Essais (page 45)
Faelix qui potuit rerum cognoscere causas,
Atque metus omnes et inexorabile fatum
Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari.
Fortunatus et ille Deos qui novit agrestes,
Panaque, sylvanumque senem, nymphasque sorores.
De toutes choses les naissances sont foibles et tendres. Pourtant faut-il avoir les yeux ouverts aux commencements, car comme lors en sa petitesse on n’en descouvre pas le dangier, quand il est accreu on n’en descouvre plus le remede. J’eusse rencontré un million de traverses tous les jours plus mal aysées à digerer, au cours de l’ambition, qu’il ne m’a esté mal aysé d’arrester l’inclination naturelle qui m’y portoit :
xxxxxxxxxxxxxxxx jure perhorrui
Late conspicuum tollere verticem.
Toutes actions publiques sont subjectes à incertaines et diverses interpretations, car trop de testes en jugent. Aucuns disent de cette mienne occupation de ville (et je suis content d’en parler un mot, non qu’elle le vaille mais pour servir de montre de mes meurs en telles choses), que je m’y suis porté en homme qui s’esmeut trop laschement et d’une affection languissante : et ils ne sont pas du tout esloignez d’apparence. J’essaie à tenir mon ame et mes pensées en repos. Cum semper natura, tum etiam aetate jam quietus. Et si elles se desbauchent par fois à quelque impression rude et penetrante, c’est à la verité sans mon conseil. De cette langueur naturelle on ne doibt pourtant tirer aucune preuve d’impuissance (car faute de soing et faute de sens, ce sont deux choses), et moins de mescognoissance et ingratitude envers ce peuple, qui employa tous les plus extremes moyens qu’il eust en ses mains à me gratifier, et avant m’avoir cogneu et apres, et fit bien plus pour moy en me redonnant ma charge qu’en me la donnant premierement. Je luy veux tout le bien qui se peut, et certes, si l’occasion y eust esté, il n’est rien que j’eusse espargné pour son service. Je me suis esbranlé pour luy comme je faicts pour moy. C’est un bon peuple, guerrier et genereux, capable pourtant d’obeyssance et discipline, et de servir à quelque bon usage s’il y est bien guidé. Ils disent aussi cette mienne vacation s’estre passée sans marque et sans trace. Il est bon : on accuse ma cessation, en un temps où quasi tout le monde estoit convaincu de trop faire. J’ay un agir trepignant où la volonté me charrie. Mais cette pointe est ennemye de perseverance. Qui se voudra servir de moy selon moy, qu’il me donne des affaires où il face besoing de la vigueur et de la liberté, qui ayent une conduitte droicte et courte, et encores hazardeuse ; j’y pourray quelque chose. S’il la faut longue, subtile, laborieuse, artificielle et tortue, il faira mieux de s’adresser à quelque autre. Toutes charges importantes ne sont pas difficiles. J’estois preparé à m’embesongner plus rudement un peu, s’il en eust esté grand besoing. Car il est en mon pouvoir de faire quelque chose plus que je ne fais et que je n’ayme à faire. Je ne laissay, que je sçache, aucun mouvement que le devoir requist en bon escient de moy. J’ay facilement oublié ceux que l’ambition mesle au devoir et couvre de son titre. Ce sont ceux qui le plus souvant remplissent les yeux et les oreilles, et contentent les hommes. Non pas la chose, mais l’apparence les paye. S’ils n’oyent du bruict, il leur semble qu’on dorme. Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes. J’arresterois bien un trouble sans me troubler, et chastierois un desordre sans alteration. Ay-je besoing de cholere et d’inflammation ? Je l’emprunte et m’en masque. Mes meurs sont mousses, plustost fades qu’aspres. Je n’accuse pas un magistrat qui dorme, pourveu que ceux qui sont soubs sa main dorment quand et luy ; les loix dorment de mesme. Pour moy, je loue une vie glissante, sombre et muette, neque submissam et abjectam, neque se efferentem. Ma fortune le veut ainsi. Je suis nay d’une famille qui a coulé sans esclat et sans tumulte, et de longue memoire particulierement ambitieuse de preud’hommie. Nos hommes sont si formez à l’agitation et ostentation que la bonté, la moderation, l’equabilité, la constance et telles qualitez quietes et obscures ne se sentent plus. Les corps raboteux se sentent, les polis se manient imperceptiblement ; la maladie se sent, la santé peu ou point ; ny les choses qui nous oignent, au pris de celles qui nous poignent. C’est agir pour sa reputation et proffit particulier, non pour le bien, de remettre à faire en la place ce qu’on peut faire en la chambre du conseil, et en plain midy ce qu’on eust faict la nuict precedente, et d’estre jaloux de faire soy-mesme ce que son compaignon faict aussi bien. Ainsi faisoyent aucuns chirurgiens de Grece les operations de leur art sur des eschauffaux à la veue des passans, pour en acquerir plus de practique et de chalandise. Ils jugent que les bons reiglemens ne se peuvent entendre qu’au son de la trompette. L’ambition n’est pas un vice de petis compagnons et de tels efforts que les nostres. On disoit à Alexandre : vostre pere vous lairra une grande domination, aysée et pacifique. Ce garçon estoit envieux des victoires de son pere et de la justice de son gouvernement. Il n’eust pas voulu jouyr l’empire du monde mollement et paisiblement. Alcibiades, en Platon, ayme mieux mourir jeune, beau, riche, noble, sçavant par excellence que de s’arrester en l’estat de cette condition. Cette maladie est à l’avanture excusable en une ame si forte et si plaine. Quand ces ametes naines et chetives s’en vont enbabouynant, et pensent espendre leur nom pour avoir jugé à droict un affaire ou continué l’ordre des gardes d’une porte de ville, ils en montrent d’autant plus le cul qu’ils esperent en hausser la teste. Ce menu bien faire n’a ne corps ne vie : il va s’esvanouyssant en la premiere bouche, et ne se promeine que d’un carrefour de rue à l’autre. Entretenez en hardiment vostre fils et vostre valet, comme cet antien qui, n’ayant autre auditeur de ses louanges, et consent de sa valeur, se bravoit avec sa chambriere, en s’escriant : O Perrete, le galant et suffisant homme de maistre que tu as’Entretenez vous en vous-mesme, au pis aller, comme un conseillier de ma connoissance, ayant desgorgé une battelée de paragrafes d’une extreme contention et pareille ineptie, s’estant retiré de la chambre du conseil au pissoir du palais, fut ouy marmotant entre les dans tout conscientieusement : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam. Qui ne peut d’ailleurs, si se paye de sa bourse. La renommée ne se prostitue pas à si vil conte. Les actions rares et exemplaires à qui elle est deue ne souffriroient pas la compagnie de cette foule innumerable de petites actions journalieres. Le marbre eslevera vos titres tant qu’il vous plaira, pour avoir faict rapetasser un pan de mur ou descroter un ruisseau public, mais non pas les hommes qui ont du sens. Le bruit ne suit pas toute bonté, si la difficulté et estrangeté n’y est joincte. Voyre ny la simple estimation n’est deue à toute action qui nait de la vertu, selon les Stoïciens, et ne veulent qu’on sçache seulement gré à celuy qui par temperance s’abstient d’une vieille chassieuse. Ceux qui ont cognu les admirables qualitez de Scipion l’Africain refusent la gloire que Panaetius luy donne d’avoir esté abstinent de dons, comme gloire non tant sienne propre comme de tout son siecle. Nous avons les voluptez sortables à nostre fortune ; n’usurpons pas celles de la grandeur. Les nostres sont plus naturelles, et d’autant plus solides et seures qu’elles sont plus basses. Puis que ce n’est par conscience, au-moins par ambition refusons l’ambition. Desdaignons cette faim de renommée et d’honneur, basse et belistresse, qui nous le faict coquiner de toute sorte de gens. (Quae est ista laus quae possit è macello peti ? ), par moyens abjects et à quelque vil pris que ce soit. C’est deshoneur d’estre ainsin honnoré. Aprenons à n’estre non plus avides que nous ne sommes capables de gloire. De s’enfler de toute action utile et innocente, c’est à faire à gens à qui elle est extraordinaire et rare ; ils la veulent mettre pour le pris qu’elle leur couste. A mesure qu’un bon effect est plus esclatant, je rabats de sa bonté le soupçon en quoy j’entre qu’il soit produict plus pour estre esclatant que pour estre bon : estalé, il est à demy vendu. Ces actions là ont bien plus de grace qui eschapent de la main de l’ouvrier nonchalamment et sans bruict, et que quelque honneste homme choisit apres et releve de l’ombre, pour les pousser en lumiere à cause d’elles mesmes. Mihi quidem laudabiliora videntur omnia, quae sine venditatione et sine populo teste fiunt, dict le plus glorieux homme du monde. Je n’avois qu’à conserver et durer, qui sont effects sourds et insensibles. L’innovation est de grand lustre, mais elle est interdicte en ce temps, où nous sommes pressez et n’avons à nous deffendre que des nouvelletés. L’abstinence de faire est souvent aussi genereuse que le faire, mais elle est moins au jour ; et ce peu que je vaux est quasi tout de ce costé là. En somme, les occasions, en cette charge, ont suivy ma complexion ; dequoy je leur sçay tres-bon gré. Est-il quelqu’un qui desire estre malade pour voir son medecin en besoigne, et faudroit-il pas foyter le medecin qui nous desireroit la peste, pour mettre son art en practique ? Je n’ay point eu cett’humeur inique et assez commune, de desirer que le trouble et maladie des affaires de cette cité rehaussast et honnorat mon gouvernement : j’ay presté de bon cueur l’espaule à leur aysance et facilité. Qui ne me voudra sçavoir gré de l’ordre, de la douce et muette tranquillité qui a accompaigné ma conduitte, au-moins ne peut-il me priver de la part qui m’en appartient par le titre de ma bonne fortune. Et je suis ainsi faict, que j’ayme autant estre heureux que sage, et devoir mes succez purement à la grace de Dieu qu’à l’entremise de mon operation. J’avois assez disertement publié au monde mon insuffisance en tels maniemens publiques. J’ay encore pis que l’insuffisance : c’est qu’elle ne me desplaict guiere, et que je ne cerche guiere à la guerir, veu le train de vie que j’ay desseigné. Je ne me suis en cette entremise non plus satisfaict à moy-mesme, mais à peu pres j’en suis arrivé à ce que je m’en estois promis, et ay de beaucoup surmonté ce que j’en avois promis à ceux à qui j’avois à faire : car je promets volontiers un peu moins de ce que je puis et de ce que j’espere tenir. Je m’asseure n’y avoir laissé ny offence ny haine. D’y laisser regret et desir de moy, je sçay à tout le moins bien cela que je ne l’ay pas fort affecté :
xxxxxxxxxxxxxxxx mene huic confidere monstro,
Mene salis placidi vultum fluctusque quietos
Ignorare ?
Des boyteux. Chap. XI.
IL y a deux ou trois ans qu’on acoursit l’an de dix jours en France. Combien de changemens devoient suyvre cette reformation’ce fut proprement remuer le ciel et la terre à la fois. Ce neantmoins, il n’est rien qui bouge de sa place : mes voisins trouvent l’heure de leurs semences, de leur recolte, l’opportunité de leurs negoces, les jours nuisibles et propices, au mesme point justement où ils les avoyent assignez de tout temps. Ny l’erreur ne se sentoit en nostre usage, ny l’amendement ne s’y sent. Tant il y a d’incertitude par tout, tant nostre apercevance est grossiere, obscure et obtuse. On dict que ce reiglement se pouvoit conduire d’une façon moins incommode : soustraiant, à l’exemple d’Auguste, pour quelques années le jour du bissexte, qui ainsi comme ainsin est un jour d’empeschement et de trouble, jusques à ce qu’on fut arrivé à satisfaire exactement ce debte (ce que mesme on n’a pas faict par cette correction, et demeurons encores en arrerages de quelques jours). Et si par mesme moyen on pouvoit prouvoir à l’advenir, ordonnant qu’apres la revolution de tel ou tel nombre d’années ce jour extraordinaire seroit tousjours eclipsé, si que nostre mesconte ne pourroit dores en avant exceder vingt et quatre heures. Nous n’avons autre compte du temps que les ans. Il y a tant de siecles que le monde s’en sert ; et si, c’est une mesure que nous n’avons encore achevé d’arrester, et telle, que nous doubtons tous les jours quelle forme les autres nations luy ont diversement donné, et quel en estoit l’usage. Quoy, ce que disent aucuns, que les cieux se compriment vers nous en vieillissant, et nous jettent en incertitude des heures mesme et des jours ? et des moys, ce que dict Plutarque, qu’encore de son temps l’astrologie n’avoit sçeu borner le mouvement de la lune ? Nous voylà bien accommodez pour tenir registre des choses passées. Je ravassois presentement, comme je faicts souvant, sur ce, combien l’humaine raison est un instrument libre et vague. Je vois ordinairement que les hommes, aux faicts qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en cercher la raison qu’à en cercher la verité : ils laissent là les choses, et s’amusent à traiter les causes. Plaisants causeurs. La cognoissance des causes appartient seulement à celuy qui a la conduite des choses, non à nous qui n’en avons que la souffrance, et qui en avons l’usage parfaictement plein, selon nostre nature, sans en penetrer l’origine et l’essence. Ny le vin n’en est plus plaisant à celuy qui en sçait les facultez premieres. Au contraire : et le corps et l’ame interrompent et alterent le droit qu’ils ont de l’usage du monde, y meslant l’opinion de science. Le determiner et le sçavoir, comme le donner, appartient à la regence et à la maistrise ; à l’inferiorité, subjection et apprentissage appartient le jouyr, l’accepter. Revenons à nostre costume. Ils passent par dessus les effects, mais ils en examinent curieusement les consequences. Ils commencent ordinairement ainsi : Comment est-ce que cela se faict ? --Mais se fait il ? faudroit il dire. Nostre discours est capable d’estoffer cent autres mondes et d’en trouver les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny baze ; laissez le courre : il bastit aussi bien sur le vuide que sur le plain, et de l’inanité que de matiere,
dare pondus idonea fumo.
