Essais (page 38)

Michel de Montaigne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Essais, livres I à III (texte entier) · 46 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

mihi nempe valere et vivere doctus. Or mes opinions, je les trouve infiniement hardies et constantes à condamner mon insuffisance. De vray, c’est aussi un subject auquel j’exerce mon jugement autant qu’à nul autre. Le monde regarde tousjours vis à vis ; moy, je replie ma veue au dedans, je la plante, je l’amuse là. Chacun regarde devant soy ; moy, je regarde dedans moy : je n’ay affaire qu’à moy, je me considere sans cesse, je me contrerolle, je me gouste. Les autres vont tousjours ailleurs, s’ils y pensent bien ; ils vont tousjours avant,

nemo in sese tentat descendere, moy je me roulle en moy mesme. Cette capacité de trier le vray, quelle qu’elle soit en moy, et cett’humeur libre de n’assubjectir aisément ma creance, je la dois principalement à moy : car les plus fermes imaginations que j’aye, et generalles, sont celles qui, par maniere de dire, nasquirent avec moy. Elles sont naturelles et toutes miennes. Je les produisis crues et simples, d’une production hardie et forte, mais un peu trouble et imparfaicte ; depuis je les ay establies et fortifiées par l’authorité d’autruy, et par les sains discours des anciens, ausquels je me suis rencontré conforme en jugement : ceux-là m’en ont assuré la prinse, et m’en ont donné la jouyssance et possession plus entiere. La recommandation que chacun cherche, de vivacité et promptitude d’esprit, je la pretends du reglement ; d’une action esclatante et signalée, ou de quelque particuliere suffisance, je la pretends de l’ordre, correspondance et tranquillité d’opinions et de meurs. Omnino, si quidquam est decorum, nihil est profecto magis quam aequabilitas universae vitae, tum singularum actionum : quam conservare non possis, si, aliorum naturam imitans, omittas tuam. Voylà donq jusques où je me sens coulpable de cette premiere partie, que je disois estre au vice de la presomption. Pour la seconde, qui consiste à n’estimer poinct assez autruy, je ne sçay si je m’en puis si bien excuser ; car, quoy qu’il m’en couste, je delibere de dire ce qui en est. A l’adventure que le commerce continuel que j’ay avec les humeurs anciennes, et l’Idée de ces riches ames du temps passé me dégouste et d’autruy et de moy mesme ; ou bien que, à la verité, nous vivons en un siecle qui ne produict les choses que bien mediocres : tant y a que je ne connoy rien digne de grande admiration : aussi ne connoy-je guiere d’hommes avec telle privauté qu’il faut pour en pouvoir juger ; et ceux ausquels ma condition me mesle plus ordinairement, sont, pour la pluspart, gens qui ont peu de soing de la culture de l’ame, et ausquels on ne propose toute beatitude que l’honneur, et pour toute perfection que la vaillance. Ce que je voy de beau en autruy, je le loue et l’estime tres-volontiers : voire j’encheris souvent sur ce que j’en pense, et me permets de mentir jusques là. Car je ne sçay point inventer un subject faux. Je tesmoigne volontiers de mes amis, par ce que j’y trouve de louable ; et d’un pied de valeur, j’en fay volontiers un pied et demy. Mais de leur prester les qualitez qui n’y sont pas, je ne puis, ny les defendre ouvertement des imperfections qu’ils ont. Voyre à mes ennemis je rens nettement ce que je dois de tesmoignage d’honneur. Mon affection se change ; mon jugement, non. Et ne confons point ma querelle avec autres circonstances qui n’en sont pas ; et suis tant jaloux de la liberté de mon jugement, que malayséement la puis-je quitter pour passion que ce soit. Je me fay plus d’injure en mentant, que je n’en fay à celuy de qui je mens. On remarque cette louable et genereuse coustume de la nation Persienne, qu’ils parlent de leurs mortels ennemis et qu’ils font guerre à outrance honorablement et equitablement, autant que porte le merite de leur vertu. Je connoy des hommes assez, qui ont diverses parties belles : qui, l’esprit ; qui, le cœur ; qui, l’adresse ; qui, la conscience ; qui, le langage ; qui, une science ; qui un’autre. Mais de grand homme en general, et ayant tant de belles pieces ensemble, ou une en tel degré d’excellence, qu’on s’en doive estonner, ou le comparer à ceux que nous honorons du temps passé, ma fortune ne m’en a fait voir nul. Et le plus grand que j’aye conneu au vif, je di des parties naturelles de l’ame, et le mieux né, c’estoit Estienne de la Boitie : c’estoit vrayement un’ame pleine et qui montroit un beau visage à tout sens ; un’ame à la vieille marque et qui eut produit de grands effects, si sa fortune l’eust voulu, ayant beaucoup adjousté à ce riche naturel par science et estude. Mais je ne sçay comment il advient (et si advient sans doubte) qu’il se trouve autant de vanité et de foiblesse d’entendement en ceux qui font profession d’avoir plus de suffisance, qui se meslent de vacations lettrées et de charges qui despendent des livres, qu’en nulle autre sorte de gens : ou bien par ce que on requiert et attend plus d’eux, et qu’on ne peut excuser en eux les fautes communes ; ou bien que l’opinion du sçavoir leur donne plus de hardiesse de se produire et de se descouvrir trop avant, par où ils se perdent et se trahissent. Comme un artisan tesmoigne bien mieux sa bestise en une riche matiere qu’il ait entre mains, s’il l’accommode et mesle sottement et contre les regles de son ouvrage, qu’en une matiere vile, et s’offence l’on plus du defaut en une statue d’or qu’en celle qui est de plastre. Ceux-cy en font autant lors qu’ils mettent en avant des choses qui, d’elles mesmes et en leur lieu, seroyent bonnes : car ils s’en servent sans discretion, faisans honneur à leur memoire aux despens de leur entendement : ils font honneur à Cicero, à Galien, à Ulpian et à saint Hierosme, et eux se rendent ridicules. Je retombe volontiers sur ce discours de l’ineptie de nostre institution : elle a eu pour sa fin de nous faire non bons et sages, mais sçavans : elle y est arrivée. Elle ne nous a pas apris de suyvre et embrasser la vertu et la prudence, mais elle nous en a imprimé la derivation et l’etymologie. Nous sçavons decliner vertu, si nous ne sçavons l’aymer ; si nous ne sçavons que c’est que prudence par effect et par experience, nous le sçavons par jargon et par cœur. De nos voisins, nous ne nous contentons pas d’en sçavoir la race, les parentelles et les alliances, nous les voulons avoir pour amis et dresser avec eux quelque conversation et intelligence : elle nous a apris les deffinitions, les divisions et particions de la vertu, comme des surnoms et branches d’une genealogie, sans avoir autre soing de dresser entre nous et elle quelque pratique de familiarité et privée acointance. Elle nous a choisi pour nostre aprentissage non les livres qui ont les opinions plus saines et plus vrayes, mais ceux qui parlent le meilleur Grec et Latin, et, parmy ses beaux mots, nous a fait couler en la fantasie les plus vaines humeurs de l’antiquité. Une bonne institution, elle change le jugement et les meurs, comme il advint à Polemon, ce jeune homme Grec debauché, qui, estant allé ouïr par rencontre une leçon de Xenocrates, ne remerqua pas seulement l’eloquence et la suffisance du lecteur, et n’en rapporta pas seulement en la maison la science de quelque belle matiere, mais un fruit plus apparent et plus solide, qui fut le soudain changement et amendement de sa premiere vie. Qui a jamais senti un tel effect de nostre discipline ?

faciasne quod olim Mutatus Polemon ? ponas insignia morbi, Fasciolas, cubital, focalia, potus ut ille Dicitur ex collo furtim carpsisse coronas, Postquam est impransi correptus voce magistri ?

La moins desdeignable condition de gents me semble estre celle qui par simplesse tient le dernier rang, et nous offrir un commerce plus reglé. Les meurs et les propos des paysans, je les trouve communéement plus ordonnez selon la prescription de la vraie philosophie, que ne sont ceux de nos philosophes. Plus sapit vulgus, quia tantum quantum opus est, sapit.

Les plus notables hommes que j’aye jugé par les apparences externes (car, pour les juger à ma mode, il les faudroit esclerer de plus pres), ce ont esté, pour le faict de la guerre et suffisance militaire, le Duc de Guyse, qui mourut à Orleans, et le feu Mareschal Strozzi. Pour gens suffisans, et de vertu non commune, Olivier et l’Hospital, Chanceliers de France. Il me semble aussi de la Poesie qu’elle a eu sa vogue en nostre siecle. Nous avons foison de bons artisans de ce mestier-là : Aurat, Beze, Buchanan, l’Hospital, Mont-doré, Turnebus. Quant aux François, je pense qu’ils l’ont montée au plus haut degré où elle sera jamais ; et, aux parties en quoy Ronsart et du Bellay excellent, je ne les treuve guieres esloignez de la perfection ancienne. Adrianus Turnebus sçavoit plus et sçavoit mieux ce qu’il sçavoit, que homme qui fut de son siecle, ny loing au delà. Les vies du Duc d’Albe dernier mort et de nostre connestable de Mommorancy ont esté des vies nobles et qui ont eu plusieurs rares ressemblances de fortune ; mais la beauté et la gloire de la mort de cettuy-cy, à la veue de Paris et de son Roy, pour leur service, contre ses plus proches, à la teste d’une armée victorieuse par sa conduitte, et d’un coup de main, en si extreme vieillesse, me semble meriter qu’on la loge entre les remercables evenemens de mon temps. Comme aussi la constante bonté, douceur de meurs et facilité consciencieuse de monsieur de la Noue, en une telle injustice de parts armées, vraie eschole de trahison, d’inhumanité et de brigandage, ou tousjours il s’est nourry, grand homme de guerre et tres-experimenté. J’ay pris plaisir à publier en plusieurs lieux l’esperance que j’ay de Marie de Gournay le Jars, ma fille d’alliance : et certes aymée de moy beaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraitte et solitude, comme l’une des meilleures parties de mon propre estre. Je ne regarde plus qu’elle au monde. Si l’adolescence peut donner presage, cette ame sera quelque jour capable des plus belles choses, et entre autres de la perfection de cette tres-saincte amitié où nous ne lisons point que son sexe ait peu monter encores : la sincerité et la solidité de ses meurs y sont desjà bastantes, son affection vers moy plus que sur-abondante, et telle en somme qu’il n’y a rien à souhaiter, sinon que l’apprehension qu’elle a de ma fin, par les cinquante et cinq ans ausquels elle m’a rencontré, la travaillast moins cruellement. Le jugement qu’elle fit des premiers Essays, et femme, et en ce siecle, et si jeune, et seule en son quartier, et la vehemence fameuse dont elle m’ayma et me desira long temps sur la seule estime qu’elle en print de moy, avant m’avoir veu, c’est un accident de tres-digne consideration. Les autres vertus ont eu peu ou point de mise en cet aage ; mais la vaillance, elle est devenue populaire par noz guerres civiles, et en cette partie il se trouve parmy nous des ames fermes jusques à la perfection, et en grand nombre, si que le triage en est impossible à faire. Voylà tout ce que j’ay connu, jusques à cette heure.

