Essais (page 39)
Non schivar, non parar, non ritirarsi Voglion costor, ne qui destrezza ha parte. Non danno i colpi finti, hor pieni, hor scarsi : Toglie l’ira e il furor l’uso de l’arte. Odi le spade horribilmente urtarsi A mezzo il ferro ; il pie d’orma non parte : Sempre è il pie fermo, è la man sempre in moto ; Ne scende taglio in van, ne punta à voto. Les butes, les tournois, les barrieres, l’image des combats guerriers estoient l’exercice de nos peres : cet autre exercice est d’autant moins noble qu’il ne regarde qu’une fin privée, qui nous apprend à nous entreruyner, contre les loix et la justice, et qui en toute façon produict tousjours des effects dommageables. Il est bien plus digne et mieux seant de s’exercer en choses qui asseurent, non qui offencent nostre police, qui regardent la publique seurté et la gloire commune. Publius Rutilius consul fut le premier qui instruisist le soldat à manier ses armes par adresse et science, qui conjoingnist l’art à la vertu, non pour l’usage de querelle privée ; ce fut pour la guerre et querelles du peuple Romain. Escrime populaire et civile. Et, outre l’exemple de Caesar, qui ordonna aux siens de tirer principalement au visage des gendarmes de Pompeius en la bataille de Pharsale, mille autres chefs de guerre se sont ainsin advisez d’inventer nouvelle forme d’armes, nouvelle forme de frapper et de se couvrir selon le besoin de l’affaire present. Mais, tout ainsi que Philopoemen condamna la luicte, en quoy il excelloit, d’autant que les preparatifs qu’on employoit à cet exercice, estoient divers à ceux qui appartiennent à la discipline militaire, à laquelle seule il estimoit les gens d’honneur se devoir amuser, il me semble aussi que cette adresse à quoy on façonne ses membres, ces destours et mouvemens à quoy on exerce la jeunesse en cette nouvelle eschole, sont non seulement inutiles, mais contraires plustost et dommageables à l’usage du combat militaire. Aussi y emploient nos gens communéement des armes particulieres et peculierement destinées à cet usage. Et j’ay veu qu’on ne trouvoit guere bon qu’un gentil-homme, convié à l’espée et au poignard, s’offrit en equipage de gendarme. Il est digne de consideration que Lachez en Platon, parlant d’un apprentissage de manier les armes, conforme au nostre, dict n’avoir jamais de cette eschole veu sortir nul grand homme de guerre et nomméement des maistres d’icelle. Quand à ceux-là, nostre experience en dict bien autant. Du reste au-moins pouvons nous dire que ce sont suffisances de nulle relation et correspondance. Et en l’institution des enfans de sa police, Platon interdict les arts de mener les poings, introduictes par Amycus et Epeius, et de luiter, par Antaeus et Cercyo, par ce qu’elles ont autre but que de rendre la jeunesse plus apte au service des guerres et n’y conferent point. Mais je m’en vois un peu bien à gauche de mon theme. L’Empereur Maurice, estant adverty par songes et plusieurs prognostiques qu’un Phocas, soldat pour lors inconnu, le devoit tuer, demandoit à son gendre Philippe qui estoit ce Phocas, sa nature, ses conditions et ses meurs ; et comme, entre autres choses, Philippe luy dit qu’il estoit lasche et craintif, l’Empereur conclud incontinent par là qu’il estoit doncq meurtrier et cruel. Qui rend les Tyrans si sanguinaires ? c’est le soing de leur seurté, et que leur lache cœur ne leur fournit d’autres moyens de s’asseurer, qu’en exterminant ceux qui les peuvent offencer, jusques aux femmes, de peur d’une esgratigneure,
Cuncta ferit, dum cuncta timet. Les premieres cruautez s’exercent pour elles mesmes : de là s’engendre la crainte d’une juste revanche, qui produict apres une enfilure de nouvelles cruautez pour les estouffer les unes par les autres. Philippus, Roy de Macedoine, celuy qui eut tant de fusées à demesler avec le peuple Romain, agité de l’horreur des meurtres commis par son ordonnance, ne se pouvant resoudre contre tant de familles en divers temps offensées, print party de se saisir de tous les enfans de ceux qu’il avoit faict tuer, pour, de jour en jour, les perdre l’un apres l’autre, et ainsin establir son repos. Les belles matieres tiennent tousjours bien leur reng, en quelque place qu’on les seme. Moi, qui ay plus de soin du poids et utilité des discours que de leur ordre et suite, ne doy pas craindre de loger icy un peu à l’escart une tres-belle histoire. Entre les autres condamnez par Philippus, avoit esté un Herodicus, prince des Thessaliens. Apres luy, il avoit encore depuis faict mourir ses deux gendres, laissants chacun un fils bien petit. Theoxena et Archo estoyent les deux vefves. Theoxena ne peut estre induite à se remarier, en estant fort poursuyvie. Archo espousa Poris, le premier homme d’entre les Aeniens, et en eut nombre d’enfans, qu’elle laissa tous en bas aage. Theoxena, espoinçonnée d’une charité maternelle envers ses nepveux, pour les avoir en sa conduite et protection, espousa Poris. Voicy venir la proclamation de l’edict du Roy. Cette courageuse mere, se deffiant et de la cruauté de Philippus et de la licence de ses satellites envers cette belle et tendre jeunesse, osa dire qu’elle les tueroit plustost de ses mains que de les rendre. Poris, effrayé de cette protestation, luy promet de les desrober et emporter à Athenes en la garde d’aucuns siens hostes fidelles. Ils prennent occasion d’une feste annuelle qui se celebroit à Aenie en l’honneur d’Aeneas, et s’y en vont. Ayant assisté le jour aux ceremonies et banquet publique, la nuit ils s’escoulent dans un vaisseau preparé, pour gaigner païs par mer. Le vent leur fut contraire ; et, se trouvans l’endemain en la veue de la terre d’où ils avoyent desmaré, furent suivis par les gardes des ports. Au joindre, Poris s’enbesoignant à haster les mariniers pour la fuite, Theoxena, forcenée d’amour et de vengeance, se rejetta à sa premiere proposition ; faict apprest d’armes et de poison ; et, les presentant à leur veue : Or sus, mes enfans, la mort est meshuy le seul moyen de vostre defense et liberté, et sera matiere aux Dieux de leur saincte justice ; ces espées traictes, ces couppes vous en ouvrent l’entrée : courage’Et toy, mon fils, qui es plus grand, empoigne ce fer, pour mourir de la mort plus forte. Ayants d’un costé cette vigoureuse conseillere, les ennemis de l’autre à leur gorge, ils coururent de furie chacun à ce qui luy fut le plus à main ; et, demi morts, furent jettez en la mer. Theoxena, fiere d’avoir si glorieusemant pourveu à la seureté de tous ses enfans, accolant chaudement son mary : Suivons ces garçons, mon amy, et jouyssons de mesme sepulture avec eux. Et, se tenant ainsin embrassez, se precipitarent ; de maniere que le vaisseau fut ramené à bord vuide de ses maistres. Les tyrans pour faire tous les deux ensemble, et tuer et faire sentir leur colere, ils ont employé toute leur suffisance à trouver moyen d’alonger la mort. Ils veulent que leurs ennemis s’en aillent, mais non pas si viste qu’ils n’ayent loisir de savourer leur vengeance. Là dessus ils sont en grand peine : car, si les tourments sont violents, ils sont courts ; s’ils sont longs, ils ne sont pas assez douloureux à leur gré : les voylà à dispenser leurs engins. Nous en voyons mille exemples en l’antiquité, et je ne sçay si, sans y penser, nous ne retenons pas quelque trace de cette barbarie. Tout ce qui est au delà de la mort simple, me semble pure cruauté : nostre justice ne peut esperer que celuy que la crainte de mourir et d’estre decapité ou pendu ne gardera de faillir, en soit empesché par l’imagination d’un feu languissant, ou des tenailles, ou de la roue. Et je ne sçay cependant si nous les jettons au desespoir : car en quel estat peut estre l’ame d’un homme attendant vingt-quatre heures la mort, brisé sur une roue, ou, à la vieille façon, cloué à une croix ? Josephe recite que, pendant les guerres des Romains en Judée, passant où l’on avoit crucifié quelques Juifs, il y avoit trois jours, reconneut trois de ses amis, et obtint de les oster de là ; les deux moururent, dit-il, l’autre vescut encore depuis. Chalcondyle, homme de foy, aux memoires qu’il a laissé des choses advenues de son temps et pres de luy, recite pour extreme supplice celuy que l’empereur Mechmed pratiquoit souvent, de faire trancher les hommes en deux parts par le faux du corps, à l’endroit du diaphragme et d’un seul coup de cimeterre, d’où il arrivoit qu’ils mourussent comme de deux morts à la fois ; et voyoit-on, dict-il, l’une et l’autre part pleine de vie se demener long temps apres, pressée de tourment. Je n’estime pas qu’il y eut grand sentiment en ce mouvement. Les supplices plus hideux à voir ne sont pas tousjours les plus forts à souffrir. Et trouve plus atroce ce que d’autres historiens en recitent contre des seigneurs Epirotes, qu’il les feit escorcher par le menu d’une dispensation si malitieusement ordonnée, que leur vie dura quinze jours à cette angoisse. Et ces deux autres : Croesus ayant faict prendre un gentil-homme, favori de Pantaleon, son frere, le mena en la boutique d’un foulon, où il le fit tant grater et carder à coups de cardes et peignes de ce cardeur, qu’il en mourut. George Sechel, chef de ces paysans de Poloingne qui, soubs titre de la croisade, firent tant de maux, deffaict en bataille par le Vaivode de Transsilvanie et prins, fut trois jours attaché nud sur un chevalet, exposé à toutes les manieres de tourmens que chacun pouvoit inventer contre luy, pendant lequel temps on ne donna ny à manger ny à boire aux autres prisonniers. En fin, luy vivant et voyant, on abbreuva de son sang Lucat, son cher frere, et pour le salut duquel il prioit, tirant sur soy toute l’envie de leurs meffaicts ; et fit l’on paistre vingt de ses plus favoris Capitaines, deschirans à belles dents sa chair et en engloutissants les morceaux. Le reste du corps et parties du dedans, luy expiré, furent mises bouillir, qu’on fit manger à d’autres de sa suite.
Toutes choses ont leur saison
Chap. XXVIII.
CEux qui apparient Caton le censeur au jeune Caton, meurtrier de soy-mesme, apparient deux belles natures et de formes voisines. Le premier exploitta la sienne à plus de visages, et precelle en exploits militaires et en utilité de ses vacations publiques. Mais la vertu du jeune, outre ce que c’est blaspheme de luy en apparier nulle autre en vigueur, fut bien plus nette. Car qui deschargeroit d’envie et d’ambition celle du censeur, ayant osé chocquer l’honneur de Scipion, en bonté et en toutes parties d’excellence de bien loin plus grand et que luy et que tout homme de son siecle ? Ce qu’on dit entre autres choses de luy, qu’en son extreme vieillesse il se mit à apprendre la langue Grecque d’un ardant appetit, comme pour assouvir une longue soif, ne me semble pas luy estre fort honnorable. C’est proprement ce que nous disons retomber en enfantillage. Toutes choses ont leur saison, les bonnes et tout ; et je puis dire mon patenostre hors de propos, comme on desfera Titus Quintius Flaminius de ce qu’estant general d’armée, on l’avoit veu à quartier, sur l’heure du conflict, s’amusant à prier Dieu en une bataille qu’il gaigna.
Imponit finem sapiens et rebus honestis. Eudemonidas, voyant Xenocrates, fort vieil, s’empresser aux leçons de son escole : Quand sçaura cettuy-cy, dit-il, s’il apprend encore’ Et Philopoemen, à ceux qui hault-louient le Roy Ptolomaeus de ce qu’il durcissoit sa personne tous les jours à l’exercice des armes : Ce n’est, dict-il, pas chose louable à un Roy de son aage de s’y exercer ; il les devoit hormais reellement employer. Le jeune doit faire ses apprets, le vieil en jouïr, disent les sages. Et le plus grand vice qu’ils remerquent en nostre nature, c’est que nos desirs rajeunissent sans cesse. Nous recommençons tousjours à vivre. Nostre estude et nostre envie devroyent quelque fois sentir la vieillesse. Nous avons le pied à la fosse, et nos appetits et poursuites ne font que naistre :
Tu secanda marmora Locas sub ipsum funus, et sepulchri Immemor, struis domos. Le plus long de mes desseins n’a pas un an d’estandue, je ne pense desormais qu’à finir ; me deffay de toutes nouvelles esperances et entreprinses ; prens mon dernier congé de tous les lieux que je laisse ; et me despossede tous les jours de ce que j’ay. Olim jam nec perit quicquam mihi nec acquiritur. Plus superest viatici quam viae. Vixi, et quem dederat cursum fortuna peregi. C’est en fin tout le soulagement que je trouve en ma vieillesse, qu’elle amortist en moy plusieurs desirs et soins de quoy la vie est inquietée. Le soing du cours du monde, le soing des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moy. Cettuy-cy apprend à parler, lors qu’il luy faut apprendre à se taire pour jamais. On peut continuer à tout temps l’estude, non pas l’escholage : la sotte chose qu’un vieillard abecedaire ! : Diversos diversa juvant, non omnibus annis
Omnia conveniunt. S’il faut estudier, estudions un estude sortable à nostre condition, afin que nous puissions respondre comme celuy à qui, quand on demanda à quoy faire ces estudes en sa decrepitude : A m’en partir meilleur et plus à mon aise, respondit-il. Tel estude fut celuy du jeune Caton sentant sa fin prochaine, qui se rencontra au discours de Platon, de l’eternité de l’ame. Non, comme il faut croire, qu’il ne fut de long temps garny de toute sorte de munition pour un tel deslogement ; d’asseurance, de volonté ferme et d’instruction il en avoit plus que Platon n’en a en ses escrits : sa science et son courage estoient, pour ce regard, au dessus de la philosophie. Il print cette occupation, non pour le service de sa mort, mais, comme celuy qui n’interrompit pas seulement son sommeil en l’importance d’une telle deliberation, il continua aussi, sans chois et sans changement, ses estudes avec les autres actions accoustumées de sa vie. La nuict qu’il vint d’estre refusé de la Preture, il la passa à jouer ; celle en laquelle il devoit mourir, il la passa à lire : la perte ou de la vie ou de l’office, tout luy fut un.
De la vertu
Chap. XXIX.