Je trouve quasi par tout qu’il faudroit dire : Il n’en est rien ; et employerois souvant cette responce ; mais je n’ose, car ils crient que c’est une deffaicte produicte de foiblesse d’esprit et d’ignorance. Et me faut ordinairement bateler par compaignie à traicter des subjects et comptes frivoles, que je mescrois entierement. Joinct qu’à la verité il est un peu rude et quereleux de nier tout sec une proposition de faict. Et peu de gens faillent, notamment aux choses mal-aysées à persuader, d’affermer qu’ils l’ont veu, ou d’alleguer des tesmoins desquels l’authorité arreste nostre contradiction. Suyvant cet usage, nous sçavons les fondemens et les causes de mille choses qui ne furent onques ; et s’escarmouche le monde en mille questions, desquelles et le pour et le contre est faux. Ita finitima sunt falsa veris, ut in praecipitem locum non debeat se sapiens committere. La verité et le mensonge ont leur visages conformes, le port, le goust et les alleures pareilles : nous les regardons de mesme œil. Je trouve que nous ne sommes pas seulement laches à nous defendre de la piperie, mais que nous cerchons et convions à nous y enferrer. Nous aymons à nous embrouiller en la vanité, comme conforme à nostre estre. J’ay veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encore qu’ils s’estoufent en naissant, nous ne laissons pas de prevoir le train qu’ils eussent pris s’ils eussent vescu leur aage. Car il n’est que de trouver le bout du fil, on en desvide tant qu’on veut. Et y a plus loing de rien à la plus petite chose du monde, qu’il n’y a de celle là jusques à la plus grande. Or les premiers qui sont abbreuvez de ce commencement d’estrangeté, venant à semer leur histoire, sentent par les oppositions qu’on leur fait où loge la difficulté de la persuasion, et vont calfeutrant cet endroict de quelque piece fauce. Outre ce, que, insita hominibus libidine alendi de industria rumores, nous faisons naturellement conscience de rendre ce qu’on nous a presté sans quelque usure et accession de nostre creu. L’erreur particuliere faict premierement l’erreur publique, et à son tour apres, l’erreur publique faict l’erreur particuliere. Ainsi va tout ce bastiment, s’estoffant et formant de main en main : de maniere que le plus esloigné tesmoin en est mieux instruict que le plus voisin, et le dernier informé mieux persuadé que le premier. C’est un progrez naturel. Car quiconque croit quelque chose, estime que c’est ouvrage de charité de la persuader à un autre ; et pour ce faire, ne craint poinct d’adjouster de son invention, autant qu’il voit estre necessaire en son compte, pour suppleer à la resistance et au deffaut qu’il pense estre en la conception d’autruy. Moy-mesme, qui faicts singuliere conscience de mentir et qui ne me soucie guiere de donner creance et authorité à ce que je dis, m’apperçoy toutesfois, aux propos que j’ay en main, qu’estant eschauffé ou par la resistance d’un autre ou par la propre chaleur de la narration, je grossis et enfle mon subject par vois, mouvemens, vigueur et force de parolles, et encore par extention et amplification, non sans interest de la verité nayfve. Mais je le fais en condition pourtant, qu’au premier qui me rameine et qui me demande la verité nue et crue, je quitte soudain mon effort et la luy donne, sans exaggeration, sans emphase et remplissage. La parole vive et bruyante, comme est la mienne ordinaire, s’emporte volontiers à l’hyperbole. Il n’est rien à quoi communement les hommes soient plus tendus qu’à donner voye à leurs opinions : où le moyen ordinaire nous faut, nous y adjoustons le commandement, la force, le fer, et le feu. Il y a du mal’heur d’en estre là que la meilleure touche de la verité ce soit la multitude des croians, en une presse où les fols surpassent de tant les sages en nombre. Quasi vero quidquam sit tam valde quam nil sapere vulgare. Sanitatis patrocinium est, insanientium turba. C’est chose difficile de resoudre son jugement contre les opinions communes. La premiere persuasion, prinse du subject mesme, saisit les simples ; de là elle s’espend aux habiles, soubs l’authorité du nombre et ancienneté des tesmoignages. Pour moy, de ce que je n’en croirois pas un, je n’en croirois pas cent uns. Et ne juge pas les opinions par les ans. Il y a peu de temps que l’un de nos princes, en qui la goute avoit perdu un beau naturel et une allegre composition, se laissa si fort persuader, au raport qu’on faisoit des merveilleuses operations d’un prestre, qui par la voie des parolles et des gestes guerissoit toutes maladies, qu’il fit un long voiage pour l’aller trouver, et par la force de son apprehension persuada et endormit ses jambes pour quelques heures, si qu’il en tira du service qu’elles avoient desapris luy faire il y avoit long temps. Si la fortune eust laissé emmonceler cinq ou six telles advantures, elles estoient capables de mettre ce miracle en nature. On trouva depuis tant de simplesse et si peu d’art en l’architecte de tels ouvrages, qu’on le jugea indigne d’aucun chastiement. Comme si feroit on de la plus part de telles choses, qui les reconnoistroit en leur giste. Miramur ex intervallo fallentia. Nostre veue represente ainsi souvent de loing des images estranges, qui s’esvanouissent en s’approchant. Nunquam ad liquidum fama perducitur. C’est merveille, de combien vains commencemens et frivoles causes naissent ordinairement si fameuses impressions. Cela mesmes en empesche l’information. Car, pendant qu’on cherche des causes et des fins fortes et poisantes et dignes d’un si grand nom, on pert les vrayes : elles eschapent de nostre veue par leur petitesse. Et à la verité, il est requis un bien prudent, attentif et subtil inquisiteur en telles recherches, indifferent, et non preoccupé. Jusques à cette heure, tous ces miracles et evenemens estranges se cachent devant moy. Je n’ay veu monstre et miracle au monde plus expres que moy-mesme. On s’apprivoise à toute estrangeté par l’usage et le temps ; mais plus je me hante et me connois, plus ma difformité m’estonne, moins je m’entens en moy. Le principal droict d’avancer et produire tels accidens est reservé à la fortune. Passant avant hier dans un vilage, à deux lieues de ma maison, je trouvay la place encore toute chaude d’un miracle que venoit d’y faillir, par lequel le voisinage avoit esté amusé plusieurs mois, et commençoient les provinces voisines de s’en esmouvoir et y accourir à grosses troupes, de toutes qualitez. Un jeune homme du lieu s’estoit joué à contrefaire une nuict en sa maison la voix d’un esprit, sans penser à autre finesse qu’à jouyr d’un badinage present. Cela luy ayant un peu mieux succedé qu’il n’esperoit, pour estendre sa farce à plus de ressorts, il y associa une fille de village, du tout stupide et niaise ; et furent trois en fin, de mesme aage et pareille suffisance ; et de presches domestiques en firent des presches publics, se cachans soubs l’autel de l’Église, ne parlans que de nuict, et deffendans d’y apporter aucune lumiere. De paroles qui tendoient à la conversion du monde et menace du jour du jugement (car ce sont subjects soubs l’authorité et reverence desquels l’imposture se tapit plus aiséement), ils vindrent à quelques visions et mouvements si niais et si ridicules qu’à peine y a-il rien si grossier au jeu des petits enfans. Si toutesfois la fortune y eust voulu prester un peu de faveur, qui sçait jusques où se fut accreu ce battelage ? Ces pauvres diables sont à cette heure en prison, et porteront volontiers la peine de la sottise commune ; et ne sçay si quelque juge se vengera sur eux de la sienne. On voit cler en cette-cy, qui est descouverte ; mais en plusieurs choses de pareille qualité, surpassant nostre connoissance, je suis d’avis que nous soustenons nostre jugement aussi bien à rejetter qu’à recevoir. Il s’engendre beaucoup d’abus au monde ou, pour le dire plus hardiment, tous les abus du monde s’engendrent de ce qu’on nous apprend à craindre de faire profession de nostre ignorance, et que nous sommes tenus d’accepter tout ce que nous ne pouvons refuter. Nous parlons de toutes choses par precepte et resolution. Le stile à Romme portoit que cela mesme qu’un tesmoin deposoit pour l’avoir veu de ses yeux, et ce qu’un juge ordonnoit de sa plus certaine science, estoit conceu en cette forme de parler : Il me semble. On me faict hayr les choses vray-semblables quand on me les plante pour infallibles. J’ayme ces mots, qui amollissent et moderent la temerité de nos propositions : A l’avanture, Aucunement, Quelque, On dict, Je pense, et semblables. Et si j’eusse eu à dresser des enfans, je leur eusse tant mis en la bouche cette façon de respondre, enquesteuse, non resolutive : Qu’est-ce à dire ? Je ne l’entends pas, Il pourroit estre, Est-il vray ? qu’ils eussent plustost gardé la forme d’apprentis à soixante ans que de representer les docteurs à dix ans, comme ils font. Qui veut guerir de l’ignorance, il faut la confesser. Iris est fille de Thaumantis. L’admiration est fondement de toute philosophie, l’inquisition le progrez, l’ignorance le bout. Voire dea, il y a quelque ignorance forte et genereuse qui ne doit rien en honneur et en courage à la science, ignorance pour laquelle concevoir il n’y a pas moins de science que pour concevoir la science. Je vy en mon enfance un procés, que Corras, conseiller de Toulouse, fist imprimer, d’un accident estrange : de deux hommes qui se presentoient l’un pour l’autre. Il me souvient (et ne me souvient aussi d’autre chose) qu’il me sembla avoir rendu l’imposture de celuy qu’il jugea coulpable si merveilleuse et excedant de si loing nostre connoissance, et la sienne qui estoit juge, que je trouvay beaucoup de hardiesse en l’arrest qui l’avoit condamné à estre pendu. Recevons quelque forme d’arrest qui die : La court n’y entend rien, plus librement et ingenuement que ne firent les Areopagites, lesquels, se trouvans pressez d’une cause qu’ils ne pouvoient desveloper, ordonnerent que les parties en viendroient à cent ans. Les sorcieres de mon voisinage courent hazard de leur vie, sur l’advis de chaque nouvel autheur qui vient donner corps à leurs songes. Pour accommoder les exemples que la divine parolle nous offre de telles choses, tres-certains et irrefragables exemples, et les attacher à nos evenemens modernes, puisque nous n’en voyons ny les causes ny les moyens, il y faut autre engin que le nostre. Il appartient à l’avanture à ce seul tres-puissant tesmoignage de nous dire : Cettuy-cy en est, et celle-là, et non cet autre. Dieu en doit estre creu, c’est vrayement bien raison ; mais non pourtant un d’entre nous, qui s’estonne de sa propre narration (et necessairement il s’en estonne s’il n’est hors de sens), soit qu’il l’employe au faict d’autruy, soit qu’il l’employe contre soy-mesme. Je suis lourd, et me tiens un peu au massif et au vray-semblable, evitant les reproches anciens : Majorem fidem homines adhibent iis quae non intelligunt. Cupidine humani ingenii libentius obscura creduntur. Je vois bien qu’on se courrouce, et me deffend on d’en doubter, sur peine d’injures execrables. Nouvelle façon de persuader. Pour Dieu mercy, ma creance ne se manie pas à coups de poing. Qu’ils gourmandent ceux qui accusent de fauceté leur opinion ; je ne l’accuse que de difficulté et de hardiesse, et condamne l’affirmation opposite, egalement avec eux sinon si imperieusement. Videantur sanè, ne affirmentur modo. Qui establit son discours par braverie et commandement montre que la raison y est foible. Pour une altercation verbale et scolastique, qu’ils ayent autant d’apparence que leurs contradicteurs ; mais en la consequence effectuelle qu’ils en tirent, ceux-cy ont bien de l’avantage. A tuer les gens, il faut une clarté lumineuse et nette ; et est nostre vie trop réele et essentielle pour garantir ces accidens supernaturels et fantastiques. Quant aux drogues et poisons, je les mets hors de mon compte : ce sont homicides, et de la pire espece. Toutesfois, en cela mesme on dict qu’il ne faut pas tousjours s’arrester à la propre confession de ces gens icy, car on leur a veu par fois s’accuser d’avoir tué des personnes qu’on trouvoit saines et vivantes. En ces autres accusations extravagantes, je dirois volontiers que c’est bien assez qu’un homme, quelque recommendation qu’il aye, soit creu de ce qui est humain ; de ce qui est hors de sa conception et d’un effect supernaturel, il en doit estre creu lors seulement qu’une approbation supernaturelle l’a authorisé. Ce privilege qu’il a pleu à Dieu donner à aucuns de nos tesmoignages ne doibt pas estre avily et communiqué legerement. J’ay les oreilles battues de mille tels comptes : Trois le virent un tel jour en levant ; trois le virent lendemain en occident, à telle heure, tel lieu, ainsi vestu. Certes je ne m’en croirois pas moy mesme. Combien trouvé-je plus naturel et plus vraysemblable que deux hommes mentent, que je ne fay qu’un homme en douze heures passe, quand et les vents, d’orient en occident ? Combien plus naturel que nostre entendement soit emporté de sa place par la volubilité de nostre esprit detraqué, que cela, qu’un de nous soit envolé sur un balay, au long du tuiau de sa cheminée, en chair et en os, par un esprit estrangier ? Ne cherchons pas des illusions du dehors et inconneues, nous qui sommes perpetuellement agitez d’illusions domestiques et nostres. Il me semble qu’on est pardonnable de mescroire une merveille, autant au moins qu’on peut en destourner et elider la verification par voie non merveilleuse. Et suis l’advis de sainct Augustin, qu’il vaut mieux pancher vers le doute que vers l’asseurance és choses de difficile preuve et dangereuse creance. Il y a quelques années, que je passay par les terres d’un prince souverain, lequel, en ma faveur et pour rabatre mon incredulité, me fit cette grace de me faire voir en sa presence, en lieu particulier, dix ou douze prisonniers de cette nature, et une vieille entre autres, vrayment bien sorciere en laideur et deformité, tres-fameuse de longue main en cette profession. Je vis et preuves et libres confessions et je ne sçay quelle marque insensible sur cette miserable vieille, et m’enquis et parlay tout mon saoul, y apportant la plus saine attention que je peusse ; et ne suis pas homme qui me laisse guiere garroter le jugement par preoccupation. En fin et en conscience, je leur eusse plustost ordonné de l’ellebore, que de la cicue. Captisque res magis mentibus, quam consceleratis similis visa. La justice a ses propres corrections pour telles maladies. Quant aux oppositions et arguments que des honnestes hommes m’ont faict, et là et souvent ailleurs, je n’en ay point senty qui m’attachent et qui ne souffrent solution tousjours plus vraysemblable que leurs conclusions. Bien est vray que les preuves et raisons qui se fondent sur l’experience et sur le faict, celles là je ne les desnoue point ; aussi n’ont elles point de bout : je les tranche souvent, comme Alexandre son neud. Apres tout, c’est mettre ses conjectures à bien haut pris que d’en faire cuire un homme tout vif. On recite par divers exemples, et Prestantius de son pere, que, assoupy et endormy bien plus lourdement que d’un parfaict sommeil, il fantasia estre jument et servir de sommier à des soldats. Et ce qu’il fantasioit, il l’estoit. Si les sorciers songent ainsi materiellement, si les songes se peuvent ainsi par fois incorporer en effects, encore ne croy-je pas que nostre volonté en fust tenue à la justice. Ce que je dis, comme celuy qui n’est ny juge ny conseiller des Roys ny s’en estime de bien loing digne, ains homme du commun, nay et voué à l’obeissance de la raison publique et en ses faicts et en ses dicts. Qui mettroit mes resveries en compte au prejudice de la plus chetive loy de son village, ou opinion, ou coustume, il se feroit grand tort, et encores autant à moy. Car en ce que je dy, je ne pleuvis autre certitude, sinon que c’est ce que lors j’en avoy en ma pensée, pensée tumultuaire et vacillante. C’est par maniere de devis que je parle de tout, et de rien par maniere d’advis. Nec me pudet, ut istos, fateri nescire quod nesciam. Je ne serois pas si hardy à parler s’il m’appartenoit d’en estre creu ; et fut ce que je respondis à un grand, qui se plaingnoit de l’aspreté et contention de mes enhortemens. Vous sentant bandé et préparé d’une part, je vous propose l’autre de tout le soing que je puis, pour esclarcir vostre jugement, non pour l’obliger ; Dieu tient vos courages et vous fournira de chois. Je ne suis pas si presomptueux de desirer seulement que mes opinions donnassent pante à chose de telle importance : ma fortune ne les a pas dressées à si puissantes et eslevées conclusions. Certes, j’ay non seulement des complexions en grand nombre, mais aussi des opinions assez, desquelles je desgouterois volontiers mon fils, si j’en avois. Quoy, si les plus vrayes ne sont pas tousjours les plus commodes à l’homme, tant il est de sauvage composition’A propos ou hors de propos, il n’importe, on dict en Italie, en commun proverbe, que celuy-là ne cognoit pas Venus en sa parfaicte douceur qui n’a couché avec la boiteuse. La fortune, ou quelque particulier accident, ont mis il y a long temps ce mot en la bouche du peuple ; et se dict des masles comme des femelles. Car la Royne des Amazonnes respondit au Scyte qui la convioit à l’amour : ἄριστα χωλὸς οιφεἶ, le boiteux le faict le mieux. En cette republique feminine, pour fuir la domination des masles, elles les stropioient des l’enfance, bras, jambes et autres membres qui leur donnoient avantage sur elles, et se servoient d’eux à ce seulement à quoy nous nous servons d’elles par deçà. J’eusse dict que le mouvement detraqué de la boiteuse apportast quelque nouveau plaisir à la besongne et quelque pointe de douceur à ceux qui l’essayent, mais je viens d’apprendre que mesme la philosophie ancienne en a decidé : elle dict que, les jambes et cuisses des boiteuses ne recevant, à cause de leur imperfection, l’aliment qui leur est deu, il en advient que les parties genitales, qui sont au dessus, sont plus plaines, plus nourries et vigoureuses. Ou bien que, ce defaut empeschant l’exercice, ceux qui en sont entachez dissipent moins leurs forces et en viennent plus entiers aux jeux de Venus. Qui est aussi la raison pourquoy les Grecs descrioient les tisserandes d’estre plus chaudes que les autres femmes : à cause du mestier sedentaire qu’elles font, sans grand exercice du corps. De-quoy ne pouvons nous raisonner à ce pris là ? De celles icy je pourrois aussi dire que ce tremoussement que leur ouvrage leur donne ainsin assises les esveille et sollicite, comme faict les dames le crolement et tremblement de leurs coches. Ces exemples servent-ils pas à ce que je disois au commencement : que nos raisons anticipent souvent l’effect, et ont l’estendue de leur jurisdiction si infinie, qu’elles jugent et s’exercent en l’inanité mesme et au non estre ? Outre la flexibilité de nostre invention à forger des raisons à toute sorte de songes, nostre imagination se trouve pareillement facile à recevoir des impressions de la fauceté par bien frivoles apparences. Car, par la seule authorité de l’usage ancien et publique de ce mot, je me suis autresfois faict à croire avoir reçeu plus de plaisir d’une femme de ce qu’elle n’estoit pas droicte, et mis cela en recepte de ses graces. Torquato Tasso, en la comparaison qu’il faict de la France à l’Italie, dict avoir remarqué cela, que nous avons les jambes plus greles que les gentils-hommes Italiens, et en attribue la cause à ce que nous sommes continuellement à cheval ; qui est celle-mesmes de laquelle Suetone tire une toute contraire conclusion ; car il dict au rebours que Germanicus avoit grossi les siennes par continuation de ce mesme exercice. Il n’est rien si soupple et erratique que nostre entendement : c’est le soulier de Theramenez, bon à tous pieds. Et il est double et divers, et les matieres doubles et diverses. Donne moy une dragme d’argent, disoit un philosophe Cynique à Antigonus.--Ce n’est pas present de Roy, respondit-il.--Donne moy donc un talent.--Ce n’est pas present pour Cynique.
Seu plures calor ille vias et caeca relaxat
Spiramenta, novas veniat qua succus in herbas ;
Seu durat magis et venas astringit hiantes,
Ne tenues pluviae, rapidive potentia solis
Acrior, aut Boreae penetrabile frigus adurat.
Ogni medaglia ha il suo riverso. Voilà pourquoy Clitomachus disoit anciennement que Carneades avoit surmonté les labeurs de Hercules, pour avoir arraché des hommes le consentement, c’est à dire l’opinion et la temerité de juger. Cette fantasie de Carneades, si vigoureuse, nasquit à mon advis anciennement de l’impudence de ceux qui font profession de sçavoir, et de leur outre-cuidance desmesurée. On mit Aesope en vente avec deux autres esclaves. L’acheteur s’enquit du premier ce qu’il sçavoit faire ; celuy là, pour se faire valoir, respondit monts et merveilles, qu’il sçavoit et cecy et cela ; le deuxiesme en respondit de soy autant ou plus ; quand ce fut à Aesope, et qu’on luy eust aussi demandé ce qu’il sçavoit faire : Rien, dict-il, car ceux cy ont tout preoccupé : ils sçavent tout. Ainsin est-il advenu en l’escole de la philosophie : la fierté de ceux qui attribuoyent à l’esprit humain la capacité de toutes choses causa en d’autres, par despit et par emulation, cette opinion qu’il n’est capable d’aucune chose. Les uns tiennent en l’ignorance cette mesme extremité que les autres tiennent en la science. Afin qu’on ne puisse nier que l’homme ne soit immoderé par tout, et qu’il n’a point d’arrest que celuy de la necessité, et impuissance d’aller outre.
De la Phisionomie. Chap. XII.
QVASI toutes les opinions que nous avons sont prinses par authorité et à credit. Il n’y a point de mal : nous ne sçaurions pirement choisir que par nous, en un siecle si foible. Cette image des discours de Socrates que ses amys nous ont laissée, nous ne l’approuvons que pour la reverence de l’approbation publique ; ce n’est pas par nostre cognoissance : ils ne sont pas selon nostre usage. S’il naissoit à cette heure quelque chose de pareil, il est peu d’hommes qui le prisassent. Nous n’apercevons les graces que pointues, bouffies et enflées d’artifice. Celles qui coulent soubs la nayfveté et la simplicité eschapent ayséement à une veue grossiere comme est la nostre : elles ont une beauté delicate et cachée ; il faut la veue nette et bien purgée pour descouvrir cette secrette lumiere. Est pas la naifveté, selon nous, germeine à la sottise, et qualité de reproche ? Socrates faict mouvoir son ame d’un mouvement naturel et commun. Ainsi dict un paysan, ainsi dict une femme. Il n’a jamais en la bouche que cochers, menuisiers, savetiers et maçons. Ce sont inductions et similitudes tirées des plus vulgaires et cogneues actions des hommes ; chacun l’entend. Soubs une si vile forme nous n’eussions jamais choisi la noblesse et splendeur de ses conceptions admirables, nous, qui estimons plates et basses toutes celles que la doctrine ne releve, qui n’apercevons la richesse qu’en montre et en pompe. Nostre monde n’est formé qu’à l’ostentation : les hommes ne s’enflent que de vent, et se manient à bonds, comme les balons. Cettuy-cy ne se propose point des vaines fantasies : sa fin fut nous fournir de choses et de preceptes qui reelement et plus jointement servent à la vie,
xxxxxxx servare modum, finemque tenere,
Naturamque sequi.
