Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (page 10)
Sylla et Sertorius, dans la fureur des guerres civiles, aimaient mieux périr que de faire quelque chose dont Mithridate pût tirer avantage. Mais, dans les temps qui suivirent, dès qu’un ministre ou quelque grand crut qu’il importait à son avarice, à sa vengeance, à son ambition, de faire entrer les Barbares dans l’Empire, il le leur donna d’abord à ravager.
Il n’y a point d’État où l’on ait plus besoin de tributs que dans ceux qui s’affaiblissent ; de sorte que l’on est obligé d’augmenter les charges à mesure que l’on est moins en état de les porter. Bientôt, dans les provinces romaines, les tributs devinrent intolérables.
Il faut lire dans Salvien les horribles exactions que l’on faisait sur les peuples. Les citoyens, poursuivis par les traitants, n’avaient d’autre ressource que de se réfugier chez les Barbares ou de donner leur liberté au premier qui la voulait prendre.
Ceci servira à expliquer dans notre histoire française cette patience avec laquelle les Gaulois souffrirent la révolution qui devait établir cette différence accablante entre une nation noble et une nation roturière. Les Barbares, en rendant tant de citoyens esclaves de la glèbe, c’est-à-dire du champ auquel ils étaient attachés, n’introduisirent guère rien qui n’eût été plus cruellement exercé avant eux.
CHAPITRE XIX.
1. GRANDEUR D’ATTILA.
2. CAUSE DE L’ÉTABLISSEMENT DES BARBARES.
3. RAISONS POURQUOI L’EMPIRE D’OCCIDENT
FUT LE PREMIER ABATTU.
Comme, dans le temps que l’Empire s’affaiblissait, la religion chrétienne s’établissait, les chrétiens reprochaient aux païens cette décadence, et ceux-ci en demandaient compte à la Religion chrétienne. Les chrétiens disaient que Dioclétien avait perdu l’Empire en s’associant trois collègues, parce que chaque empereur voulait faire d’aussi grandes dépenses et entretenir d’aussi fortes armées que s’il avait été seul ; que, par là, le nombre de ceux qui recevaient n’étant pas proportionné au nombre de ceux qui donnaient, les charges devinrent si grandes que les terres furent abandonnées par les laboureurs et se changèrent en forêts. Les païens, au contraire, ne cessaient de crier contre un culte nouveau, inouï jusqu’alors ; et, comme autrefois, dans Rome florissante, on attribuait les débordements du Tibre et les autres effets de la nature à la colère des dieux, de même, dans Rome mourante, on imputait les malheurs à un nouveau culte et au renversement des anciens autels.
Ce fut le préfet Symmaque qui, dans une lettre écrite aux Empereurs au sujet de l’autel de la Victoire, fit le plus valoir contre la religion chrétienne des raisons populaires et, par conséquent, très capables de séduire.
« Quelle chose peut mieux nous conduire à la connaissance des dieux, disait-il, que l’expérience de nos prospérités passées ? Nous devons être fidèles à tant de siècles et suivre nos pères, qui ont suivi si heureusement les leurs. Pensez que Rome vous parle et vous dit : Grands princes, Pères de la Patrie, respectez mes années pendant lesquelles j’ai toujours observé les cérémonies de mes ancêtres : ce culte a soumis l’univers à mes lois ; c’est par là qu’Annibal a été repoussé de mes murailles, et que les Gaulois l’ont été du Capitole. C’est pour les dieux de la Patrie que nous demandons la paix ; nous la demandons pour les dieux indigètes. Nous n’entrons point dans des disputes qui ne conviennent qu’à des gens oisifs, et nous voulons offrir des prières, et non pas des combats. »
Trois auteurs célèbres répondirent à Symmaque. Orose composa son histoire pour prouver qu’il y avait toujours eu dans le monde d’aussi grands malheurs que ceux dont se plaignaient les païens ; Salvien fit son livre, où il soutint que c’étaient les dérèglements des chrétiens qui avaient attiré les ravages des Barbares ; et saint Augustin fit voir que la cité du ciel était différente de cette cité de la terre où les anciens Romains, pour quelques vertus humaines, avaient reçu des récompenses aussi vaines que ces vertus.
Nous avons dit que, dans les premiers temps, la politique des Romains fut de diviser toutes les puissances qui leur faisaient ombrage. Dans la suite, ils n’y purent réussir. Il fallut souffrir qu’Attila soumît toutes les nations du Nord : il s’étendit depuis le Danube jusqu’au Rhin, détruisit tous les forts et tous les ouvrages qu’on avait faits sur ces fleuves, et rendit les deux empires tributaires.