Du démentir

Chap. XVIII.

VOIRE mais on me dira que ce dessein de se servir de soy pour subject à escrire, seroit excusable à des hommes rares et fameux qui, par leur reputation, auroyent donné quelque desir de leur cognoissance. Il est certain : je l’advoue ; et sçay bien que, pour voir un homme de la commune façon, à peine qu’un artisan leve les yeux de sa besongne, là où, pour voir un personnage grand et signalé arriver en une ville, les ouvroirs et les boutiques s’abandonnent. Il méssiet à tout autre de se faire cognoistre, qu’à celuy qui a dequoy se faire imiter, et duquel la vie et les opinions peuvent servir de patron. Caesar et Xenophon ont eu dequoy fonder et fermir leur narration en la grandeur de leurs faicts comme en une baze juste et solide. Ainsi sont à souhaiter les papiers journaux du grand Alexandre, les commentaires qu’Auguste, Caton, Sylla, Brutus et autres avoyent laissé de leurs gestes. De telles gens on ayme et estudie les figures, en cuyvre mesmes et en pierre. Cette remontrance est tres-vraie, mais elle ne me touche que bien peu :

Non recito cuiquam, nisi amicis, idque rogatus, Non ubivis, coramve quibuslibet. In medio qui Scripta foro recitent, sunt multi, quique lavantes. Je ne dresse pas icy une statue à planter au carrefour d’une ville, ou dans une Église, ou place publique :

Non equidem hoc studeo, bullatis ut mihi nugis Pagina turgescat. Secreti loquimur. C’est pour le coin d’une librairie, et pour en amuser un voisin, un parent, un amy, qui aura plaisir à me racointer et repratiquer en cett’ image. Les autres ont pris cœur de parler d’eux pour y avoir trouvé le subject digne et riche ; moy, au rebours, pour l’avoir trouvé si sterile et si maigre qu’il n’y peut eschoir soupçon d’ostentation. Je juge volontiers des actions d’autruy ; des miennes, je donne peu à juger à cause de leur nihilité. Je ne trouve pas tant de bien en moy que je ne le puisse dire sans rougir. Quel contentement me seroit ce d’ouir ainsi quelqu’un qui me recitast les meurs, le visage, la contenance, les parolles communes et les fortunes de mes ancestres’Combien j’y serois attentif’ Vrayement cela partiroit d’une mauvaise nature, d’avoir à mespris les portraits mesmes de nos amis et predecesseurs, la forme de leurs vestements et de leurs armes. J’en conserve l’escriture, le seing, des heures et un’espée peculiere qui leur a servi, et n’ay point chassé de mon cabinet des longues gaules que mon pere portoit ordinairement en la main. Paterna vestis et annulus tanto charior est posteris, quanto erga parentes major affectus. Si toutes-fois ma posterité est d’autre appetit, j’auray bien dequoy me revencher : car ils ne sçauroient faire moins de conte de moy que j’en feray d’eux en ce temps là. Tout le commerce que j’ay en cecy avec le publiq, c’est que j’emprunte les utils de son escripture, plus soudaine et plus aisée. En recompense, j’empescheray peut-estre que quelque coin de beurre ne se fonde au marché.

Ne toga cordyllis, ne penula desit olivis, Et laxas scombris saepe dabo tunicas. Et quand personne ne me lira, ay-je perdu mon temps de m’estre entretenu tant d’heures oisifves à pensements si utiles et aggreables ? Moulant sur moy cette figure, il m’a fallu si souvent dresser et composer pour m’extraire, que le patron s’en est fermy et aucunement formé soy-mesmes. Me peignant pour autruy, je me suis peint en moy de couleurs plus nettes que n’estoyent les miennes premieres. Je n’ay pas plus faict mon livre que mon livre m’a faict, livre consubstantiel à son autheur, d’une occupation propre, membre de ma vie ; non d’une occupation et fin tierce et estrangere comme tous autres livres. Ay-je perdu mon temps de m’estre rendu compte de moy si continuellement, si curieusement ? Car ceux qui se repassent par fantasie seulement et par langue quelque heure, ne s’examinent pas si primement, ny ne se penetrent, comme celuy qui en faict son estude, son ouvrage et son mestier, qui s’engage à un registre de durée, de toute sa foy, de toute sa force. Les plus delicieux plaisirs, si se digerent-ils au dedans, fuyent à laisser trace de soi, et fuyent la veue non seulement du peuple, mais d’un autre. Combien de fois m’a cette besongne diverty de cogitations ennuyeuses ! et doivent estre contées pour ennuyeuses toutes les frivoles. Nature nous a estrenez d’une large faculté à nous entretenir à part, et nous y appelle souvent pour nous apprendre que nous nous devons en partie à la société, mais en la meilleure partie à nous. Aux fins de renger ma fantasie à resver mesme par quelque ordre et projet, et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n’est que de donner corps et mettre en registre tant de menues pensées qui se presentent à elle. J’escoute à mes resveries par ce que j’ay à les enroller. Quant de fois, estant marry de quelque action que la civilité et la raison me prohiboient de reprendre à descouvert, m’en suis je icy desgorgé, non sans dessein de publique instruction ! Et si ces verges poétiques :

Zon dessus l’euil, zon sur le groin, Zon sur le dos du Sagoin ! s’impriment encore mieux en papier qu’en la chair vifve. Quoy, si je preste un peu plus attentivement l’oreille aux livres, depuis que je guette si j’en pourray friponner quelque chose de quoy esmailler ou estayer le mien ? Je n’ay aucunement estudié pour faire un livre ; mais j’ay aucunement estudié pour ce que je l’avoy faict, si c’est aucunement estudier que effleurer et pincer par la teste ou par les pieds tantost un autheur, tantost un autre ; nullement pour former mes opinions ; ouy pour les assister pieç’a formées, seconder et servir. Mais, à qui croyrons nous parlant de soy, en une saison si gastée ? veu qu’il en est peu, ou point, à qui nous puissions croire, parlant d’autruy, où il y a moins d’interest à mentir. Le premier traict de la corruption des mœurs, c’est le bannissement de la verité : car, comme disoit Pindare, l’estre veritable est le commencement d’une grande vertu, et le premier article que Platon demande au gouverneur de sa republique. Nostre verité de maintenant, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autruy : comme nous appellons monnoye non celle qui est loyalle seulement, mais la fauce aussi qui a mise. Nostre nation est de long temps reprochée de ce vice : car Salvianus Massiliensis, qui estoit du temps de Valentinian l’Empereur, dict qu’aux François le mentir et se parjurer n’est pas vice, mais une façon de parler. Qui voudroit encherir sur ce tesmoignage, il pourroit dire que ce leur est à present vertu. On s’y forme, on s’y façonne, comme à un exercice d’honneur ; car la dissimulation est des plus notables qualitez de ce siecle. Ainsi, j’ay souvent consideré d’où pouvoit naistre cette coustume, que nous observons si religieusement, de nous sentir plus aigrement offencez du reproche de ce vice, qui nous est si ordinaire, que de nul autre ; et que ce soit l’extreme injure qu’on nous puisse faire de parolle, que de nous reprocher la mensonge. Sur cela, je treuve qu’il est naturel de se defendre le plus des deffaux dequoy nous sommes le plus entachez. Il semble qu’en nous ressentans de l’accusation et nous en esmouvans, nous nous deschargeons aucunement de la coulpe ; si nous l’avons par effect, au-moins nous la condamnons par apparence. Seroit ce pas aussi que ce reproche semble envelopper la couardise et lacheté de cœur ? En est-il de plus expresse que se desdire de sa parolle ? quoy, se desdire de sa propre science ? C’est un vilein vice que le mentir, et qu’un ancien peint bien honteusement quand il dict que c’est donner tesmoignage de mespriser Dieu, et quand et quand de craindre les hommes. Il n’est pas possible d’en representer plus richement l’horreur, la vilité et le desreglement. Car que peut on imaginer plus vilain que d’estre couart à l’endroit des hommes et brave à l’endroit de Dieu ? Nostre intelligence se conduisant par la seule voye de la parolle, celuy qui la fauce, trahit la societé publique. C’est le seul util par le moien duquel se communiquent nos volontez et nos pensées, c’est le truchement de nostre ame : s’il nous faut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entreconnoissons plus. S’il nous trompe, il rompt tout nostre commerce et dissoult toutes les liaisons de nostre police. Certaines nations des nouvelles Indes (on n’a que faire d’en remarquer les noms, ils ne sont plus ; car jusques à l’entier abolissement des noms et ancienne cognoissance des lieux s’est estandue la desolation de cette conqueste, d’un merveilleux exemple et inouy) offroyent à leurs Dieux du sang humain, mais non autre que tiré de leur langue et oreilles, pour expiation du peché de la mensonge, tant ouye que prononcée. Ce bon compaignon de Grece disoit que les enfans s’amusent par les osselets, les hommes par les parolles. Quant aux divers usages de nos démentirs, et les loix de nostre honneur en cela, et les changemens qu’elles ont receu, je remets à une autre-fois d’en dire ce que j’en sçay ; et apprendray cependant, si je puis, en quel temps print commencement cette coustume de si exactement poiser et mesurer les parolles, et d’y attacher nostre honneur. Car il est aisé à juger qu’elle n’estoit pas anciennement entre les Romains et les Grecs. Et m’a semblé souvent nouveau et estrange de les voir se démentir et s’injurier, sans entrer pourtant en querelle. Les loix de leur devoir prenoient quelque autre voye que les nostres. On appelle Caesar tantost voleur, tantost yvrongne, à sa barbe. Nous voyons la liberté des invectives qu’ils font les uns contre les autres, je dy les plus grands chefs de guerre de l’une et l’autre nation, où les parolles se revenchent seulement par les parolles et ne se tirent à autre consequence.

