Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (page 12)

Montesquieu · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voici une étrange contradiction de l’esprit humain. Les ministres de la religion chez les premiers Romains, n’étant pas exclus des charges et de la société civile, s’embarrassèrent peu de ses affaires. Lorsque la religion chrétienne fut établie, les ecclésiastiques, qui étaient plus séparés des affaires du monde, s’en mêlèrent avec modération. Mais, lorsque, dans la décadence de l’empire, les moines furent le seul clergé, ces gens, destinés par une profession plus particulière à fuir et à craindre les affaires, embrassèrent toutes les occasions qui purent leur y donner part ; ils ne cessèrent de faire du bruit partout et d’agiter ce monde qu’ils avaient quitté.

Aucune affaire d’État, aucune paix, aucune guerre, aucune trêve, aucune négociation, aucun mariage ne se traita que par le ministère des moines : les conseils du prince en furent remplis, et les assemblées de la Nation, presque toutes composées.

On ne saurait croire quel mal il en résulta : ils affaiblirent l’esprit des princes et leur firent faire imprudemment même les choses bonnes. Pendant que Basile occupait les soldats de son armée de mer à bâtir une église à saint Michel, il laissa piller la Sicile par les Sarrasins et prendre Syracuse ; et Léon, son successeur, qui employa sa flotte au même usage, leur laissa occuper Tauroménie et l’île de Lemnos.

Andronic Paléologue abandonna la marine parce qu’on l’assura que Dieu était si content de son zèle pour la paix de l’Église que ses ennemis n’oseraient l’attaquer. Le même craignait que Dieu ne lui demandât compte du temps qu’il employait à gouverner son État, et qu’il dérobait aux affaires spirituelles.

Les Grecs, grands parleurs, grands disputeurs, naturellement sophistes, ne cessèrent d’embrouiller la religion par des controverses. Comme les moines avaient un grand crédit à la Cour, toujours d’autant plus faible qu’elle était plus corrompue, il arrivait que les moines et la Cour se gâtaient réciproquement, et que le mal était dans tous les deux ; d’où il suivait que toute l’attention des empereurs occupée quelquefois à calmer, souvent à irriter des disputes théologiques, qu’on a toujours remarqué devenir frivoles à mesure qu’elles sont plus vives.

Michel Paléologue, dont le règne fut tant agité par des disputes sur la religion, voyant les affreux ravages des Turcs dans l’Asie, disait, en soupirant, que le zèle téméraire de certaines personnes, qui, en décriant sa conduite, avaient soulevé ses sujets contre lui, l’avait obligé d’appliquer tous ses soins à sa propre conservation et de négliger la ruine des provinces. « Je me suis contenté, disait-il, de pourvoir à ces parties éloignées par le ministère des gouverneurs, qui m’en ont dissimulé les besoins, soit qu’ils fussent gagnés par argent, soit qu’ils appréhendassent d’être punis. »

Les patriarches de Constantinople avaient un pouvoir immense. Comme, dans les tumultes populaires, les Empereurs et les grands de l’État se retiraient dans les églises, que le Patriarche était maître de les livrer ou non et exerçait ce droit à sa fantaisie, il se trouvait toujours, quoique indirectement, arbitre de toutes les affaires publiques.

Lorsque le vieux Andronic fit dire au patriarche qu’il se mêlât des affaires de l’Église et le laissât gouverner celles de l’Empire : « C’est, lui répondit le Patriarche, comme si le corps disait à l’âme : je ne prétends avoir rien de commun avec vous, et je n’ai que faire de votre secours pour exercer mes fonctions. »

De si monstrueuses prétentions étant insupportables aux princes, les patriarches furent très souvent chassés de leur siège. Mais, chez une nation superstitieuse, où l’on croyait abominables toutes les fonctions ecclésiastiques qu’avait pu faire un patriarche qu’on croyait intrus, cela produisit des schismes continuels : chaque patriarche, l’ancien, le nouveau, le plus nouveau, ayant chacun leurs sectateurs.

Ces sortes de querelles étaient bien plus tristes que celles qu’on pouvait avoir sur le dogme, parce qu’elles étaient comme une hydre qu’une nouvelle disposition pouvait toujours reproduire.

La fureur des disputes devint un état si naturel aux Grecs que, lorsque Cantacuzène prit Constantinople, il trouva l’empereur Jean et l’impératrice Anne occupés à un concile contre quelques ennemis des moines ; et, quand Mahomet II l’assiégea, il ne put suspendre les haines théologiques ; et on y était plus occupé du concile de Florence que de l’armée des Turcs.

