Essais (page 7)
Je suis desgousté de la nouvelleté, quelque visage qu’elle porte, et ay raison, car j’en ay veu des effets tres-dommageables. Celle qui nous presse depuis tant d’ans, elle n’a pas tout exploicté, mais on peut dire avec apparence, que par accident elle a tout produict et engendré : voire et les maux et ruines, qui se font depuis sans elle, et contre elle : c’est à elle à s’en prendre au nez,
Heu patior telis vulnera
facta meis. Ceux qui donnent le branle à un estat, sont volontiers les premiers absorbez en sa ruyne.
Le fruict du trouble ne demeure guere à celuy qui l’a esmeu, il bat et brouille l’eaue pour d’autres pescheurs.
La liaison et contexture de cette monarchie et ce grand bastiment ayant esté desmis et dissout, notamment sur ses vieux ans, par elle, donne tant qu’on veut d’ouverture et d’entrée à pareilles injures.
La majesté royalle, dict un ancien, s’avale plus difficilement du sommet au milieu qu’elle ne se precipite du milieu à fons. Mais si les inventeurs sont plus dommageables, les imitateurs sont plus vicieux, de se jetter en des exemples, desquels ils ont senty et puny l’horreur et le mal. Et s’il y a quelque degré d’honneur, mesmes au mal faire, ceux-cy doivent aux autres la gloire de l’invention, et le courage du premier effort.
Toutes sortes de nouvelle desbauche puisent heureusement en cette premiere et foeconde source, les images et patrons à troubler nostre police. On lict en nos loix mesmes, faites pour le remede de ce premier mal, l’aprentissage et l’excuse de toute sorte de mauvaises entreprises ; et nous advient, ce que Thucidides dict des guerres civiles de son temps, qu’en faveur des vices publiques on les battisoit de mots nouveaux plus doux, pour leur excuse, abastardissant et amolissant leurs vrais titres. C’est, pourtant, pour reformer nos consciences et nos créances. Honesta oratio est. Mais le meilleur pretexte de nouvelleté est tres-dangereux :
adeo nihil motum ex antiquo probabile est.
Si me semble-il, à le dire franchement, qu’il y a grand amour de soy et presomption, d’estimer ses opinions jusque-là que, pour les
establir, il faille renverser une paix publique, et introduire tant de maux inevitables et une si horrible corruption de meurs que les guerres civiles apportent, et les mutations d’estat, en chose de tel pois ; et les introduire en son pays propre.
Est ce pas mal mesnagé, d’advancer tant de vices certains et cognus, pour combattre des erreurs contestées et debatables ? Est-il quelque pire espece de vices, que ceux qui choquent la propre conscience et naturelle cognoissance ? Le Senat osa donner en payement cette deffaitte, sur le different d’entre luy et le peuple, pour le ministere de leur religion : Ad deos id magis quam ad se pertinere, ipsos visuros ne sacra sua polluantur, conformement à ce que respondit l’oracle à ceux de Delphes en la guerre Médoise. Craignans l’invasion des Perses ils demandarent au Dieu ce qu’ils avoient à faire des tresors sacrez de son temple, ou les cacher, ou les emporter. Il leur respondit qu’ils ne bougeassent rien ; qu’ils se souignassent d’eux ; qu’il estoit suffisant pour pourvoir à ce qui luy estoit propre.
La religion Chrestienne a toutes les marques d’extreme justice et utilité ; mais nulle plus apparente, que l’exacte recommandation de l’obéissance du Magistrat, et manutention des polices. Quel merveilleux exemple nous en a laissé la sapience divine, qui, pour establir le salut du genre humain et conduire cette sienne glorieuse victoire contre la mort et le peché, ne l’a voulu faire qu’à la mercy de nostre ordre politique ; et a soubmis son progrez, et la conduicte d’un si haut effect et si salutaire, à l’aveuglement et injustice de nos observations et usances : y laissant courir le sang innocent de tant d’esleuz ses favoriz, et souffrant une longue perte d’années à meurir ce fruict inestimable. Il y a grand à dire, entre la cause de celui qui suyt les formes et les loix de son pays, et celui qui entreprend de les regenter et changer. Celuy-là allegue pour son excuse la simplicité, l’obeissance et l’exemple : quoy qu’il face, ce ne peut estre malice, c’est, pour le plus, malheur.
Quis est enim quem non moveat clarissimis monumentis testata consignataque antiquitas. Outre ce que dict Isocrates, que la defectuosité a plus de part à la moderation que n’a l’exces.
L’autre est en bien plus rude party, car qui se mesle de choisir et de changer, usurpe l’authorité de juger, et se doit faire fort de voir la faute de ce qu’il chasse, et le bien de ce qu’il introduit.