JE trouve par experience qu’il y a bien à dire entre les boutées et saillies de l’ame ou une resolue et constante habitude : et voy bien qu’il n’est rien que nous ne puissions, voire jusques à surpasser la divinité mesme, dit quelqu’un, d’autant que c’est plus de se rendre impassible de soy que d’estre tel de sa condition originelle, et jusques à pouvoir joindre à l’imbecillité de l’homme une resolution et asseurance de Dieu. Mais c’est par secousse. Et és vies de ces heros du temps passé, il y a quelque fois des traits miraculeux et qui semblent de bien loing surpasser nos forces naturelles ; mais ce sont traits, à la verité ; et est dur à croire que de ces conditions ainsin eslevées, on en puisse teindre et abreuver l’ame, en maniere qu’elles luy deviennent ordinaires et comme naturelles. Il nous eschoit à nous mesmes, qui ne sommes qu’avortons d’hommes, d’eslancer par fois nostre ame, esveillée par les discours ou exemples d’autruy, bien loing au delà de son ordinaire ; mais c’est une espece de passion qui la pousse et agite, et qui la ravit aucunement hors de soy : car, ce tourbillon franchi, nous voyons que, sans y penser, elle se débande et relache d’elle mesme, sinon jusques à la derniere touche, au moins jusques à n’estre plus celle-là ; de façon que lors, à toute occasion, pour un oyseau perdu ou un verre cassé, nous nous laissons esmouvoir à peu près comme l’un du vulgaire. Sauf l’ordre, la moderation et la constance, j’estime que toutes choses sont faisables par un homme bien manque et deffaillant en gros. A cette cause, disent les sages, il faut, pour juger bien à point d’un homme, principalement contreroller ses actions communes et le surprendre en son à tous les jours. Pyrrho, celuy qui bastit de l’ignorance une si plaisante science, essaya, comme tous les autres vrayement philosophes, de faire respondre sa vie à sa doctrine. Et par ce qu’il maintenoit la foiblesse du jugement humain estre si extreme que de ne pouvoir prendre party ou inclination, et le vouloit suspendre perpetuellement balancé, regardant et accueillant toutes choses comme indifférentes, on conte qu’il se maintenoit tousjours de mesme façon et visage : s’il avoit commencé un propos, il ne laissoit pas de l’achever, quand celuy à qui il parloit s’en fut allé ; s’il alloit, il ne rompoit son chemin pour empeschement qui se presentat, conservé des precipices, du hurt des charretes et autres accidens par ses amis. Car de craindre ou esviter quelque chose, c’eust esté choquer ses propositions, qui ostoient au sens mesmes tout’eslection et certitude. Quelque fois il souffrit d’estre incisé et cauterisé, d’une telle constance qu’on ne luy en veit pas seulement siller les yeux. C’est quelque chose de ramener l’ame à ces imaginations ; c’est plus d’y joindre les effects, toutefois il n’est pas impossible ; mais de les joindre avec telle perseverance et constance que d’en establir son train ordinaire, certes, en ces entreprinses si esloignées de l’usage commun, il est quasi incroyable qu’on le puisse. Voylà pourquoy luy, estant quelque fois rencontré en sa maison tansant bien asprement avecques sa seur, et estant reproché de faillir en cella à son indifferance : Comment, dit-il, faut-il qu’encore cette fammelette serve de tesmoignage à mes regles ? Un’autre fois qu’on le veit se deffendre d’un chien : Il est, dit-il, tres-difficile de despouiller entierement l’homme ; et se faut mettre en devoir et efforcer de combattre les choses, premierement par les effects, mais, au pis aller, par la raison et par les discours. Il y a environ sept ou huict ans, qu’à deux lieues d’icy un homme de village, qui est encore vivant, ayant la teste de long temps rompue par la jalousie de sa femme, revenant un jour de la besoigne, et elle le bienveignant de ses criailleries accoustumées, entra en telle furie que, sur le champ, à tout la serpe qu’il tenoit encore en ses mains, s’estant moissonné tout net les pieces qui la mettoyent en fievre, les luy jetta au nez. Et il se dit qu’un jeune gentil’homme des nostres, amoureux et gaillard, ayant par sa perseverance amolli en fin le cœur d’une belle maistresse, desesperé de ce que, sur le point de la charge, il s’estoit trouvé mol luy mesmes et deffailly, et que
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s’en priva soudain revenu au logis, et l’envoya, cruelle et sanglante victime, pour la purgation de son offence. Si c’eust esté par discours et religion, comme les prestres de Cibele, que ne dirions nous d’une si hautaine entreprise ? Dépuis peu de jours, à Bragerac, à cinq lieues de ma maison, contremont la riviere de Dordoigne, une femme, ayant esté tourmentée et batue, le soir avant, de son mary, chagrain et facheux de sa complexion, delibera d’eschapper à sa rudesse au pris de sa vie ; et, s’estant à son lever accointée de ses voisines comme de coustume, leur laissant couler quelque mot de recommendation de ses affaires, prenant une sienne sœur par la main, la mena avecques elle sur le pont, et, apres avoir prins congé d’elle, comme par maniere de jeu, sans montrer autre changement ou alteration, se precipita du haut en bas dans la riviere, où elle se perdit. Ce qu’il y a de plus en cecy, c’est que ce conseil meurist une nuict entiere dans sa teste. C’est bien autre chose des femmes Indiennes : car, estant leur coustume, aux maris d’avoir plusieurs femmes, et à la plus chere d’elles de se tuer apres son mary, chacune par le dessein de toute sa vie vise à gaigner ce point et cet advantage sur ses compaignes ; et les bons offices qu’elles rendent à leur mary ne regardent autre recompance que d’estre preferées à la compaignie de sa mort,
Ubi mortifero jacta est fax ultima lecto, Uxorum fusis stat pia turba comis ; Et certamen habent lethi, quae viva sequatur Conjugium ; pudor est non licuisse mori. Ardent victrices, et flammae pectora praebent, Imponuntque suis ora perusta viris. Un homme escrit encore de noz jours avoir veu en ces nations Orientales cette coustume en credit, que non seulement les femmes s’enterrent apres leurs maris, mais aussi les esclaves des quelles il a eu jouissance. Ce qui se faict en cette maniere. Le mari estant trespassé, la vefve peut, si elle veut, mais peu le veulent, demander deux ou trois mois d’espace à disposer de ses affaires. Le jour venu, elle monte à cheval, parée comme à nopces, et, d’une contenance gaye, comme allant, dict-elle, dormir avec son espoux, tenant en sa main gauche un mirouer, une flesche en l’autre. S’estant ainsi promenée en pompe, accompagnée de ses amis et parents, et de grand peuple en feste, elle est tantost rendue au lieu public destiné à tels spectacles. C’est une grande place au milieu de laquelle il y a une fosse pleine de bois, et, joignant icelle, un lieu relevé de quatre ou cinq marches, sur le quel elle est conduite et servie d’un magnifique repas. Apres le quel, elle se met à baller et chanter, et ordonne, quand bon luy semble, qu’on allume le feu. Cela faict, elle descent, et, prenant par la main le plus proche des parents de son mary, ils vont ensamble à la riviere voisine, où elle se despouille toute nue et distribue ses joyaux et vestements à ses amis et se va plongeant dans l’eau, comme pour y laver ses pechez. Sortant de là, elle s’enveloppe d’un linge jaune de quatorze brasses de long, et donnant de rechef la main à ce parent de son mary, s’en revont sur la motte où elle parle au peuple et recommande ses enfans, si elle en a. Entre la fosse et la motte on tire volontiers un rideau, pour leur oster la veue de cette fornaise ardente ; ce qu’aucunes deffendent pour tesmoigner plus de courage. Finy qu’elle a de dire, une femme luy presente un vase plein d’huile à s’oindre la teste et tout le corps, lequel elle jette dans le feu, quand elle en a faict, et, en l’instant, s’y lance elle mesme. Sur l’heure, le peuple renverse sur elle quantité de buches pour l’empescher de languir, et se change toute leur joye en deuil et tristesse. Si ce sont personnes de moindre estoffe, le corps du mort est porté au lieu où on le veut enterrer, et là mis en son seant, la vefve à genoux devant luy l’embrassant estroittement, et se tient en ce poinct pendant qu’on bastit au tour d’eux un mur qui, venant à se hausser jusques à l’endroit des espaules de la femme, quelqu’un des siens, par le derriere prenant sa teste, luy tort le col ; et rendu qu’elle a l’esprit, le mur est soudain monté et clos, où ils demeurent ensevelis. En ce mesme pays, il y avoit quelque chose de pareil en leurs Gypnosophistes : car, non par la contrainte d’autruy, non par l’impetuosité d’un’humeur soudaine, mais par expresse profession de leur regle, leur façon estoit, à mesure qu’ils avoyent attaint certain aage ou qu’ils se voyoient menassez par quelque maladie, de se faire dresser un buchier, et au dessus un lit bien paré ; et apres avoir festoyé joyeusement leurs amis et connoissans, s’aler planter dans ce lict, en telle resolution que, le feu y estant mis, on ne les vid mouvoir ny pieds ny mains : et ainsi mourut l’un d’eux, Calanus, en presence de toute l’armée d’Alexandre le Grand. Et n’estoit estimé entre eux ny saint, ny bien heureux, qui ne s’estoit ainsi tué, envoyant son ame purgée et purifiée par le feu, apres avoir consumé tout ce qu’il y avoit de mortel et terrestre. Cette constante premeditation de toute la vie, c’est ce qui faict le miracle. Parmy nos autres disputes, celle du Fatum s’y est meslée ; et, pour attacher les choses advenir et nostre volonté mesmes à certaine et inevitable necessité, on est encore sur cet argument du temps passé : Puis que Dieu prevoit toutes choses devoir ainsin advenir, comme il fait sans doubte, il faut donc qu’elles adviennent ainsi. A quoy nos maistres respondent que le voir que quelque chose advienne, comme nous faisons, et Dieu de mesmes (car, tout luy estant present, il voit plustost qu’il ne prevoit), ce n’est pas la forcer d’advenir : voire, nous voyons à cause que les choses adviennent, et les choses n’adviennent pas à cause que nous voyons. L’advenement faict la science, non la science l’advenement. Ce que nous voyons advenir, advient ; mais il pouvoit autrement advenir ; et Dieu, au registre des causes des advenements qu’il a en sa prescience, y a aussi celles qu’on appelle fortuites, et les volontaires, qui despendent de la liberté qu’il a donné à nostre arbitrage, et sçait que nous faudrons, par ce que nous aurons voulu faillir. Or j’ay veu assez de gens encourager leurs troupes de cette necessité fatale : car, si nostre heure est attachée à certain point, ny les harquebousades ennemies, ny nostre hardiesse, ny nostre fuite et couardise ne la peuvent avancer ou reculer. Cela est beau à dire, mais cherchez qui l’effectuera. Et, s’il est ainsi qu’une forte et vive creance tire apres soy les actions de mesme, certes cette foy, dequoy nous remplissons tant la bouche, est merveilleusement legiere en nos siecles, sinon que le mespris qu’elle a des œuvres, luy face desdaigner leur compaignie. Tant y a qu’à ce mesme propos le sire de Joinville, tesmoing croyable autant que tout autre, nous raconte des Bedoins, nation meslée aux Sarrasins, ausquels le Roy sainct Louys eut affaire en la terre sainte, qu’ils croyoient si fermement en leur religion les jours d’un chacun estre de toute eternité prefix et contez d’une preordonnance inevitable, qu’ils alloyent à la guerre nudz, sauf un glaive à la turquesque, et le corps seulement couvert d’un linge blanc. Et pour leur plus extreme maudisson, quand ils se courroussoient aux leurs, ils avoyent tousjours en la bouche : Maudit sois tu comme celuy qui s’arme de peur de la mort’Voylà bien autre preuve de creance et de foy que la nostre. Et de ce reng est aussi celle que donnerent ces deux religieux de Florence, du temps de nos peres. Estans en quelque controverse de science, ils s’accorderent d’entrer tous deux dans le feu, en presence de tout le peuple et en la place publique, pour la verification chacun de son party. Et en estoyent des-jà les aprets tous faicts, et la chose justement sur le point de l’execution, quand elle fut interrompue par un accident improuveu. Un jeune Seigneur Turc, ayant faict un signalé faict d’armes de sa personne, à la veue des deux batailles, d’Amurath et de l’Huniade, prestes à se donner, enquis par Amurath, qui l’avoit, en si grande jeunesse et inexperience (car c’estoit la premiere guerre qu’il eust veu), rempli d’une si genereuse vigueur de courage, respondit qu’il avoit eu pour souverain precepteur de vaillance un lievre : Quelque jour, estant à la chasse, dict-il, je descouvry un lievre en forme, et encore que j’eusse deux excellents levriers à mon costé, si me sembla il, pour ne le faillir point, qu’il valoit mieux y employer encore mon arc, car il me faisoit fort beau jeu. Je commençay à descocher mes fleches, et jusques à quarante qu’il y en avoit en ma trousse, non sans l’assener seulement, mais sans l’esveiller. Apres tout, je descoupplay mes levriers apres, qui n’y peurent non plus. J’apprins par là qu’il avoit esté couvert par sa destinée, et que ny les traits ny les glaives ne portent que par le congé de nostre fatalité, laquelle il n’est en nous de reculer ny d’avancer. Ce compte doit servir à nous faire veoir en passant combien nostre raison est flexible à toute sorte d’images. Un personage, grand d’ans, de nom, de dignité et de doctrine, se vantoit à moy d’avoir esté porté à certaine mutation tres-importante de sa foy par une incitation estrangere aussi bizare et au reste si mal concluante que je la trouvoy plus forte au revers : luy l’appelloit miracle, et moy aussi, à divers sens. Leurs historiens disent que la persuasion estant populairement semée entre les Turcs, de la fatale et imployable prescription de leurs jours, ayde apparemment à les asseurer aux dangers. Et je connois un grand Prince qui y trouve noblement son profit si fortune continue à lui faire espaule. Il n’est point advenu, de nostre memoire, un plus admirable effect de resolution que de ces deux qui conspirerent la mort du prince d’Orenge. C’est merveille comment on peut eschauffer le second, qui l’executa, à une entreprise en laquelle il estoit si mal advenu à son compaignon, y ayant apporté tout ce qu’il pouvoit ; et, sur cette trace et de mesmes armes, aller entreprendre un seigneur armé d’une si fresche instruction de deffiance, puissant de suitte d’amis et de force corporelle, en sa sale, parmy ses gardes, en une ville toute à sa devotion. Certes, il y employa une main bien determinée et un courage esmeu d’une vigoreuse passion. Un poignard est plus seur pour assener ; mais, d’autant qu’il a besoing de plus de mouvement et de vigueur de bras que n’a un pistolet, son coup est plus subject à estre gauchy ou troublé. Que celuy là ne courut à une mort certaine, je n’y fay pas grand doubte : car les esperances de quoy on le pouvoit amuser, ne pouvoient loger en entendement rassis ; et la conduite de son exploit montre qu’il n’en avoit pas faute, non plus que de courage. Les motifs d’une si puissante persuasion peuvent estre divers, car nostre fantasie faict de soy et de nous ce qu’il luy plaict. L’execution qui fut faicte pres d’Orleans, n’eust rien de pareil ; il y eust plus de hazard que de vigueur ; le coup n’estoit pas mortel, si la fortune ne l’en eust rendu ; et l’entreprise de tirer à cheval, et de loing, et à un qui se mouvoit au branle de son cheval, fut l’entreprise d’un homme qui aymoit mieux faillir son effect que faillir à se sauver. Ce qui suyvit apres le montra. Car il se transit et s’enyvra de la pensée de si haute execution, si qu’il perdit et troubla entierement son sens et à conduire sa fuite, et à conduire sa langue en ses responses. Que luy failloit il, que recourir à ses amys au travers d’une riviere ? c’est un moyen où je me suis jetté à moindres dangers et que j’estime de peu de hazard, quelque largeur qu’ait le passage, pourveu que vostre cheval trouve l’entrée facile et que vous prevoyez au delà un bord aysé selon le cours de l’eau. L’autre, quand on lui prononça son horrible sentence : j’y estois preparé, dict-il ; je vous estonneray de ma patiance. Les Assassins, nation dependante de la Phoenicie, sont estimés entre les Mahumetans d’une souveraine devotion et pureté de meurs. Ils tiennent que le plus certain moyen de meriter Paradis, c’est tuer quelqu’un de religion contraire. Parquoy mesprisant tous les dangiers propres, pour une si utile execution, un ou deux se sont veus souvent, au pris d’une certaine mort, se presenter à assassiner (nous avons emprunté ce mot de leur nom) leur ennemi au milieu de ses forces. Ainsi fut tué nostre comte Raimond de Tripoli en sa ville.
D’un enfant monstrueux
Chap. XXX.
CE conte s’en ira tout simple, car je laisse aux medecins d’en discourir. Je vis avant hier un enfant que deux hommes et une nourrisse, qui se disoient estre le pere, l’oncle et la tante, conduisoyent pour tirer quelque sou de le montrer à cause de son estrangeté. Il estoit en tout le reste d’une forme commune, et se soustenoit sur ses pieds, marchoit et gasouilloit à peu pres comme les autres de mesme aage ; il n’avoit encore voulu prendre autre nourriture que du tetin de sa nourrisse ; et ce qu’on essaya en ma presence de luy mettre en la bouche, il le maschoit un peu, et le rendoit sans avaller ; ses cris sembloient bien avoir quelque chose de particulier ; il estoit aagé de quatorze mois justement. Au dessoubs de ses tetins, il estoit pris et collé à un autre enfant sans teste, et qui avoit le conduict du dos estoupé, le reste entier : car il avoit bien l’un bras plus court, mais il luy avoit esté rompu par accident à leur naissance ; ils estoient joints face à face, et comme si un plus petit enfant en vouloit accoler un plus grandelet. La jointure et l’espace par où ils se tenoient, n’estoit que de quatre doigts ou environ, en maniere que si vous retroussiez cet enfant imparfait, vous voyez au dessoubs le nombril de l’autre : ainsi la cousture se faisoit entre les tetins et son nombril. Le nombril de l’imparfaict ne se pouvoit voir, mais ouy bien tout le reste de son ventre. Voylà comme ce qui n’estoit pas attaché, comme bras, fessier, cuisses et jambes de cet imparfait, demouroient pendants et branlans sur l’autre, et luy pouvoit aller sa longueur jusques à my jambe. La nourrice nous adjoustoit qu’il urinoit par tous les deux endroicts ; aussi estoient les membres de cet autre nourris et vivans, et en mesme point que les siens, sauf qu’ils estoient plus petits et menus. Ce double corps et ces membres divers, se rapportans à une seule teste, pourroient bien fournir de favorable prognostique au Roy de maintenir sous l’union de ses loix ces pars et pieces diverses de nostre estat ; mais, de peur que l’evenement ne le démente, il vaut mieux le laisser passer devant, car il n’est que de deviner en choses faictes : Ut quum facta sunt, tum ad conjecturam aliqua interpretatione revocantur. Comme on dict d’Epimenides qu’il devinoit à reculons. Je viens de voir un pastre en Medoc, de trente ans ou environ, qui n’a aucune montre des parties genitales : il a trois trous par où il rend son eau incessamment ; il est barbu, a desir, et recherche l’attouchement des femmes. Ce que nous appellons monstres, ne le sont pas à Dieu, qui voit en l’immensité de son ouvrage l’infinité des formes qu’il y a comprinses ; et est à croire que cette figure qui nous estonne, se rapporte et tient à quelque autre figure de mesme genre inconnu à l’homme. De sa toute sagesse il ne part rien que bon et commun et reglé ; mais nous n’en voyons pas l’assortiment et la relation. Quod crebro videt, non miratur, etiam si cur fiat nescit. Quod ante non vidit, id, si evenerit, ostentum esse censet. Nous apelons contre nature ce qui advient contre la coustume : rien n’est que selon elle, quel qu’il soit. Que cette raison universelle et naturelle chasse de nous l’erreur et l’estonnement que la nouvelleté nous apporte.
