvé des fondements assez et tesmoignages, pour entreprendre et pour se maintenir ? C’est pour cela que les autheurs de telles erreurs ne se veulent jamais departir de cette preuve, du tesmoignage de l’interpretation des mots. Un personnage de dignité, me voulant approuver par authorité cette queste de la pierre philosophale où il est tout plongé, m’allegua dernierement cinq ou six passages de la Bible, sur lesquels il disoit s’estre premierement fondé pour la descharge de sa conscience (car il est de profession ecclesiastique) ; et, à la verité, l’invention n’en estoit pas seulement plaisante, mais encore bien proprement accommodée à la deffence de cette belle science. Par cette voye se gaigne le credit des fables divinatrices. Il n’est prognostiqueur, s’il a cette authorité qu’on le daigne feuilleter, et rechercher curieusement tous les plis et lustres de ses paroles, à qui on ne face dire tout ce qu’on voudra, comme aux Sybilles : car il y a tant de moyens d’interpretation qu’il est malaisé que, de biais ou de droit fil, un esprit ingenieux ne rencontre en tout sujet quelque air qui luy serve à son poinct. Pourtant se trouve un stile nubileux et doubteux en si frequent et ancien usage’Que l’autheur puisse gaigner cela d’attirer et enbesoigner à soy la posterité (ce que non seulement la suffisance, mais autant ou plus la faveur fortuite de la matiere peut gaigner) ; qu’au demeurant il se presente, par bestise ou par finesse, un peu obscurement et diversement : il ne lui chaille ! Nombre d’esprits, le belutants et secouants, en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à costé, ou au contraire de la sienne, qui lui feront toutes honneur. Il se verra enrichi des moyens de ses disciples, comme les regens du Lendit. C’est ce qui a faict valoir plusieurs choses de neant, qui a mis en credit plusieurs escrits, et chargé de toute sorte de matiere qu’on a voulu : une mesme chose recevant mille et mille, et autant qu’il nous plaist d’images et considerations diverses. Est-il possible qu’Homere aye voulu dire tout ce qu’on luy faict dire ; et qu’il se soit presté à tant et si diverses figures que les theologiens, legislateurs, capitaines, philosophes, toute sorte de gens qui traittent sciences, pour differemment et contrairement qu’ils les traittent, s’appuyent de luy, s’en rapportent à luy : maistre general à tous offices, ouvrages et artisans ; General Conseillier à toutes entreprises. Quiconque a eu besoin d’oracles et de predictions, en y a trouvé pour son faict. Un personnage sçavant, et de mes amis, c’est merveille quels rencontres et combien admirables il en faict naitre en faveur de nostre religion ; et ne se peut aysément departir de cette opinion, que ce ne soit le dessein d’Homere (si luy est cet autheur aussi familier qu’à homme de nostre siecle). Et ce qu’il trouve en faveur de la nostre, plusieurs anciennement l’avoient trouvé en faveur des leurs.