De la liberté de conscience

Chap. XIX

Il est ordinaire de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans moderation, pousser les hommes à des effects tres-vitieux. En ce debat par lequel la France est à présent agitée de guerres civiles, le meilleur et le plus sain party est sans doubte celuy qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. Entre les gens de bien toutes-fois qui le suyvent (car je ne parle point de ceux qui s’en servent de pretexte pour, ou exercer leurs vengences particulieres, ou fournir à leur avarice, ou suyvre la faveur des Princes ; mais de ceux qui le font par vray zele envers leur religion, et sainte affection à maintenir la paix et l’estat de leur patrie), de ceux-cy, dis-je, il s’en voit plusieurs que la passion pousse hors les bornes de la raison, et leur faict par fois prendre des conseils injustes, violents et encore temeraires. Il est certain qu’en ces premiers temps que nostre religion commença de gaigner authorité avec les loix, le zele en arma plusieurs contre toute sorte de livres paiens, dequoy les gens de lettre souffrent une merveilleuse perte. J’estime que ce desordre ait plus porté de nuysance aux lettres que tous les feux des barbares. Cornelius Tacitus en est un bon tesmoing : car quoy que l’Empereur Tacitus, son parent, en eut peuplé par ordonnances expresses toutes les libreries du monde, toutes-fois un seul exemplaire entier n’a peu eschapper la curieuse recherche de ceux qui desiroyent l’abolir pour cinq ou six vaines clauses contraires à nostre creance. Ils ont aussi eu cecy, de prester aisément des louanges fauces à tous les Empereurs qui faisoient pour nous, et condamner universellement toutes les actions de ceux qui nous estoient adversaires, comme il est aisé à voir en l’Empereur Julian, surnommé l’Apostat. C’estoit, à la vérité, un tres-grand homme et rare, comme celuy qui avoit son ame vivement tainte des discours de la philosophie, ausquels il faisoit profession de regler toutes ses actions ; et, de vray, il n’est aucune sorte de vertu dequoy il n’ait laissé de tres-notables exemples. En chasteté (de laquelle le cours de sa vie donne bien cler tesmoignage), on lit de luy un pareil trait à celuy d’Alexandre et de Scipion, que de plusieurs tres-belles captives, il n’en voulut pas seulement voir une, estant en la fleur de son aage : car il fut tué par les Parthes aagé de trente un an seulement. Quant à la justice, il prenoit luy-mesme la peine d’ouyr les parties ; et encore que par curiosité il s’informast à ceux qui se presentoient à luy de quelle religion ils estoient, toutesfois l’inimitié qu’il portoit à la nostre ne donnoit aucun contrepoix à la balance. Il fit luy mesme plusieurs bonnes loix, et retrancha une grande partie des subsides et impositions que levoient ses predecesseurs. Nous avons deux bons historiens tesmoings oculaires de ses actions : l’un desquels, Marcellinus, reprend aigrement en divers lieux de son histoire cette sienne ordonnance par laquelle il deffendit l’escole et interdit l’enseigner à tous les Rhetoriciens et Grammairiens Chrestiens, et dit qu’il souhaiteroit cette sienne action estre ensevelie soubs le silence. Il est vray-semblable, s’il eust fait quelque chose de plus aigre contre nous, qu’il ne l’eut pas oublié, estant bien affectionné à nostre party. Il nous estoit aspre, à la verité, mais non pourtant cruel ennemy : car nos gens mesmes recitent de luy cette histoire, que se promenant un jour autour de la ville de Chalcedoine, Maris, Evesque du lieu, osa bien l’appeller meschant traistre à Christ, et qu’il n’en fit autre chose, sauf luy respondre : Va, miserable, pleure la perte de tes yeux. A quoy l’Evesque encore repliqua : Je rens graces à Jesus Christ de m’avoir osté la veue, pour ne voir ton visage impudent ; affectant, disent-ils, en cela une patience philosophique. Tant y a que ce faict là ne se peut pas bien rapporter aux cruautez qu’on le dit avoir exercées contre nous. Il estoit (dit Eutropius, mon autre tesmoing), ennemy de la Chrestienté, mais sans toucher au sang. Et, pour revenir à sa justice, il n’est rien qu’on y puisse accuser que les rigueurs dequoy il usa, au commencement de son empire, contre ceux qui avoient suivy le parti de Constantius, son predecesseur. Quant à sa sobrieté, il vivoit tousjours un vivre soldatesque, et se nourrissoit en pleine paix comme celuy qui se preparoit et accoustumoit à l’austerité de la guerre. La vigilance estoit telle en luy qu’il departoit la nuict à trois ou à quatre parties dont la moindre estoit celle qu’il donnoit au sommeil ; le reste, il l’employoit à visiter luy mesme en personne l’estat de son armée et ses gardes, ou à estudier : car, entre autres siennes rares qualitez, il estoit tres-excellent en toute sorte de literature. On dict d’Alexandre le grand, qu’estant couché, de peur que le sommeil ne le débauchat de ses pensements et de ses estudes, il faisoit mettre un bassin joingnant son lict, et tenoit l’une de ses mains au dehors, avec une boulette de cuivre, affin que, le dormir le surprenant et relaschant les prises de ses doigts, cette boulette par le bruit de sa cheute dans le bassin le reveillat. Cettuy-cy avoit l’ame si tendue à ce qu’il vouloit, et si peu empeschée de fumées par sa singuliere abstinence, qu’il se passoit bien de cet artifice. Quant à la suffisance militaire, il fut admirable en toutes les parties d’un grand capitaine ; aussi fut-il quasi toute sa vie en continuel exercice de guerre, et la pluspart avec nous en France contre les Allemans et Francons. Nous n’avons guere memoire d’homme qui ait veu plus de hazards, ny qui ait plus souvent faict preuve de sa personne. Sa mort a quelque chose de pareil à celle d’Epaminondas : car il fut frappé d’un traict, et essaya de l’arracher, et l’eut fait sans ce que, le traict estant tranchant, il se couppa et affoiblit sa main. Il demandoit incessamment qu’on le rapportat en ce mesme estat en la meslée pour y encourager ses soldats, lesquels contesterent cette bataille sans luy tres-courageusement, jusques à ce que la nuict separa les armées. Il devoit à la philosophie un singulier mespris en quoy il avoit sa vie et les choses humaines. Il avoit ferme creance de l’eternité des ames. En matiere de religion, il estoit vicieux par tout ; on l’a surnommé apostat pour avoir abandonné la nostre : toutesfois cette opinion me semble plus vraysemblable, qu’il ne l’avoit jamais eue à cœur, mais que, pour l’obeissance des loix, il s’estoit feint jusques à ce qu’il tint l’Empire en sa main. Il fut si superstitieux en la sienne que ceux mesmes qui en estoient de son temps, s’en mocquoient ; et disoit-on, s’il eut gaigné la victoire contre les Parthes, qu’il eut fait tarir la race des beufs au monde pour satis-faire à ses sacrifices ; il estoit aussi embabouyné de la science divinatrice, et donnoit authorité à toute façon de prognostiques. Il dit entre autres choses, en mourant, qu’il sçavoit bon gré aux dieux et les remercioit dequoy ils ne l’avoyent pas voulu tuer par surprise, l’ayant de long temps adverty du lieu et heure de sa fin, ny d’une mort molle ou lache, mieux convenable aux personnes oysives et delicates, ny languissante, longue et douloureuse ; et qu’ils l’avoient trouvé digne de mourir de cette noble façon, sur le cours de ses victoires et en la fleur de sa gloire. Il avoit eu une pareille vision à celle de Marcus Brutus, qui premierement le menassa en Gaule et depuis se representa à lui en Perse sur le poinct de sa mort. Ce langage qu’on lui faict tenir, quand il se sentit frappé : Tu as vaincu, Nazareen ; ou, comme d’autres : Contente toi, Nazareen, n’eust esté oublié, s’il eust esté creu par mes tesmoings, qui, estans presens en l’armée, ont remerqué jusques aux moindres mouvements et parolles de sa fin, non plus que certains autres miracles qu’on y attache. Et, pour venir au propos de mon theme, il couvoit, dit Marcellinus, de long temps en son cœur le paganisme ; mais, par ce que toute son armée estoit de Chrestiens, il ne l’osoit descouvrir. En fin, quand il se vit assez fort pour oser publier sa volonté, il fit ouvrir les temples des dieux, et s’essaya par tous moyens de mettre sus l’idolatrie. Pour parvenir à son effect, ayant rencontré en Constantinople le peuple descousu avec les prelats de l’Église Chrestienne divisez, les ayant faict venir à luy au palais, les amonnesta instamment d’assoupir ces dissentions civiles, et que chacun sans empeschement et sans crainte servit à sa religion. Ce qu’il sollicitoit avec grand soing, pour l’esperance que cette licence augmenteroit les parts et les brigues de la division, et empescheroit le peuple de se reunir et de fortifier par consequent contre luy par leur concorde et unanime intelligence ; ayant essayé par la cruauté d’aucuns Chrestiens qu’il n’y a point de beste au monde tant à craindre à l’homme que l’homme. Voylà ses mots à peu prés : en quoy cela est digne de consideration, que l’Empereur Julian se sert, pour attiser le trouble de la dissention civile, de cette mesme recepte de liberté de conscience que nos Roys viennent d’employer pour l’estaindre. On peut dire, d’un costé, que de lacher la bride aux pars d’entretenir leur opinion, c’est espandre et semer la division ; c’est préter quasi la main à l’augmenter, n’y ayant aucune barriere ny coerction des loix qui bride et empesche sa course. Mais, d’autre costé, on diroit aussi que de lascher la bride aux pars d’entretenir leur opinion, c’est les amolir et relacher par la facilité et par l’aisance, et que c’est émousser l’éguillon qui s’affine par la rareté, la nouvelleté et la difficulté. Et si croy mieux, pour l’honneur de la devotion de nos rois, c’est que, n’ayans peu ce qu’ils vouloient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu’ils pouvoient.