Cette si vulgaire consideration m’a fermi en mon siege, et tenu ma jeunesse mesme, plus temeraire, en bride : de ne charger mes espaules d’un si lourd faix, que de me rendre respondant d’une science de telle importance, et oser en cette cy ce qu’en sain jugement je ne pourroy oser en la plus facile de celles ausquelles on m’avoit instruit, et ausquelles la temerité de juger est de nul prejudice : me semblant tres-inique de vouloir sousmettre les constitutions et observances publiques et immobiles à l’instabilité d’une privée fantasie (la raison privée n’a qu’une jurisdiction privée) et entreprendre sur les loix divines ce que nulle police ne supporteroit aux civiles, ausquelles encore que l’humaine raison aye beaucoup plus de commerce, si sont elles souverainement juges de leurs juges ; et l’extreme suffisance sert à expliquer et estendre l’usage qui en est receu, non à le destourner et innover. Si quelques fois la Providence divine a passé par-dessus les regles ausquelles elle nous a necessairement astreints, ce n’est pas pour nous en dispenser. Ce sont coups de sa main divine, qu’il nous faut, non pas imiter, mais admirer, et exemples extraordinaires, marquez d’un exprez et particulier adveu, du genre des miracles qu’elle nous offre, pour tesmoignage de sa toute puissance, au-dessus de noz ordres et de noz forces, qu’il est folie et impieté d’essayer à representer, et que nous ne devons pas suivre, mais contempler avec estonnement. Actes de son personnage, non pas du nostre. Cotta proteste bien opportunement :
Quum de religione agitur Titus Coruncanium, Publius Scipionem, Publius Scaevolam, pontifices maximos, non Zenonem aut Cleanthem aut Chrysippum sequor.
Dieu le sçache, en nostre presente querelle, où il y a cent articles à oster et remettre, grands et profonds articles, combien ils sont qui se puissent vanter d’avoir exactement recogneu les raisons et fondements de l’un et l’autre party ? C’est un nombre, si c’est nombre, qui n’auroit pas grand moyen de nous troubler. Mais toute cette autre presse, où va elle ? soubs quell’ enseigne se jette-elle à quartier ? Il advient de la leur, comme des autres medecines foibles et mal appliquées : les humeurs qu’elle vouloit purger en nous, elle les a eschaufées, exasperées
et aigries par le conflict, et si nous est demeurée dans le corps. Elle n’a sceu nous purger par sa foiblesse, et nous a cependant affoiblis, en maniere que nous ne la pouvons vuider non plus, et ne recevons de son operation que des douleurs longues et intestines.
Si est-ce que la fortune, reservant tousjours son authorité au-dessus de nos discours, nous presente aucunefois la necessité si urgente, qu’il est besoing que les loix luy facent quelque place.
Et quand on resiste à l’accroissance d’une innovation qui vient par violence à s’introduire, de se tenir, en tout et par tout, en bride et en reigle, contre ceux qui ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible qui peut avancer leur dessein, qui n’ont ny loy ny ordre que de suyvre leur advantage, c’est une dangereuse obligation et inequalité :
Aditum nocendi perfido praestat fides.
D’autant que la discipline ordinaire d’un Estat qui est en sa santé, ne pourvoit pas à ces accidens extraordinaires : elle presuppose un corps qui se tient en ses principaux membres et offices, et un commun consentement à son observation et obeïssance.
l’aller legitime est un aller froid, poisant et contraint, et n’est pas pour tenir bon à un aller licencieux et effrené.
On sçait qu’il est encore reproché à ces deux grands personnages, Octavius et Caton, aux guerres civiles l’un de Sylla, l’autre de Cesar, d’avoir plustost laissé encourir toutes extremitez à leur patrie, que de la secourir aux despens de ses loix, et que de rien remuer. Car, à la verité, en ces dernieres necessitez où il n’y a plus que tenir, il seroit à l’avanture plus sagement fait de baisser la teste et prester un peu au coup que, s’ahurtant outre la possibilité à ne rien relascher, donner occasion à la violance de fouler tout aux pieds ; et vaudroit mieux faire vouloir aux loix ce qu’elles peuvent, puis qu’elles ne peuvent ce qu’elles veulent. Ainsi feit celuy qui ordonna qu’elles dormissent vint et quatre heures, et celuy qui remua pour cette fois un jour du calendrier, et cet autre qui du mois de Juin fit le second May. Les Lacedemoniens mesmes, tant religieux observateurs des ordonnances de leur païs, estans pressez de leur loy qui defendoit d’eslire par deux fois Admiral un mesme personnage, et de l’autre part leurs affaires requerans de toute necessité que Lysander print de rechef cette charge, ils firent bien un Aracus Admiral, mais Lysander surintendant de la marine. Et de mesme subtilité, un de leurs ambassadeurs, estant envoyé vers les Atheniens, pour obtenir le changement de quelque ordonnance, et Pericles luy alleguant qu’il estoit defendu d’oster le tableau où une loy estoit une fois posée, luy conseilla de le tourner seulement, d’autant que cela n’estoit pas defendu. C’est ce dequoy Plutarque loue Philopaemen, qu’estant né pour commander, il sçavoit non seulement commander selon les loix, mais aux loix mesme, quand la necessité publique le requeroit.
Divers evenemens de mesme Conseil. Chap. XXIIII.