« Théodose, disait-il insolemment, est fils d’un père très noble, aussi bien que moi. Mais, en me payant le tribut, il est déchu de sa noblesse et est devenu mon esclave. Il n’est pas juste qu’il dresse des embûches à son maître, comme un esclave méchant. »
« Il ne convient pas à l’Empereur, disait-il dans une autre occasion, d’être menteur. Il a promis à un de mes sujets de lui donner en mariage la fille de Saturnilus. S’il ne veut pas tenir sa parole, je lui déclare la guerre ; s’il ne le peut pas, et qu’il soit dans cet État qu’on ose lui désobéir, je marche à son secours. »
Il ne faut pas croire que ce fût par modération qu’Attila laissa subsister les Romains : il suivait les mœurs de sa nation, qui le portaient à soumettre les peuples, et non pas à les conquérir. Ce prince, dans sa maison de bois, où nous le représente Priscus, maître de toutes les nations barbares et, en quelque façon , de presque toutes celles qui étaient policées, était un des grands monarques dont l’histoire ait jamais parlé.
On voyait, à sa cour, les ambassadeurs des Romains d’Orient et de ceux d’Occident, qui venaient recevoir ses lois ou implorer sa clémence. Tantôt il demandait qu’on lui rendît les Huns transfuges ou les esclaves romains qui s’étaient évadés ; tantôt il voulait qu’on lui livrât quelque ministre de l’Empereur. Il avait mis sur l’empire d’Orient un tribut de deux mille cent livres d’or ; il recevait les appointements de général des armées romaines ; il envoyait à Constantinople ceux qu’il voulait récompenser, afin qu’on les comblât de biens, faisant un trafic continuel de la frayeur des Romains.
Il était craint de ses sujets, et il ne paraît pas qu’il en fût haï. Prodigieusement fier et, cependant, rusé ; ardent dans sa colère, mais sachant pardonner ou différer la punition suivant qu’il convenait à ses intérêts ; ne faisant jamais la guerre quand la paix pouvait lui donner assez d’avantages ; fidèlement servi des rois mêmes qui étaient sous sa dépendance : il avait gardé pour lui seul l’ancienne simplicité des mœurs des Huns. Du reste, on ne peut guère louer sur la bravoure le chef d’une nation où les enfants entraient en fureur au récit des beaux faits d’armes de leurs pères, et où les pères versaient des larmes parce qu’ils ne pouvaient pas imiter leurs enfants.
Après sa mort, toutes les nations barbares se redivisèrent. Mais les Romains étaient si faibles qu’il n’y avait pas de si petit peuple qui ne pût leur nuire.
Ce ne fut pas une certaine invasion qui perdit l’Empire, ce furent toutes les invasions. Depuis celle qui fut si générale sous Gallus, il sembla rétabli, parce qu’il n’avait point perdu de terrain. Mais il alla, de degrés en degrés, de la décadence à sa chute, jusqu’à ce qu’il s’affaissât tout à coup sous Arcadius et Honorius.
En vain, on avait rechassé les Barbares dans leur pays : ils y seraient tout de même rentrés pour mettre en sûreté leur butin. En vain, on les extermina : les villes n’étaient pas moins saccagées ; les villages, brûlés ; les familles, tuées ou dispersées.
Lorsqu’une province avait été ravagée, les Barbares qui succédaient, n’y trouvant plus rien, devaient passer à une autre. On ne ravagea au commencement que la Thrace, la Mysie, la Pannonie ; quand ces pays furent dévastés, on ruina la Macédoine, la Thessalie, la Grèce ; de là, il fallut aller aux Noriques. L’Empire, c’est-à-dire le pays habité, se rétrécissait toujours, et l’Italie devenait frontière.
La raison pourquoi il ne se fit point sous Gallus et Gallien d’établissement de Barbares, c’est qu’ils trouvaient encore de quoi piller.
Ainsi, lorsque les Normands, images des conquérants de l’Empire, eurent, pendant plusieurs siècles, ravagé la France, ne trouvant plus rien à prendre, ils acceptèrent une province qui était entièrement déserte, et se la partagèrent.
La Scythie, dans ces temps-là, étant presque toute inculte, les peuples y étaient sujets à des famines fréquentes ; ils subsistaient en partie par un commerce avec les Romains, qui leur portaient des vivres des provinces voisines du Danube. Les Barbares donnaient en retour les choses qu’ils avaient pillées, les prisonniers qu’ils avaient faits, l’or et l’argent qu’ils recevaient pour la paix. Mais, lorsqu’on ne put plus leur payer des tributs assez forts pour les faire subsister, ils furent forcés de s’établir.
