Essais (page 6)
Ut quasi transactis saepe omnibus rebus profundant
Fluminis ingentes fluctus, vestémque cruentent.
Et encore qu’il ne soit pas nouveau de voir croistre la nuict des cornes à tel qui ne les avoit pas en se couchant : toutesfois l’evenement de Cyppus, Roy d’Italie, est memorable, lequel pour avoir assisté le jour avec grande affection au combat des taureaux, et avoir eu en songe toute la nuict des cornes en la teste, les produisit en son front par la force de l’imagination. La passion donna au fils de Croesus la voix que nature luy avoit refusée. Et Antiochus print la fievre de la beauté de Stratonicé trop vivement empreinte en son ame. Pline dict avoir veu Lucius Cossitius de femme changé en homme le jour de ses nopces. Pontanus et d’autres racontent pareilles metamorphoses advenues en Italie ces siecles passez. Et par vehement desir de luy et de sa mere,
Vota puer solvit, quae foemina voverat Iphis.
Passant à Victry le Françoys, je peuz voir un homme que l’Evesque de Soissons avoit nommé Germain en confirmation, lequel tous les habitans de là ont cogneu et veu fille, jusques à l’aage de vingt deux ans, nommée Marie. Il estoit à cett’ heure-là fort barbu, et vieil, et point marié. Faisant, dict-il, quelque effort en sautant, ses membres virils se produisirent : et est encore en usage, entre les filles de là, une chanson, par laquelle elles s’entradvertissent de ne faire point de grandes enjambées, de peur de devenir garçons, comme Marie Germain. Ce n’est pas tant de merveille, que cette sorte d’accident se rencontre frequent : car si l’imagination peut en telles choses, elle est si continuellement et si vigoureusement attachée à ce subject, que, pour n’avoir si souvent à rechoir en mesme pensée et aspreté de desir, elle a meilleur compte d’incorporer, une fois pour toutes, cette virile partie aux filles.
Les uns attribuent à la force de l’imagination les cicatrices du Roy Dagobert et de Sainct François. On dict que les corps s’en-enlevent telle fois de leur place. Et Celsus recite d’un Prebstre, qui ravissoit son ame en telle extase, que le corps en demeuroit longue espace sans respiration et sans sentiment.
Sainct Augustin en nomme un autre, à qui il ne falloit que faire ouir des cris lamentables et plaintifs, soudain il defailloit et s’emportoit si vivement hors de soy, qu’on avoit beau le tempester et hurler, et le pincer, et le griller, jusques à ce qu’il fut resuscité : lors il disoit avoir ouy des voix, mais comme venant de loing, et s’apercevoit de ses eschaudures et meurtrissures. Et ce que ce ne fust une obstination apostée contre son sentiment, cela le montroit, qu’il n’avoit cependant ny poulx ny haleine.
Il est vray semblable que le principal credit des miracles, des visions, des enchantemens et de tels effects extraordinaires, vienne de la puissance de l’imagination agissant principalement contre les ames du vulgaire, plus molles. On leur a si fort saisi la creance, qu’ils pensent voir ce qu’ils ne voyent pas. Je suis encore de cette opinion, que ces plaisantes liaisons, dequoy nostre monde se voit si entravé, qu’il ne se parle d’autre chose, ce sont volontiers des impressions de l’apprehension et de la crainte. Car je sçay par experience, que tel, de qui je puis respondre, comme de moy mesme, en qui il ne pouvoit choir soupçon aucune de foiblesse, et aussi peu d’enchantement, ayant ouy faire le conte à un sien compagnon, d’une defaillance extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le point, qu’il en avoit le moins de besoin, se trouvant en pareille occasion, l’horreur de ce conte lui vint à coup si rudement frapper l’imagination, qu’il en encourut une fortune pareille ; et de là en hors fut subjet à y rechoir : ce villain souvenir de son inconvenient le gourmandant et tyrannisant. Il trouva quelque remede à cette resverie par une autre resverie. C’est que, advouant luy mesmes et preschant avant la main cette sienne subjection, la contention de son ame se soulageoit sur ce, qu’apportant ce mal comme attendu, son obligation en amoindrissoit et luy en poisoit moins. Quand il a eu loy, à son chois, sa pensée desbrouillée et desbandée, son corps se trouvant en son deu de le faire lors premierement tenter, saisir et surprendre à la cognoissance d’autruy, il s’est guari tout net à l’endroit de ce subjet. A qui on a esté une fois capable, on n’est plus incapable, si non par juste faiblesse. Ce malheur n’est à craindre qu’aux entreprinses, où nostre ame se trouve outre mesure tandue de desir et de respect, et notamment si les commoditez se rencontrent imprévues et pressantes : on n’a pas moyen de se ravoir de ce trouble. J’en sçay, à qui il a servi d’y apporter le corps mesme commencé à ressasier d’ailleurs, pour endormir l’ardeur de cette fureur, et qui par l’aage se trouve moins impuissant de ce qu’il est moins puissant. Et tel autre à qui il a servi aussi qu’un amy l’ayt asseuré d’estre fourni d’une contrebatterie d’enchantemens certains à le preserver. Il vaut mieux que je die comment ce fut. Un comte de tres bon lieu de qui j’estoye fort privé, se mariant avec une belle dame qui avoit esté poursuivie de tel qui assistoit à la feste, mettoit en grand peine ses amis et nommément une vieille dame, sa parente, qui presidoit à ces nopces et les faisoit chez elle, craintive de ces sorcelleries : ce qu’elle me fit entendre. Je la priay s’en reposer sur moy. J’avoye de fortune en mes coffres certaine petite pièce d’or platte, où estoient gravées quelques figures celestes, contre le coup de soleil et oster la douleur de teste : la logeant à point sur la cousture du test ; et, pour l’y tenir, elle estoit cousue à un ruban propre à rattacher souz le menton. Resverie germaine à celle de quoy nous parlons. Jacques Peletier m’avoit faict ce present singulier. J’advisay d’en tirer quelque usage. Et dis au comte qu’il pourroit courre fortune comme les autres : y ayant là des hommes pour luy en vouloir prester d’une ; mais que hardiment il s’allast coucher ; que je luy feroy un tour d’amy ; et n’espargneroys à son besoin un miracle, qui estoit en ma puissance, pourveu que, sur son honneur, il me promist de le tenir tres-fidelement secret ; seulement, comme sur la nuit