Il fut aussi tousjours un et pareil, et se monta, non par saillies mais par complexion, au dernier poinct de vigueur. Ou, pour mieux dire, il ne monta rien, mais ravala plustost et ramena à son point originel et naturel, et lui soubmit la vigueur, les aspretez et les difficultez. Car, en Caton, on void bien à clair que c’est une alleure tendue bien loing au dessus des communes : aux braves exploits de sa vie, et en sa mort, on le sent tousjours monté sur ses grands chevaux. Cettuy-cy ralle à terre, et d’un pas mol et ordinaire traicte les plus utiles discours ; et se conduict et à la mort et aux plus espineuses traverses qui se puissent presenter au trein de la vie humaine. Il est bien advenu que le plus digne homme d’estre cogneu et d’estre presenté au monde pour exemple, ce soit celuy duquel nous ayons plus certaine cognoissance. Il a esté esclairé par les plus clair voyans hommes qui furent onques : les tesmoins que nous avons de luy sont admirables en fidelité et en suffisance. C’est grand cas d’avoir peu donner tel ordre aux pures imaginations d’un enfant, que, sans les alterer ou estirer, il en ait produict les plus beaux effects de nostre ame. Il ne la represente ny eslevée ny riche ; il ne la represente que saine, mais certes d’une bien allegre et nette santé. Par ces vulguaires ressorts et naturels, par ces fantasies ordinaires et communes, sans s’esmouvoir et sans se piquer, il dressa non seulement les plus reglées, mais les plus hautes et vigoreuses creances, actions et meurs qui furent onques. C’est luy qui ramena du ciel, où elle perdoit son temps, la sagesse humaine, pour la rendre à l’homme, où est sa plus juste et plus laborieuse besoigne, et plus utile. Voyez le plaider devant ses juges, voyez par qu’elles raisons il esveille son courage aux hazards de la guerre, quels arguments fortifient sa patience contre la calomnie, la tyrannie, la mort et contre la teste de sa femme : il n’y a rien d’emprunté de l’art et des sciences ; les plus simples y recognoissent leurs moyens et leur force ; il n’est possible d’aller plus arriere et plus bas. Il a faict grand faveur à l’humaine nature de montrer combien elle peut d’elle mesme. Nous sommes chacun plus riche que nous ne pensons ; mais on nous dresse à l’emprunt et à la queste : on nous duict à nous servir plus de l’autruy que du nostre. En aucune chose l’homme ne sçait s’arrester au point de son besoing : de volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu’il n’en peut estreindre ; son avidité est incapable de moderation. Je trouve qu’en curiosité de sçavoir il en est de mesme : il se taille de la besongne bien plus qu’il n’en peut faire et bien plus qu’il n’en a affaire, estendant l’utilité du sçavoir autant qu’est sa matiere. Ut omnium rerum, sic literarum quoque intemperantia laboramus. Et Tacitus a raison de louer la mere d’Agricola d’avoir bridé en son fils un appetit trop bouillant de science. C’est un bien, à le regarder d’yeux fermes, qui a, comme les autres biens des hommes, beaucoup de vanité et foiblesse propre et naturelle, et d’un cher coust. L’emploite en est bien plus hazardeuse que de toute autre viande ou boisson. Car au reste, ce que nous avons achetté nous l’emportons au logis en quelque vaisseau ; et là avons loy d’en examiner la valeur, combien et à quelle heure nous en prendrons. Mais les sciences, nous ne les pouvons d’arrivée mettre en autre vaisseau qu’en nostre ame : nous les avallons en les achettant, et sortons du marché ou infects desjà ou amendez. Il y en a qui ne font que nous empescher et charger au lieu de nourrir, et telles encore qui, sous tiltre de nous guerir, nous empoisonnent. J’ay pris plaisir de voir en quelque lieu des hommes, par devotion, faire veu d’ignorance, comme de chasteté, de pauvreté, de poenitence. C’est aussi chastrer nos appetits desordonnez, d’esmousser cette cupidité qui nous espoinçonne à l’estude des livres, et priver l’ame de cette complaisance voluptueuse qui nous chatouille par l’opinion de science. Et est richement accomplir le vœu de pauvreté, d’y joindre encore celle de l’esprit. Il ne nous faut guiere de doctrine pour vivre à nostre aise. Et Socrates nous aprend qu’elle est en nous, et la manière de l’y trouver et de s’en ayder. Toute cette nostre suffisance, qui est au delà de la naturelle, est à peu pres vaine et superflue. C’est beaucoup si elle ne nous charge et trouble plus qu’elle ne nous sert. Paucis opus est litteris ad mentem bonam. Ce sont des excez fievreux de nostre esprit, instrument brouillon et inquiete. Recueillez vous ; vous trouverez en vous les arguments de la nature contre la mort, vrais, et les plus propres à vous servir à la necessité : ce sont ceux qui font mourir un paisan et des peuples entiers aussi constamment qu’un philosophe. Fussé je mort moins allegrement avant qu’avoir veu les Tusculanes ? J’estime que non. Et quand je me trouve au propre, je sens que ma langue s’est enrichie, mon courage de rien ; il est comme Nature me le forgea, et se targue pour le conflict d’une marche populaire et commune. Les livres m’ont servi non tant d’instruction que d’exercitation. Quoy ? si la science, essayant de nous armer de nouvelles deffences contre les inconveniens naturels, nous a plus imprimé en la fantasie leur grandeur et leur pois, qu’elle n’a ses raisons et subtilitez à nous en couvrir. Ce sont voirement subtilitez, par où elle nous esveille souvent bien vainement. Les autheurs, mesmes plus serrez et plus sages, voiez autour d’un bon argument combien ils en sement d’autres legers et, qui y regarde de pres, incorporels. Ce ne sont qu’arguties verbales, qui nous trompent. Mais d’autant que ce peut estre utilement, je ne les veux pas autrement esplucher. Il y en a ceans assez de cette condition en divers lieux, ou par emprunt ou par imitation. Si se faut-il prendre un peu garde de n’appeller pas force ce qui n’est que gentillesse, et ce qui n’est qu’aigu, solide, ou bon ce qui n’est que beau : quae magis gustata quam potata delectant. Tout ce qui plaist ne paist pas. Ubi non ingenii sed animi negotium agitur. A voir les efforts que Seneque se donne pour se preparer contre la mort, à le voir suer d’ahan pour se roidir et pour s’asseurer et se desbatre si long temps en cette perche, j’eusse esbranlé sa reputation, s’il ne l’eut en mourant tres-vaillamment maintenue. Son agitation si ardante, si frequente, montre qu’il estoit chaud et impetueux luy mesmes. Magnus animus remissius loquitur et securius. Non est alius ingenio, alius animo color. Il le faut convaincre à ses despens. Et montre aucunement qu’il estoit pressé de son adversaire. La façon de Plutarque, d’autant qu’elle est plus desdaigneuse et plus destendue, elle est, selon moy, d’autant plus virile et persuasive : je croyrois ayséement que son ame avoit les mouvements plus asseurez et plus reiglés. L’un, plus vif, nous pique et eslance en sursaut, touche plus l’esprit. L’autre, plus rassis, nous informe, establit et conforte constamment, touche plus l’entendement. Celuy là ravit nostre jugement, cestuy-cy le gaigne. J’ay veu pareillement d’autres escrits encore plus reverez, qui, en la peinture du conflit qu’ils soutiennent contre les aiguillons de la chair, les representent si cuisants, si puissants et invincibles que nous mesmes, qui sommes de la voirie du peuple, avons autant à admirer l’estrangeté et vigueur incognue de leur tentation que leur resistance. A quoi faire nous allons nous gendarmant par ces efforts de la science ? Regardons à terre les pauvres gens que nous y voyons espandus, la teste penchante apres leur besongne, qui ne sçavent ny Aristote ny Caton, ny exemple, ny precepte : de ceux là tire nature tous les jours des effects de constance et de patience, plus purs et plus roides que ne sont ceux que nous estudions si curieusement en l’escole. Combien en vois je ordinairement, qui mescognoissent la pauvreté ? combien qui desirent la mort, ou qui la passent sans alarme et sans affliction ? Celuy là qui fouyt mon jardin, il a ce matin enterré son pere ou son fils. Les noms mesme de quoy ils appellent les maladies en adoucissent et amollissent l’aspreté : la phtisie c’est la tous pour eux ; la dysenterie, devoyement d’estomac ; un pleuresis, c’est un morfondement ; et selon qu’ils les nomment doucement, ils les supportent aussi. Elles sont bien griefves quand elles rompent leur travail ordinaire ; ils ne s’allitent que pour mourir. Simplex illa et aperta virtus in obscuram et solertem scientiam versa est. J’escrivois cecy environ le temps qu’une forte charge de nos troubles se croupit plusieurs mois, de tout son pois, droict sur moy. J’avois d’une part les ennemys à ma porte, d’autre part les picoreurs, pires ennemys : non armis sed vitiis certatur ; et essayois toute sorte d’injures militaires à la fois.
Hostis adest dextra levaque à parte timendus,
xxxxxxxx Vicinoque malo terret utrumque latus.
Monstrueuse guerre : les autres agissent au dehors ; cette-cy encore contre soy se ronge et se desfaict par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruineuse qu’elle se ruine quand et quand le reste, et se deschire et desmembre de rage. Nous la voyons plus souvent se dissoudre par elle mesme que par disette d’aucune chose necessaire, ou par la force ennemye. Toute discipline la fuyt. Elle vient guarir la sedition et en est pleine, veut chastier la desobeyssance et en montre l’exemple ; et, employée à la deffence des loix, faict sa part de rebellion à l’encontre des siennes propres. Où en sommes nous ? Nostre medecine porte infection,
Nostre mal s’empoisonne
Du secours qu’on luy donne.
xxxxxxxx exuperat magis aegrescitque medendo.
Omnia fanda, nefanda, malo permista furore,
Justificam nobis mentem avertere Deorum.
En ces maladies populaires, on peut distinguer sur le commencement les sains des malades ; mais quand elles viennent à durer, comme la nostre, tout le corps s’en sent, et la teste et les talons ; aucune partye n’est exempte de corruption. Car il n’est air qui se hume si gouluement, qui s’espande et penetre, comme faict la licence. Nos armées ne se lient et tiennent plus que par simant estranger ; des françois on ne sçait plus faire un corps d’armée constant et reglé. Qu’elle honte ! Il n’y a qu’autant de discipline que nous en font voir des soldats empruntez ; quant à nous, nous nous conduisons à discretion, et non pas du chef, chacun selon la sienne : il a plus affaire au dedans qu’au dehors. C’est au commandant de suivre, courtizer et plier, à luy seul d’obeir ; tout le reste est libre et dissolu. Il me plaist de voir combien il y a de lascheté et de pusillanimité en l’ambition, par combien d’abjection et de servitude il luy faut arriver à son but. Mais cecy me deplaist il de voir des natures debonnaires et capables de justice, se corrompre tous les jours au maniement et commandement de cette confusion. La longue souffrance engendre la coustume, la coustume le consentement et l’imitation. Nous avions assez d’ames mal nées sans gaster les bonnes et genereuses. Si que, si nous continuons, il restera mal-ayséement à qui fier la santé de cet estat, au cas que fortune nous la redonne.
Hunc saltem everso Juvenem succurrere seclo
Ne prohibite.
Qu’est devenu cet ancien praecepte, que les soldats ont plus à craindre leur chef que a l’ennemy ? et ce merveilleux exemple, qu’un pommier s’estant trouvé enfermé dans le pourpris du camp de l’armée Romaine, elle fut veue l’endemain en desloger, laissant au possesseur le comte entier de ses pommes meures et delicieuses ? J’aymeroy bien que nostre jeunesse, au lieu du temps qu’elle employe à des peregrinations moins utiles et apprentissages moins honorables, elle le mist moitié à veoir de la guerre sur mer, sous quelque bon capitaine commandeur de Rhodes, moitié à recognoistre la discipline des armées Turkesques, car elle a beaucoup de differences et d’advantages sur la nostre. Cecy en est, que nos soldats deviennent plus licencieux aux expeditions, là plus retenus et craintifs ; car les offences ou larrecins sur le menu peuple, qui se punissent de bastonades en la paix, sont capitales en guerre ; pour un oeuf prins sans payer ce sont, de conte prefix, cinquante coups de baston ; pour toute autre chose, tant legere soit elle, non propre à la nourriture, on les empale ou decapite sans deport. Je me suis estonné en l’histoire de Selim, le plus cruel conquerant qui fut onques, veoir, lorsqu’il subjugua l’Aegypte, que les admirables jardins, qui sont autour de la ville de Damas en abondance et delicatesse, restarent vierges des mains de ses soldats, tous ouvers et non clos comme ils sont. Mais est-il quelque mal en une police qui vaille estre combatu par une drogue si mortelle ? Non pas, disoit Faonius, l’usurpation de la possession tyrannique d’un estat. Platon de mesme ne consent pas qu’on face violence au repos de son pays pour le guerir, et n’accepte pas l’amendement, qui couste le sang et ruine des citoyens, establissant l’office d’un homme de bien, en ce cas, de laisser tout là ; seulement de prier Dieu qu’il y porte sa main extraordinaire. Et semble sçavoir mauvais gré à Dion, son grand amy, d’y avoir un peu autrement procedé. J’estois Platonicien de ce costé là, avant que je sçeusse qu’il y eust de Platon au monde. Et si ce personnage doit purement estre refusé de nostre consorce, luy qui, par la sincerité de sa conscience, merita envers la faveur divine de penetrer si avant en la Chrestienne lumiere, au travers des tenebres publiques du monde de son temps, je ne pense pas qu’il nous siese bien de nous laisser instruire à un payen. Combien c’est d’impieté de n’attendre de Dieu nul secours simplement sien et sans nostre cooperation. Je doubte souvent si, entre tant de gens qui se meslent de telle besoigne, nul s’est rencontré d’entendement si imbecille, à qui on aye en bon escient persuadé qu’il alloit vers la reformation par la derniere des difformations, qu’il tiroit vers son salut par les plus expresses causes que nous ayons de tres-certaine damnation, que, renversant la police, le magistrat et les loix en la tutelle desquelles Dieu l’a colloqué, desmembrant sa mere et en donnant à ronger les pieces à ses anciens ennemis, remplissant des haines parricides les courages fraternels, appellant à son ayde les diables et les furies, il puisse apporter secours à la sacrosaincte douceur et justice de la parole divine. L’ambition, l’avarice, la cruauté, la vengeance n’ont point assez de propre et naturelle impetuosité ; amorchons les et les attisons par le glorieux titre de justice et devotion. Il ne se peut imaginer un pire visage des choses qu’où la meschanceté vient à estre legitime, et prendre, avec le congé du magistrat, le manteau de la vertu. Nihil in speciem fallacius quam prava relligio, ubi deorum numen praetenditur sceleribus. L’extreme espece d’injustice, selon Platon, c’est que ce qui est injuste soit tenu pour juste. Le peuple y souffrit bien largement lors, non les dommages presens seulement,
undique totis
Usque adeo turbatur agris,
mais les futurs aussi. Les vivans y eurent à patir ; si eurent ceux qui n’estoient encore nays. On le pilla, et à moy par consequent, jusques à l’esperance, luy ravissant tout ce qu’il avoit à s’aprester à vivre pour longues années.
Quae nequeunt secum ferre aut abducere perdunt,
Et cremat insontes turba scelesta casas.
Muris nulla fides, squallent populatibus agri.
Outre cette secousse, j’en souffris d’autres. J’encorus les inconveniens que la moderation aporte en telles maladies. Je fus pelaudé à toutes mains : au Gibelin j’estois Guelphe, au Guelphe Gibelin ; quelqu’un de mes poetes dict bien cela, mais je ne sçay où c’est. La situation de ma maison et l’acointance des hommes de mon voisinage me presentoient d’un visage, ma vie et mes actions d’un autre. Il ne s’en faisoit point des accusations formées, car il n’y avoit où mordre ; je ne desempare jamais les loix ; et qui m’eust recerché, m’en eust deu de reste. C’estoyent suspitions muettes qui couroient sous main, ausquelles il n’y a jamais faute d’apparence en un meslange si confus ; non plus que d’espris ou envieux ou ineptes. J’ayde ordinairement aux presomptions injurieuses que la Fortune seme contre moy par une façon que j’ay dés tousjours de fuir à me justifier, excuser et interpreter, estimant que c’est mettre ma conscience en compromis de playder pour elle. Perspicuitas enim argumentatione elevatur. Et comme si chacun voyoit en moy aussi clair que je fay, au lieu de me tirer arriere de l’accusation, je m’y avance et la renchery plustost par une confession ironique et moqueuse ; si je ne m’en tais tout à plat, comme de chose indigne de responce. Mais ceux qui le prennent pour une trop hautaine confiance ne m’en veulent gueres moins que ceux qui le prennent pour foiblesse d’une cause indefensible, nomméement les grands, envers lesquels faute de summission est l’extreme faute, rudes à toute justice qui se cognoist, qui se sent non demise, humble et suppliante. J’ay souvent heurté à ce pilier. Tant y a que de ce qui m’advint lors, un ambitieux s’en fut pandu ; si eust faict un avaritieux. Je n’ay soing quelconque d’acquerir.
Sit mihi quod nunc est, etiam minus, ut mihi vivam
Quod superest aevi, si quid superesse volent dii.