Dans les disputes ordinaires, comme chacun sent qu’il peut se tromper, l’opiniâtreté et l’obstination ne sont pas extrêmes. Mais, dans celles que nous avons sur la religion, comme, par la nature de la chose, chacun croit être sûr que son opinion est vraie, nous nous indignons contre ceux qui, au lieu de changer eux-mêmes, s’obstinent à nous faire changer.

Ceux qui liront l’histoire de Pachymère connaîtront bien l’impuissance où étaient et où seront toujours les théologiens par eux-mêmes d’accommoder jamais leurs différends. On y voit un empereur qui passe sa vie à les assembler, à les écouter, à les rapprocher ; on voit, de l’autre, une hydre de disputes qui renaissent sans cesse, et l’on sent qu’avec la même méthode, la même patience, les mêmes espérances, la même envie de finir, la même simplicité pour leurs intrigues, le même respect pour leurs haines, ils ne se seraient jamais accommodés jusqu’à la fin du monde.

En voici un exemple bien remarquable. À la sollicitation de l’Empereur, les partisans du patriarche Arsène firent une convention avec ceux qui suivaient le patriarche Joseph, qui portait que les deux partis écriraient leurs prétentions, chacun sur un papier, qu’on jetterait les deux papiers dans un brasier, que, si l’un des deux demeurait entier, le jugement de Dieu serait suivi, et que, si tous les deux étaient consumés, ils renonceraient à leurs différends. Le feu dévora les deux papiers ; les deux partis se réunirent ; la paix dura un jour. Mais, le lendemain, ils dirent que leur changement aurait dû dépendre d’une persuasion intérieure, et non pas du hasard, et la guerre recommença plus vive que jamais.

On doit donner une grande attention aux disputes des théologiens ; mais il faut la cacher autant qu’il est possible : la peine qu’on paraît prendre à les calmer les accréditant toujours, en faisant voir que leur manière de penser est si importante qu’elle décide du repos de l’État et de la sûreté du prince.

On ne peut pas plus finir leurs affaires en écoutant leurs subtilités qu’on ne pourrait abolir les duels en établissant des écoles où l’on raffinerait sur le point d’honneur.

Les empereurs grecs eurent si peu de prudence que, quand les disputes furent endormies, ils eurent la rage de les réveiller. Anastase, Justinien, Héraclius, Manuel Comnène, proposèrent des points de foi à leur clergé et à leur peuple, qui aurait méconnu la vérité dans leur bouche quand même ils l’auraient trouvée. Ainsi, péchant toujours dans la forme et ordinairement dans le fond, voulant faire voir leur pénétration, qu’ils auraient pu si bien montrer dans tant d’autres affaires qui leur étaient confiées, ils entreprirent des disputes vaines sur la nature de Dieu, qui, se cachant aux savants, parce qu’ils sont orgueilleux, ne se montre pas mieux aux grands de la Terre.

C’est une erreur de croire qu’il y ait dans le monde une autorité humaine, à tous les égards despotique ; il n’y en a jamais eu, et il n’y en aura jamais. Le pouvoir le plus immense est toujours borné par quelque coin. Que le Grand Seigneur mette un nouvel impôt à Constantinople, un cri général lui fait d’abord trouver des limites qu’il n’avait pas connues. Un roi de Perse peut bien contraindre un fils de tuer son père ou un père de tuer son fils ; mais obliger ses sujets de boire du vin, il ne le peut pas. Il y a, dans chaque nation, un esprit général sur lequel la puissance même est fondée. Quand elle choque cet esprit, elle se choque elle-même, et elle s’arrête nécessairement.

La source la plus empoisonnée de tous les malheurs des Grecs, c’est qu’ils ne connurent jamais la nature ni les bornes de la puissance ecclésiastique et de la séculière ; ce qui fit que l’on tomba, de part et d’autre, dans des égarements continuels.

Cette grande distinction, qui est la base sur laquelle pose la tranquillité des peuples, est fondée non seulement sur la religion, mais encore sur la raison et la nature, qui veulent que des choses réellement séparées, et qui ne peuvent subsister que séparées, ne soient jamais confondues.

Quoique, chez les anciens Romains, le Clergé ne fît pas un corps séparé, cette distinction y était aussi connue que parmi nous. Claudius avait consacré à la Liberté la maison de Cicéron, lequel, revenu de son exil, la redemanda. Les pontifes décidèrent que, si elle avait été consacrée sans un ordre exprès du peuple, on pouvait la lui rendre sans blesser la Religion. « Ils ont déclaré, dit Cicéron, qu’ils n’avoient examiné que la validité de la consécration, et non la loi faite par le peuple ; qu’ils avoient jugé le premier chef comme pontifes, et qu’ils jugeroient le second comme sénateurs. »

CHAPITRE XXIII.