on iroit luy porter le resveillon, s’il luy estoit mal allé, il me fit un tel signe. Il avoit eu l’ame et les oreilles si battues, qu’il se trouva lié du trouble de son imagination, et me fit son signe. Je luy dis lors, qu’il se levast souz couleur de nous chasser, et prinst en se jouant la robbe de nuict que j’avoye sur moy (nous estions de taille fort voisine) et s’en vestist, tant qu’il auroit exécuté mon ordonnance, qui fut : quand nous serions sortis, qu’il se retirast à tomber de l’eau ; dist trois fois telles oraisons, et fist tels mouvemens ; qu’à chascune de ces trois fois, il ceignist le ruban que je luy mettoys en main, et couchast bien soigneusement la médaille qui y estoit attachée, sur ses roignons, la figure en telle posture ; cela faict, ayant bien estreint ce ruban pour qu’il ne se peust ny desnouer, ny mouvoir de sa place, que en toute asseurance il s’en retournast à son prix faict, et n’oubliast de rejetter ma robbe sur son lict, en maniere qu’elle les abriast tous deux. Ces singeries sont le principal de l’effect : nostre pensée ne se pouvant desmesler que moyens si estranges ne viennent de quelqu’abstruse science. Leur inanité leur donne poids et reverence. Somme, il fut certain que mes characteres se trouverent plus Veneriens que Solaires, plus en action qu’en prohibition. Ce fut une humeur prompte et curieuse qui me convia à tel effect, esloigné de ma nature. Je suis ennemy des actions subtiles et feintes et hay la finesse, en mes mains, non seulement recreative, mais aussi profitable. Si l’action n’est vicieuse, la routte l’est. Amasis, Roy d’Égypte, espousa Laodice tres-belle fille Grecque : et luy, qui se montroit gentil compagnon par tout ailleurs, se trouva court ? à jouïr d’elle, et menaça de la tuer, estimant que ce fust quelque sorcerie. Comme és choses qui consistent en fantasie, elle le rejetta à la devotion, et, ayant faict ses voeus et promesses à Venus, il se trouva divinement remis des la premiere nuit d’empres ses oblations et sacrifices. Or elles ont tort de nous recueillir de ces contenances mineuses, querelleuses et fuyardes, qui nous esteignent en nous allumant. La bru de Pythagoras disoit que la femme qui se couche avec un homme, doit avec la cotte laisser aussy la honte, et la reprendre avec le cotillon. L’ame de l’assaillant, troublée de plusieurs diverses allarmes, se perd aisement : et à qui l’imagination a faict une fois souffrir cette honte (et elle ne le fait souffrir qu’aux premieres accointances, d’autant qu’elles sont plus bouillantes et aspres, et aussi qu’en cette premiere connoissance, on craint beaucoup plus de faillir) ayant mal commencé, il entre en fievre et despit de cet accident qui luy dure aux occasions suivantes. Les mariez, le temps estant tout leur, ne doivent ny presser, ny taster leur entreprinse, s’ils ne sont prests ; et vaut mieux faillir indecemment à estreiner la couche nuptiale, pleine d’agitation et de fievre, attandant une et une autre commodité plus privée et moins allarmée, que de tomber en une perpetuelle misere, pour s’estre estonné et desesperé du premier refus. Avant la possession prinse, le patient se doit à saillies et divers temps legerement essayer et offrir, sans se piquer et opiniastrer à se convaincre définitivement soy-mesme. Ceux qui sçavent leurs membres de nature dociles, qu’ils se soignent seulement de contre-pipper leur fantasie.
On a raison de remarquer l’indocile liberté de ce membre, s’ingerant si importunement, lors que nous n’en avons que faire, et defaillant si importunement, lors que nous en avons le plus affaire, et contestant de l’authorité si imperieusement avec nostre volonté, refusant avec tant de fierté et d’obstination noz solicitations et mentales et manuelles. Si toutesfois en ce qu’on gourmande sa rebellion, et qu’on en tire preuve de sa condemnation, il m’avoit payé pour plaider sa cause : à l’adventure mettroy-je en souspeçon noz autres membres, ses compagnons, de luy estre allé dresser, par belle envie de l’importance et douceur de son usage, cette querelle apostée, et avoir par complot armé le monde à l’encontre de luy : le chargeant malignement seul de leur faute commune. Car je vous donne à penser, s’il y a une seule des parties de nostre corps qui ne refuse à nostre volonté souvent son operation, et qui souvent ne l’exerce contre nostre volonté. Elles ont chacune des passions propres, qui les esveillent et endorment, sans nostre congé. A quant de fois tesmoignent les mouvemens forcez de nostre visage les pensées que nous tenions secrettes, et nous trahissent aus assistans. Cette mesme cause qui anime ce membre, anime aussi sans nostre sceu le coeur, le poulmon et le pouls : la veue d’un object agreable respandant imperceptiblement en nous la flamme d’une emotion fievreuse. N’y a-il que ces muscles et ces veines qui s’elevent et se couchent sans l’adveu, non seulement de nostre volonté, mais aussi de nostre pensée ? Nous ne commandons pas à nos cheveux de se herisser, et à nostre peau de fremir de desir ou de crainte. La main se porte souvent où nous ne l’envoyons pas. La langue se transit, et la voix se fige à son heure. Lors mesme que, n’ayans de quoy frire, nous le luy deffendrions volontiers, l’appetit de manger et de boire ne laisse pas d’esmouvoir les parties qui luy sont subjettes, ny plus ny moins que cet autre appetit : et nous abandonne de mesme, hors de propos, quand bon luy semble. Les utils qui servent à descharger le ventre, ont leurs propres dilatations et compressions, outre et contre nostre advis, comme ceux-cy destinez à descharger nos roignons. Et ce que, pour autorizer la toute puissance de nostre volonté, Sainct Augustin allegue avoir veu quelqu’un qui commandoit à son derriere autant de pets qu’il en vouloit, et que Vives, son glossateur, encherit d’un autre exemple de son temps, de pets organizez suivants le ton des vers qu’on leur prononçoit, ne suppose non plus pure l’obeissance de ce membre : Car en est il ordinairement de plus indiscret et tumultuaire. Joint que j’en sçay un si turbulent et revesche, qu’il y a quarante ans qu’il tient son maistre à peter d’une haleine et d’une obligation constante et irremittente, et le menne ainsin à la mort.