IAqves Amiot, grand Aumosnier de France, me recita un jour cette Histoire à l’honneur d’un Prince des nostres (et nostre estoit-il à tres-bonnes enseignes, encore que son origine fut estrangere), que durant nos premiers troubles, au siege de Rouan, ce Prince ayant esté adverti par la Royne, mère du Roy, d’une entreprinse qu’on faisoit sur sa vie, et instruit particulierement par ses lettres de celuy qui la devoit conduire à chef, qui estoit un gentil’homme Angevin ou Manceau, frequentant lors ordinairement pour cet effect la maison de ce Prince, il ne communiqua à personne cet advertissement ; mais, se promenant l’endemain au mont saincte Catherine, d’où se faisoit nostre baterie à Rouan (car c’estoit au temps que nous la tenions assiegée) ayant à ses costez le-dit Seigneur grand Aumosnier et un autre Evesque, il aperçeut ce gentil’homme, qui lui avoit esté remarqué, et le fit appeller. Comme il fut en sa presence, il luy dict ainsi, le voyant desjà pallir et fremir des alarmes de sa conscience : Monsieur de tel lieu, vous vous doutez bien de ce que je vous veux, et vostre visage le montre. Vous n’avez rien à me cacher, car je suis instruict de vostre affaire si avant, que vous ne feriez qu’empirer vostre marché d’essayer à le couvrir. Vous sçavez bien telle chose et telle (qui estoyent les tenans et aboutissans des plus secretes pieces de cette menée) ; ne faillez sur vostre vie à me confesser la vérité de tout ce dessein. Quand ce pauvre homme se trouva pris et convaincu (car le tout avoit esté descouvert à la Royne par l’un des complisses) il n’eust qu’à joindre les mains et requerir la grace et misericorde de ce Prince, aux pieds duquel il se voulut jetter : mais il l’en garda, suyvant ainsi son propos : Venez çà ; vous ay-je autre-fois fait desplaisir ? ay-je offencé quelqu’un des vostres par haine particuliere ? Il n’y a pas trois semaines que je vous congnois, quelle raison vous a peu mouvoir à entreprendre ma mort ? Le gentil’homme respondit à cela d’une voix tremblante, que ce n’estoit aucune occasion particuliere qu’il en eust, mais l’interest de la cause generale de son party ; et qu’aucuns luy avoyent persuadé que ce seroit une execution pleine de pieté, d’extirper, en quelque maniere que ce fut, un si puissant ennemy de leur religion. Or, suyvit ce Prince, je vous veux montrer combien la religion que je tiens est plus douce que celle dequoy vous faictes profession. La vostre vous a conseillé de me tuer sans m’ouir, n’ayant receu de moy aucune offence ; et la mienne me commande que je vous pardonne, tout convaincu que vous estes de m’avoir voulu homicider sans raison. Allez vous en, retirez vous, que je ne vous voye plus icy ; et, si vous estes sage, prenez doresnavant en voz entreprinses des conseillers plus gens de bien que ceux là. L’Empereur Auguste, estant en la Gaule, reçeut certain advertissement d’une conjuration que luy brassoit Lucius Cinna ; il delibera de s’en venger, et manda pour cet effect au lendemain le Conseil de ses amis ;
mais la nuict d’entredeux il la passa avec grande inquietude, considerant qu’il avoit à faire mourir un jeune homme de bonne maison, et nepveu du grand Pompeius ; et produisoit en se pleignant plusieurs divers discours : Quoy donq, faisoit-il, sera il dict que je demeureray en crainte et en alarme, et que je lairray mon meurtrier se promener cependant à son ayse ? S’en ira il quitte, ayant assailly ma teste que j’ay sauvée de tant de guerres civiles, de tant de batailles, par mer et par terre ? et, aprés avoir estably la paix universelle du monde, sera il absouz, ayant deliberé, non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier ? Car la conjuration estoit faicte de le tuer, comme il feroit quelque sacrifice. Apres cela, s’estant tenu coy quelque espace de temps, il recommençoit d’une vois plus forte, et s’en prenoit à soy-mesme : Pourquoy vis tu, s’il importe à tant de gens que tu meures ?
N’y aura-il point de fin à tes vengeances et à tes cruautez ? Ta vie vaut elle que tant de dommage se face pour la conserver ? Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses : Et les conseils des femmes y seront-ils receuz, lui fit elle ? Fais ce que font les medecins, quand les receptes accoustumées ne peuvent servir : ils en essayent de contraires. Par severité tu n’as jusques à cette heure rien profité : Lepidus a suivy Salvidienus ; Murena, Lepidus ; Caepio, Murena ; Egnatius, Caepio. Commence à experimenter comment te succederont la douceur et la clemence. Cinna est convaincu : pardonne luy ; de te nuire desormais il ne pourra, et profitera à ta gloire. Auguste fut bien ayse d’avoir trouvé un Advocat de son humeur, et, ayant remercié sa femme et contremandé ses amis qu’il avoit assignez au Conseil, commanda qu’on fit venir à luy Cinna tout seul ; et, ayant fait sortir tout le monde de sa chambre et fait donner un siege à Cinna, il lui parla en cette maniere : En premier lieu je te demande, Cinna, paisible audience. N’interrons pas mon parler, je te donneray temps et loisir d’y respondre. Tu sçais, Cinna, que t’ayant pris au camp de mes ennemis, non seulement t’estant faict mon ennemy, mais estant né tel, je te sauvay, je te mis entre mains tous tes biens, et t’ay en fin rendu si accommodé et si aisé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu. L’office du sacerdoce que tu me demandas, je te l’ottroiay, l’ayant refusé à d’autres, desquels les peres avoyent tousjours combatu avec moy. T’ayant si fort obligé, tu as entrepris de me tuer. A quoy Cinna s’estant escrié, qu’il estoit bien esloigné d’une si meschante pensée : Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m’avois promis, suyvit Auguste ; tu m’avois asseuré que je ne serois pas interrompu : ouy, tu as entrepris de me tuer, en tel lieu, tel jour, en telle compagnie, et de telle façon. Et le voyant transi de ces nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience : Pourquoy, adjouta-il, le fais tu ? Est-ce pour estre Empereur ? Vrayement il va bien mal à la chose publique, s’il n’y a que moy qui t’empesche d’arriver à l’Empire. Tu ne peus pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un procez par la faveur d’un simple libertin. Quoy, n’as tu moyen ny pouvoir en autre chose, qu’à entreprendre Caesar ? Je le quitte, s’il n’y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que Paulus, que Fabius, que les Cosseens, et Serviliens te souffrent ? et une si grande trouppe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honorent leur noblesse ? Apres plusieurs autres propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres) : Or va, luy dit-il ; je te donne, Cinna, la vie, à traistre et à parricide, que je te donnay autres-fois à ennemy : que l’amitié commence de ce jourd’huy entre nous ;
essayons qui de nous deux, de meilleure foy, moy t’aye donné ta vie, ou tu l’ayes receue. Et se despartit d’avec lui en cette maniere. Quelque temps apres il lui donna le consulat, se pleignant dequoy il ne le luy avoit osé demander. Il l’eut depuis pour fort amy, et fut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis cet accidant, qui advint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n’y eut jamais de conjuration ny d’entreprinse contre luy, et receut une juste recompense de cette sienne clemence. Mais il n’en advint pas de mesmes au nostre :
car sa douceur ne le sceut garentir, qu’il ne cheut depuis aux lacs de pareille trahison.
