Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (page 9)
Les Barbares, au commencement inconnus aux Romains, ensuite seulement incommodes, leur étaient devenus redoutables. Par l’événement du monde le plus extraordinaire, Rome avait si bien anéanti tous les peuples que, lorsqu’elle fut vaincue elle-même, il sembla que la terre en eût enfanté de nouveaux pour la détruire.
Les princes des grands États ont ordinairement peu de pays voisins qui puissent être l’objet de leur ambition. S’il y en avait eu de tels, ils auraient été enveloppés dans le cours de la conquête. Ils sont donc bornés par des mers, des montagnes et de vastes déserts, que leur pauvreté fait mépriser. Aussi les Romains laissèrent-ils les Germains dans leurs forêts et les peuples du Nord dans leurs glaces, et il s’y conserva ou même il s’y forma des nations qui enfin les asservirent eux-mêmes.
Sous le règne de Gallus, un grand nombre de nations, qui se rendirent ensuite plus célèbres, ravagèrent l’Europe, et les Perses, ayant envahi la Syrie, ne quittèrent leurs conquêtes que pour conserver leur butin.
Ces essaims de Barbares qui sortirent autrefois du Nord ne paraissent plus aujourd’hui. Les violences des Romains avaient fait retirer les peuples du Midi au Nord. Tandis que la force qui les contenait subsista, ils y restèrent ; quand elle fut affaiblie, ils se répandirent de toutes parts. La même chose arriva quelques siècles après. Les conquêtes de Charlemagne et ses tyrannies. avaient, une seconde fois, fait reculer les peuples du Midi au Nord ; sitôt que cet empire fut affaibli, ils se portèrent une seconde fois du Nord au Midi. Et, si aujourd’hui un prince faisait en Europe les mêmes ravages, les nations repoussées dans le Nord, adossées aux limites de l’univers, y tiendraient ferme jusqu’au moment qu’elles inonderaient et conquerraient l’Europe une troisième fois.
L’affreux désordre qui était dans la succession à l’empire étant venu à son comble, on vit paraître, sur la fin du règne de Valérien et pendant celui de Gallien, son fils, trente prétendants divers, qui, s’étant la plupart entre-détruits, ayant eu un règne très court, furent nommés Tyrans.
Valérien ayant été pris par les Perses, et Gallien, son fils, négligeant les affaires, les Barbares pénétrèrent partout. L’Empire se trouva dans cet état où il fut, environ un siècle après, en Occident ; et il aurait, dès lors, été détruit sans un concours heureux de circonstances qui le relevèrent.
Odénat, prince de Palmyre, allié des Romains, chassa les Perses, qui avaient envahi presque toute l’Asie ; la ville de Rome fit une armée de ses citoyens, qui écarta les Barbares qui venaient la piller ; une armée innombrable de Scythes, qui passait la mer avec six mille vaisseaux, périt par les naufrages, la misère, la faim et sa grandeur même ; et, Gallien ayant été tué, Claude, Auré-Auré Auré-lien, Tacite et Probus, quatre grands hommes qui, par un grand bonheur, se succédèrent, rétablirent l’empire prêt à périr.
CHAPITRE XVII.
CHANGEMENT DANS L’ÉTAT.
Pour prévenir les trahisons continuelles des soldats, les empereurs s’associèrent des personnes en qui ils avaient confiance, et Dioclétien, sous prétexte de la grandeur des affaires, régla qu’il y aurait toujours deux empereurs et deux Césars. Il jugea que, les quatre principales armées étant occupées par ceux qui auraient part à l’empire, elles s’intimideraient les unes les autres ; que les autres armées, n’étant pas assez fortes pour entreprendre de faire leur chef empereur, elles perdraient peu à peu la coutume d’élire ; et qu’enfin, la dignité de César étant toujours subordonnée, la puissance, partagée entre quatre pour la sûreté du gouvernement, ne serait pourtant, dans toute son étendue, qu’entre les mains de deux.