Mais nostre volonté, pour les droits de qui nous mettons en avant ce reproche, combien plus vraysemblablement la pouvons-nous marquer de rebellion et sedition par son desreiglement et desobeissance ! Veut-elle tousjours ce que nous voudrions qu’elle voulsist ? Ne veut-elle pas souvent ce que nous luy prohibons de vouloir : et à nostre evident dommage ? Se laisse-elle non plus mener aux conclusions de nostre raison ; En fin je diroy pour monsieur ma partie, que plaise à considerer, qu’en ce faict, sa cause estant inseparablement conjointe à un consort et indistinctement, on ne s’adresse pourtant qu’à luy, et par des arguments et charges telles, veu la condition des parties, qu’elles ne peuvent aucunement apartenir ny concerner son-dit consort. Partant se void l’animosité et illegalité manifeste des accusateurs. Quoy qu’il en soit, protestant que les advocats et juges ont beau quereller et sentencier, nature tirera cependant son train : qui n’auroit faict que raison, quand ell’ auroit doué ce membre de quelque particulier privilege, autheur du seul ouvrage immortel des mortels. Pour tant est à Socrates action divine que la generation ; et amour, desir d’immortalité, et Daemon immortel luy-mesmes.
Tel, à l’adventure, par cet effect de l’imagination, laisse icy les escruelles, que son compagnon raporte en Espaigne. Voylà pourquoy, en telles choses, l’on a accoustumé de demander une ame preparée.
Pourquoy practicquent les medecins avant main la creance de leur patient avec tant de fauces promesses de sa guerison, si ce n’est afin que l’effect de l’imagination supplisse l’imposture de leur aposeme ? Ils sçavent qu’un des maistres de ce mestier leur a laissé par escrit, qu’il s’est trouvé des hommes à qui la seule veue de la Medecine faisoit l’operation. Et tout ce caprice m’est tombé presentement en main, sur le conte que me faisoit un domestique apotiquaire de feu mon pere, homme simple et Souysse, nation peu vaine et mensongiere, d’avoir cogneu long temps un marchand à Toulouse, maladif et subject à la pierre, qui avoit souvent besoing de clisteres ; et se les faisoit diversement ordonner aux medecins, selon l’occurrence de son mal. Apportez qu’ils estoyent, il n’y avoit rien obmis des formes accoustumées : souvent il tastoit s’ils estoyent trop chauds. Le voylà couché, renversé, et toutes les approches faictes, sauf qu’il ne s’y faisoit aucune injection. L’apotiquaire retiré apres cette ceremonie, le patient accommodé, comme s’il avoit veritablement pris le clystere, il en sentoit pareil effect à ceux qui les prennent. Et si le medecin n’en trouvoit l’operation suffisante, il luy en redonnoit deux ou trois autres, de mesme forme. Mon tesmoin jure que, pour espargner la despence (car il les payoit, comme s’il les eut receus), la femme de ce malade ayant quelquefois essayé d’y faire seulement mettre de l’eau tiede, l’effect en descouvrit la fourbe, et pour avoir trouvé ceux là inutiles, qu’il fausit revenir à la premiere façon. Une femme, pensant avoir avalé un’ esplingue avec son pain, crioit et se tourmentoit comme ayant une douleur insupportable au gosier, où elle pensoit la sentir arrestée ; mais par ce qu’il n’y avoit ny enfleure ny alteration par le dehors, un habil’homme, ayant jugé que ce n’estoit que fantasie et opinion, prise de quelque morceau de pain qui l’avoit piquée en passant, la fit vomir et jetta à la desrobée dans ce qu’elle rendit, une esplingue tortue. Cette femme, cuidant l’avoir rendue, se sentit soudain deschargée de sa douleur. Je sçay qu’un gentil’homme, ayant traicté chez luy une bonne compagnie, se vanta trois ou quatre jours apres par maniere de jeu (car il n’en estoit rien) de leur avoir faict menger un chat en paste : dequoy une damoyselle de la troupe print telle horreur, qu’en estant tombée en un grand dévoyement d’estomac et fievre, il fut impossible de la sauver. Les bestes mesmes se voyent comme nous subjectes à la force de l’imagination. Tesmoing les chiens, qui se laissent mourir de dueil de la perte de leurs maistres. Nous les voyons aussi japper et tremousser en songe, hannir les chevaux et se débatre. Mais tout cecy se peut raporter à l’estroite cousture de l’esprit et du corps s’entre-communiquants leurs fortunes. C’est autre chose que l’imagination agisse quelque fois, non contre son corps seulement, mais contre le corps d’autruy. Et tout ainsi qu’un corps rejette son mal à son voisin, comme il se voit en la peste, en la verolle et au mal des yeux, qui se chargent de l’un à l’autre :
Dum spectant oculi laesos, laeduntur et ipsi :
Multaque corporibus
transitione nocent, pareillement l’imagination esbranlée avecques vehemence, eslance des traits, qui puissent offencer l’object estrangier. L’ancienneté a tenu de certaines femmes en Scythie, qu’animées et courroussées contre quelqu’un, elles le tuoient du seul regard. Les tortues et les autruches couvent leurs oeufs de la seule veue, signe qu’ils y ont quelque vertu ejaculatrice. Et quant aux sorciers, on les dit avoir des yeux offensifs et nuisans,
Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos. Ce sont pour moy mauvais respondans, que magiciens. Tant y a que nous voyons par experience les femmes envoyer aux corps des enfans qu’elles portent au ventre des marques de leurs fantasies, tesmoing celle qui engendra le more. Et il fut presenté à Charles Roy de Boheme et Empereur une fille d’aupres de Pise, toute velue et herissée, que sa mere disoit avoir esté ainsi conceue, à cause d’un’ image de Sainct Jean Baptiste pendue en son lit. Des animaux il en est de mesmes, tesmoing les brebis de Jacob, et les perdris et les lievres, que la neige blanchit aux montaignes. On vit dernierement chez moy un chat guestant un oyseau au haut d’un arbre, et, s’estans fichez la veue ferme l’un contre l’autre quelque espace de temps, l’oyseau s’estre laissé choir comme mort entre les pates du chat, ou ennyvré par sa propre imagination, ou attiré par quelque force atractive du chat. Ceux qui ayment la volerie, ont ouy faire le conte du fauconnier qui, arrestant obstinément sa veue contre un milan en l’air, gageoit de la seule force de sa veue le ramener contre-bas : et le faisoit, à ce qu’on dit. Car les Histoires que j’emprunte, je les renvoye sur la conscience de ceux de qui je les prens.