Tant c’est chose vaine et frivole que l’humaine prudence ; et au travers de tous nos projects, de nos conseils et precautions, la fortune maintient tousjours la possession des evenemens. Nous appellons les medecins heureux, quand ils arrivent à quelque bonne fin : comme s’il n’y avoit que leur art, qui ne se peut maintenir d’elle mesme, et qui eust les fondemens trop frailes pour s’appuyer de sa propre force ; et comme s’il n’y avoit qu’elle, qui aye besoin que la fortune preste la main à ses operations. Je croy d’elle tout le pis ou le mieux qu’on voudra. Car nous n’avons, Dieu mercy, nul commerce ensemble : je suis au rebours des autres, car je la mesprise bien tousjours ; mais quand je suis malade, au lieu d’entrer en composition, je commence encore à la haïr et à la craindre ; et respons à ceux qui me pressent de prendre medecine, qu’ils attendent au moins que je sois rendu à mes forces et à ma santé, pour avoir plus de moyen de soustenir l’effort et le hazart de leur breuvage. Je laisse faire nature, et presuppose qu’elle se soit pourveue de dents et de griffes, pour se deffendre des assaux qui luy viennent, et pour maintenir cette contexture, dequoy elle fuit la dissolution. Je crain, au lieu de l’aller secourir, ainsi comme elle est aux prises bien estroites et bien jointes avec la maladie, qu’on secoure son adversaire au lieu d’elle, et qu’on la recharge de nouveaux affaires. Or je dy que, non en la medecine seulement, mais en plusieurs arts plus certaines, la fortune y a bonne part. Les saillies poetiques, qui emportent leur autheur et le ravissent hors de soy, pourquoy ne les attribuerons nous à son bon heur ?
puis qu’il confesse luy mesme qu’elles surpassent sa suffisance et ses forces, et les reconnoit venir d’ailleurs que de soy, et ne les avoir aucunement en sa puissance : non plus que les orateurs ne disent avoir en la leur ces mouvemens et agitations extraordinaires, qui les poussent au delà de leur dessein. Il en est de mesmes en la peinture, qu’il eschappe par fois des traits de la main du peintre, surpassans sa conception et sa science, qui le tirent luy mesmes en admiration, et qui l’estonnent. Mais la fortune montre bien encores plus evidemment la part qu’elle a en tous ces ouvrages, par les graces et beautez qui s’y treuvent, non seulement sans l’intention, mais sans la cognoissance mesme de l’ouvrier. Un suffisant lecteur descouvre souvant és escrits d’autruy des perfections autres que celles que l’autheur y a mises et apperceues, et y preste des sens et des visages plus riches. Quant aux entreprinses militaires, chacun void comment la fortune y a bonne part. En nos conseils mesmes et en nos deliberations, il faut certes qu’il y ait du sort et du bonheur meslé parmy : car tout ce que nostre sagesse peut, ce n’est pas grand chose ; plus elle est aigue et vive, plus elle trouve en soy de foiblesse, et se deffie d’autant plus d’elle mesme.
Je suis de l’advis de Sylla ; et quand je me prens garde de prez aux plus glorieux exploicts de la guerre, je voi, ce me semble, que ceux qui les conduisent, n’y emploient la deliberation et le conseil que par acquit, et que la meilleure part de l’entreprinse ils l’abandonnent à la fortune, et, sur la fiance qu’ils ont à son secours, passent à tous les coups au delà des bornes de tout discours. Il survient des allegresses fortuites et des fureurs estrangeres parmy leurs deliberations, qui les poussent le plus souvent à prendre le party le moins fondé en apparence, et qui grossissent leur courage au-dessus de la raison. D’où il est advenu à plusieurs grands Capitaines anciens, pour donner credit à ces conseils temeraires, d’aleguer à leurs gens qu’ils y estoyent conviez par quelque inspiration, par quelque signe et prognostique. Voylà pourquoy, en cette incertitude et perplexité que nous aporte l’impuissance de voir et choisir ce qui est le plus commode, pour les difficultez que les divers accidens et circonstances de chaque chose tirent, le plus seur, quand autre consideration ne nous y convieroit, est, à mon advis, de se rejetter au parti où il y a plus d’honnesteté et de justice ; et puis qu’on est en doute du plus court chemin, tenir tousjours le droit : comme, en ces deux exemples que je vien de proposer, il n’y a point de doubte, qu’il ne fut plus beau et plus genereux à celuy qui avoit receu l’offence, de la pardonner, que s’il eust fait autrement. S’il en est mes-advenu au premier, il ne s’en faut pas prendre à ce sien bon dessein ; et ne sçait on, quand il eust pris le party contraire, s’il eust eschapé la fin à laquelle son destin l’appeloit ; et si eust perdu la gloire d’une si notable bonté.