Voyez demener et agiter Platon. Chacun, s’honorant de l’appliquer à soi, le couche du costé qu’il le veut. On le promeine et l’insere à toutes les nouvelles opinions que le monde reçoit ; et le differente l’on a soy-mesmes selon le different cours des choses. On faict desadvouer à son sens les meurs licites en son siecle, d’autant qu’elles sont illicites au nostre. Tout cela vifvement et puissamment, autant qu’est puissant et vif l’esprit de l’interprete. Sur ce mesme fondement qu’avoit Heraclitus et cette sienne sentence, que toutes choses avoient en elles les visages qu’on y trouvoit, Democritus en tiroit une toute contraire conclusion, c’est que les subjects n’avoient du tout rien de ce que nous y trouvions ; et de ce que le miel estoit doux à l’un et amer à l’autre, il argumentoit qu’il n’estoit ni doux ny amer. Les Pyrrhoniens diroient qu’ils ne sçavent s’il est doux ou amer, ou ny l’un ny l’autre, ou tous les deux : car ceux-cy gaignent tousjours le haut point de la dubitation. Les Cirenaiens tenoint que rien n’estoit perceptible par le dehors, et que cela estoit seulement perceptible, qui nous touchoit par l’interne attouchemant, comme la douleur et la volupté, ne recognoissants ny ton ny couleur, mais certaines affections seulement qui nous en venoint ; et que l’homme n’avoit autre siege de son jugement. Protagoras estimoit estre vrai à chacun ce qui semble à chacun. Les epicuriens logent aux sens tout jugement et en la notice des choses et en la volupté. Platon a voulu le jugement de la verité et la verité mesmes, retirée des opinions et des sens, appartenir à l’esprit et à la cogitation. Ce propos m’a porté sur la consideration des sens, ausquels gist le plus grand fondement et preuve de nostre ignorance. Tout ce qui se connoist, il se connoist sans doubte par la faculté du cognoissant : car, puis que le jugement vient de l’operation de celuy qui juge, c’est raison que cette operation il la parface par ses moiens et volonté, non par la contrainte d’autruy, comme il adviendroit si nous connoissions les choses par la force et selon la loy de leur essence. Or toute cognoissance s’achemine en nous par les sens : ce sont nos maistres,
via qua munita fidei Proxima fert humanum in pectus templaque mentis. La science commence par eux et se resout en eux. Apres tout, nous ne sçaurions non plus qu’une pierre, si nous ne sçavions qu’il y a son, odeur, lumiere, saveur, mesure, pois, mollesse, durté, aspreté, couleur, polisseure, largeur, profondeur. Voylà le plant et les principes de tout le bastiment de nostre science. Et, selon aucuns, science n’est autre chose que sentiment. Quiconque me peut pousser à contredire les sens, il me tient à la gorge, il ne me sçauroit faire reculer plus arriere. Les sens sont le commencement et la fin de l’humaine cognoissance :
Invenies primis ab sensibus esse creatam Notitiam veri, neque sensus posse refelli. Quid majore fide porro quam sensus haberi Debet ? Qu’on leur attribue le moins qu’on pourra, tousjours faudra il leur donner cela, que par leur voye et entremise s’achemine toute nostre instruction. Cicero dict que Chrisippus, ayant essayé de rabattre de la force des sens et de leur vertu, se representa à soy mesmes des argumens au contraire et des oppositions si vehementes qu’il n’y peut satisfaire. Sur quoy Carneades, qui maintenoit le contraire party, se vantoit de se servir des armes mesmes et paroles de Chrysippus pour le combattre, et s’escrioit à cette cause contre luy : O miserable, ta force t’a perdu’ Il n’est aucun absurde selon nous plus extreme que de maintenir que le feu n’eschaufe point, que la lumiere n’esclaire point, qu’il n’y a point de pesanteur au fer ny de fermeté, qui sont notices que nous apportent les sens, ny creance ou science en l’homme qui se puisse comparer à celle-là en certitude. La premiere consideration que j’ay sur le subject des sens, c’est que je mets en doubte que l’homme soit prouveu de tous sens naturels. Je voy plusieurs animaux qui vivent une vie entiere et parfaicte, les uns sans la veue, autres sans l’ouye : qui sçait si en nous aussi il ne manque pas encore un, deux, trois et plusieurs autres sens ? car, s’il en manque quelqu’un, nostre discours n’en peut découvrir le defaut. C’est le privilege des sens d’estre l’extreme borne de nostre apercevance : il n’y a rien au delà d’eux qui nous puisse servir à les descouvrir ; voire ny l’un sens n’en peut descouvrir l’autre,
