Essais (page 44)
Tam multae scelerum facies !
secondement, que c’est tousjours gain de changer un mauvais estat à un estat incertain, et que les maux d’autruy ne nous doivent pas poindre comme les nostres. Je ne veux pas oublier cecy, que je ne me mutine jamais tant contre la France que je ne regarde Paris de bon œil : elle a mon cueur des mon enfance. Et m’en est advenu comme des choses excellentes : plus j’ay veu dépuis d’autres villes belles, plus la beauté de cette-cy peut et gaigne sur mon affection. Je l’ayme par elle mesme, et plus en son estre seul que rechargée de pompe estrangiere. Je l’ayme tendrement, jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis françois que par cette grande cité : grande en peuples, grande en felicité de son assiette, mais sur tout grande et incomparable en varieté et diversité de commoditez, la gloire de la France, et l’un des plus nobles ornemens du monde. Dieu en chasse loing nos divisions ! Entiere et unie, je la trouve deffendue de toute autre violence. Je l’advise que de tous les partis le pire sera celuy qui la metra en discorde. Et ne crains pour elle qu’elle mesme. Et crains pour elle autant certes que pour autre piece de cet estat. Tant qu’elle durera, je n’auray faute de retraicte où rendre mes abboys, suffisante à me faire perdre le regret de tout’autre retraicte. Non parce que Socrates l’a dict, mais parce qu’en verité c’est mon humeur, et à l’avanture non sans quelque excez, j’estime tous les hommes mes compatriotes, et embrasse un Polonois comme un François, postposant cette lyaison nationale à l’universelle et commune. Je ne suis guere feru de la douceur d’un air naturel. Les cognoissances toutes neufves et toutes miennes me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites cognoissances du voisinage. Les amitiez pures de nostre acquest emportent ordinairement celles ausquelles la communication du climat ou du sang nous joignent. Nature nous a mis au monde libres et desliez ; nous nous emprisonnons en certains destroits : comme les Roys de Perse, qui s’obligeoient de ne boire jamais autre eau que celle du fleuve de Choaspez, renonçoyent par sottise à leur droict d’usage en toutes les autres eaux, et asseçhoient pour leur regard tout le reste du monde. Ce que Socrates feit sur sa fin, d’estimer une sentence d’exil pire qu’une sentence de mort contre soy, je ne seray, à mon advis, jamais ny si cassé ny si estroitement habitué en mon païs que je le feisse. Ces vies celestes ont assez d’images que j’embrasse par estimation plus que par affection. Et en ont aussi de si eslevées et extraordinaires, que par estimation mesme je ne puis embrasser, d’autant que je ne les puis concevoir. Cette humeur fut bien tendre à un homme qui jugeoit le monde sa ville. Il est vray qu’il dedaignoit les peregrinations et n’avoit gueres mis le pied hors le territoire d’Attique. Quoy qu’il pleignoit l’argent de ses amis à desengager sa vie, et qu’il refusa de sortir de prison par l’entremise d’autruy, pour ne desobéir aux loix, en un temps qu’elles estoient d’ailleurs si fort corrompues. Ces exemples sont de la premiere espece pour moy. De la seconde sont d’autres que je pourroy trouver en ce mesme personnage. Plusieurs de ces rares exemples surpassent la force de mon action, mais aucunes surpassent encore la force de mon jugement. Outre ces raisons, le voyager me semble un exercice profitable. L’ame y a une continuelle exercitation à remarquer les choses incogneues et nouvelles ; et je ne sçache point meilleure escolle, comme j’ay dict souvent, à former la vie que de luy proposer incessamment la diversité de tant d’autres vies, fantasies et usances, et luy faire gouster une si perpetuelle varieté de formes de nostre nature. Le corps n’y est ny oisif ny travaillé, et cette moderée agitation le met en haleine. Je me tien à cheval sans demonter, tout choliqueux que je suis, et sans m’y ennuyer, huict et dix heures,
Vires ultra sortémque senectae.
Nulle saison m’est ennemye, que le chaut aspre d’un Soleil poignant ; car les ombrelles, dequoy dépuis les anciens Romains l’Italie se sert, chargent plus les bras qu’ils ne deschargent la teste. Je voudroy sçavoir quelle industrie c’estoit aux Perses si anciennement et en la naissance de la luxure, de se faire du vent frais et des ombrages à leur poste, comme dict Xenophon. J’ayme les pluyes et les crotes comme les canes. La mutation d’air et de climat ne me touche point ; tout Ciel m’est un. Je ne suis battu que des alterations internes que je produicts en moy, et celles là m’arrivent moins en voyageant. Je suis mal-aisé à esbranler ; mais, estant avoyé, je vay tant qu’on veut. J’estrive autant aux petites entreprises qu’aux grandes, et à m’equiper pour faire une journée et visiter un voisin que pour un juste voyage. J’ay apris à faire mes journées à l’Espagnole, d’une traicte : grandes et raisonnables journées ; et aux extremes chaleurs, les passe de nuict, du Soleil couchant jusques au levant. L’autre façon de repaistre en chemin en tumulte et haste pour la disnée notamment aux jours cours, est incommode. Mes chevaux en valent mieux. Jamais cheval ne m’a failli, qui a sçeu faire avec moy la premiere journée. Je les abreuve par tout, et regarde seulement qu’ils ayent assez de chemin de reste pour battre leur eau. La paresse à me lever donne loisir à [Image ceux qui me suyvent de disner à leur ayse avant partir. Pour moy je ne mange jamais trop tard : l’appetit me vient en mangeant, et point autrement ; je n’ay point de faim qu’à table. Aucuns se plaignent dequoy je me suis agreé à continuer cet exercice, marié et vieil. Ils ont tort. Il est mieux temps d’abandonner sa famille quand on l’a mise en train de continuer sans nous, quand on y a laissé de l’ordre qui ne demente point sa forme passée. C’est bien plus d’imprudence de s’esloingner, laissant en sa maison une garde moins fidelle et qui ayt moins de soing de pourvoir à vostre besoing. La plus utile et honnorable science et occupation à une femme, c’est la science du mesnage. J’en vois quelcune avare, de mesnagere fort peu. C’est sa maistresse qualité, et qu’on doibt chercher avant tout autre, comme le seul doire qui sert à ruyner ou sauver nos maisons. Qu’on ne m’en parle pas, selon que l’experience m’en a apprins, je requiers d’une femme mariée, au dessus de toute autre vertu, la vertu oeconomique. Je l’en mets au propre, luy laissant par mon absence tout le gouvernément en main. Je vois avec despit en plusieurs mesnages monsieur revenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, environ midy, que madame est encore apres à se coiffer et atiffer en son cabinet. C’est à faire aux Reynes ; encores ne sçay-je. Il est ridicule et injuste que l’oysiveté de nos femmes soit entretenue de nostre sueur et travail. Il n’adviendra, que je puisse, à personne d’avoir l’usage de mes biens plus liquide que moy, plus quiete et plus quitte. Si le mary fournit de matière, nature mesme veut qu’elles fournissent de forme. Quant aux devoirs de l’amitié maritale qu’on pense estre interessez par cette absence, je ne le crois pas. Au rebours, c’est une intelligence qui se refroidit volontiers par une trop continuelle assistance, et que l’assiduité blesse. Toute femme estrangere nous semble honneste femme. Et chacun sent par experience que la continuation de se voir ne peut representer le plaisir que l’on sent à se desprendre et reprendre à secousses. Ces interruptions me remplissent d’une amour recente envers les miens et me redonnent l’usage de ma maison plus doux : la vicissitude eschauffe mon appetit vers l’un et puis vers l’autre party. Je sçay que l’amitié a les bras assez longs pour se tenir et se joindre d’un coin de monde à l’autre ; et notamment cette cy, où il y a une continuelle communication d’offices, qui en reveillent l’obligation et la souvenance. Les Stoïciens disent bien, qu’il y a si grande colligance et relation entre les sages que celuy qui disne en France repaist son compaignon en Aegypte ; et qui estend seulement son doigt, où que ce soit, tous les sages qui sont sur la terre habitable en sentent ayde. La jouyssance et la possession appartiennent principalement à l’imagination. Elle embrasse plus chaudement ce qu’elle va querir que ce que nous touchons, et plus continuellement. Comptez vos amusements journaliers, vous trouverez que vous estes lors plus absent de vostre amy quand il vous est present : son assistance relache vostre attention et donne liberté à vostre pensée de s’absenter à toute heure pour toute occasion. De Romme en hors, je tiens et regente ma maison et les commoditez que j’y ay laissé : je voy croistre mes murailles, mes arbres, et mes rentes, et descroistre à deux doigts pres, comme quand j’y suis :
Ante oculos errat domus, errat forma locorum.
Si nous ne jouyssons que ce que nous touchons, adieu nos escuz quant ils sont en nos coffres, et nos enfans s’ils sont à la chasse. Nous les voulons plus pres. Au jardin, est-ce loing ? A une demy journée ? Quoy, dix lieues, est-ce loing ou pres ? Si c’est pres, quoy onze, douze, treze ? et ainsi pas à pas. Vrayment celle qui prescrira à son mary le quantiesme pas finyt le pres, et le quantiesme pas donne commencement au loin, je suis d’advis qu’elle l’arreste entre-deux :
xxxxxxxxxxxxxxxx excludat jurgia finis.
Utor permisso, caudaeque pilos ut equinae
Paulatim vello, et demo unum, demo etiam unum,
Dum cadat elusus ratione ruentis acervi ;
et qu’elles appellent hardiment la Philosophie à leur secours ; à qui quelqu’un pourroit reprocher, puis qu’elle ne voit ny l’un ny l’autre bout de la jointure entre le trop et le peu, le long et le court, le leger et le poisant, le pres et le loing, puis qu’elle n’en recognoist le commencement ny la fin, qu’elle juge bien incertainement du millieu. Rerum natura nullam nobis dedit cognitionem finium. Sont elles pas encores femmes et amyes des trespassez, qui ne sont pas au bout de cettuy-cy, mais en l’autre monde ? Nous embrassons et ceux qui ont esté et ceux qui ne sont point encore, non que les absens. Nous n’avons pas faict marché, en nous mariant, de nous tenir continuelement accouez l’un à l’autre, comme je ne sçay quels petis animaux que nous voyons, ou comme les ensorcelez de Karenty, d’une maniere chiennine. Et ne doibt une femme avoir les yeux si gourmandement fichez sur le devant de son mari qu’elle n’en puisse voir le derriere où besoing est. Mais ce mot de ce peintre si excellent de leurs humeurs seroit-il point de mise en ce lieu, pour representer la cause de leurs plaintes :
Uxor, si cesses, aut te amare cogitat,
Aut tete amari, aut potare, aut animo obsequi,
Et tibi bene esse soli, cum sibi sit malè.
