Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (page 6)
Le Sénat, qui vit clairement les desseins de César, eut recours à Pompée : il le pria de prendre la défense de la République, si l’on pouvait appeler de ce nom un gouvernement qui demandait la protection d’un de ses citoyens.
Je crois que ce qui perdit surtout Pompée fut la honte qu’il eut de penser qu’en élevant César, comme il avait fait, il eût manqué de prévoyance. Il s’accoutuma le plus tard qu’il put à cette idée ; il ne se mettait point en défense, pour ne point avouer qu’il se fût mis en danger ; il soutenait, au Sénat, que César n’oserait faire la guerre, et, parce qu’il l’avait dit tant de fois, il le redisait toujours.
Il semble qu’une chose avait mis César en état de tout entreprendre ; c’est que, par une malheureuse conformité de noms, on avait joint à son gouvernement de la Gaule Cisalpine celui de la Gaule d’au-delà les Alpes.
La politique n’avait point permis qu’il y eût des armées auprès de Rome ; mais elle n’avait pas souffert non plus que l’Italie fût entièrement dégarnie de troupes. Cela fit qu’on tint des forces considérables dans la Gaule Cisalpine, c’est-à-dire dans le pays qui est depuis le Rubicon, petit fleuve de la Romagne, jusqu’aux Alpes. Mais, pour assurer la ville de Rome contre ces troupes, on fit le célèbre sénatus-consulte que l’on voit encore gravé sur le chemin de Rimini à Césène, par lequel on dévouait aux dieux infernaux, et l’on déclarait sacrilège et parricide quiconque, avec une légion, avec une armée ou avec une cohorte, passerait le Rubicon.
À un gouvernement si important, qui tenait la ville en échec, on en joignit un autre plus considérable encore : c’était celui de la Gaule Transalpine, qui comprenait les pays du Midi de la France ; qui, ayant donné à César l’occasion de faire la guerre, pendant plusieurs années, à tous les peuples qu’il voulut, fit que ses soldats vieillirent avec
lui, et qu’il ne les conquit pas moins que les Barbares. Si César n’avait point eu le gouvernement de la Gaule Transalpine, il n’aurait pas corrompu ses soldats, ni fait respecter son nom par tant de victoires. S’il n’avait pas eu celui de la Gaule Cisalpine, Pompée aurait pu l’arrêter au passage des Alpes ; au lieu que, dès le commencement de la guerre, il fut obligé d’abandonner l’Italie ; ce qui fit perdre à son parti la réputation, qui, dans les guerres civiles, est la puissance même.
La même frayeur qu’Annibal porta dans Rome après la bataille de Cannes, César l’y répandit lorsqu’il passa le Rubicon. Pompée, éperdu, ne vit, dans les premiers moments de la guerre, de parti à prendre que celui qui reste dans les affaires désespérées : il ne sut que céder et que fuir ; il sortit de Rome, y laissa le trésor public ; il ne put nulle part retarder le vainqueur ; il abandonna une partie de ses troupes, toute l’Italie, et passa la mer.
On parle beaucoup de la fortune de César. Mais cet homme extraordinaire avait tant de grandes qualités, sans pas un défaut, quoiqu’il eût bien des vices, qu’il eût été bien difficile que, quelque armée qu’il eût commandée, il n’eût été vainqueur ; et qu’en quelque république qu’il fût né, il ne l’eût gouvernée.
César, après avoir défait les lieutenants de Pompée en Espagne, alla en Grèce le chercher lui-même. Pompée, qui avait la côte de la mer et des forces supérieures, était sur le point de voir l’armée de César détruite par la misère et la faim. Mais, comme il avait souverainement le faible de vouloir être approuvé, il ne pouvait s’empêcher de prêter l’oreille aux vains discours de ses gens, qui le rail-rail rail-laient ou l’accusaient sans cesse. — Il veut, disait l’un, se perpétuer dans le commandement et être, comme Agamemnon, le roi des rois. — « Je vous avertis, disait un autre, que nous ne mangerons pas encore cette année des figues de Tusculum. — Quelques succès particuliers qu’il eut achevèrent de tourner la tête à cette troupe sénatoriale. Ainsi, pour n’être pas blâmé, il fit une chose que la postérité blâmera toujours, de sacrifier tant d’avantages pour aller avec des troupes nouvelles combattre une armée qui avait vaincu tant de fois.