Nous ne goustons rien de pur.

Chap. XX.

LA foiblesse de nostre condition fait que les choses, en leur simplicité et pureté naturelle, ne puissent pas tomber en nostre usage. Les elemens que nous jouyssons, sont alterez ; et les metaux de mesme ; et l’or, il le faut empirer par quelque autre matiere pour l’accommoder à nostre service. Ny la vertu ainsi simple, qu’Ariston et Pyrrho et encore les Stoïciens faisoient fin de la vie, n’y a peu servir sans composition, ny la volupté Cyrenaique et Aristippique. Des plaisirs et biens que nous avons, il n’en est aucun exempt de quelque meslange de mal et d’incommodité,

medio de fonte leporum Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat.

Nostre extreme volupté a quelque air de gemissement et de plainte. Diriez vous pas qu’elle se meurt d’angoisse ? Voire quand nous en forgeons l’image en son excellence, nous la fardons d’epithetes et qualitez maladifves et douloureuses : langueur, mollesse, foiblesse, deffaillance, Morbidezza ; grand tesmoignage de leur consanguinité et consubstantialité. La profonde joye a plus de severité que de gayeté ; l’extreme et plein contantement, plus de rassis que d’enjoué. Ipsa faelicitas, se nisi temperat, premit. L’aise nous masche. C’est ce que dit un verset Grec ancien, de tel sens : Les dieux nous vendent tous les biens qu’ils nous donnent ; c’est à dire ils ne nous en donnent aucun pur et parfaict, et que nous n’achetons au pris de quelque mal. Le travail et le plaisir, tres-dissemblables de nature, s’associent pourtant de je ne sçay quelle joincture naturelle.

Socrates dict que quelque dieu essaya de mettre en masse et confondre la douleur et la volupté, mais que, n’en pouvant sortir, il s’avisa de les accoupler au moins par la queue. Metrodorus disoit qu’en la tristesse il y a quelque alliage de plaisir. Je ne sçay s’il vouloit dire autre chose ; mais moy, j’imagine bien qu’il y a du dessein, du consentement et de la complaisance à se nourrir en la melancholie ; je dis outre l’ambition, qui s’y peut encore mesler. Il y a quelque ombre de friandise et delicatesse qui nous rit et qui nous flatte au giron mesme de la melancholie. Y a-il pas des complexions qui en font leur aliment ?

est quaedam flere voluptas. Et dict un Attalus en Seneque que la memoire de nos amis perdus nous agrée comme l’amer au vin trop vieux, Minister vetuli, puer, falerni, Ingere mi calices amariores ; et comme des pommes doucement aigres. Nature nous descouvre cette confusion : les peintres tiennent que les mouvemens et plis du visage qui servent au pleurer, servent aussi au rire. De vray, avant que l’un ou l’autre soyent achevez d’exprimer, regardez à la conduicte de la peinture : vous estes en doubte vers lequel c’est qu’on va. Et l’extremité du rire se mesle aux larmes. Nullum sine auctoramento malum est. Quand j’imagine l’homme assiegé de commoditez desirables : mettons le cas que tous ses membres fussent saisis pour tousjours d’un plaisir pareil à celuy de la generation en son poinct plus excessif ; je le sens fondre soubs la charge de son aise, et le vois du tout incapable de porter une si pure, si constante volupté et si universelle. De vray, il fuit, quand il y est, et se haste naturellement d’en eschapper, comme d’un pas où il ne se peut fermir, où il craint d’enfondrer. Quand je me confesse à moy religieusement, je trouve que la meilleure bonté que j’aye, a de la teinture vicieuse. Et crains que Platon en sa plus verte vertu (moy qui en suis autant sincere et loyal estimateur, et des vertus de semblable marque, qu’autre puisse estre), s’il y eust escouté de pres, et il y escoutoit de pres, il y eust senty quelque ton gauche de mixtion humaine, mais ton obscur et sensible seulement à soy. L’homme en tout et par tout, n’est que rapiessement et bigarrure. Les loix mesmes de la justice ne peuvent subsister sans quelque meslange d’injustice ; et dit Platon que ceux-là entreprennent de couper la teste de Hydra, qui pretendent oster des loix toutes incommoditez et inconveniens. Omne magnum exemplum habet aliquid ex iniquo, quod contra singulos utilitate publica rependitur, dict Tacitus. Il est pareillement vray que, pour l’usage de la vie et service du commerce public, il y peut avoir de l’excez en la pureté et perspicacité de nos esprits ; cette clarté penetrante a trop de subtilité et de curiosité. Il les faut appesantir et emousser pour les rendre plus obeissans à l’exemple et à la pratique, et les espessir et obscurcir pour les proportionner à cette vie tenebreuse et terrestre. Pourtant se trouvent les esprits communs et moins tendus plus propres et plus heureux à conduire affaires. Et les opinions de la philosophie eslevées et exquises se trouvent ineptes à l’exercice. Cette pointue vivacité d’ame, et cette volubilité soupple et inquiete trouble nos negotiations. Il faut manier les entreprises humaines plus grossierement et superficiellement, et en laisser bonne et grande part pour les droicts de la fortune. Il n’est pas besoin d’esclairer les affaires si profondement et si subtilement. On s’y perd, à la consideration de tant de lustres contraires et formes diverses : Volutantibus res inter se pugnantes obtorpuerant animi. C’est ce que les anciens disent de Simonides : par ce que son imagination luy presentoit (sur la demande que luy avoit faict le Roy Hieron pour à la quelle satisfaire il avoit eu plusieurs jours de pensement) diverses considerations aigues et subtiles, doubtant laquelle estoit la plus vray semblable, il desespera du tout de la verité. Qui en recherche et embrasse toutes les circonstances et consequences, il empesche son election. Un engin moyen conduit esgallement, et suffit aux executions de grand et de petit pois. Regardez que les meilleurs mesnagers sont ceux qui nous sçavent moins dire comment ils le sont, et que ces suffisans conteurs n’y font le plus souvent rien qui vaille. Je sçay un grand diseur et tres-excellent peintre de toute sorte de mesnage, qui a laissé bien piteusement couler par ses mains cent mille livres de rente. J’en sçay un autre qui dict, qui consulte, mieux qu’homme de son conseil, et n’est point au monde une plus belle montre d’ame et de suffisance ; toutesfois, aux effects, ses serviteurs trouvent qu’il est tout autre, je dy sans mettre le malheur en compte.

Contre la faineantise.

Chap. XXI.