Ou bien seroit ce pas que de soy l’opposition et contradiction les entretient et nourrit, et qu’elles s’accommodent assez pourveu qu’elles vous incommodent ? En la vraye amitié, de laquelle je suis expert, je me donne à mon amy plus que je ne le tire à moy. Je n’ayme pas seulement mieux luy faire bien que s’il m’en faisoit, mais encore qu’il s’en face, qu’à moy ; il m’en faict lors le plus, quand il s’en faict. Et si l’absence lui est ou plaisante ou utile, elle m’est bien plus douce que sa presence ; et ce n’est pas proprement absence, quand il y a moyen de s’entr’advertir. J’ay tiré autrefois usage de nostre esloignement et commodité. Nous remplissions mieux et estandions la possession de la vie en nous separant : il vivoit, il jouissoit, il voyoit pour moy, et moy pour luy, autant plainement que s’il y eust esté. L’une partie demeuroit oisifve quand nous estions ensemble : nous nous confondions. La separation du lieu rendoit la conjonction de nos volontez plus riche. Cette faim insatiable de la presence corporelle accuse un peu la foiblesse en la jouyssance des ames. Quant à la vieillesse qu’on m’allegue, au rebours c’est à la jeunesse à s’asservir aus opinions communes et se contraindre pour autruy. Elle peut fournir à tous les deux, au peuple et à soy : nous n’avons que trop à faire à nous seuls. A mesure que les commoditez naturelles nous faillent, soustenons nous par les artificielles. C’est injustice d’excuser la jeunesse de suyvre ses plaisirs, et deffendre à la vieillesse d’en cercher. Jeune, je couvrois mes passions enjouées de prudence ; vieil, je demesle les tristes de débauche. Si prohibent les loix Platoniques de peregriner avant quarante ans ou cinquante, pour rendre la peregrination plus utile et instructive ; je consantiroy plus volontiers à cet autre secont article des mesmes loix, qui l’interdit apres les soixante.-- Mais en tel aage, vous ne reviendrez jamais d’un si long chemin.--Que m’en chaut-il ? Je ne l’entreprens ny pour en revenir, ny pour le parfaire ; j’entreprens seulement de me branler, pendant que le branle me plaist. Et me proumeine pour me proumener. Ceux qui courent un benefice ou un lievre ne courent pas ; ceux là courent qui courent aux barres, et pour exercer leur course. Mon dessein est divisible par tout : il n’est pas fondé en grandes esperances ; chaque journée en faict le bout. Et le voyage de ma vie se conduict de mesme. J’ay veu pourtant assez de lieux esloignez, où j’eusse desiré qu’on m’eust arresté. Pourquoy non, si Chrysippus, Cleanthes, Diogenes, Zenon, Antipater, tant d’hommes sages de la secte plus refroingnée, abandonnerent bien leur pays, sans aucune occasion de s’en plaindre, et seulement pour la jouissance d’un autre air ? Certes le plus grand desplaisir de mes peregrinations, c’est que je n’y puisse apporter cette resolution d’establir ma demeure où je me plairroy, et qu’il me faille tousjours proposer de revenir, pour m’accommoder aux humeurs communes. Si je craingnois de mourir en autre lieu que celuy de ma naissance, si je pensois mourir moins à mon aise esloingné des miens, à peine sortiroy-je hors de France ; je ne sortirois pas sans effroy hors de ma parroisse. Je sens la mort qui me pince continuellement la gorge ou les reins. Mais je suis autrement faict : elle m’est une par tout. Si toutesfois j’avois à choisir, ce seroit, ce croy-je, plustost à cheval que dans un lict, hors de ma maison et esloigné des miens. Il y a plus de crevecoeur que de consolation à prendre congé de ses amis. J’oublie volontiers ce devoir de nostre entregent, car des offices de l’amitié celuy-là est le seul desplaisant, et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et eternel adieu. S’il se tire quelque commodité de cette assistance, il s’en tire cent incommoditez. J’ay veu plusieurs mourans bien piteusement assiegez de tout ce train : cette presse les estouffe. C’est contre le devoir et est tesmoignage de peu d’affection et de peu de soing de vous laisser mourir en repos : l’un tourmente vos yeux, l’autre vos oreilles, l’autre la bouche ; il n’y a sens ny membre qu’on ne vous fracasse. Le cœur vous serre de pitié d’ouyr les plaintes des amis, et de despit à l’avanture d’ouyr d’autres plaintes feintes et masquées. Qui a tousjours eu le goust tendre, affoibly, il l’a encore plus. Il luy faut en une si grande necessité une main douce et accommodée à son sentiment, pour le grater justement où il luy cuit ; ou qu’on n’y touche point du tout. Si nous avons besoing de sage femme à nous mettre au monde, nous avons bien besoing d’un homme encore plus sage à nous en sortir. Tel, et amy, le faudroit-il achetter bien cherement, pour le service d’une telle occasion. Je ne suis point arrivé à cette vigueur desdaigneuse qui se fortifie en soy-mesme, que rien n’ayde, ny ne trouble ; je suis d’un point plus bas. Je cerche à coniller et à me desrober de ce passage, non par crainte, mais par art. Ce n’est pas mon advis de faire en cette action preuve ou montre de ma constance. Pour qui ? Lors cessera tout le droict et interest que j’ay à la reputation. Je me contente d’une mort recueillie en soy, quiete et solitaire, toute mienne, convenable à ma vie retirée et privée. Au rebours de la superstition Romaine, où l’on estimoit malheureux celuy qui mouroit sans parler et qui n’avoit ses plus proches à luy clorre les yeux, j’ay assez affaire à me consoler sans avoir à consoler autruy, assez de pensées en la teste sans que les circonstances m’en apportent de nouvelles, et assez de matiere à m’entretenir sans l’emprunter. Cette partie n’est pas du rolle de la societé : c’est l’acte à un seul personnage. Vivons et rions entre les nostres, allons mourir et rechigner entre les inconneus. On trouve, en payant, qui vous tourne la teste et qui vous frote les pieds, qui ne vous presse qu’autant que vous voulez, vous presentant un visage indifferent, vous laissant vous entretenir et plaindre à vostre mode. Je me deffais tous les jours par discours de cette humeur puerile et inhumaine, qui faict que nous desirons d’esmouvoir par nos maux la compassion et le deuil en nos amis. Nous faisons valoir nos inconveniens outre leur mesure, pour attirer leurs larmes. Et la fermeté que nous louons en chacun à soustenir sa mauvaise fortune, nous l’accusons et reprochons à nos proches quand c’est en la nostre. Nous ne nous contentons pas qu’ils se ressentent de nos maux, si encores ils ne s’en affligent. Il faut estendre la joye, mais retrencher autant qu’on peut la tristesse. Qui se faict plaindre sans raison est homme pour n’estre pas plaint quand la raison y sera. C’est pour n’estre jamais plaint que se plaindre tousjours, faisant si souvent le piteux qu’on ne soit pitoyable à personne. Qui se faict mort vivant est subject d’estre tenu pour vif mourant. J’en ay veu prendre la chevre de ce qu’on leur trouvoit le visage frais et le pouls posé, contraindre leur ris parce qu’il trahissoit leur guérison, et haïr la santé de ce qu’elle n’estoit pas regrettable. Qui bien plus est, ce n’estoyent pas femmes. Je represente mes maladies, pour le plus, telles qu’elles sont, et evite les parolles de mauvais prognostique et exclamations composées. Sinon l’allegresse, au-moins la contenance rassise des assistans est propre pres d’un sage malade. Pour se voir en un estat contraire, il n’entre point en querelle avec la santé ; il luy plaist de la contempler en autruy forte et entiere, et en jouyr au-moings par compaignie. Pour se sentir fondre contre-bas, il ne rejecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fuyt les entretiens communs. Je veux estudier la maladie quand je suis sain ; quand elle y est, elle faict son impression assez réele, sans que mon imagination l’ayde. Nous nous preparons avant la main aux voiages que nous entreprenons, et y sommes resolus : l’heure qu’il nous faut monter à cheval, nous la donnons à l’assistance et en sa faveur l’estendons. Je sens ce proffit inesperé de la publication de mes meurs qu’elle me sert aucunement de regle. Il me vient par fois quelque consideration de ne trahir l’histoire de ma vie. Cette publique declaration m’oblige de me tenir en ma route, et à ne desmentir l’image de mes conditions, communéement moins desfigurées et contredites que ne porte la malignité et maladie des jugements d’aujourd’huy. L’uniformité et simplesse de mes meurs produict bien un visage d’aisée interpretation, mais, parce que la façon en est un peu nouvelle et hors d’usage, elle donne trop beau jeu à la mesdisance. Si est-il, qu’à qui me veut loyallement injurier il me semble fournir bien suffisamment où mordre en mes imperfections advouées et cogneues et dequoy s’y saouler, sans s’escarmoucher au vent. Si, pour en praeoccuper moy-mesme l’accusation et la descouverte, il luy semble que je luy esdente sa morsure, c’est raison qu’il preigne son droict vers l’amplification et extention (l’offence a ses droicts outre la justice), et que les vices dequoy je luy montre des racines chez moy, il les grossisse en arbres, qu’il y emploie non seulement ceux qui me possedent, mais ceux aussi qui ne font que me menasser. Injurieux vices, et en qualité et en nombre ; qu’il me batte par là. J’embrasseroy franchement l’exemple du philosophe Dion. Antigon le vouloit piquer sur le subjet de son origine ; il luy coupa broche : Je suis, dict-il, fils d’un serf, bouchier, stigmatisé, et d’une putain que mon pere espousa par la bassesse de sa fortune. Tous deux furent punis pour quelque mesfaict. Un orateur m’achetta enfant, me trouvant agreable, et m’a laissé mourant tous ses biens, lesquels ayant transporté en cette ville d’Athenes, me suis addonné à la philosophie. Que les historiens ne s’empeschent à chercher nouvelles de moy ; je leur en diray ce qui en est. La confession genereuse et libre enerve le reproche et desarme l’injure. Tant y a que, tout conté, il me semble qu’aussi souvent on me loue qu’on me desprise outre la raison. Comme il me semble aussi que, des mon enfance, en rang et degré d’honneur on m’a donné lieu plustost au dessus qu’au dessoubs de ce qui m’appartient. Je me trouveroy mieux en païs auquel ces ordres fussent ou reglez ou mesprisez. Entre les hommes, depuis que l’altercation de la prerogative au marcher ou à se seoir passe trois repliques, elle est incivile. Je ne crain point de ceder ou preceder iniquement pour fuir à une si importune contestation ; et jamais homme n’a eu envie de ma presseance à qui je ne l’aye quittée. Outre ce profit que je tire d’escrire de moy, j’en espere cet autre que, s’il advient que mes humeurs plaisent et accordent à quelque honneste homme avant que je meure, il recerchera de nous joindre ; je luy donne beaucoup de pays gaigné, car tout ce qu’une longue connoissance et familiarité luy pourroit avoir acquis en plusieurs années, il le voit en trois jours en ce registre, et plus seurement et exactement. Plaisante fantasie : plusieurs choses que je ne voudroy dire à personne, je les dis au peuple, et sur mes plus secretes sciences ou pensées renvoye à une boutique de libraire mes amis plus feaux. Excutienda damus praecordia. Si à si bonnes enseignes je sçavois quelqu’un qui me fut propre, certes je l’irois trouver bien loing ; car la douceur d’une sortable et aggreable compaignie ne se peut assez acheter à mon gré. O un amy ! Combien est vraye cette ancienne sentence, que l’usage en est plus necessaire et plus doux que des elemens de l’eau et du feu’Pour revenir à mon conte, il n’y a donc pas beaucoup de mal de mourir loing et à part. Si estimons nous à devoir de nous retirer pour des actions naturelles moins disgratiées que cette cy et moins hideuses. Mais encore, ceux qui en viennent là de trainer languissans un long espace de vie, ne debvroient à l’avanture souhaiter d’empescher de leur misere une grande famille. Pourtant les Indois, en certaine province, estimoient juste de tuer celuy qui seroit tumbé en telle necessité ; en une autre province, ils l’abandonnoient seul à se sauver comme il pourroit. A qui ne se rendent-ils en fin ennuyeux et insupportables ? Les offices communs n’en vont point jusques là. Vous apprenez la cruauté par force à voz meilleurs amis, durcissant et femme et enfans, par long usage, à ne sentir et plaindre plus vos maux. Les souspirs de ma cholique n’apportent plus d’esmoy à personne. Et quand nous tirerions quelque plaisir de leur conversation, ce qui n’advient pas tousjours, pour la disparité des conditions qui produict ayséement mespris ou envie envers qui que ce soit, n’est-ce pas trop d’en abuser tout un aage ? Plus je les verrois se contraindre de bon cœur pour moy, plus je plainderois leur peine. Nous avons loy de nous appuyer, non pas de nous coucher si lourdement sur autruy et nous estayer en leur ruyne. Comme celuy qui faisoit esgorger des petits enfans pour se servir de leur sang à guarir une sienne maladie. Ou cet autre, à qui on fournissoit des jeunes tendrons à couver la nuict ses vieux membres et mesler la douceur de leur haleine à la sienne aigre et poisante. Je me conseillerois volontiers Venise pour la retraicte d’une telle condition et foiblesse de vie. La decrepitude est qualité solitaire. Je suis sociable jusques à excez. Si me semble il raisonnable que meshuy je soustraye de la veue du monde mon importunité, et la couve à moy seul, que je m’appile et me recueille en ma coque, comme les tortues. J’apprens à veoir les hommes sans m’y tenir : ce seroit outrage en un pas si pendant. Il est temps de tourner le dos à la compagnie. --Mais en un si long voyage, vous serez arresté miserablement en un caignart, où tout vous manquera.--La plus part des choses necessaires, je les porte quant et moy. Et puis, nous ne sçaurions eviter la fortune si elle entreprend de nous courre sus. Il ne me faut rien d’extraordinaire quand je suis malade : ce que nature ne peut en moy, je ne veux pas qu’un bolus le face. Tout au commencement de mes fiévres et des maladies qui m’atterrent, entier encores et voisin de la santé, je me reconcilie à Dieu par les derniers offices Chrestiens, et m’en trouve plus libre et deschargé, me semblant en avoir d’autant meilleure raison de la maladie. De notaire et de conseil, il m’en faut moins que de medecins. Ce que je n’auray estably de mes affaires tout sain, qu’on ne s’attende point que je le face malade. Ce que je veux faire pour le service de la mort est tousjours fait ; je n’oserois le deslaier d’un seul jour. Et s’il n’y a rien de faict, c’est à dire : ou que le doubte m’en aura retardé le choix, car par fois c’est bien choisir de ne choisir pas, ou que tout à fait je n’auray rien voulu faire. J’escris mon livre à peu d’hommes et à peu d’années. Si ç’eust esté une matiere de durée, il l’eust fallu commettre à un langage plus ferme. Selon la variation continuelle qui a suivy le nostre jusques à cette heure, qui peut esperer que sa forme presente soit en usage, d’icy à cinquante ans ? Il escoule tous les jours de nos mains et depuis que je vis s’est alteré de moitié. Nous disons qu’il est à cette heure parfaict. Autant en dict du sien chaque siecle. Je n’ay garde de l’en tenir là tant qu’il fuira et se difformera comme il faict. C’est aux bons et utiles escrits de le clouer à eux, et ira son credit selon la fortune de nostre estat. Pourtant ne crains-je poinct d’y inserer plusieurs articles privez, qui consument leur usage entre les hommes qui vivent aujourd’huy, et qui touchent la particuliere science d’aucuns, qui y verront plus avant que de la commune intelligence. Je ne veux pas apres tout, comme je vois souvent agiter la memoire des trespassez, qu’on aille debatant : Il jugeoit, il vivoit ainsin ; il vouloit cecy ; s’il eust parlé sur sa fin, il eust dict, il eust donné ; je le connoissois mieux que tout autre. Or, autant que la bienseance me le permet, je faicts icy sentir mes inclinations et affections ; mais plus librement et plus volontiers le faits-je de bouche à quiconque desire en estre informé. Tant y a qu’en ces memoires, si on y regarde, on trouvera que j’ay tout dict, ou tout designé. Ce que je ne puis exprimer, je le montre au doigt :
Verum animo satis haec vestigia parva sagaci
Sunt, per quae possis cognoscere caetera tute.