Lorsque les restes de Pharsale se furent retirés en Afrique, Scipion, qui les commandait, ne voulut jamais suivre l’avis de Caton, de traîner la guerre en longueur : enflé de quelques avantages, il risqua tout et perdit tout ; et, lorsque Brutus et Cassius rétablirent ce parti, la même précipitation perdit la République une troisième fois.
Vous remarquerez que, dans ces guerres civiles qui durèrent si longtemps, la puissance de Rome s’accrut sans cesse au-dehors : sous Marius, Sylla, Pompée, César, Antoine, Auguste, Rome, toujours plus terrible, acheva de détruire tous les rois qui restaient encore.
Il n’y a point d’État qui menace si fort les autres d’une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile : tout le monde, noble, bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat ; et, lorsque, par la paix, les forces sont réunies, cet État a de grands avantages sur les autres, qui n’ont guère que des citoyens. D’ailleurs, dans les guerres civiles, il se forme souvent de grands hommes, parce que, dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se met à son rang ; au lieu que, dans les autres temps, on est placé, et on l’est presque toujours tout de travers. Et, pour passer de l’exemple des Romains à d’autres plus récents, les Français n’ont jamais été si redoutables au-dehors qu’après les querelles des maisons de Bourgogne et d’Orléans, après les troubles de la Ligue, après les guerres civiles de la minorité de Louis XIII et celle de Louis XIV. L’Angleterre n’a jamais été si respectée que sous Cromwell, après les guerres du Long Parlement. Les Allemands n’ont pris la supériorité sur les Turcs qu’après les guerres civiles d’Allemagne. Les Espagnols, sous Philippe V, d’abord après les guerres civiles pour la Succession, ont montré en Sicile une force qui a étonné l’Europe. Et nous voyons aujourd’hui la Perse renaître des cendres de la guerre civile et humilier les Turcs.
Enfin, la République fut opprimée, et il n’en faut pas accuser l’ambition de quelques particuliers ; il en faut accuser l’homme, toujours plus avide du pouvoir à mesure qu’il en a davantage, et qui ne désire tout que parce qu’il possède beaucoup.
Si César et Pompée avaient pensé comme Caton, d’autres auraient pensé comme firent César et Pompée, et la République, destinée à périr, aurait été entraînée au précipice par une autre main.
César pardonna à tout le monde. Mais il me semble que la modération que l’on montre après qu’on a tout usurpé ne mérite pas de grandes louanges.
Quoi que l’on ait dit de sa diligence après Pharsale, Cicéron l’accuse de lenteur avec raison : il dit à Cassius qu’ils n’auraient jamais cru que le parti de Pompée se fût ainsi relevé en Espagne et en Afrique, et que, s’ils avaient pu prévoir que César se fût amusé à sa guerre d’Alexandrie, ils n’auraient pas fait leur paix, et qu’ils se seraient retirés avec Scipion et Caton en Afrique. Ainsi un fol amourlui fit essuyer quatre guerres, et, en ne prévenant pas les deux dernières, il remit en question ce qui avait été décidé à Pharsale.
César gouverna d’abord sous des titres de magistrature ; car les hommes ne sont guère touchés que des noms. Et, comme les peuples d’Asie abhorraient ceux de consul et de proconsul, les peuples d’Europe détestaient celui de roi ; de sorte que, dans ces temps-là, ces noms faisaient le bonheur ou le désespoir de toute la terre. César ne laissa pas de tenter de se faire mettre le diadème sur la tête ; mais, voyant que le peuple cessait ses acclamations, il le rejeta. Il fit encore d’autres tentatives, et je ne puis comprendre qu’il pût croire que les Romains, pour le souffrir tyran, aimassent pour cela la tyrannie ou crussent avoir fait ce qu’ils avaient fait.