L’Empereur Vespasien, estant malade de la maladie dequoy il mourut, ne laissoit pas de vouloir entendre l’estat de l’empire, et dans son lict mesme despeschoit sans cesse plusieurs affaires de consequence. Et son medecin l’en tençant comme de chose nuisible à sa santé : Il faut, disoit-il, qu’un Empereur meure debout. Voylà un beau mot, à mon gré, et digne d’un grand prince. Adrian, l’Empereur, s’en servit depuis à ce mesme propos ; et le debvroit on souvent ramentevoir aux Roys, pour leur faire sentir que cette grande charge qu’on leur donne du commandement de tant d’hommes, n’est pas une charge oisive, et qu’il n’est rien qui puisse si justement dégouster un subject de se mettre en peine et en hazard pour le service de son prince, que de le voir apoltronny ce pendant luy mesme à des occupations lasches et vaines, et d’avoir soing de sa conservation, le voyant si nonchalant de la nostre. Quand quelqu’un voudra maintenir qu’il vaut mieux que le Prince conduise ses guerres par autre que par soy, la Fortune luy fournira assez d’exemples de ceux à qui leurs lieutenans ont mis à chef des grandes entreprises, et de ceux encore des quels la presence y eut esté plus nuisible qu’utile. Mais nul prince vertueux et courageux pourra souffrir qu’on l’entretienne de si honteuses instructions. Soubs couleur de conserver sa teste comme la statue d’un sainct à la bonne fortune de son estat, ils le degradent justement de son office, qui est tout en action militaire, et l’en declarent incapable. J’en sçay un qui aymeroit bien mieux estre battu que de dormir pendant qu’on se battroit pour luy, qui ne vid jamais sans jalousie ses gents mesmes faire quelque chose de grand en son absence. Et Selym premier disoit avec grande raison, ce me semble, que les victoires qui se gaignent sans le maistre, ne sont pas completes ; de tant plus volontiers eust-il dict, que ce maistre devroit rougir de honte d’y pretendre part pour son nom, n’y ayant enbesongné que sa voix et sa pensée ; ny cela mesme, veu qu’en telle besongne les advis et commandemens qui apportent honneur, sont ceux-là seulement qui se donnent sur la place et au milieu de l’affaire. Nul pilote n’exerce son office de pied ferme. Les Princes de la race Hottomane, la premiere race du monde en fortune guerriere, ont chauldement embrassé cette opinion. Et Bajazet second avec son fils, qui s’en despartirent, s’amusants aus sciences et autres occupations casanieres, donarent aussi de bien grands soufflets à leur empire ; et celuy qui regne à present, Ammurat troisiesme, à leur exemple, commence assez bien de s’en trouver de mesme. Fust-ce pas le Roy d’Angleterre, Edouard troisiesme, qui dict de nostre Charles cinquiesme ce mot : Il n’y eut onques Roy qui moins s’armast, et si n’y eut onques Roy qui tant me donnast à faire ? Il avoit raison de le trouver estrange, comme un effaict du sort plus que de la raison. Et cherchent autre adherent que moy, ceux qui veulent nombrer entre les belliqueux et magnanimes conquerants les Roys de Castille et de Portugal de ce qu’à douze cents lieues de leur oisive demeure, par l’escorce de leurs facteurs, ils se sont rendus maistres des Indes d’une et d’autre part : desquelles c’est à sçavoir, s’ils auroyent seulement le courage d’aller jouyr en presence. L’empereur Julian disoit encore plus, qu’un philosophe et un galant homme ne devoient pas seulement respirer : c’est à dire ne donner aux necessitez corporelles que ce qu’on ne leur peut refuser, tenant tousjours l’ame et le corps embesoignez à choses belles, grandes et vertueuses. Il avoit honte si en public on le voioit cracher ou suer (ce qu’on dict aussi de la jeunesse Lacedemonienne, et Xenophon de la Persienne), par ce qu’il estimoit que l’exercice, le travail continuel et la sobriété devoient avoir cuit et asseché toutes ces superfluitez. Ce que dit Seneque ne joindra pas mal en cet endroit, que les anciens Romains maintenoient leur jeunesse droite : Ils n’apprenoient, dit-il, rien à leurs enfans qu’ils deussent apprendre assis. C’est une genereuse envie de vouloir mourir mesme, utilement et virilement ; mais l’effect n’en gist pas tant en nostre bonne resolution qu’en nostre bonne fortune. Mille ont proposé de vaincre ou de mourir en combattant, qui ont failly à l’un et à l’autre : les blesseures, les prisons leur traversant ce dessein et leur prestant une vie forcée. Il y a des malladies qui atterrent jusques à nos desirs et à nostre connoissance. Moley Molluch, Roy de Fez, qui vient de gagner contre Sebastien, Roy de Portugal, cette journée fameuse par la mort de trois Roys et par la transmission de cette grande couronne à celle de Castille, se trouva griefvement malade des lors que les Portugais entrerent à main armée en son estat, et alla tousjours despuis en empirant vers la mort, et la prevoyant. Jamais homme ne se servit de soy plus vigoureusement et plus glorieusement. Il se trouva foible pour soustenir la pompe cerémonieuse de l’entrée de son camp, qui est, selon leur mode, pleine de magnificence et chargée de tout plein d’action, et resigna cet honneur à son frere. Mais ce fut aussi le seul office de Capitaine qu’il resigna ; tous les autres, necessaires et utiles, il les fit tres-laborieusement et exactement : tenant son corps couché, mais son entendement et son courage, debout et ferme, jusques au dernier soupir, et aucunement au delà. Il pouvoit miner ses ennemys, indiscretement advancez en ses terres ; et luy poisa merveilleusement qu’à faulte d’un peu de vie, et pour n’avoir qui substituer à la conduitte de cette guerre, et affaires d’un estat troublé, il eust à chercher la victoire sanglante et hazardeuse, en ayant une autre sure et nette entre ses mains. Toutesfois il mesnagea miraculeusement la durée de sa maladie à faire consommer son ennemy et l’attirer loing de l’armée de mer et des places maritimes qu’il avoit en la coste d’Affrique, jusques au dernier jour de sa vie, lequel, par dessein, il employa et reserva à cette grande journée. Il dressa sa bataille en rond, assiegeant de toutes pars l’ost des Portugais : lequel rond, venant à se courber et serrer, les empescha non seulement au conflict, qui fut tres aspre par la valeur de ce jeune Roy assaillant, veu qu’ils avoient à montrer visage à tous sens, mais aussi les empescha à la fuitte apres leur routte. Et, trouvants toutes les issues saisies et closes, furent contraincts de se rejetter à eux mesmes (coarcevanturque non solum caede, sed etiam fuga) et s’amonceller les uns sur les autres, fournissants aus vaincueurs une tres meurtriere victoire et tres entiere. Mourant, il se feit porter et tracasser où le besoing l’appelloit, et, coulant le long des files, enhortoit ses Capitaines et soldats les uns apres les autres. Mais un coing de sa bataille se laissant enfoncer, on ne le peut tenir qu’il ne montast à cheval, l’espée au poing. Il s’efforçoit pour s’aller mesler, ses gens l’arretants qui par la bride, qui par sa robe et par ses estriers. Cet effort acheva d’accabler ce peu de vie qui luy restoit. On le recoucha. Luy, se resuscitant comme en sursaut de cette pasmoison, toute autre faculté lui desfaillant, pour avertir qu’on teust sa mort, qui estoit le plus necessaire commandement qu’il eust lors à faire, pour n’engendrer quelque desespoir aux siens par cette nouvelle, expira, tenant le doigt contre sa bouche close, signe ordinaire de faire silence. Qui vescut oncques si longtemps et si avant en la mort ? Qui mourut oncques si debout ? L’extreme degré de traicter courageusement la mort, et le plus naturel, c’est la voir non seulement sans estonnement, mais sans soin, continuant libre le train de la vie jusques dans elle. Comme Caton qui s’amusoit à dormir et à estudier, en ayant une, violente et sanglante, presente en sa teste et en son cœur, et la tenant en sa main.

Des Postes.

Chap. XXII.

JE n’ay pas esté des plus foibles en cet exercice, qui est propre à gens de ma taille, ferme et courte ; mais j’en quitte le mestier : il nous essaye trop pour y durer long temps. Je lisois à cette heure que le Roy Cyrus, pour recevoir plus facilement nouvelles de tous les costez de son Empire, qui estoit d’une fort grande estandue, fit regarder combien un cheval pouvoit faire de chemin en un jour tout d’une traite, et à cette distance il establit des hommes qui avoient charge de tenir des chevaux prets pour en fournir à ceux qui viendroient vers luy. Et disent aucuns que cette vistesse d’aller vient à la mesure du vol des grues. Caesar dit que Lucius Vibulus Rufus, ayant haste de porter un advertissement à Pompeius, s’achemina vers luy jour et nuict, changeant de chevaux pour faire diligence. Et luy mesme, à ce que dit Suetone, faisoit cent mille par jour sur un coche de louage. Mais c’estoit un furieux courrier, car là où les rivieres luy tranchoient son chemin, il les franchissoit à nage ; et ne se destournoit du droit pour aller querir un pont ou un gué. Tiberius Nero, allant voir son frere Drusus, malade en Allemaigne, fit deux cens mille en vingt-quatre heures, ayant trois coches. En la guerre des Romains contre le Roy Antiochus, Titus Sempronius Gracchus, dict Tite Live, per dispositos equos propre incredibili celeritate ab Amphissa tertio die Pellam pervenit ; et appert, à veoir le lieu, que c’estoient postes assises, non ordonnées freschement pour cette course. L’invention de Cecinna à renvoyer des nouvelles à ceux de sa maison avoit bien plus de promptitude : il emporta quand et soy des arondelles, et les relaschoit vers leurs nids quand il vouloit r’envoyer de ses nouvelles, en les teignant de marque de couleur propre à signifier ce qu’il vouloit, selon qu’il avoit concerté avec les siens. Au theatre, à Romme, les maistres de famille avoient des pigeons dans leur sein, ausquels ils attacheoyent des lettres quand ils vouloient mander quelque chose à leurs gens au logis ; et estoient dressez à en raporter responce. Decimus Brutus en usa, assiegé à Mutine, et autres ailleurs. Au Peru, ils couroyent sur les hommes, qui les chargeoient sur les espaules à tout des portoires, par telle agilité que, tout en courant, les premiers porteurs rejettoyent aux seconds leur charge sans arrester un pas. J’entends que les Valachi, courriers du grand Seigneur, font des extremes diligences, d’autant qu’ils ont loy de desmonter le premier passant qu’ils trouvent en leur chemin, en luy donnant leur cheval recreu ; et que, pour se garder de lasser, ils se serrent à travers le corps bien estroitement d’une bande large.

Des mauvais moyens employez à bonne fin

Chap. XXIII.