Je ne laisse rien à desirer et deviner de moy. Si on doibt s’en entretenir, je veus que ce soit veritablement et justement. Je reviendrois volontiers de l’autre monde pour démentir celuy qui me formeroit autre que je n’estois, fut ce pour m’honorer. Des vivans mesme, je sens qu’on parle tousjours autrement qu’ils ne sont. Et si à toute force je n’eusse maintenu un amy que j’ay perdu, on me l’eust deschiré en mille contraires visages. Pour achever de dire mes foibles humeurs, j’advoue qu’en voyageant je n’arrive gueres en logis où il ne me passe par la fantasie si j’y pourray estre et malade et mourant à mon aise. Je veus estre logé en lieu qui me soit bien particulier, sans bruict, non sale, ou fumeux, ou estouffé. Je cherche à flatter la mort par ces frivoles circonstances, ou, pour mieux dire, à me descharger de tout autre empeschement, affin que je n’aye qu’à m’attendre à elle, qui me poisera volontiers assez sans autre recharge. Je veux qu’elle ayt sa part à l’aisance et commodité de ma vie. Ce en est un grand lopin, et d’importance, et espere meshuy qu’il ne dementira pas le passé. La mort a des formes plus aisées les unes que les autres, et prend diverses qualitez selon la fantasie de chacun. Entre les naturelles, celle qui vient d’affoiblissement et appesantissement me semble molle et douce. Entre les violentes, j’imagine plus mal aiséement un precipice qu’une ruine qui m’accable et un coup tranchant d’une espée qu’une harquebousade ; et eusse plustost beu le breuvage de Socrates que de me fraper comme Caton. Et, quoy que ce soit un, si sent mon imagination difference comme de la mort à la vie, à me jetter dans une fournaise ardente ou dans le canal d’une platte riviere. Tant sottement nostre crainte regarde plus au moyen qu’à l’effect. Ce n’est qu’un instant ; mais il est de tel pois que je donneroy volontiers plusieurs jours de ma vie pour le passer à ma mode. Puisque la fantasie d’un chacun trouve du plus et du moins en son aigreur, puisque chacun a quelque chois entre les formes de mourir, essayons un peu plus avant d’en trouver quelqu’une deschargée de tout desplaisir. Pourroit on pas la rendre encore voluptueuse, comme les commourans d’Antonius et de Cleopatra ? Je laisse à part les efforts que la philosophie et la religion produisent, aspres et exemplaires. Mais entre les hommes de peu, il s’en est trouvé, comme un Petronius et un Tigillinus à Romme, engagez à se donner la mort, qui l’ont comme endormie par la mollesse de leurs apprests. Ils l’ont faicte couler et glisser parmy la lacheté de leurs passetemps accoustumés, entre des garses et bons compaignons : nul propos de consolation, nulle mention de testament, nulle affectation ambitieuse de constance, nul discours de leur condition future ; mais entre les jeux, les festins, facecies, entretiens communs et populaires, et la musique, et des vers amoureux. Ne sçaurions nous imiter cette resolution en plus honneste contenance ? Puis qu’il y a des mors bonnes aux fols, bonnes aux sages, trouvons en qui soyent bonnes à ceux d’entre deux. Mon imagination m’en presente quelque visage facile et, puisqu’il faut mourir, desirable. Les tyrans Romains pensoient donner la vie au criminel à qui ils donnoient le chois de sa mort. Mais Theophraste, philosophe si delicat, si modeste, si sage, a il pas esté forcé par la raison d’oser dire ce vers latinisé par Ciceron : Vitam regit fortuna, non sapientia. Combien aide la fortune à la facilité du marché de ma vie, me l’ayant logée en tel poinct qu’elle ne faict meshuy ny besoing à nul, ny empeschement. C’est une condition que j’eusse acceptée en toutes les saisons de mon aage, mais en cette occasion de trousser mes bribes et de plier bagage, je prens plus particulierement plaisir à ne faire guiere ny de plaisir ny de desplaisir à personne en mourant. Elle a, d’une artiste conpensation, faict que ceux qui peuvent pretendre quelque materiel fruict de ma mort en recoivent d’ailleurs conjointement une materielle perte. la mort s’appesantit souvent en nous de ce qu’elle poise aux autres, et nous interesse de leur interest quasi autant que de nostre, et plus et tout par fois. En cette commodité de logis que je cerche, je n’y mesle pas la pompe et l’amplitude : je la hay plustost ; mais certaine proprieté simple, qui se rencontre plus souvant aux lieux où il y a moins d’art, et que nature honore de quelque grace toute sienne. Non ampliter sed munditer convivium. Plus salis quam sumptus. Et puis, c’est à faire à ceux que les affaires entrainent en plain hyver par les Grisons, d’estre surpris en chemin en cette extremité. Moy, qui le plus souvant voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S’il faict laid à droicte, je prens à gauche ; si je me trouve mal propre à monter à cheval, je m’arreste. Et faisant ainsi, je ne vois à la verité rien qui ne soit aussi plaisant et commode que ma maison. Il est vray que je trouve la superfluité tousjours superflue, et remarque de l’empeschement en la delicatesse mesme et en l’abondance. Ay-je laissé quelque chose à voir derriere moy ? J’y retourne ; c’est tousjours mon chemin. Je ne trace aucune ligne certaine, ny droicte ny courbe. Ne trouve-je point où je vay, ce qu’on m’avoit dict ? Comme il advient souvent que les jugemens d’autruy ne s’accordent pas aux miens, et les ay trouvez plus souvant faux, je ne plains pas ma peine ; j’ay apris que ce qu’on disoit n’y est point. J’ay la complexion du corps libre et le goust commun, autant qu’homme du monde. La diversité des façons d’une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la varieté. Chaque usage a sa raison. Soyent des assietes d’estain, de bois, de terre, bouilly ou rosty, beurre ou huyle de nois ou d’olive, chaut ou froit, tout m’est un, et si un que, vieillissant, j’accuse cette genereuse faculté, et auroy besoin que la delicatesse et le chois arrestat l’indiscretion de mon appetit et par fois soulageat mon estomac. Quand j’ay esté ailleurs qu’en France et que, pour me faire courtoisie, on m’a demandé si je vouloy estre servy à la Françoise, je m’en suis mocqué et me suis tousjours jetté aux tables les plus espesses d’estrangers. J’ay honte de voir noz hommes enyvrez de cette sotte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble estre hors de leur element quand ils sont hors de leur vilage. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons, et abominent les estrangeres. Retrouvent ils un compatriote en Hongrie, ils festoyent cette avanture : les voylà à se ralier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de meurs barbares qu’ils voient. Pourquoy non barbares, puis qu’elles ne sont françoises ? Encore sont ce les plus habilles qui les ont recogneues, pour en mesdire. La plus part ne prennent l’aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrez d’une prudence taciturne et incommunicable, se defendans de la contagion d’un air incogneu. Ce que je dis de ceux là me ramentoit, en chose semblable, ce que j’ay par fois aperçeu en aucuns de noz jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu’aux hommes de leur sorte, nous regardent comme gens de l’autre monde, avec desdain ou pitié. Ostez leur les entretiens des mysteres de la court, ils sont hors de leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux. On dict bien vray qu’un honneste homme c’est un homme meslé. Au rebours, je peregrine tres-saoul de nos façons, non pour cercher des Gascons en Sicile (j’en ay assez laissé au logis) ; je cerche des Grecs plustost, et des Persans : j’acointe ceux-là, je les considere ; c’est là où je me preste et où je m’employe. Et qui plus est, il me semble que je n’ay rencontré guere de manieres qui ne vaillent les nostres. Je couche de peu, car à peine ay-je perdu mes girouettes de veue. Au demeurant, la plus part des compaignies fortuites que vous rencontrez en chemin ont plus d’incommodité que de plaisir : je ne m’y attache point, moins asteure que la vieillesse me particularise et sequestre aucunement des formes communes. Vous souffrez pour autruy, ou autruy pour vous ; l’un et l’autre inconvenient est poisant, mais le dernier me semble encore plus rude. C’est une rare fortune, mais de soulagement inestimable, d’avoir un honneste homme, d’entendement ferme et de meurs conformes aux vostres, qui ayme à vous suyvre. J’en ay eu faute extreme en tous mes voyages. Mais une telle compaignie, il la faut avoir choisie et acquise des le logis. Nul plaisir n’a goust pour moy sans communication. Il ne me vient pas seulement une gaillarde pensée en l’ame qu’il ne me fache de l’avoir produite seul, et n’ayant à qui l’offrir. Si cum hac exceptione detur sapientia ut illam inclusam teneam nec enuntiem, rejiciam. L’autre l’avoit monté d’un ton au dessus. Si contigerit ea vita sapienti ut, omnium rerum affluentibus copiis, quamvis omnia quae cognitione digna sunt summo otio secum ipse consideret et contempletur, tamen si solitudo tanta sit ut hominem videre non possit, excedat è vita. L’opinion d’Architas m’agrée, qu’il seroit desplaisant au ciel mesme et à se promener dans ces grands et divins corps celestes sans l’assistance d’un compaignon. Mais il vaut mieux encore estre seul qu’en compaignie ennuyeuse et inepte. Aristippus s’aymoit à vivre estrangier partout.
Me si fata meis paterentur ducere vitam
Auspiciis,
je choisirois à la passer le cul sur la selle :
xxxxxxxxxxxxxx visere gestiens,
Qua parte debacchentur ignes,
Qua nebulae pluviique rores.
Avez-vous pas des passe-temps plus aysez ? Dequoy avez-vous faute ? Vostre maison est elle pas en bel air et sain, suffisamment fournie, et capable plus que suffisamment ? La majesté Royalle y a peu plus d’une fois en sa pompe. Vostre famille n’en laisse elle pas en reiglement plus au dessoubs d’elle qu’elle n’en a au dessus, en eminence ? Y a il quelque pensée locale qui vous ulcere, extraordinaire, indigestible ?
Quae te nunc coquat et vexet sub pectore fixa ?
Où cuidez vous pouvoir estre sans empeschement et sans destourbier ? Nunquam simpliciter fortuna indulget. Voyez donc qu’il n’y a que vous qui vous empeschez, et vous vous suyverez par tout, et vous plainderez par tout. Car il n’y a satisfaction çà bas que pour les ames ou brutales ou divines. Qui n’a du contentement à une si juste occasion, où pense il le trouver ? A combien de milliers d’hommes arreste une telle condition que la vostre le but de leurs souhaits ? Reformez vous seulement, car en cela vous pouvez tout, là où vous n’avez droict que de patience envers la fortune. Nulla placida quies est, nisi quam ratio composuit. Je voy la raison de cet advertissement, et la voy tres-bien ; mais on auroit plustost faict, et plus pertinemment, de me dire en un mot : Soyez sage. Cette resolution est outre la sagesse : c’est son ouvrage et sa production. Ainsi faict le medecin qui va criaillant apres un pauvre malade languissant, qu’il se resjouysse ; il luy conseilleroit un peu moins ineptement s’il luy disoit : Soyez sain. Pour moy, je ne suis qu’homme de la basse forme. C’est un precepte salutaire, certain et d’aisée intelligence : Contentez vous du vostre, c’est à dire de la raison. L’execution pourtant n’en est non plus aux plus sages qu’en moy. C’est une parolle populaire, mais elle a une terrible estandue. Que ne comprend elle ? Toutes choses tombent en discretion et modification. Je sçay bien qu’à le prendre à la lettre, ce plaisir de voyager porte tesmoignage d’inquietude et d’irresolution. Aussi sont ce nos maistresses qualitez, et praedominantes. Ouy, je le confesse, je ne vois rien, seulement en songe et par souhait, où je me puisse tenir ; la seule varieté me paye, et la possession de la diversité, au moins si aucune chose me paye. A voyager, cela mesme me nourrit que je me puis arrester sans interests, et que j’ay où m’en divertir commodéement. J’ayme la vie privée, parce que c’est par mon chois que je l’ayme, non par disconvenance à la vie publique, qui est à l’avanture autant selon ma complexion. J’en sers plus gayement mon prince par ce que c’est par libre eslection de mon jugement et de ma raison, sans obligation particuliere, et que je n’y suis pas rejecté ny contrainct pour estre irrecevable à tout autre party et mal voulu. Ainsi du reste. Je hay les morceaux que la necessité me taille. Toute commodité me tiendroit à la gorge, de laquelle seule j’aurois à despendre :
Alter remus aquas, alter mihi radat arenas.
Une seule corde ne m’arreste jamais assis.--Il y a de la vanité, dictes vous, en cet amusement.--Mais où non ? Et ces beaux preceptes sont vanité, et vanité toute la sagesse. Dominus novit cogitationes sapientium, quoniam vanae sunt. Ces exquises subtilitez ne sont propres qu’au presche : ce sont discours qui nous veulent envoyer tous bastez en l’autre monde. La vie est un mouvement materiel et corporel, action imparfaicte de sa propre essence, et desreglée ; je m’emploie à la servir selon elle.
Quisque suos patimur manes.
Sic est faciendum ut contra naturam universam nihil contendamus ; ea tamen conservata, propriam sequamur. A quoy faire ces poinctes eslevées de la philosophie sur lesquelles aucun estre humain ne se peut rassoir, et ces regles qui excedent nostre usage et nostre force ? Je voy souvent qu’on nous propose des images de vie, lesquelles ny le proposant ny les auditeurs n’ont aucune esperance de suyvre ny, qui plus est, envie. De ce mesme papier où il vient d’escrire l’arrest de condemnation contre un adultere, le juge en desrobe un lopin pour en faire un poulet à la femme de son compaignon. Celle à qui vous viendrez de vous frotter illicitement, criera plus asprement tantost, en vostre presence mesme, à l’encontre d’une pareille faute de sa compaigne que ne feroit Porcie. Et tel condamne des hommes à mourir pour des crimes qu’il n’estime point fautes. J’ay veu en ma jeunesse un galant homme presenter d’une main au peuple des vers excellens et en beauté et en desbordement, et de l’autre main en mesme instant la plus quereleuse reformation theologienne de quoy le monde se soit desjeuné il y a long temps. Les hommes vont ainsin. On laisse les loix et preceptes suivre leur voie, nous en tenons une autre ; non par desreiglement de meurs seulement, mais par opinion souvent et par jugement contraire. Sentez lire un discours de philosophie : l’invention, l’eloquence, la pertinence frape incontinent vostre esprit et vous esmeut ; il n’y a rien qui chatouille ou poigne vostre conscience ; ce n’est pas à elle qu’on parle, est-il pas vray ? Si disoit Ariston que ny une esteuve ny une leçon n’est d’aucun fruict si elle ne nettoye et ne decrasse. On peut s’arrester à l’escorce, mais c’est apres qu’on en a retiré la mouele ; comme apres avoir avalé le bon vin d’une belle coupe nous en considerons les graveures et l’ouvrage. En toutes les chambrées de la philosophie ancienne cecy se trouvera, qu’un mesme ouvrier y publie des reigles de temperance et publie ensemble des escris d’amour et desbauche. Et Xenophon, au giron de Clinias, escrivit contre la volupté Aristippique. Ce n’est pas qu’il y ait une conversion miraculeuse qui les agite à ondées. Mais c’est que Solon se represente tantost soy-mesme, tantost en forme de legislateur : tantost il parle pour la presse, tantost pour soy ; et prend pour soy les reigles libres et naturelles, s’asseurant d’une santé ferme et entiere.