Un jour que le Sénat lui déférait de certains honneurs, il négligea de se lever, et, pour lors, les plus graves de ce corps achevèrent de perdre patience.
On n’offense jamais plus les hommes que lorsqu’on choque leurs cérémonies et leurs usages. Cherchez à les opprimer, c’est quelquefois une preuve de l’estime que vous en faites. Choquez leurs coutumes, c’est toujours une marque de mépris.
César, de tout temps ennemi du sénat, ne put cacher le mépris qu’il conçut pour ce corps, qui était devenu presque ridicule depuis qu’il n’avait plus de puissance. Par là, sa clémence même fut insultante. On regarda qu’il ne pardonnait pas, mais qu’il dédaignait de punir.
Il porta le mépris jusqu’à faire lui-même les sénatus-consultes : il les souscrivait du nom des premiers sénateurs qui lui venaient dans l’esprit. « J’apprends quelquefois, dit Cicéron, qu’un sénatus-consulte passé à mon avis a été porté en Syrie et en Arménie avant que j’aie su qu’il ait été fait, et plusieurs princes m’ont écrit des lettres de remerciements sur ce que j’avais été d’avis qu’on leur donnât le titre de rois, que non seulement je ne savais pas être rois, mais même qu’ils fussent au monde. »
On peut voir dans les lettres de quelques grands hommes de ce temps-là, qu’on a mises sous le nom de Cicéron parce que la plupart sont de lui, l’abattement et le désespoir des premiers hommes de la République à cette révolution subite, qui les priva de leurs honneurs et de leurs occupations mêmes, lorsque, le sénat étant sans fonctions, ce crédit qu’ils avaient eu par toute la terre, ils ne purent plus l’espérer que dans le cabinet d’un seul ; et cela se voit bien mieux dans ces lettres que dans les discours des historiens : elles sont le chef-d’œuvre de la naïveté de gens unis par une douleur commune et d’un siècle où la fausse politesse n’avait pas mis le mensonge partout ; enfin, on n’y voit point, comme dans la plupart de nos lettres modernes, des gens qui veulent se tromper, mais des amis malheureux qui cherchent à se tout dire.
Il était bien difficile que César pût défendre sa vie la plupart des conjurés étaient de son parti ou avaient été par lui comblés de bienfaits. Et la raison en est bien naturelle : ils avaient trouvé de grands avantages dans sa victoire ; mais plus leur fortune devenait meilleure, plus ils commençaient à avoir part au malheur commun, car, à un homme qui n’a rien, il importe assez peu, à certains égards, en quel gouvernement il vive.
De plus, il y avait un certain droit des gens, une opinion établie dans toutes les républiques de Grèce et d’Italie, qui faisait regarder comme un homme vertueux l’assassin de celui qui avait usurpé la souveraine puissance. À Rome, surtout depuis l’expulsion des Rois, la loi était précise, les exemples reçus : la République armait le bras de chaque citoyen, le faisait magistrat pour le moment, et l’avouait pour sa défense.
Brutus ose bien dire à ses amis que, quand son père reviendrait sur la terre, il le tuerait tout de même ; et, quoique, par la continuation de la tyrannie, cet esprit de liberté se perdît peu à peu, les conjurations, au commencement du règne d’Auguste, renaissaient toujours.
C’était un amour dominant pour la patrie qui, sortant des règles ordinaires des crimes et des vertus, n’écoutait que lui seul et ne voyait ni citoyen, ni ami, ni bienfaiteur, ni père : la vertu semblait s’oublier pour se surpasser elle-même, et, l’action qu’on ne pouvait d’abord approuver parce qu’elle était atroce, elle la faisait admirer comme divine.