Les discours sont à moy, et se tienent par la preuve de la raison, non de l’expérience : chacun y peut joindre ses exemples : et qui n’en a point, qu’il ne laisse pas de croire qu’il en est, veu le nombre et varieté des accidens.
non advenu, à Paris ou à Rome, à Jean ou à Pierre, c’est non advenu, a Paris ou a Rome, a Jean ou a Pierre, c’est toujours un tour de l’humaine capacite, duquel je suis utilement advisé par ce recit. Je le voy et en fay mon profit egalement en umbre qu’en corps. Et aux diverses leçons qu’ont souvent les histoires, je prens à me servir de celle qui est la plus rare et memorable. Il y a des autheurs, desquels la fin c’est dire les evenemens. La mienne, si j’y sçavoye advenir, seroit dire sur ce qui peut advenir. Il est justement permis aux escholes de supposer des similitudes, quand ils n’en ont point. Je n’en fay pas ainsi pourtant, et surpasse de ce costé là en religion superstitieuse toute foy historialle. Aux exemples que je tire ceans, de ce que j’ay ouï, faict ou dict, je me suis defendu d’oser alterer jusques aux plus legeres et inutiles circonstances. Ma conscience ne falsifie pas un iota, ma science je ne sçay. Sur ce propos, j’entre par fois en pensée qu’il puisse assez bien convenir à un Theologien, à un philosophe, et telles gens d’exquise et exacte conscience et prudence, d’escrire l’histoire. Comment peuvent ils engager leur foy sur une foy populaire ? Comment respondre des pensées de personnes incognues et donner pour argent contant leurs conjectures ?
Des actions à divers membres, qui se passent en leur presence, ils refuseroient d’en rendre tesmoignage, assermentez par un juge : et n’ont homme si familier, des intentions duquel ils entreprennent de pleinement respondre. Je tien moins hazardeux d’escrire les choses passées que presentes : d’autant que l’escrivain n’a à rendre compte que d’une verité empruntée. Aucuns me convient d’escrire les affaires de mon temps, estimant que je les voy d’une veue moins blessée de passion qu’un autre, et de plus pres, pour l’accez que fortune m’a donné aux chefs de divers partis. Mais ils ne disent pas que, pour la gloire de Salluste, je n’en prendroys pas la peine : ennemy juré d’obligation, d’assiduité, de constance ; qu’il n’est rien si contraire à mon stile qu’une narration estendue : je me recouppe si souvent à faute d’haleine, je n’ay ny composition, ny explication qui vaille, ignorant au-delà d’un enfant des frases et vocables qui servent aux choses plus communes ; pourtant ay-je prins à dire ce que je sçay dire, accommodant la matiere à ma force ; si j’en prenois qui me guidast, ma mesure pourroit faillir à la sienne ; que ma liberté, estant si libre, j’eusse publié des jugemens, à mon gré mesme et selon raison, illegitimes et punissables. Plutarche nous diroit volontiers de ce qu’il en a faict, que c’est l’ouvrage d’autruy, que ses exemples soient en tout et par tout veritables ; qu’ils soient utiles à la postérité, et presentez d’un lustre qui nous esclaire à la vertu, que c’est son ouvrage. Il n’est pas dangereux, comme en une drogue medicinale, en un compte ancien, qu’il soit ainsin ou ainsi.
Le profit de l’un est dommage de l’autre. Chap. XII.
DEmades Athenien condamna un homme de sa ville, qui faisoit mestier de vendre les choses necessaires aux enterremens, soubs tiltre de ce qu’il en demandoit trop de profit, et que ce profit ne luy pouvoit venir sans la mort de beaucoup de gens. Ce jugement semble estre mal pris, d’autant qu’il ne se fait aucun profit qu’au dommage d’autruy, et qu’à ce conte il faudroit condamner toute sorte de guein. Le marchand ne fait bien ses affaires qu’à la débauche de la jeunesse ; le laboureur, à la cherté des bleds ; l’architecte, à la ruine des maisons ; les officiers de la justice, aux procez et querelles des hommes ; l’honneur mesme et pratique des ministres de la religion se tire de nostre mort et de nos vices. Nul medecin ne prent plaisir à la santé de ses amis mesmes, dit l’ancien Comique Grec, ny soldat à la paix de sa ville : ainsi du reste. Et qui pis est, que chacun se sonde au dedans, il trouvera que nos souhaits interieurs pour la plus part naissent et se nourrissent aux despens d’autruy. Ce que considerant, il m’est venu en fantasie, comme nature ne se dement point en cela de sa generale police, car les Physiciens tiennent que la naissance, nourrissement et augmentation de chaque chose, est l’alteration et corruption d’un’ autre :
Nam quodcunque suis mutatum finibus exit, Continuo hoc mors est illius, quod fuit ante.
De la coustume & de ne changer aisément une loy receüe. Chap. XIII.
CElvy me semble avoir tres-bien conceu la force de la coustume, qui premier forgea ce conte, qu’une femme de village, ayant apris de caresser et porter entre ses bras un veau des l’heure de sa naissance, et continuant tousjours à ce faire, gaigna cela par l’accoustumance, que tout grand beuf qu’il estoit, elle le portoit encore. Car c’est à la verité une violente et traistresse maistresse d’escole, que la coustume. Elle establit en nous, peu à peu, à la desrobée, le pied de son authorité : mais par ce doux et humble commencement, l’ayant rassis et planté avec l’ayde du temps, elle nous descouvre tantost un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n’avons plus la liberté de hausser seulement les yeux. Nous luy voyons forcer, tous les coups, les reigles de nature. Usus efficacissimus rerum omnium magister. J’en croy l’antre de Platon en sa Republique, et croy les medecins, qui quitent si souvent à son authorité les raisons de leur art ; et ce Roy qui, par son moyen, rengea son estomac à se nourrir de poison ; et la fille qu’Albert recite s’estre accoustumée à vivre d’araignées.
Et en ce monde des Indes nouvelles on trouva des grands peuples et en fort divers climats, qui en vivoient, en faisoient provision, et les apastoient, comme aussi des sauterelles, formiz, laizards, chauvessouriz, et fut un crapault vendu six escus en une necessité de vivres ; ils les cuisent et apprestent à diverses sauces. Il en fut trouvé d’autres ausquels noz chairs et noz viandes estoyent mortelles et venimeuses.