IL se trouve une merveilleuse relation et correspondance en cette universelle police des ouvrages de nature, qui montre bien qu’elle n’est ny fortuite ny conduyte par divers maistres. Les maladies et conditions de nos corps se voyent aussi aux estats et polices : les royaumes, les republiques naissent, fleurissent et fanissent de vieillesse, comme nous. Nous sommes subjects à une repletion d’humeurs inutile et nuysible : soit de bonnes humeurs (car cela mesme les medecins le craignent ; et, par ce qu’il n’y a rien de stable chez nous, ils disent que la perfection de santé trop allegre et vigoreuse, il nous la faut essimer et rabattre par art, de peur que nostre nature, ne se pouvant rassoir en nulle certaine place et n’ayant plus où monter pour s’ameliorer, ne se recule en arriere en desordre et trop à coup ; ils ordonnent pour cela aux Athletes les purgations et les saignées pour leur soustraire cette superabondance de santé), soit repletion de mauvaises humeurs, qui est l’ordinaire cause des maladies. De semblable repletion se voyent les estats souvent malades, et a l’on accoustumé d’user de diverses sortes de purgation. Tantost on donne congé à une grande multitude de familles pour en décharger le païs, lesquelles vont cercher ailleurs où s’accommoder aux despens d’autruy. De cette façon, nos anciens Francons, partis du fons de l’Alemaigne, vindrent se saisir de la Gaule et en deschasser les premiers habitans ; ainsi se forgea cette infinie marée d’hommes qui s’écoula en Italie soubs Brennus et autres ; ainsi les Gots et Vuandales, comme aussi les peuples qui possedent à present la Grece, abandonnerent leur naturel païs pour s’aller loger ailleurs plus au large ; et à peine est il deux ou trois coins au monde qui n’ayent senty l’effect d’un tel remuement. Les Romains batissoient par ce moyen leurs colonies : car, sentans leur ville se grossir outre mesure, ils la deschargeoyent du peuple moins necessaire, et l’envoyoient habiter et cultiver les terres par eux conquises. Par fois aussi ils ont à escient nourry des guerres avec aucuns, leurs ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de peur que l’oysiveté, mere de corruption, ne leur apportast quelque pire inconvenient,

Et patimur longae pacis mala ; saevior armis, Luxuria incumbit ; mais aussi pour servir de saignée à leur Republique et esvanter un peu la chaleur trop vehemente de leur jeunesse, escourter et esclaircir le branchage de ce tige foisonnant en trop de gaillardise : à cet effet se sont ils autrefois servis de la guerre contre les Cartaginois. Au traité de Bretigny, Edouard troisiesme, Roy d’Angleterre, ne voulut comprendre, en cette paix generalle qu’il fit avec nostre Roy, le different du Duché de Bretaigne, affin qu’il eust où se descharger de ses hommes de guerre, et que cette foulle d’Anglois, dequoy il s’estoit servy aux affaires de deça, ne se rejettast en Angleterre. Ce fust l’une des raisons pourquoy nostre Roy Philippe consentit d’envoyer Jean, son fils, à la guerre d’outremer, afin d’en mener quand et luy un grand nombre de jeunesse bouillante, qui estoit en sa gendarmerie. Il y en a plusieurs en ce temps qui discourent de pareille façon, souhaitans que cette emotion chaleureuse qui est parmy nous, se peut deriver à quelque guerre voisine, de peur que ces humeurs peccantes qui dominent pour cette heure nostre corps, si on ne les escoulle ailleurs, maintiennent nostre fiebvre tousjours en force, et apportent en fin nostre entiere ruine. Et de vray une guerre estrangiere est un mal bien plus doux que la civile ; mais je ne croy pas que Dieu favorisat une si injuste entreprise, d’offenser et quereler autruy pour notre commodité :

Nil mihi tam valde placeat, Rhamnusia virgo, Quod temere invitis suscipiatur heris. Toutesfois la foiblesse de nostre condition nous pousse souvent à cette necessité, de nous servir de mauvais moyens pour une bonne fin. Licurgus, le plus vertueux et parfaict legislateur qui fust onques, inventa cette tres-injuste façon, pour instruire son peuple à la temperance, de faire enyvrer par force les Elotes, qui estoyent leurs serfs, afin qu’en les voyant ainsi perdus et ensevelis dans le vin, les Spartiates prinsent en horreur le débordement de ce vice. Ceux là avoient encore plus de tort, qui permettoyent anciennement que les criminels, à quelque sorte de mort qu’ils fussent condamnez, fussent déchirez tous vifs par les medecins, pour y voir au naturel nos parties interieures et en establir plus de certitude en leur art : car, s’il se faut débaucher, on est plus excusable le faisant pour la santé de l’ame que pour celle du corps : comme les Romains dressoient le peuple à la vaillance et au mespris des dangiers et de la mort par ces furieux spectacles de gladiateurs et escrimeurs à outrance qui se combatoient, détailloient et entretuoyent en leur presence,

Quid vesani aliud sibi vult ars impia ludi, Quid mortes juvenum, quid sanguine pasta voluptas ? Et dura cet usage jusque à Théodosius l’Empereur :

Arripe dilatam tua, dux, in tempora famam, Quodque patris superest, successor laudis habeto. Nullus in urbe cadat cujus sit paena voluptas. Jam solis contenta feris, infamis arena Nulla cruentatis homicidia ludat in armis. C’estoit, à la verité, un merveilleux exemple, et de tres-grand fruict pour l’institution du peuple, de voir tous les jours en sa presence cent, deux cens, et mille couples d’hommes, armez les uns contre les autres, se hacher en pieces avecques une si extreme fermeté de courage qu’on ne leur vist lacher une parolle de foiblesse ou commiseration, jamais tourner le dos, ny faire seulement un mouvement lache pour gauchir au coup de leur adversaire, ains tendre le col à son espée et se presenter au coup. Il est advenu à plusieurs d’entre eux, estans blessez à mort de force playes, d’envoyer demander au peuple s’il estoit content de leur devoir, avant que se coucher pour rendre l’esprit sur la place.

Il ne falloit pas seulement qu’ils combattissent et mourussent constamment, mais encore allegrement : en maniere qu’on les hurloit et maudissoit, si on les voyoit estriver à recevoir la mort. Les filles mesmes les incitoient :

consurgit ad ictus ; Et, quoties victor ferrum jugulo inserit, illa Delitias ait esse suas, pectusque jacentis Virgo modesta jubet converso pollice rumpi.

Les premiers Romains employoient à cet exemple les criminels ; mais dépuis on y employa des serfs innocens, et des libres mesmes qui se vendoyent pour cet effect ; jusques à des Senateurs et Chevaliers Romains, et encore des femmes :

Nunc caput in mortem vendunt, et funus arenae, Atque hostem sibi quisque parat, cum bella quiescunt. Hos inter fremitus novosque lusus, Stat sexus rudis insciusque ferri, Et pugnas capit improbus viriles. Ce que je trouverois fort estrange et incroyable si nous n’estions accoustumez de voir tous les jours en nos guerres plusieurs miliasses d’hommes estrangiers, engageant pour de l’argent leur sang et leur vie à des querelles où ils n’ont aucun interest.

De la grandeur Romaine

Chap. XXIIII.

JE ne veus dire qu’un mot de cet argument infiny, pour montrer la simplesse de ceux qui apparient à celle là les chetives grandeurs de ce temps. Au septiesme livre des epitres familieres de Cicero (et que les grammairiens en ostent ce surnom de familieres, s’ils veulent, car à la verité il n’y est pas fort à propos ; et ceux qui, au lieu de familieres, y ont substitué ad familiares, peuvent tirer quelque argument pour eux de ce que dit Suetone en la vie de Caesar, qu’il y avoit un volume de lettres de luy ad familiares), il y en a une qui s’adresse à Caesar estant lors en la Gaule, en laquelle Cicero redit ces mots, qui estoyent sur la fin de un’autre lettre que Caesar luy avoit escrit : Quant à Marcus Furius, que tu m’as recommandé, je le feray Roy de Gaule ; et si tu veux que j’advance quelque autre de tes amis, envoye le moy. Il n’estoit pas nouveau à un simple cytoien Romain, comme estoit lors Caesar, de disposer des Royaumes, car il osta bien au Roy Dejotarus le sien pour le donner à un gentil’homme de la ville de Pergame nommé Mithridates. Et ceux qui escrivent sa vie, enregistrent plusieurs autres Royaumes par luy vendus ; et Suetone dict qu’il tira pour un coup du Roy Ptolomaeus trois millions six cens mill’escus, qui fut bien pres de luy vendre le sien :

Tot Galatae, tot Pontus eat, tot Lydia nummis. Marcus Antonius disoit que la grandeur du peuple Romain ne se montroit pas tant par ce qu’il prenoit que par ce qu’il donnoit. Si en avoit il, quelque siecle avant Antonius, osté un entre autres d’authorité si merveilleuse que, en toute son histoire, je ne sache marque qui porte plus haut le nom de son credit. Antiochus possedoit toute l’Égypte et estoit apres à conquerir Cypre et autres demeurants de cet empire. Sur le progrez de ses victoires, Caius Popilius arriva à luy de la part du senat, et d’abordée refusa de luy toucher à la main, qu’il n’eust premierement leu les lettres qu’il luy apportoit. Le Roy les ayant leues et dict qu’il en delibereroit, Popilius circonscrit la place où il estoit, à tout sa baguette, en luy disant : Ren moy responce que je puisse rapporter au senat, avant que tu partes de ce cercle. Antiochus, estonné de la rudesse d’un si pressant commandement, apres y avoir un peu songé : Je feray, dict-il, ce que le senat me commande. Lors le salua Popilius comme amy du peuple Romain. Avoir renoncé à une si grande monarchie et cours d’une si fortunée prosperité par l’impression de trois traits d’escriture ! Il eut vrayement raison, comme il fit, d’envoyer depuis dire au senat par ses ambassadeurs qu’il avoit receu leur ordonnance de mesme respect que si elle fust venue des Dieux immortels. Tous les Royaumes qu’Auguste gaigna par droict de guerre, il les rendit à ceux qui les avoyent perdus, ou en fit present à des estrangiers. Et sur ce propos Tacitus, parlant du Roy d’Angleterre Cogidunus, nous faict sentir par un merveilleux traict cette infinie puissance : Les Romains, dit-il, avoyent accoustumé, de toute ancienneté, de laisser les Roys qu’ils avoyent surmontez, en la possession de leurs Royaumes, soubs leur authorité, à ce qu’ils eussent des Roys mesmes, utils de la servitude ; ut haberet instrumenta servitutis et reges. Il est vray-semblable que Solyman, à qui nous avons veu faire liberalité du Royaume de Hongrie et autres estats, regardoit plus à cette consideration qu’à celle qu’il avoit accoustumé d’alleguer : qu’il estoit saoul et chargé, de tant de Monarchies et de puissance !