Mais les pertes qui me viennent par l’injure d’autruy, soit larrecin, soit violence, me pinsent environ comme à un homme malade et geiné d’avarice. L’offence a sans mesure plus d’aigreur que n’a la perte. Mille diverses sortes de maux accoureurent à moy à la file ; je les eusse plus gaillardement souffers à la foule. Je pensay desjà, entre mes amys, à qui je pourrois commettre une vieillesse necessiteuse et disgratiée ; apres avoir rodé les yeux partout, je me trouvay en pourpoint. Pour se laisser tomber à plomb, et de si haut, il faut que ce soit entre les bras d’une affection solide, vigoreuse et fortunée ; elles sont rares, s’il y en a. En fin je cogneuz que le plus seur estoit de me fier à moy-mesme de moy et de ma necessité, et s’il m’advenoit d’estre froidement en la grace de la fortune, que je me recommandasse de plus fort à la mienne, m’atachasse, regardasse de plus pres à moy. En toutes choses les hommes se jettent aux appuis estrangers pour espargner les propres, seuls certains et seuls puissans, qui sçait s’en armer. Chacun court ailleurs et à l’advenir, d’autant que nul n’est arrivé à soy. Et me resolus que c’estoyent utiles inconveniens. D’autant premierement qu’il faut avertir à coups de foyt les mauvais disciples, quand la rayson n’y peut assez, comme par le feu et violence des coins nous ramenons un bois tortu à sa droicteur. Je me presche il y a si long temps de me tenir à moy, et separer des choses estrangeres ; toutesfois je tourne encores tousjours les yeux à costé : l’inclination, un mot favorable d’un grand, un bon visage me tente. Dieu sçait s’il en est cherté en ce temps, et quel sens il porte J’oys encore sans rider le front les subornemens qu’on me faict pour me tirer en place marchande, et m’en deffens si mollement qu’il semble que je souffrisse plus volontiers d’en estre vaincu. Or à un esprit si indocile il faut des bastonnades ; et faut rebattre et resserrer à bons coups de mail ce vaisseau qui se desprent, se descout, qui s’eschape et desrobe de soy. Secondement, que cet accident me servoit d’exercitation pour me preparer à pis, si moy, qui, et par le benefice de la fortune et par la condition de mes meurs, esperois estre des derniers, venois à estre des premiers attrapé de cette tempeste : m’instruisant de bonne heure à contraindre ma vie et la renger pour un nouvel estat. La vraye liberté c’est pouvoir toute chose sur soy. Potentissimus est qui se habet in potestate. En un temps ordinaire et tranquille, on se prepare à des accidens moderez et communs ; mais en cette confusion où nous sommes dépuis trente ans, tout homme françois, soit en particulier soit en general, se voit à chaque heure sur le point de l’entier renversement de sa fortune. D’autant faut-il tenir son courage fourny de provisions plus fortes et vigoureuses. Sçachons gré au sort de nous avoir fait vivre en un siecle non mol, languissant ny oisif : tel, qui ne l’eut esté par autre moyen, se rendra fameux par son malheur. Comme je ne ly guere és histoires ces confusions des autres estats que je n’aye regret de ne les avoir peu mieux considerer présent, ainsi faict ma curiosité que je m’aggrée aucunement de veoir de mes yeux ce notable spectacle de nostre mort publique, ses symptomes et sa forme. Et puis que je ne la puis retarder, suis content d’estre destiné à y assister et m’en instruire. Si cherchons nous avidement de recognoistre en ombre mesme et en la fable des Theatres la montre des jeux tragiques de l’humaine fortune. Ce n’est pas sans compassion de ce que nous oyons, mais nous nous plaisons d’esveiller nostre desplaisir par la rareté de ces pitoyables evenemens. Rien ne chatouille qui ne pince. Et les bons historiens fuyent comme une eau dormante et mer morte des narrations calmes, pour regaigner les seditions, les guerres, où ils sçavent que nous les appellons. Je doute si je puis assez honnestement advouer à combien vil pris du repos et tranquillité de ma vie, je l’ay plus de moitié passée en la ruine de mon pays. Je me donne un peu trop bon marché de patience és accidens qui ne me saisissent au propre, et pour me plaindre à moy regarde, non tant ce qu’on m’oste, que ce qui me reste de sauve et dedans et dehors. Il y a de la consolation à eschever tantost l’un tantost l’autre des maux qui nous guignent de suite et assenent ailleurs autour de nous. Aussi qu’en matiere d’interests publiques, à mesure que mon affection est plus universellement espandue, elle en est plus foible. Joinct que certes à peu pres tantum ex publicis malis sentimus, quantum ad privatas res pertinet. Et que la santé d’où nous partismes estoit telle qu’elle soulage elle mesme le regret que nous en devrions avoir. C’estoit santé, mais non qu’à la comparaison de la maladie qui l’a suyvie. Nous ne sommes cheus de gueres haut. La corruption et le brigandage qui est en dignité et en ordre me semble le moins supportable. On nous volle moins injurieusement dans un bois qu’en lieu de seureté. C’estoit une jointure universelle de membres gastez en particulier à l’envy les uns des autres, et la plus part d’ulceres envieillis qui ne recevoient plus ny ne demandoient guerison. Ce crollement donq m’anima certes plus qu’il ne m’atterra, à l’aide de ma conscience qui se portoit non paisiblement seulement, mais fierement ; et ne trouvois en quoy me plaindre de moy. Aussi, comme Dieu n’envoie jamais non plus les maux que les biens tous purs aux hommes, ma santé tint bon ce temps là outre son ordinaire ; et, ainsi que sans elle je ne puis rien, il est peu de choses que je ne puisse avec elle. Elle me donna moyen d’esveiller toutes mes provisions et de porter la main au devant de la playe qui eust passé volontiers plus outre. Et esprouvay en ma patience que j’avoys quelque tenue contre la fortune, et qu’à me faire perdre mes arçons il me falloit un grand heurt. Je ne le dis pas pour l’irriter à me faire une charge plus vigoureuse. Je suis son serviteur, je luy tens les mains ; pour Dieu qu’elle se contente ! Si je sens ses assaux ? Si fais. Comme ceux que la tristesse accable et possede se laissent pourtant par intervalles tastonner à quelque plaisir et leur eschappe un soubsrire, je puis aussi assez sur moy pour rendre mon estat ordinaire paisible et deschargé d’ennuyeuse imagination ; mais je me laisse pourtant, à boutades, surprendre des morsures de ces malplaisantes pensées, qui me battent pendant que je m’arme pour les chasser ou pour les luicter. Voicy un autre rengregement de mal qui m’arriva à la suitte du reste. Et dehors et dedans ma maison, je fus accueilly d’une peste vehemente au pris de toute autre. Car, comme les corps sains sont subjects à plus griefves maladies, d’autant qu’ils ne peuvent estre forcez que par celles là, aussi mon air tres-salubre, où d’aucune memoire la contagion, bien que voisine, n’avoit sceu prendre pied, venant à s’empoisonner, produisit des effects estranges.
Mista senum et juvenum densantur funera, nullum
Saeva caput Proserpina fugit.
J’eus à souffrir cette plaisante condition que la veue de ma maison m’estoit effroiable. Tout ce qui y estoit estoit sans garde, et à l’abandon de qui en avoit envie. Moy qui suis si hospitalier, fus en tres penible queste de retraicte pour ma famille ; une famille esgarée, faisant peur à ses amis et à soy-mesme, et horreur où qu’elle cerchast à se placer, ayant à changer de demeure soudain qu’un de la troupe commençoit à se douloir du bout du doigt. Toutes maladies sont prises pour peste ; on ne se donne pas le loisir de les reconnoistre. Et c’est le bon que, selon les reigles de l’art, à tout danger qu’on approche il faut estre quarante jours en transe de ce mal, l’imagination vous exerceant ce pendant à sa mode et enfievrant vostre santé mesme. Tout cela m’eust beaucoup moins touché si je n’eusse eu à me ressentir de la peine d’autruy, et servir six mois miserablement de guide à cette caravane. Car je porte en moy mes preservatifs, qui sont resolution et souffrance. L’apprehension ne me presse guere, laquelle on crainct particulierement en ce mal. Et si, estant seul, je l’eusse voulu prendre, c’eust esté une fuite bien plus gaillarde et plus esloingnée. C’est une mort qui ne me semble des pires : elle est communéement courte, d’estourdissement, sans douleur, consolée par la condition publique, sans ceremonie, sans deuil, sans presse. Mais quant au monde des environs, la centiesme partie des ames ne se peust sauver :
videas desertaque regna
Pastorum, et longè saltus latéque vacantes.
En ce lieu mon meilleur revenu est manuel : ce que cent hommes travailloient pour moy chaume pour longtemps. Or lors, quel exemple de resolution ne vismes nous en la simplicité de tout ce peuple ? Generalement chacun renonçoit au soing de la vie. Les raisins demeurerent suspendus aux vignes, le bien principal du pays, tous indifferemment se preparans et attendans la mort à ce soir, ou au lendemain, d’un visage et d’une voix si peu effroyée qu’il sembloit qu’ils eussent compromis à cette necessité et que ce fut une condemnation universelle et inevitable. Elle est tousjours telle. Mais à combien peu tient la resolution au mourir : la distance et difference de quelques heures, la seule consideration de la compaignie nous en rend l’apprehension diverse. Voyez ceux cy : pour ce qu’ils meurent en mesme mois, enfans, jeunes, vieillards, ils ne s’estonnent plus, ils ne se pleurent plus. J’en vis qui craignoient de demeurer derriere, comme en une horrible solitude ; et n’y conneu communéement autre soing que des sepultures : il leur faschoit de voir les corps espars emmy les champs, à la mercy des bestes, qui y peuplerent incontinent. (Comment les fantasies humaines se decouppent : les Néorites, nation qu’Alexandre subjugua, jettent les corps des morts au plus profond de leurs bois pour y estre mangez, seule sepulture estimée entre eux heureuse). Tel, sain, faisoit desjà sa fosse ; d’autres s’y couchoient encore vivans. Et un maneuvre des miens à tout ses mains et ses pieds attira sur soy la terre en mourant : estoit ce pas s’abrier pour s’endormir plus à son aise ? D’une entreprise en hauteur aucunement pareille à celle des soldats Romains qu’on trouva, apres la journée de Cannes, la teste plongée dans des trous qu’ils avoient faicts et comblez de leurs mains en s’y suffoquant. Somme, toute une nation fut incontinent, par usage, logée en une marche qui ne cede en roideur à aucune resolution estudiée et consultée. La plus part des instructions de la science à nous encourager ont plus de montre que de force, et plus d’ornement que de fruict. Nous avons abandonné nature et luy voulons apprendre sa leçon, elle qui nous menoit si heureusement et si seurement. Et cependant les traces de son instruction et ce peu qui, par le benefice de l’ignorance, reste de son image empreint en la vie de cette tourbe rustique d’hommes impolis, la science est contrainte de l’aller tous les jours empruntant, pour en faire patron à ses disciples de constance, d’innocence et de tranquillité. Il faict beau voir que ceux-cy, plains de tant de belle cognoissance, ayent à imiter cette sotte simplicité, et à l’imiter aux premieres actions de la vertu, et que nostre sapience apreigne des bestes mesmes les plus utiles enseignemens aux plus grandes et necessaires parties de nostre vie : comme il nous faut vivre et mourir, mesnager nos biens, aymer et eslever nos enfans, entretenir justice, singulier tesmoignage de l’humaine maladie ; et que cette raison qui se manie à nostre poste, trouvant tousjours quelque diversité et nouvelleté, ne laisse chez nous aucune trace apparente de la nature. Et en ont faict les hommes comme les parfumiers de l’huile : ils l’ont sophistiquée de tant d’argumentations et de discours appellez du dehors, qu’elle en est devenue variable et particuliere à chacun, et a perdu son propre visage, constant et universel, et nous faut en cercher tesmoignage des bestes, non subject à faveur, corruption, ny à diversité d’opinions. Car il est bien vray qu’elles mesmes ne vont pas tousjours exactement dans la route de nature, mais ce qu’elles en desvoyent c’est si peu que vous en appercevez tousjours l’orniere. Tout ainsi que les chevaux qu’on meine en main font bien des bonds et des escapades, mais c’est la longueur de leurs longes, et suyvent ce neantmoins tousjours les pas de celuy qui les guide ; et comme l’oiseau prend son vol, mais sous la bride de sa filiere. Exilia, tormenta, bella, morbos, naufragia meditare, ut nullo sis malo tiro. A quoy nous sert cette curiosité de preoccuper tous les inconvenients de l’humaine nature, et nous preparer avec tant de peine à l’encontre de ceux mesme qui n’ont à l’avanture point à nous toucher ? Parem passis tristitiam facit, pati posse. Non seulement le coup, mais le vent et le pet nous frappe. Ou comme les plus fievreux, car certes c’est fiévre, aller des à cette heure vous faire donner le fouet, par ce qu’il peut advenir que fortune vous le fera souffrir un jour, et prendre vostre robe fourrée dés la Saint Jean parce que vous en aurez besoing à Noel ? Jettez vous en l’experience des maux qui vous peuvent arriver, nommément des plus extremes : esprouvez vous là, disent-ils, asseurez vous là. Au rebours, le plus facile et plus naturel seroit en descharger mesme sa pensée. Ils ne viendront pas assez tost, leur vray estre ne nous dure pas assez ; il faut que nostre esprit les estende et alonge et qu’avant la main il les incorpore en soy et s’en entretienne, comme s’ils ne poisoient pas raisonnablement à nos sens. Ils poiseront assez quand ils y seront, dit un des maistres, non de quelque tendre secte, mais de la plus dure. Cependant favorise toy ; croy ce que tu aimes le mieux. Que te sert il d’aller recueillant et prevenant ta male fortune, et de perdre le present par la crainte du futur, et estre à cette heure miserable par ce que tu le dois estre avec le temps ? Ce sont ses mots. La science nous faict volontiers un bon office de nous instruire bien exactement des dimentions des maux,
Curis acuens mortalia corda.
Ce seroit dommage si partie de leur grandeur eschapoit à nostre sentiment et cognoissance. Il est certain qu’à la plus part la preparation à la mort a donné plus de tourment que n’a faict la souffrance. Il fut jadis veritablement dict, et par un bien judicieux autheur : minus afficit sensus fatigatio quam cogitatio. Le sentiment de la mort presente nous anime parfois de soy mesme d’une prompte resolution de ne plus eviter chose du tout inevitable. Plusieurs gladiateurs se sont veus, au temps passé, apres avoir couardement combatu, avaller courageusement la mort, offrans leur gosier au fer de l’ennemy et le convians. La veue de la mort advenir a besoing d’une fermeté lente, et difficile par consequent à fournir. Si vous ne sçavez pas mourir, ne vous chaille ; nature vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment ; elle fera exactement cette besongne pour vous ; n’en empeschez vostre soing.
Incertam frustra, mortales, funeris horam
Quaeritis, et qua sit mors aditura via.
Paena minor certam subito perferre ruinam,
Quod timeas gravius sustinuisse diu.
Nous troublons la vie par le soing de la mort, et la mort par le soing de la vie. L’une nous ennuye, l’autre nous effraye. Ce n’est pas contre la mort que nous nous preparons ; c’est chose trop momentanée. Un quart d’heure de passion sans consequence, sans nuisance, ne merite pas des preceptes particuliers. A dire vray, nous nous preparons contre les preparations de la mort. La philosophie nous ordonne d’avoir la mort tousjours devant les yeux, de la prevoir et considerer avant le temps, et nous donne apres les reigles et les precautions pour prouvoir à ce que cette prevoiance et cette pensée ne nous blesse. Ainsi font les medecins qui nous jettent aux maladies, affin qu’ils ayent où employer leurs drogues et leur art. Si nous n’avons sçeu vivre, c’est injustice de nous apprendre à mourir, et de difformer la fin de son tout. Si nous avons sçeu vivre constamment et tranquillement, nous sçaurons mourir de mesme. Ils s’en venteront tant qu’il leur plaira. Tota philosoforum vita commentatio mortis est. Mais il m’est advis que c’est bien le bout, non pourtant le but de la vie ; c’est sa fin, son extremité, non pourtant son object. Elle doit estre elle mesme à soy sa visée, son dessein ; son droit estude est se regler, se conduire, se souffrir. Au nombre de plusieurs autres offices que comprend ce general et principal chapitre de sçavoir vivre, est cet article de sçavoir mourir ; et des plus legiers si nostre crainte ne luy donnoit poids. A les juger par l’utilité et par la verité naifve, les leçons de la simplicité ne cedent gueres à celles que nous presche la doctrine au contraire. Les hommes sont divers en goust et en force ; il les faut mener à leur bien selon eux, et par routes diverses. Quo me cunque rapit tempestas, deferor hospes. Je ne vy jamais paysan de mes voisins entrer en cogitation de quelle contenance et asseurance il passeroit cette heure derniere. Nature luy apprend à ne songer à la mort que quand il se meurt. Et lors, il y a meilleure grace qu’Aristote, lequel la mort presse doublement, et par elle, et par une si longue prevoyance. Pourtant fut-ce l’opinion de Caesar que la moins pourpensée mort estoit la plus heureuse et plus deschargée. Plus dolet quam necesse est, qui antè dolet quam necesse est. L’aigreur de cette imagination naist de nostre curiosité. Nous nous empeschons tousjours ainsi, voulans devancer et regenter les prescriptions naturelles. Ce n’est qu’aux docteurs d’en disner plus mal, tous sains, et se refroigner de l’image de la mort. Le commun n’a besoing ny de remede ny de consolation qu’au coup, et n’en considere qu’autant justement qu’il en sent. Est-ce pas ce que nous disons, que la stupidité et faute d’apprehension du vulgaire luy donne cette patience aux maux presens et cette profonde nonchalance des sinistres accidens futurs ? que leur ame, pour estre crasse et obtuse, est moins penetrable et agitable ? Pour Dieu, s’il est ainsi, tenons d’ores en avant escolle de bestise. C’est l’extreme fruict que les sciences nous promettent auquel cette-cy conduict si doucement ses disciples. Nous n’aurons pas faute de bons regens, interpretes de la simplicité naturelle. Socrates en sera l’un. Car, de ce qu’il m’en souvient, il parle environ en ce sens aux juges qui deliberent de sa vie : J’ay peur, messieurs, si je vous prie de ne me faire mourir, que je m’enferre en la delation de mes accusateurs, qui est que je fais plus l’entendu que les autres, comme ayant quelque cognoissance plus cachée des choses qui sont au dessus et au dessous de nous. Je sçay que je n’ay ny frequenté ny recogneu la mort, ny n’ay veu personne qui ayt essayé ses qualitez pour m’en instruire. Ceux qui la craingnent presupposent la cognoistre. Quant à moy, je ne sçay ny quelle elle est, ny quel il faict en l’autre monde. A l’avanture est la mort chose indifferente, à l’avanture desirable. (Il est à croire pourtant, si c’est une transmigration d’une place à autre, qu’il y a de l’amendement d’aller vivre avec tant de grands personnages trespassez, et d’estre exempt d’avoir plus à faire à juges iniques et corrompus. Si c’est un aneantissement de nostre estre, c’est encore amendement d’entrer en une longue et paisible nuit. Nous ne sentons rien de plus doux en la vie qu’un repos et sommeil tranquille et profond, sans songes.) Les choses que je sçay estre mauvaises, comme d’offencer son prochain et desobeir au superieur, soit Dieu soit homme, je les evite songneusement. Celles desquelles je ne sçay si elles sont bonnes ou mauvaises, je ne les sçauroy craindre. Si je m’en vay mourir et vous laisse en vie, les Dieux seuls voyent à qui, de vous ou de moy, il en ira mieux. Par quoy, pour mon regard vous en ordonnerez comme il vous plaira. Mais, selon ma façon de conseiller les choses justes et utiles, je dy bien que, pour vostre conscience, vous ferez mieux de m’eslargir, si vous ne voyez plus avant que moy en ma cause ; et, jugeant selon mes actions passées et publiques et privées, selon mes intentions, et selon le profit que tirent tous les jours de ma conversation tant de nos citoyens et jeunes et vieux, et le fruit que je vous fay à tous, vous ne pouvez duement vous descharger envers mon merite qu’en ordonnant que je sois nourry, attendu ma pauvreté, au Prytanée aux despens publiques, ce que souvent je vous ay veu à moindre raison ottroyer à d’autres. Ne prenez pas à obstination ou à desdain que, suivant la coustume, je n’aille vous suppliant et esmouvant à commiseration. J’ay des amis et des parents (n’estant, comme dict Homere, engendré ny de bois ny de pierre non plus que les autres) capables de se presenter avec des larmes et le deuil, et ay trois enfans esplorez de quoy vous tirer à pitié. Mais je feroy honte à nostre ville, en l’aage que je suis et en telle reputation de sagesse que m’en voicy en prevention, de m’aller desmettre à si laches contenances. Que diroit-on des autres Atheniens ? J’ay tousjours admonneté ceux qui m’ont ouy parler de ne racheter leur vie par une action deshoneste. Et aux guerres de mon pays, à Amphipolis, à Potidée, à Delie et autres où je me suis trouvé, j’ay montré par effect combien j’estoy loing de garentir ma seureté par ma honte. D’avantage j’interesserois vostre devoir et vous convierois à choses laydes ; car ce n’est pas à mes prieres de vous persuader, c’est aux raisons pures et solides de la justice. Vous avez juré aux Dieux d’ainsi vous maintenir : il sembleroit que je vous vousisse soupçoner et recriminer de ne croire pas qu’il y en aye. Et moy mesme tesmoigneroy contre moy de ne croire point en eux comme je doy, me desfiant de leur conduicte et ne remettant purement en leurs mains mon affaire. Je m’y fie du tout et tiens pour certain qu’ils feront en cecy selon qu’il sera plus propre à vous et à moy. Les gens de bien, ny vivans ny morts, n’ont aucunement à se craindre des Dieus. Voylà pas un plaidoyer sec et sain, mais quand et quand naïf et bas, d’une hauteur inimaginable, veritable, franc et juste au delà de tout exemple et employé en quelle necessité ? Vrayement ce fut raison qu’il le preferast à celuy que ce grand orateur Lysias avoit mis par escrit pour luy, excellemment façonné au stile judiciaire, mais indigne d’un si noble criminel. Eust-on ouy de la bouche de Socrates une voix suppliante ? Cette superbe vertu eust elle calé au plus fort de sa montre ? Et sa riche et puissante nature eust elle commis à l’art sa défense, et en son plus haut essay renoncé à la verité et naïfveté, ornemens de son parler, pour se parer du fard des figures et feintes d’une oraison apprinse ? Il feit tres-sagement, et selon luy, de ne corrompre une teneur de vie incorruptible et une si saincte image de l’humaine forme, pour allonger d’un an sa decrepitude et trahir l’immortelle memoire de cette fin glorieuse. Il devoit sa vie, non pas à soy mais à l’exemple du monde ; seroit ce pas dommage publique qu’il l’eust achevée d’une oisifve et obscure façon ? Certes une si nonchallante et molle consideration de sa mort meritoit que la posterité la considerast d’autant plus pour luy : ce qu’elle fit. Et il n’y a rien en la justice si juste que ce que la fortune ordonna pour sa recommandation. Car les Atheniens eurent en telle abomination ceux qui en avoient esté cause qu’on les fuyoit comme personnes excommuniées : on tenoit pollu tout ce à quoy ils avoyent touché ; personne à l’estuve ne lavoit avec eux ; personne ne les saluoit ny accointoit ; si qu’en fin, ne pouvant plus porter cette hayne publique, ils se pendirent eux-mesmes. Si quelqu’un estime que, parmy tant d’autres exemples que j’avois à choisir pour le service de mon propos és dicts de Socrates, j’aye mal trié cettuy-cy, et qu’il juge ce discours estre eslevé au dessus des opinions communes, je l’ay faict à escient. Car je juge autrement, et tiens que c’est un discours en rang et en naifveté bien plus arriere et plus bas que les opinions communes : il représente en une hardiesse inartificielle et niaise, en une securité puérile, la pure et premiere impression et ignorance de nature. Car il est croyable que nous avons naturellement craincte de la douleur, mais non de la mort à cause d’elle mesmes : c’est une partie de nostre estre non moins essentielle que le vivre. A quoy faire nous en auroit nature engendré la hayne et l’horreur, veu qu’elle luy tient rang de tres-grande utilité pour nourrir la succession et vicissitude de ses ouvrages, et qu’en cette republique universelle elle sert plus de naissance et d’augmentation que de perte ou ruyne ?