Mais ce qui contint encore plus les gens de guerre, c’est que, les richesses des particuliers et la fortune publique ayant diminué, les Empereurs ne purent plus leur faire des dons si considérables ; de manière que la récompense ne fût plus proportionnée au danger de faire une nouvelle élection.
D’ailleurs, les préfets du prétoire, qui, pour le pouvoir et pour les fonctions, étaient, à peu près, comme les grands vizirs de ces temps-là et faisaient à leur gré massacrer les empereurs pour se mettre en leur place, furent fort abaissés par Constantin, qui ne leur laissa que les fonctions civiles et en fit quatre au lieu de deux.
La vie des empereurs commença donc à être plus assurée ; ils purent mourir dans leur lit, et cela sembla avoir un peu adouci leurs mœurs : ils ne versèrent plus le sang avec tant de férocité. Mais, comme il fallait que ce pouvoir immense débordât quelque part, on vit un autre genre de tyrannie, mais plus sourde. Ce ne furent plus des massacres, mais des jugements iniques, des formes de justice qui semblaient n’éloigner la mort que pour flétrir la vie. La cour fut gouvernée et gouverna par plus d’artifices, par des arts plus exquis, avec un plus grand silence. Enfin, au lieu de cette hardiesse à concevoir une mauvaise action et de cette impétuosité à la commettre, on ne vit plus régner que les vices des âmes faibles, et des crimes réfléchis.
Il s’établit un nouveau genre de corruption. Les premiers empereurs aimaient les plaisirs ; ceux-ci, la mollesse. Ils se montrèrent moins aux gens de guerre ; ils furent plus oisifs, plus livrés à leurs domestiques, plus attachés à leurs palais, et plus séparés de l’Empire.
Le poison de la Cour augmenta sa force à mesure qu’il fut plus séparé : on ne dit rien, on insinua tout ; les grandes réputations furent toutes attaquées, et les ministres et les officiers de guerre furent mis sans cesse à la discrétion de cette sorte de gens qui ne peuvent servir l’État, ni souffrir qu’on le serve avec gloire.
Enfin, cette affabilité des premiers empereurs, qui seule pouvait leur donner le moyen de connaître leurs affaires, fut entièrement bannie. Le prince ne sut plus rien que sur le rapport de quelques confidents, qui, toujours de concert, souvent même lorsqu’ils semblaient être d’opinion contraire, ne faisaient auprès de lui que l’office d’un seul.
Le séjour de plusieurs empereurs en Asie et leur perpétuelle rivalité avec les rois de Perse firent qu’ils voulurent être adorés comme eux, et Dioclétien, d’autres disent Galère, l’ordonna par un édit.
Ce faste et cette pompe asiatiques s’établissant, les yeux s’y accoutumèrent d’abord, et, lorsque Julien voulut mettre de la simplicité et de la modestie dans ses manières, on appela oubli de la dignité ce qui n’était que la mémoire des anciennes mœurs.
Quoique, depuis Marc-Aurèle, il y eût eu plusieurs empereurs, il n’y avait eu qu’un empire, et, l’autorité de tous étant reconnue dans les provinces, c’était une puissance unique exercée par plusieurs.
Mais Galère et Constance Chlore n’ayant pu s’accorder, ils partagèrent réellement l’empire ; et, par cet exemple, qui fut dans la suite suivi par Constantin, qui prit le plan de Galère, et non pas celui de Dioclétien, il s’introduisit une coutume qui fut moins un changement qu’une révolution.