De ne contrefaire le malade.

Chap. XXV.

Il y a un epigramme en Martial, qui est des bons (car il y en a chez luy de toutes sortes), où il recite plaisamment l’histoire de Coelius, qui, pour fuir à faire la court à quelques grans à Romme, se trouver à leur lever, les assister et les suivre, fit mine d’avoir la goute ; et, pour rendre son excuse plus vray-semblable, se faisoit oindre les jambes, les avoit envelopées, et contre-faisoit entierement le port et la contenance d’un homme gouteux ; en fin la fortune luy fit ce plaisir de l’en rendre tout à faict :

Tantum cura potest et ars doloris, Desiit fingere Coelius podagram.

J’ay veu en quelque lieu d’Appian, ce me semble, une pareille histoire d’un qui, voulant eschapper aux proscriptions des triumvirs de Rome, pour se dérober de la connoissance de ceux qui le poursuyvoient, se tenant caché et travesti, y adjousta encore cette invention de contre-faire le borgne : quand il vint à recouvrer un peu plus de liberté et qu’il voulut deffaire l’emplatre qu’il avoit long temps porté sur son œil, il trouva que sa veue estoit effectuellement perdue soubs ce masque. Il est possible que l’action de la veue s’estoit hebetée pour avoir esté si long temps sans exercice, et que la force visive s’estoit toute rejetée en l’autre œil : car nous sentons evidemment que l’œil que nous tenons couvert, r’envoye à son compaignon quelque partie de son effect, en maniere que celuy qui reste, s’en grossit et s’en enfle ; comme aussi l’oisivité, avec la chaleur des liaisons et des medicamens, avoit bien peu attirer quelque humeur podagrique au gouteux de Martial. Lisant chez Froissard le veu d’une troupe de jeunes gentilshommes Anglois, de porter l’œil gauche bandé jusques à ce qu’ils eussent passé en France et exploité quelque faict d’armes sur nous, je me suis souvent chatouillé de ce pensement, qu’il leur eut pris comme à ces autres, et qu’ils se fussent trouvez tous éborgnez au revoir des maistresses pour lesquelles ils avoyent faict l’entreprise. Les meres ont raison de tancer leurs enfans quand ils contrefont les borgnes, les boiteux et les bicles, et tels autres defauts de la personne : car, outre ce que le corps ainsi tendre en peut recevoir un mauvais ply, je ne sçay comment il semble que la fortune se joue à nous prendre au mot ; et j’ay ouy reciter plusieurs exemples de gens devenus malades, ayant entrepris de s’en feindre. De tout temps j’ay apprins de charger ma main, et à cheval et à pied, d’une baguette ou d’un baston, jusques à y chercher de l’elegance et de m’en sejourner, d’une contenance affettée. Plusieurs m’ont menacé que fortune tourneroit un jour cette mignardise en necessité. Je me fonde sur ce que je seroy tout le premier gouteux de ma race. Mais alongeons ce chapitre et le bigarrons d’une autre piece, à propos de la cecité. Pline dict d’un qui, songeant estre aveugle en dormant, s’en trouva l’endemain, sans aucune maladie precedente. La force de l’imagination peut bien ayder à cela, comme j’ay dit ailleurs, et semble que Pline soit de cet advis ; mais il est plus vray-semblable que les mouvemens que le corps sentoit au dedans, desquels les medecins trouveront, s’ils veulent, la cause, qui luy ostoient la veue, furent occasion du songe. Adjoutons encore un’histoire voisine de ce propos, que Seneque recite en l’une de ses lettres. Tu sçais, dit-il escrivant à Lucilius, que Harpaste, la folle de ma femme, est demeurée chez moy pour charge hereditaire, car, de mon goust, je suis ennemy de ces monstres, et si j’ay envie de rire d’un fol, il ne me le faut chercher guiere loing, je me ris de moy-mesme. Cette folle a subitement perdu la veue. Je te recite chose estrange, mais veritable : elle ne sent point qu’elle soit aveugle, et presse incessamment son gouverneur de l’en emmener par ce qu’elle dit que ma maison est obscure. Ce que nous rions en elle, je te prie croire qu’il advient à chacun de nous : nul ne connoit estre avare, nul convoiteux. Encore les aveugles demandent un guide, nous nous fourvoions de nous mesmes. Je ne suis pas ambitieux, disons nous, mais à Rome on ne peut vivre autrement ; je ne suis pas sumptueux, mais la ville requiert une grande despence ; ce n’est pas ma faute si je suis colere, si je n’ay encore establi aucun train asseuré de vie, c’est la faute de la jeunesse. Ne cerchons pas hors de nous nostre mal, il est chez nous, il est planté en nos entrailles. Et cela mesme que nous ne sentons pas estre malades, nous rend la guerison plus mal-aisée. Si nous ne commençons de bonne heure à nous penser, quand aurons nous pourveu à tant de playes et à tant de maus ? Si avons nous une tres-douce medecine que la philosophie : car des autres, on n’en sent le plaisir qu’apres la guerison, cette cy plait et guerit ensemble. Voylà ce que dit Seneque, qui m’a emporté hors de mon propos ; mais il y a du profit au change.

Des pouces

Chap. XXVI.

TACITUS recite que, parmy certains Roys barbares, pour faire une obligation asseurée, leur maniere estoit de joindre estroictement leurs mains droites l’une à l’autre, et s’entrelasser les pouces ; et quand, à force de les presser, le sang en estoit monté au bout, ils les blessoient de quelque legere pointe, et puis se les entresuçoient. Les medecins disent que les pouces sont les maistres doigts de la main, et que leur etymologie Latine vient de pollere. Les Grecs l’appellent ἀντίχειρ, comme qui diroit une autre main. Et il semble que par fois les Latins les prennent aussi en ce sens de main entiere,

Sed nec vocibus excitata blandis, Molli pollice nec rogata, surgit. C’estoit à Rome une signification de faveur, de comprimer et baisser les pouces,

Fautor utroque tuum laudabit pollice ludum ; et de desfaveur, de les hausser et contourner au dehors,

converso pollice vulgi Quemlibet occidunt populariter..

Les Romains dispensoient de la guerre ceux qui estoient blessez au pouce, comme s’ils n’avoient plus la prise des armes assez ferme. Auguste confisqua les biens à un chevalier Romain qui avoit, par malice, couppé les pouces à deux siens jeunes enfans, pour les excuser d’aler aux armées ; et avant luy, le Senat, du temps de la guerre Italique, avoit condamné Caius Vatienus à prison perpetuelle et luy avoit confisqué tous ses biens, pour s’estre à escient couppé le pouce de la main gauche pour s’exempter de ce voyage.

Quelcun, de qui il ne me souvient point, ayant gaigné une bataille navale, fit coupper les pouces à ses ennemis vaincus, pour leur oster le moyen de combatre et de tirer la rame. Les Atheniens les firent coupper aux Aeginetes pour leur oster la preference en l’art de marine. En Lacedemone, le maistre chatioit les enfans en leur mordant le pouce.

Couardise mere de la cruauté

Chap. XXVII.

J’AY souvent ouy dire que la couardise est mere de cruauté. Et ay par experience apperçeu que cette aigreur et aspreté de courage malitieux et inhumain s’accompaigne coustumierement de mollesse feminine. J’en ay veu des plus cruels, subjets à pleurer aiséement et pour des causes frivoles. Alexandre, tyran de Pheres, ne pouvoit souffrir d’ouyr au theatre le jeu des tragedies, de peur que ses citoyens ne le vissent gemir aus malheurs de Hecuba et d’Andromache, luy qui, sans pitié, faisoit cruellement meurtrir tant de gens tous les jours. Seroit-ce foiblesse d’ame qui les rendit ainsi ployables à toutes extremitez ? La vaillance (de qui c’est l’effect de s’exercer seulement contre la resistence,

Nec nisi bellantis gaudet cervice juvenci) s’arreste à voir l’ennemy à sa mercy. Mais la pusillanimité, pour dire qu’elle est aussi de la feste, n’ayant peu se mesler à ce premier rolle, prend pour sa part le second, du massacre et du sang. Les meurtres des victoires s’exercent ordinairement par le peuple et par les officiers du bagage : et ce qui fait voir tant de cruautez inouies aux guerres populaires, c’est que cette canaille de vulgaire s’aguerrit et se gendarme à s’ensanglanter jusques aux coudes et à deschiqueter un corps à ses pieds, n’ayant resentiment d’autre vaillance :