Consuetudinis magna vis est. Pernoctant venatores in nive ; in montibus uri se patiuntur. Pugiles coestibus contusi ne ingemiscunt quidem. Ces exemples estrangers ne sont pas estranges, si nous considerons, ce que nous essayons ordinairement, combien l’accoustumance hebete nos sens. Il ne nous faut pas aller cercher ce qu’on dit des voisins des cataractes du Nil, et ce que les philosophes estiment de la musique celeste, que les corps de ces cercles, estant solides et venant à se lescher et frotter l’un à l’autre en roullant, ne peuvent faillir de produire une merveilleuse harmonie, aux couppures et muances de laquelle se manient les contours et changements des caroles des astres ; mais qu’universellement les ouïes des creatures, endormies comme celles des Aegiptiens par la continuation de ce son, ne le peuvent appercevoir, pour grand qu’il soit. Les mareschaux, meulniers, armuriers ne sçauroient durer au bruit qui les frappe, s’ils s’en estonnoient comme nous. Mon collet de fleurs sert à mon nez, mais, apres que je m’en suis vestu trois jours de suitte, il ne sert qu’aux nez assistants. Cecy est plus estrange, que, nonobstant des longs intervalles et intermissions, l’accoustumance puisse joindre et establir l’effect de son impression sur noz sens : comme essayent les voisins des clochiers. Je loge chez moy en une tour où à la diane et à la retraitte, une fort grosse cloche sonne tous les jours l’Ave Maria. Ce tintamarre effraye ma tour mesme : et, aux premiers jours me semblant insupportable, en peu de temps m’apprivoise, de maniere que je l’oy sans offense et souvent sans m’en esveiller. Platon tansa un enfant qui jouoit aux noix. Il luy respondit : Tu me tanses de peu de chose.--L’accoustumance, repliqua Platon, n’est pas chose de peu. Je trouve que nos plus grands vices prennent leur ply de nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouvernement est entre les mains des nourrices. C’est passetemps aux meres de veoir un enfant tordre le col à un poulet, et s’esbatre à blesser un chien et un chat ; et tel pere est si sot de prendre à bon augure d’une ame martiale, quand il voit son fis gourmer injurieusement un païsant ou un laquay qui ne se defend point, et à gentillesse, quand il le void affiner son compagnon par quelque malicieuse desloyauté et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahyson : elles se germent là, et s’eslevent apres gaillardement, et profittent à force entre les mains de la coustume. Et est une tres dangereuse institution d’excuser ces villaines inclinations par la foiblesse de l’aage et legiereté du subjet. Premierement c’est nature qui parle, de qui la voix est lors plus pure et plus forte qu’elle est plus gresle. Secondement la laideur de la piperie ne despend pas de la difference des escuts aux esplingues. Elle despend de soy. Je trouve bien plus juste de conclurre ainsi : Pourquoy ne tromperoit il aux escus, puis qu’il trompe aux esplingues ? que, comme ils font : Ce n’est qu’aux esplingues, il n’auroit garde de le faire aux escutz. Il faut apprendre soigneusement aux enfans de haïr les vices de leur propre contexture, et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu’ils les fuient, non en leur action seulement, mais sur tout en leur coeur ; que la pensée mesme leur en soit odieuse, quelque masque qu’ils portent. Je sçay bien que, pour m’estre duict en ma puerilité de marcher tousjours mon grand et plein chemin, et avoir eu à contrecoeur de mesler ny tricotterie ny finesse à mes jeux enfantins, comme de vray il faut noter que les jeux des enfans ne sont pas jeux, et les faut juger en eux comme leurs plus serieuses actions, il n’est passetemps si leger où je n’apporte du dedans, d’une propension naturelle, et sans estude, une extreme contradiction à tromper. Je manie les chartes pour les doubles et tien compte, comme pour les doubles doublons, lors que le gaigner et le perdre contre ma femme et ma fille m’est indifferent, comme lors qu’il y va de bon. En tout et par tout il y a assés de mes yeux à me tenir en office : il n’y en a point qui me veillent de si pres, ny que je respecte plus.
Je viens de voir chez moy un petit homme natif de Nantes, né sans bras, qui a si bien façonné ses pieds au service que luy devoyent les mains, qu’ils en ont à la verité à demy oublié leur office naturel. Au demourant il les nomme ses mains, il trenche, il charge un pistolet et le lache, il enfille son eguille, il coud, il escrit, il tire le bonnet, il se peigne, il joue aux cartes et aux dez, et les remue avec autant de dexterité que sçauroit faire quelqu’autre ; l’argent que je luy ay donné (car il gaigne sa vie à se faire voir), il l’a emporté en son pied, comme nous faisons en nostre main. J’en vy un autre, estant enfant, qui manioit un’ espée à deux mains et un’ hallebarde, du pli du col, à faute de mains, les jettoit en l’air et les reprenoit, lançoit une dague, et faisoit craqueter un foet aussi bien que charretier de France. Mais on decouvre bien mieux ses effets aux estranges impressions, qu’elle fait en nos ames, où elle ne trouve pas tant de resistance. Que ne peut elle en nos jugemens et en nos creances ? Y a il opinion si bizarre (je laisse à part la grossiere imposture des religions, dequoy tant de grandes nations et tant de suffisans personnages se sont veux enyvrez : car cette partie estant hors de nos raisons humaines, il est plus excusable de s’y perdre, à qui n’y est extraordinairement esclairé par faveur divine) mais d’autres opinions y en a il de si estranges, qu’elle n’aye planté et estably par loix és regions que bon luy a semblé ?
Et est tres-juste cette ancienne exclamation : Non pudet physicum, id est speculatorem venatoremque naturae, ab animis consuetudine imbutis quaerere testimonium veritatis.
J’estime qu’il ne tombe en l’imagination
humaine aucune fantasie si forcenée, qui ne rencontre l’exemple de quelque usage public, et par consequent que nostre discours n’estaie et ne fonde. Il est des peuples où on tourne le doz à celuy qu’on salue, et ne regarde l’on jamais celuy qu’on veut honorer. Il en est où, quand le Roy crache, la plus favorie des dames de sa Cour tend la main ; et en autre nation les plus apparents qui sont autour de luy, se baissent à terre pour amasser en du linge son ordure.