De plus, l’envie qu’eut Constantin de faire une ville nouvelle, la vanité de lui donner son nom, le déterminèrent à porter en Orient le siège de l’empire. Quoique l’enceinte de Rome ne fût pas à beaucoup près si grande qu’elle est à présent, les faubourgs en étaient prodigieusement étendus : l’Italie, pleine de maisons de plaisance, n’était proprement que le jardin de Rome ; les laboureurs étaient en Sicile, en Afrique, en Égypte ; et les jardiniers, en Italie. Les terres n’étaient presque cultivées que par les esclaves des citoyens romains. Mais, lorsque le siège de l’empire fut établi en Orient, Rome presque entière y passa : les Grands y menèrent leurs esclaves, c’est-à-dire presque tout le peuple, et l’Italie fut privée de ses habitants.
Pour que la nouvelle ville ne cédât en rien à l’ancienne, Constantin voulut qu’on y distribuât aussi du blé, et ordonna que celui d’Égypte serait envoyé à Constantinople, et celui de l’Afrique, à Rome ; ce qui, me semble, n'étoit pas fort sensé.
Dans le temps de la République, le peuple romain, souverain de tous les autres, devait naturellement avoir part aux tributs ; cela fit que le Sénat lui vendit d’abord du blé à bas prix et ensuite le lui donna pour rien. Lorsque le Gouvernement fut devenu monarchique, cela subsista contre les principes de la monarchie ; on laissait cet abus à cause des inconvénients qu’il y aurait eus à le changer. Mais Constantin, fondant une ville nouvelle, l’y établit sans aucune bonne raison.
Lorsque Auguste eut conquis l’Égypte, il apporta à Rome le trésor des Ptolomées ; cela y fit à peu près la même révolution que la découverte des Indes a faite depuis en Europe, et que de certains systèmes ont faite de nos jours: les fonds doublèrent de prix à Rome ; et, comme Rome continua d’attirer à elle les richesses d’Alexandrie, qui recevait elle-même celles de l’Afrique et de l’Orient, l’or et l’argent devinrent très communs en Europe ; ce qui mit les peuples en état de payer des impôts très considérables en espèces.
Mais, lorsque l’Empire eut été divisé, ces richesses allèrent à Constantinople. On sait, d’ailleurs, que les mines d’Angleterre n’étaient point encore ouvertes ; qu’il y en avait très peu en Italie et dans les Gaules ; que, depuis les Carthaginois, les mines d’Espagne n’étaient guère plus travaillées ou, du moins, n’étaient plus si riches. L’Italie, qui n’avait plus que des jardins abandonnés, ne pouvait par aucun moyen attirer l’argent de l’Orient, pendant que l’Occident, pour avoir de ses marchandises, y envoyait le sien. L’or et l’argent devinrent donc extrêmement rares en Europe. Mais les empereurs y voulurent exiger les mêmes tributs ; ce qui perdit tout.
Lorsque le gouvernement a une forme depuis long-long long-temps établie, et que les choses se sont mises dans une certaine situation, il est presque toujours de la prudence de les y laisser, parce que les raisons, souvent compliquées et inconnues, qui font qu’un pareil état a subsisté font qu’il se maintiendra encore. Mais, quand on change le système total, on ne peut remédier qu’aux inconvénients qui se présentent dans la théorie, et on en laisse d’autres que la pratique seule peut faire découvrir.
Ainsi, quoique l’Empire ne fût déjà que trop grand, la division qu’on en fit le ruina, parce que toutes les parties de ce grand corps, depuis longtemps ensemble, s’étaient, pour ainsi dire, ajustées pour y rester et dépendre les unes des autres.
Constantin, après avoir affaibli la capitale, frappa un autre coup sur les frontières : il ôta les légions qui étaient sur le bord des grands fleuves, et les dispersa dans les provinces ; ce qui produisit deux maux : l’un, que la barrière qui contenait tant de nations fut ôtée ; et l’autre, que les soldats vécurent et s’amollirent dans le cirque et dans les théâtres.
Lorsque Constantin envoya Julien dans les Gaules, il trouva que cinquante villes le long du Rhin avaient été prises par les Barbares ; que les provinces avaient été saccagées ; qu’il n’y avait plus que l’ombre d’une armée romaine, que le seul nom des ennemis faisait fuir.