An poterunt oculos aures reprehendere, an aures Tactus, an hunc porro tactum sapor arguet oris, An confutabunt nares, oculive revincent ? Ils font trestous la ligne extreme de nostre faculté,
seorsum cuique potestas Divisa est, sua vis cuique est. Il est impossible de faire concevoir à un homme naturellement aveugle qu’il n’y void pas, impossible de luy faire desirer la veue et regretter son defaut. Parquoy nous ne devons prendre aucune asseurance de ce que nostre ame est contente et satisfaicte de ceux que nous avons, veu qu’elle n’a pas dequoy sentir en cela sa maladie et son imperfection, si elle y est. Il est impossible de dire chose à cet aveugle, par discours, argument ny similitude, qui loge en son imagination aucune apprehension de lumiere, de couleur et de veue. Il n’y a rien plus arriere qui puisse pousser le sens en evidence. Les aveugles nais, qu’on void desirer à y voir, ce n’est pas pour entendre ce qu’ils demandent : ils ont appris de nous qu’ils ont à dire quelque chose, qu’ils ont quelque chose à desirer, qui est en nous, la quelle ils nomment bien, et ses effects et consequences ; mais ils ne sçavent pourtant pas que c’est, ny ne l’aprehendent ny pres ny loin. J’ay veu un gentil-homme de bonne maison, aveugle nay, au-moins aveugle de tel aage qu’il ne sçait que c’est que veue : il entend si peu ce qui luy manque, qu’il use et se sert comme nous des paroles propres au voir, et les applique d’une mode toute sienne et particuliere. On luy presentoit un enfant du quel il estoit parrain ; l’ayant pris entre ses bras : Mon Dieu, dict-il, le bel enfant ! qu’il le faict beau voir ! qu’il a le visage guay’Il dira comme l’un d’entre nous : Cette sale a une belle veue : il faict clair, il faict beau soleil. Il y a plus : car, par ce que ce sont nos exercices que la chasse, la paume, la bute, et qu’il l’a ouy dire, il s’y affectionne et s’y embesoigne, et croid y avoir la mesme part que nous y avons ; il s’y picque et s’y plaist, et ne les reçoit pourtant que par les oreilles. On luy crie que voylà un liévre, quand on est en quelque belle splanade où il puisse picquer ; et puis on luy dict encore que voylà un lievre pris : le voylà aussi fier de sa prise, comme il oit dire aux autres qu’ils le sont. L’esteuf, il le prend à la main gauche et le pousse à tout sa raquette ; de la harquebouse, il en tire à l’adventure, et se paye de ce que ses gens luy disent qu’il est ou haut ou costié. Que sçait-on si le genre humain faict une sottise pareille, à faute de quelque sens, et que par ce defaut la plus part du visage des choses nous soit caché ? Que sçait-on si les difficultez que nous trouvons en plusieurs ouvrages de nature viennent de là ? et si plusieurs effets des animaux qui excedent nostre capacité, sont produits par la faculté de quelque sens que nous ayons à dire ? et si aucuns d’entre eux ont une vie plus pleine par ce moyen et entiere que la nostre ? Nous saisissons la pomme quasi par tous nos sens ; nous y trouvons de la rougeur, de la polisseure, de l’odeur et de la douceur ; outre cela, elle peut avoir d’autres vertus, comme d’asseicher ou restreindre, ausquelles nous n’avons point de sens qui se puisse rapporter. Les proprietez que nous apellons occultes en plusieurs choses, comme à l’aimant d’attirer le fer, n’est-il pas vray-semblable qu’il y a des facultez sensitives en nature, propres à les juger et à les appercevoir, et que le defaut de telles facultez nous apporte l’ignorance de la vraye essence de telles choses ? C’est à l’avanture quelque sens particulier qui descouvre aux coqs l’heure du matin et de minuict, et les esmeut à chanter ; qui apprend aus poulles, avant tout usage et experience, de craindre un esparvier, et non une oye, ny un paon, plus grandes bestes ; qui advertit les poulets de la qualité hostile qui est au chat contre eux et à ne se desfier du chien, s’armer contre le mionement, voix aucunement flateuse, non contre l’abaier, voix aspre et quereleuse ; aux freslons, aux formis et aux rats, de choisir tousjours le meilleur fromage et la meilleure poire avant que d’y avoir tasté ; et qui achemine le cerf, l’elefant, le serpent à la cognoissance de certaine herbe propre à leur guerison. Il n’y a sens qui n’ait une grande domination, et qui n’apporte par son moyen un nombre infiny de connoissances. Si nous avions à dire l’intelligence des sons, de l’harmonie et de la voix, cela apporteroit une confusion inimaginable à tout le reste de nostre science. Car, outre ce qui est attaché au propre effect de