Il se void dans les histoires force gens en cette crainte, d’où la plus part ont suivi le chemin de courir au devant des conjurations qu’on faisoit contr’eux, par vengeance et par supplices ; mais j’en voy fort peu ausquels ce remede ait servy, tesmoing tant d’Empereurs Romains. Celuy qui se trouve en ce dangier, ne doibt pas beaucoup esperer ny de sa force, ny de sa vigilance. Car combien est-il mal aisé de se garentir d’un ennemy qui est couvert du visage du plus officieux amy que nous ayons ? et de connoistre les volontez et pensemens interieurs de ceux qui nous assistent ? Il a beau employer des nations estrangieres pour sa garde, et estre tousjours ceint d’une haye d’hommes armez : quiconque aura sa vie à mespris, se rendra tousjours maistre de celle d’autruy. Et puis ce continuel soupçon, qui met le Prince en doute de tout le monde, luy doit servir d’un merveilleux tourment.
Pourtant Dion, estant adverty que Callipus espioit les moyens de le faire mourir, n’eust jamais le cœur d’en informer, disant qu’il aymoit mieux mourir que vivre en cette misere, d’avoir à se garder non de ses ennemys seulement, mais aussi de ses amis. Ce qu’Alexandre representa bien plus vivement par effect, et plus roidement, quand, ayant eu advis par une lettre de Parmenion, que Philippus, son plus cher medecin, estoit corrompu par l’argent de Darius pour l’empoisonner, en mesme temps qu’il donnoit à lire sa lettre à Philippus, il avala le bruvage qu’il luy avoit presenté. Fut ce pas exprimer cette resolution, que, si ses amys le vouloient tuer, il consentoit qu’ils le peussent faire ? Ce prince est le souverain patron des actes hazardeux ; mais je ne sçay s’il y a traict en sa vie, qui ayt plus de fermeté que cestuy-cy, ny une beauté illustre par tant de visages. Ceux qui preschent aux princes la deffiance si attentive, soubs couleur de leur prescher leur seurté, leur preschent leur ruyne et leur honte. Rien de noble ne se faict sans hazard. J’en sçay un,
de courage tres martial de sa complexion, et entreprenant,
de qui tous les jours on corrompt la bonne fortune par telles persuasions : qu’il se resserre entre les siens, qu’il n’entende à aucune reconciliation de ses anciens ennemys, se tienne à part, et ne se commette entre mains plus fortes, quelque promesse qu’on luy face, quelque utilité qu’il y voye.
J’en sçay un autre, qui a inesperement advancé sa fortune, pour avoir pris conseil tout contraire. La hardiesse, dequoy ils cherchent si avidement la gloire, se represente, quand il est besoin, aussi magnifiquement en pourpoint qu’en armes, en un cabinet qu’en un camp, le bras pendant que le bras levé.
La prudence si tendre et circonspecte, est mortelle ennemye de hautes executions.
Scipion sceut, pour pratiquer la volonté de Syphax, quittant son armée, et abandonnant l’Espaigne, douteuse encore sous sa nouvelle conqueste, passer en Afrique, dans deux simples vaisseaux, pour se commettre en terre ennemie, à la puissance d’un Roy barbare, à une foy inconnue, sans obligation, sans hostage, sous la seule seurté de la grandeur de son propre courage, de son bonheur, et de la promesse de ses hautes esperances : habita fides ipsam plerumque fidem obligat.
A une vie ambitieuse et fameuse il faut, au rebours, prester peu, et porter la bride courte aux soubçons : la crainte et la deffiance attirent l’offence et la convient. Le plus deffiant de nos Roys establit ses affaires, principalement pour avoir volontairement abandonné et commis sa vie et sa liberté entre les mains de ses ennemis, montrant avoir entiere fiance d’eux, affin qu’ils la prinsent de luy. A ses legions, mutinées et armées contre luy, Caesar opposoit seulement
l’authorité de son visage et la fierté de ses paroles ; et se fioit tant à soy et à sa fortune, qu’il ne craingnoit point de l’abandonner et commettre à une armée seditieuse et rebelle.
Stetit aggere fulti Cespitis, intrepidus vultu, meruitque timeri Nil metuens.