1. RAISON DE LA DURÉE DE L’EMPIRE D’ORIENT.

2. SA DESTRUCTION.

Après ce que je viens de dire de l’Empire grec, il est naturel de demander comment il a pu subsister si longtemps. Je crois pouvoir en donner les raisons.

Les Arabes l’ayant attaqué et en ayant conquis quelques provinces, leurs chefs se disputèrent le caliphat, et le feu de leur premier zèle ne produisit plus que des discordes civiles.

Les mêmes Arabes ayant conquis la Perse et s’y étant divisés ou affaiblis, les Grecs ne furent plus obligés de tenir sur l’Euphrate les principales forces de leur empire.

Un architecte nommé Callinique, qui était venu de Syrie à Constantinople, ayant trouvé la composition d’un feu que l’on soufflait par un tuyau, et qui était tel que l’eau et tout ce qui éteint les feux ordinaires ne faisait qu’en augmenter la violence, les Grecs, qui en firent usage, furent en possession, pendant plusieurs siècles, de brûler toutes les flottes de leurs ennemis, surtout celles des Arabes, qui venaient d’Afrique ou de Syrie les attaquer jusqu’à Constantinople.

Ce feu fut mis au rang des secrets de l’État, et Constantin Porphyrogénète, dans son ouvrage dédié à Romain, son fils, sur l’administration de l’Empire, l’avertit que, lorsque les Barbares lui demanderont du feu grégeois, il doit leur répondre qu’il ne lui est pas permis de leur en donner, parce qu’un ange, qui l’apporta à l’empereur Constantin, défendit de le communiquer aux autres nations, et que ceux qui avaient osé le faire avaient été dévorés par le feu du ciel dès qu’ils étaient entrés dans l’Église.

Constantinople faisait le plus grand et presque le seul commerce du monde, dans un temps où les nations gothiques, d’un côté, et les Arabes, de l’autre, avaient ruiné le commerce et l’industrie partout ailleurs : les manufactures de soie y avaient passé de Perse, et, depuis l’invasion des Arabes, elles furent fort négligées dans la Perse même. D’ailleurs, les Grecs étaient maîtres de la mer. Cela mit dans l’État d’immenses richesses et, par conséquent, de grandes ressources ; et, sitôt qu’il eut quelque relâche, on vit d’abord reparaître la prospérité publique.

En voici un grand exemple. Le vieux Andronic Comnène était le Néron des Grecs ; mais, comme, parmi tous ses vices, il avait une fermeté admirable pour empêcher les injustices et les vexations des grands, on remarqua que, pendant trois ans qu’il régna, plusieurs provinces se rétablirent.

Enfin, les Barbares qui habitaient les bords du Danube s’étant établis, ils ne furent plus si redoutables et servirent même de barrière contre d’autres Barbares.

Ainsi, pendant que l’Empire était affaissé sous un mauvais gouvernement, des choses particulières le soutenaient. C’est ainsi que nous voyons aujourd’hui quelques nations de l’Europe se maintenir, malgré leur faiblesse, par les trésors des Indes ; les états temporels du pape, par le respect que l’on a pour le souverain ; et les corsaires de Barbarie, par l’empêchement qu’ils mettent au commerce des petites nations, ce qui les rend utiles aux grandes.

L’empire des Turcs est à présent à peu près dans le même degré de faiblesse où était autrefois celui des Grecs. Mais il subsistera longtemps : car, si quelque prince que ce fût mettait cet empire en péril en poursuivant ses conquêtes, les trois puissances commerçantes de l’Europe connaissent trop leurs affaires pour n’en pas prendre la défense sur-le-champ.

C’est leur félicité que Dieu ait permis qu’il y ait dans le monde des nations propres à posséder inutilement un grand empire.

Dans le temps de Basile Porphyrogénète, la puissance des Arabes fut détruite en Perse. Mahomet, fils de Sambraël, qui y régnait, appela du nord trois mille Turcs en qualité d’auxiliaires. Sur quelque mécontentement, il envoya une armée contre eux ; mais ils la mirent en fuite. Mahomet, indigné contre ses soldats, ordonna qu’ils passeraient devant lui vêtus en robes de femmes ; mais ils se joignirent aux Turcs, qui d’abord allèrent ôter la garnison qui gardait le pont de l’Araxe, et ouvrirent le passage à une multitude innombrable de leurs compatriotes.