De la colere
Chap. XXXI.
PLUTARQUE est admirable par tout, mais principalement où il juge des actions humaines. On peut voir les belles choses qu’il dit en la comparaison de Lycurgus et de Numa, sur le propos de la grande simplesse que ce nous est d’abandonner les enfans au gouvernement et à la charge de leurs peres. La plus part de nos polices, comme dict Aristote, laissent à chacun, en maniere des Cyclopes, la conduitte de leurs femmes et de leurs enfans, selon leur folle et indiscrete fantasie ; et quasi les seules Lacedemonienne et Cretense ont commis aux loix la discipline de l’enfance. Qui ne voit qu’en un estat tout dépend de son education et nourriture ? et cependant, sans aucune discretion, on la laisse à la mercy des parens, tant fols et meschans qu’ils soient. Entre autres choses, combien de fois m’a-il prins envie, passant par nos rues, de dresser une farce, pour venger des garçonnetz que je voyoy escorcher, assommer et meurtrir à quelque pere ou mere furieux et forcenez de colere’Vous leur voyez sortir le feu et la rage des yeux,
rabie jecur incendente, feruntur Praecipites, ut saxa jugis abrupta, quibus mons. Subtrahitur, clivoque latus pendente recedit,
(et, selon Hippocrates, les plus dangereuses maladies sont celles qui desfigurent le visage), à tout une voix tranchante et esclatante, souvent contre qui ne faict que sortir de nourrisse. Et puis les voylà stropiets, eslourdis de coups ; et nostre justice qui n’en fait compte, comme si ces esboitemens et eslochements n’estoient pas des membres de nostre chose publique :
Gratum est quod patriae civem populoque dedisti, Si facis ut patriae sit idoneus, utilis agris, Utilis et bellorum et pacis rebus agendis. Il n’est passion qui esbranle tant la sincérité des jugemens que la colere. Aucun ne feroit doubte de punir de mort le juge qui, par colere, auroit condamné son criminel : pourquoy est il non plus permis aux peres et aux pedantes de fouetter les enfans et les chastier estans en colere ? ce n’est plus correction, c’est vengeance. Le chatiement tient lieu de medecine aux enfans : et souffririons nous un medecin qui fut animé et courroucé contre son patient ? Nous mesmes, pour bien faire, ne devrions jamais mettre la main sur nos serviteurs, tandis que la colere nous dure. Pendant que le pouls nous bat et que nous sentons de l’émotion, remettons la partie ; les choses nous sembleront à la verité autres, quand nous serons r’acoisez et refroidis : c’est la passion qui commande lors, c’est la passion qui parle, ce n’est pas nous. Au travers d’elle, les fautes nous apparoissent plus grandes, comme les corps au travers d’un brouillas. Celuy qui a faim, use de viande ; mais celuy qui veut user de chastiement, n’en doibt avoir faim ny soif. Et puis, les chastiemens qui se font avec poix et discretion, se reçoivent bien mieux et avec plus de fruit de celuy qui les souffre. Autrement, il ne pense pas avoir esté justement condamné par un homme agité d’ire et de furie ; et allegue pour sa justification les mouvements extraordinaires de son maistre, l’inflammation de son visage, les sermens inusitez, et cette sienne inquietude et precipitation temeraire :
Ora tument ira, nigrescunt sanguine venae, Lumina Gorgoneo saevius igne micant. Suetone recite que Lucius Saturninus ayant esté condamné par Caesar, ce qui luy servit le plus envers le peuple (auquel il appella) pour luy faire gaigner sa cause, ce fut l’animosité et l’aspreté que Caesar avoit apporté en ce jugement. Le dire est autre chose que le faire : il faut considerer le presche à part et le prescheur à part. Ceux-là se sont donnez beau jeu, en nostre temps, qui ont essayé de choquer la verité de nostre Église par les vices des ministres d’icelle ; elle tire ses tesmoignages d’ailleurs : c’est une sotte façon d’argumenter et qui rejetteroit toutes choses en confusion. Un homme de bonnes meurs peut avoir des opinions fauces, et un meschant peut prescher verité, voire celuy qui ne la croit pas. C’est sans doute une belle harmonie quand le faire et le dire vont ensemble, et je ne veux pas nier que le dire, lors que les actions suyvent, ne soit de plus d’authorité et efficace : comme disoit Eudamidas oyant un philosophe discourir de la guerre : Ces propos sont beaux, mais celuy qui les dict n’en est pas croyable, car il n’a pas les oreilles accoustumées au son de la trompette. Et Cleomenes, oyant un Rhetoricien harenguer de la vaillance, s’en print fort à rire ; et, l’autre s’en scandalizant, il luy dict : J’en ferois de mesmes si c’estoit une arondelle qui en parlast ; mais, si c’estoit un aigle, je l’orrois volontiers. J’apperçois, ce me semble, és escrits des anciens, que celuy qui dit ce qu’il pense, l’assene bien plus vivement que celuy qui se contrefait. Oyez Cicero parler de l’amour de la liberté, oyez en parler Brutus : les escrits mesmes vous sonnent que cettuy-cy estoit homme pour l’acheter au pris de la vie. Que Cicero, pere d’eloquence, traite du mespris de la mort ; que Seneque en traite aussi : celuy là traine languissant, et vous sentez qu’il vous veut resoudre de chose dequoy il n’est pas resolu ; il ne vous donne point de cœur, car luy-mesmes n’en a point ; l’autre vous anime et enflamme. Je ne voy jamais autheur, mesmement de ceux qui traictent de la vertu et des offices, que je ne recherche curieusement quel il a esté. Car les Ephores, à Sparte, voyant un homme dissolu proposer au peuple un advis utile, luy commanderent de se taire et prierent un homme de bien de s’en attribuer l’invention et le proposer. Les escrits de Plutarque, à les bien savourer, nous le descouvrent assez, et je pense le connoistre jusques dans l’ame ; si voudrois-je que nous eussions quelques memoires de sa vie ; et me suis jetté en ce discours à quartier à propos du bon gré que je sens à Aulus Gellius de nous avoir laissé par escrit ce conte de ses meurs qui revient à mon sujet de la cholere. Un sien esclave, mauvais homme et vicieux, mais qui avoit les oreilles aucunement abreuvées des leçons de philosophie, ayant esté pour quelque sienne faute dépouillé par le commandement de Plutarque, pendant qu’on le fouettoit, grondoit au commencement que c’estoit sans raison et qu’il n’avoit rien fait ; mais en fin, se mettant à crier et à injurier bien à bon escient son maistre, luy reprochoit qu’il n’estoit pas philosophe, comme il s’en vantoit ; qu’il luy avoit souvent ouy dire qu’il estoit laid de se courroucer, voire qu’il en avoit fait un livre ; et ce que lors, tout plongé en la colere, il le faisoit si cruellement battre, démentoit entierement ses escris. A cela Plutarque, tout froidement et tout rassis : Comment, dit-il, rustre, à quoy juges tu que je sois à cette heure courroucé ? Mon visage, ma voix, ma couleur, ma parole te donne elle quelque tesmoignage que je sois esmeu ? Je ne pense avoir ny les yeux effarouchez, ny le visage troublé, ny un cry effroyable. Rougis-je ? escume-je ? m’eschappe-il de dire chose dequoy j’aye à me repentir ? tressaux-je ? fremis-je de courroux ? car, pour te dire, ce sont là les vrais signes de la colere. Et puis, se destournant à celuy qui fouettoit : Continuez, luy dit-il, tousjours vostre besoigne, pendant que cettuy-cy et moy disputons. Voylà son conte. Architas Tarentinus, revenant d’une guerre où il avoit esté capitaine general, trouva tout plein de mauvais mesnage en sa maison, et ses terres en frische par le mauvais gouvernement de son receveur ; et, l’ayant fait appeller : Va, luy dict-il, que, si je n’estois en cholere, je t’estrillerois bien’Platon de mesme, s’estant eschauffé contre l’un de ses esclaves, donna à Speusippus charge de le chastier, s’excusant d’y mettre la main luy-mesme sur ce qu’il estoit courroucé. Charillus, Lacedemonien, à un Elote qui se portoit trop insolemment et audacieusement envers luy : Par les Dieux ! dit-il, si je n’estois courroucé, je te ferois tout à cet heure mourir. C’est une passion qui se plaist en soy et qui se flatte. Combien de fois, nous estans esbranlez soubs une fauce cause, si on vient à nous presenter quelque bonne defence ou excuse, nous despitons nous contre la verité mesme et l’innocence ? J’ay retenu à ce propos un merveilleux exemple de l’antiquité. Piso, personnage par tout ailleurs de notable vertu, s’estant esmeu contre un sien soldat dequoy, revenant seul du fourrage, il ne luy sçavoit rendre compte où il avoit laissé un sien compaignon, tint pour averé qu’il l’avoit tué, et le condamna soudain à la mort. Ainsi qu’il estoit au gibet, voicy arriver ce compaignon esgaré. Toute l’armée en fit grand feste, et, apres force caresses et accolades des deux compaignons, le bourreau meine l’un et l’autre en la presence de Piso, s’attendant bien toute l’assistance que ce luy seroit à luy-mesmes un grand plaisir. Mais ce fut au rebours : car, par honte et despit, son ardeur qui estoit encore en son effort, se redoubla ; et, d’une subtilité que sa passion luy fournit soudain, il en fit trois coulpables par ce qu’il en avoit trouvé un innocent, et les fist depescher tous trois : le premier soldat, par ce qu’il y avoit arrest contre luy ; le second qui s’estoit escarté, par ce qu’il estoit cause de la mort de son compaignon ; et le bourreau, pour n’avoir obey au commandement qu’on luy avoit fait. Ceux qui ont à négotier avec des femmes testues, peuvent avoir essaié à quelle rage on les jette, quand on oppose à leur agitation le silence et la froideur, et qu’on desdaigne de nourrir leur courroux. L’orateur Celius estoit merveilleusement cholere de sa nature. A un qui souppoit en sa compaignie, homme de molle et douce conversation et qui, pour ne l’esmouvoir, prenoit party d’approuver tout ce qu’il disoit et d’y consentir, luy, ne pouvant souffrir son chagrin se passer ainsi sans aliment : Nie moy donc quelque chose, de par les Dieux ! fit-il, affin que nous soyons deux. Elles de mesmes ne se courroucent qu’affin qu’on se contre-courrouce, à l’imitation des loix de l’amour. Phocion, à un homme qui luy troubloit son propos en l’injuriant asprement, n’y fit autre chose que se taire et luy donner tout loisir d’espuiser sa cholere ; cela faict, sans aucune mention de ce trouble, il recommença son propos en l’endroict où il l’avoit laissé. Il n’est replique si piquante comme est un tel mespris. Du plus cholere homme de France (et c’est tousjours imperfection, mais plus excusable à un homme militaire, car en cet exercice il y a certes des parties qui ne s’en peuvent passer) je dy souvent que c’est le plus patient homme que je cognoisse à brider sa cholere : elle l’agite de telle violence et fureur,
magno veluti cum flamma sonore Virgea suggeritur costis undantis aheni, Exultantque aestu latices ; furit intus aquaï Fumidus atque alte spumis exuberat amnis ; Nec jam se capit unda ; volat vapor ater ad auras, qu’il faut qu’il se contraingne cruellement pour la moderer. Et pour moy, je ne sçache passion pour laquelle couvrir et soustenir je peusse faire un tel effort. Je ne voudrois mettre la sagesse à si haut pris. Je ne regarde pas tant ce qu’il faict que combien il luy couste à ne faire pis. Un autre se vantoit à moy du reglement et douceur de ses meurs, qui est, à la verité, singuliere. Je luy disois que c’estoit bien quelque chose, notamment à ceux comme luy d’eminente qualité sur lesquels chacun a les yeux, de se presenter au monde tousjours bien temperez ; mais que le principal estoit de prouvoir au dedans et à soy-mesme, et que ce n’estoit pas, à mon gré, bien mesnager ses affaires que de se ronger interieurement : ce que je craingnois qu’il fit, pour maintenir ce masque et cette reglée apparence par le dehors. On incorpore la cholere en la cachant ; comme Diogenes dict à Demosthenes, lequel, de peur d’estre apperceu en une taverne, se reculoit au dedans : Tant plus tu te recules arriere, tant plus tu y entres. Je conseille qu’on donne plustost une buffe à la joue de son valet, un peu hors de saison, que de geiner sa fantasie pour representer cette sage contenance ; et aymerois mieux produire mes passions que de les couver à mes despens : elles s’alanguissent en s’esvantant et en s’exprimant ; il vaut mieux que leur poincte agisse au dehors que de la plier contre nous. Omnia vitia in aperto leviora sunt ; et tunc perniciosissima, cum simulata sanitate subsidunt. J’advertis ceux qui ont loy de se pouvoir courroucer en ma famille : premierement, qu’ils mesnagent leur cholere et ne l’espandent pas à tout pris, car cela en empesche l’effect et le poix : la criaillerie temeraire et ordinaire passe en usage et faict que chacun la mesprise ; celle que vous employez contre un serviteur pour son larcin, ne se sent point, d’autant que c’est celle mesme qu’il vous a veu employer cent fois contre luy pour avoir mal rinsé un verre ou mal assis une escabelle ; --secondement, qu’ils ne se courroussent point en l’air, et regardent que leur reprehension arrive à celuy de qui ils se plaignent, car ordinairement ils crient avant qu’il soit en leur presence, et durent à crier un siecle apres qu’il est party,
et secum petulans amentia certat. Ils s’en prennent à leur ombre et poussent cette tempeste en lieu où personne n’en est ny chastié ny interessé, que du tintamarre de leur voix tel qui n’en peut mais. J’accuse pareillement aux querelles ceux qui bravent et se mutinent sans partie ; il faut garder ces Rodomontades où elles portent :
Mugitus veluti cum prima in praelia taurus Terrificos ciet atque irasci in cornua tentat, Arboris obnixus trunco, ventosque lacessit Ictibus, et sparsa ad pugnam proludit arena. Quand je me courrouce, c’est le plus vifvement, mais aussi le plus briefvement et secretement que je puis : je me pers bien en vitesse et en violence, mais non pas en trouble, si que jettant à l’abandon et sans chois toute sorte de parolles injurieuses, et que je ne regarde d’assoir pertinemment mes pointes où j’estime qu’elles blessent le plus : car je n’y employe communement que la langue. Mes valets en ont meilleur marché aux grandes occasions qu’aux petites : les petites me surprennent ; et le mal’heur veut que, dépuis que vous estes dans le precipice, il n’importe qui vous ayt donné le branle, vous allez tousjours jusques au fons : la cheute se presse, s’esmeut et se haste d’elle mesme. Aux grandes occasions, cela me paye qu’elles sont si justes que chacun s’attend d’en voir naistre une raisonnable cholere ; je me glorifie à tromper leur attente : je me bande et prepare contre celles cy, elles me mettent en cervelle et menassent de m’emporter bien loing si je les suivoy. Aiséement je me garde d’y entrer, et suis assez fort, si je l’atens, pour repousser l’impulsion de cette passion, quelque violente cause qu’elle aye ; mais, si elle me preoccupe et saisit une fois, elle m’emporte, quelque vaine cause qu’elle ayt. Je marchande ainsin avec ceux qui peuvent contester avec moy : Quand vous me sentirez esmeu le premier, laissez moy aller à tort ou à droict ; j’en feray de mesme à mon tour. La tempeste ne s’engendre que de la concurrence des choleres qui se produisent volontiers l’une de l’autre, et ne naissent en un point. Donnons à chacune sa course, nous voylà tousjours en paix. Utile ordonnance, mais de difficile execution. Par fois m’advient il aussi de representer le courroussé, pour le reiglement de ma maison, sans aucune vraye emotion. A mesure que l’aage me rend les humeurs plus aigres, j’estudie à m’y opposer, et feray, si je puis, que je seray dores en advant d’autant moins chagrin et difficile que j’auray plus d’excuse et d’inclination à l’estre, quoy que par-cy devant je l’aye esté entre ceux qui le sont le moins. Encore un mot pour clorre ce pas. Aristote dit que la colere sert par fois d’arme à la vertu et à la vaillance. Cela est vray-semblable ; toutesfois ceux qui y contredisent respondent plaisamment que c’est un’arme de nouvel usage : car nous remuons les autres armes, cette cy nous remue ; nostre main ne la guide pas, c’est elle qui guide nostre main ; elle nous tient, nous ne la tenons pas.