En effet, le crime de César, qui vivait dans un gouvernement libre, n’était-il pas hors d’état d’être puni autrement que par un assassinat ? Et demander pourquoi on ne l’avait pas poursuivi par la force ouverte ou par les lois, n’était-ce pas demander raison de ses crimes ?
CHAPITRE XII.
DE L’ÉTAT DE ROME APRÈS LA MORT DE CÉSAR.
Il était tellement impossible que la République pût se rétablir qu’il arriva ce qu’on n’avait jamais encore vu, qu’il n’y eut plus de tyran, et qu’il n’y eut pas de liberté : car les causes qui l’avaient détruite subsistaient toujours.
Les conjurés n’avaient formé de plan que pour la conjuration et n’en avaient point fait pour la soutenir.
Après l’action faite, ils se retirèrent au Capitole, le Sénat ne s’assembla pas, et, le lendemain, Lépidus, qui cherchait le trouble, se saisit, avec des gens armés, de la place romaine.
Les soldats vétérans, qui craignaient qu’on ne répétât les dons immenses qu’ils avaient reçus, entrèrent dans Rome. Cela fit que le Sénat approuva tous les actes de César, et que, conciliant les extrêmes, il accorda une amnistie aux conjurés ; ce qui produisit une fausse paix.
César, avant sa mort, se préparant à son expédition contre les Parthes, avait nommé des magistrats pour plusieurs années, afin qu’il eût des gens à lui qui maintins-maintins maintins-sent, dans son absence, la tranquillité de son gouvernement. Ainsi, après sa mort, ceux de son parti se sentirent des ressources pour longtemps.
Comme le Sénat avait approuvé tous les actes de César sans restriction, et que l’exécution en fut donnée aux consuls, Antoine, qui l’était, se saisit du livre de raison de César, gagna son secrétaire, et y fit écrire tout ce qu’il voulut, de manière que le Dictateur régnait plus impérieusement que pendant sa vie : car ce qu’il n’aurait jamais fait, Antoine le faisait ; l’argent qu’il n’aurait jamais donné, Antoine le donnait ; et tout homme qui avait de mauvaises intentions contre la République trouvait soudain une récompense dans les livres de César.
Par un nouveau malheur, César avait amassé pour son expédition des sommes immenses, qu’il avait mises dans le Temple d’Ops. Antoine, avec son livre, en disposa à sa fantaisie.
Les conjurés avaient d’abord résolu de jeter le corps de César dans le Tibre ; ils n’y auraient trouvé nul obstacle : car, dans ces moments d’étonnement qui suivent une action inopinée, il est facile de faire tout ce qu’on peut oser. Cela ne fut point exécuté, et voici ce qui en arriva.
Le Sénat se crut obligé de permettre qu’on fît les obsèques de César, et effectivement, dès qu’il ne l’avait pas déclaré tyran, il ne pouvait lui refuser la sépulture. Or c’était une coutume des Romains, si vantée par Polybe, de porter dans les funérailles les images des ancêtres et de faire ensuite l’oraison funèbre du défunt. Antoine, qui la fit, montra au peuple la robe ensanglantée de César, lui lut son testament, où il lui faisait de grandes largesses, et l’agita au point qu’il mit le feu aux maisons des conjurés.
Nous avons un aveu de Cicéron, qui gouverna le Sénat dans toute cette affaire, qu’il aurait mieux valu agir avec vigueur et s’exposer à périr, et que même on n’aurait point péri. Mais il se disculpe sur ce que, quand le Sénat fut assemblé, il n’était plus temps, et ceux qui savent le prix d’un moment dans des affaires où le peuple a tant de part n’en seront pas étonnés.
Voici un autre accident : pendant qu’on faisait des jeux en l’honneur de César, une comète à longue chevelure parut pendant sept jours ; le peuple crut que son âme avait été reçue dans le Ciel.