Curentur dubii medicis majoribus aegri.
Antisthenes permet au sage d’aimer et faire à sa mode ce qu’il trouve estre opportun, sans s’attendre aux loix ; d’autant qu’il a meilleur advis qu’elles, et plus de cognoissance de la vertu. Son disciple Diogenes disoit opposer aux perturbations la raison, à fortune la confidence, aux loix nature. Pour les estomacs tendres, il faut des ordonnances contraintes et artificielles. Les bons estomacs suivent simplement les prescriptions de leur naturel appetit. Ainsi font nos medecins, qui mangent le melon et boivent le vin fraiz ce pendant qu’ils tiennent leur patient obligé au sirop et à la panade. Je ne sçay quels livres, disoit la courtisane Lays, quelle sapience, quelle philosophie, mais ces gens là battent aussi souvant à ma porte que aucuns autres. D’autant que nostre licence nous porte tousjours au delà de ce qui nous est loisible et permis, on a estressy souvant outre la raison universelle les preceptes et loys de nostre vie.
Nemo satis credit tantum delinquere quantum
Permittas.
Il seroit à desirer qu’il y eust plus de proportion du commandement à l’obeyssance ; et semble la visée injuste, à laquelle on ne peut atteindre. Il n’est si homme de bien, qu’il mette à l’examen des loix toutes ses actions et pensées, qui ne soit pendable dix fois en sa vie, voire tel qu’il seroit tres-grand dommage et tres-injuste de punir et de perdre.
xxxxxxxxxxxxxxxx Olle, quid ad te
De cute quid faciat ille, vel illa sua ?
Et tel pourroit n’offenser point les loix, qui n’en meriteroit point la louange d’homme de vertu, et que la philosophie feroit tres-justement foiter. Tant cette relation est trouble et inegale. Nous n’avons garde d’estre gens de bien selon Dieu ; nous ne le sçaurions estre selon nous. L’humaine sagesse n’arriva jamais aux devoirs qu’elle s’estoit elle mesme prescrit et, si elle y estoit arrivée, elle s’en prescriroit d’autres au delà, où elle aspirat tousjours et pretendit, tant nostre estat est ennemy de consistance. L’homme s’ordonne à soy mesme d’estre necessairement en faute. Il n’est guiere fin de tailler son obligation à la raison d’un autre estre que le sien. A qui prescript il ce qu’il s’attend que personne ne face ? Luy est il injuste de ne faire point ce qu’il luy est impossible de faire ? Les loix qui nous condamnent à ne pouvoir pas nous accusent elles mesmes de ne pouvoir pas. Au pis aller, cette difforme liberté de se presenter à deux endroicts, et les actions d’une façon, les discours de l’autre, soit loisible à ceux qui disent les choses ; mais elle ne le peut estre à ceux qui se disent eux mesme, comme je fay : il faut que j’aille de la plume comme des pieds. La vie commune doibt avoir conferance aux autres vies. La vertu de Caton estoit vigoreuse outre la mesure de son siecle ; et à un homme qui se mesloit de gouverner les autres, destiné au service commun, il se pourroit dire que c’estoit une justice, sinon injuste, au moins vaine et hors de saison. Mes mœurs mesmes, qui ne disconviennent de celles qui courent à peine de la largeur d’un poulce, me rendent pourtant aucunement farouche à mon aage, et inassociable. Je ne sçay pas si je me trouve desgousté sans raison du monde que je hante, mais je sçay bien que ce seroit sans raison si je me pleignois qu’il fut desgouté de moy plus que je le suis de luy. La vertu assignée aus affaires du monde est une vertu à plusieurs plis, encoigneures et couddes, pour s’apliquer et joindre à l’humaine foiblesse, meslée et artificielle, non droitte, nette, constante, ny purement innocente. Les annales reprochent jusques à cette heure à quelqu’un de nos Roys de s’estre trop simplement laissé aller aux consciencieuses persuasions de son confesseur. Les affaires d’estat ont des preceptes plus hardis :
exeat aula
Qui vult esse pius.
J’ay autresfois essayé d’employer au service des maniemens publiques les opinions et reigles de vivre ainsi rudes, neufves, impolies ou impollues, comme je les ay nées chez moy ou raportées de mon institution, et desquelles je me sers sinon commodéement au moins seurement en particulier, une vertu scholastique et novice. Je les y ay trouvées ineptes et dangereuses. Celuy qui va en la presse, il faut qu’il gauchisse, qu’il serre ses couddes, qu’il recule ou qu’il avance, voire qu’il quitte le droict chemin, selon ce qu’il rencontre ; qu’il vive non tant selon soy que selon autruy, non selon ce qu’il se propose mais selon ce qu’on luy propose, selon le temps, selon les hommes, selon les affaires. Platon dict que qui eschappe brayes nettes du maniement du monde, c’est par miracle qu’il en eschappe. Et dict aussi que, quand il ordonne son philosophe chef d’une police, il n’entend pas le dire d’une police corrompue comme celle d’Athenes, et encore bien moins comme la nostre, envers lesquelles la sagesse mesme perdroit son Latin. Comme une herbe transplantée en solage fort divers à sa condition, se conforme bien plustost à iceluy qu’elle ne le reforme à soy. Je sens que, si j’avois à me dresser tout à faict à telles occupations, il m’y faudroit beaucoup de changement et de rabillage. Quand je pourrois cela sur moy (et pourquoy ne le pourrois je, avec le temps et le soing ?), je ne le voudrois pas. De ce peu que je me suis essayé en cette vacation, je m’en suis d’autant degousté. Je me sens fumer en l’ame par fois aucunes tentations vers l’ambition ; mais je me bande et obstine au contraire :
At tu, Catulle, obstinatus obdura.
On ne m’y appelle guieres, et je m’y convie aussi peu. La liberté et l’oisiveté, qui sont mes maistresses qualitez, sont qualitez diametralement contraires à ce mestier là. Nous ne sçavons pas distinguer les facultez des hommes ; elles ont des divisions et bornes malaysées à choisir et delicates. De conclurre par la suffisance d’une vie particuliere quelque suffisance à l’usage public, c’est mal conclud : tel se conduict bien qui ne conduict pas bien les autres et faict des Essais qui ne sauroit faire des effaicts ; tel dresse bien un siege qui dresseroit mal une bataille, et discourt bien en privé qui harengueroit mal un peuple ou un prince. Voyre à l’aventure est-ce plustost tesmoignage à celuy qui peut l’un de ne pouvoir point l’autre, qu’autrement. Je trouve que les esprits hauts ne sont de guere moins aptes aux choses basses que les bas esprits aux hautes. Estoit il à croire que Socrates eust appresté aux Atheniens matiere de rire à ses despens, pour n’avoir onques sçeu computer les suffrages de sa tribu et en faire raport au conseil ? Certes la veneration en quoy j’ay les perfections de ce personnage merite que sa fortune fournisse à l’excuse de mes principales imperfections un si magnifique exemple. Nostre suffisance est detaillée à menues pieces. La mienne n’a point de latitude, et si est chetifve en nombre. Saturninus, à ceux qui luy avoyent deferé tout commandement : Compaignons, fit-il, vous avez perdu un bon capitaine pour en faire un mauvais general d’armée. Qui se vante, en un temps malade comme cettuy-cy, d’employer au service du monde une vertu nayfve et sincere, ou il ne la cognoit pas, les opinions se corrompant avec les meurs (de vray, oyez la leur peindre, oyez la plus part se glorifier de leurs deportemens et former leurs reigles : au lieu de peindre la vertu, ils peignent l’injustice toute pure et le vice, et la presentent ainsi fauce à l’institution des princes), ou, s’il la cognoist, il se vante à tort et, quoy qu’il die, faict mille choses dequoy sa conscience l’accuse. Je croirois volontiers Seneca de l’experience qu’il en fit en pareille occasion, pourveu qu’il m’en voulut parler à cœur ouvert. La plus honorable marque de bonté en une telle necessité, c’est recognoistre librement sa faute et celle d’autruy, appuyer et retarder de sa puissance l’inclination vers le mal, suyvre envis cette pente, mieux esperer et mieux desirer. J’aperçois en ces desmambremens de la France et divisions où nous sommes tombez : chacun se travaille à deffendre sa cause, mais, jusques aux meilleurs, avec desguisement et mensonge. Qui en escriroit rondement en escriroit temererement et vitieusement. Le plus juste party si est-ce encore le membre d’un corps vermoulu et vereux. Mais d’un tel corps le membre moins malade s’appelle sain ; et à bon droit, d’autant que nos qualitez n’ont tiltre qu’en la comparaison. L’innocence civile se mesure selon les lieux et saisons. J’aymerois bien à voir en Xenophon une telle louange d’Agesilaus : estant prié par un prince voisin avec lequel il avoit autresfois esté en guerre de le laisser passer en ces terres, il l’octroya, luy donnant passage à travers le Peloponnesse ; et non seulement ne l’emprisonna ou empoisonna, le tenant à sa mercy, mais l’accueillit courtoisement, sans luy faire offence. A ces humeurs là, ce ne seroit rien dire ; ailleurs et en autre temps, il se fera compte de la franchise et magnanimité d’une telle action. Ces babouyns capettes s’en fussent moquez, si peu retire l’innocence spartaine à la françoise. Nous ne laissons pas d’avoir des hommes vertueux, mais c’est selon nous. Qui a ses meurs establies en reglement au dessus de son siecle, ou qu’il torde et émousse ses regles, ou, ce que je luy conseille plustost, qu’il se retire à quartier et ne se mesle point de nous. Qu’y gaigneroit-il ?
Egregium sanctumque virum si cerno, bimembri
Hoc monstrum puero, et miranti jam sub aratro
Piscibus inventis, et foetae comparo mulae.
On peut regretter les meilleurs temps, mais non pas fuyr aux presens ; on peut desirer autres magistrats, mais il faut, ce nonobstant, obeyr à ceux icy. Et à l’advanture y a il plus de recommendation d’obeyr aux mauvais qu’aux bons. Autant que l’image des loix receues et antiennes de cette monarchie reluyra en quelque coin, m’y voilà planté. Si elles viennent par malheur à se contredire et empescher entr’elles, et produire deux pars de chois doubteux et difficile, mon election sera volontiers d’eschapper et me desrober à cette tempeste ; nature m’y pourra prester ce pendant la main, ou les hazards de la guerre. Entre Cesar et Pompeius je me fusse franchement declaré. Mais entre ces trois voleurs qui vindrent depuis, ou il eust fallu se cacher, ou suyvre le vent ; ce que j’estime loisible, quand la raison ne guide plus.
Quo diversus abis ?