chasque sens, combien d’argumens, de consequences et de conclusions tirons nous aux autres choses par la comparaison de l’un sens à l’autre ! Qu’un homme entendu imagine l’humaine nature produicte originellement sans la veue, et discoure combien d’ignorance et de trouble luy apporteroit un tel defaut, combien de tenebres et d’aveuglement en nostre ame : on verra par là combien nous importe à la cognoissance de la verité la privation d’un autre tel sens, ou de deux, ou de trois, si elle est en nous. Nous avons formé une verité par la consultation et concurrence de nos cinq sens ; mais à l’advanture falloit-il l’accord de huict ou de dix sens et leur contribution pour l’appercevoir certainement et en son essence. Les sectes qui combatent la science de l’homme, elles la combatent principalement par l’incertitude et foiblesse de nos sens : car, puis que toute cognoissance vient en nous par leur entremise et moyen, s’ils faillent au raport qu’ils nous font, s’ils corrompent ou alterent ce qu’ils nous charrient du dehors, si la lumiere qui par eux s’écoule en nostre ame, est obscurcie au passage, nous n’avons plus que tenir. De cette extreme difficulté sont nées toutes ces fantasies : que chaque subjet a en soy tout ce que nous y trouvons ; qu’il n’a rien de ce que nous y pensons trouver ; et celle des Epicuriens, que le Soleil n’est non plus grand que ce que nostre veue le juge,
Quicquid id est, nihilo fertur majore figura Quam nostris oculis quam cernimus, esse videtur ; que les apparences qui representent un corps grand à celuy qui en est voisin, et plus petit à celuy qui en est esloigné, sont toutes deux vrayes,
Nec tamen hic oculis falli concedimus hilum Proinde animi vitium hoc oculis adfingere noli ; et resoluement qu’il n’y a aucune tromperie aux sens ; qu’il faut passer à leur mercy, et cercher ailleurs des raisons pour excuser la difference et contradiction que nous y trouvons ; voyre inventer toute autre mensonge et resverie (ils en viennent jusques là) plustost que d’accuser les sens. Timagoras juroit que, pour presser ou biaizer son oeuil, il n’avoit jamais apperceu doubler la lumiere de la chandelle, et que cette semblance venoit du vice de l’opinion, non de l’instrument. De toutes les absurditez la plus absurde aux Epicuriens est desavouer la force et effect des sens.
Proinde quod in quoque est his visum tempore, verum est. Et, si non potuit ratio dissolvere causam, Cur ea quae fuerint juxtim quadrata, procul sint Visa rotunda, tamen praestat rationis egentem Reddere mendosè causas utriusque figurae, Quam manibus manifesta suis emittere quoquam, Et violare fidem primam, et convellere tota Fundamenta quibus nixatur vita salusque. Non modo enim ratio ruat omnis, vita quoque ipsa Concidat extemplo, nisi credere sensibus ausis, Praecipitésque locos vitare, et caetera quae sint In genere hoc fugienda.
Ce conseil desesperé et si peu philosophique ne represente autre chose, si non que l’humaine sciance ne se peut maintenir que par raison des-raisonnable, folle et forcenée ; mais qu’encore vaut il mieux que l’homme, pour se faire valoir, s’en serve et de tout autre remede, tant fantastique soit il, que d’avouer sa necessaire bestise : verité si desavantageuse’Il ne peut fuir que les sens ne soient les souverains maistres de sa cognoissance ; mais ils sont incertains et falsibliables à toutes circonstances. C’est là où il se faut battre à outrance, et, si les forces justes nous faillent, comme elles font, y employer l’opiniastreté, la temerité, l’impudence. Au cas que ce que disent les Epicuriens soit vray, asçavoir que nous n’avons pas de science si les apparences des sens sont fauces ; et ce que disent les Stoïciens, s’il est aussi vray que les apparences des sens sont si fauces qu’elles ne nous peuvent produire aucune science : nous conclurrons, aux despens de ces deux grandes sectes dogmatistes, qu’il n’y a point de science. Quant à l’erreur et incertitude de l’operation des sens, chacun s’en peut fournir autant d’exemples qu’il luy plaira, tant les fautes et tromperies qu’ils nous font, sont ordinaires. Au retantir d’un valon, le son d’une trompette semble venir devant nous, qui vient d’une lieue derriere :
Extantesque procul medio de gurgite montes Iidem apparent longè diversi licet Et fugere ad puppim colles campique videntur Quos agimus propter navim ubi in medio nobis equus acer obhaesit Flumine, equi corpus transversum ferre videtur Vis, et in adversum flumen contrudere raptim.