Defence de Seneque et de Plutarque
Chap. XXXII.
LA familiarité que j’ay avec ces personnages icy, et l’assistance qu’ils font à ma vieillesse et à mon livre massonné purement de leurs despouilles, m’oblige à espouser leur honneur. Quant à Seneque, par-my une miliasse de petits livrets, que ceux de la Religion pretendue reformée font courir pour la deffence de leur cause, qui partent par fois de bonne main et qu’il est grand dommage n’estre embesoignée à meilleur subject, j’en ay veu autres-fois un qui, pour alonger et remplir la similitude qu’il veut trouver du gouvernement de nostre pauvre feu Roy Charles neufiesme avec celuy de Neron, apparie feu Monsieur le Cardinal de Lorraine avec Seneque, leurs fortunes d’avoir esté tous deux les premiers au gouvernement de leurs princes, et quant et quant leurs meurs, leurs conditions et leurs deportemens. En-quoy, à mon opinion, il faict bien de l’honneur au-dict Seigneur Cardinal : car, encore que je soys de ceux qui estiment autant son esprit, son eloquence, son zele envers sa religion et service de son Roy, et sa bonne fortune d’estre nay en un siecle où il fut si nouveau et si rare, et quant et quant si necessaire pour le bien public, d’avoir un personnage Ecclesiastique de telle noblesse et dignité, suffisant et capable de sa charge, si est-ce qu’à confesser la verité, je n’estime sa capacité de beaucoup pres telle, ny sa vertu si nette et entiere ny si ferme, que celle de Seneque. Or ce livre de quoy je parle, pour venir à son but, faict une description de Seneque tres-injurieuse, ayant emprunté ces reproches de Dion, l’historien, duquel je ne crois aucunement le tesmoignage : car, outre ce qu’il est inconstant, qui, apres avoir appellé Seneque tres-sage tantost et tantost ennemy mortel des vices de Neron, le fait ailleurs avaritieux, usurier, ambitieux, lache, voluptueux et contre-faisant le philosophe à fauces enseignes, sa vertu paroist si vive et vigoureuse en ses escrits, et la defence y est si claire à aucunes de ces imputations, comme de sa richesse et despence excessive, que je n’en croiroy aucun tesmoignage au contraire. Et d’avantage, il est bien plus raisonnable de croire en telles choses les historiens Romains que les Grecs et estrangers. Or Tacitus et les autres parlent tres-honorablement et de sa vie et de sa mort, et nous le peignent en toutes choses personnage tres-excellent et tres-vertueux. Et je ne veux alleguer autre reproche contre le jugement de Dion que cetuy-cy, qui est inevitable : c’est qu’il a le sentiment si malade aux affaires Romaines qu’il ose soustenir la cause de Julius Caesar contre Pompeius et d’Antonius contre Cicero. Venons à Plutarque. Jean Bodin est un bon autheur de nostre temps, et accompagné de beaucoup plus de jugement que la tourbe des escrivailleurs de son siecle, et merite qu’on le juge et considere. Je le trouve un peu hardy en ce passage de sa Methode de l’histoire, où il accuse Plutarque non seulement d’ignorance (sur-quoy je l’eusse laissé dire, car cela n’est pas de mon gibier), mais aussi en ce que cet autheur escrit souvent des choses incroyables et entierement fabuleuses (ce sont ses mots). S’il eust dit simplement : les choses autrement qu’elles ne sont, ce n’estoit pas grande reprehension : car ce que nous n’avons pas veu, nous le prenons des mains d’autruy et à credit, et je voy que à escient il recite par fois diversement mesme histoire ; comme le jugement des trois meilleurs capitaines qui eussent onques esté, faict par Hannibal, il est autrement en la vie de Flaminius, autrement en celle de Pyrrhus. Mais de le charger d’avoir pris pour argent content des choses incroyables et impossibles, c’est accuser de faute de jugement le plus judicieux autheur du monde. Et voicy son exemple : Comme, ce dit-il, quand il recite qu’un enfant de Lacedemone se laissa deschirer tout le ventre à un renardeau qu’il avoit desrobé, et le tenoit caché soubs sa robe, jusques à mourir plustost que de descouvrir son larecin. Je trouve, en premier lieu, cet exemple mal choisi, d’autant qu’il est bien mal-aisé de borner les efforts des facultez de l’ame, là où des forces corporelles nous avons plus de loy de les limiter et cognoistre ; et à cette cause, si c’eust été à moy à faire, j’eusse plustost choisi un exemple de cette seconde sorte ; et il y en a de moins croyables, comme, entre autres, ce qu’il recite de Pyrrhus, que, tout blessé qu’il estoit, il donna si grand coup d’espée à un sien ennemy armé de toutes pieces, qu’il le fendit du haut de la teste jusques en bas, si que le corps se partit en deux parts. En son exemple, je n’y trouve pas grand miracle, ny ne reçois l’excuse de quoy il couvre Plutarque, d’avoir adjousté ce mot : Comme on dit, pour nous advertir et tenir en bride nostre creance. Car, si ce n’est aux choses receues par authorité et reverence d’ancienneté ou de religion, il n’eust voulu ny recevoir luy mesme ny nous proposer à croire choses de soy incroyables ; et que ce mot : Comme on dit, il ne l’employe pas en ce lieu pour cet effect, il est aysé à voir par ce que luy mesme nous raconte ailleurs, sur ce subject de la patience des enfans Lacedemoniens, des exemples advenuz de son temps, plus mal-aisez à persuader : comme celuy que Cicero a tesmoigné aussi avant luy, pour avoir, à ce qu’il dict, esté sur les lieux, que jusques à leur temps il se trouvoit des enfans, en cette preuve de patience à quoy on les essayoit devant l’autel de Diane, qui soufroyent d’y estre foytez jusques à ce que le sang leur couloit par tout, non seulement sans s’escrier, mais encore sans gemir, et aucuns jusques à y laisser volontairement la vie. Et ce que Plutarque aussi recite, avec cent autres tesmoins, que, au sacrifice, un charbon ardant s’estant coulé dans la manche d’un enfant Lacedemonien, ainsi qu’il encensoit, il se laissa brusler tout le bras jusques à ce que la senteur de la chair cuyte en vint aux assistans. Il n’estoit rien, selon leur coustume, où il leur alast plus de la reputation, ny dequoy ils eussent à souffrir plus de blasme et de honte, que d’estre surpris en larecin. Je suis si imbu de la grandeur de ces hommes là que non seulement il ne me semble, comme à Bodin, que son conte soit incroyable, que je ne le trouve pas seulement rare et estrange. L’histoire Spartaine est pleine de mille plus aspres exemples et plus rares : elle est à ce pris toute miracle. Marcellinus recite, sur ce propos du larecin, que de son temps il ne s’estoit encores peu trouver aucune sorte de tourment qui peut forcer les Egyptiens surpris en ce mesfaict, qui estoit fort en usage entre eux, de dire seulement leur nom. Un paisan Espagnol, estant mis à la geine sur les complices de l’homicide du praeteur Lutius Piso, crioit, au millieu des tormens, que ses amys ne bougeassent et l’assistassent en toute seureté, et qu’il n’estoit pas en la douleur de luy arracher un mot de confession ; et n’en eust on autre chose pour le premier jour. Le lendemain, ainsi qu’on le ramenoit pour recommencer son tourment, s’esbranlant vigoureusement entre les mains de ses gardes, il alla froisser sa teste contre un paroy et s’y tua. Epicharis, ayant soulé et lassé la cruauté des satellites de Neron et soustenu leur feu, leurs bastures, leurs engins, sans aucune voix de revelation de sa conjuration, tout un jour, raportée à la geine l’endemain, les membres tous brisez, passa un lasset de sa robe dans l’un bras de sa chaize à tout un nœud courant et, y fourrant sa teste, s’estrangla du pois de son cors. Ayant le corage d’ainsi mourir et se desrober aux premiers tourmens, semble elle pas à escient avoir presté sa vie à cette espreuve de sa patiance pour se moquer de ce tyran et encorager d’autres à semblable entreprinse contre luy ? Et qui s’enquerra à nos argolets des experiences qu’ils ont eues en ces guerres civiles, il se trouvera des effets de patience, d’obstination et d’opiniatreté, par-my nos miserables siecles et en cette tourbe molle et effeminée encore plus que l’Egyptienne, dignes d’estre comparez à ceux que nous venons de reciter de la vertu Spartaine. Je sçay qu’il s’est trouvé des simples paysans s’estre laissez griller la plante des pieds, ecrazer le bout des doits à tout le chien d’une pistole, pousser les yeux sanglants hors de la teste à force d’avoir le front serré d’une grosse corde, avant que de s’estre seulement voulu mettre à rançon. J’en ay veu un, laissé pour mort tout nud dans un fossé, ayant le col tout meurtry et enflé d’un licol qui y pendoit encore, avec lequel on l’avoit tirassé toute la nuict à la queue d’un cheval, le corps percé en cent lieux à coups de dague, qu’on luy avoit donné non pas pour le tuer, mais pour luy faire de la douleur et de la crainte ; qui avoit souffert tout cela, et jusques à y avoir perdu parolle et sentiment, resolu, à ce qu’il me dict, de mourir plustost de mille morts (comme de vray, quand à sa souffrance, il en avoit passé une toute entiere) avant que rien promettre ; et si estoit un des plus riches laboureurs de toute la contrée. Combien en a l’on veu se laisser patiemment brusler et rotir pour des opinions empruntées d’autruy, ignorées et inconnues ! J’ay cogneu cent et cent femmes, car ils disent que les testes de Gascongne ont quelque prerogative en cela, que vous eussiez plustost faict mordre dans le fer chaut que de leur faire desmordre une opinion qu’elles eussent conçeue en cholere. Elles s’exasperent à l’encontre des coups et de la contrainte. Et celuy qui forgea le conte de la femme qui, pour aucune correction de menaces et bastonades, ne cessoit d’appeller son mary pouilleux, et qui, precipitée dans l’eau, haussoit encores, en s’estouffant, les mains et faisoit au dessus de sa teste signe de tuer des poux, forgea un conte duquel, en verité, tous les jours on voit l’image expresse en l’opiniastreté des femmes. Et est l’opiniastreté sœur de la constance, au moins en vigueur et fermeté. Il ne faut pas juger ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à nostre sens, comme j’ay dit ailleurs ; et est une grande faute, et en laquelle toute-fois la plus part des hommes tombent (ce que je ne dis pas pour Bodin), de faire difficulté de croire d’autruy ce qu’eux ne sçauroient faire. Ou ne voudroient. Il semble à chascun que la maistresse forme de nature est en luy ; touche et rapporte à celle là toutes les autres formes. Les allures qui ne se reglent aux siennes, sont faintes et artificielles. Quelle bestiale stupidité ! Moy, je considere aucuns hommes fort loing au-dessus de moy : noméement entre les anciens : et encores que je reconnoisse clairement mon impuissance à les suyvre de mes pas, je ne laisse pas de les suyvre à veue et juger les ressorts qui les haussent ainsin, desquels je apperçoy aucunement en moy les semences : comme je fay aussi de l’extreme bassesse des esprits, qui ne m’estonne et que je ne mescroy non plus. Je voy bien le tour que celles là se donnent pour se monter ; et admire leur grandeur ; et ces eslancemens que je trouve tres-beaux, je les embrasse ; et si mes forces n’y vont, au moins mon jugement s’y applique tres-volontiers. L’autre exemple qu’il allegue des choses incroyables et entierement fabuleuses dites par Plutarque, c’est qu’Agesilaus fut mulcté par les Ephores pour avoir attiré à soy seul le cœur et volonté de ses citoyens. Je ne sçay quelle marque de fauceté il y treuve ; mais tant y a que Plutarque parle là de choses qui luy devoyent estre beaucoup mieux connues qu’à nous ; et n’estoit pas nouveau en Grece de voir les hommes punis et exilez pour cela seul d’agreer trop à leurs citoyens, tesmoin l’Ostracisme et le Petalisme. Il y a encore en ce mesme lieu un’autre accusation qui me pique pour Plutarque, où il dict qu’il a bien assorty de bonne foy les Romains aux Romains et les Grecz entre eux, mais non les Romains aux Grecz, tesmoin, dit-il, Demostenes et Cicero, Caton et Aristides, Sylla et Lisander, Marcellus et Pelopidas, Pompeius et Agesilaus ; estimant qu’il a favorisé les Grecz de leur avoir donné des compaignons si dispareils. C’est justement attaquer ce que Plutarque a de plus excellent et louable : car en ces comparaisons (qui est la piece plus admirable de ses œuvres et en laquelle, à mon advis, il s’est autant pleu), la fidelité et syncerité de ses jugemens égale leur profondeur et leur pois. C’est un philosophe qui nous apprend la vertu. Voyons si nous le pourrons garentir de ce reproche de prevarication et fauceté. Ce que je puis panser avoir donné occasion à ce jugement, c’est ce grand et esclatant lustre des noms Romains que nous avons en la teste. Il ne nous semble point que Demosthenes puisse égaler la gloire d’un consul, proconsul et questeur de cette grande republique. Mais qui considerera la verité de la chose et les hommes en eux mesmes, à quoy Plutarque a plus visé, et à balancer leurs meurs, leurs naturels, leur suffisance que leur fortune, je pense, au rebours de Bodin, que Ciceron et le vieux Caton en doivent de reste à leurs compaignons. Pour son dessein, j’eusse plustost choisi l’exemple du jeune Caton comparé à Phocion : car, en ce païr, il se trouveroit une plus vray-semblable disparité à l’advantage du Romain. Quand à Marcellus, Sylla et Pompeius, je voy bien que leurs exploits de guerre sont plus enflez, glorieux et pompeus que ceux des Grecs que Plutarque leur apparie ; mais les actions les plus belles et vertueuses, non plus en la guerre qu’ailleurs, ne sont pas tousjours les plus fameuses. Je voy souvent des noms de capitaines estouffez soubs la splendeur d’autres noms de moins de merite : tesmoin Labienus, Ventidius, Telesinus et plusieurs autres. Et, à le prendre par là, si j’avois à me plaindre pour les Grecs, pourrois-je pas dire que beaucoup moins est Camillus comparable à Themistocles, les Gracches à Agis et Cleomenes, Numa à Licurgus ? Mais c’est folie de vouloir juger d’un traict les choses à tant de visages. Quand Plutarque les compare, il ne les égale pas pourtant. Qui plus disertement et conscientieusement pourroit remarquer leurs differences ? Vient-il à parangonner les victoires, les exploits d’armes, la puissance des armées conduites par Pompeius, et ses triumphes, avec ceux d’Agesilaus : Je ne croy pas, dit-il, que Xenophon mesme, s’il estoit vivant, encore qu’on luy ait concédé d’écrire tout ce qu’il a voulu à l’advantage d’Agesilaus, osast le mettre en comparaison. Parle-il de conferer Lisander à Sylla : Il n’y a, dit-il, point de comparaison, ny en nombre de victoires, ny en hazard de batailles : car Lisander ne gaigna seulement que deux batailles navales, etc. Cela, ce n’est rien desrober aux Romains : pour les avoir simplement presentez aux Grecs, il ne leur peut avoir fait injure, quelque disparité qui y puisse estre ; et Plutarque ne les contrepoise pas entiers ; il n’y a en gros aucune preference : il apparie les pieces et les circonstances, l’une apres l’autre, et les juge separément. Parquoy, si on le vouloit convaincre de faveur, il falloit en esplucher quelque jugement particulier, ou dire en general qu’il auroit failly d’assortir tel Grec à tel Romain : d’autant qu’il y en auroit d’autres plus correspondans pour les apparier, et se rapportans mieux.