Cette farcisseure est un peu hors de mon theme. Je m’esgare, mais plustot par licence que par mesgarde. Mes fantasies se suyvent, mais par fois c’est de loing, et se regardent, mais d’une veue oblique. J’ay passé les yeux sur tel dialogue de Platon mi party d’une fantastique bigarrure, le devant à l’amour, tout le bas à la rhetorique. Ils ne creignent point ces muances, et ont une merveilleuse grace à se laisser ainsi rouler au vent, ou à le sembler. Les noms de mes chapitres n’en embrassent pas tousjours la matiere ; souvent ils la denotent seulement par quelque marque, comme ces autres tiltres : l’Andrie, l’Eunuche, ou ces autres noms : Sylla, Cicero, Torquatus. J’ayme l’alleure poetique, à sauts et à gambades. C’est une art, comme dict Platon, legere, volage, demoniacle. Il est des ouvrages en Plutarque où il oublie son theme, où le propos de son argument ne se trouve que par incident, tout estouffé en matiere estrangere : voyez ses alleures au Daemon de Socrates. O Dieu, que ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté, et plus lors que plus elle retire au nonchalant et fortuite. C’est l’indiligent lecteur qui pert mon subject, non pas moy ; il s’en trouvera tousjours en un coing quelque mot qui ne laisse pas d’estre bastant, quoy qu’il soit serré. Je vois au change, indiscrettement et tumultuairement. Mon stile et mon esprit vont vagabondant de mesmes. Il faut avoir un peu de folie qui ne veut avoir plus de sottise, disent et les preceptes de nos maistres et encores plus leurs exemples. Mille poetes trainent et languissent à la prosaïque ; mais la meilleure prose ancienne (et je la seme ceans indifferemment pour vers) reluit par tout de la vigueur et hardiesse poetique, et represente l’air de sa fureur. Il luy faut certes quitter la maistrise et preeminence en la parlerie. Le poete, dict Platon, assis sur le trepied des Muses, verse de furie tout ce qui luy vient en la bouche, comme la gargouïlle d’une fontaine, sans le ruminer et poiser, et luy eschappe des choses de diverse couleur, de contraire substance et d’un cours rompu. Luy mesmes est tout poetique, et la vieille theologie poesie, disent les sçavants, et la premiere philosophie. C’est l’originel langage des Dieux. J’entends que la matiere se distingue soy-mesmes. Elle montre assez où elle se change, où elle conclud, où elle commence, où elle se reprend, sans l’entrelasser de paroles, de liaison et de cousture introduictes pour le service des oreilles foibles ou nonchallantes, et sans me gloser moymesme. Qui est celuy qui n’ayme mieux n’estre pas leu que de l’estre en dormant ou en fuyant ? Nihil est tam utile, quod in transitu prosit. Si prendre des livres estoit les apprendre, et si les veoir estoit les regarder, et les parcourir les saisir, j’aurois tort de me faire du tout si ignorant que je dy. Puisque je ne puis arrester l’attention du lecteur par le pois, manco male s’il advient que je l’arreste par mon embrouilleure.--Voire, mais il se repentira par apres de s’y estre amusé.--C’est mon, mais il s’y sera tousjours amusé. Et puis il est des humeurs comme cela, à qui l’intelligence porte desdain, qui m’en estimeront mieux de ce qu’ils ne sçauront ce que je dis : ils conclurront la profondeur de mon sens par l’obscurité, laquelle, à parler en bon escient, je hay bien fort, et l’eviterois si je me sçavois eviter. Aristote se vante en quelque lieu de l’affecter ; vitieuse affectation. Par ce que la coupure si frequente des chapitres, de quoy j’usoy au commencement, m’a semblé rompre l’attention avant qu’elle soit née, et la dissoudre, dedeignant s’y coucher pour si peu et se recueillir, je me suis mis à les faire plus longs, qui requierent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation, à qui on ne veut donner une seule heure on ne veut rien donner. Et ne faict on rien pour celuy pour qui on ne faict qu’autre chose faisant. Joint qu’à l’adventure ay-je quelque obligation particuliere à ne dire qu’à demy, à dire confusément, à dire discordamment. J’avois à dire que je veus mal à cette raison trouble-feste, et que ces projects extravagants qui travaillent la vie, et ces opinions si fines, si elles ont de la verité, je la trouve trop chere et incommode. Au rebours, je m’emploie à faire valoir la vanité mesme et l’asnerie si elle m’apporte du plaisir, et me laisse aller apres mes inclinations naturelles sans les contreroller de si pres. J’ay veu ailleurs des maisons ruynées, et des statues, et du ciel, et de la terre : ce sont tousjours des hommes. Tout cela est vray ; et si pourtant ne sçauroy revoir si souvent le tombeau de cette ville, si grande et si puissante, que je ne l’admire et revere. Le soing des morts nous est en recommandation. Or j’ay esté nourry dés mon enfance avec ceux icy ; j’ay eu connoissance des affaires de Romme, long temps avant que je l’aye eue de ceux de ma maison : je sçavois le Capitole et son plant avant que je sceusse le Louvre, et le Tibre avant la Seine. J’ay eu plus en teste les conditions et fortunes de Lucullus, Metellus et Scipion, que je n’ay d’aucuns hommes des nostres. Ils sont trespassez. Si est bien mon pere, aussi entierement qu’eux, et s’est esloigné de moy et de la vie autant en dixhuict ans que ceux-là ont faict en seize cens ; duquel pourtant je ne laisse pas d’embrasser et practiquer la memoire, l’amitié et societé, d’une parfaicte union et tres-vive. Voire, de mon humeur, je me rends plus officieux envers les trespassez : ils ne s’aydent plus ; ils en requierent, ce me semble, d’autant plus mon ayde. La gratitude est là, justement en son lustre. Le bien-faict est moins richement assigné où il y a retrogradation et reflexion. Arcesilaus visitant Ctesibius malade et le trouvant en pauvre estat, luy fourra tout bellement soubs le chevet du lict de l’argent qu’il luy donnoit ; et, en le luy celant, luy donnoit en outre quittance de luy en sçavoir gré. Ceux qui ont merité de moy de l’amitié et de la reconnoissance ne l’ont jamais perdue pour n’y estre plus : je les ay mieux payez et plus soigneusement, absens et ignorans. Je parle plus affectueusement de mes amis quand il n’y a plus moyen qu’ils le saçhent. Or, j’ay attaqué cent querelles pour la deffence de Pompeius et pour la cause de Brutus. Cette accointance dure encore entre nous ; les choses presentes mesmes, nous ne les tenons que par la fantasie. Me trouvant inutile à ce siecle, je me rejecte à cet autre, et en suis si embabouyné que l’estat de cette vieille Romme, libre, juste et florissante (car je n’en ayme ny la naissance ny la vieillesse) m’interesse et me passionne. Parquoy je ne sçauroy revoir si souvent l’assiette de leurs rues et de leurs maisons, et ces ruynes profondes jusques aux Antipodes, que je ne m’y amuse. Est-ce par nature ou par erreur de fantasie que la veue des places que nous sçavons avoir esté hantées et habitées par personnes desquelles la memoire est en recommendation, nous esmeut aucunement plus qu’ouïr le recit de leur faicts ou lire leurs escrits ? Tanta vis admonitionis inest in locis. Et id quidem in hac urbe infinitum : quacunque enim ingredimur in aliquam historiam vestigium ponimus. Il me plaist de considerer leur visage, leur port et leurs vestements ; je remache ces grands noms entre les dents et les faicts retentir à mes oreilles. Ego illos veneror et tantis nominibus semper assurgo. Des choses qui sont en quelque partie grandes et admirables, j’en admire les parties mesmes communes. Je les visse volontiers diviser, promener, et soupper ! Ce seroit ingratitude de mespriser les reliques et images de tant d’honnestes hommes, et si valeureux, que j’ay veu vivre et mourir, et qui nous donnent tant de bonnes instructions par leur exemple, si nous les sçavions suivre. Et puis cette mesme Romme que nous voyons merite qu’on l’ayme, confederée de si long temps et par tant de tiltres à nostre couronne : seule ville commune et universelle. Le magistrat souverain qui y commande est reconneu pareillement ailleurs : c’est la ville metropolitaine de toutes les nations Chrestiennes ; l’Espaignol et le François, chacun y est chez soy. Pour estre des princes de cet estat, il ne faut qu’estre de Chrestienté, où qu’elle soit. Il n’est lieu çà bas que le ciel ayt embrassé avec telle influence de faveur et telle constance. Sa ruyne mesme est glorieuse et enflée, Laudandis preciosior ruinis. Encore retient elle au tombeau des marques et image d’empire. Ut palam sit uno in loco gaudentis opus esse naturae. Quelqu’un se blasmeroit et se mutineroit en soy-mesme, de se sentir chatouiller d’un si vain plaisir. Nos humeurs ne sont pas trop vaines, qui sont plaisantes ; quelles qu’elles soient qui contentent constamment un homme capable de sens commun, je ne sçaurois avoir le cœur de le pleindre. Je doibs beaucoup à la fortune dequoy jusques à cette heure elle n’a rien fait contre moy outrageux, au moins au delà de ma portée. Seroit ce pas sa façon de laisser en paix ceux de qui elle n’est point importunée ?
Quanto quisque sibi plura negaverit,
A Diis, plura feret. Nil cupientium
Nudus castra peto. Multa petentibus
Desunt multa.
Si elle continue, elle m’en envoyera tres-content et satisfaict,
nihil supra
Deos lacesso.
Mais gare le heurt. Il en est mille qui rompent au port. Je me console aiséement de ce qui adviendra icy quand je n’y seray plus ; les choses presentes m’embesoingnent assez,
fortunae caetera mando.
Aussi n’ay-je poinct cette forte liaison qu’on dict attacher les hommes à l’advenir par les enfans qui portent leur nom et leur honneur, et en doibs desirer à l’avanture d’autant moins, s’ils sont si desirables. Je ne tiens que trop au monde et à cette vie par moy-mesme. Je me contente d’estre en prise de la fortune par les circonstances proprement necessaires à mon estre, sans luy alonger par ailleurs sa jurisdiction sur moy ; et n’ay jamais estimé qu’estre sans enfans fut un defaut qui deut rendre la vie moins complete et moins contente. La vacation sterile a bien aussi ses commoditez. Les enfans sont du nombre des choses qui n’ont pas fort dequoy estre desirées, notamment à cette heure qu’il seroit si difficile de les rendre bons. Bona jam nec nasci licet, ita corrupta sunt semina ; et si ont justement dequoy estre regrettées à qui les perd apres les avoir acquises. Celuy qui me laissa ma maison en charge prognostiquoit que je la deusse ruyner, regardant à mon humeur si peu casaniere. Il se trompa : me voicy comme j’y entray, sinon un peu mieux ; sans office pourtant et sans benefice. Au demeurant, si la fortune ne m’a faict aucune offence violente et extraordinaire, aussi n’a-elle pas de grace. Tout ce qu’il y a de ses dons chez nous, il y est plus de cent ans avant moy. Je n’ay particulierement aucun bien essentiel et solide que je doive à sa liberalité. Elle m’a faict quelques faveurs venteuses, honnoraires et titulaires, sans substance ; et me les a aussi à la verité, non pas accordées, mais offertes, Dieu sçait ! à moy qui suis tout materiel, qui ne me paye que de la realité, encores bien massive, et qui, si je l’osois confesser, ne trouverois l’avarice guere moins excusable que l’ambition, ny la douleur moins evitable que la honte, ny la santé moins desirable que la doctrine, ou la richesse que la noblesse. Parmy ses faveurs vaines, je n’en ay poinct qui plaise tant à cette niaise humeur qui s’en paist chez moy, qu’une bulle authentique de bourgeoisie Romaine, qui me fut octroyée dernierement que j’y estois, pompeuse en seaux et lettres dorées, et octroyée avec toute gratieuse liberalité. Et, par ce qu’elles se donnent en divers stile plus ou moins favorable, et qu’avant que j’en eusse veu j’eusse esté bien aise qu’on m’en eust montré un formulaire, je veux, pour satisfaire à quelqu’un, s’il s’en trouve malade de pareille curiosité à la mienne, la transcrire icy en sa forme :
Quod Horatius Maximus, Martius Cecius, Alexander Mutus,
Almae Urbis Conservatores De Illustrissimo Viro Michaele Montano,
Equite Sancti Michaelis Et A Cubiculo Regis Christianissimi,
Romana Civitate Donando, Ad Senatum Retulerunt, Senatus Populus Que Romanus De Ea Re Ita Fieri Censuit :
Cum veteri more et instituto cupide illi semper studiosèque suscepti sint, qui, virtute ac nobilitate praestantes, magno Reipublico nostrae usui atque ornamento fuissent vel esse aliquando possent, Nos, majorum nostrorum exemplo atque auctoritate permoti, praeclaram hanc Consuetudinem nobis imitandam ac servandam fore censemus. Quamobrem, cum Illustrissimus Michael Montanus, Eques sancti Michaelis et à Cubiculo Regis Christianissimi, Romani nominis studiosissimus, et familiae laude atque splendore et propriis virtutum meritis dignissimus sit, qui summo Senatus Populique Romani judicio ac studio in Romanam Civitatem adsciscatur, placere Senatui Populo Que Romano Illustrissimum Michaelem Montanum, rebus omnibus ornatissimum atque huic inclyto populo charissimum, ipsum posterosque in Romanam Civitatem adscribi ornarique omnibus et praemiis et honoribus quibus illi fruuntur qui Cives Patritiique Romani nati aut jure optimo facti sunt. In quo censere Senatum Populum Que Romanum se non tam illi Jus Civitatis largiri quam debitum tribuere, neque magis beneficium dare quam ab ipso accipere qui, hoc Civitatis munere accipiendo, singulari Civitatem ipsam ornamento atque honore affecerit. Quam quidem Senatus consulti auctoritatem iidem Conservatores per Senatus Populi Que Romani scribas in acta referri atque in Capitolii curia servari, privilegiumque hujusmodi fieri, solitoque urbis sigillo communiri curarunt. Anno ab urbe condita CXↃCCCXXXI. post Christum natum M.D.LXXXI. III. Idus Martii.
Horatius Fuscus, sacri Senatus Populi Que Romani scriba.
Vincentius Martholus, sacri Senatus Populi Que Romani scriba.
N’estant bourgeois d’aucune ville, je suis bien aise de l’estre de la plus noble qui fut et qui sera onques. Si les autres se regardoient attentivement, comme je fay, ils se trouveroient, comme je fay, pleins d’inanité et de fadaise. De m’en deffaire, je ne puis sans me deffaire moy-mesmes. Nous en sommes tous confits, tant les uns que les autres ; mais ceux qui le sentent en ont un peu meilleur compte, encore ne sçay-je. Cette opinion et usance commune de regarder ailleurs qu’à nous a bien pourveu à nostre affaire. C’est un objet plein de mescontentement ; nous n’y voyons que misere et vanité. Pour ne nous desconforter, nature a rejetté bien à propos l’action de nostre veue au dehors. Nous allons en avant à vau l’eau, mais de rebrousser vers nous nostre course c’est un mouvement penible : la mer se brouille et s’empesche ainsi quand elle est repoussée à soy. Regardez, dict chacun, les branles du ciel, regardez au public, à la querelle de cettuy-là, au pouls d’un tel, au testament de cet autre ; somme regardez tousjours haut ou bas, ou à costé, ou devant, ou derriere vous. C’estoit un commandement paradoxe que nous faisoit anciennement ce Dieu à Delphes : Regardez dans vous, reconnoissez vous, tenez vous à vous ; vostre esprit et vostre volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez la en soy ; vous vous escoulez, vous vous respandez ; appilez vous, soutenez vous ; on vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. Voy tu pas que ce monde tient toutes ses veues contraintes au dedans et ses yeux ouverts à se contempler soy-mesme ? C’est tousjours vanité pour toy, dedans et dehors, mais elle est moins vanité quand elle est moins estendue. Sauf toy, ô homme, disoit ce Dieu, chaque chose s’estudie la premiere et a, selon son besoin, des limites à ses travaux et desirs. Il n’en est une seule si vuide et necessiteuse que toy, qui embrasses l’univers : tu es le scrutateur sans connoissance, le magistrat sans jurisdiction et apres tout le badin de la farce.