Ce prince, par sa sagesse, sa constance, son économie, sa conduite, sa valeur et une suite continuelle d’actions héroïques, rechassa les Barbares, et la terreur de son nom les contint tant qu’il vécut.
La brièveté des règnes, les divers partis politiques, les différentes religions, les sectes particulières de ces religions, ont fait que le caractère des Empereurs est venu à nous extrêmement défiguré. Je n’en donnerai que deux exemples : cet Alexandre, si lâche dans Hérodien, paraît plein de courage dans Lampridius ; ce Gratien, tant loué par les Orthodoxes, Philostorgue le compare à Néron.
Valentinien sentit plus que personne la nécessité de l’ancien plan : il employa toute sa vie à fortifier les bords du Rhin, à y faire des levées, y bâtir des châteaux, y placer des troupes, leur donner le moyen d’y subsister. Mais il arriva dans le monde un événement qui détermina Valens, son frère, à ouvrir le Danube et eut d’effroyables suites.
Dans le pays qui est entre les Palus-Méotides, les montagnes du Caucase et la Mer Caspienne, il y avait plusieurs peuples qui étaient la plupart de la nation des Huns ou de celle des Alains. Leurs terres étaient extrêmement fertiles ; ils aimaient la guerre et le brigandage ; ils étaient presque toujours à cheval ou sur leurs chariots et erraient dans le pays où ils étaient enfermés ; ils faisaient bien quelques ravages sur les frontières de Perse et d’Arménie, mais on gardait aisément les Portes Caspiennes, et ils pouvaient difficilement pénétrer dans la Perse par ailleurs. Comme ils n’imaginaient point qu’il fût possible de traverser les Palus-Méotides, ils ne connaissaient pas les Romains, et, pendant que d’autres Barbares ravageaient l’Empire, ils restaient dans les limites que leur ignorance leur avait données.
Quelques-uns ont dit que le limon que le Tanaïs avait apporté avait formé une espèce de croûte sur le Bosphore Cimmérien, sur laquelle ils avaient passé ; d’autres, que deux jeunes Scythes, poursuivant une biche qui traversa ce bras de mer, le traversèrent aussi ; ils furent étonnés de voir un nouveau monde, et, retournant dans l’ancien, ils apprirent à leurs compatriotes les nouvelles terres et, si j’ose me servir de ce terme, les Indes qu’ils avaient découvertes.
D’abord, des corps innombrables de Huns passèrent, et, rencontrant les Goths les premiers, ils les chassèrent devant eux. Il semblait que ces nations se précipitassent les unes sur les autres, et que l’Asie, pour peser sur l’Europe, eût acquis un nouveau poids.
Les Goths, effrayés, se présentèrent sur les bords du Danube et, les mains jointes, demandèrent une retraite. Les flatteurs de Valens saisirent cette occasion et la lui représentèrent comme une conquête heureuse d’un nouveau peuple qui venait défendre l’Empire et l’enrichir.
Valens ordonna qu’ils passeraient sans armes ; mais, pour de l’argent, ses officiers leur en laissèrent tant qu’ils voulurent. Il leur fit distribuer des terres ; mais, à la différence des Huns, les Goths n’en cultivaient point ; on les priva même du blé qu’on leur avait promis ; ils mouraient de faim, et ils étaient au milieu d’un pays riche ; ils étaient armés, et on leur faisait des injustices. Ils ravagèrent tout, depuis le Danube jusqu’au Bosphore, exterminèrent Valens et son armée, et ne repassèrent le Danube que pour abandonner l’affreuse solitude qu’ils avaient faite.
CHAPITRE XVIII.
NOUVELLES MAXIMES PRISES PAR LES ROMAINS.
Quelquefois la lâcheté des Empereurs, souvent la faiblesse de l’Empire, firent que l’on chercha à apaiser par de l’argent les peuples qui menaçaient d’envahir. Mais la paix ne peut point s’acheter, parce que celui qui l’a vendue n’en est que plus en état de la faire, acheter encore.