Et lupus et turpes instant morientibus ursi, Et quaecunque minor nobilitate fera est ; comme les chiens couards, qui deschirent en la maison et mordent les peaux des bestes sauvages qu’ils n’ont osé attaquer aux champs. Qu’est-ce qui faict en ce temps nos querelles toutes mortelles ; et que, là où nos peres avoient quelque degré de vengeance, nous commençons à cette heure par le dernier, et ne se parle d’arrivée que de tuer : qu’est-ce, si ce n’est couardise ? Chacun sent bien qu’il y a plus de braverie et desdain à battre son ennemy qu’à l’achever, et de le faire bouquer que de le faire mourir. D’avantage que l’appetit de vengeance s’en assouvit et contente mieux, car elle ne vise qu’à donner ressentiment de soy. Voilà pourquoy nous n’attaquons pas une beste ou une pierre quand elle nous blesse, d’autant qu’elles sont incapables de sentir nostre revenche. Et de tuer un homme, c’est le mettre à l’abry de nostre offence. Et tout ainsi comme Bias crioit à un meschant homme : Je sçay que tost ou tard tu en seras puny, mais je crains que je ne le voye pas, et plaignoit les Orchomeniens de ce que la penitence que Lyciscus eut de la trahison contre eux commise, venoit en saison qu’il n’y avoit personne de reste de ceux qui en avoient esté interessez et ausquels devoit toucher le plaisir de cette penitence : tout ainsin est à plaindre la vengeance, quand celuy envers lequel elle s’employe, pert le moyen de la sentir ; car, comme le vengeur y veut voir pour en tirer du plaisir, il faut que celuy sur lequel il se venge, y voye aussi pour en souffrir du desplaisir et de la repentence. Il s’en repentira, disons nous. Et, pour luy avoir donné d’une pistolade en la teste, estimons nous qu’il s’en repente ? Au rebours, si nous nous en prenons garde, nous trouverons qu’il nous faict la moue en tombant : il ne nous en sçait pas seulement mauvais gré, c’est bien loing de s’en repentir. Et luy prestons le plus favorable de tous les offices de la vie, qui est de le faire mourir promptement et insensiblement. Nous sommes à coniller, à trotter et à fuir les officiers de la justice qui nous suivent, et luy est en repos. Le tuer est bon pour éviter l’offence à venir, non pour venger celle qui est faicte : c’est une action plus de crainte que de braverie, de precaution que de courage, de defense que d’entreprinse. Il est apparent que nous quittons par là et la vraye fin de la vengeance, et le soing de nostre reputation : nous craignons, s’il demeure en vie, qu’il nous recharge d’une pareille. Ce n’est pas contre luy, c’est pour toy que tu t’en deffais. Au royaume de Narsingue, cet expedient nous demoureroit inutile. Là, non seulement les gens de guerre, mais aussi les artisans demeslent leurs querelles à coups d’espée. Le Roy ne refuse point le camp à qui se veut battre, et assiste, quand ce sont personnes de qualité, estrenant le victorieux d’une chaisne d’or. Mais, pour laquelle conquerir, le premier à qui il en prend envie, peut venir aux armes avec celuy qui la porte ; et, pour s’estre desfaict d’un combat, il en a plusieurs sur les bras. Si nous pensions par vertu estre tousjours maistres de nostre ennemy et le gourmander à nostre poste, nous serions bien marris qu’il nous eschappast, comme il faict en mourant : nous voulons vaincre, mais plus surement que honorablement ; et cherchons plus la fin que la gloire en nostre querelle. Asinius Pollio, pour un honneste homme, representa une erreur pareille ; qui, ayant escrit des invectives contre Plancus, attendoit qu’il fust mort pour les publier. C’estoit faire la figue à un aveugle et dire des pouïlles à un sourd et offenser un homme sans sentiment, plus tost que d’encourir le hazard de son ressentiment. Aussi disoit on pour luy que ce n’estoit qu’aux lutins de luitter les morts. Celuy qui attend à veoir trespasser l’autheur duquel il veut combattre les escrits, que dict-il, si non qu’il est foible et noisif ? On disoit à Aristote que quelqu’un avoit mesdit de luy : Qu’il face plus, dict-il, qu’il me fouette, pourveu que je n’y soy pas. Nos peres se contentoient de revencher une injure par un démenti, un démenti par un coup, et ainsi par ordre. Ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur ennemy vivant et outragé. Nous tremblons de frayeur tant que nous le voyons en pieds. Et qu’il soit ainsi, nostre belle pratique d’aujourd’huy porte elle pas de poursuyvre à mort aussi bien celuy que nous avons offencé, que celuy qui nous a offencez ? C’est aussi une image de lacheté qui a introduit en nos combats singuliers cet usage de nous accompaigner de seconds, et tiers, et quarts. C’estoit anciennement des duels ; ce sont, à cette heure, rencontres et batailles. La solitude faisoit peur aux premiers qui l’inventerent : Cum in se cuique minimum fidutiae esset. Car naturellement quelque compaignie que ce soit apporte confort et soulagement au dangier. On se servoit anciennement de personnes tierces pour garder qu’il ne s’y fit desordre et desloyauté et pour tesmoigner de la fortune du combat ; mais depuis qu’on a pris ce train qu’ils s’y engagent eux mesmes, quiconque y est convié, ne peut honnestement s’y tenir comme spectateur, de peur qu’on ne luy attribue que ce soit faute ou d’affection ou de cœur. Outre l’injustice d’une telle action, et vilenie, d’engager à la protection de vostre honneur autre valeur et force que la vostre, je trouve du desadvantage à un homme de bien et qui pleinement se fie de soy, d’aller mesler sa fortune à celle d’un second. Chacun court assez de hazard pour soy, sans le courir encore pour un autre, et a assez à faire à s’asseurer en sa propre vertu pour la deffence de sa vie, sans commettre chose si chere en mains tierces. Car, s’il n’a esté expressement marchandé au contraire, des quatre, c’est une partie liée. Si vostre second est à terre, vous en avez deux sur les bras, avec raison. Et de dire que c’est supercherie, elle l’est voirement, comme de charger, bien armé, un homme qui n’a qu’un tronçon d’espée, ou, tout sain, un homme qui est desjà fort blessé. Mais si ce sont avantages que vous ayez gaigné en combatant, vous vous en pouvez servir sans reproche. La disparité et inegalité ne se poise et considere que de l’estat en quoy se commence la meslée ; du reste prenez vous en à la fortune. Et, quand vous en aurez tout seul trois sur vous, vos deux compaignons s’estant laissez tuer, on ne vous fait non plus de tort que je ferois, à la guerre, de donner un coup d’espée à l’ennemy que je verrois attaché à l’un des nostres, de pareil avantage. La nature de la societé porte, où il y a trouppe contre trouppe (comme où nostre Duc d’Orleans deffia le Roy d’Angleterre Henry, cent contre cent ; trois cents contre autant, comme les Argiens contre les Lacedemoniens ; trois à trois comme les Horatiens contre les Curiatiens), que la multitude de chaque part n’est considerée que pour un homme seul. Partout où il y a compaignie, le hazard y est confus et meslé. J’ay interest domestique à ce discours : car mon frere, sieur de Matecolom, fut convié, à Rome, à seconder un gentil-homme qu’il ne cognoissoit guere, lequel estoit deffendeur et appelé par un autre. En ce combat il se trouva de fortune avoir en teste un qui luy estoit plus voisin et plus cogneu (je voudrois qu’on me fit raison de ces loix d’honneur qui vont si souvent choquant et troublant celles de la raison) ; apres s’estre desfaict de son homme, voyant les deux maistres de la querelle en pieds encores et entiers, il alla descharger son compaignon. Que pouvoit il moins ? devoit-il se tenir coy et regarder deffaire, si le sort l’eust ainsi voulu, celuy pour la deffence duquel il estoit là venu ? ce qu’il avoit faict jusques alors, ne servoit rien à la besoingne : la querelle estoit indecise. La courtoisie que vous pouvez et certes devés faire à vostre ennemy, quand vous l’avez reduict en mauvais termes et à quelque grand desadvantage, je ne vois pas comment vous la puissiez faire, quand il va de l’interest d’autruy, où vous n’estes que suivant, où la dispute n’est pas vostre. Il ne pouvoit estre ny juste, ny courtois, au hazard de celuy auquel il s’estoit presté. Aussi fut-il delivré des prisons d’Italie par une bien soudaine et solenne recommandation de nostre Roy. Indiscrette nation ! nous ne nous contentons pas de faire sçavoir nos vices et folies au monde par reputation, nous allons aux nations estrangeres pour les leur faire voir en presence. Mettez trois françois aux deserts de Lybie, ils ne seront pas un mois ensemble sans se harceler et esgratigner : vous diriez que cette peregrination est une partie dressée pour donner aux estrangers le plaisir de nos tragedies, et le plus souvent à tels que s’esjouyssent de nos maux et qui s’en moquent. Nous allons apprendre en Italie à escrimer, et l’exerçons aux despens de nos vies avant que de le sçavoir. Si faudroit-il, suyvant l’ordre de la discipline, mettre la theorique avant la practique : nous trahissons nostre apprentissage :

Primitiae juvenum miserae, bellique futuri Dura rudimenta. Je sçay bien que c’est un art utile à sa fin (au duel des deux Princes, cousins germains, en Hespaigne, le plus vieux, dict Tite-Live, par l’addresse des armes et par ruse, surmonta facilement les forces estourdies du plus jeune) et, comme j’ay cognu par experience, duquel la cognoissance a grossi le cœur à aucuns outre leur mesure naturelle ; mais ce n’est pas proprement vertu, puis qu’elle tire son appuy de l’addresse et qu’elle prend autre fondement que de soy-mesme. L’honneur des combats consiste en la jalousie du courage, non de la science ; et pourtant ay-je veu quelqu’un de mes amis, renommé pour grand maistre en cet exercice, choisir en ses querelles des armes qui luy ostassent le moyen de cet advantage, et lesquelles dépendoient entierement de la fortune et de l’asseurance, affin qu’on n’attribuast sa victoire plustost à son escrime qu’à sa valeur ; et, en mon enfance, la noblesse fuyoit la reputation de bon escrimeur comme injurieuse, et se desroboit pour l’apprendre, comme un mestier de subtilité, desrogeant à la vraye et naifve vertu,

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