De Mesnager sa Volonté Chap. X.
AV pris du commun des hommes, peu de choses me touchent, ou, pour mieux dire, me tiennent ; car c’est raison qu’elles touchent, pourveu qu’elles ne nous possedent. J’ay grand soin d’augmenter par estude et par discours ce privilege d’insensibilité, qui est naturellement bien avancé en moy. J’espouse, et me passionne par consequant, de peu de choses. J’ay la veue clere, mais je l’attache à peu d’objects ; le sens delicat et mol. Mais l’apprehension et l’application je l’ay dure et sourde : je m’engage difficilement. Autant que je puis, je m’employe tout à moy ; et en ce subject mesme, je briderois pourtant et soutiendrois volontiers mon affection qu’elle ne s’y plonge trop entiere, puis que c’est un subject que je possede à la mercy d’autruy, et sur lequel la fortune a plus de droict que je n’ay. De maniere que, jusques à la santé que j’estime tant, il me seroit besoing de ne la pas desirer et m’y adonner si furieusement que j’en trouve les maladies importables. On se doibt moderer entre la haine de la douleur et l’amour de la volupté ; et ordonne Platon une moyenne route de vie entre les deux. Mais aux affections qui me distrayent de moy et attachent ailleurs, à celles là certes m’oppose-je de toute ma force. Mon opinion est qu’il se faut prester à autruy et ne se donner qu’à soy-mesme. Si ma volonté se trouvoit aysée à se hypothequer et à s’appliquer, je n’y durerois pas : je suis trop tendre, et par nature et par usage,
fugax rerum, securaque in otia natus.
Les debats contestez et opiniastrez qui doneroyent en fin advantage à mon adversaire, l’issue qui rendroit honteuse ma chaude poursuite, me rongeroit à l’avanture bien cruellement. Si je mordois à mesme, comme font les autres, mon ame n’auroit jamais la force de porter les alarmes et emotions qui suyvent ceux qui embrassent tant ; elle seroit incontinent disloquée par cette agitation intestine. Si quelquefois on m’a poussé au maniement d’affaires estrangieres, j’ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et au foye ; de m’en charger, non de les incorporer ; de m’en soigner ouy, de m’en passionner nullement : j’y regarde, mais je ne les couve point. J’ay assez affaire à disposer et renger la presse domestique que j’ay dans mes entrailles et dans mes veines, sans y loger, et me fouler d’une presse estrangere ; et suis assez interessé de mes affaires essentiels, propres et naturels, sans en convier d’autres forains. Ceux qui scavent combien ils se doivent et de combien d’offices ils sont obligez à eux, trouvent que nature leur a donné cette commission plaine assez et nullement oysifve. Tu as bien largement affaire chez toy, ne t’esloingne pas. Les hommes se donnent à louage. Leurs facultez ne sont pas pour eux, elles sont pour ceux à qui ils s’asservissent ; leurs locataires sont chez eux, ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaict pas : il faut mesnager la liberté de nostre ame et ne l’hypothequer qu’aux occasions justes ; lesquelles sont en bien petit nombre, si nous jugeons sainement. Voyez les gens apris à se laisser emporter et saisir, ils le font par tout, aux petites choses comme aux grandes, à ce qui ne les touche point comme à ce qui les touche ; ils s’ingerent indifferemment où il y a de la besongne et de l’obligation, et sont sans vie quand ils sont sans agitation tumultuaire. In negotiis sunt negotii causa. Ils ne cherchent la besongne que pour embesongnement. Ce n’est pas qu’ils vueillent aller, tant comme c’est qu’ils ne se peuvent tenir : ne plus ne moins qu’une pierre esbranlée en sa cheute, qui ne s’arreste jusqu’à tant qu’elle se couche. L’occupation est à certaine maniere de gens marque de suffisance et de dignité. Leur esprit cerche son repos au branle, comme les enfans au berceau. Ils se peuvent dire autant serviables à leurs amys comme importuns à eux mesme. Personne ne distribue son argent à autruy, chacun y distribue son temps et sa vie ; il n’est rien dequoy nous soyons si prodigues que de ces choses là, desquelles seules l’avarice nous seroit utile et louable. Je prens une complexion toute diverse. Je me tiens sur moy, et communéement desire mollement ce que je desire, et desire peu ; m’occupe et embesongne de mesme : rarement et tranquillement. Tout ce qu’ils veulent et conduisent, ils le font de toute leur volonté et vehemence. Il y a tant de mauvais pas que, pour le plus seur, il faut un peu legierement et superficiellement couler ce monde. Il le faut glisser, non pas s’y enfoncer. La volupté mesme est douloureuse en sa profondeur :
xxxxxxxxxxxxxxxx incedis per ignes
Suppositos cineri doloso.
Messieurs de Bordeaux m’esleurent maire de leur ville, estant esloigné de France, et encore plus esloigné d’un tel pensement. Je m’en excusay, mais on m’aprint que j’avois tort, le commandement du Roy aussi s’y interposant. C’est une charge qui en doibt sembler d’autant plus belle, qu’elle n’a ny loyer ni guain autre que l’honneur de son execution. Elle dure deux ans ; mais elle peut estre continuée par seconde election, ce qui advient tres-rarement. Elle le fut à moy ; et ne l’avoit esté que deux fois auparavant : quelques annees y avoit, à Monsieur de Lanssac ; et freschement à Monsieur de Biron, Mareschal de France, en la place duquel je succeday ; et laissay la mienne à Monsieur de Matignon, aussi Mareschal de France. Brave de si noble assistance,
uterque bonus pacis bellique minister.
La fortune voulut part à ma promotion, par cette particuliere circonstance qu’elle y mit du sien. Non vaine du tout ; car Alexandre desdaigna les Ambassadeurs Corinthiens qui luy offroyent la bourgeoisie de leur ville ; mais quand ils vindrent à luy deduire comment Bacchus et Hercules estoyent aussi en ce registre, il les en remercia gratieusement. A mon arrivée, je me deschiffray fidelement et conscientieusement, tout tel que je me sens estre : sans memoire, sans vigilance, sans experience, et sans vigueur ; sans hayne aussi, sans ambition, sans avarice, et sans violence ; à ce qu’ils fussent informez et instruicts de ce qu’ils avoyent à attendre de mon service. Et par ce que la cognoissance de feu mon pere les avoit seule incitez à cela, et l’honneur de sa memoire, je leur adjoustay bien clairement que je serois tres-marry que chose quelconque fit autant d’impression en ma volonté comme avoyent faict autrefois en la sienne leurs affaires et leur ville, pendant qu’il l’avoit en gouvernement, en ce mesme lieu auquel ils m’avoient appellé. Il me souvenoit de l’avoir veu vieil en mon enfance, l’ame cruellement agitée de cette tracasserie publique, oubliant le doux air de sa maison, où la foiblesse des ans l’avoit attaché long temps avant, et son mesnage et sa santé, et, en mesprisant certes sa vie qu’il y cuida perdre, engagé pour eux à des longs et penibles voyages. Il estoit tel ; et luy partoit cette humeur d’une grande bonté de nature : il ne fut jamais ame plus charitable et populaire. Ce train, que je loue en autruy, je n’aime point à le suivre, et ne suis pas sans excuse. Il avoit ouy dire qu’il se falloit oublier pour le prochain, que le particulier ne venoit en aucune consideration au pris du general. La plus part des reigles et preceptes du monde prennent ce train de nous pousser hors de nous et chasser en la place, à l’usage de la societé publique. Ils ont pensé faire un bel effect de nous destourner et distraire de nous, presupposans que nous n’y tinsions que trop et d’une attache trop naturelle ; et n’ont espargné rien à dire pour cette fin. Car il n’est pas nouveau aux sages de prescher les choses comme elles servent, non comme elles sont. La verité a ses empeschemens, incommoditez et incompatibilitez avec nous. Il nous faut souvent tromper afin que nous ne nous trompons, et siller nostre veue, estourdir nostre entendement pour les dresser et amender. Imperiti enim judicant, et qui frequenter in hoc ipsum fallendi sunt, ne errent. Quand ils nous ordonnent d’aymer avant nous trois, quattre et cinquante degrez de choses, ils representent l’art des archiers qui, pour arriver au point, vont prenant leur visée grande espace au dessus de la bute. Pour dresser un bois courbe on le recourbe au rebours. J’estime qu’au temple de Pallas, comme nous voyons en toutes autres religions, il y avoit des mysteres apparens pour estre montrez au peuple, et d’autres mysteres plus secrets et plus hauts, pour estre montrés seulement à ceux qui en estoyent profez. Il est vray-semblable que en ceux icy se trouve le vray point de l’amitié que chacun se doibt. Non une amitié faulce, qui nous faict embrasser la gloire, la science, la richesse et telles choses d’une affection principale et immoderée, comme membres de nostre estre, ny une amitié molle et indiscrete, en laquelle il advient ce qui se voit au lierre, qu’il corrompt et ruyne la paroy qu’il accole ; mais une amitié salutaire et reiglée, également utile et plaisante. Qui en sçait les devoirs et les exerce, il est vrayement du cabinet des muses ; il a attaint le sommet de la sagesse humaine et de nostre bon heur. Cettuy-cy, sçachant exactement ce qu’il se doibt, trouve dans son rolle qu’il doibt appliquer à soy l’usage des autres hommes et du monde, et, pour ce faire, contribuer à la société publique les devoirs et offices qui le touchent. Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guere à soy. Qui sibi amicus est, scito hunc amicum omnibus esse. La principale charge que nous ayons, c’est à chacun sa conduite ; et est ce pour quoy nous sommes icy. Comme qui oublieroit de bien et saintement vivre, et penseroit estre quite de son devoir en y acheminant et dressant les autres, ce seroit un sot ; tout de mesme, qui abandonne en son propre le sainement et gayement vivre pour en servir autruy, prent à mon gré un mauvais et desnaturé parti. Je ne veux pas qu’on refuse aux charges qu’on prend l’attention, les pas, les parolles, et la sueur et le sang au besoing :
non ipse pro charis amicis
Aut patria timidus perire.
Mais c’est par emprunt et accidentalement, l’esprit se tenant tousjours en repos et en santé, non pas sans action, mais sans vexation, sans passion. L’agir simplement luy coste si peu, qu’en dormant mesme il agit. Mais il luy faut donner le branle avec discretion : car le corps reçoit les charges qu’on luy met sus, justement selon qu’elles sont ; l’esprit les estant et les appesantit souvant à ses despens, leur donnant la mesure que bon luy semble. On faict pareilles choses avec divers efforts et differente contention de volonté. L’un va bien sans l’autre. Car combien de gens se hazardent tous les jours aux guerres, dequoy il ne leur chaut, et se pressent aux dangers des batailles, desquelles la perte ne leur troublera pas le voisin sommeil ? Tel en sa maison, hors de ce dangier qu’il n’oseroit avoir regardé, est plus passionné de l’yssue de cette guerre et en a l’ame plus travaillée que n’a le soldat qui y employe son sang et sa vie. J’ay peu me mesler des charges publiques sans me despartir de moy de la largeur d’une ongle, et me donner à autruy sans m’oster à moy. Cette aspreté et violence de desir empesche, plus qu’elle ne sert, à la conduitte de ce qu’on entreprend, nous remplit d’impatience envers les evenemens ou contraires ou tardifs, et d’aigreur et de soupçon envers ceux avec qui nous negotions. Nous ne conduisons jamais bien la chose de laquelle nous sommes possedez et conduicts ; Male cuncta ministrat Impetus. Celuy qui n’y employe que son jugement et son adresse, il y procede plus gayement : il feinct, il ploye, il differe tout à son aise, selon le besoing des occasions ; il faut d’atainte, sans tourment et sans affliction, prest et entier pour une nouvelle entreprise ; il marche tousjours la bride à la main. En celuy qui est enyvré de cette intention violente et tyrannique, on voit par necessité beaucoup d’imprudence et d’injustice ; l’impetuosité de son desir l’emporte : ce sont mouvemens temeraires, et, si fortune n’y preste beaucoup, de peu de fruict. La philosophie veut qu’au chastiement des offences receues, nous en distrayons la cholere : non afin que la vengeance en soit moindre, ains au rebours afin qu’elle en soit d’autant mieux assenée et plus poisante ; à quoy il luy semble que cette impetuosité porte empeschement. Non seulement la cholere trouble, mais de soy elle lasse aussi les bras de ceux qui chastient. Ce feu estourdit et consomme leur force. Comme en la precipitation festinatio tarda est, la hastiveté se donne elle mesme la jambe, s’entrave et s’arreste. Ipsa se velocitas implicat. Pour exemple, selon ce que j’en vois par usage ordinaire, l’avarice n’a point de plus grand destourbier que soy-mesme : plus elle est tendue et vigoreuse, moins elle en est fertile. Communement elle attrape plus promptement les richesses, masquée d’un’image de liberalité. Un gentil’homme, tres-homme de bien, et mon amy, cuyda brouiller la santé de sa teste par une trop passionnée attention et affection aux affaires d’un prince, son maistre. Lequel maistre s’est ainsi peinct soy-mesmes à moy : qu’il voit le pois des accidens comme un autre, mais qu’à ceux qui n’ont point de remede il se resout soudain à la souffrance ; aux autres, apres y avoir ordonné les provisions necessaires, ce qu’il peut faire promptement par la vivacité de son esprit, il attend en repos ce qui s’en peut suyvre. De vray, je l’ay veu à mesme, maintenant une grande nonchalance et liberté d’actions et de visage au travers de bien grands affaires et espineux. Je le trouve plus grand et plus capable en une mauvaise qu’en une bonne fortune : ses pertes luy sont plus glorieuses que ses victoires, et son deuil que son triomphe. Considerez, qu’aux actions mesmes qui sont vaines et frivoles, au jeu des eschets, de la paume et semblables, cet engagement aspre et ardant d’un desir impetueus jette incontinent l’esprit et les membres à l’indiscretion et au desordre : on s’esblouit, on s’embarrasse soy-mesme. Celuy qui se porte plus moderéement envers le gain et la perte, il est tousjours chez soy ; moins il se pique et passionne au jeu, il le conduict d’autant plus avantageusement et seurement. Nous empeschons au demeurant la prise et la serre de l’ame à luy donner tant de choses à saisir. Les unes, il les luy faut seulement presenter, les autres attacher, les autres incorporer. Elle peut voir et sentir toutes choses, mais elle ne se doibt paistre que de soy, et doibt estre instruicte de ce qui la touche proprement, et qui proprement est de son avoir et de sa substance. Les loix de nature nous aprenent ce que justement il nous faut. Apres que les sages nous ont dict que selon elle personne n’est indigent et que chacun l’est selon l’opinion, ils distinguent ainsi subtilement les desirs qui viennent d’elle de ceux qui viennent du desreiglement de nostre fantasie : ceux desquels on voit le bout sont siens, ceux qui fuient devant nous et desquels nous ne pouvons joindre la fin sont nostres. La pauvreté des biens est aisée à guerir ; la pauvreté de l’ame, impossible.