L’histoire de Spurina
Chap. XXXIII.
LA philosophie ne pense pas avoir mal employé ses moyens quand elle a rendu à la raison la souveraine maistrise de nostre ame et l’authorité de tenir en bride nos appetits. Entre lesquels ceux qui jugent qu’il n’en y a point de plus violens que ceux que l’amour engendre, ont cela pour leur opinion, qu’ils tiennent au corps et à l’ame, et que tout l’homme en est possedé : en maniere que la santé mesme en depend, et est la medecine par fois contrainte de leur servir de maquerellage. Mais, au contraire, on pourroit aussi dire que le meslange du corps y apporte du rabais et de l’affoiblissement : car tels desirs sont subjects à satieté et capables de remedes materiels. Plusieurs, ayans voulu delivrer leurs ames des alarmes continuelles que leur donnoit cet appetit, se sont servis d’incision et destranchement des parties esmeues et alterées. D’autres en ont du tout abatu la force et l’ardeur par frequente application de choses froides, comme de neige et de vinaigre. Les haires de nos aieuls estoient de cet usage ; c’est une matiere tissue de poil de cheval, dequoy les uns d’entr’eux faisoient des chemises, et d’autres des ceintures à geéner leurs reins. Un prince me disoit, il n’y a pas long temps, que pendant sa jeunesse, un jour de feste solemne, en la court du Roy François premier, où tout le monde estoit paré, il luy print envie de se vestir de la haire, qui est encore chez luy, de monsieur son pere ; mais, quelque devotion qu’il eust, qu’il ne sceut avoir la patience d’attendre la nuict pour se despouiller, et en fut long temps malade, adjoustant qu’il ne pensoit pas qu’il y eust chaleur de jeunesse si aspre que l’usage de cette recepte ne peut amortir : toutesfois à l’advanture ne les a-il pas essayées les plus cuisantes ; car l’experience nous faict voir qu’une telle esmotion se maintient bien souvent soubs des habits rudes et marmiteux, et que les haires ne rendent pas tousjours heres ceux qui les portent. Xenocrates y proceda plus rigoureusement : car ses disciples, pour essayer sa continence, luy ayant fourré dans son lict Laïs, cette belle et fameuse courtisane, toute nue, sauf les armes de sa beauté et folastres apasts, ses philtres, sentant qu’en despit de ses discours et de ses regles, le corps, revesche, commençoit à se mutiner, il se fit brusler les membres qui avoient presté l’oreille à cette rebellion. Là où les passions qui sont toutes en l’ame, comme l’ambition, l’avarice et autres, donnent bien plus à faire à la raison : car elle n’y peut estre secourue que de ses propres moyens, ny ne sont ces appetits-là capables de satieté, voire ils s’esguisent et augmentent par la jouyssance. Le seul exemple de Julius Caesar peut suffire à nous montrer la disparité de ces appetits, car jamais homme ne fut plus adonné aux plaisirs amoureux. Le soin curieux qu’il avoit de sa personne, en est un tesmoignage, jusques à se servir à cela des moyens les plus lascifs qui fussent lors en usage, comme de se faire pinceter tout le corps et farder de parfums d’une extreme curiosité. Et de soy il estoit beau personnage, blanc, de belle et allegre taille, le visage plein, les yeux bruns et vifs, s’il en faut croire Suetone, car les statues qui se voyent de luy à Rome, ne raportent pas bien par tout à cette peinture. Outre ses femmes, qu’il changea à quatre fois, sans conter les amours de son enfance avec le Roy de Bithynie Nicomedes, il eust le pucelage de cette tant renommée Royne d’Aegipte, Cleopatra, tesmoin le petit Caesarion qui en nasquit. Il fit aussi l’amour à Eunoé, Royne de Mauritanie, et, à Romme, à Posthumia femme de Servius Sulpitius ; à Lollia, de Gabinius ; à Tertulla, de Crassus ; et à Mutia mesme, femme du grand Pompeius : qui fut la cause, disent les historiens Romains, pourquoy son mary la repudia, ce que Plutarque confesse avoir ignoré ; et les Curions pere et fils reprocherent depuis à Pompeius, quand il espousa la fille de Caesar, qu’il se faisoit gendre d’un homme qui l’avoit fait coqu, et que luy-mesme avoit accoustumé appeller Aegisthus. Il entretint, outre tout ce nombre, Servilia, sœur de Caton et mere de Marcus Brutus, dont chacun tient que proceda cette grande affection qu’il portoit à Brutus, par ce qu’il estoit nay en temps auquel il y avoit apparence qu’il fust nay de luy. Ainsi j’ay raison, ce me semble, de le prendre pour homme extremement adonné à cette desbauche et de complexion tres-amoureuse. Mais l’autre passion de l’ambition, dequoy il estoit aussi infiniment blessé, venant à combattre celle là, elle luy fit incontinent perdre place. Me ressouvenant sur ce propos de Mechmet, celuy qui subjugua Constantinople et apporta la finale extermination du nom Grec, je ne sache point ou ces deux passions se trouvent plus egalement balancées : pareillement indefatigable ruffien et soldat. Mais quand en sa vie elles se presentent en concurrence l’une de l’autre, l’ardeur querelleuse gourmande tous-jours l’amoureuse ardeur. Et ceste-cy, encore que ce fust hors sa naturelle saison, ne regaigne pleinement l’authorité souveraine, que quand il se trouva en grande vieillesse, incapable de plus soustenir le faix des guerres. Ce qu’on recite, pour un exemple contraire, de Ladislaus, Roy de Naples, est remerquable, que, bon capitaine, courageux et ambitieux, il se proposoit pour fin principale de son ambition l’execution de sa volupté et jouissance de quelque rare beauté. Sa mort fut de mesme. Ayant rangé par un siege bien poursuivy la ville de Florence si à destroit que les habitans estoient apres à composer de sa victoire, il la leur quita pour veu qu’ils luy livrassent une fille de leur ville, dequoy il avoit ouy parler, de beauté excellente. Force fut de la luy accorder, et garantir la publique ruine par une injure privée. Elle estoit fille d’un medecin fameux de son temps, lequel, se trouvant engagé en si villaine necessité, se resolut à une haute entreprinse. Comme chacun paroit sa fille et l’attournoit d’ornements et joyaux qui la peussent rendre aggreable à ce nouvel amant, luy aussi luy donna un mouchoir exquis en senteur et en ouvrage, duquel elle eust à se servir en leurs premieres approches, meuble qu’elles n’y oublient guere en ces quartiers là. Ce mouchoir, empoisonné selon la capacité de son art, venant à se frotter à ces chairs esmeues et pores ouverts, inspira son venin si promptement, qu’ayant soudain changé leur sueur chaude en froide, ils expirerent entre les bras l’un de l’autre. Je m’en revois à Caesar. Ses plaisirs ne luy firent jamais desrober une seule minute d’heure, ny destourner un pas des occasions qui se presentoient pour son agrandissement. Cette passion regenta en luy si souverainement toutes les autres, et posseda son ame d’une authorité si pleine, qu’elle l’emporta où elle voulut. Certes j’en suis despit quand je considere au demeurant la grandeur de ce personnage et les merveilleuses parties qui estoient en luy, tant de suffisance en toute sorte de sçavoir qu’il n’y a quasi science en quoy il n’ait escrit. Il estoit tel orateur que plusieurs ont preferé son eloquence à celle de Cicero ; et luy-mesmes, à mon advis, n’estimoit luy devoir guere en cette partie ; et ses deux Anticatons, furent principalement escrits pour contre-balancer le bien dire que Cicero avoit employé en son Caton. Au demeurant, fut-il jamais ame si vigilante, si active et si patiente de labeur que la sienne ? et sans doubte encore estoit elle embellie de plusieurs rares semences de vertu, je dy vives, naturelles et non contrefaictes. Il estoit singulierement sobre et si peu delicat en son manger qu’Oppius recite qu’un jour, luy ayant esté presenté à table, en quelque sauce, de l’huyle medeciné au lieu d’huyle simple, il en mangea largement pour ne faire honte à son hoste. Une autre-fois, il fit fouetter son bolenger pour luy avoir servy d’autre pain que celuy du commun. Caton mesme avoit accoustumé de dire de luy que c’estoit le premier homme sobre qui se fut acheminé à la ruyne de son pays. Et quant à ce que ce mesme Caton l’appella un jour yvrongne (cela advint en cette façon. Estans tous deux au Senat, où il se parloit du fait de la conjuration de Catilina, de laquelle Caesar estoit soupçonné, on luy apporta de dehors un brevet à cachetes. Caton, estimant que ce fut quelque chose dequoy les conjurez l’advertissent, le somma de le luy donner ; ce que Caesar fut contraint de faire pour eviter un plus grand soupçon. C’estoit de fortune une lettre amoureuse que Servilia, sœur de Caton, luy escrivoit. Caton, l’ayant leue, la luy rejetta en luy disant : Tien, yvrongne), cela, dis-je, fut plustost un mot de desdain et de colere qu’un expres reproche de ce vice, comme souvent nous injurions ceux qui nous faschent, des premieres injures qui nous viennent à la bouche, quoy qu’elles ne soient nullement deues à ceux à qui nous les attachons. Joinct que ce vice que Caton luy reproche, est merveilleusement voisin de celuy auquel il avoit surpris Caesar : car Venus et Bacchus se conviennent volontiers, à ce que dict le proverbe. Mais, chez moy, Venus est bien plus allegre, accompaignée de la sobrieté. Les exemples de sa douceur et de sa clemence envers ceux qui l’avoient offencé, sont infinis ; je dis outre ceux qu’il donna pendant le temps que la guerre civile estoit encore en son progrés, desquels il fait luy-mesmes assez sentir par ses escris qu’il se servoit pour amadouer ses ennemis et leur faire moins craindre sa future domination et sa victoire. Mais si faut il dire que ces exemples là s’ils ne sont suffisans à nous tesmoigner sa naïve douceur, ils nous montrent au moins une merveilleuse confiance et grandeur de courage en ce personnage. Il luy est advenu souvent de renvoyer des armées toutes entieres à son ennemy apres les avoir vaincues, sans daigner seulement les obliger par serment, sinon de le favoriser, au-moins de se contenir sans luy faire guerre. Il a prins à trois et à quatre fois tels capitaines de Pompeius, et autant de fois remis en liberté. Pompeius declaroit ses ennemis tous ceux qui ne l’accompaignoient à la guerre ; et luy, fit proclamer qu’il tenoit pour amis tous ceux qui ne bougeoient et qui ne s’armoyent effectuellement contre luy. A ceux de ses capitaines qui se desroboient de luy pour aller prendre autre condition, il r’envoioit encore les armes, chevaux et equipage. Les villes qu’il avoit prinses par force, il les laissoit en liberté de suyvre tel party qu’il leur plairoit, ne leur donnant autre garnison que la memoire de sa douceur et clemence. Il deffendit, le jour de sa grande bataille de Pharsale, qu’on ne mit qu’à toute extremité la main sur les citoyens Romains. Voylà des traits bien hazardeux, selon mon jugement ; et n’est pas merveilles si, aux guerres civiles que nous sentons, ceux qui combattent comme luy l’estat ancien de leur pays, n’en imitent l’exemple : ce sont moyens extraordinaires, et qu’il n’appartient qu’à la fortune de Caesar et à son admirable pourvoyance de heureusement conduire. Quand je considere la grandeur incomparable de cette ame, j’excuse la victoire de ne s’estre peu depestrer de luy, voire en cette tres-injuste et tres-inique cause. Pour revenir à sa clemence, nous en avons plusieurs naifs exemples au temps de sa domination, lors que, toutes choses estant reduites en sa main, il n’avoit plus à se feindre. Caius Memmius avoit escrit contre luy des oraisons tres-poignantes, ausquelles il avoit bien aigrement respondu ; si ne laissa-il bien tost apres de aider à le faire Consul. Caius Calvus, qui avoit faict plusieurs epigrammes injurieux contre luy, ayant employé de ses amis pour le reconcilier, Caesar se convia luy mesme à luy escrire le premier. Et nostre bon Catulle, qui l’avoit testonné si rudement sous le nom de Mamurra, s’en estant venu excuser à luy, il le fit ce jour mesme soupper à sa table. Ayant esté adverty d’aucuns qui parloient mal de luy, il n’en fit autre chose que declarer, en une sienne harangue publique, qu’il en estoit adverty. Il craignoit encore moins ses ennemis qu’il ne les haissoit. Aucunes conjurations et assemblées qu’on faisoit contre sa vie luy ayant esté descouvertes, il se contenta de publier par edit qu’elles luy estoient connues, sans autrement en poursuyvre les autheurs. Quant au respect qu’il avoit à ses amis, Caius Oppius voyageant avec luy et se trouvant mal, il luy quitta un seul logis qu’il y avoit, et coucha toute la nuict sur la dure et au descouvert. Quant à sa justice, il fit mourir un sien serviteur qu’il aimoit singulierement, pour avoir couché avecques la femme d’un chevalier Romain, quoy que personne ne s’en plaignit. Jamais homme n’apporta ny plus de moderation en sa victoire, ny plus de resolution en la fortune contraire. Mais toutes ces belles inclinations furent alterées et estouffées par cette furieuse passion ambitieuse, à laquelle il se laissa si fort emporter qu’on peut aisément maintenir qu’elle tenoit le timon et le gouvernail de toutes ses actions. D’un homme liberal elle en rendit un voleur publique pour fournir à cette profusion et largesse, et luy fit dire ce vilain et tres-injuste mot, que si les plus meschans et perdus hommes du monde luy avoient esté fidelles au service de son agrandissement, il les cheriroit et avanceroit de son pouvoir aussi bien que les plus gens de bien ; l’enyvra d’une vanité si extreme qu’il osoit se vanter en presence de ses concitoyens d’avoir rendu cette grande Republique Romaine un nom sans forme et sans corps, et dire que ses responces devoient meshuy servir de loix, et recevoir assis le corps du Senat venant vers luy, et souffrir qu’on l’adorat et qu’on luy fit en sa presence des honneurs divins. Somme, ce seul vice, à mon advis, perdit en luy le plus beau et le plus riche naturel qui fut onques, et a rendu sa memoire abominable à tous les gens de bien, pour avoir voulu chercher sa gloire de la ruyne de son pays et subversion de la plus puissante et fleurissante chose publique que le monde verra jamais. Il se pourroit bien, au contraire, trouver plusieurs exemples de grands personnages ausquels la volupté a faict oublier la conduicte de leurs affaires, comme Marcus Antonius et autres ; mais où l’amour et l’ambition seroient en égale balance et viendroient à se chocquer de forces pareilles, je ne fay aucun doubte que cette-cy ne gaignast le pris de la maistrise. Or, pour me remettre sur mes brisées, c’est beaucoup de pouvoir brider nos appetits par le discours de la raison, ou de forcer nos membres, par violence, à se tenir en leur devoir ; mais de nous foitter pour l’interest de nos voisins, de non seulement nous deffaire de cette douce passion qui nous chatouille, du plaisir que nous sentons de nous voir aggreables à autruy et aymez et recherchez d’un chascun, mais encore de prendre en haine et à contre-cœur nos graces qui en sont cause, et de condamner nostre beauté par ce que quelque autre s’en eschauffe, je n’en ay veu guere d’exemples. Cettuy-cy en est : Spurina, jeune homme de la Toscane,
Qualis gemma micat, fulvum quae dividit aurum, Aut collo decus aut capiti, vel quale, per artem Inclusum buxo aut Oricia terebintho, Lucet ebur, estant doué d’une singuliere beauté, et si excessive que les yeux plus continents ne pouvoient en souffrir l’esclat continemment, ne se contentant point de laisser sans secours tant de fiévre et de feu qu’il alloit attisant par tout, entra en furieux despit contre soy-mesmes et contre ces riches presens que nature luy avoit faits, comme si on se devoit prendre à eux de la faute d’autruy, et détailla et troubla, à force de playes qu’il se fit à escient et de cicatrices, la parfaicte proportion et ordonnance que nature avoit si curieusement observée en son visage. Pour en dire mon advis, j’admire telles actions plus que je ne les honnore : ces excez sont ennemis de mes regles. Le dessein en fut beau et consciencieux, mais, à mon advis, un peu manque de prudence. Quoy ? si sa laideur servit depuis à en jetter d’autres au peché de mespris et de haine ou d’envie pour la gloire d’une si rare recommandation, ou de calomnie, interpretant cette humeur à une forcenée ambition. Y a il quelque forme de laquelle le vice ne tire, s’il veut, occasion à s’exercer en quelque maniere ? Il estoit plus juste et aussi plus glorieux qu’il fist de ces dons de Dieu un subject de vertu examplaire et de reglement. Ceux qui se desrobent aux offices communs et à ce nombre infiny de regles espineuses à tant de visages qui lient un homme d’exacte preud’hommie en la vie civile, font, à mon gré, une belle espargne, quelque pointe d’aspreté peculiere qu’ils s’enjoignent. C’est aucunement mourir pour fuir la peine de bien vivre. Ils peuvent avoir autre pris ; mais le pris de la difficulté, il ne m’a jamais semblé qu’ils l’eussent, ny qu’en malaisance, il y ait rien au delà de se tenir droit emmy les flots de la presse du monde, respondant et satisfaisant loyalement à tous les membres de sa charge. Il est à l’adventure plus facile de se passer nettement de tout le sexe, que de se maintenir deuement de tout point en la compaignie de sa femme ; et a l’on de quoy couler plus incurieusement en la pauvreté qu’en l’abondance justement dispensée : l’usage conduict selon raison a plus d’aspreté que n’a l’abstinence. La moderation est vertu bien plus affaireuse que n’est la souffrance. Le bien vivre du jeune Scipion a mille façons ; le bien vivre de Diogenes n’en a qu’une. Cette-cy surpasse d’autant en innocence les vies ordinaires, comme les exquises et accomplies la surpassent en utilité et en force.