Sic rerum summa novatur.
Mille animas una necata dedit.
La deffaillance d’une vie est le passage à mille autres vies. Nature a empreint aux bestes le soing d’elles et de leur conservation. Elles vont jusques là de craindre leur empirement, de se heurter et blesser, que nous les enchevestrons et battons, accidents subjects à leurs sens et experience. Mais que nous les tuons elles ne le peuvent craindre, ny n’ont la faculté d’imaginer et conclurre la mort. Si dict-on encore qu’on les voit non seulement la souffrir gayement (la plus part des chevaux hannissent en mourant, les cignes la chantent), mais de plus la rechercher à leur besoing, comme portent plusieurs exemples des elephans. Outre ce, la façon d’argumenter de laquelle se sert icy Socrates est elle pas admirable esgalement en simplicité et en vehemence ? Vrayment il est bien plus aisé de parler comme Aristote et vivre comme Caesar, qu’il n’est aisé de parler et vivre comme Socrates. Là loge l’extreme degré de perfection et de difficulté : l’art n’y peut joindre. Or nos facultez ne sont pas ainsi dressées. Nous ne les essayons ny ne les cognoissons ; nous nous investissons de celles d’autruy, et laissons chomer les nostres. Comme quelqu’un pourroit dire de moy que j’ay seulement faict icy un amas de fleurs estrangeres, n’y ayant fourny du mien que le filet à les lier. Certes j’ay donné à l’opinion publique que ces parements empruntez m’accompaignent. Mais je n’entends pas qu’ils me couvrent, et qu’ils me cachent : c’est le rebours de mon dessein, qui ne veux faire montre que du mien, et de ce qui est mien par nature ; et si je m’en fusse creu, à tout hazard, j’eusse parlé tout fin seul. Je m’en charge de plus fort tous les jours outre ma proposition et ma forme premiere, sur la fantasie du siecle et enhortemens d’autruy. S’il me messied à moy, comme je le croy, n’importe : il peut estre utile à quelque autre. Tel allegue Platon et Homere, qui ne les veid onques. Et moy ay prins des lieux assez ailleurs qu’en leur source. Sans peine et sans suffisance, ayant mille volumes de livres autour de moy en ce lieu où j’escris, j’emprunteray presentement s’il me plaist d’une douzaine de tels ravaudeurs, gens que je ne feuillette guiere, de quoy esmailler le traicté de la phisionomie. Il ne faut que l’espitre liminaire d’un alemand pour me farcir d’allegations ; et nous allons quester par là une friande gloire, à piper le sot monde. Ces pastissages de lieux communs, dequoy tant de gents mesnagent leur estude, ne servent guere qu’à subjects communs ; et servent à nous montrer non à nous conduire, ridicule fruict de la science, que Socrates exagite si plaisamment contre Euthydeme. J’ay veu faire des livres de choses ny jamais estudiées ny entendues, l’autheur commettant à divers de ses amis sçavants la recherche de cette-cy et de cette autre matiere à le bastir, se contentant pour sa part d’en avoir projetté le dessein et empilé par son industrie ce fagot de provisions incogneues ; au moins est sien l’ancre et le papier. Cela c’est en conscience achetter ou emprunter un livre, non pas le faire. C’est apprendre aux hommes, non qu’on sçait faire un livre, mais, ce dequoy ils pouvoient estre en doute, qu’on ne le sçait pas faire. Un president se vantoit, où j’estois, d’avoir amoncelé deux cens tant de lieux estrangers en un sien arrest presidental. En le preschant à chacun il me sembla effacer la gloire qu’on luy en donnoit. Pusillanime et absurde vanterie à mon gré pour un tel subject et telle personne. Parmy tant d’emprunts je suis bien aise d’en pouvoir desrober quelqu’un, les desguisant et difformant à nouveau service. Au hazard que je laisse dire que c’est par faute d’avoir entendu leur naturel usage, je luy donne quelque particuliere adresse de ma main à ce qu’ils en soient d’autant moins purement estrangers. Ceux-cy mettent leurs larrecins en parade et en conte : aussi ont ils plus de crédit aux loix que moy. Nous autres naturalistes estimons qu’il y aie grande et incomparable preferance de l’honneur de l’invention à l’honneur de l’allegation. Si j’eusse voulu parler par science, j’eusse parlé plus-tost : j’eusse escript du temps plus voisin de mes estudes, que j’avois d’esprit et de memoire ; et me fusse plus fié à la vigueur de cet aage là qu’a cettuy-icy, si j’en eusse voulu faire mestier d’escrire. Davantage, telle faveur gratieuse que la fortune peut m’avoir offerte par l’entremise de cet ouvrage eust lors rencontré une plus propice saison. Deux de mes cognoissans, grands hommes en cette faculté, ont perdu par moitié, à mon advis, d’avoir refusé de se mettre au jour à quarante ans, pour attendre les soixante. La maturité a ses deffauts, comme la verdeur, et pires. Et autant est la vieillesse incommode à cette nature de besongne qu’à toute autre. Quiconque met sa decrepitude soubs la presse faict folie, s’il espere en espreindre des humeurs qui ne sentent le disgratié, le resveur et l’assopi. Nostre esprit se constipe et se croupit en vieillissant. Je dis pompeusement et opulemment l’ignorance, et dys la science megrement et piteusement ; accessoirement cette-cy et accidentalement, celle là expressément et principalement. Et ne traicte à point nommé de rien que du rien, ny d’aucune science que de celle de l’inscience. J’ay choisi le temps où ma vie, que j’ay à peindre, je l’ay toute devant moy : ce qui en reste tient plus de la mort. Et de ma mort seulement, si je la rencontrois babillarde, comme font d’autres, donrrois je encore volontiers advis au peuple en deslogeant. Socrates, qui a esté un exemplaire parfaict en toutes grandes qualitez, j’ay despit qu’il eust rencontré un corps et un visage si vilain, comme ils disent, et disconvenable à la beauté de son ame, luy si amoureux et si affolé de la beauté. Nature luy fit injustice. Il n’est rien plus vraysemblable que la conformité et relation du corps à l’esprit. Ipsi animi magni refert quali in corpore locati sint : multa enim è corpore existunt quae acuant mentem, multa quae obtundant. Cettuycy parle d’une laideur desnaturée et difformité de membres. Mais nous appellons laideur aussi une mesavenance au premier regard, qui loge principallement au visage, et souvent nous desgoute par bien legeres causes : du teint, d’une tache, d’une rude contenance, de quelque cause inexplicable sur des membres bien ordonnez et entiers. La laideur qui revestoit une ame tres-belle en La Boitie estoit de ce predicament. Cette laideur superficielle, qui est pourtant tres imperieuse, est de moindre prejudice à l’estat de l’esprit et a peu de certitude en l’opinion des hommes. L’autre, qui d’un plus propre nom s’apelle difformité, est plus substantielle, porte plus volontiers coup jusques au dedans. Non pas tout soulier de cuir bien lissé, mais tout soulier bien formé montre l’interieure forme du pied. Come Socrates disoit de la sienne qu’elle en accusoit justement autant en son ame, s’il ne l’eust corrigée par institution. Mais en le disant je tiens qu’il se mocquoit suivant son usage, et jamais ame si excellente ne se fit elle mesme. Je ne puis dire assez souvant combien j’estime la beauté, qualité puissante et advantageuse. Il l’appelloit une courte tyrannie, et Platon le privilege de nature. Nous n’en avons point qui la surpasse en credit. Elle tient le premier rang au commerce des hommes : elle se presente au devant, seduict et preoccupe nostre jugement avec grande authorité et merveilleuse impression. Phryné perdoit sa cause entre les mains d’un excellent advocat si, ouvrant sa robbe, elle n’eust corrompu ses juges par l’esclat de sa beauté. Et je trouve que Cyrus, Alexandre, Caesar, ces trois maistres du monde, ne l’ont pas oubliée à faire leurs grands affaires. N’a pas le premier Scipion. Un mesme mot embrasse en Grec le bel et le bon. Et le Saint Esprit appelle souvent bons ceux qu’il veut dire beaux. Je maintiendroy volontiers le rang des biens selon que portoit la chanson, que Platon dict avoir esté triviale, prinse de quelque ancien poete : la santé, la beauté, la richesse. Aristote dict aux beaux appartenir le droict de commander, et quand il en est de qui la beauté approche celle des images des Dieux, que la veneration leur est pareillement deue. A celuy qui luy demandoit pourquoy plus longtemps et plus souvent on hantoit les beaux : Cette demande, dict-il, n’appartient à estre faicte que par un aveugle. La pluspart et les plus grands philosophes payarent leur escholage et acquirent la sagesse par l’entremise et faveur de leur beauté. Non seulement aux hommes qui me servent, mais aux bestes aussi, je la considere à deux doits pres de la bonté. Si me semble il que ce traict et façon de visage, et ces lineaments par lesquels on argumente aucunes complexions internes et nos fortunes à venir, est chose qui ne loge pas bien directement et simplement soubs le chapitre de beauté et de laideur. Non plus que toute bonne odeur et serenité d’air n’en promet pas la santé, ny toute espesseur et puanteur l’infection en temps pestilent. Ceux qui accusent les dames de contre-dire leur beauté par leurs meurs ne rencontrent pas tousjours : car en une face qui ne sera pas trop bien composée, il peut loger quelque air de probité et de fiance ; comme au rebours, j’ay leu par fois entre deux beaux yeux des menasses d’une nature maligne et dangereuse. Il y a des phisionomies favorables ; et en une presse d’ennemys victorieux, vous choisirés incontinent, parmy des hommes incogneus, l’un plustost que l’autre, à qui vous rendre et fier vostre vie ; et non proprement par la consideration de la beauté. C’est une foible garantie que la mine ; toutesfois elle a quelque consideration. Et si j’avois à les foyter, ce seroit plus rudement les meschans qui dementent et trahissent les promesses que nature leur avoit plantées au front : je punirois plus aigrement la malice en une apparence debonnaire. Il semble qu’il y ait aucuns visages heureux, d’autres malencontreux. Et crois qu’il y a quelque art à distinguer les visages debonnaires des nyais, les severes des rudes, les malicieux des chagrins, les desdaigneux des melancholiques, et telles autres qualitez voisines. Il y a des beautez non fieres seulement mais aygres ; il y en a d’autres douces, et encores au delà fades. D’en prognostiquer les avantures futures, ce sont matieres que je laisse indecises. J’ay pris, comme j’ay dict ailleurs, bien simplement et cruement pour mon regard ce precepte ancien : que nous ne sçaurions faillir à suivre nature, que le souverain precepte c’est de se conformer à elle. Je n’ay pas corrigé, comme Socrates, par force de la raison mes complexions naturelles, et n’ay aucunement troublé par art mon inclination. Je me laisse aller, comme je suis venu, je ne combats rien, mes deux maistresses pieces vivent de leur grace en pais et bon accord ; mais le lait de ma nourrice a esté Dieu mercy mediocrement sain et temperé. Diray-je cecy en passant : que je voy tenir en plus de prix qu’elle ne vaut, qui est seule quasi en usage entre nous, certaine image de preud’homie scholastique, serve des preceptes, contraincte soubs l’esperance et la crainte ? Je l’aime telle que les loix et religions non facent mais parfacent et authorisent, qui se sente de quoy se soustenir sans aide, née en nous de ses propres racines par la semence de la raison universelle empreinte en tout homme non desnaturé. Cette raison, qui redresse Socrates de son vicieux ply, le rend obeïssant aux hommes et aux Dieux qui commandent en sa ville, courageux en la mort, non parce que son ame est immortele, mais par ce qu’il est mortel. Ruineuse instruction à toute police, et bien plus dommageable qu’ingenieuse et subtile, qui persuade aux peuples la religieuse creance suffire, seule et sans les meurs, à contenter la divine justice. L’usage nous faict veoir une distinction enorme entre la devotion et la conscience. J’ay un port favorable et en forme et en interpretation,
Quid dixi habere me ? Imo habui, Chreme’
Heu tantum attriti corporis ossa vides,
et qui faict une contraire montre à celuy de Socrates. Il m’est souvant advenu que, sur le simple credit de ma presence et de mon air, des personnes qui n’avoyent aucune cognoissance de moy s’y sont grandement fiées, soit pour leurs propres affaires, soit pour les miennes ; et en ay tiré és pays estrangiers des faveurs singulieres et rares. Mais ces deux experiences valent, à l’avanture, que je les recite particulierement. Un quidam delibera de surprendre ma maison et moy. Son art fut d’arriver seul à ma porte et d’en presser un peu instamment l’entrée ; je le cognoissois de nom, et avois occasion de me fier de luy, comme de mon voisin et aucunement mon alié. Je luy fis ouvrir, comme je fais à chacun. Le voicy tout effroyé, son cheval hors d’haleine, fort harassé. Il m’entretint de cette fable : qu’il venoit d’estre rencontré à une demie lieue de là par un sien ennemy, lequel je cognoissois aussi, et avois ouy parler de leur querelle ; que cet ennemy luy avoit merveilleusement chaussé les esperons et, qu’ayant esté surpris en désarroy et plus foible en nombre, il s’estoit jetté à ma porte à sauveté ; qu’il estoit en grand peine de ses gens, lesquels il disoit tenir pour morts ou prins. J’essayay tout nayfvement de le conforter, asseurer et rafreschir. Tantost apres, voylà quatre ou cinq de ses soldats qui se presentent, en mesme contenance et effroy, pour entrer ; et puis d’autres et d’autres encores apres, bien equipez et bien armez, jusques à vingt cinq ou trante, feingnants avoir leur ennemy aux talons. Ce mystere commençoit à taster ma soupçon. Je n’ignorois pas en quel siecle je vivois, combien ma maison pouvoit estre enviée, et avois plusieurs exemples d’autres de ma cognoissance à qui il estoit mesadvenu de mesme. Tant y a que, trouvant qu’il n’y avoit point d’acquest d’avoir commencé à faire plaisir si je n’achevois, et ne pouvant me desfaire sans tout rompre, je me laissay aller au party le plus naturel et le plus simple, comme je faicts tousjours, commendant qu’ils entrassent.--Aussi à la verité, je suis peu deffiant et soubçonneus de ma nature ; je penche volontiers vers l’excuse et interpretation plus douce ; je prens les hommes selon le commun ordre, et ne croy pas ces inclinations perverses et desnaturées si je n’y suis forcé par grand tesmoignage, non plus que les monstres et miracles. Et suis homme en outre qui me commets volontiers à la fortune et me laisse aller à corps perdu entre ses bras. De quoy, jusques à cette heure, j’ay eu plus d’occasion de me louer que de me plaindre ; et l’ay trouvée et plus avisée et plus amie de mes affaires que je ne suis. Il y a quelques actions en ma vie, desquelles on peut justement nommer la conduite difficile ou, qui voudra, prudente ; de celles là mesmes, posez que la tierce partie soit du mien, certes les deux tierces sont richement à elle. Nous faillons, ce me semble, en ce que nous ne nous fions pas assez au ciel de nous, et pretendons plus de nostre conduite qu’il ne nous appartient. Pourtant fourvoyent si souvent nos desseins. Il est jaloux de l’estendue que nous attribuons aux droicts de l’humaine prudence, au prejudice des siens, et nous les racourcit d’autant que nous les amplifions. --Ceux-cy se tindrent à cheval dans ma cour, le chef avec moy en ma sale, qui n’avoit voulu qu’on establat son cheval, disant avoir à se retirer incontinent qu’il auroit eu nouvelles de ses hommes. Il se veid maistre de son entreprise, et n’y restoit sur ce poinct que l’execution. Souvant depuis il a dict, car il ne craingnoit pas de faire ce compte, que mon visage et ma franchise luy avoient arraché la trahison des poincts. Il remonta à cheval, ses gens ayants continuellement les yeux sur luy pour voir quel signe il leur donneroit, bien estonnez de le voir sortir et abandonner son avantage. Une autre-fois, me fiant à je ne sçay quelle treve qui venoit d’estre publiée en nos armées, je m’acheminai à un voyage, par pays estrangement chatouilleux. Je ne fus pas si tost esventé que voylà trois ou quatre cavalcades de divers lieux pour m’attraper ; l’une me joingnit à la troisiesme journée, où je fus chargé par quinze ou vingt gentils-hommes masquez, suyvis d’une ondée d’argolets. Me voylà pris et rendu, retiré dans l’espais d’une forest voisine, desmonté, devalizé, mes cofres fouilletz, ma boyte prise, chevaux et esquipage desparty à nouveaux maistres. Nous fumes long temps à contester dans ce halier sur le faict de ma rançon, qu’ils me tailloyent si haute qu’il paroissoit bien que je ne leur estois guere cogneu. Ils entrerent en grande contestation de ma vie. De vray, il y avoit plusieurs circonstances qui me menassoyent du dangier où j’en estois.