A manier une balle d’arquebouse soubs le second doigt, celuy du milieu estant entrelassé par dessus, il faut extremement se contraindre, pour advouer qu’il n’y en ait qu’une, tant le sens nous en represente deux. Car que les sens soyent maintesfois maistres du discours, et le contraignent de recevoir des impressions qu’il sçait et juge estre fauces, il se void à tous coups. Je laisse à part celuy de l’atouchement, qui a ses operations plus voisines, plus vives et substantielles, qui renverse tant de fois, par l’effet de la douleur qu’il apporte au corps, toutes ces belles resolutions Stoïques,
et contraint de crier au ventre celuy qui a estably en son ame ce dogme avec toute resolution, que la colique, comme toute autre maladie et douleur, est chose indifferente, n’ayant la force de rien rabatre du souverain bonheur et felicité en laquelle le sage est logé par sa vertu. Il n’est cœur si mol que le son de nos tabourins et de nos trompetes n’eschauffe ; ny si dur, que la douceur de la musique n’esveille et ne chatouille ; ny ame si revesche qui ne se sente touchée de quelque reverence à considerer cette vastité sombre de nos Églises, la diversité d’ornemens et ordre de nos ceremonies, et ouyr le son devotieux de nos orgues, et la harmonie si posée et religieuse de nos voix. Ceux mesme qui y entrent avec mespris, sentent quelque frisson dans le cœur, et quelque horreur, qui les met en deffiance de leur opinion. Quant à moy, je ne m’estime point assez fort pour ouyr en sens rassis des vers d’Horace et de Catulle, chantez d’une voix suffisante par une belle et jeune bouche. Et Zenon avoit raison de dire que la voix estoit la fleur de la beauté. On m’a voulu faire accroire qu’un homme, que tous nous autres françois cognoissons, m’avoit imposé en me recitant des vers qu’il avoit faicts, qu’ils n’estoient pas tels sur le papier qu’en l’air, et que mes yeux en feroyent contraire jugement à mes oreilles, tant la prononciation a de credit à donner prix et façon aux ouvrages qui passent à sa mercy. Sur quoy Philoxenus ne fut pas fascheux, lequel oyant un donner mauvais ton à quelque sienne composition, se print à fouler aux pieds et casser de la brique qui estoit à luy, disant : Je romps ce qui est à toi, comme tu corromps ce qui est à moy. A quoy faire ceux mesmes qui se sont donnez la mort d’une certaine resolution, destournoyent ils la face pour ne voir le coup qu’ils se faisoyent donner ? et ceux qui pour leur santé desirent et commandent qu’on les incise et cauterise, ne peuvent soustenir la veue des aprets, utils et operation du chirurgien ? attendu que la veue ne doit avoir aucune participation à cette douleur. Cela ne sont ce pas propres exemples à verifier l’authorité que les sens ont sur le discours ? Nous avons beau sçavoir que ces tresses sont empruntées d’un page ou d’un laquais ; que cette rougeur est venue d’Espaigne, et cette blancheur et polisseure de la mer Oceane, encore faut il que la veue nous force d’en trouver le subject plus aimable et plus agreable, contre toute raison. Car en cela il n’y a rien du sien,
Auferimur cultu ; gemmis auroque teguntur Crimina : pars minima est ipsa puella sui. Saepe ubi sit quod ames inter tam multa requiras : Decipit hoc oculos Aegide, dives amor. Combien donnent à la force des sens les poetes, qui font Narcisse esperdu de l’amour de son ombre,
Cunctaque miratur, quibus est mirabilis ipse ; Se cupit imprudens ; et qui probat, ipse probatur ; Dumque petit, petitur ; paritérque accendit et ardet ; et l’entendement de Pygmalion si troublé par l’impression de la veue de sa statue d’ivoire, qu’il l’aime et la serve pour vive’