Observations sur les moyens de faire la guerre de Julius Cæsar.
Chap. XXXIIII.
ON recite de plusieurs chefs de guerre, qu’ils ont eu certains livres en particuliere recommandation : comme le grand Alexandre, Homere : Scipion l’Aphricain, Xenophon ; Marcus Brutus, Polybius ; Charles cinquiesme, Philippe de Comines ; et dit-on, de ce temps, que Machiavel est encores ailleurs en credit ; mais le feu Mareschal Strossy, qui avoit pris Caesar pour sa part, avoit sans doubte bien mieux choisi : car, à la verité, ce devroit estre le breviaire de tout homme de guerre, comme estant le vray et souverain patron de l’art militaire. Et Dieu sçait encore de quelle grace et de quelle beauté il a fardé cette riche matiere, d’une façon de dire si pure, si delicate et si parfaicte, que, à mon goust, il n’y a aucuns escrits au monde qui puissent estre comparables aux siens en cette partie. Je veux icy enregistrer certains traicts particuliers et rares, sur le faict de ses guerres, qui me sont demeurez en memoire. Son armée estant en quelque effroy pour le bruit qui couroit des grandes forces que menoit contre lui le Roy Juba, au lieu de rabatre l’opinion que ses soldats en avoyent prise et appetisser les moyens de son ennemy, les ayant faict assembler pour les r’asseurer et leur donner courage, il print une voye toute contraire à celle que nous avons accoustumé : car il leur dit qu’ils ne se missent plus en peine de s’enquerir des forces que menoit l’ennemy, et qu’il en avoit eu bien certain advertissement ; et lors il leur en fit le nombre surpassant de beaucoup et la vérité et la renommée qui en couroit en son armée, suyvant ce que conseille Cyrus en Xenophon ; d’autant que la tromperie n’est pas si grande de trouver les ennemis par effet plus foybles qu’on n’avoit esperé, que, les ayant jugez foybles par reputation, les trouver apres à la verité bien forts. Il accoustumoit sur tout ses soldats à obeyr simplement, sans se mesler de contreroller ou parler des desseins de leur capitaine, lesquels il ne leur communiquoit que sur le point de l’execution ; et prenoit plaisir, s’ils en avoyent descouvert quelque chose, de changer sur le champ d’advis pour les tromper ; et souvent, pour cet effect, ayant assigné un logis en quelque lieu, il passoit outre et alongeoit la journée, notamment s’il faisoit mauvais temps et pluvieux. Les Souisses, au commencement de ses guerres de Gaule, ayans envoyé vers luy pour leur donner passage au travers des terres des Romains, estant deliberé de les empescher par force, il leur contrefit toutes-fois un bon visage, et print quelques jours de delay à leur faire responce, pour se servir de ce loisir à assembler son armée. Ces pauvres gens ne sçavoyent pas combien il estoit excellent mesnager du temps : car il redit maintes-fois que c’est la plus souveraine partie d’un capitaine que la science de prendre au point les occasions, et la diligence, qui est en ses exploits à la verité inouye et incroyable. S’il n’estoit guiere conscientieux en cela, de prendre advantage sur son ennemy sous couleur d’un traité d’accord, il l’estoit aussi peu en ce qu’il ne requeroit en ses soldats autre vertu que la vaillance, ny ne punissoit guiere autres vices que la mutination et la desobeïssance. Souvent, apres ses victoires, il leur lachoit la bride à toute licence, les dispensant pour quelque temps des regles de la discipline militaire, adjoutant à cela qu’il avoit des soldats si bien creez que, tous perfumez et musquez, ils ne laissoient pas d’aller furieusement au combat. De vray, il aymoit qu’ils fussent richement armez, et leur faisoit porter des harnois gravez, dorez et argentez, afin que le soing de la conservation de leurs armes les rendit plus aspres à se defendre. Parlant à eux, il les appelloit du nom de compaignons, que nous usons encore : ce qu’Auguste, son successeur, reforma, estimant qu’il l’avoit fait pour la necessité de ses affaires et pour flater le cœur de ceux qui ne le suyvoient que volontairement ;
Rheni mihi Caesar in undis Dux erat, hic socius : facinus quos inquinat, aequat ; .
mais que cette façon estoit trop rabaissée pour la dignité d’un Empereur et general d’armée, et remit en train de les appeller seulement soldats. A cette courtoisie Caesar mesloit toutes-fois une grande severité à les reprimer. La neufiesme legion s’estant mutinée au pres de Plaisance, il la cassa avec ignominie, quoy que Pompeius fut lors encore en pieds, et ne la reçeut en grace qu’avec plusieurs supplications. Il les rapaisoit plus par authorité et par audace, que par douceur. Là où il parle de son passage de la riviere du Rhin vers l’Alemaigne, il dit qu’estimant indigne de l’honneur du peuple Romain qu’il passast son armée à navires, il fit dresser un pont afin qu’il passat à pied ferme. Ce fut là qu’il batist ce pont admirable dequoy il dechifre particulierement la fabrique : car il ne s’arreste si volontiers en nul endroit de ses faits, qu’à nous representer la subtilité de ses inventions en telle sorte d’ouvrages de main. J’y ay aussi remarqué cela, qu’il fait grand cas de ses exhortations aux soldats avant le combat : car, où il veut montrer avoir esté surpris ou pressé, il allegue tousjours cela, qu’il n’eust pas seulement loysir de haranguer son armée. Avant cette grande bataille contre ceux de Tournay : Caesar, dict-il, ayant ordonné du reste, courut soudainement où la fortune le porta, pour enhorter ses gens ; et rencontrant la dixiesme legion, il n’eust loisir de leur dire, sinon qu’ils eussent souvenance de leur vertu accoustumée, qu’ils ne s’estonnassent point et soustinsent hardiment l’effort des adversaires ; et par ce que l’ennemy estoit des-jà approché à un jet de trait, il donna le signe de la bataille ; et de là estant passé soudainement ailleurs pour en encourager d’autres, il trouva qu’ils estoyent des-jà aux prises. Voylà ce qu’il en dict en ce lieu là. De vray, sa langue luy a fait en plusieurs lieux de bien notables services ; et estoit, de son temps mesme, son eloquence militaire en telle recommendation que plusieurs en son armée recueilloyent ses harangues ; et par ce moyen il en fut assemblé des volumes qui ont duré long temps apres luy. Son parler avoit des graces particulieres, si que ses familiers, et, entre autres, Auguste, oyant reciter ce qui en avoit esté recueilli, reconnoissoit jusques aux phrases et aux mots ce qui n’estoit pas du sien. La premiere fois qu’il sortit de Rome avec charge publique, il arriva en huit jours à la riviere du Rhone, ayant dans sa coche devant luy un secretaire ou deux qui escrivoyent sans cesse, et derriere luy celuy qui portoit son espée. Et certes, quand on ne feroit qu’aler, à peine pourroit on atteindre à cette promptitude dequoy, tousjours victorieux, ayant laissé la Gaule et suyvant Pompeius à Brindes, il subjuga l’Italie en dix-huict jours, revint de Brindes à Rome ; de Rome il s’en alla au fin fonds de l’Espaigne, où il passa des difficultez extremes en la guerre contre Affranius et Petreius, et au long siege de Marseille. De là il s’en retourna en la Macedoine, battit l’armée Romaine à Pharsale, passa de là, suyvant Pompeius, en Aegypte, laquelle il subjuga ; d’Aegypte il vint en Syrie et au pays du Pont où il combatit Pharnaces ; de là en Afrique, où il deffit Scipion et Juba, et rebroussa encore par l’Italie en Espaigne, où il deffit les enfans de Pompeius,
Ocior et coeli flammis et tigride foeta. Ac veluti montis saxum de vertice praeceps Cum ruit avulsum vento, seu turbidus imber Proluit, aut annis solvit sublapsa vetustas, Fertur in abruptum magno mons improbus actu, Exultatque solo, silvas, armenta virosque Involvens secum. Parlant du siege d’Avaricum, il dit que c’estoit sa coustume de se tenir nuict et jour pres des ouvriers, qu’il avoit en besoigne. En toutes entreprises de consequence, il faisoit tousjours la descouverte luy mesme, et ne passa jamais son armée en lieu qu’il n’eut premierement reconnu. Et, si nous croyons Suetone, quand il fit l’entreprise de trajetter en Angleterre il fut le premier à sonder le gué. Il avoit accoustumé de dire qu’il aimoit mieux la victoire qui se conduisoit par conseil, que par force. Et, en la guerre contre Petreius et Afranius, la fortune luy presentant une bien apparante occasion d’advantage, il la refusa, dit-il, esperant avec un peu plus de longueur, mais moins de hazard, venir à bout de ses ennemis. Il fit aussi là un merveilleux traict, de commander à tout son ost de passer à nage la riviere sans aucune necessité,
rapuitque ruens in praelia miles, Quod fugiens timuisset, iter ; mox uda receptis Membra fovent armis, gelidosque a gurgite, cursu Restituunt artus. Je le trouve un peu plus retenu et consideré en ses entreprinses qu’Alexandre : car cettuy-cy semble rechercher et courir à force les dangiers, comme un impetueux torrent qui choque et attaque sans discretion et sans chois tout ce qu’il rencontre :
Sic tauri-formis volvitur Aufidus, Qui Regna Dauni perfluit Appuli, Dum saevit, horrendamque cultis Diluviem meditatur agris. Aussi estoit-il embesoigné en la fleur et premiere chaleur de son aage, là où Caesar s’y print estant des-jà meur et bien avancé. Outre ce qu’Alexandre estoit d’une temperature plus sanguine, colere et ardente, et si esmouvoit encore cette humeur par le vin, duquel Caesar estoit tres-abstinent : mais où les occasions de la necessité se presentoyent et où la chose le requeroit, il ne fut jamais homme faisant meilleur marché de sa personne. Quant à moy, il me semble lire en plusieurs de ses exploits une certaine resolution de se perdre, pour fuyr la honte d’estre vaincu. En cette grande bataille qu’il eut contre ceux de Tournay, il courut se presenter à la teste des ennemis sans bouclier, comme il se trouva, voyant la pointe de son armée s’esbranler : ce qui luy est advenu plusieurs autres-fois. Oyant dire que ses gens estoyent assiegez, il passa desguisé au travers l’armée ennemie pour les aller fortifier de sa presence. Ayant trajecté à Dirrachium avec bien petites forces, et voyant que le reste de son armée, qu’il avoit laissée à conduire à Antonius, tardoit à le suivre, il entreprit luy seul de repasser la mer par une tres-grande tormente, et se desroba pour aller reprendre luy mesme le reste de ses forces, les ports de delà et toute la mer estant saisie par Pompeius. Et quant aux entreprises qu’il a faites à main armée, il y en a plusieurs qui surpassent en hazard tout discours de raison militaire : car avec combien foibles moyens entreprint-il de subjuguer le Royaume d’Aegypte, et, depuis, d’aller attaquer les forces de Scipion et de Juba, de dix parts plus grandes que les siennes ? Ces gens là ont eu je ne sçay quelle plus qu’humaine confiance de leur fortune. Et disoit-il qu’il failloit executer, non pas consulter, les hautes entreprises. Apres la bataille de Pharsale, ayant envoyé son armée devant en Asie, et passant avec un seul vaisseau le destroit de l’Helespont, il rencontra en mer Lucius Cassius avec dix gros navires de guerre ; il eut le courage non seulement de l’attendre, mais de tirer droit vers luy et le sommer de se rendre ; et en vint à bout. Ayant entrepris ce furieux siege d’Alexia, où il y avoit quatre vints mille hommes de deffence, toute la Gaule s’estant eslevée pour luy courre sus et lever le siege, et dressé une armée de cent neuf mille chevaux et de deux cens quarante mille hommes de pied, quelle hardiesse et maniacle confiance fut ce de n’en vouloir abandonner son entreprise et se resoudre à deux si grandes difficultez ensemble ? Lesquelles toutesfois il soustint ; et, apres avoir gaigné cette grande bataille contre ceux de dehors, rengea bien tost à sa mercy ceux qu’il tenoit enfermez. Il en advint autant à Lucullus au siege de Tigranocerta contre le Roy Tigranes, mais d’une condition dispareille, veu la mollesse des ennemis à qui Lucullus avoit affaire. Je veux icy remarquer deux rares evenemens et extraordinaires sur le fait de ce siege d’Alexia : l’un, que les Gaulois, s’assemblans pour venir trouver là Caesar, ayans faict denombrement de toutes leurs forces, resolurent en leur conseil de retrancher une bonne partie de cette grande multitude, de peur qu’ils n’en tombassent en confusion. Cet exemple est nouveau de craindre à estre trop ; mais, à le bien prendre, il est vray-semblable que le corps d’une armée doit avoir une grandeur moderée et reglée à certaines bornes, soit pour la difficulté de la nourrir, soit pour la difficulté de la conduire et tenir en ordre. Au-moins seroit il bien aisé à verifier, par exemple, que ces armées monstrueuses en nombre n’ont guere rien fait qui vaille. Suivant le dire de Cyrus en Xenophon, que ce n’est pas le nombre des hommes, ains le nombre des bons hommes, qui faict l’advantage, le demeurant servant plus de destourbier que de secours. Et Bajazet print le principal fondement à sa resolution de livrer journée à Tamburlan, contre l’advis de tous ses capitaines, sur ce que le nombre innombrable des hommes de son ennemy lui donnoit certaine esperance de confusion. Scanderberch, bon juge et tres expert, avoit accoustumé de dire que dix ou douze mille combattans fideles devoient baster à un suffisant chef de guerre pour garantir sa reputation en toute sorte de besoin militaire. L’autre point, qui semble estre contraire et à l’usage et à la raison de la guerre, c’est que Vercingentorix, qui estoit nommé chef et general de toutes les parties des Gaules revoltées, print party de s’aller enfermer dans Alexia. Car celuy qui commande à tout un pays ne se doit jamais engager qu’au cas de cette extremité qu’il y alat de sa derniere place et qu’il n’y eut rien plus à esperer qu’en la deffence d’icelle ; autrement il se doit tenir libre, pour avoir moyen de pourvoir en general à toutes les parties de son gouvernement. Pour revenir à Caesar, il devint, avec le temps, un peu plus tardif et plus consideré, comme tesmoigne son familier Oppius : estimant qu’il ne devoit aysement hazarder l’honneur de tant de victoires, lequel une seule defortune luy pourroit faire perdre. C’est ce que disent les Italiens, quand ils veulent reprocher cette hardiesse temeraire qui se void aux jeunes gens, les nommant necessiteux d’honneur, bisognosi d’honore, et qu’estant encore en cette grande faim et disete de reputation, ils ont raison de la chercher à quelque pris que ce soit, ce que ne doivent pas faire ceux qui en ont desjà acquis à suffisance. Il y peut avoir quelque juste moderation en ce desir de gloire, et quelque sacieté en cet appetit, comme aux autres ; assez de gens le practiquent ainsi. Il estoit bien esloigné de cette religion des anciens Romains, qui ne se vouloyent prevaloir en leurs guerres que de la vertu simple et nayfve ; mais encore y apportoit il plus de conscience que nous ne ferions à cette heure, et n’approuvoit pas toutes sortes de moyens pour acquerir la victoire. En la guerre contre Ariovistus, estant à parlementer avec luy, il y survint quelque remuement entre les deux armées, qui commença par la faute des gens de cheval d’Ariovistus ; sur ce tumulte, Caesar se trouva avoir fort grand advantage sur ses ennemis ; toutesfois il ne s’en voulut point prevaloir, de peur qu’on luy peut reprocher d’y avoir procedé de mauvaise foy. Il avoit accoustumé de porter un accoustrement riche au combat et de couleur esclatante pour se faire remarquer. Il tenoit la bride plus