Nam si, quod satis est homini, id satis esse potesset,
Hoc sat erat : nunc, cum hoc non est, qui credimus porro
Divitias ullas animum mi explere potesse ?
Socrates, voyant porter en pompe par sa ville grande quantité de richesse, joyaux et meubles de pris : Combien de choses, dict-il, je ne desire point. Metrodorus vivoit du pois de douze onces par jour, Epicurus à moins ; Metroclez dormoit en hyver avec les moutons, en esté aux cloistres des Églises. Sufficit ad id natura, quod poscit. Cleanthes vivoit de ses mains et se vantoit que Cleanthes, s’il vouloit, nourriroit encores un autre Cleanthes. Si ce que nature exactement et originelement nous demande pour la conservation de nostre estre est trop peu (comme de vray combien ce l’est et combien à bon compte nostre vie se peut maintenir, il ne se doibt exprimer mieux que par cette consideration, que c’est si peu qu’il eschappe la prise et le choc de la fortune par sa petitesse), dispensons nous de quelque chose plus outre : appellons encore nature l’usage et condition de chacun de nous ; taxons nous, traitons nous à cette mesure, estandons nos appartenances et nos comptes jusques là. Car jusques là il me semble bien que nous avons quelque excuse. L’accoustumance est une seconde nature, et non moins puissante. Ce qui manque à ma coustume je tiens qu’il me manque. Et aymerois quasi esgalement qu’on m’ostat la vie, que si on me l’essimoit et retranchoit bien loing de l’estat auquel je l’ay vescue si long temps. Je ne suis plus en termes d’un grand changement, et de me jetter à un nouveau trein et inusité. Non pas mesme vers l’augmentation. Il n’est plus temps de devenir autre. Et, comme je plaindrois quelque grande adventure, qui me tombast à cette heure entre mains, de ce qu’elle ne seroit venue en temps que j’en peusse jouyr,
Quo mihi fortuna, si non conceditur uti ?
je me pleinderois de mesme de quelque acquest interne. Il vaut quasi mieux jamais que si tard devenir honneste homme, et bien entendu à vivre lorsqu’on n’a plus de vie. Moy qui m’en vay, resigneroy facilement à quelqu’un qui vinst, ce que j’apprens de prudence pour le commerce du monde. Moustarde apres disner. Je n’ay que faire du bien duquel je ne puis rien faire. A quoy la science à qui n’a plus de teste ? C’est injure et deffaveur de Fortune de nous offrir des presents qui nous remplissent d’un juste despit de nous avoir failly en leur saison. Ne me guidez plus ; je ne puis plus aller. De tant de membres qu’a la suffisance, la patience nous suffit. Donnez la capacité d’un excellent dessus au chantre qui a les poumons pourris, et d’eloquence à l’eremite relegué aux deserts d’Arabie. Il ne faut point d’art à la cheute : la fin se trouve de soy au bout de chaque besongne. Mon monde est failly, ma forme est vuidée ; je suis tout du passé, et suis tenu de l’authorizer et d’y conformer mon issue. Je veux dire cecy : que l’eclipsement nouveau des dix jours du Pape m’ont prins si bas que je ne m’en puis bonnement accoustrer. Je suis des années ausquelles nous comtions autrement. Un si ancien et long usage me vendique et rappelle à soy. Je suis contraint d’estre un peu heretique par là, incapable de nouvelleté, mesme corrective : mon imagination, en despit de mes dents, se jette tous jours dix jours plus avant, ou plus arriere, et grommelle à mes oreilles. Cette regle touche ceux qui ont à estre. Si la santé mesme si sucrée vient à me retrouver par boutades, c’est pour me donner regret plustost que possession de soy ; je n’ay plus où la retirer. Le temps me laisse ; sans luy rien ne se possede. O que je feroy peu d’estat de ces grandes dignitez electives que je voy au monde qui ne se donnent qu’aux hommes prests à partir ; ausquelles on ne regarde pas tant combien deuement on les exercera que combien peu longuement on les exercera : dès l’entrée on vise à l’issue. Somme me voicy apres à achever cet homme, non à en refaire un autre. Par long usage cette forme m’est passée en substance, et fortune en nature. Je dis donc que chacun d’entre nous, foibletz, est excusable d’estimer sien ce qui est compris soubs cette mesure. Mais aussi, au delà de ces limites, ce n’est plus que confusion. C’est la plus large estandue que nous puissions octroier à nos droicts. Plus nous amplifions nostre besoing et possession, d’autant plus nous engageons nous aux coups de la fortune et des adversitez. La carriere de nos desirs doit estre circonscripte et restraincte à un court limite des commoditez les plus proches et contigues ; et doit en outre leur course se manier, non en ligne droite qui face bout ailleurs, mais en rond, duquel les deux pointes se tiennent et terminent en nous par un brief contour. Les actions qui se conduisent sans cette reflexion, s’entend voisine reflexion et essentielle, comme sont celles des avaritieux, des ambitieux et tant d’autres qui courent de pointe, desquels la course les emporte tousjours devant eux, ce sont actions erronées et maladives. La plus part de nos vacations sont farcesques. Mundus universus exercet histrionam. Il faut jouer deuement nostre rolle, mais comme rolle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence il n’en faut pas faire une essence réelle, ny de l’estranger le propre. Nous ne sçavons pas distinguer la peau de la chemise. C’est assés de s’enfariner le visage, sans s’enfariner la poictrine. J’en vois qui se transforment et se transsubstantient en autant de nouvelles figures et de nouveaux estres qu’ils entreprennent de charges, et qui se prelatent jusques au foye et aux intestins, et entreinent leur office jusques en leur garderobe. Je ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades qui les regardent de celles qui regardent leur commission, ou leur suite, ou leur mule. Tantum se fortunae permittunt, etiam ut naturam dediscant. Ils enflent et grossissent leur ame et leur discours naturel à la hauteur de leur siege magistral. Le Maire et Montaigne ont tousjours esté deux, d’une separation bien claire. Pour estre advocat ou financier, il n’en faut pas mesconnoistre la fourbe qu’il y a en telles vacations. Un honneste homme n’est pas comptable du vice ou sottise de son mestier, et ne doibt pourtant en refuser l’exercice : c’est l’usage de son pays, et il y a du proffict. Il faut vivre du monde et s’en prevaloir tel qu’on le trouve. Mais le jugement d’un Empereur doit estre au dessus de son empire, et le voir et considerer comme accident estranger ; et luy, doit sçavoir jouyr de soy à part et se communicquer comme Jacques et Pierre, au moins à soy-mesmes. Je ne sçay pas m’engager si profondement et si entier. Quand ma volonté me donne à un party, ce n’est pas d’une si violente obligation que mon entendement s’en infecte. Aus presens brouillis de cet estat, mon interest ne m’a faict mesconnoistre ny les qualitez louables en nos adversaires, ny celles qui sont reprochables en ceux que j’ay suivy. Ils adorent tout ce qui est de leur costé : moy je n’excuse pas seulement la plus part des choses que je voy du mien. Un bon ouvrage ne perd pas ses graces pour plaider contre ma cause. Hors le neud du debat, je me suis maintenu en equanimité et pure indifference. Neque extra necessitates belli praecipuum odium gero. Dequoy je me gratifie, d’autant que je voy communément faillir au contraire. Utatur motu animi qui uti ratione non potest. Ceux qui alongent leur cholere et leur haine au dela des affaires, comme faict la plus part, montrent qu’elle leur part d’ailleurs, et de cause particuliere : tout ainsi comme à qui, estant guary de son ulcere, la fiévre demeure encore, montre qu’elle avoit un autre principe plus caché. C’est qu’ils n’en ont point à la cause en commun, et en-tant qu’elle blesse l’interest de tous et de l’estat ; mais luy en veulent seulement en ce qu’elle leur masche en privé. Voylà pourquoy ils s’en picquent de passion particuliere et au delà de la justice et de la raison publique. Non tam omnia universi quam ea quae ad quemque pertinent singuli carpebant.
Je veux que l’avantage soit pour nous, mais je ne forcene point s’il ne l’est. Je me prens fermemant au plus sain des partis, mais je n’affecte pas qu’on me remarque specialement ennemy des autres, et outre la raison generalle. J’accuse merveilleusement cette vitieuse forme d’opiner : Il est de la Ligue, car il admire la grace de Monsieur de Guise. L’activeté du Roy de Navarre l’estonne : il est Huguenot. Il treuve cecy à dire aux mœurs du Roy : il est seditieux en son cœur. Et ne conceday pas au magistrat mesme qu’il eust raison de condamner un livre pour avoir logé entre les meilleurs poetes de ce siecle un heretique. N’oserions nous dire d’un voleur qu’il a belle greve ? Et faut-il, si elle est putain, qu’elle soit aussi punaise ? Aux siecles plus sages, revoqua-on le superbe tiltre de Capitolinus, qu’on avoit auparavant donné à Marcus Manlius comme conservateur de la religion et liberté publique ? Estouffa-on la memoire de sa liberalité et de ses faicts d’armes et recompenses militaires ottroyées à sa vertu, par ce qu’il affecta depuis la Royauté, au prejudice des loix de son pays ? S’ils ont prins en haine un advocat, l’endemain il leur devient ineloquent. J’ay touché ailleurs le zele qui poussa des gens de bien à semblables fautes. Pour moy, je sçay bien dire : il fait meschamment cela, et vertueusement cecy. De mesmes, aux prognostiques ou evenements sinistres des affaires, ils veulent que chacun, en son party, soit aveugle et hebeté ; que nostre persuasion et jugement serve non à la verité mais au project de nostre desir. Je faudroy plustost vers l’autre extremité, tant je crains que mon desir me suborne. Joint que je me deffie un peu tendrement des choses que je souhaitte. J’ay veu de mon temps merveilles en l’indiscrete et prodigieuse facilité des peuples à se laisser mener et manier la creance et l’esperance où il a pleu et servy à leurs chefs, par dessus cent mescontes les uns sur les autres, par dessus les fantosmes et les songes. Je ne m’estonne plus de ceux que les singeries d’Apollonius et de Mehumet enbufflarent. Leur sens et entandement est entierement estouffé en leur passion. Leur discretion n’a plus d’autre chois que ce qui leur rit et qui conforte leur cause. J’avoy remarqué souverainemant cela au premier de nos partis fiebvreux. Cet autre qui est nay depuis, en l’imitant le surmonte. Par où je m’advise que c’est une qualité inseparable des erreurs populaires. Apres la premiere qui part, les opinions s’entrepoussent suivant le vent comme les flotz. On n’est pas du corps si on s’en peut desdire, si on ne vague le train commun. Mais certes on faict tort aux partis justes quand on les veut secourir de fourbes. J’y ay tousjours contredict. Ce moyen ne porte qu’envers les testes malades ; envers les saines, il y a des voyes plus seures et non seulement plus honnestes à maintenir les courages et excuser les accidents contraires. Le ciel n’a point veu un si poisant desaccord que celuy de Cesar et de Pompeius, ny ne verra pour l’advenir. Toutesfois il me semble reconnoistre en ces belles ames une grande moderation de l’un envers l’autre. C’estoit une jalousie d’honneur et de commandement, qui ne les emporta pas à haine furieuse et indiscrete, sans malignité et sans detraction. En leurs plus aigres exploits je descouvre quelque demeurant de respect et de bien-veuillance, et juge ainsi que, s’il leur eust esté possible, chacun d’eux eust desiré de faire son affaire sans la ruyne de son compaignon plustost qu’avec sa ruyne. Combien autrement il en va de Marius et de Sylla : prenez y garde. Il ne faut pas se precipiter si esperduement apres nos affections et interests. Comme, estant jeune, je m’opposois au progrez de l’amour que je sentoy trop avancer sur moy, et estudiois qu’il ne me fut si aggreable qu’il vint à me forcer en fin et captiver du tout à sa mercy, j’en use de mesme à toutes autres occasions où ma volonté se prend avec trop d’appetit : je me panche à l’opposite de son inclination, comme je la voy se plonger et enyvrer de son vin ; je fuis à nourrir son plaisir si avant que je ne l’en puisse plus r’avoir sans perte sanglante. Les ames qui, par stupidité, ne voyent les choses qu’à demy jouyssent de cet heur que les nuisibles les blessent moins : c’est une ladrerie spirituelle qui a quelque air de santé, et telle santé que la philosophie ne mesprise pas du tout. Mais pourtant ce n’est pas raison de la nommer sagesse, ce que nous faisons souvent. Et de cette maniere se moqua quelqu’un anciennement de Diogenes, qui alloit embrassant en plain hyver, tout nud, une image de neige pour l’essay de sa patience. Celuy-là le rencontrant en cette démarche : As tu grand froid à cette heure ? luy dict-il.--Du tout poinct, respond Diogenes.--Or, suyvit l’autre, que penses-tu donc faire de difficile et d’exemplaire à te tenir là ? Pour mesurer la constance il faut necessairement sçavoir la souffrance. Mais les ames qui auront à voir les evenements contraires et les injures de la fortune en leur profondeur et aspreté, qui auront à les poiser et gouster selon leur aigreur naturelle et leur charge, qu’elles employent leur art à se garder d’en enfiler les causes, et en destournent les advenues. Que fit le Roy Cotys ? il paya liberalement la belle et riche vaisselle qu’on luy avoit presentée ; mais, parce qu’elle estoit singulierement fragile, il la cassa incontinent luymesme, pour s’oster de bonne heure une si aisée matiere de courroux contre ses serviteurs. Pareillement j’ay volontiers evité de n’avoir mes affaires confus, et n’ay cherché que mes biens fussent contigus à mes proches et ceux à qui j’ay à me joindre d’une estroitte amitié : d’où naissent ordinairement matieres d’alienation et dissention. J’aymois autresfois les jeux hazardeux des cartes et dets ; je m’en suis deffaict, il y a long temps, pour cela seulement que, quelque bonne mine que je fisse en ma perte, je ne laissois pas d’en avoir au dedans de la piqueure. Un homme d’honneur, qui doit sentir un desmentir et une offence jusques au cœur, qui n’est pour prendre une sottise en paiement et consolation de sa perte, qu’il evite le progrez des affaires doubteux et des altercations contentieuses. Je fuis les complexions tristes et les hommes hargneux comme les empestez, et, aux propos que je ne puis traicter sans interest et sans emotion, je ne m’y mesle, si le devoir ne m’y force. Melius non incipient, quam desinent. La plus seure façon est donc se preparer avant les occasions. Je sçay bien qu’aucuns sages ont pris autre voye, et n’ont pas crainct de se harper et engager jusques au vif à plusieurs objects. Ces gens là s’asseurent de leur force, soubs laquelle ils se mettent à couvert en toute sorte de succez enemis, faisant luicter les maux par la vigueur de la patience :
xxxxxxxx velut rupes vastum quae prodit in aequor,
Obvia ventorum furiis, expostaque ponto,
Vim cunctam atque minas perfert coelique marisque,
Ipsa immota manens.