Mais il est bien vray que cette forte asseurance ne se peut representer entiere et naifve, que par ceus ausquels l’imagination de la mort et du pis qui peut advenir apres tout, ne donne point d’effroy : car de la presenter tremblante, encore doubteuse et incertaine, pour le service d’une importante reconciliation, ce n’est rien faire qui vaille. C’est un excellent moyen de gaigner le cœur et volonté d’autruy, de s’y aller soubsmettre et fier, pourveu que ce soit librement et sans contrainte d’aucune necessité, et que ce soit en condition qu’on y porte une fiance pure et nette, le front au moins deschargé de tout scrupule. Je vis en mon enfance un Gentil-homme, commandant à une grande ville, empressé à l’esmotion d’un peuple furieux. Pour esteindre ce commencement de trouble, il print party de sortir d’un lieu tres-asseuré où il estoit, et se rendre à cette tourbe mutine ; d’où mal luy print, et y fut miserablement tué. Mais il ne me semble pas que sa faute fut tant d’estre sorty, ainsi qu’ordinairement on le reproche à sa memoire, comme ce fut d’avoir pris une voye de soubsmission et de mollesse, et d’avoir voulu endormir cette rage, plustost en suivant que en guidant, et en requerant plustost qu’en remontrant ;
et estime que une gracieuse severité, avec un commandement militaire plein de securité, de confiance, convenable à son rang et à la dignité de sa charge, luy eust mieux succédé, au moins avec plus d’honneur et de bien-seance. Il n’est rien moins esperable de ce monstre ainsin agité, que l’humanité et la douceur ; il recevra bien plustost la reverence et la craincte. Je luy reprocherois aussi, qu’ayant pris une resolution, plustost brave à mon gré, que temeraire, de se jetter foible et en pourpoint, emmy cette mer tempestueuse d’hommes insensez, il la devoit avaller toute, et n’abandonner ce personnage, là où il luy advint, apres
avoir recogneu le danger de pres, de saigner du nez et d’alterer encore despuis cette contenance desmise et flatteuse qu’il avoit entreprise, en une contenance effraiée : chargeant sa voix et ses yeux d’estonnement et de penitence. Cherchant à conniller et se desrober, il les enflamma et appela sur soy. On deliberoit de faire une montre generalle de diverses trouppes en armes, (c’est le lieu des vengeances secretes, et n’est point où, en plus grande seurté, on les puisse exercer). Il y avoit publiques et notoires apparences, qu’il n’y faisoit pas fort bon pour aucuns, ausquels touchoit la principalle et necessaire charge de les recognoistre. Il s’y proposa divers conseils comme en chose difficile, et qui avoit beaucoup de poids et de suyte. Le mien fut, qu’on evitast sur tout de donner aucun tesmoignage de ce doubte et qu’on s’y trouvast et meslast parmy les files, la teste droicte et le visage ouvert, et qu’au lieu d’en retrancher aucune chose (à quoy les autres opinions visoyent le plus) qu’au contraire on sollicitast les capitaines d’advertir les soldats de faire leurs salves belles et gaillardes en l’honneur des assistans, et n’espargner leur poudre. Cela servit de gratification envers ces troupes suspectes, et engendra dés lors en avant une mutuelle et utile confience.
La voye qu’y tint Julius Caesar, je trouve que c’est la plus belle qu’on puisse prendre. Premierement il essaya, par clemence et douceur, à se faire aymer de ses ennemis mesmes, se contentant, aux conjurations qui luy estoient descouvertes, de déclarer simplement qu’il en estoit adverty : cela faict, il print une tres-noble resolution d’attendre, sans effroy et sans solicitude, ce qui luy en pourroit advenir, s’abandonnant et se remettant à la garde des dieux et de la fortune ; car certainement c’est l’estat où il estoit quand il fut tué.
Un estranger, ayant dict et publié par tout qu’il pourroit instruire Dionysius, Tyran de Syracuse, d’un moyen de sentir et descouvrir en toute certitude les parties que ses subjects
machineroyent contre luy, s’il luy vouloit donner une bonne piece d’argent, Dionysius, en estant adverty, le fit appeller à soy pour l’esclarcir d’un art si necessaire à sa conservation ; cet estrangier luy dict qu’il n’y avoit pas d’autre art, sinon qu’il luy fit delivrer un talent, et se ventast d’avoir apris de luy un singulier secret. Dionysius trouva cette invention bonne, et luy fit compter six cens escus. Il n’estoit pas vray-semblable qu’il eust donné si grande somme à un homme incogneu, qu’en recompense d’un tres-utile aprentissage ; et servoit cette reputation à tenir ses ennemis en crainte. Pourtant les Princes sagement publient les advis qu’ils reçoivent des menées qu’on dresse contre leur vie, pour faire croire qu’ils sont bien advertis, et qu’il ne se peut rien entreprendre dequoy ils ne sentent le vent.
Le duc d’Athenes fit plusieurs sottises en l’establissement de sa fresche tyrannie sur Florence ; mais cette-cy la plus notable, qu’ayant reçeu le premier advis des monopoles que ce peuple dressoit contre luy, par Mattheo di Morozo, complice d’icelles, il le fit mourir, pour supprimer cet advertissement et ne faire sentir qu’aucun en la ville se peut ennuïer de son juste gouvernement.
Il me souvient avoir leu autrefois l’histoire de quelque Romain, personnage de dignité lequel, fuyant la tyrannie du Triumvirat, avoit eschappé mille fois les mains de ceux qui le poursuivoyent, par la subtilité de ses inventions. Il advint un jour, qu’une troupe de gens de cheval, qui avoit charge de le prendre, passa tout joignant un halier où il s’estoit tapy, et faillit de le descouvrir ; mais luy, sur ce point là, considerant la peine et les difficultez ausquelles il avoit desjà si long temps duré, pour se sauver des continuelles et curieuses recherches qu’on faisoit de luy par tout, le peu de plaisir qu’il pouvoit esperer d’une telle vie, et combien il luy valoit mieux passer une fois le pas que demeurer tousjours en cette transe, luy mesme les r’apella et leur trahit sa cachete, s’abandonnant volontairement à leur cruauté, pour oster eux et luy d’une plus longue peine. D’appeller les mains ennemies, c’est un conseil un peu gaillard ; si croy-je qu’encore vaudroit-il mieux le prendre que de demeurer en la fievre continuelle d’un accident qui n’a point de remede. Mais, puisque les provisions qu’on y peut aporter sont pleines d’inquietude et d’incertitude, il vaut mieux d’une belle asseurance se preparer à tout ce qui en pourra advenir, et tirer quelque consolation de ce qu’on n’est pas asseuré qu’il advienne.