Desrobons icy, la place d’un compte. Un Gentil-homme François se mouchoit tousjours de sa main : chose tres-ennemie de nostre usage. Defendant là-dessus son faict (et estoit fameux en bonnes rencontres) il me demanda quel privilege avoit ce salle excrement que nous allassions lui apprestant un beau linge delicat à le recevoir, et puis, qui plus est, à l’empaqueter et serrer soigneusement sur nous ; que cela devoit faire plus de horreur et de mal au cœur, que de le voir verser où que ce fust, comme nous faisons tous autres excremens. Je trouvay qu’il ne parloit pas du tout sans raison : et m’avoit la coustume osté l’appercevance de cette estrangeté, laquelle pourtant nous trouvons si hideuse, quand elle est recitée d’un autre païs. Les miracles sont selon l’ignorance en quoy nous sommes de la nature, non selon l’estre de la nature. L’assuefaction endort la veue de nostre jugement. Les barbares ne nous sont de rien plus merveilleux, que nous sommes à eux, ny avec plus d’occasion : comme chacun advoueroit, si chacun sçavoit, apres s’estre promené par ces nouveaux exemples, se coucher sur les propres, et les conferer sainement. La raison humaine est une teinture infuse environ de pareil pois à toutes nos opinions et mœurs, de quelque forme qu’elles soient : infinie en matiere, infinie en diversité. Je m’en retourne. Il est des peuples
où sauf sa femme et ses enfans aucun ne parle au Roy que par sarbatane. En une mesme nation et les Vierges montrent à descouvert leurs parties honteuses, et les mariées les couvrent et cachent soigneusement ; à quoy cette autre coustume qui est ailleurs a quelque relation : la chasteté n’y est en pris que pour le service du mariage, car les filles se peuvent abandonner à leur poste, et, engroissées, se faire avorter par medicamens propres, au veu d’un chacun. Et ailleurs, si c’est un marchant qui se marie, tous les marchans conviez à la nopce couchent avec l’espousée avant luy ; et plus il y en a, plus a elle d’honneur et de recommandation de fermeté et de capacité ; si un officier se marie, il en va de mesme ; de mesme si c’est un noble, et ainsi des autres, sauf si c’est un laboureur ou quelqu’un du bas peuple :
car lors c’est au Seigneur à faire ; et si, on ne laisse pas d’y recommander estroitement la loyauté, pendant le mariage. Il en est où il se void des bordeaux publicz de masles, voire et des mariages ; où les femmes vont à la guerre quand et leurs maris, et ont rang, non au combat seulement, mais aussi au commandement. Où non seulement les bagues se portent au nez, aux levres, aux joues, et aux orteils des pieds, mais des verges d’or bien poisantes, au travers des tetins et des fesses. Où en mangeant on s’essuye les doigts aux cuisses et à la bourse des genitoires et à la plante des pieds. Où les enfans ne sont pas heritiers, ce sont les freres et nepveux ; et ailleurs les nepveux seulement, sauf en la succession du
Prince. Où pour reigler la communauté des biens, qui s’y observe, certains Magistrats souverains ont charge universelle de la culture des terres et de la distribution des fruits, selon le besoing d’un chacun. Où l’on pleure la mort des enfans, et festoye l’on celle des vieillarts. Où ils couchent en des licts dix ou douze ensemble avec leurs femmes. Où les femmes qui perdent leurs maris par mort violente se peuvent remarier, les autres non. Où l’on estime si mal de la condition des femmes, qu’on y tue les femelles qui y naissent, et achepte l’on des voisins des femmes pour le besoing. Où les maris peuvent repudier sans alleguer aucune cause, les femmes non pour cause quelconque. Où les maris ont loy de les vendre si elles sont steriles. Où ils font cuire le corps du trespassé, et puis piler, jusques à ce qu’il se forme comme en bouillie laquelle ils meslent à leur vin, et la boivent. Où la plus desirable sepulture est d’estre mangé des chiens, ailleurs des oiseaux. Où l’on croit que les ames heureuses vivent en toute liberté, en des champs plaisans, fournis de toutes commoditez ; et que ce sont elles qui font cet echo que nous oyons. Où ils combatent en l’eau, et tirent seurement de leurs arcs en nageant. Où, pour signe de subjection, il faut hausser les espaules et baisser la teste, et deschausser ses souliers quand on entre au logis du Roy. Où les Eunuques qui ont les femmes religieuses en garde, ont encore le nez et lèvres à dire, pour ne pouvoir estre aymez ; et les prestres se crevent les yeux pour accointer leurs demons, et prendre les oracles. Où chacun faict un Dieu de ce qui luy plaist, le chasseur d’un lyon ou d’un renard, le pescheur de certain poisson, et des Idoles de chaque action ou passion humaine : le soleil, la lune, et la terre sont les dieux principaux ; la forme de jurer c’est toucher la terre, regardant le soleil ; et y mange l’on la chair et le poisson crud.
Où le grand serment, c’est jurer le nom de quelque homme trespassé qui a esté en bonne reputation au païs, touchant de la main sa tumbe. Où les estrenes annuelles que le Roy envoye aux princes ses vasseaux, c’est du feu. L’ambassadeur qui l’apporte, arrivant, l’ancien feu est esteint tout par tout en la maison. Et de ce feu nouveau, le peuple despendant de ce prince en doit venir prendre chacun pour soy, sur peine de crime de leze majesté. Où quand le Roy, pour s’adonner du tout à la devotion (comme ils font souvent), se retire de sa charge, son premier successeur est obligé d’en faire autant, et passe le droit du Royaume au troisieme successeur. Où l’on diversifie la forme de la police, selon que les affaires le requierent : on depose le Roy quand il semble bon, et substitue l’on des anciens à prendre le gouvernement de l’estat et le laisse l’on par fois aussi és mains de la commune. Où hommes et femmes sont circoncis et pareillement baptisés. Où le soldat qui en un ou divers combats est arrivé à presenter à son Roy sept testes d’ennemis, est faict noble.
Où l’on vit soubs cette opinion si rare et incivile de la mortalité des ames. Où les femmes s’accouchent sans plaincte et
sans effroy.
Où les femmes en l’une et l’autre jambe portent des greves de cuivre ; et, si un pouil les mord, sont tenues par devoir de magnanimité de le remordre ; et n’osent espouser, qu’elles n’ayent offert à leur Roy, s’il veut de leur pucellage.
Où l’on salue mettant le doigt à terre, et puis le haussant vers le ciel. Où les hommes portent les charges sur la teste, les femmes sur les espaules : elles pissent debout, les hommes accroupis. Où ils envoient de leur sang en signe d’amitié, et encensent comme les Dieux les hommes qu’ils veulent honnorer. Où non seulement jusques au quatriesme degré, mais en aucun plus esloingné, la parenté n’est soufferte aux mariages. Où les enfans sont quatre ans en nourrisse, et souvent douze : et là mesme, il est estimé mortel de donner à l’enfant à tetter tout le premier jour. Où les peres ont charge du chastiment des masles ; et les meres à part, des femelles : et est le chastiment de les fumer, pendus par les pieds. Où on faict circoncire les femmes. Où l’on mange toute sorte d’herbes, sans autre discretion que de refuser celles qui leur semblent avoir mauvaise senteur. Où tout est ouvert, et les maisons pour belles et riches qu’elles soyent, sans porte, sans fenestre, sans coffre qui ferme ; et sont les larrons doublement punis qu’ailleurs. Où ils tuent les pouils avec les dents comme les Magots, et trouvent horrible de les voir escacher soubs les ongles. Où l’on ne couppe en toute la vie ny poil ni ongle ; ailleurs où l’on ne couppe que les ongles de la droicte, celles de la gauche se nourrissent par gentillesse.