Oscula dat reddique putat, sequiturque tenetque, Et credit tactis digitos insidere membris ; Et metuit pressos veniat ne livor in artus. Qu’on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clersemez, qui soit suspendue au haut des tours nostre Dame de Paris, il verra par raison evidante qu’il est impossible qu’il en tombe, et si ne se sçauroit garder (s’il n’a accoustumé le mestier des recouvreurs) que la veue de cette hauteur extreme ne l’espouvante et ne le transisse. Car nous avons assez affaire de nous asseurer aux galeries qui sont en nos clochiers, si elles sont façonnées à jour, encores qu’elles soyent de pierre. Il y en a qui n’en peuvent pas seulement porter la pensée. Qu’on jette une poutre entre ces deux tours, d’une grosseur telle qu’il nous la faut à nous promener dessus, il n’y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d’y marcher comme nous ferions, si elle estoit à terre. J’ay souvent essayé cela en nos montaignes de deçà (et si suis de ceux qui ne s’effrayent que mediocrement de telles choses) que je ne pouvoy souffrir la veue de cette profondeur infinie sans horreur et tramblement de jarrets et de cuisses, encores qu’il s’en fallut bien ma longueur que je ne fusse du tout au bort, et n’eusse sçeu choir si je ne me fusse porté à escient qu’il y eust, pourveu qu’en cette pente il s’y presentast un arbre ou bosse de rochier pour soustenir un peu la veue et la diviser, que cela nous allege et donne asseurance, comme si c’estoit chose dequoy à la cheute nous peussions recevoir secours ; mais que les precipices coupez et uniz, nous ne les pouvons pas seulement regarder sans tournoyement de teste : ut despici sine vertigine simul oculorum animique non possit ; qui est une evidente imposture de la veue. Ce beau philosophe se creva les yeux pour descharger l’ame de la desbauche qu’elle en recevoit, et pouvoir philosopher plus en liberté. Mais, à ce conte, il se devoit aussi faire estouper les oreilles, que Theophrastus dict estre le plus dangereux instrument que nous ayons pour recevoir des impressions violentes à nous troubler et changer, et se devoit priver en fin de tous les autres sens, c’est à dire de son estre et de sa vie. Car ils ont tous cette puissance de commander nostre discours et nostre ame. Fit etiam saepe specie quadam, saepe vocum gravitate et cantibus, ut pellantur animi vehementius ; saepe etiam cura et timore. Les medecins tiennent qu’il y a certaines complexions qui s’agitent par aucuns sons et instrumens jusques à la fureur. J’en ay veu qui ne pouvoient ouyr ronger un os soubs leur table sans perdre patience ; et n’est guiere homme qui ne se trouble à ce bruit aigre et poignant que font les limes en raclant le fer ; comme, à ouyr mascher prez de nous, ou ouyr parler quelqu’un qui ait le passage du gosier ou du nez empesché, plusieurs s’en esmeuvent jusques à la colère et la haine. Ce fleuteur protocole de Gracchus, qui amolissoit, roidissoit et contournoit la vois de son maistre lors qu’il haranguoit à Rome, à quoy servoit il, si le mouvement et qualité du son n’avoit force à esmouvoir et alterer le jugement des auditeurs ? Vrayement il y a bien dequoy faire si grande feste de la fermeté de cette belle piece, qui se laisse manier et changer au branle et accidens d’un si leger vent ! Cette mesme piperie que les sens apportent à nostre entendement, ils la reçoivent à leur tour. Nostre ame par fois s’en revenche de mesme ; ils mentent et se trompent à l’envy. Ce que nous voyons et oyons agitez de colere, nous ne l’oyons pas tel qu’il est,
Et solem geminum, et duplices se ostendere Thebas. L’objet que nous aymons nous semble plus beau qu’il n’est, Multimodis igitur pravas turpésque videmus Esse in delitiis, summoque in honore vigere, et plus laid celuy que nous avons à contre cœur. A un homme ennuyé et affligé la clarté du jour semble obscurcie et tenebreuse. Nos sens sont non seulement alterez, mais souvent hebetez du tout par les passions de l’ame. Combien de choses voyons nous, que nous n’appercevons pas si nous avons nostre esprit empesché ailleurs ?