estroite à ses soldats, et les tenoit plus de court ? estant pres des ennemis. Quand les anciens Grecs vouloyent accuser quelqu’un d’extreme insuffisance, ils disoyent en commun proverbe qu’il ne sçavoit ny lire ny nager. Il avoit cette mesme opinion, que la science de nager estoit tres-utile à la guerre, et en tira plusieurs commoditez : s’il avoit à faire diligence, il franchissoit ordinairement à nage les rivieres qu’il rencontroit, car il aymoit à voyager à pied comme le grand Alexandre. En Aegypte, ayant esté forcé, pour se sauver, de se mettre dans un petit bateau, et tant de gens s’y estant lancez quant et luy qu’il estoit en danger d’aller à fons, il ayma mieux se jetter en la mer et gaigna sa flote à nage, qui estoit plus de deux cents pas de là, tenant en sa main gauche ses tablettes hors de l’eau et trainant à belles dents sa cotte d’armes, afin que l’ennemy n’en jouyt, estant des-jà bien avancé sur l’eage. Jamais chef de guerre n’eust tant de creance sur ses soldats : au commancement de ses guerres civiles, les centeniers luy offrirent de soudoyer, chacun sur sa bourse, un homme d’armes ; et les gens de pied, de le servir à leurs despens, ceux qui estoyent plus aysez entreprenants encore à deffrayer les plus necessiteux. Feu monsieur l’Admiral de Chatillon nous fit veoir dernierement un pareil cas en nos guerres civiles, car les François de son armée fournissoient de leurs bourses au payement des estrangers qui l’accompaignoient ; il ne se trouveroit guiere d’exemples d’affection si ardente et si preste parmy ceux qui marchent dans le vieux train, soubs l’ancienne police des loix. La passion nous commande bien plus vivement que la raison. Il est pourtant advenu, en la guerre contre Annibal, qu’à l’exemple de la liberalité du peuple Romain en la ville, les gendarmes et Capitaines refusarent leur paye ; et appelloit on au camp de Marcellus mercenaires ceux qui en prenoient. Ayant eu du pire aupres de Dirrachium, ses soldats se vindrent d’eux mesmes offrir à estre chastiez et punis, de façon qu’il eust plus à les consoler qu’à les tencer. Une sienne seule cohorte soustint quatre legions de Pompeius plus de quatre heures, jusques à ce qu’elle fut quasi toute deffaicte à coups de trait ; et se trouva dans la trenchée cent trente mille flesches. Un soldat nommé Scaeva, qui commandoit à une des entrées, s’y maintint invincible, ayant un œil crevé, une espaule et une cuisse percées, et son escu faucé en deux cens trente lieux. Il est advenu à plusieurs de ses soldats pris prisonniers d’accepter plustost la mort que de vouloir promettre de prendre autre party. Granius Petronius pris par Scipion en Affrique, Scipion, ayant faict mourir ses compaignons, luy manda qu’il luy donnoit la vie, car il estoit homme de reng et questeur. Petronius respondit que les soldats de Caesar avoient accoustumé de donner la vie aux autres, non la recevoir ; et se tua tout soudain de sa main propre. Il y a infinis exemples de leur fidelité : il ne faut pas oublier le traict de ceux qui furent assiegez à Salone, ville partizane pour Caesar contre Pompeius, pour un rare accident qui y advint. Marcus Octavius les tenoit assiegez ; ceux de dedans estans reduits en extreme necessité de toutes choses, en maniere que, pour supplier au deffaut qu’ils avoient d’hommes, la plus part d’entre eux y estans morts et blessez, ils avoient mis en liberté tous leurs esclaves, et pour le service de leurs engins avoient esté contraints de coupper les cheveux de toutes les femmes pour en faire des cordes, outre une merveilleuse disette de vivres, et ce neant moins resolus de jamais ne se rendre. Apres avoir trainé ce siege en grande longueur, d’où Octavius estoit devenu plus nonchalant et moins attentif à son entreprinse, ils choisirent un jour sur le midy, et, ayant rangé les femmes et les enfans sur leurs murailles pour faire bonne mine, sortirent en telle furie sur les assiegeans qu’ayant enfoncé le premier, le second et tiers corps de garde, et le quatriesme et puis le reste, et ayant fait du tout abandonner les tranchées, les chasserent jusques dans les navires ; et Octavius mesmes se sauva à Dyrrachium, où estoit Pompeius. Je n’ay point memoire pour cett’heure d’avoir veu aucun autre exemple où les assiegez battent en gros les assiegeans et gaignent la maistrise de la campaigne, ny qu’une sortie ait tiré en consequence une pure et entiere victoire de bataille.
De trois bonnes femmes.
Chap. XXXV.
IL n’en est pas à douzaines, comme chacun sçait, et notamment aux devoirs de mariage : car c’est un marché plein de tant d’espineuses circonstances qu’il est malaisé que la volonté d’une femme s’y maintienne entiere long temps. Les hommes, quoy qu’ils y soient avec un peu meilleure condition, y ont prou affaire. La touche d’un bon mariage, et sa vraye preuve, regarde le temps que la societé dure : si elle a esté constamment douce, loyalle et commode. En nostre siecle, elles reservent plus communéement à estaller leurs bons offices et la vehemence de leur affection envers leurs maris perdus ; cherchent au moins lors à donner tesmoignage de leur bonne volonté. Tardif tesmoignage et hors de saison. Elles preuvent plustost par là qu’elles ne les aiment que morts. La vie est plaine de combustion ; le trespas, d’amour et de courtoisie. Comme les peres cachent l’affection envers leurs enfans, elles volontiers, de mesmes, cachent la leur envers le mary pour maintenir un honneste respect. Ce mistere n’est pas de mon goust : elles ont beau s’escheveler et esgratigner, je m’en vois à l’oreille d’une femme de chambre et d’un secretaire : Comment estoient-ils ? Comment ont-ils vescu ensemble ? Il me souvient tousjours de ce bon mot : jactantius moerent, quae minus dolent. Leur rechigner est odieux aux vivans et vain aux morts. Nous dispenserons volontiers qu’on rie apres, pourveu qu’on nous rie pendant la vie. Est ce pas de quoy resusciter de despit, qui m’aura craché au nez pendant que j’estoy, me vienne froter les pieds quand je commence à n’estre plus. S’il y a quelque honneur à pleurer les maris, il n’appartient qu’à celles qui leur ont ry : celles qui ont pleuré en la vie, qu’elles rient en la mort, au dehors comme au dedans. Aussi ne regardez pas à ces yeux moites et à cette piteuse voix ; regardez ce port, ce teinct et l’embonpoinct de ces joues soubs ces grands voiles : c’est par-là qu’elle parle françois. Il en est peu de qui la santé n’aille en amendant, qualité qui ne sçait pas mentir. Cette ceremonieuse contenance ne regarde pas tant derriere soy que devant ; c’est acquest plus que payement. En mon enfance, une honneste et tres-belle dame, qui vit encores, vefve d’un prince, avoit je ne sçay quoy plus en sa parure qu’il n’est permis par les loix de nostre vefvage ; à ceux qui le lui reprochoient : C’est, disoit elle, que je ne practique plus de nouvelles amitiez, et suis hors de volonté de me remarier. Pour ne disconvenir du tout à nostre usage, j’ay icy choisy trois femmes qui ont aussi employé l’effort de leur bonté et affection autour la mort de leurs maris ; ce sont pourtant exemples un peu autres, et si pressans qu’ils tirent hardiment la vie en consequence. Pline le jeune avoit, pres d’une sienne maison, en Italie, un voisin merveilleusement tourmenté de quelques ulceres qui luy estoient survenus és parties honteuses. Sa femme, le voyant si longuement languir, le pria de permettre qu’elle veit à loisir et de pres l’estat de son mal, et qu’elle luy diroit plus franchement que aucun autre ce qu’il avoit à en esperer. Apres avoir obtenu cela de luy et l’avoir curieusement consideré, elle trouva qu’il estoit impossible qu’il en peut guerir, et que tout ce qu’il avoit à attandre, c’estoit de trainer fort long temps une vie doloureuse et languissante : si luy conseilla, pour le plus seur et souverain remede, de se tuer ; et le trouvant un peu mol à une si rude entreprise : Ne pense point, luy dit elle, mon amy, que les douleurs que je te voy souffrir, ne me touchent autant qu’à toy, et que, pour m’en delivrer, je ne me veuille servir moy-mesme de cette medecine que je t’ordonne. Je te veux accompaigner à la guerison comme j’ay fait à la maladie : oste cette crainte, et pense que nous n’aurons que plaisir en ce passage qui nous doit delivrer de tels tourmens : nous nous en irons heureusement ensemble. Cela dit, et ayant rechauffé le courage de son mary, elle resolut qu’ils se precipiteroient en la mer par une fenestre de leur logis qui y respondoit. Et pour maintenir jusques à sa fin cette loyale et vehemente affection dequoy elle l’avoit embrassé pendant sa vie, elle voulut encore qu’il mourust entre ses bras ; mais, de peur qu’ils ne luy faillissent et que les estraintes de ses enlassemens ne vinssent à se relascher par la cheute et la crainte, elle se fit lier et attacher bien estroittement avec luy par le faux du corps, et abandonna ainsi sa vie pour le repos de celle de son mary. Celle-là estoit de bas lieu ; et parmy telle condition de gens il n’est pas si nouveau d’y voir quelque traict de rare bonté,
extrema per illos Justitia excedens terris vestigia fecit.
Les autres deux sont nobles et riches, où les exemples de vertu se logent rarement. Arria, femme de Cecinna Paetus, personnage consulaire, fut mere d’un’autre Arria, femme de Thrasea Paetus, celuy duquel la vertu fut tant renommée du temps de Neron, et, par le moyen de ce gendre, mere-grand de Fannia, car la ressemblance des noms de ces hommes et femmes et de leurs fortunes en a fait mesconter plusieurs. Cette premiere Arria, Cecinna Paetus, son mary, ayant esté prins prisonnier par les gens de l’Empereur Claudius, apres la deffaicte de Scribonianus, duquel il avoit suivy le party, supplia ceux qui l’en amenoient prisonnier à Rome, de la recevoir dans leur navire, où elle leur seroit de beaucoup moins de despence et d’incommodité qu’un nombre de personnes qu’il leur faudroit pour le service de son mary, et qu’elle seule fourniroit à sa chambre, à sa cuisine et à tous autres offices. Ils l’en refuserent ; et elle, s’estant jettée dans un bateau de pécheur qu’elle loua sur le champ, le suyvit en cette sorte depuis la Sclavonie. Comme ils furent à Rome, un jour, en presence de l’Empereur, Junia, vefve de Scribonianus, s’estant accostée d’elle familierement pour la societé de leurs fortunes, elle la repoussa rudement avec ces paroles : Moy, dit-elle, que je parle à toy, ny que je t’escoute, toy au giron de laquelle Scribonianus fut tué ? et tu vis encore’Ces paroles, avec plusieurs autres signes, firent sentir à ses parents qu’elle estoit pour se deffaire elle-mesme, impatiente de supporter la fortune de son mary. Et Thrasea, son gendre, la suppliant sur ce propos de ne se vouloir perdre, et luy disant ainsi : Quoy ! si je courois pareille fortune à celle de Caecinna, voudriez vous que ma femme, vostre fille, en fit de mesme ? --Comment donq ? si je le voudrois ? respondit-elle : ouy, ouy, je le voudrois, si elle avoit vescu aussi long temps et d’aussi bon accord avec toy que j’ay faict avec mon mary. Ces responces augmentoient le soing qu’on avoit d’elle, et faisoient qu’on regardoit de plus pres à ses deportemens. Un jour, apres avoir dict à ceux qui la gardoient : Vous avez beau faire, vous me pouvez bien faire plus mal mourir, mais de me garder de mourir, vous ne sçauriez, s’eslançant furieusement d’une chaire où elle estoit assise, s’alla de toute sa force chocquer la teste contre la paroy voisine ; duquel coup estant cheute de son long esvanouye et fort blessée, apres qu’on l’eut à toute peine faite revenir : Je vous disois bien, dit-elle, que si vous me refusiez quelque façon aisée de me tuer, j’en choisirois quelque autre, pour mal-aisée qu’elle fut. La fin d’une si admirable vertu fut telle : son mary Paetus n’ayant pas le cœur assez ferme de soy-mesme pour se donner la mort, à laquelle la cruauté de l’Empereur le rengeoit, un jour entre autres, apres avoir premierement emploié les discours et enhortements propres au conseil qu’elle luy donnoit à ce faire, elle print le poignart que son mary portoit, et le tenant trait en sa main, pour la conclusion de son exhortation : Fais ainsi, Paetus, luy dit-elle. Et en mesme instant, s’en estant donné un coup mortel dans l’estomach, et puis l’arrachant de sa playe, elle le luy presenta, finissant quant et quant sa vie avec cette noble, genereuse et immortelle parole : Paete, non dolet. Elle n’eust loisir que de dire ces trois paroles d’une si belle substance : Tien, Paetus, il ne m’a poinct faict mal :
Casta suo gladium cum traderet Arria Paeto, Quem de visceribus traxerat ipsa suis : Si qua fides, vulnus quod feci, non dolet, inquit ; Sed quod tu facies, id mihi, Paete, dolet. Il est bien plus vif en son naturel et d’un sens plus riche : car et la playe et la mort de son mary, et les siennes, tant s’en faut qu’elles luy poisassent ; qu’elle en avoit esté la conseillere et promotrice ; mais, ayant fait cette haute et courageuse entreprinse pour la seule commodité de son mary, elle ne regarde qu’à luy encores au dernier trait de sa vie, et à luy oster la crainte de la suivre en mourant. Paetus se frappa tout soudain, de ce mesme glaive : honteux, à mon advis, d’avoir eu besoin d’un si cher et pretieux enseignement. Pompeia Paulina, jeune et tres-noble Dame Romaine, avoit espousé Seneque en son extreme vieillesse. Neron, son beau disciple, ayant envoyé ses satellités vers luy pour luy denoncer l’ordonnance de sa mort (ce qui se faisoit en cette maniere : quand les Empereurs Romains de ce temps avoient condamné quelque homme de qualité, ils luy mandoient par leurs officiers de choisir quelque mort à sa poste, et de la prendre dans tel ou tel delay qu’ils luy faisoient prescrire selon la trempe de leur cholere, tantost plus pressé, tantost plus long, luy donnant terme pour disposer pendant ce temps là de ses affaires, et quelque fois lui ostant le moyen de ce faire par la briefveté du temps ; et si le condamné estrivoit à leur ordonnance, ils menoient des gens propres à l’executer, ou lui coupant les veines des bras et des jambes, ou luy faisant avaller du poison par force ; mais les personnes d’honneur n’attendoient pas cette necessité, et se servoient de leurs propres medecins et chirurgiens à cet effet), Seneque ouit leur charge d’un visage paisible et asseuré, et apres demanda du papier pour faire son testament ; ce que luy ayant esté refusé par le capitaine, se tournant vers ses amis : Puis que je ne puis, leur dit-il, vous laisser autre chose en reconnoissance de ce que je vous doy, je vous laisse au moins ce que j’ay de plus beau, à sçavoir l’image de mes meurs et de ma vie, laquelle je vous prie conserver en vostre mesmoire, affin qu’en ce faisant vous acqueriez la gloire de sinceres et veritables amis. Et quant et quant appaisant tantost l’aigreur de la douleur qu’il leur voyoit souffrir, par douces paroles, tantost roidissant sa voix pour les en tancer : Où sont, disoit-il, ces beaux preceptes de la philosophie ? que sont devenues les provisions que par tant d’années nous avons faictes contre les accidents de la fortune ? La cruauté de Neron nous estoit elle inconnue ? Que pouvions nous attendre de celuy qui avoit tué sa mere et son frere, sinon qu’il fit encore mourir son gouverneur, qui l’a nourry et eslevé ? Apres avoir dit ces paroles en commun, il se destourna à sa femme, et, l’embrassant