Après avoir conquis la Perse, ils se répandirent d’orient en occident sur les terres de l’Empire, et, Romain Diogène ayant voulu les arrêter, ils le prirent prisonnier et soumirent presque tout ce que les Grecs avaient en Asie, jusqu’au Bosphore.

Quelque temps après, sous le règne d’Alexis Comnène, les Latins attaquèrent l’Occident. Il y avait longtemps qu’un malheureux schisme avait mis une haine implacable entre les nations des deux rites, et elle aurait éclaté plus tôt si les Italiens n’avaient plus pensé à réprimer les Empereurs d’Allemagne, qu’ils craignaient, que les Empereurs grecs, qu’ils ne faisaient que haïr.

On était dans ces circonstances, lorsque tout à coup il se répandit en Europe une opinion religieuse que les lieux où Jésus-Christ était né, ceux où il avait souffert, étant profanés par les Infidèles, le moyen d’effacer ses péchés était de prendre les armes pour les en chasser. L’Europe était pleine de gens qui aimaient la guerre, qui

avaient beaucoup de crimes à expier, et qu’on leur proposait d’expier en suivant leur passion dominante : tout le monde prit donc la croix et les armes.

Les croisés, étant arrivés en Orient, assiégèrent Nicée et la prirent ; ils la rendirent aux Grecs, et, dans la consternation des infidèles, Alexis et Jean Comnène rechassèrent les Turcs jusqu’à l’Euphrate.

Mais, quel que fût l’avantage que les Grecs pussent tirer des expéditions des croisés, il n’y avait pas d’empereur qui ne frémît du péril de voir passer au milieu de ses États et se succéder des héros si fiers et de si grandes armées.

Ils cherchèrent donc à dégoûter l’Europe de ces entreprises, et les croisés trouvèrent partout des trahisons, de la perfidie, et tout ce qu’on peut attendre d’un ennemi timide.

Il faut avouer que les Français, qui avaient commencé ces expéditions, n’avaient rien fait pour se faire souffrir. Au travers des invectives d’Andronic Comnène contre nous, on voit, dans le fond, que, chez une nation étrangère, nous ne nous contraignions point, et que nous avions pour lors les défauts qu’on nous reproche aujourd’hui.

Un comte français alla se mettre sur le trône de l’empereur ; le comte Baudouin le tira par le bras et lui dit : « Vous devez savoir que, quand on est dans un pays, il en faut suivre les usages. Vraiment, voilà un beau paysan, répondit-il, de s’asseoir ici, tandis que tant de capitaines sont debout ! »

Les Allemands, qui passèrent ensuite, et qui étaient les meilleures gens du monde, firent une rude pénitence de nos étourderies et trouvèrent partout des esprits que nous avions révoltés.

Enfin, la haine fut portée au dernier comble, et quelques mauvais traitements faits à des marchands vénitiens, l’ambition, l’avarice, un faux zèle, déterminèrent les Français et les Vénitiens à se croiser contre les Grecs.

Ils les trouvèrent aussi peu aguerris que, dans ces derniers temps, les Tartares trouvèrent les Chinois. Les Français se moquaient de leurs habillements efféminés ; ils se promenaient dans les rues de Constantinople revêtus de leurs robes peintes ; ils portaient à la main une écritoire et du papier, par dérision pour cette nation qui avait renoncé à la profession des armes ; et, après la guerre, ils refusèrent de recevoir dans leurs troupes quelque Grec que ce fût.

Ils prirent toute la partie d’Occident et y élurent empereur le comte de Flandres, dont les États éloignés ne pouvaient donner aucune jalousie aux Italiens. Les Grecs se maintinrent dans l’Orient, séparés des Turcs par les montagnes et des Latins par la mer.

Les Latins, qui n’avaient pas trouvé d’obstacles dans leurs conquêtes, en ayant trouvé une infinité dans leur établissement, les Grecs repassèrent d’Asie en Europe, reprirent Constantinople et presque tout l’Occident.

Mais ce nouvel empire ne fut que le fantôme du premier et n’en eut ni les ressources ni la puissance.

Il ne posséda guères en Asie que les provinces qui sont en deçà du Méandre et du Sangare ; la plupart de celles d’Europe furent divisées en de petites souverainetés.

De plus, pendant soixante ans que Constantinople resta entre les mains des Latins, les vaincus s’étant dispersés et les conquérants, occupés à la guerre, le commerce passa entièrement aux villes d’Italie, et Constantinople fut privée de ses richesses.