In rebus quoque apertis noscere possis, Si non advertas animum, proinde esse, quasi omni Tempore semotae fuerint, longéque remotae. Il semble que l’ame retire au dedans et amuse les puissances des sens. Par ainsin, et le dedans et le dehors de l’homme est plein de foiblesse et de mensonge. Ceux qui ont apparié nostre vie à un songe, ont eu de la raison, à l’avanture plus qu’ils ne pensoyent. Quand nous songeons, nostre ame vit, agit, exerce toutes ses facultez, ne plus ne moins que quand elle veille ; mais si plus mollement et obscurement, non de tant certes que la differance y soit comme de la nuit à une clarté vifve ; ouy, comme de la nuit à l’ombre : là elle dort, icy elle sommeille, plus et moins. Ce sont tousjours tenebres, et tenebres Cymmerienes. Nous veillons dormans, et veillans dormons. Je ne vois pas si clair dans le sommeil ; mais, quand au veiller, je ne le trouve jamais assez pur et sans nuage. Encores le sommeil en sa profondeur endort par fois les songes. Mais nostre veiller n’est jamais si esveillé qu’il purge et dissipe bien à point les resveries, qui sont les songes des veillans, et pires que songes. Nostre raison et nostre ame, recevant les fantasies et opinions qui luy naissent en dormant, et authorisant les actions de nos songes de pareille approbation qu’elle faict celles du jour, pourquoy ne mettons nous en doubte si nostre penser, nostre agir, n’est pas un autre songer, et nostre veiller quelque espece de dormir ? Si les sens sont noz premiers juges, ce ne sont pas les nostres qu’il faut seuls appeller au conseil, car en cette faculté les animaux ont autant ou plus de droit que nous. Il est certain qu’aucuns ont l’ouye plus aigue que l’homme, d’autres la veue, d’autres le sentiment, d’autres l’atouchement ou le goust. Democritus disoit que les Dieux et les bestes avoyent les facultez sensitives beaucoup plus parfaictes que l’homme. Or, entre les effects de leurs sens et les nostres, la difference est extreme. Notre salive nettoye et asseche nos playes, elle tue le serpent :
Tantaque in his rebus distantia differitasque est, Ut quod alis cibus est, aliis fuat acre venenum. Saepe etenim serpens, hominis contacta saliva, Disperit, ac sese mandendo conficit ipsa. Quelle qualité donnerons nous à la salive ? ou selon nous, ou selon le serpent ? Par quel des deux sens verifierons nous sa veritable essence que nous cerchons ? Pline dit qu’il y a aux Indes certains lievres marins qui nous sont poison, et nous à eux, de maniere que du seul attouchement nous les tuons : qui sera veritablement poison, ou l’homme ou le poisson ? à qui en croirons nous, ou au poisson de l’homme, ou à l’homme du poisson ? Quelque qualité d’air infecte l’homme, qui ne nuict point au bœuf ; quelque autre, le boeuf, qui ne nuict point à l’homme : laquelle des deux sera, en verité et en nature, pestilente qualité ? Ceux qui ont la jaunisse, ils voyent toutes choses jaunatres et plus pasles que nous :
Lurida praeterea fiunt quaecunque tuentur Arquati. Ceux qui ont cette maladie que les medecins nomment Hyposphragma, qui est une suffusion de sang sous la peau, voient toutes choses rouges et sanglantes. Ces humeurs qui changent ainsi les operations de nostre veue, que sçavons nous si elles predominent aux bestes et leur sont ordinaires ? Car nous en voyons les unes qui ont les yeux jaunes comme noz malades de jaunisse, d’autres qui les ont sanglans de rougeur ; à celles là il est vray-semblable que la couleur des objects paroit autre qu’à nous ; quel jugement des deux sera le vray ? Car il n’est pas dict que l’essence des choses se raporte à l’homme seul. La durté, la blancheur, la profondeur et l’aigreur touchent le service et science des animaux, comme la nostre : nature leur en a donné l’usage comme à nous. Quand nous pressons l’œil, les corps que nous regardons, nous les apercevons plus longs et estendus ; plusieurs bestes ont l’œil ainsi pressé : cette longueur est donc à l’avanture la veritable forme de ce corps, non pas celle que noz yeux lui donnent en leur assiete ordinaire. Si nous serrons l’œil par dessoubs, les choses nous semblent doubles,