C’était bien une coutume des peuples de Grèce et d’Asie de bâtir des temples aux rois et même aux proconsuls qui les avaient gouvernés : on leur laissait faire ces choses comme le témoignage le plus fort qu’ils pussent donner de leur servitude ; les Romains même pouvaient, dans des laraires ou des temples particuliers, rendre des honneurs divins à leurs ancêtres. Mais je ne vois pas que, depuis Romulus jusqu’à César, aucun Romain ait été mis au nombre des divinités publiques.
Le gouvernement de la Macédoine était échu à Antoine ; il voulut, au lieu de celui-là, avoir celui des Gaules ; on voit bien par quel motif. Décimus Brutus, qui avait la Gaule Cisalpine, ayant refusé de la lui remettre, il voulut l’en chasser. Cela produisit une guerre civile, dans laquelle le Sénat déclara Antoine ennemi de la Patrie.
Cicéron, pour perdre Antoine, son ennemi particulier, avait pris le mauvais parti de travailler à l’élévation d’Octave, et, au lieu de chercher à faire oublier au peuple César, il le lui avait remis devant les yeux.
Octave se conduisit avec Cicéron en homme habile il le flatta, le loua, le consulta, et employa tous ces artifices dont la vanité ne se défie jamais.
Ce qui gâte presque toutes les affaires, c’est qu’ordinairement ceux qui les entreprennent, outre la réussite principale, cherchent encore de certains petits succès particuliers, qui flattent leur amour-propre et les rendent contents d’eux.
Je crois que, si Caton s’était réservé pour la République, il aurait donné aux choses tout un autre tour. Cicéron, avec des parties admirables pour un second rôle, était incapable du premier : il avait un beau génie, mais une âme souvent commune, L’accessoire chez Cicéron, c’était la vertu ; chez Caton, c’était la gloire ; Cicéron se voyait toujours le premier ; Caton s’oubliait toujours. Celui-ci voulait sauver la République pour elle-même ; celui-là, pour s’en vanter.
Je pourrais continuer le parallèle en disant que, quand Caton prévoyait, Cicéron craignait ; que, là où Caton espérait, Cicéron se confiait ; que le premier voyait toujours les choses de sang-froid ; l’autre, au travers de cent petites passions.
Antoine fut défait à Modène ; les deux consuls Hirtius et Pansa y périrent. Le Sénat, qui se crut au-dessus de ses affaires, songea à abaisser Octave, qui, de son côté, cessa d’agir contre Antoine, mena son armée à Rome, et se fit déclarer consul.
Voilà comment Cicéron, qui se vantait que sa robe avait détruit les armées d’Antoine, donna à la République un ennemi plus dangereux, parce que son nom était plus cher et ses droits, en apparence, plus légitimes.
Antoine, défait, s’était réfugié dans la Gaule transalpine, où il avait été reçu par Lépidus. Ces deux hommes s’unirent avec Octave, et ils se donnèrent l’un à l’autre la vie de leurs amis et de leurs ennemis. Lépide resta à Rome ; les deux autres allèrent chercher Brutus et Cassius, et ils les trouvèrent dans ces lieux où l’on combattit trois fois pour l’empire du monde.
Brutus et Cassius se tuèrent avec une précipitation qui n’est pas excusable, et l’on ne peut lire cet endroit de leur vie sans avoir pitié de la République, qui fut ainsi abandonnée. Caton s’était donné la mort à la fin de la tragédie ; ceux-ci la commencèrent, en quelque façon, par leur mort.
On peut donner plusieurs causes de cette coutume si générale des Romains de se donner la mort : le progrès de la secte stoïque, qui y encourageait ; l’établissement des triomphes et de l’esclavage, qui firent penser à plusieurs grands hommes qu’il ne fallait pas survivre à une défaite ; l’avantage que les accusés avaient de se donner la mort plutôt que de subir un jugement par lequel leur mémoire devait être flétrie et leurs biens confisqués ; une espèce de point d’honneur, peut-être plus raisonnable que celui qui nous porte aujourd’hui à égorger notre ami pour un geste ou une parole ; enfin, une grande commodité pour l’héroïsme : chacun faisant finir la pièce qu’il jouait dans le monde, à l’endroit où il voulait.