Tunc animis opus, Aenea, tunc pectore firmo.
Je me maintins tousjours sur le titre de ma trefve, à leur quitter seulement le gain qu’ils avoyent faict de ma despouille, qui n’estoit pas à mespriser, sans promesse d’autre rançon. Apres deux ou trois heures que nous eusmes esté là et qu’ils m’eurent faict monter sur un cheval qui n’avoit garde de leur eschaper, et commis ma conduitte particuliere à quinze ou vingt harquebousiers, et dispersé mes gens à d’autres, ayant ordonné qu’on nous menast prisonniers diverses routes, et moy déjà acheminé à deux ou trois harquebousades de là,
Jam prece Pollucis, jam Castoris implorata,
voicy une soudaine et tres-inopinée mutation qui leur print. Je vis revenir à moy le chef avec parolles plus douces, se mettant en peine de recercher en la troupe mes hardes escartées, et m’en faisant rendre selon qu’il s’en pouvoit recouvrer, jusques à ma boyte. Le meilleur present qu’ils me firent ce fut en fin ma liberté ; le reste ne me touchoit guieres en ce temps là. La vraye cause d’un changement si nouveau et de ce ravisement, sans aucune impulsion apparente, et d’un repentir si miraculeux, en tel temps, en une entreprinse pourpensée et deliberée, et devenue juste par l’usage (car d’arrivée je leur confessay ouvertement le party duquel j’estois, et le chemin que je tenois), certes je ne sçay pas bien encores quelle elle est. Le plus apparent, qui se demasqua et me fit cognoistre son nom, me redict lors plusieurs fois que je devoy cette delivrance à mon visage, liberté et fermeté de mes parolles, qui me rendoyent indigne d’une telle mes-adventure, et me demanda asseurance d’une pareille. Il est possible que la bonté divine se voulut servir de ce vain instrument pour ma conservation. Elle me deffendit encore l’endemain d’autres pires embusches, desquelles ceux cy mesme m’avoyent adverty. Le dernier est encore en pieds pour en faire le compte ; le premier fut tué il n’y a pas long temps. Si mon visage ne respondoit pour moy, si on ne lisoit en mes yeux et en ma voix la simplicité de mon intention, je n’eusse pas duré sans querelle et sans offence si long temps, avec cette liberté indiscrete de dire à tort et à droict ce qui me vient en fantasie, et juger temerairement des choses. Cette façon peut paroistre avec raison incivile et mal accommodée à nostre usage ; mais outrageuse et malitieuse, je n’ay veu personne qui l’en ayt jugée, ne qui se soit piqué de ma liberté s’il l’a receue de ma bouche. Les paroles redictes ont, comme autre son, autre sens. Aussi ne hay-je personne ; et suis si lache à offencer que, pour le service de la raison mesme, je ne le puis faire. Et lors que l’occasion m’a convié aux condemnations crimineles, j’ay plustost manqué à la justice Ut magis peccari nolim quam satis animi ad vindicanda peccata habeam. On reprochoit, dict-on, à Aristote d’avoir esté trop misericordieux envers un meschant homme : J’ay esté de vray, dict-il, misericordieux envers l’homme, non envers la meschanceté. Les jugements ordinaires s’exasperent à la vengeance par l’horreur du meffaict. Cela mesme refroidit le mien : l’horreur du premier meurtre m’en faict craindre un second, et la haine de la premiere cruauté m’en faict hayr toute imitation. A moy, qui ne suis qu’escuyer de trefles, peut toucher ce qu’on disoit de Charillus, roy de Sparte : Il ne sçauroit estre bon, puis qu’il n’est pas mauvais aux meschants. Ou bien ainsi, car Plutarque le presente en ces deux sortes, comme mille autres choses, diversement et contrairement : Il faut bien qu’il soit bon, puisqu’il l’est aux meschants mesme. Comme aux actions legitimes je me fasche de m’y employer quand c’est envers ceux qui s’en desplaisent, aussi, à dire verité, aux illegitimes je ne fay pas assez de conscience de m’y employer quand c’est envers ceux qui y consentent.
De l’experience. Chap. XIII.
IL n’est desir plus naturel que le desir de connoissance. Nous essayons tous les moyens qui nous y peuvent mener. Quand la raison nous faut, nous y employons l’experience,
Per varios usus artem experientia fecit :
Exemplo monstrante viam,
qui est un moyen plus foible et moins digne ; mais la verité est chose si grande, que nous ne devons desdaigner aucune entremise qui nous y conduise. La raison a tant de formes, que nous ne sçavons à laquelle nous prendre ; l’experience n’en a pas moins. La consequence que nous voulons tirer de la ressemblance des evenemens est mal seure, d’autant qu’ils sont tousjours dissemblables : il n’est aucune qualité si universelle en cette image des choses que la diversité et varieté. Et les Grecs, et les Latins, et nous, pour le plus expres exemple de similitude, nous servons de celuy des oeufs. Toutesfois il s’est trouvé des hommes, et notamment un en Delphes, qui recognoissoit des marques de difference entre les oeufs, si qu’il n’en prenoit jamais l’un pour l’autre ; et y ayant plusieurs poules, sçavoit juger de laquelle estoit l’oeuf. La dissimilitude s’ingere d’elle mesme en nos ouvrages ; nul art peut arriver à la similitude. Ny Perrozet ny autre ne peut si soigneusement polir et blanchir l’envers de ses cartes qu’aucuns joueurs ne les distinguent, à les voyr seulement couler par les mains d’un autre. La ressemblance ne faict pas tant un comme la difference faict autre. Nature s’est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust dissemblable. Pourtant l’opinion de celuy-là ne me plaist guiere, qui pensoit par la multitude des loix brider l’authorité des juges, en leur taillant leurs morceaux : il ne sentoit point qu’il y a autant de liberté et d’estendue à l’interpretation des loix qu’à leur façon. Et ceux là se moquent, qui pensent appetisser nos debats et les arrester en nous r’appellant à l’expresse parolle de la Bible. D’autant que nostre esprit ne trouve pas le champ moins spatieux à contreroller le sens d’autruy qu’à representer le sien, et comme s’il y avoit moins d’animosité et d’aspreté à gloser qu’à inventer. Nous voyons combien il se trompoit. Car nous avons en France plus de loix que tout le reste du monde ensemble, et plus qu’il n’en faudroit à reigler tous les mondes d’Epicurus, ut olim flagitiis, sic nunc legibus laboramus ; et si avons tant laissé à opiner et decider à nos juges, qu’il ne fut jamais liberté si puissante et si licencieuse. Qu’ont gaigné nos legislateurs à choisir cent mille especes et faicts particuliers, et y attacher cent mille loix ? Ce nombre n’a aucune proportion avec l’infinie diversité des actions humaines. La multiplication de nos inventions n’arrivera pas à la variation des exemples. Adjoustez y en cent fois autant : il n’adviendra pas pourtant que, des evenemens à venir, il s’en trouve aucun qui, en tout ce grand nombre de milliers d’evenemens choisis et enregistrez, en rencontre un auquel il se puisse joindre et apparier si exactement, qu’il n’y reste quelque circonstance et diversité qui requiere diverse consideration de jugement. Il y a peu de relation de nos actions, qui sont en perpetuelle mutation, avec les loix fixes et immobiles. Les plus desirables, ce sont les plus rares, plus simples et generales ; et encore crois-je qu’il vaudroit mieux n’en avoir point du tout que de les avoir en tel nombre que nous avons. Nature les donne tousjours plus heureuses que ne sont celles que nous nous donnons. Tesmoing la peinture de l’aage doré des poetes, et l’estat où nous voyons vivre les nations qui n’en ont point d’autres. En voylà qui, pour tous juges, employent en leurs causes le premier passant qui voyage le long de leurs montaignes. Et ces autres eslisent le jour du marché quelqu’un d’entre eux, qui sur le champ decide tous leurs proces. Quel danger y auroit-il que les plus sages vuidassent ainsi les nostres, selon les occurrences et à l’œil, sans obligation d’exemple et de consequence ? A chaque pied son soulier. Le Roy Ferdinand, envoyant des colonies aux Indes, prouveut sagement qu’on n’y menast aucuns escholiers de la jurisprudence, de crainte que les proces ne peuplassent en ce nouveau monde, comme estant science, de sa nature, generatrice d’altercation et division ; jugeant avec Platon, que c’est une mauvaise provision de pays que jurisconsultes et medecins. Pourquoy est-ce que nostre langage commun, si aisé à tout autre usage, devient obscur et non intelligible en contract et testament, et que celuy qui s’exprime si clairement, quoy qu’il die et escrive, ne trouve en cela aucune maniere de se declarer qui ne tombe en doubte et contradiction ? Si ce n’est que les princes de cet art, s’appliquans d’une peculiere attention à trier des mots solemnes et former des clauses artistes, ont tant poisé chaque sillabe, espluché si primement chaque espece de cousture, que les voilà enfrasquez et embrouillez en l’infinité des figures et si menues partitions, qu’elles ne peuvent plus tomber soubs aucun reiglement et prescription ny aucune certaine intelligence. Confusum est quidquid usque in pulverem sectum est. Qui a veu des enfans essayans de renger à certain nombre une masse d’argent vif ? Plus ils le pressent et pestrissent et s’estudient à le contraindre à leur loy, plus ils irritent la liberté de ce genereux metal : il fuit à leur art et se va menuisant et esparpillant au delà de tout compte. C’est de mesme, car, en subdivisant ces subtilitez, on apprend aux hommes d’accroistre les doubtes ; on nous met en trein d’estendre et diversifier les difficultez, on les alonge, on les disperse. En semant les questions et les retaillant, on faict fructifier et foisonner le monde en incertitude et en querelles, comme la terre se rend fertile plus elle est esmiée et profondément remuée. Difficultatem facit doctrina. Nous doubtions sur Ulpian, redoutons encore sur Bartolus et Baldus. Il falloit effacer la trace de cette diversité innumerable d’opinions, non poinct s’en parer et en entester la posterité. Je ne sçay qu’en dire, mais il se sent par experience que tant d’interprétations dissipent la verité et la rompent. Aristote a escrit pour estre entendu ; s’il ne l’a peu, moins le fera un moins habile et un tiers que celuy qui traite sa propre imagination. Nous ouvrons la matiere et l’espandons en la destrempant ; d’un subject nous en faisons mille, et retombons, en multipliant et subdivisant, à l’infinité des atomes d’Epicurus. Jamais deux hommes ne jugerent pareillement de mesme chose, et est impossible de voir deux opinions semblables exactement, non seulement en divers hommes, mais en mesme homme à diverses heures. Ordinairement je trouve à doubter en ce que le commentaire n’a daigné toucher. Je bronche plus volontiers en pays plat, comme certains chevaux que je connois, qui chopent plus souvent en chemin uny. Qui ne diroit que les glosses augmentent les doubtes et l’ignorance, puis qu’il ne se voit aucun livre, soit humain, soit divin, auquel le monde s’embesongne, duquel l’interpretation face tarir la difficulté ? Le centiesme commentaire le renvoye à son suivant, plus espineux et plus scabreux que le premier ne l’avoit trouvé. Quand est-il convenu entre nous : ce livre en a assez, il n’y a meshuy plus que dire ? Cecy se voit mieux en la chicane. On donne authorité de loy à infinis docteurs, infinis arrests, et à autant d’interpretations. Trouvons nous pourtant quelque fin au besoin d’interpreter ? s’y voit-il quelque progres et advancement vers la tranquillité ? nous faut-il moins d’advocats et de juges que lors que cette masse de droict estoit encore en sa premiere enfance ? Au rebours, nous obscurcissons et ensevelissons l’intelligence ; nous ne la descouvrons plus qu’à la mercy de tant de clostures et barrieres. Les hommes mescognoissent la maladie naturelle de leur esprit : il ne faict que fureter et quester, et va sans cesse tournoiant, bastissant et s’empestrant en sa besongne, comme nos vers de soye, et s’y estouffe. Mus in pice. Il pense remarquer de loing je ne sçay quelle apparence de clarté et verité imaginaire ; mais, pendant qu’il y court, tant de difficultez luy traversent la voye, d’empeschemens et de nouvelles questes, qu’elles l’esgarent et l’enyvrent. Non guiere autrement qu’il advint aux chiens d’Esope, lesquels, descouvrant quelque apparence de corps mort floter en mer, et ne le pouvant approcher, entreprindrent de boire cette eau, d’assecher le passage, et s’y estouffarent. A quoy se rencontre ce qu’un Crates disoit des escrits de Heraclitus, qu’ils avoient besoin d’un lecteur bon nageur, afin que la profondeur et pois de sa doctrine ne l’engloutist et suffucast. Ce n’est rien que foiblesse particuliere qui nous faict contenter de ce que d’autres ou que nous-mesmes avons trouvé en cette chasse de cognoissance ; un plus habile ne s’en contentera pas. Il y a tousjours place pour un suyvant, ouy et pour nous mesmes, et route par ailleurs. Il n’y a point de fin en nos inquisitions ; nostre fin est en l’autre monde. C’est signe de racourciment d’esprit quand il se contente, ou de lasseté. Nul esprit genereux ne s’arreste en soy : il pretend tousjours et va outre ses forces ; il a des eslans au delà de ses effects ; s’il ne s’avance et ne se presse et ne s’accule et ne se choque, il n’est vif qu’à demy ; ses poursuites sont sans terme, et sans forme ; son aliment c’est admiration, chasse, ambiguité. Ce que declaroit assez Appollo, parlant tousjours à nous doublement, obscurement et obliquement, ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesongnant. C’est un mouvement irregulier, perpetuel, sans patron, et sans but. Ses inventions s’eschauffent, se suyvent, et s’entreproduisent l’une l’autre.
Ainsi voit l’on, en un ruisseau coulant,
Sans fin l’une eau apres l’autre roulant,
Et tout de rang, d’un eternel conduict,
L’une suit l’autre, et l’une l’autre fuyt.
Par cette-cy celle-là est poussée,
Et cette-cy par l’autre est devancée :
Tousjours l’eau va dans l’eau, et tousjours est-ce
Mesme ruisseau, et tousjours eau diverse.