Le commerce même de l’intérieur se fit par les Latins. Les Grecs, nouvellement rétablis, et qui craignaient tout, voulurent se concilier les Génois en leur accordant la liberté de trafiquer sans payer des droits ; et les Vénitiens, qui n’acceptèrent point de paix, mais quelques trêves, et qu’on ne voulut pas irriter, n’en payèrent pas non plus.

Quoique, avant la prise de Constantinople, Manuel Comnène eût laissé tomber la marine, cependant, comme le commerce subsistait encore, on pouvait facilement la rétablir. Mais, quand, dans le nouvel empire, on l’eut abandonnée, le mal fut sans remède, parce que l’impuissance augmenta toujours.

Cet État, qui dominait sur plusieurs îles, qui était partagé par la mer, et qui en était environné en tant d’endroits, n’avait point de vaisseaux pour y naviguer. Les provinces n’eurent plus de communication entre elles ; on obligea les peuples de se réfugier plus avant dans les terres pour éviter les pirates ; et, quand ils l’eurent fait, on leur ordonna de se retirer dans les forteresses pour se sauver des Turcs.

Les Turcs faisaient pour lors aux Grecs une guerre singulière : ils allaient proprement à la chasse des hommes ; ils traversaient quelquefois deux cents lieues de pays pour faire leurs ravages. Comme ils étaient divisés sous plusieurs sultans, on ne pouvait pas, par des présents, faire la paix avec tous, et il était inutile de la faire avec quelques-uns. Ils s’étaient faits mahométans, et le zèle pour leur religion les engageait merveilleusement à ravager les terres des chrétiens. D’ailleurs, comme c’étaient les peuples les plus laids de la terre, leurs femmes étaient affreuses comme eux ; et, dès qu’ils eurent vu des Grecques, ils n’en purent plus souffrir d’autres. Cela les porta à des enlèvements continuels. Enfin, ils avaient été de tout temps adonnés aux brigandages, et c’étaient ces mêmes Huns qui avaient autrefois causé tant de maux à l’empire romain.

Les Turcs inondant tout ce qui restait à l’Empire grec en Asie, les habitants qui purent leur échapper fuirent devant eux jusqu’au Bosphore, et ceux qui trouvèrent des vaisseaux se réfugièrent dans la partie de l’Empire qui était en Europe, ce qui augmenta considérablement le nombre de ses habitants. Mais il diminua bientôt. Il y eut des guerres civiles si furieuses que les deux factions appelèrent divers sultans turcs sous cette condition, aussi extravagante que barbare, que tous les habitants qu’ils prendraient dans les pays du parti contraire seraient menés en esclavage ; et chacun, dans la vue de ruiner ses ennemis, concourut à détruire la Nation.

Bajazet ayant soumis tous les autres sultans, les Turcs auraient fait pour lors ce qu’ils firent depuis, sous Mahomet II, s’ils n’avaient pas été eux-mêmes sur le point d’être exterminés par les Tartares.

Je n’ai pas le courage de parler des misères qui suivirent ; je dirai seulement que, sous les derniers empereurs, l’Empire, réduit aux faubourgs de Constantinople, finit comme le Rhin, qui n’est plus qu’un ruisseau lorsqu’il se perd dans l’Océan.

Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence

101

Préface de l’éditeur

103

Chap. I. Commencements de Rome. Ses guerres.

115

Chap. II. De l’art de la guerre chez les Romains.

126

Chap. III. Comment les Romains purent s’agrandir.

133

Chap. IV. 1. Des Gaulois. 2. De Pyrrhus. 3. Parallèle de Carthage et de Rome. 4. Guerre d’Annibal.

137

Chap. V. De l’état de la Grèce, de la Macédoine, de la Syrie et de l’Égypte, après l’abaissement des Carthaginois.

150

Chap. VI. De la conduite que les Romains tinrent pour soumettre tous les peuples.

162

Chap. VII. Comment Mithridate put leur résister.

176

Chap. VIII. Des divisions qui furent toujours dans la ville.

180

Chap. IX. Deux causes de la perte de Rome.

188

Chap. X. De la corruption des Romains.

195

Chap. XI. 1. De Sylla. 2. De Pompée et de César.

198

Chap. XII. De l’état de Rome après la mort de César.

212

Chap. XIII. Auguste.

219

Chap. XIV. Tibère.

229

Chap. XV. Des empereurs, depuis Caïus Caligula jusqu’à Antonin.

235

Chap. XVI. De l’état de l’empire depuis Antonin Jusqu’à Probus.

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