L’empire d’Occident fut le premier abattu ; en voici les raisons.
Les Barbares, ayant passé le Danube, trouvaient à leur gauche le Bosphore, Constantinople et toutes les forces de l’empire d’Orient qui les arrêtaient. Cela faisait qu’ils se tournaient à main droite, du côté de l’Illyrie, et se poussaient vers l’occident. Il se fit un reflux de nations et un transport de peuples de ce côté-là. Les passages de l’Asie étant mieux gardés, tout refoulait vers l’Europe ; au lieu que, dans la première invasion, sous Gallus, les forces des Barbares se partagèrent.
L'empire ayant été réellement divisé, les empereurs d’Orient, qui avaient des alliances avec les Barbares, ne voulurent pas les rompre pour secourir ceux d’Occident, fut très préjudiciable aux affaires d’Occident. Ainsi les Romains d’Orient refusèrent-ils à ceux d’Occident une armée navale, à cause de leur alliance avec les Vandales. Les Visigoths, ayant fait alliance avec Arcadius, entrèrent en Occident, et Honorius fut obligé de s’enfuir à Ravenne. Enfin, Zénon, pour se défaire de Théodoric, le persuada d’aller attaquer l’Italie, qu’Alaric avait déjà ravagée.
Il y avait une alliance très étroite entre Attila et Genséric, roi des Vandales. Ce dernier craignait les Goths ; il avait marié son fils avec la fille du roi des Goths, et, lui ayant ensuite fait couper le nez, il l’avait renvoyée ; il s’unit donc avec Attila. Les deux empires, comme enchaînés par ces deux princes, n’osaient se secourir. La situation de celui d’Occident fut surtout déplorable : il n’avait point de forces de mer ; elles étaient toutes en Orient, en Égypte, Chypre, Phénicie, Ionie, Grèce, seuls pays où il y eut alors quelque commerce. Les Vandales et d’autres peuples attaquaient partout les côtes d’Occident ; il vint une ambassade des Italiens à Constantinople, dit Priscus, pour faire savoir qu’il était impossible que les affaires se soutinssent sans une réconciliation avec les Vandales.
Ceux qui gouvernaient en Occident ne manquèrent pas de politique. Ils jugèrent qu’il fallait sauver l’Italie, qui était en quelque façon la tête et en quelque façon le cœur de l’Empire. On fit passer les Barbares aux extrémités, et on les y plaça. Le dessein était bien conçu ; il fut bien exécuté. Ces nations ne demandaient que la subsistance : on leur donnait les plaines ; on se réservait les pays montagneux, les passages des rivières, les défilés, les places sur les grands fleuves : on gardait la souveraineté. Il y a apparence que ces peuples auraient été forcés de devenir Romains, et la facilité avec laquelle ces destructeurs furent eux-mêmes détruits par les Francs, par les Grecs, par les Maures, justifie assez cette pensée. Tout ce système fut renversé par une révolution plus fatale que toutes les autres. L’armée d’Italie, composée d’étrangers, exigea ce qu’on avait accordé à des nations plus étrangères encore : elle forma, sous Odoacre, une aristocratie, qui se donna le tiers des terres de l’Italie, et ce fut le coup mortel porté à cet empire.
Parmi tant de malheurs, on cherche avec une curiosité triste le destin de la ville de Rome. Elle était, pour ainsi dire, sans défense ; elle pouvait être aisément affamée ; l’étendue de ses murailles faisait qu’il était très difficile de les garder ; comme elle était située dans une plaine, on pouvait aisément la forcer : il n’y avait point de ressource dans le peuple, qui en était extrêmement diminué. Les Empereurs furent obligés de se retirer à Ravenne, ville autrefois défendue par la mer, comme Venise l’est aujourd’hui.
Le peuple romain, presque toujours abandonné de ses souverains, commença à le devenir et à faire des traités pour sa conservation : ce qui est le moyen le plus légitime d’acquérir la souveraine puissance. C’est ainsi que l’Armorique et la Bretagne commencèrent à vivre sous leurs propres lois.
Telle fut la fin de l’empire d’Occident. Rome s’était agrandie parce qu’elle n’avait eu que des guerres successives : chaque nation, par un bonheur inconcevable, ne l’attaquant que quand l’autre avait été ruinée. Rome fut détruite parce que toutes les nations l’attaquèrent à la fois et pénétrèrent partout.
CHAPITRE XX.