Il y a plus affaire à interpreter les interpretations qu’à interpreter les choses, et plus de livres sur les livres que sur autre subject : nous ne faisons que nous entregloser. Tout fourmille de commentaires ; d’auteurs, il en est grand cherté. Le principal et plus fameux sçavoir de nos siecles, est-ce pas sçavoir entendre les sçavans ? Est-ce pas la fin commune et derniere de tous estudes ? Nos opinions s’entent les unes sur les autres. La premiere sert de tige à la seconde, la seconde à la tierce. Nous eschellons ainsi de degré en degré. Et advient de là que le plus haut monté a souvent plus d’honneur que de mérite ; car il n’est monté que d’un grain sur les espaules du penultime. Combien souvent et sottement à l’avanture ay-je estandu mon livre à parler de soy ? Sottement ; quand ce ne seroit que pour cette raison qu’il me devoit souvenir de ce que je dy des autres qui en font de mesmes : que ces œillades si frequentes à leur ouvrage tesmoignent que le cœur leur frissonne de son amour, et les rudoyements mesmes desdaigneus, dequoy ils le battent, que ce ne sont que mignardises et affetteries d’une faveur maternelle, suivant Aristote, à qui et se priser et se mespriser naissent souvent de pareil air d’arrogance. Car mon excuse, que je doy avoir en cela plus de liberté que les autres, d’autant qu’à poinct nommé j’escry de moy et de mes escrits comme de mes autres actions, que mon theme se renverse en soy, je ne sçay si chacun la prendra. J’ay veu en Alemagne que Luther a laissé autant de divisions et d’altercations sur le doubte de ses opinions, et plus, qu’il n’en esmeut sur les escritures sainctes. Nostre contestation est verbale. Je demande que c’est que nature, volupté, cercle, et substitution. La question est de parolles, et se paye de mesme. Une pierre c’est un corps. Mais qui presseroit : Et corps qu’est-ce ? --Substance, — -Et substance quoy ? ainsi de suitte, acculeroit en fin le respondant au bout de son calepin. On eschange un mot pour un autre mot, et souvent plus incogneu. Je sçay mieux que c’est qu’homme que je ne sçay que c’est animal, ou mortel, ou raisonnable. Pour satisfaire à un doubte, ils m’en donnent trois : c’est la teste de Hydra. Socrates demandoit à Memnon que c’estoit que vertu : Il y a, fit Memnon, vertu d’homme et de femme, de magistrat et d’homme privé, d’enfant et de vieillart.--Voicy qui va bien ! s’escria Socrates : nous estions en cherche d’une vertu, en voicy un exaim. Nous communiquons une question, on nous en redonne une ruchée. Comme nul evenement et nulle forme ressemble entierement à une autre, aussi ne differe nulle de l’autre entierement. Ingenieux meslange de nature. Si nos faces n’estoient semblables, on ne sçauroit discerner l’homme de la beste ; si elles n’estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner l’homme de l’homme. Toutes choses se tiennent par quelque similitude, tout exemple cloche, et la relation qui se tire de l’experience est tousjours defaillante et imparfaicte ; on joinct toutesfois les comparaisons par quelque coin. Ainsi servent les loix, et s’assortissent ainsin à chacun de nos affaires, par quelque interpretation destournée, contrainte et biaise. Puisque les loix ethiques, qui regardent le devoir particulier de chacun en soy, sont si difficiles à dresser, comme nous voyons qu’elles sont, ce n’est pas merveille si celles qui gouvernent tant de particuliers le sont d’avantage. Considerez la forme de cette justice qui nous regit : c’est un vray tesmoignage de l’humaine imbecillité, tant il y a de contradiction et d’erreur. Ce que nous trouvons faveur et rigueur en la justice, et y en trouvons tant que je ne sçay si l’entredeux s’y trouve si souvent, ce sont parties maladives et membres injustes du corps mesmes et essence de la justice. Des paysans viennent de m’advertir en haste qu’ils ont laissé presentement en une forest qui est à moy un homme meurtry de cent coups, qui respire encores, et qui leur a demandé de l’eau par pitié et du secours pour le soubslever. Disent qu’ils n’ont osé l’approcher et s’en sont fuis, de peur que les gens de la justice ne les y attrapassent, et, comme il se faict de ceux qu’on rencontre pres d’un homme tué, ils n’eussent à rendre compte de cet accident à leur totale ruyne, n’ayant ny suffisance, ny argent, pour deffendre leur innocence. Que leur eussé-je dict ? Il est certain que cet office d’humanité les eust mis en peine. Combien avons nous descouvert d’innocens avoir esté punis, je dis sans la coulpe des juges ; et combien en y a-il eu que nous n’avons pas descouvert ? Cecy est advenu de mon temps : certains sont condamnez à la mort pour un homicide, l’arrest, sinon prononcé, au moins conclud et arresté. Sur ce poinct, les juges sont advertis par les officiers d’une court subalterne voisine, qu’ils tiennent quelques prisonniers, lesquels advouent disertement cet homicide, et apportent à tout ce faict une lumiere indubitable. On delibere si pourtant on doit interrompre et differer l’execution de l’arrest donné contre les premiers. On considere la nouvelleté de l’exemple, et sa consequence pour accrocher les jugemens ; que la condemnation est juridiquement passée, les juges privez de repentance. Somme, ces pauvres diables sont consacrez aux formules de la justice. Philippus, ou quelque autre, prouveut à un pareil inconvenient en cette maniere : il avoit condamné en grosses amendes un homme envers un autre, par un jugement resolu. La verité se descouvrant quelque temps apres, il se trouva qu’il avoit iniquement jugé. D’un costé estoit la raison de la cause, de l’autre costé la raison des formes judiciaires. Il satisfit aucunement à toutes les deux, laissant en son estat la sentence, et recompensant de sa bourse l’interest du condamné. Mais il avoit affaire à un accident reparable ; les miens furent pendus irreparablement. Combien ay-je veu de condemnations, plus crimineuses que le crime ? Tout cecy me faict souvenir de ces anciennes opinions : qu’il est forcé de faire tort en detail qui veut faire droict en gros, et injustice en petites choses qui veut venir à chef de faire justice és grandes ; que l’humaine justice est formée au modelle de la medecine, selon laquelle tout ce qui est utile est aussi juste et honneste ; et de ce que tiennent les Stoiciens, que nature mesme procede contre justice, en la plus part de ses ouvrages ; et de ce que tiennent les Cyrenaïques, qu’il n’y a rien juste de soy, que les coustumes et loix forment la justice ; et des Theodoriens, qui trouvent juste au sage le larrecin, le sacrilege, toute sorte de paillardise, s’il connoit qu’elle luy soit profitable. Il n’y a remede. J’en suis là, comme Alcibiades, que je ne me representeray jamais, que je puisse, à homme qui decide de ma teste, où mon honneur et ma vie depende de l’industrie et soing de mon procureur plus que de mon innocence. Je me hazarderois à une telle justice qui me reconneut du bien faict comme du malfaict, où j’eusse autant à esperer que à craindre. L’indemnité n’est pas monnoye suffisante à un homme qui faict mieux que de ne faillir point. Nostre justice ne nous presente que l’une de ses mains, et encore la gauche. Quiconque il soit, il en sort avecques perte. En la Chine, duquel royaume la police et les arts, sans commerce et cognoissance des nostres, surpassent nos exemples en plusieurs parties d’excellence, et duquel l’histoire m’apprend combien le monde est plus ample et plus divers que ny les anciens ny nous ne penetrons, les officiers deputez par le Prince pour visiter l’estat de ses provinces, comme ils punissent ceux qui malversent en leur charge, ils remunerent aussi de pure liberalité ceux qui s’y sont bien portez, outre la commune sorte et outre la necessité de leur devoir. On s’y presente, non pour se garantir seulement, mais pour y acquerir, ny simplement pour estre payé, mais pour y estre aussi estrené. Nul juge n’a encore, Dieu mercy, parlé à moy comme juge, pour quelque cause que ce soit, ou mienne ou tierce, ou criminelle ou civile. Nulle prison m’a receu, non pas seulement pour m’y promener. L’imagination m’en rend la veue, mesme du dehors, desplaisante. Je suis si affady apres la liberté, que qui me deffenderoit l’accez de quelque coin des Indes, j’en vivroys aucunement plus mal à mon aise. Et tant que je trouveray terre ou air ouvert ailleurs, je ne croupiray en lieu où il me faille cacher. Mon Dieu ! que mal pourroy-je souffrir la condition où je vois tant de gens, clouez à un quartier de ce royaume, privés de l’entrée des villes principalles et des courts et de l’usage des chemins publics, pour avoir querellé nos loix’ Si celles que je sers me menassoient seulement le bout du doigt, je m’en irois incontinent en trouver d’autres, où que ce fut. Toute ma petite prudence en ces guerres civiles où nous sommes, s’employe à ce qu’elles n’interrompent ma liberté d’aller et venir. Or les loix se maintiennent en credit, non par ce qu’elles sont justes, mais par ce qu’elles sont loix. C’est le fondement mystique de leur authorité ; elles n’en ont poinct d’autre ! . Qui bien leur sert. Elles sont souvent faictes par des sots, plus souvent par des gens qui, en haine d’equalité, ont faute d’equité, mais tousjours par des hommes, autheurs vains et irresolus. Il n’est rien si lourdement et largement fautier que les loix, ny si ordinairement. Quiconque leur obeyt parce qu’elles sont justes, ne leur obeyt pas justement par où il doibt. Les nostres françoises prestent aucunement la main, par leur desreiglement et deformité, au desordre et corruption qui se voit en leur dispensation et execution. Le commandement est si trouble et inconstant qu’il excuse aucunement et la desobeyssance et le vice de l’interpretation, de l’administration et de l’observation. Quel que soit donq le fruict que nous pouvons avoir de l’experience, à peine servira beaucoup à nostre institution celle que nous tirons des exemples estrangers, si nous faisons si mal nostre proffict de celle que nous avons de nous mesme, qui nous est plus familiere, et certes suffisante à nous instruire de ce qu’il nous faut. Je m’estudie plus qu’autre subject. C’est ma metaphisique, c’est ma phisique.
Qua Deus hanc mundi temperet arte domum,
Qua venit exoriens, qua deficit, unde coactis
Cornibus in plenum menstrua luna redit ;
Unde salo superant venti, quid flamine captet
Eurus, et in nubes unde perennis aqua.
Sit ventura dies mundi quae subruat arces.
Quaerite quos agitat mundi labor.
En ceste université, je me laisse ignoramment et negligemment manier à la loy generale du monde. Je la sçauray assez quand je la sentiray. Ma science ne luy sçauroit faire changer de route ; elle ne se diversifiera pas pour moi. C’est folie de l’esperer, et plus grand folie de s’en mettre en peine, puis qu’elle est necessairement semblable, publique et commune. La bonté et capacité du gouverneur nous doit à pur et à plein descharger du soing de son gouvernement. Les inquisitions et contemplations philosophiques ne servent que d’aliment à nostre curiosité. Les philosophes, avec grand raison, nous renvoyent aux regles de Nature ; mais elles n’ont que faire de si sublime cognoissance : ils les falsifient et nous presentent son visage peint trop haut en couleur et trop sophistiqué, d’où naissent tant de divers pourtraits d’un subject si uniforme. Comme elle nous a fourni de pieds à marcher, aussi a elle de prudence à nous guider en la vie ; prudence, non tant ingenieuse, robuste et pompeuse comme celle de leur invention, mais à l’advenant facile et salutaire, et qui faict tres-bien ce que l’autre dict, en celuy qui a l’heur de sçavoir s’employer naïvement et ordonnéement, c’est à dire naturellement. Le plus simplement se commettre à nature, c’est s’y commettre le plus sagement. O que c’est un doux et mol chevet, et sain, que l’ignorance et l’incuriosité, à reposer une teste bien faicte. J’aymerois mieux m’entendre bien en moy qu’en Ciceron. De l’experience que j’ay de moy, je trouve assez dequoy me faire sage, si j’estoy bon escholier. Qui remet en sa memoire l’excez de sa cholere passée, et jusques où cette fiévre l’emporta, voit la laideur de cette passion mieux que dans Aristote, et en conçoit une haine plus juste. Qui se souvient des maux qu’il a couru, de ceux qui l’ont menassé, des legeres occasions qui l’ont remué d’un estat à autre, se prepare par là aux mutations futures et à la recognoissance de sa condition. La vie de Caesar n’a poinct plus d’exemple que la nostre pour nous ; et emperière, et populaire, c’est tousjours une vie que tous accidents humains regardent. Escoutons y seulement : nous nous disons tout ce de quoy nous avons principalement besoing. Qui se souvient de s’estre tant et tant de fois mesconté de son propre jugement, est-il pas un sot de n’en entrer pour jamais en deffiance ? Quand je me trouve convaincu par la raison d’autruy d’une opinion fauce, je n’apprens pas tant ce qu’il m’a dict de nouveau et cette ignorance particuliere (ce seroit peu d’acquest), comme en general j’apprens ma debilité et la trahison de mon entendement ; d’où je tire la reformation de toute la masse. En toutes mes autres erreurs je faits de mesme, et sens de cette reigle grande utilité à la vie. Je ne regarde pas l’espece et l’individu comme une pierre où j’aye bronché ; j’apprens à craindre mon alleure par tout, et m’attens à la reigler. D’apprendre qu’on a dict ou faict une sottise, ce n’est rien que cela ; il faut apprendre qu’on n’est qu’un sot, instruction bien plus ample et importante. Les faux pas que ma memoire m’a fait si souvant, lors mesme qu’elle m’asseure le plus de soy, ne se sont pas inutilement perduz : elle a beau me jurer à cette heure et m’asseurer, je secoue les oreilles ; la premiere opposition qu’on faict à son tesmoignage me met en suspens, et n’oserois me fier d’elle en chose de poix, ny la garentir sur le faict d’autruy. Et n’estoit que ce que je fay par faute de memoire, les autres le font encore plus souvant par faute de foy, je prendrois tousjours en chose de faict la verité de la bouche d’un autre plustost que de la mienne. Si chacun espioit de pres les effects et circonstances des passions qui le regentent, comme j’ay faict de celle à qui j’estois tombé en partage, il les verroit venir, et ralantiroit un peu leur impetuosité et leur course. Elles ne nous sautent pas tousjours au colet d’un prinsaut ; il y a de la menasse et des degretz.
Fluctus uti primo coepit cum albescere ponto,
Paulatim sese tollit mare, et altius undas
Erigit, inde imo consurgit ad aethera fundo.
Le jugement tient chez moy un siege magistral, au moins il s’en efforce soingneusement ; il laisse mes appetis aller leur trein, et la haine et l’amitié, voire et celle que je me porte à moy-mesme, sans s’en alterer et corrompre. S’il ne peut reformer les autres parties selon soy, au moins ne se laisse il pas difformer à elles : il faict son jeu à part. L’advertissement à chacun de se cognoistre doibt estre d’un important effect, puisque ce Dieu de science et de lumiere le fit planter au front de son temple, comme comprenant tout ce qu’il avoit à nous conseiller. Platon dict aussi que prudence n’est autre chose que l’execution de cette ordonnance, et Socrates le verifie par le menu en Xenophon. Les difficultez et l’obscurité ne s’aperçoivent en chacune science que par ceux qui y ont entrée. Car encore faut il quelque degré d’intelligence à pouvoir remarquer qu’on ignore, et faut pousser à une porte pour sçavoir qu’elle nous est close. D’où naist cette Platonique subtilité que, ny ceux qui sçavent n’ont à s’enquerir, d’autant qu’ils sçavent, ny ceux qui ne sçavent, d’autant que pour s’enquerir il faut sçavoir de quoy on s’enquiert. Ainsin en cette-cy de se cognoistre soy mesme, ce que chacun se voit si resolu et satisfaict, ce que chacun y pense estre suffisamment entendu, signifie que chacun n’y entend rien du tout, comme Socrates apprend à Euthydeme en Xenophon. Moy qui ne faicts autre profession, y trouve une profondeur et varieté si infinie, que mon apprentissage n’a autre fruict que de me faire sentir combien il me reste à apprendre. A ma foiblesse si souvant recogneue je doibts l’inclination que j’ay à la modestie, à l’obeyssance des creances qui me sont prescrites, à une constante froideur et moderation d’opinions, et la hayne à cette arrogance importune et quereleuse, se croyant et fiant toute à soy, ennemye capitale de discipline et de verité. Oyez les regenter : les premieres sotises qu’ils mettent en avant, c’est au stile qu’on establit les religions et les loix. Nil hoc est turpius quam cognitioni et perceptioni assertionem approbationemque praecurrere. Aristarchus disoit qu’anciennement à peine se trouva il sept sages au monde, et que de son temps à peine se trouvoit il sept ignorans. Aurions nous pas plus de raison que luy de le dire en nostre temps ? L’affirmation et l’opiniastreté sont signes exprez de bestise. Cettuy-cy aura donné du nez à terre cent fois pour un jour : le voylà sur ses ergots, aussi resolu et entier que devant ; vous diriez qu’on luy a infuz dépuis quelque nouvelle ame et vigueur d’entendement, et qu’il luy advient comme à cet ancien fils de la terre, qui reprenoit nouvelle fermeté et se renforçoit par sa cheute, cui, cum tetigere parentem,
Jam defecta vigent renovato robore membra.
Ce testu indocile pense il pas reprendre un nouvel esprit pour reprendre une nouvelle dispute ? C’est par mon experience que j’accuse l’humaine ignorance, qui est, à mon advis, le plus seur party de l’escole du monde. Ceux qui ne la veulent conclurre en eux par un si vain exemple que le mien ou que le leur, qu’ils la recognoissent par Socrates, le maistre des maistres. Car le philosophe Antisthenes à ses disciples : Allons, disoit-il, vous et moy ouyr Socrates ; là je seray disciple avec vous. Et, soustenant ce dogme de sa secte Stoïque, que la vertu suffisoit à rendre une vie pleinement heureuse et n’ayant besoin de chose quelconque : Sinon de la force de Socrates, adjoustoit il. Cette longue attention que j’employe à me considerer me dresse à juger aussi passablement des autres, et est peu de choses dequoy je parle plus heureusement et excusablement. Il m’advient souvant de voir et distinguer plus exactement les conditions de mes amys qu’ils ne font eux mesmes. J’en ay estonné quelqu’un par la pertinence de ma description, et l’ay adverty de soy. Pour m’estre, dés mon enfance, dressé à mirer ma vie dans celle d’autruy, j’ay acquis une complexion studieuse en cela, et, quand j’y pense, je laisse eschaper au tour de moy peu de choses qui y servent : contenances, humeurs, discours. J’estudie tout : ce qu’il me faut fuyr, ce qu’il me faut suyvre. Ainsin à mes amys je descouvre, par leurs productions, leurs inclinations internes ; non pour renger cette infinie varieté d’actions, si diverses et si descoupées, à certains genres et chapitres, et distribuer distinctement mes partages et divisions en classes et regions cogneues,
Sed neque quam multae species, et nomina quae sint,
Est numerus.
Les sçavans partent et denotent leurs fantasies plus specifiquement, et par le menu. Moy, qui n’y voy qu’autant que l’usage m’en informe, sans regle, presante generalement les miennes, et à tastons. Comme en cecy : je prononce ma sentence par articles descousus, ainsi que de chose qui ne se peut dire à la fois et en bloc. La relation et la conformité ne se trouvent poinct en telles ames que les nostres, basses et communes. La sagesse est un bastiment solide et entier, dont chaque piece tient son rang et porte sa marque. Sola sapientia in se tota conversa est. Je laisse aux artistes, et ne sçay s’ils en viennent à bout en chose si meslée, si menue et fortuite, de renger en bandes cette infinie diversité de visages, et arrester nostre inconstance et la mettre par ordre. Non seulement je trouve mal-aisé d’attacher nos actions les unes aux autres, mais chacune à part soy je trouve mal-aysé de la designer proprement par quelque qualité principalle, tant elles sont doubles et bigarrées à divers lustres. Ce qu’on remarque pour rare au Roy de Macedoine Perseus, que son esprit, ne s’attachant à aucune condition, alloit errant par tout genre de vie et representant des mœurs si essorées et vagabondes qu’il n’estoit cogneu ny de luy ny d’autre quel homme ce fust, me semble à peu pres convenir à tout le monde. Et par dessus tous j’ai veu quelque autre de sa taille à qui cete conclusion s’appliqueroit plus proprement encore, ce croy-je : nulle assiette moyenne, s’emportant tousjours de l’un à l’autre extreme par occasions indivinables, nulle espece de train sans traverse et contrarieté merveilleuse, nulle faculté simple ; si que, le plus vraysemblablement qu’on en pourra feindre un jour, ce sera qu’il affectoit et estudioit de se rendre cogneu par estre mescognoissable. Il faict besoing des oreilles bien fortes pour s’ouyr franchement juger ; et, par ce qu’il en est peu qui le puissent souffrir sans morsure, ceux qui se hazardent de l’entreprendre envers nous nous montrent un singulier effect d’amitié ; car c’est aimer sainement d’entreprendre à blesser et offencer pour proffiter. Je trouve rude de juger celluy-là en qui les mauvaises qualitez surpassent les bonnes. Platon ordonne trois parties à qui veut examiner l’ame d’un autre : science, bienveillance, hardiesse. Quelque fois on me demandoit à quoy j’eusse pensé estre bon, qui se fut advisé de se servir de moy pendant que j’en avois l’aage,
Dum melior vires sanguis dabat, aemula necdum
Temporibus geminis canebat sparsa senectus.