Où ils nourrissent tout le poil du corps du costé droit, tant qu’il peut croistre, et tiennent ras le poil de l’autre costé. Et en voisines provinces celle icy nourrit le poil de devant, cette là le
poil de derriere, et rasent l’oposite. Où les peres prestent leurs enfans, les maris leurs femmes, à jouyr aux hostes, en payant. Où on peut honnestement faire des enfans à sa mère, les peres se mesler à leurs filles, et à leurs fils.
Où aux assemblées des festins, ils s’entreprestent les enfans les uns aus autres.
Icy on vit de chair humaine ; là c’est office de pieté de tuer son pere en certain aage ; ailleurs les peres ordonnent, des enfans encore au ventre des meres, ceux qu’ils veulent estre nourris et conservez, et ceux qu’ils veulent estre abandonnez et tuez ; ailleurs les vieux maris prestent leurs femmes à la jeunesse pour s’en servir ; et ailleurs elles sont communes sans peché : voire en tel pays portent pour merque d’honneur autant de belles houpes frangées au bord de leurs robes, qu’elles ont accointé de masles. N’a pas faict la coustume encore une chose publique de femmes à part ? leur a elle pas mis les armes à la main ? faict dresser des armées, et livrer des batailles ? Et ce que toute la philosophie ne peut planter en la teste des plus sages, ne l’apprend elle pas de sa seule ordonnance au plus grossier vulgaire ? car nous sçavons des nations entieres, où non seulement la mort estoit mesprisée, mais festoyée ; où les enfans de sept ans souffroyent à estre foettez jusques à la mort, sans changer de visage ; où la richesse estoit en tel mespris, que le plus chetif citoyen de la ville n’eust daigné baisser le bras pour amasser une bource d’escus. Et sçavons des regions tres-fertiles en toutes façons de vivres, où toutesfois les plus ordinaires méz et les plus savoureux, c’estoyent du pain, du nasitort et de l’eau.
Fit elle pas encore ce miracle en Cio, qu’il s’y passa sept cens ans, sans memoire que femme ny fille y eust faict faute à son honneur ?
En somme, à ma fantasie, il n’est rien qu’elle ne face, ou qu’elle ne puisse : et avec raison l’appelle Pindarus, à ce qu’on m’a dict, la Royne et Emperiere du monde.
Celuy qu’on rencontra battant son pere, respondit que c’estoit la coustume de sa maison : que son pere avoit ainsi batu son ayeul ; son ayeul, son bisayeul ; et, montrant son fils : Et cettuy-cy me battra quand il sera venu au terme de l’aage ou je suis. Et le pere que le fils tirassoit et sabouloit emmy la rue, luy commanda de s’arrester à certain huis ; car luy n’avoit trainé son pere que jusques là ; que c’estoit la borne des injurieux traitements hereditaires, que les enfans avoient en usage faire aux peres en leur famille. Par coustume, dit Aristote, aussi souvent que par maladie, des femmes s’arrachent le poil, rongent leurs ongles, mangent des charbons et de la terre ; et autant par coustume que par nature les masles se meslent aux masles. Les loix de la conscience, que nous disons naistre de nature, naissent de la coustume : chacun ayant en veneration interne les opinions et moeurs approuvées et receues autour de luy, ne s’en peut desprendre sans remors, ny s’y appliquer sans applaudissement.
Quand ceux de Crete vouloyent au temps passé maudire quelqu’un, ils prioyent les dieux de l’engager en quelque mauvaise coustume.
Mais le principal effect de sa puissance, c’est de nous saisir et empieter de telle sorte, qu’à peine soit-il en nous de nous r’avoir de sa prinse et de r’entrer en nous, pour discourir et raisonner de ses ordonnances. De vray, parce que nous les humons avec le laict de nostre naissance, et que le visage du monde se presente en cet estat à nostre premiere veue, il semble que nous soyons nais à la condition de suyvre ce train. Et les communes imaginations, que nous trouvons en credit autour de nous, et infuses en nostre ame par la semence de nos peres, il semble que ce soyent les generalles et naturelles.
Par où il advient que ce qui est hors des gonds de coustume, on le croid hors des gonds de raison : Dieu sçait combien desraisonnablement, le plus souvent. Si, comme nous, qui nous estudions, avons apprins de faire, chascun qui oid une juste sentence regardoit incontinent par où elle luy appartient en son propre, chascun trouveroit que cettecy n’est pas tant un bon mot, qu’un bon coup de fouet à la bestise ordinaire de son jugement. Mais on reçoit les advis de la verité et ses preceptes comme adressez au peuple, non jamais à soy ; et, au lieu de les coucher sur ses mœurs, chascun les couche en sa memoire, tres-sottement et tres inutilement. Revenons à l’empire de la coustume. Les peuples nourris à la liberté et à se commander eux mesmes, estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre nature. Ceux qui sont duits à la monarchie en font de mesme. Et quelque facilité que leur preste fortune au changement, lors mesme qu’ils se sont, avec grandes difficultez, deffaitz de l’importunité d’un maistre, ils courent à en replanter un nouveau avec pareilles difficultez, pour ne se pouvoir resoudre de prendre en haine la maistrise.
Darius demandoit à quelques Grecs pour combien ils voudroient prendre la coustume des Indes, de manger leurs peres trespassez (car c’estoit leur forme, estimans ne leur pouvoir donner plus favorable sepulture, que dans eux-mesmes), ils luy respondirent que pour chose du monde ils ne le feroient ; mais, s’estant aussi essayé de persuader aux Indiens de laisser leur façon et prendre celle de Grece, qui estoit de brusler les corps de leurs peres, il leur fit encore plus d’horreur. Chacun en fait ainsi, d’autant que l’usage nous desrobbe le vray visage des choses,
Nil adeo magnum, nec tam mirabile quicquam Principio, quod non minuant mirarier omnes Paulatim. Autrefois, ayant à faire valoir quelqu’une de nos observations, et receue avec resolue authorité bien loing autour de nous, et ne voulant point, comme il se faict, l’establir seulement par la force des loix et des exemples, mais questant tousjours jusques à son origine, j’y trouvai le fondement si foible, qu’à peine que je ne m’en dégoutasse, moy qui avois à la confirmer en autruy.