Il vaut mieux courir le risque de faire une guerre malheureuse que de donner de l’argent pour avoir la paix : car on respecte toujours un prince lorsqu’on sait qu’on ne le vaincra qu’après une longue résistance.
D’ailleurs, ces sortes de gratifications se changeaient en tributs et, libres au commencement, devenaient nécessaires ; elles furent regardées comme des droits acquis, et, lorsqu’un empereur les refusa à quelques peuples ou voulut donner moins, ils devinrent de mortels ennemis. Entre mille exemples, l’armée que Julien mena contre les Perses fut poursuivie dans sa retraite par des Arabes à qui il avait refusé le tribut accoutumé ; et, d’abord après, sous l’empire de Valentinien, les Allemands, à qui on avait offert des présents moins considérables qu’à l’ordinaire, s’en indignèrent, et ces peuples du Nord, déjà gouvernés par le point d’honneur, se vengèrent de cette insulte prétendue par une cruelle guerre.
Toutes ces nations qui entouraient l’Empire en Europe et en Asie absorbèrent peu à peu les richesses des Romains, et, comme ils s’étaient agrandis parce que l’or et l’argent de tous les rois était porté chez eux, ils s’affaiblirent parce que leur or et leur argent étoient portés chez les autres.
Les fautes que font les hommes d’État ne sont pas toujours libres : souvent ce sont des suites nécessaires de la situation où l’on est, et les inconvénients ont fait naître les inconvénients.
La milice, comme on a déjà vu, était devenue très à charge à l’État. Les soldats avaient trois sortes d’avantages : la paye ordinaire, la récompense après le service, et les libéralités d’accident, qui devenaient très souvent des droits pour des gens qui avaient le peuple et le prince entre leurs mains.
L’impuissance où l’on se trouva de payer ces charges fit que l’on prit une milice moins chère. On fit des traités avec des nations barbares, qui n’avaient ni le luxe des soldats romains, ni le même esprit, ni les mêmes prétentions.
Il y avait une autre commodité à cela : comme les Barbares tombaient tout à coup sur un pays, n’y ayant point chez eux de préparatifs après la résolution de partir, il était difficile de faire des levées à temps dans les provinces. On prenait donc un autre corps de Barbares, toujours prêt à recevoir de l’argent, à piller et à se battre. On était servi pour le moment ; mais, dans la suite, on avait autant de peine à réduire les auxiliaires que les ennemis.
Les premiers Romains ne mettaient point dans leurs armées un plus grand nombre de troupes auxiliaires que de romaines, et, quoique leurs alliés fussent proprement des sujets, ils ne voulaient point avoir pour sujets des peuples plus belliqueux qu’eux-mêmes.
Mais, dans les derniers temps, non seulement ils n’observèrent pas cette proportion des troupes auxiliaires, mais même ils remplirent de soldats barbares les corps de troupes nationales.
Ainsi ils établissaient des usages tout contraires à ceux qui les avaient rendus maîtres de tout, et, comme autrefois leur politique constante fut de se réserver l’art militaire et d’en priver tous leurs voisins, ils le détruisaient pour lors chez eux et l’établissaient chez les autres.
Voici en un mot l’histoire des Romains : ils vainquirent tous les peuples par leurs maximes ; mais, lorsqu’ils y furent parvenus, leur République ne put subsister, il fallut changer de gouvernement, et des maximes contraires aux premières, employées dans ce gouvernement nouveau, firent tomber leur grandeur.
Ce n’est pas la Fortune qui domine le monde. On peut le demander aux Romains, qui eurent une suite continuelle de prospérités quand ils se gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers lorsqu’ils se conduisirent sur un autre. Il y a des causes générales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie, l’élèvent, la maintiennent, ou la précipitent ; tous les accidents sont soumis à ces causes, et, si le hasard d’une bataille, c’est-à-dire une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet État devait périr par une seule bataille. En un mot, l’allure principale entraîne avec elle tous les accidents particuliers.