1. DES CONQUÊTES DE JUSTINIEN.
2. DE SON GOUVERNEMENT.
Comme tous ces peuples entraient pêle-mêle dans l’Empire, ils s’incommodaient réciproquement, et toute la politique de ces temps-là fut de les armer les uns contre les autres ; ce qui était aisé, à cause de leur férocité et de leur avarice. Ils s’entre-détruisirent pour la plupart avant d’avoir pu s’établir, et cela fit que l’empire d’Orient subsista encore du temps.
D’ailleurs, le Nord s’épuisa lui-même, et l’on n’en vit plus sortir ces armées innombrables qui parurent d’abord : car, après les premières invasions des Goths et des Huns, surtout depuis la mort d’Attila, ceux-ci et les peuples qui les suivirent attaquèrent avec moins de forces.
Lorsque ces nations, qui s’étaient assemblées en corps d’armée, se furent dispersées en peuples, elles s’affaiblirent beaucoup : répandues dans les divers lieux de leurs conquêtes, elles furent elles-mêmes exposées aux invasions.
Ce fut dans ces circonstances que Justinien entreprit de reconquérir l’Afrique et l’Italie et fit ce que nos Français exécutèrent aussi heureusement contre les Visi-Visi Visi-goth, les Bourguignons, les Lombards et les Sarrasins.
Lorsque la Religion chrétienne fut apportée aux Barbares, la secte arienne était en quelque façon dominante dans l’Empire. Valens leur envoya des prêtres ariens, qui furent leurs premiers apôtres. Or, dans l’intervalle qu’il y eut entre leur conversion et leur établissement, cette secte fut en quelque façon détruite chez les Romains. Les Barbares ariens, ayant trouvé tout le pays orthodoxe, n’en purent jamais gagner l’affection, et il fut facile aux Empereurs de les troubler.
D’ailleurs, ces Barbares, dont l’art et le génie n’étaient guère d’attaquer les villes et encore moins de les défendre, en laissèrent tomber les murailles en ruine. Procope nous apprend que Bélisaire trouva celles d’Italie en cet état. Celles d’Afriqueavaient été démantelées par Genséric, comme celles d’Espagne le furent dans la suite par Vitisa, dans l’idée de s’assurer de ses habitants.
La plupart de ces peuples du Nord, établis dans les pays du Midi, en prirent d’abord la mollesse et devinrent incapables des fatigues de la guerre. Les Vandales languissaient dans la volupté : une table délicate, des habits efféminés, des bains, la musique, la danse, les jardins, les théâtres, leur étaient devenus nécessaires.
Ils ne donnaient plus d’inquiétude aux Romains, dit Malchus, depuis qu’ils avaient cessé d’entretenir les armées que Genséric tenait toujours prêtes, avec lesquelles il prévenait ses ennemis et étonnait tout le monde par la facilité de ses entreprises.
La cavalerie des Romains était très exercée à tirer de l’arc ; mais celle des Goths et des Vandales ne se servait que de l’épée et de la lance, et ne pouvait combattre de loin. C’est à cette différence que Bélisaire attribuait une partie de ses succès.
Les Romains, surtout sous Justinien, tirèrent de grands services des Huns, peuples dont étaient sortis les Parthes, et qui combattaient comme eux. Depuis qu’ils eurent perdu leur puissance par la défaite d’Attila et les divisions que le grand nombre de ses enfants fit naître, ils servirent les Romains en qualité d’auxiliaires, et ils formèrent leur meilleure cavalerie.
Toutes ces nations barbares se distinguaient chacune par leur manière particulière de combattre et de s’armer. Les Goths et les Vandales étaient redoutables l’épée à la main ; les Huns étaient des archers admirables ; les Suèves, de bons hommes d’infanterie ; les Alains étaient pesamment armés ; et les Hérules étaient une troupe légère. Les Romains prenaient dans toutes ces nations les divers corps de troupes qui convenaient à leurs desseins, et combat-combat combat-taient contre une seule avec les avantages de toutes les autres.
Il est singulier que les nations les plus faibles aient été celles qui firent de plus grands établissements. On se tromperait beaucoup si l’on jugeait de leurs forces par leurs conquêtes. Dans cette longue suite d’incursions, les peuples barbares ou plutôt les essaims sortis d’eux détruisaient ou étaient détruits ; tout dépendait des circonstances, et, pendant qu’une grande nation était combattue ou arrêtée, une troupe d’aventuriers qui trouvaient un pays ouvert y faisaient des ravages effroyables. Les Goths, que le désavantage de leurs armes fit fuir devant tant de nations, s’établirent en Italie, en Gaule et en Espagne. Les Vandales, quittant l’Espagne par faiblesse, passèrent en Afrique, où ils fondèrent un grand empire.