A rien, fis-je ! . Et m’excuse volontiers de ne sçavoir faire chose qui m’esclave à autruy. Mais j’eusse dict ses veritez à mon maistre, et eusse contrerrolé ses meurs, s’il eust voulu. Non en gros, par leçons scholastiques, que je ne sçay point (et n’en vois naistre aucune vraye reformation en ceux qui les sçavent), mais les observant pas à pas, à toute oportunité, et en jugeant à l’œil piece à piece, simplement et naturellement, luy faisant voyr quel il est en l’opinion commune, m’opposant à ses flateurs. Il n’y a nul de nous qui ne valut moins que les Roys, s’il estoit ainsi continuellement corrompu, comme ils sont de cette canaille de gens. Comment, si Alexandre, ce grand et Roy et philosophe, ne s’en peut deffendre’J'eusse eu assez de fidelité, de jugement et de liberté pour cela. Ce seroit un office sans nom ; autrement il perdroit son effect et sa grace. Et est un rolle qui ne peut indifferemment appartenir à tous. Car la verité mesme n’a pas ce privilege d’estre employée à toute heure et en toute sorte : son usage, tout noble qu’il est, a ses circonscriptions et limites. Il advient souvant, comme le monde est, qu’on la lache à l’oreille du prince, non seulement sans fruict mais dommageablement, et encore injustement. Et ne me fera l’on pas accroire qu’une sainte remontrance ne puisse estre appliquée vitieusement, et que l’interest de la substance ne doive souvent ceder à l’interest de la forme. Je voudrois à ce mestier un homme content de sa fortune,
Quod sit esse velit, nihilque malit,
et nay de moyenne fortune ; d’autant que, d’une part, il n’auroit point de craincte de toucher vifvement et profondement le cœur du maistre pour ne perdre par là le cours de son advancement, et d’autre part, pour estre d’une condition moyenne, il auroit plus aysée communication à toute sorte de gens. Je le voudroy à un homme seul, car respandre le privilege de cette liberté et privauté à plusieurs engendreroit une nuisible irreverence. Ouy, et de celuy là je requerroy surtout la fidelité du silence. Un Roy n’est pas à croire quand il se vante de sa constance à attendre le rencontre de l’ennemy pour le service de sa gloire, si pour son proffit et amendement il ne peut souffrir la liberté des parolles d’un amy, qui n’ont autre effort que de luy pincer l’ouye, le reste de leur effect estant en sa main. Or il n’est aucune condition d’hommes qui ayt si grand besoing que ceux-là de vrays et libres advertissemens. Ils soustiennent une vie publique, et ont à agreer à l’opinion de tant de spectateurs, que, comme on a accoustumé de leur taire tout ce qui les divertit de leur route, ils se trouvent, sans le sentir, engagez en la hayne et detestation de leurs peuples pour des occasions souvent qu’ils eussent peu eviter, à nul interest de leurs plaisirs mesme, qui les en eut advisez et redressez à temps. Communement leurs favorits regardent à soy plus qu’au maistre ; et il leur va de bon, d’autant qu’à la verité la plus part des offices de la vraye amitié sont envers le souverain en un rude et perilleus essay ; de maniere qu’il y faict besoing non seulement beaucoup d’affection et de franchise, mais encore de courage. En fin, toute cette fricassée que je barbouille icy n’est qu’un registre des essais de ma vie, qui est, pour l’interne santé, exemplaire assez à prendre l’instruction à contre-poil. Mais quant à la santé corporelle, personne ne peut fournir d’experience plus utile que moy, qui la presente pure, nullement corrompue et alterée par art et par opination. L’experience est proprement sur son fumier au subject de la medecine, où la raison luy quite toute la place. Tibere disoit que quiconque avoit vescu vingt ans se debvoit respondre des choses qui lui estoyent nuisibles ou salutaires, et se sçavoir conduire sans medecine. Et le pouvoit avoir apprins de Socrates, lequel, conseillant à ses disciples, soigneusement et comme un tres principal estude, l’estude de leur santé, adjoustoit qu’il estoit malaisé qu’un homme d’entendement, prenant garde à ses exercices, à son boire et à son manger, ne discernast mieux que tout medecin ce qui luy estoit bon ou mauvais. Si faict la medecine profession d’avoir tousjours l’experience pour touche de son operation. Ainsi Platon avoit raison de dire que pour estre vray medecin, il seroit necessaire que celuy qui l’entreprendroit eust passé par toutes les maladies qu’il veut guarir et par tous les accidens et circonstances dequoy il doit juger. C’est raison qu’ils prennent la verole s’ils la veulent sçavoir penser. Vrayment je m’en fierois à celuy là. Car les autres nous guident comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant assis sur sa table et y faict promener le modele d’un navire en toute seureté. Jettez-le à l’effect, il ne sçait par où s’y prendre. Ils font telle description de nos maux que faict un trompette de ville qui crie un cheval ou un chien perdu : tel poil, telle hauteur, telle oreille ; mais presentez le luy, il ne le cognoit pas pourtant. Pour Dieu, que la medecine me face un jour quelque bon et perceptible secours, voir comme je crieray de bonne foy :
Tandem efficaci do manus scientiae’
Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé et l’ame en santé, nous promettent beaucoup ; mais aussi n’en est il point qui tiennent moins ce qu’elles promettent. Et en nostre temps, ceux qui font profession de ces arts entre nous en montrent moins les effects que tous autres hommes. On peut dire d’eus pour le plus, qu’ils vendent les drogues medecinales ; mais qu’ils soyent medecins, cela ne peut on dire. J’ay assez vescu, pour mettre en compte l’usage qui m’a conduict si loing. Pour qui en voudra gouster, j’en ay faict l’essay, son eschançon. En voicy quelques articles, comme la souvenance me les fournira. (Je n’ay point de façon qui ne soit allée variant selon les accidents, mais j’enregistre celles que j’ay plus souvent veu en train, qui ont eu plus de possession en moy jusqu’à cette heure.) Ma forme de vie est pareille en maladie comme en santé : mesme lict, mesmes heures, mesmes viandes me servent, et mesme breuvage. Je n’y adjouste du tout rien, que la moderation du plus et du moins, selon ma force et appetit. Ma santé, c’est maintenir sans destourbier mon estat accoustumé. Je voy que la maladie m’en desloge d’un costé ? si je crois les medecins, ils m’en destourneront de l’autre : et par fortune et par art, me voylà hors de ma route. Je ne croys rien plus certainement que cecy : que je ne sçauroy estre offencé par l’usage des choses que j’ay si long temps accoustumées. C’est à la coustume de donner forme à nostre vie, telle qu’il lui plaist ; elle peut tout en cela : c’est le breuvage de Circé, qui diversifie nostre nature comme bon luy semble. Combien de nations, et à trois pas de nous, estiment ridicule la crainte du serain, qui nous blesse si apparemment ; et nos bateliers et nos paysans s’en moquent. Vous faites malade un Aleman de le coucher sur un matelas, comme un Italien sur la plume, et un François sans rideau et sans feu. L’estomac d’un Espagnol ne dure pas à nostre forme de manger, ny le nostre à boire à la Souysse. Un Aleman me fit plaisir, à Auguste, de combatre l’incommodité de noz fouyers par ce mesme argument dequoy nous nous servons ordinairement à condamner leurs poyles. Car à la verité, cette chaleur croupie, et puis la senteur de cette matiere reschauffée dequoy ils sont composez, enteste la plus part de ceux qui n’y sont experimentez ; à moy non. Mais au demeurant, estant cette challeur eguale, constante et universelle, sans lueur, sans fumée, sans le vent que l’ouverture de nos cheminées nous apporte, elle a bien par ailleurs dequoi se comparer à la nostre. Que n’imitons nous l’architecture Romaine ? Car on dict que anciennement le feu ne se faisoit en leurs maisons que par le dehors, et au pied d’icelles : d’où s’inspiroit la chaleur à tout le logis par les tuyaux practiquez dans l’espais du mur, lesquels alloient embrassant les lieux qui en devoient estre eschauffez ; ce que j’ay veu clairement signifié, je ne sçay où, en Seneque. Cettuy-cy, m’oyant louer les commoditez et beautez de sa ville, qui le merite certes, commença à me plaindre dequoy j’avois à m’en esloigner ; et des premiers inconveniens qu’il m’allega, ce fut la poisanteur de teste que m’apporteroient les cheminées ailleurs. Il avoit ouï faire cette plainte à quelqu’un, et nous l’attachoit, estant privé par l’usage de l’appercevoir chez luy. Toute chaleur qui vient du feu m’affoiblit et m’appesantit. Si disoit Evenus, que le meilleur condiment de la vie estoit le feu. Je prens plustost toute autre façon d’eschaper au froid. Nous craignons les vins au bas ; en Portugal cette fumée est en delices, et est le breuvage des princes. En somme, chaque nation a plusieurs coustumes et usances qui sont, non seulement incogneues, mais farouches et miraculeuses à quelque autre nation. Que ferons nous à ce peuple qui ne fait recepte que de tesmoignages imprimez, qui ne croit les hommes s’ils ne sont en livre, ny la verité si elle n’est d’aage competant ? Nous mettons en dignité nos bestises quand nous les mettons en moule. Il y a bien pour luy autre poix de dire : je l’ai leu, que si vous dictes : je l’ay ouy dire. Mais moy, qui ne mescrois non plus la bouche que la main des hommes, et qui sçay qu’on escript autant indiscretement qu’on parle, et qui estime ce siecle comme un autre passé, j’allegue aussi volontiers un mien amy que Aulugele et que Macrobe, et ce que j’ay veu que ce qu’ils ont escrit. Et, comme ils tiennent de la vertu qu’elle n’est pas plus grande pour estre plus longue, j’estime de mesme de la verité que, pour estre plus vieille, elle n’est pas plus sage. Je dis souvent que c’est pure sottise qui nous fait courir apres les exemples estrangers et scholastiques. Leur fertilité est pareille à cette heure à celle du temps d’Homere et de Platon. Mais n’est-ce pas que nous cherchons plus l’honneur de l’allegation que la verité du discours ? comme si c’estoit plus d’emprunter de la boutique de Vascosan ou de Plantin nos preuves, que de ce qui se voit en nostre village. Ou bien certes, que nous n’avons pas l’esprit d’esplucher et faire valoir ce qui se passe devant nous, et le juger assez vifvement pour le tirer en exemple ? Car, si nous disons que l’authorité nous manque pour donner foy à nostre tesmoignage, nous le disons hors de propos. D’autant qu’à mon advis, des plus ordinaires choses et plus communes et cogneues, si nous sçavions trouver leur jour, se peuvent former les plus grands miracles de nature et les plus merveilleux exemples, notamment sur le subject des actions humaines. Or sur mon subject, laissant les exemples que je sçay par les livres et ce que dict Aristote d’Andron, Argien, qu’il traversoit sans boire les arides sablons de la Lybie, un gentil-homme, qui s’est acquité dignement de plusieurs charges, disoit où j’estois qu’il estoit allé de Madril à Lisbonne en plain esté sans boire. Il se porte vigoureusement pour son aage, et n’a rien d’extraordinaire en l’usage de sa vie que cecy d’estre deux ou trois mois, voire un an, ce m’a-il dict, sans boire. Il sent de l’alteration, mais il la laisse passer, et tient que c’est un appetit qui s’alanguit aiséement de soy-mesme ; et boit plus par caprice que pour le besoing ou pour le plaisir. En voicy d’un autre. Il n’y a pas long temps que je rencontray l’un des plus sçavans hommes de France, entre ceux de non mediocre fortune, estudiant au coin d’une sale qu’on luy avoit rembarré de tapisserie ; et autour de luy un tabut de ses valets plain de licence. Il me dict, et Seneque quasi autant de soy, qu’il faisoit son profit de ce tintamarre, comme si, battu de ce bruict, il se ramenast et reserrast plus en soy pour la contemplation, et que cette tempeste de voix repercutast ses pensées au dedans. Estant escholier à Padoue, il eust son estude si long temps logé à la batterie des coches et du tumulte de la place, qu’il se forma non seulement au mespris mais à l’usage du bruit, pour le service de ses estudes. Socrates respondoit à Alcibiades, s’estonnant comme il pouvoit porter le continuel tintamarre de la teste de sa femme : Comme ceux qui sont accoustumez à l’ordinaire son des roues à puiser l’eau. Je suis bien au contraire : j’ay l’esprit tendre et facile à prendre l’essor ; quand il est empesché à part soy, le moindre bourdonnement de mouche l’assassine. Seneque en sa jeunesse, ayant mordu chaudement à l’exemple de Sextius de ne manger chose qui eust prins mort, s’en passoit dans un an avec plaisir, comme il dict. Et s’en laissa seulement pour n’estre soupçonné d’emprunter cette regle d’aucunes religions nouvelles, qui la semoyent. Il print quand et quand des preceptes d’Attalus de ne se coucher plus sur des loudiers qui enfondrent, et continua jusqu’à sa vieillesse ceux qui ne cedent point au corps. Ce que l’usage de son temps luy faict conter à rudesse, le nostre nous le faict tenir à mollesse. Regardez la difference du vivre de mes valets à bras à la mienne : les Scythes et les Indes n’ont rien plus esloigné de ma force et de ma forme. Je sçay avoir retiré de l’aumosne des enfans pour m’en servir, qui bien tost apres m’ont quicté, et ma cuisine et leur livrée, seulement pour se rendre à leur premiere vie. Et en trouvay un, amassant depuis des moules, emmy la voirie pour son disner, que par priere ny par menasse, je ne sceu distraire de la saveur et douceur, qu’il trouvoit en l’indigence. Les gueux ont leurs magnificences, et leurs voluptez, comme les riches, et dict-on, leurs dignitez, et ordres politiques. Ce sont effects de l’accoustumance : elle nous peut duire, non seulement à telle forme qu’il luy plaist (pourtant, disent les sages, nous faut-il planter a la meilleure, qu’elle nous facilitera incontinent), mais au changement aussi et à la variation, qui est le plus noble et le plus utile de ses apprentissages. La meilleure de mes complexions corporelles, c’est d’estre flexible et peu opiniastre. J’ay des inclinations plus propres et ordinaires, et plus agreables, que d’autres ; mais avec bien peu d’effort, je m’en destourne, et me coule aiséement à la façon contraire. Un jeune homme doit troubler ses regles pour esveiller sa vigueur, la garder de moisir et s’apoltronir ; et n’est train de vie si sot et si debile que celuy qui se conduict par ordonnance et discipline.
Ad primum lapidem vectari cùm placet, hora
Sumitur ex libro, si prurit frictus ocelli
Angulus, inspecta genesi collyria quaerit.
Il se rejettera souvent aux excez mesme, s’il m’en croit, autrement, la moindre desbauche le ruyne ; il se rend incommode et desaggreable en conversation. La plus contraire qualité à un honneste homme, c’est la delicatesse et obligation à certaine façon particuliere, et elle est particuliere, si elle n’est ploiable, et soupple. Il y a de la honte, de laisser à faire par impuissance, ou de n’oser, ce qu’on voit faire à ses compaignons ; que telles gens gardent leur cuisine. Par tout ailleurs il est indecent ; mais à un homme de guerre, il est vitieux et insupportable ; lequel, comme disoit Philopœmen, se doit accoustumer à toute diversité et inegalité de vie. Quoy que j’aye esté dressé autant qu’on à peu, à la liberté et à l’indifference, si est-ce que par nonchalance, m’estant en vieillissant plus arresté sur certaines formes (mon aage est hors d’institution, et n’a desormais [meshuy] dequoy regarder ailleurs que à se maintenir), la coustume a desjà sans y penser, imprimé si bien en moy son caractere, en certaines choses, que j’appelle excez de m’en despartir. Et, sans m’essaier, ne puis ny dormir sur jour, ny faire collation entre les repas, ny desjeuner, ny m’aller coucher sans grand intervalle, comme de trois bonnes heures, apres le soupper, ny faire des enfans qu’avant le sommeil, ny les faire debout, ny porter ma sueur, ny m’abreuver d’eau pure ou de vin pur, ny me tenir nud teste long temps, ny me faire tondre apres disner ; et me passerois autant malaiséement de mes gans que de ma chemise, et de me laver à l’issue de table et à mon lever, et de ciel et rideaux à mon lict, comme de choses bien necessaires. Je disnerois sans nape ; mais à l’alemande, sans serviette blanche, tres-incommodéement ; je les souille plus qu’eux et les Italiens ne font ; et m’ayde peu de cullier et de fourchete. Je plains qu’on n’aye suyvy un train que j’ay veu commencer à l’exemple des Roys : qu’on nous changeast de serviette selon les services, comme d’assiette. Nous tenons de ce laborieux soldat Marius que, vieillissant, il devint delicat en son boire et ne le prenoit qu’en une sienne couppe particuliere. Moy je me laisse aller aussi à certaine forme de verres, et ne boy pas volontiers en verre commun, non plus que d’une main commune. Tout métal m’y desplait au pris d’une matiere claire et transparente. Que mes yeux y tastent aussi, selon leur capacité. Je dois plusieurs telles mollesses à l’usage. Nature m’a aussi, d’autre part, apporté les siennes : comme de ne soustenir plus deux plains repas en un jour sans surcharger mon estomac ; ny l’abstinence pure de l’un des repas sans me remplir de vents, assecher ma bouche, estonner mon appetit ; de m’offenser d’un long serain. Car depuis quelques années, aux courvées de la guerre, quand toute la nuict y court, comme il advient communéement, apres cinq ou six heures l’estomac me commence à troubler, avec vehemente douleur de teste, et n’arrive poinct au jour sans vomir. Comme les autres s’en vont desjeuner je m’en vay dormir, et au partir de là aussi gay qu’au paravant. J’avois tousjours appris que le serain ne s’espandoit qu’à la naissance de la nuict ; mais, hantant ces années passées familierement et long temps un seigneur imbu de cette creance, que le serain est plus aspre et dangereux sur l’inclination du soleil une heure ou deux avant son coucher, lequel il evite songneusement et mesprise celuy de la nuyct, il m’a cuidé imprimer non tant son discours que son sentiment. Quoy ! que le doubte mesme et inquisition frappe nostre imagination et nous change ? Ceux qui cedent tout à coup à ces pentes attirent l’entiere ruyne sur eux. Et plains plusieurs gentils-hommes qui, par la sottise de leurs medecins, se sont mis en chartre tous jeunes et entiers. Encores vaudroit-il mieux souffrir un reume que de perdre pour jamais par desacoutumance le commerce de la vie commune, en action de si grand usage. Fascheuse science, qui nous descrie les plus douces heures du jour. Estendons nostre possession jusque aux derniers moyens. Le plus souvent on s’y durcit en s’opiniastrant, et corrige l’on sa complexion, comme fit Caesar le haut mal, à force de le mespriser et corrompre. On se doit adonner aux meilleures regles, mais non pas s’y asservir, si ce n’est à celles, s’il y en a quelqu’une, ausquelles l’obligation et servitude soit utile. Et les Roys et les philosophes fientent, et les dames aussi. Les vies publiques se doivent à la ceremonie ; la mienne, obscure et privée, jouit de toute dispence naturelle ; soldat et Gascon sont qualitez aussi un peu subjettes à l’indiscretion. Parquoy je diray cecy de cette action : qu’il est besoing de la renvoyer à certaines heures prescriptes et nocturnes, et s’y forcer par coustume et assubjectir, comme j’ay faict ; mais non s’assujectir, comme j’ay faict en vieillissant, au soing de particuliere commodité de lieu et de siege pour ce service, et le rendre empeschant par longueur et mollesse. Toutesfois aux plus sales services, est-il pas aucunement excusable de requerir plus de soing et de netteté ? Natura homo mundum et elegans animal est. De toutes les actions naturelles, c’est celle que je souffre plus mal volontiers m’estre interrompue. J’ay veu beaucoup de gens de guerre incommodez du desreiglement de leur ventre ; le mien et moy ne nous faillons jamais au poinct de nostre assignation, qui est au saut du lict, si quelque violente occupation ou maladie ne nous trouble. Je ne juge donc point, comme je disois, où les malades se puissent mettre mieux en seurté qu’en se tenant quoy dans le train de vie où ils se sont eslevez et nourris. Le changement, quel qu’il soit, estonne et blesse. Allez croire que les chastaignes nuisent à un Perigourdin ou à un Lucquois, et le laict et le fromage aux gens de la montaigne. On leur va ordonnant, une non seulement nouvelle, mais contraire forme de vie : mutation qu’un sain ne pourroit souffrir. Ordonnez de l’eau à un Breton de soixante dix ans, enfermez dans une estuve un homme de marine, deffendez le promener à un laquay basque ; ils les privent de mouvement, et en fin d’air et de lumiere. An vivere tanti est ?