N’ataquons pas ces exemples ; nous n’y arriverions point. Ils s’obstinent à voir resoluement et sans se troubler la ruyne de leur pays, qui possedoit et commandoit toute leur volonté. Pour nos ames communes, il y a trop d’effort et trop de rudesse à cela. Caton en abandonna la plus noble vie qui fut onques. A nous autres petis, il faut fuyr l’orage de plus loing : il faut pourvoer au sentiment, non à la patience, et eschever aux coups que nous ne sçaurions parer. Zenon voyant approcher Chremonidez, jeune homme qu’il aymoit, pour se seoir aupres de luy, se leva soudain. Et Cleanthez lui en demandant la raison : J’entends, dict-il, que les medecins ordonnent le repos principalement, et deffendent l’emotion à toutes tumeurs. Socrates ne dit point : Ne vous rendez pas aux attraicts de la beauté, soustenez la, efforcez vous au contraire. Fuyez la, faict-il, courez hors de sa veue et de son rencontre, comme d’une poison puissante qui s’eslance et frappe de loing. Et son bon disciple, feignant ou recitant, mais à mon advis recitant plustost que feignant les rares perfections de ce grand Cyrus, le faict deffiant de ses forces à porter les attraicts de la divine beauté de cette illustre Panthée, sa captive, et en commettant la visite et garde à un autre qui eust moins de liberté que luy. Et le sainct Esprit de mesme : ne nos inducas in tentationem. Nous ne prions pas que nostre raison ne soit combattue et surmontée par la concupiscence, mais qu’elle n’en soit pas seulement essayée, que nous ne soyons conduits en estat où nous ayons seulement à souffrir les approches, solicitations et tentations du peché ; et supplions nostre seigneur de maintenir nostre conscience tranquille, plainement et parfectement delivrée du commerce du mal. Ceux qui disent avoir raison de leur passion vindicative ou de quelqu’autre espece de passion penible, disent souvent vray comme les choses sont, mais non pas comme elles furent. Ils parlent à nous lors que les causes de leur erreur sont nourries et avancées par eux mesmes. Mais reculez plus arriere, r’appelez ces causes à leur principe : là, vous les prendrez sans vert. Veulent ils que leur faute soit moindre pour estre plus vieille, et que d’un injuste commencement la suitte soit juste ? Qui desirera du bien à son païs comme moy, sans s’en ulcerer ou maigrir, il sera desplaisant, mais non pas transi, de le voir menassant ou sa ruyne ou une durée non moins ruyneuse. Pauvre vaisseau, que les flots, les vents et le pilotte tirassent à si contraires desseins :
xxxxxxxxxxxxxxxx in tam diversa magister,
Ventus et unda trahunt.
Qui ne bée poinct apres la faveur des princes comme apres chose dequoy il ne se sçauroit passer, ne se pique pas beaucoup de la froideur de leur recueil et de leur visage, ny de l’inconstance de leur volonté. Qui ne couve point ses enfans ou ses honneurs d’une propension esclave, ne laisse pas de vivre commodéement apres leur perte. Qui fait bien principalement pour sa propre satisfaction, ne s’altere guere pour voir les hommes juger de ses actions contre son merite. Un quart d’once de patience pourvoit à tels inconvenients. Je me trouve bien de cette recepte, me rachetant des commencemens au meilleur conte que je puis, et me sens avoir eschapé par son moyen beaucoup de travail et de difficultez. Avec bien peu d’effort j’arreste ce premier branle de mes esmotions, et abandonne le subject qui me commence à poiser, et avant qu’il m’emporte. Qui n’arreste le partir n’a garde d’arrester la course. Qui ne sçait leur fermer la porte ne les chassera pas entrées. Qui ne peut venir à bout du commencement ne viendra pas à bout de la fin. Ny n’en soustiendra la cheute qui n’en a peu soustenir l’esbranlement. Etenim ipsae se impellunt ubi semel a ratione discessum est ; ipsaque sibi imbecillitas indulget, in altumque provehitur imprudens, nec reperit locum consistendi. Je sens à temps les petis vents qui me viennent taster et bruire au dedans, avantcoureus de la tempeste : animus, multo antequam opprimatur, quatitur.
xxxxxxxxxxxxxxxx ceu flamina prima
Cum deprensa fremunt sylvis, et caeca volutant
Murmura, venturos nautis prodentia ventos.
A combien de fois me suis-je faict une bien evidente injustice, pour fuir le hazard de la recepvoir encore pire des juges, apres un siecle d’ennuys et d’ordes et viles pratiques, plus ennemies de mon naturel que n’est la geine et le feu ? Convenit à litibus quantum licet, et nescio an paulo plus etiam quàm licet, abhorrentem esse. Est enim non modo liberale, paululum nonnunquam de suo jure decedere, sed interdum etiam fructuosum. Si nous estions bien sages nous nous devrions rejouir et venter, ainsi que j’ouy un jour bien naïvement un enfant de grande maison faire feste à chacun de quoy sa mere venoit de perdre son proces, comme sa toux, sa fiebvre ou autre chose d’importune garde. Les faveurs mesmes que la fortune pouvoit m’avoir donné, parentez et accointances envers ceux qui ont souveraine authorité en ces choses là, j’ay beaucoup faict selon ma conscience de fuir instamment de les employer au prejudice d’autruy et à ne monter par dessus leur droicte valeur mes droicts. Enfin j’ay tant faict par mes journées, à la bonne heure le puisse-je dire, que me voicy encore vierge de procés, qui n’ont pas laissé de se convier à plusieurs fois à mon service par bien juste titre, si j’eusse voulu y entendre, et vierge de querelles. J’ay sans offence de pois, passive ou active, escoulé tantost une longue vie, et sans avoir ouy pis que mon nom ; rare grace du ciel. Nos plus grandes agitations ont des ressorts et causes ridicules. Combien encourut de ruyne nostre dernier Duc de Bourgongne pour la querelle d’une charretée de peaux de mouton ? Et l’engraveure d’un cachet, fut-ce pas la premiere et maistresse cause du plus horrible crollement que cette machine aye onques souffert ? Car Pompeius et Caesar, ce ne sont que les rejettons et la suitte des deux autres. Et j’ay veu de mon temps les plus sages testes de ce Royaume assemblées, avec grande ceremonie et publique despence, pour des traictez et accords, desquels la vraye decision despendoit ce pendant en toute souveraineté des devis du cabinet des dames et inclination de quelque fammelette. Les poetes ont bien entendu cela, qui ont mis pour une pomme la Grece et l’Asie à feu et à sang. Regardez pourquoy celuy-là s’en va courre fortune de son honneur et de sa vie, à tout son espée et son poignart ; qu’il vous die d’où vient la source de ce debat, il ne le peut faire sans rougir, tant l’occasion en est frivole. A l’enfourner il n’y va que d’un peu d’avisement ; mais, depuis que vous estes embarqué, toutes les cordes tirent. Il y faict besoing grandes provisions, bien plus difficiles et importantes. De combien il est plus aisé de n’y entrer pas que d’en sortir ? Or il faut proceder au rebours du roseau, qui produict une longue tige et droicte de la premiere venue ; mais apres, comme s’il s’estoit alanguy et mis hors d’haleine, il vient à faire des neuds frequens et espais, comme des pauses, qui montrent qu’il n’a plus cette premiere vigueur et constance. Il faut plustost commencer bellement et froidement, et garder son haleine et ses vigoureux eslans au fort et perfection de la besongne. Nous guidons les affaires en leurs commencemens et les tenons à nostre mercy : mais par apres, quand ils sont esbranlez, ce sont eux qui nous guident et emportent, et avons à les suyvre. Pourtant n’est-ce pas à dire que ce conseil m’aye deschargé de toute difficulté, et que je n’aye eu de la peine souvent à gourmer et brider mes passions. Elles ne se gouvernent pas tousjours selon la mesure des occasions, et ont leurs entrées mesmes souvent aspres et violentes. Tant y a qu’il s’en tire une belle espargne et du fruict, sauf pour ceux qui au bien faire ne se contentent de nul fruict si la reputation est à dire. Car, à la verité, un tel effect n’est en comte qu’à chacun en soy. Vous en estes plus content, mais non plus estimé, vous estant reformé avant que d’estre en danse et que la matiere fut en veue. Toutesfois aussi, non en cecy seulement mais en tous autres devoirs de la vie, la route de ceux qui visent à l’honneur est bien diverse à celle que tiennent ceux qui se proposent l’ordre et la raison. J’en trouve qui se mettent inconsideréement et furieusement en lice, et s’alentissent en la course. Comme Plutarque dict que ceux qui par le vice de la mauvaise honte sont mols et faciles à accorder, quoy qu’on leur demande, sont faciles apres à faillir de parole et à se desdire : pareillement qui entre legerement en querelle est subject d’en sortir aussi legerement. Cette mesme difficulté, qui me garde de l’entamer, m’inciteroit quand je serois esbranlé et eschauffé. C’est une mauvaise façon : depuis qu’on y est, il faut aller ou crever. Entreprenez lachement, disoit Bias, mais poursuivez chaudement. De faute de prudence on retombe en faute de cœur, qui est encore moins supportable. La pluspart des accords de nos querelles du jourd’huy sont honteux et menteurs : nous ne cerchons qu’à sauver les apparences, et trahissons cependant et desadvouons nos vrayes intentions. Nous plastrons le faict : nous sçavons comment nous l’avons dict et en quel sens, et les assistans le sçavent, et nos amis, à qui nous avons voulu faire sentir nostre avantage. C’est aux despens de nostre franchise et de l’honneur de nostre courage que nous desadvouons nostre pensée, et cerchons des conillieres en la fauceté pour nous accorder. Nous nous desmentons nous mesmes, pour sauver un desmentir que nous avons donné. Il ne faut pas regarder si vostre action ou vostre parole peut avoir autre interpretation ; c’est vostre vraie et sincere interpretation qu’il faut meshuy maintenir, quoy qu’il vous couste. On parle à vostre vertu et à vostre conscience ; ce ne sont pas parties à mettre en masque. Laissons ces vils moyens et ces expediens à la chicane du palais. Les excuses et reparations que je voy faire tous les jours pour purger l’indiscretion, me semblent plus laides que l’indiscretion mesme. Il vaudroit mieux l’offencer encore un coup que de s’offencer soy mesme en faisant telle amende à son adversaire. Vous l’avez bravé, esmeu de cholere, et vous l’alles rapaiser et flatter en vostre froid et meilleur sens : ainsi vous vous soubmettez plus que vous ne vous estiez advancé. Je ne trouve aucun dire si vicieux à un gentil-homme comme le desdire me semble luy estre honteux, quand c’est un desdire qu’on luy arrache par authorité : d’autant que l’opiniastreté luy est plus excusable que la pusillanimité. Les passions me sont autant aisées à eviter comme elles me sont difficiles à moderer. Abscinduntur facilius animo quam temperantur. Qui ne peut atteindre à cette noble impassibilité Stoicque, qu’il se sauve au giron de cette mienne stupidité populaire. Ce que ceux-là faisoient par vertu, je me duits à le faire par complexion. La moyenne region loge les tempestes ; les deux extremes, des hommes philosophes et des hommes ruraus, concurrent en tranquillité et en bon heur :