Justinien ne put équiper contre les Vandales que cinquante vaisseaux ; et, quand Bélisaire débarqua, il n’avait que cinq mille soldats. C’était une entreprise bien hardie, et Léon, qui avait autrefois envoyé contre eux une flotte composée de tous les vaisseaux de l’Orient, sur laquelle il avait cent mille hommes, n’avait pas conquis l’Afrique et avait pensé perdre l’Empire.
Ces grandes flottes, non plus que les grandes armées de terre, n’ont guère jamais réussi. Comme elles épuisent un État si l’expédition est longue, ou que quelque malheur leur arrive, elles ne peuvent être secourues ni réparées ; si une partie se perd, ce qui reste n’est rien, parce que les vaisseaux de guerre, ceux de transport, la cavalerie, l’infanterie, les munitions, enfin, les diverses parties dépendent du tout ensemble. La lenteur de l’entreprise fait qu’on trouve toujours des ennemis préparés. Outre qu’il est rare que l’expédition se fasse jamais dans une saison commode, on tombe dans le temps des orages, tant de choses n’étant presque jamais prêtes que quelques mois plus tard qu’on ne se l’était promis .
Bélisaire envahit l’Afrique, et ce qui lui servit beaucoup, c’est qu’il tira de Sicile une grande quantité de provisions, en conséquence d’un traité fait avec Amalasonte, reine des Goths. Lorsqu’il fut envoyé pour attaquer l’Italie, voyant que les Goths tiraient leur subsistance de la Sicile, il commença par la conquérir ; il affama ses ennemis et se trouva dans l’abondance de toutes choses.
Bélisaire prit Carthage, Rome et Ravenne, et envoya les rois des Goths et des Vandales captifs à Constantinople, où l’on vit après tant de temps les anciens triomphes renouvelés.
On peut trouver dans les qualités de ce grand homme les principales causes de ses succès. Avec un général qui avait toutes les maximes des premiers Romains, il se forma une armée telle que les anciennes armées romaines.
Les grandes vertus se cachent ou se perdent ordinairement dans la servitude ; mais le gouvernement tyrannique de Justinien ne put opprimer la grandeur de cette âme, ni la supériorité de ce génie.
L’eunuque Narsès fut encore donné à ce règne pour le rendre illustre. Élevé dans le Palais, il avait plus la confiance de l’Empereur : car les princes regardent toujours leurs courtisans comme leurs plus fidèles sujets.
Mais la mauvaise conduite de Justinien, ses profusions, ses vexations, ses rapines, sa fureur de bâtir, de changer, de réformer, son inconstance dans ses desseins, un règne dur et faible, devenu plus incommode par une longue vieillesse, furent des malheurs réels, mêlés à des succès inutiles et une gloire vaine.
Ces conquêtes, qui avaient pour cause, non la force de l’Empire, mais de certaines circonstances particulières, perdirent tout : pendant qu’on y occupait les armées, de nouveaux peuples passèrent le Danube, désolèrent l’Illyrie, la Macédoine et la Grèce, et les Perses, dans quatre invasions, firent à l’Orient des plaies incurables.
Plus ces conquêtes furent rapides, moins elles eurent un établissement solide : l’Italie et l’Afrique furent à peine conquises qu’il fallut les reconquérir.
Justinien avait pris sur le théâtre une femme qui s’y était longtemps prostituée. Elle le gouverna avec un empire qui n’a point d’exemple dans les histoires, et, mettant sans cesse dans les affaires les passions et les fantaisies de son sexe, elle corrompit les victoires et les succès les plus heureux.
En Orient, on a de tout temps multiplié l’usage des femmes, pour leur ôter l’ascendant prodigieux qu’elles ont sur nous dans ces climats. Mais, à Constantinople, la loi d’une seule femme donna à ce sexe l’empire ; ce qui mit quelquefois de la faiblesse dans le gouvernement.
Le peuple de Constantinople était de tout temps divisé en deux factions : celle des bleus et celle des verts. Elles tiraient leur origine de l’affection que l’on prend dans les théâtres pour de certains acteurs plutôt que pour d’autres : dans les jeux du cirque, les chariots dont les cochers étaient habillés de vert disputaient le prix à ceux qui étaient habillés de bleu, et chacun y prenait intérêt jusqu’à la fureur.
Ces deux factions, répandues dans toutes les villes de l’Empire, étaient plus ou moins furieuses à proportion de la grandeur des villes, c’est-à-dire de l’oisiveté d’une grande partie du peuple.