estroittement, comme, par la pesanteur de la douleur, elle deffailloit de cœur et de forces, la pria de porter un peu plus patiemment cet accident pour l’amour de luy, et que l’heure estoit venue où il avoit à montrer, non plus par discours et par disputes, mais par effect, le fruict qu’il avoit tiré de ses estudes, et que sans doubte il embrassoit la mort, non seulement sans douleur, mais avecques allegresse : Parquoy, m’amie, disoit-il, ne la des-honore par tes larmes, affin qu’il ne semble que tu t’aimes plus que ma reputation ; appaise ta douleur et te console en la connoissance que tu as eu de moy et de mes actions, conduisant le reste de ta vie par les honnestes occupations ausquelles tu es adonnée. A quoy Paulina ayant un peu repris ses esprits et reschauffé la magnanimité de son courage par une tres-noble affection : Non, Seneca, respondit-elle, je ne suis pas pour vous laisser sans ma compaignie en telle necessité ; je ne veux pas que vous pensiez que les vertueux exemples de vostre vie ne m’ayent encore appris à sçavoir bien mourir ; et quand le pourroy-je ny mieux, ny plus honnestement, ny plus à mon gré, qu’avecques vous ? Ainsi faictes estat que je m’en vay quant et vous. Lors Seneque, prenant en bonne part une si belle et glorieuse deliberation de sa femme, et pour se delivrer aussi de la crainte de la laisser apres sa mort à la mercy et cruauté de ses ennemys : Je t’avoy, Paulina, dit-il, conseillé ce qui servoit à conduire plus heureusement ta vie : tu aymes donc mieux l’honneur de la mort ; vrayement je ne te l’envieray poinct : la constance et la resolution soyent pareilles à nostre commune fin, mais la beauté et la gloire soit plus grande de ta part. Cela fait, on leur couppa en mesme temps les veines des bras ; mais par ce que celles de Seneque, reserrées tant par la vieillesse que par son abstinence, donnoient au sang le cours trop long et trop lache, il commanda qu’on luy couppat encore les veines des cuisses ; et, de peur que le tourment qu’il en souffroit, n’attendrit le cœur de sa femme, et pour se delivrer aussy soy-mesme de l’affliction qu’il portoit de la veoir en si piteux estat, apres avoir tres-amoureusement pris congé d’elle, il la pria de permettre qu’on l’emportat en la chambre voisine, comme on feist. Mais, toutes ces incisions estant encore insuffisantes pour le faire mourir, il commande à Statius Anneus, son medecin, de luy donner un breuvage de poison, qui n’eust guiere non plus d’effect, car, pour la foiblesse et froideur des membres, elle ne peut arriver jusques au cœur. Par ainsin on luy fit outre-cela aprester un baing fort chaud ; et lors, sentant sa fin prochaine, autant qu’il eust d’haleine, il continua des discours tres-excellans sur le suject de l’estat où il se trouvoit, que ses secretaires recueillirent tant qu’ils peurent ouyr sa voix, et demeurerent ses parolles dernieres long temps despuis en credit et honneur és mains des hommes (ce nous est une bien facheuse perte qu’elles ne soyent venues jusques à nous). Comme il sentit les derniers traicts de la mort, prenant de l’eau du being toute sanglante, il en arrousa sa teste en disant : Je voue cette eau à Juppiter le liberateur. Neron, adverty de tout cecy, craignant que la mort de Paulina, qui estoit des mieux apparentées dames Romaines et envers laquelle il n’avoit nulles particulieres inimitiez, luy vint à reproche, renvoya en toute diligence luy faire r’atacher ses playes : ce que ses gens d’elle firent sans son sçeu, estant des-jà demy morte et sans aucun sentiment. Et ce que, contre son dessein, elle vesquit dépuis, ce fut tres-honorablement et comme il appartenoit à sa vertu, montrant par la couleur blesme de son visage combien elle avoit escoulé de vie par ses blessures. Voylà mes trois contes tres-veritables, que je trouve aussi plaisans et tragiques que ceux que nous forgeons à nostre poste pour donner plaisir au commun ; et m’estonne que ceux qui s’adonnent à cela, ne s’avisent de choisir plutost dix mille tres-belles histoires qui se rencontrent dans les livres, où ils auroient moins de peine et apporteroient plus de plaisir et profit. Et qui en voudroit bastir un corps entier et s’entretenant, il ne faudroit qu’il fournit du sien que la liaison, comme la soudure d’un autre metal ; et pourroit entasser par ce moyen force veritables evenemens de toutes sortes, les disposant et diversifiant, selon que la beauté de l’ouvrage le requerroit, à peu pres comme Ovide a cousu et r’apiecé sa Metamorphose, de ce grand nombre de fables diverses. En ce dernier couple, cela est encore digne d’estre consideré, que Paulina offre volontiers à quiter la vie pour l’amour de son mary, et que son mary avoit autre-fois quitté aussi la mort pour l’amour d’elle. Il n’y a pas pour nous grand contre-pois en cet eschange ; mais, selon son humeur Stoïque, je croy qu’il pensoit avoir autant faict pour elle, d’alonger sa vie en sa faveur, comme s’il fut mort pour elle. En l’une des lettres qu’il escrit à Lucilius, apres qu’il luy a fait entendre comme, la fiebvre l’ayant pris à Rome, il monta soudain en coche pour s’en aller à une sienne maison aux champs, contre l’opinion de sa femme qui le vouloit arrester, et qu’il luy avoit respondu que la fiebvre qu’il avoit, ce n’estoit pas fiebvre du corps, mais du lieu, il suit ainsin : Elle me laissa aller, me recommandant fort ma santé. Or, moy qui sçay que je loge sa vie en la mienne, je commence de pourvoir à moy pour pourvoir à elle : le privilege que ma viellesse m’avoit donné, me rendant plus ferme et plus resolu à plusieurs choses, je le pers, quand il me souvient qu’en ce vieillard il y en a une jeune à qui je profite. Puis que je ne la puis ranger à m’aymer plus courageusement, elle me renge à m’aymer moymesme plus curieusement : car il faut prester quelque chose aux honnestes affections ; et par fois, encore que les occasions nous pressent au contraire, il faut r’appeller la vie, voire avecque tourment ; il faut arrester l’ame entre les dents, puis que la loy de vivre, aux gens de bien, ce n’est pas autant qu’il leur plait, mais autant qu’ils doivent. Celuy qui n’estime pas tant sa femme ou un sien amy que d’en allonger sa vie, et qui s’opiniastre à mourir, il est trop delicat et trop mol : il faut que l’ame se commande cela, quand l’utilité des nostres le requiert ; il faut par fois nous prester à nos amis, et, quand nous voudrions mourir pour nous, interrompre notre dessein pour eux. C’est tesmoignage de grandeur de courage, de retourner en la vie pour la consideration d’autruy, comme plusieurs excellens personnages ont faict ; et est un traict de bonté singuliere de conserver la vieillesse (de laquelle la commodité plus grande, c’est la nonchalance de sa durée et un plus courageux et desdaigneux usage de la vie), si on sent que cet office soit doux, agreable et profitable à quelqu’un bien affectionné. Et en reçoit on une tres-plaisante recompense, car qu’est-il plus doux que d’estre si cher à sa femme qu’en sa consideration on en devienne plus cher à soy-mesme ? Ainsi ma Pauline m’a chargé non seulement sa crainte, mais encore la mienne. Ce ne m’a pas esté assez de considerer combien resoluement je pourrois mourir, mais j’ay aussi consideré combien irresoluement elle le pourroit souffrir. Je me suis contrainct à vivre, et c’est quelquefois magnanimité que vivre. Voylà ses mots, excellens comme est son usage.
Des plus excellens hommes.
Chap. XXXVI.
SI on me demandoit le chois de tous les hommes qui sont venus à ma connoissance, il me semble en trouver trois excellens au dessus de tous les autres. L’un Homere : non pas qu’Aristote ou Varro (pour exemple) ne fussent à l’adventure aussi sçavans que luy, ny possible encore qu’en son art mesme Vergile ne luy soit comparable : je le laisse à juger à ceux qui les connoissent tous deux. Moy qui n’en connoy que l’un, puis dire cela seulement selon ma portée, que je ne croy pas que les Muses mesmes allassent au delà du Romain :
Tale facit carmen docta testudine, quale Cynthius impositis temperat articulis. Toutesfois, en ce jugement, encore ne faudroit il pas oublier que c’est principalement d’Homere que Vergile tient sa suffisance ; que c’est son guide et maistre d’escole, et qu’un seul traict de l’Iliade a fourny de corps et de matiere à cette grande et divine Eneide. Ce n’est pas ainsi que je conte : j’y mesle plusieurs autres circonstances qui me rendent ce personnage admirable, quasi au dessus de l’humaine condition. Et, à la verité, je m’estonne souvent que luy, qui a produit et mis en credit au monde plusieurs deitez par son auctorité, n’a gaigné reng de Dieu luy mesme. Estant aveugle, indigent ; estant avant que les sciences fussent redigées en regle et observations certaines, il les a tant connues que tous ceux qui se sont meslez depuis d’establir des polices, de conduire guerres, et d’escrire ou de la religion ou de la philosophie, en quelque secte que ce soit, ou des ars, se sont servis de luy comme d’un maistre tres-parfaict en la connoissance de toutes choses, et de ses livres comme d’une pepiniere de toute espece de suffisance,
Qui quid sit pulchrum, quid turpe, quid utile, quid non, Plenius ac melius Chrysippo ac Crantore dicit ; et, comme dit l’autre,
A quo, ceu fonte perenni, Vatum Pyeriis labra rigantur aquis. Et l’autre,
Adde Heliconiadum comites, quorum unus Homerus Astra potitus. Et l’autre,
Cujusque ex ore profuso Omnis posteritas latices in carmina duxit, Amnémque in tenues ausa est deducere rivos, Unius foecunda bonis. C’est contre l’ordre de nature qu’il a faict la plus excellente production qui puisse estre : car la naissance ordinaire des choses, elle est imparfaicte ; elles s’augmentent, se fortifient par l’accroissance : l’enfance de la poësie et de plusieurs autres sciences, il l’a rendue meure, parfaicte et accomplie. A cette cause le peut on nommer le premier et dernier des poëtes, suyvant ce beau tesmoignage que l’antiquité nous a laissé de luy, que, n’ayant eu nul qu’il peut imiter avant luy, il n’a eu nul apres luy qui le peut imiter. Ses parolles, selon Aristote, sont les seules parolles qui ayent mouvement et action ; ce sont les seuls mots substantiels. Alexandre le grand, ayant rencontré parmy les despouilles de Darius un riche coffret, ordonna que on le luy reservat pour y loger son Homere, disant que c’estoit le meilleur et plus fidelle conseiller qu’il eut en ses affaires militaires. Pour cette mesme raison disoit Cleomenes, fils d’Anaxandridas, que c’estoit le Poëte des Lacedemoniens, par ce qu’il estoit tres-bon maistre de la discipline guerriere. Cette louange singuliere et particuliere luy est aussi demeurée, au jugement de Plutarque, que c’est le seul autheur du monde qui n’a jamais soulé ne dégousté les hommes, se montrant aux lecteurs tousjours tout autre, et fleurissant tousjours en nouvelle grace. Ce folastre d’Alcibiades, ayant demandé à un qui faisoit profession des lettres, un livre d’Homere, luy donna un soufflet par ce qu’il n’en avoit point : comme qui trouveroit un de nos prestres sans breviaire. Xenophanes se pleignoit un jour à Hieron, tyran de Syracuse, de ce qu’il estoit si pauvre qu’il n’avoit dequoy nourrir deux serviteurs : Et quoy, luy respondit-il, Homere, qui estoit beaucoup plus pauvre que toy, en nourrit bien plus de dix mille, tout mort qu’il est. Que n’estoit ce dire, à Panaetius, quand il nommoit Platon l’Homere des philosophes ? Outre cela, quelle gloire se peut comparer à la sienne ? Il n’est rien qui vive en la bouche des hommes comme son nom et ses ouvrages ; rien si cogneu et si reçeu que Troye, Helene et ses guerres, qui ne furent à l’advanture jamais. Nos enfans s’appellent encore des noms qu’il forgea il y a plus de trois mille ans. Qui ne cognoit Hector et Achilles ? Non seulement aucunes races particulieres, mais la plus part des nations cherchent origine en ses inventions. Mahumet, second de ce nom, Empereur des Turcs, escrivant à nostre Pape Pie second : Je m’estonne, dit-il, comment les Italiens se bandent contre moy, attendu que nous avons nostre origine commune des Troyens, et que j’ay comme eux interest de venger le sang d’Hector sur les Grecs, lesquels ils vont favorisant contre moy. N’est-ce pas une noble farce de laquelle les Roys, les choses publiques et les Empereurs vont jouant leur personnage tant de siecles, et à laquelle tout ce grand univers sert de theatre ? Sept villes Grecques entrarent en debat du lieu de sa naissance, tant son obscurité mesmes luy apporta d’honneur :
Smyrna, Rhodos, Colophon, Salamis, Chios, Argos, Athemae. L’autre, Alexandre le Grand. Car qui considerera l’aage qu’il commença ses entreprises ; le peu de moyen avec lequel il fit un si glorieux dessein ; l’authorité qu’il gaigna en cette sienne enfance parmy les plus grands et experimentez capitaines du monde desquels il estoit suyvi ; la faveur extraordinaire dequoy fortune embrassa et favorisa tant de siens exploits hazardeux, et à peu que je ne die temeraires :
impellens quicquid sibi summa petenti Obstaret, gaudensque viam fecisse ruina ; cette grandeur, d’avoir, à l’aage de trente trois ans, passé victorieux toute la terre habitable, et en une demye vie avoir atteint tout l’effort de l’humaine nature, si que vous ne pouvez imaginer sa durée legitime et la continuation de son accroissance en vertu et en fortune jusques à un juste terme d’aage, que vous n’imaginez quelque chose au dessus de l’homme ; d’avoir faict naistre de ses soldats tant de branches royales, laissant apres sa mort le monde en partage à quatre successeurs, simples capitaines de son armée, desquels les descendans ont dépuis si long temps duré, maintenant cette grande possession ; tant d’excellentes vertus qui estoyent en luy, justice, temperance, liberalité, foy en ses parolles, amour envers les siens, humanité envers les vaincus (car ses meurs semblent à la verité n’avoir aucun juste reproche, ouy bien aucunes de ses actions particulieres, rares et extraordinaires ; mais il est impossible de conduire si grands mouvemens avec les reigles de la justice : telles gens veulent estre jugez en gros par la maistresse fin de leurs actions. La ruyne de Thebes, le meurtre de Menander et du Medecin d’Ephestion, de tant de prisonniers Persiens à un coup, d’une troupe de soldats Indiens non sans interest de sa parolle, des Cosseïens jusques aux petits enfans, sont saillies un peu mal excusables. Car, quant à Clytus, la faute en fut amendée outre son pois, et tesmoigne cette action, autant que toute autre, la debonnaireté de sa complexion, et que c’estoit de soy une complexion excellemment formée à la bonté ; et a esté ingenieusement dict de luy qu’il avoit de la Nature ses vertus, de la Fortune ses vices. Quant à ce qu’il estoit un peu vanteur, un peu trop impatient d’ouyr mesdire de soy, et quant à ses mangeoires, armes et mors ? qu’il fit semer aux Indes, toutes ces choses me semblent pouvoir estre condonnées à son aage et à l’estrange prosperité de sa fortune) ; qui considerera quand et quand tant de vertus militaires, diligence, pourvoyance, patience, discipline, subtilité, magnanimité, resolution, bonheur, en quoy, quand l’authorité d’Hannibal ne nous l’auroit apris, il a esté le premier des hommes ; les rares beautez et conditions de sa personne jusques au miracle ; ce port et ce venerable maintien soubs un visage si jeune, vermeil et flamboyant ;