Du pedantisme. Chap. XXV.
IE me suis souvent despité, en mon enfance, de voir és comedies Italiennes tousjours un pedante pour badin, et le surnom de magister n’avoit guiere plus honorable signification parmy nous. Car, leur estant donné en gouvernement et en garde, que pouvois-je moins faire que d’estre jalous de leur reputation ? Je cherchois bien de les excuser par la disconvenance naturelle qu’il y a entre le vulgaire et les personnes rares et excellentes en jugement et en sçavoir : d’autant qu’ils vont un train entierement contraire les uns des autres. Mais en cecy perdois je mon latin, que les plus galans hommes c’estoient ceux qui les avoyent le plus à mespris, tesmoing nostre bon du Bellay : Mais je hay par sur tout un sçavoir pedantesque.
Et est cette coustume ancienne : car Plutarque dit que Grec et escholier estoient mots de reproche entre les Romains, et de mespris.
Depuis, avec l’eage, j’ay trouvé qu’on avoit une grandissime raison et que magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes. Mais d’où il puisse advenir qu’une ame riche de la connoissance de tant de choses n’en devienne pas plus vive et plus esveillée, et qu’un esprit grossier et vulgaire puisse loger en soy, sans s’amender, les discours et les jugemens des plus excellens esprits que le monde ait porté, j’en suis encore en doute. A recevoir tant de cervelles estrangeres, et si fortes, et si grandes, il est necessaire (me disoit une fille, la premiere de nos Princesses, parlant de quelqu’un), que la sienne se foule, se contraingne et rapetisse, pour faire place aux autres. Je dirois volontiers que, comme les plantes s’estouffent de trop d’humeur, et les lampes de trop d’huile : aussi l’action de l’esprit, par trop d’estude et de matiere, lequel, saisi et embarrassé d’une grande diversité de choses, perde le moyen de se desmeler ; et que cette charge le tienne courbe et croupi. Mais il en va autrement : car nostre ame s’eslargit d’autant plus qu’elle se remplit ; et aux exemples des vieux temps il se voit, tout au rebours, des suffisans hommes aux maniemens des choses publiques, des grands capitaines et grands conseillers aux affaires d’estat avoir esté ensemble tres sçavans. Et, quant aux philosophes retirez de toute occupation publique, ils ont esté aussi quelque fois, à la verité, mesprisez par la liberté Comique de leur temps,
leurs opinions et façons les rendant ridicules. Les voulez-vous faire juges des droits d’un proces, des actions d’un homme ? Ils en sont bien prests ! Ils cerchent encore s’il y a vie, s’il y a mouvement, si l’homme est autre chose qu’un bœuf ; que c’est qu’agir et souffrir ; quelles bestes ce sont que loix et justice. Parlent ils du magistrat, ou parlent ils à luy ? C’est d’une liberté irreverente et incivile. Oyent ils louer leur prince ou un roy ? c’est un pastre pour eux, oisif comme un pastre, occupé à pressurer et tondre ses bestes, mais bien plus rudement qu’un pastre. En estimez vous quelqu’un plus grand, pour posseder deux mille arpents de terre ? eux s’en moquent, accoustumez d’embrasser tout le monde comme leur possession. Vous ventez-vous de vostre noblesse, pour compter sept ayeulx riches ? ils vous estiment de peu, ne concevant l’image universelle de nature, et combien chascun de nous a eu de predecesseurs : riches, pauvres, roys, valets, Grecs et barbares. Et quand vous seriez cinquantiesme descendant de Hercules, ils vous trouvent vain de faire valoir ce present de la fortune. Ainsi les desdeignoit le vulgaire, comme ignorants les premieres choses et communes, comme presomptueux et insolents. Mais cette peinture Platonique est bien esloignée de celle qu’il faut à noz gens.
On envioit ceux-là comme estans au-dessus de la commune façon, comme mesprisans les actions publiques, comme ayans dressé une vie particuliere et inimitable, reglée à certains discours hautains et hors d’usage. Ceux-cy, on les desdeigne, comme estans au-dessoubs de la commune façon, comme incapables des charges publiques, comme trainans une vie et des meurs basses et viles apres le vulgaire.
Odi homines ignava opera, philosopha sententia.
Quant à ces philosophes, dis-je, comme ils estoient grands en science, ils estoient encore plus grands en tout’action. Et tout ainsi qu’on dit de ce Geometrien de Siracuse, lequel, ayant esté destourné de sa contemplation pour en mettre quelque chose en practique à la deffence de son païs, qu’il mit soudain en train des engins espouvantables et des effets surpassans toute creance humaine, desdaignant toutefois luy mesme toute cette sienne manufacture, et pensant en cela avoir corrompu la dignité de son art, de laquelle ses ouvrages n’estoient que l’aprentissage et le jouet : aussi eux, si quelquefois on les a mis à la preuve de l’action, on les a veu voler d’une aisle si haute, qu’il paroissoit bien leur cœur et leur ame s’estre merveilleusement grossie et enrichie par l’intelligence des choses. Mais
aucuns, voyants la place du gouvernement politique saisie par hommes incapables, s’en sont reculés ; et celuy qui demanda à Crates jusques à quand il faudroit philosopher, en receut cette responce : Jusques à tant que ce ne soient plus des asniers qui conduisent noz armées. Heraclitus resigna la royauté à son frere ; et aux Ephesiens qui luy reprochoient à quoy il passoit son temps à jouer avec les enfans devant le temple : Vaut-il pas mieux faire cecy, que gouverner les affaires en vostre compagnie ?