Bina lucernarum florentia lumina flammis, Et duplices hominum facies, et corpora bina. Si nous avons les oreilles empeschées de quelque chose, ou le passage de l’ouye resserré, nous recevons le son autre que nous ne faisons ordinairement ; les animaux qui ont les oreilles velues, ou qui n’ont qu’un bien petit trou au lieu de l’oreille, ils n’oyent par consequent pas ce que nous oyons et reçoivent le son autre. Nous voyons aux festes et aux theatres que, opposant à la lumiere des flambeaux une vitre teinte de quelque couleur, tout ce qui est en ce lieu nous appert ou vert, ou jaune, ou violet,
Et vulgo faciunt id lutea russaque vela Et ferrugina, cum magnis intenta theatris Per malos volgata trabesque trementia pendent : Namque ibi consessum caveai subter, et omnem Scenai speciem, patrum, matrumque, deorumque Inficiunt, coguntque suo volitare colore, il est vray-semblable que les yeux des animaux, que nous voyons estre de diverse couleur, leur produisent les apparences des corps de mesmes leurs yeux. Pour le jugement de l’action des sens, il faudroit donc que nous en fussions premierement d’accord avec les bestes, secondement entre nous mesmes. Ce que nous ne sommes aucunement ; et entrons en debat tous les coups de ce que l’un oit, void ou goute quelque chose autrement qu’un autre ; et debatons, autant que d’autre chose, de la diversité des images que les sens nous raportent. Autrement oit et voit, par la regle ordinaire de nature, et autrement gouste un enfant qu’un homme de trente ans, et cettuy-cy autrement qu’un sexagenaire. Les sens sont aux uns plus obscurs et plus sombres, aux autres plus ouverts et plus aigus. Nous recevons les choses autres et autres, selon que nous sommes et qu’il nous semble. Or nostre sembler estant si incertain et controversé, ce n’est plus miracle [p. 599] si on nous dict que nous pouvons avouer que la neige nous apparoit blanche, mais que d’establir si de son essence elle est telle et à la verité, nous ne nous en sçaurions respondre : et, ce commencement esbranlé, toute la science du monde s’en va necessairement à vau-l’eau. Quoy, que nos sens mesmes s’entr’empeschent l’un l’autre ? Une peinture semble eslevée à la veue, au maniement elle semble plate ; dirons nous que le musc soit aggreable ou non, qui resjouit nostre sentiment et offence nostre goust ? Il y a des herbes et des unguens propres à une partie du corps, qui en blessent une autre ; le miel est plaisant au goust, mal plaisant à la veue. Ces bagues qui sont entaillées en forme de plumes, qu’on appelle en devise : pennes sans fin, il n’y a œil qui en puisse discerner la largeur et qui se sçeut deffendre de cette piperie, que d’un costé elles n’aillent en eslargissant, et s’apointant et estressissant par l’autre, mesmes quand on les roule autour du doigt ; toutesfois au maniement elles vous semblent equables en largeur et par tout pareilles. Ces personnes qui, pour aider leur volupté, se servoient anciennement de miroirs propres à grossir et aggrandir l’object qu’ils representent, affin que les membres qu’ils avoient à embesoigner, leur pleussent d’avantage par cette accroissance oculaire ; auquel des deux sens donnoient-ils gaigné, ou à la veue qui leur representoit ces membres gros et grands à souhait, ou à l’attouchement qui les leur presentoit petits et desdaignables ? Sont-ce nos sens qui prestent au subject ces diverses conditions, et que les subjets n’en ayent pourtant qu’une comme nous voyons du pain que nous mangeons : ce n’est que pain, mais nostre usage en faict des os, du sang, de la chair, des poils et des ongles :