C’est cette recepte, de quoy Platon entreprend de chasser les amours desnaturées de son temps, qu’il estime souveraine et principale : assavoir que l’opinion publique les condamne, que les poetes, que chacun en face des mauvais comptes. Recepte par le moyen de laquelle les plus belles filles n’attirent plus l’amour des peres, ny les freres plus excellens en beauté l’amour des soeurs, les fables mesmes de Thyestes, d’Oedipus, de Macareus ayant, avec le plaisir de leur chant, infus cette utile creance en la tendre cervelle des enfans. De vrai, la pudicité est une belle vertu, et de laquelle l’utilité est assez connue : mais de la traitter et faire valoir selon nature, il est autant malaysé, comme il est aisé de la faire valoir selon l’usage, les loix et les preceptes. Les premieres et universelles raisons sont de difficile perscrutation. Et les passent noz maistres en escumant, ou, ne les osant pas seulement taster, se jettent d’abordée dans la franchise de la coustume, où ils s’enflent et triomphent à bon compte. Ceux qui ne se veulent laisser tirer hors de cette originelle source faillent encore plus et s’obligent à des opinions sauvages, comme Chrysippus qui sema en tant de lieux de ses escrits le peu de compte en quoy il tenoit les conjonctions incestueuses, quelles qu’elles fussent.
Qui voudra se desfaire de ce violent prejudice de la coustume, il trouvera plusieurs choses receues d’une resolution indubitable, qui n’ont appuy qu’en la barbe chenue et rides de l’usage qui les accompaigne ; mais, ce masque arraché, rapportant les choses à la verité et à la raison, il sentira son jugement comme tout bouleversé, et remis pourtant en bien plus seur estat. Pour exemple, je luy demanderay lors, quelle chose peut estre plus estrange, que de voir un peuple obligé à suivre des loix qu’il n’entendit onques, attaché en tous ses affaires domestiques, mariages, donations, testamens, ventes et achapts, à des regles qu’il ne peut sçavoir, n’estant escrites ny publiées en sa langue, et desquelles par necessité il luy faille acheter l’interpretation et l’usage ?
non selon l’ingenieuse opinion d’Isocrates, qui conseille à son Roy de rendre les trafiques et negociations de ses subjects libres, franches et lucratives, et leurs debats et querelles onereuses, les chargeant de poisans subsides ; mais selon une opinion monstrueuse, de mettre en trafique la
raison mesme, et donner aux loix cours de marchandise. Je sçay bon gré à la fortune, dequoy, comme disent nos historiens, ce fut un gentil’homme Gascon et de mon pays, qui le premier s’opposa à Charlemaigne, nous voulant donner les loix Latines et Imperiales. Qu’est-il plus farouche que de voir une nation, où par legitime coustume la charge de juger se vende, et les jugements soyent payez à purs deniers contans, et où legitimement la justice soit refusée à qui n’a dequoy la payer, et aye cette marchandise si grand credit, qu’il se face en une police un quatriesme estat, de gens maniants les procés, pour le joindre aux trois anciens, de l’Église, de la Noblesse et du Peuple ; lequel estat, ayant la charge des loix et souveraine authorité des biens et des vies, face un corps à part de celuy de la noblesse : d’où il avienne qu’il y ayt doubles loix, celles de l’honneur, et celles de la justice, en plusieurs choses fort contraires (aussi rigoureusement condamnent celles-là un démanti souffert, comme celles icy un démanti revanché) ; par le devoir des armes, celuy-là soit degradé d’honneur et de noblesse qui souffre un’ injure, et, par le devoir civil, celuy qui s’en venge, encoure une peine capitale (qui s’adresse aux loix, pour avoir raison d’une offence faite à son honneur, il se deshonnore ; et qui ne s’y adresse, il en est puny et chastié par les loix) ; et, de ces deux pieces si diverses se raportant toutesfois à un seul chef, ceux-là ayent la paix, ceux-cy la guerre en charge ; ceux-là ayent le gaing, ceux-cy l’honneur ; ceux-là le sçavoir, ceux-cy la vertu ; ceux-là la parole, ceux-cy l’action ; ceux-là la justice, ceux-cy la vaillance ;
ceux-là la raison, ceux-cy la force ; ceux-là la robbe longue, ceux-cy la courte en partage ? Quant aux choses indifferentes, comme vestemens, qui les voudra ramener à leur vraye fin, qui est le service et commodité du corps, d’où dépend leur grace et bien seance originelle, pour les plus monstrueux à mon gré qui se puissent imaginer, je luy donray entre autres nos bonnets carrez, cette longue queue de veloux plissé qui pend aux testes de nos femmes avec son attirail bigarré, et ce vain modelle et inutile d’un membre que nous ne pouvons seulement honnestement nommer, duquel toutesfois nous faisons montre et parade en public. Ces considerations ne destournent pourtant pas un homme d’entendement de suivre le stille commun ; ains, au rebours, il me semble que toutes façons escartées et particulieres partent plustost de folie ou d’affectation ambitieuse, que de vraye raison ; et que le sage doit au dedans retirer son ame de la presse, et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses ; mais, quant au dehors, qu’il doit suivre entierement les façons et formes receues. La societé publique n’a que faire de nos pensées ; mais le demeurant, comme nos actions, nostre travail, nos fortunes et nostre vie propre, il la faut préter et abandonner à son service et aux opinions communes, comme ce bon et grand Socrates refusa de sauver sa vie par la desobeissance du magistrat, voire d’un magistrat tres-injuste et tres-inique. Car c’est la regle des regles, et generale loy des loix, que chacun observe celles du lieu où il est :
νόμοις ἒπεσθαί τοίσιν εγχώροις κάλον En voicy d’un’ autre cuvée. Il y a grand doute, s’il se peut trouver si evident profit au changement d’une loy receue, telle qu’elle soit, qu’il y a de mal à la remuer : d’autant qu’une police, c’est comme un bastiment de diverses pieces jointes ensemble, d’une telle liaison, qu’il est impossible d’en esbranler une, que tout le corps ne s’en sente. Le législateur des Thuriens ordonna que quiconque voudroit, ou abolir une des vieilles loix, ou en establir une nouvelle, se presenteroit au peuple la corde au col : afin que si la nouvelleté n’estoit approuvée d’un chacun, il fut incontinent estranglé. Et celuy de Lacedemone employa sa vie pour tirer de ses citoyens une promesse asseurée, de n’enfraindre aucune de ses ordonnances. L’ephore qui coupa si rudement les deux cordes que Phrinys avoit adjousté à la musique ne s’esmaie pas si elle en vaut mieux, ou si les accords en sont mieux remplis : il luy suffit pour les condamner, que ce soit une alteration de la vieille façon. C’est ce que signifioit cette espée rouillée de la justice de Marseille.