Nous voyons que, depuis près de deux siècles, les troupes de terre de Danemark ont presque toujours été battues par celles de Suède. Il faut qu’indépendamment du courage des deux nations et du sort des armes il y ait dans le gouvernement danois, militaire ou civil, un vice intérieur qui ait produit cet effet, et je ne le crois point difficile à découvrir.
Enfin, les Romains perdirent leur discipline militaire ; ils abandonnèrent jusqu’à leurs propres armes. Végèce dit que, les soldats les trouvant trop pesantes, ils obtinrent de l’empereur Gratien de quitter leur cuirasse et ensuite leur casque ; de façon qu’exposés aux coups sans défense ils ne songèrent plus qu’à fuir.
Il ajoute qu’ils avaient perdu la coutume de fortifier leur camp, et que, par cette négligence, leurs armées furent enlevées par la cavalerie des Barbares.
La cavalerie fut peu nombreuse chez les premiers Romains : elle ne faisait que la onzième partie de la légion, et très souvent moins ; et, ce qu’il y a d’extraordinaire, ils en avaient beaucoup moins que nous, qui avons tant de sièges à faire, où la cavalerie est peu utile. Quand les Romains furent dans la décadence, ils n’eurent presque plus que de la cavalerie. Il me semble que, plus une nation se rend savante dans l’art militaire, plus elle agit par son infanterie, et que, moins elle le connaît, plus elle multiplie sa cavalerie. C’est que, sans la discipline, l’infanterie, pesante ou légère, n’est rien ; au lieu que la cavalerie va toujours, dans son désordre même. L’action de celle-ci consiste plus dans son impétuosité et un certain choc ; celle de l’autre, dans sa résistance et une certaine immobilité : c’est plutôt une réaction qu’une action. Enfin, la force de la cavalerie est momentanée ; l’infanterie agit plus longtemps ; mais il faut de la discipline pour qu’elle puisse agir longtemps.
Les Romains parvinrent à commander à tous les peuples, non seulement par l’art de la guerre, mais aussi par leur prudence, leur sagesse, leur constance, leur amour pour la gloire et pour la patrie. Lorsque, sous les Empereurs, toutes ces vertus s’évanouirent, l’art militaire leur resta, avec lequel, malgré la faiblesse de la tyrannie de leurs princes, ils conservèrent ce qu’ils avaient acquis. Mais, lorsque la corruption se mit dans la milice même, ils devinrent la proie de tous les peuples.
Un empire fondé par les armes a besoin de se soutenir par les armes. Mais, comme, lorsqu’un État est dans le trouble, on n’imagine pas comment il peut en sortir, de même, lorsqu’il est en paix et qu’on respecte sa puissance, il ne vient point dans l’esprit comment cela peut changer ; il néglige donc la milice, dont il croit n’avoir rien à espérer et tout à craindre, et souvent même il cherche à l’affaiblir.
C’était une règle inviolable des premiers Romains que quiconque avait abandonné son poste ou laissé ses armes dans le combat était puni de mort. Julien et Valentinien avaient, à cet égard, établi les anciennes peines. Mais les Barbares pris à la solde des Romains, accoutumés à faire la guerre comme la font aujourd’hui les Tartares, à fuir pour combattre encore, à chercher le pillage plus que l’honneur, étaient incapables d’une pareille discipline.
Telle était la discipline des premiers Romains qu’on y avait vu des généraux condamner à mourir leurs enfants pour avoir, sans leur ordre, gagné la victoire. Mais, quand ils furent mêlés parmi les Barbares, ils y contractèrent un esprit d’indépendance qui faisait le caractère de ces nations, et, si l’on lit les guerres de Bélisaire contre les Goths, on verra un général presque toujours désobéi par ses officiers.