On pourrait ajouter une grande facilité dans l’exécution : l’âme, tout occupée de l’action qu’elle va faire, du motif qui la détermine, du péril qu’elle va éviter, ne voit point proprement la mort, parce que la passion fait sentir, et jamais voir.
L’amour-propre, l’amour de notre conservation se transforme en tant de manières et agit par des principes si contraires qu’il nous porte à sacrifier notre être pour l’amour de notre être, et tel est le cas que nous faisons de nous-mêmes que nous consentons à cesser de vivre par un instinct naturel et obscur qui fait que nous nous aimons plus que notre vie même.
Il est certain que les hommes sont devenus moins libres, moins courageux, moins portés aux grandes entreprises, qu'ils n'étoient, lorsque par cette puissance qu'on prenoit sur soi-même on pouvoit, à tous les instants, échapper à toute autre puissance.
CHAPITRE XIII.
AUGUSTE.
Sextus Pompée tenait la Sicile et la Sardaigne ; il était maître de la mer, et il avait avec lui une infinité de fugitifs et de proscrits qui combattaient pour leurs dernières espérances. Octave lui fit deux guerres très laborieuses, et, après bien des mauvais succès, il le vainquit par l’habileté d’Agrippa.
Les conjurés avaient presque tous fini malheureusement leur vie ; et il était bien naturel que des gens qui étaient à la tête d’un parti abattu tant de fois, dans des guerres où l’on ne se faisait aucun quartier, eussent péri de mort violente. De là, cependant, on tira la conséquence d’une vengeance céleste qui punissait les meurtriers de César et proscrivait leur cause.
Octave gagna les soldats de Lépidus et le dépouilla de la puissance du triumvirat ; il lui envia même la consolation de mener une vie obscure et le força de se trouver comme homme privé, dans les assemblées du peuple. On est bien aise de voir l’humiliation de ce Lépidus. C’était le plus méchant citoyen qui fût dans la République ; toujours le premier à commencer les troubles, formant sans cesse des projets funestes, où il était obligé d’associer de plus habiles gens que lui. Un auteur moderne s’est plu à en faire l’éloge et cite Antoine, qui, dans une de ses lettres, lui donne la qualité d’honnête homme. Mais un honnête homme pour Antoine ne devait guère l’être pour les autres.
Je crois qu’Octave est le seul de tous les capitaines romains qui ait gagné l’affection des soldats en leur donnant sans cesse des marques d’une lâcheté naturelle. Dans ces temps-là, les soldats faisaient plus de cas de la libéralité de leur général que de son courage. Peut-être même que ce fut un bonheur pour lui de n’avoir point eu cette valeur qui peut donner l’empire, et que cela même l’y porta : on le craignit moins. Il n’est pas impossible que les choses qui le déshonorèrent le plus aient été celles qui le servirent le mieux : s’il avait d’abord montré une grande âme, tout le monde se serait méfié de lui, et, s’il eût eu de la hardiesse, il n’aurait pas donné à Antoine le temps de faire toutes les extravagances qui le perdirent.
Antoine, se préparant contre Octave, jura à ses soldats que, deux mois après sa victoire, il rétablirait la République ; ce qui fait bien voir que les soldats mêmes étaient jaloux de la liberté de leur patrie, quoiqu’ils la détruisissent sans cesse, n’y ayant rien de si aveugle qu’une armée.
La bataille d’Actium se donna. Cléopâtre fuit et entraîna Antoine avec elle. Il est certain que, dans la suite, elle le trahit. Peut-être que, par cet esprit de coquetterie inconcevable des femmes, elle avait formé le dessein de mettre encore à ses pieds un troisième maître du monde.