D’autres, ayant leur imagination logée au-dessus de la fortune et du monde, trouverent les sieges de la justice et les thrones mesmes des Roys, bas et viles.
Et refusa Empedocles la Royauté que les Agrigentins luy offrirent.
Thales accusant quelque fois le soing du mesnage et de s’enrichir, on luy reprocha que c’estoit à la mode du renard, pour n’y pouvoir advenir. Il luy print envie, par passetemps, d’en montrer l’experience ; et, ayant pour ce coup ravalé son sçavoir au service du proffit et du gain, dressa une trafique, qui dans un an rapporta telles richesses, qu’à peine en toute leur vie les plus experimentez de ce mestier là en pouvoient faire de pareilles. Ce qu’Aristote recite d’aucuns qui appelloyent et celuy-là et Anaxagoras et leurs semblables, sages et non prudents, pour n’avoir assez de soin des choses plus utiles,
outre ce que je ne digere pas bien cette difference de mots, cela ne sert point d’excuse à mes gens : et, à voir la basse et necessiteuse fortune dequoy ils se payent, nous aurions plustost occasion de prononcer tous les deux, qu’ils sont et non sages et non prudents.
Je quitte cette premiere raison, et croy qu’il vaut mieux dire que ce mal vienne de leur mauvaise façon de se prendre aux sciences ; et, qu’à la mode dequoy nous sommes instruicts, il n’est pas merveille si ny les escholiers ny les maistres n’en deviennent pas plus habiles, quoy qu’ils s’y facent plus doctes. De vray, le soing et la despence de nos peres ne vise qu’à nous meubler la teste de science ; du jugement et de la vertu, peu de nouvelles.
Criez d’un passant à nostre peuple : O le sçavant homme ! Et d’un autre : O le bon homme ! Il ne faudra pas de tourner les yeux et son respect vers le premier. Il y faudroit un tiers crieur : O les lourdes testes !
Nous nous enquerons volontiers : Sçait-il du Grec ou du Latin ? escrit-il en vers ou en prose ? Mais s’il est devenu meilleur ou plus advisé, c’estoit le principal, et c’est ce qui demeure derriere. Il falloit s’enquerir qui est mieux sçavant, non qui est plus sçavant. Nous ne travaillons qu’à remplir la memoire, et laissons l’entendement
et la conscience
vuide. Tout ainsi que les oyseaux vont quelquefois à la queste du grein, et le portent au bec sans le taster, pour en faire bechée à leurs petits, ainsi nos pedantes vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu’au bout de leurs lévres, pour la dégorger seulement et mettre au vent.
C’est merveille combien proprement la sottise se loge sur mon exemple. Est-ce pas faire de mesme, ce que je fay en la plus part de cette composition ? Je m’en vay, escorniflant par cy par là des livres les sentences qui me plaisent, non pour les garder, car je n’ay point de gardoires, mais pour les transporter en cettuy-cy, où, à vray dire, elles ne sont non plus miennes qu’en leur premiere place. Nous ne sommes, ce croy-je, sçavants que de la science presente, non de la passée, aussi peu que de la future.
Mais, qui pis est, leurs escholiers et leurs petits ne s’en nourrissent et alimentent non plus ; ains elle passe de main en main, pour cette seule fin d’en faire parade, d’en entretenir autruy, et d’en faire des contes, comme une vaine monnoye, inutile à tout autre usage et emploite qu’à compter et jetter.
Apud alios loqui didicerunt, non ipsi secum. Non est loquendum, sed gubernandum. Nature, pour montrer qu’il n’y a rien de sauvage en ce qui est conduit par elle, faict naistre és nations moins cultivées par art, des productions d’esprit souvent, qui luittent les plus artistes productions. Comme sur mon propos le proverbe Gascon est-il delicat : Bouha prou bouha, mas a remuda lous ditz qu’em ; souffler prou souffler, mais nous en sommes à remuer les doits, tiré d’une chalemie.
Nous sçavons dire : Cicero dit ainsi : voilà les meurs de Platon ; ce sont les mots mesmes d’Aristote. Mais nous, que disons nous nous mesmes ? que jugeons nous ? que faisons nous ? Autant en diroit bien un perroquet. Cette façon me fait souvenir de ce riche Romain, qui avoit esté soigneux, à fort grande despence, de recouvrer des hommes suffisans en tout genre de sciences, qu’il tenoit continuellement autour de luy, affin que, quand il escherroit entre ses amis quelque occasion de parler d’une chose ou d’autre, ils supplissent sa place, et fussent tous prets à luy fournir, qui d’un discours, qui d’un vers d’Homere, chacun selon son gibier ; et pensoit ce sçavoir estre sien par ce qu’il estoit en la teste de ses gens ; et comme font aussi ceux desquels la suffisance loge en leurs somptueuses librairies.