Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (page 7)

Montesquieu · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Une femme, à qui Antoine avait sacrifié le monde entier, le trahit ; tant de capitaines et tant de rois, qu’il avait agrandis ou faits, lui manquèrent ; et, comme si la générosité avait été liée à la servitude, une troupe de gladiateurs lui conserva une fidélité héroïque. Comblez un homme de bienfaits, la première idée que vous lui inspirez, c’est de chercher les moyens de les conserver : ce sont de nouveaux intérêts que vous lui donnez à défendre.

Ce qu’il y a de surprenant dans ces guerres, c’est qu’une bataille décidait presque toujours l’affaire, et qu’une défaite ne se réparait pas.

Les soldats romains n’avaient point proprement d’esprit de parti : ils ne combattaient point pour une certaine chose, mais pour une certaine personne ; ils ne connaissaient que leur chef, qui les engageait par des espérances immenses ; mais, le chef battu n’étant plus en état de remplir ses promesses, ils se tournaient d’un autre côté. Les provinces n’entraient point non plus sincèrement dans la querelle : car il leur importait fort peu qui eût le dessus, du Sénat ou du peuple. Ainsi, sitôt qu’un des chefs était battu, elles se donnaient à l’autre ; car il fallait que chaque ville songeât à se justifier devant le vainqueur, qui, ayant des promesses immenses à tenir aux soldats, devait leur sacrifier les pays les plus coupables.

Nous avons eu en France deux sortes de guerres civiles : les unes avaient pour prétexte la religion, et elles ont duré, parce que le motif subsistait après la victoire ; les autres n’avaient pas proprement de motif, mais étaient excitées par la légèreté ou l’ambition de quelques grands, et elles étaient d’abord étouffées.

Auguste (c’est le nom que la flatterie donna à Octave) établit l’ordre, c’est-à-dire une servitude durable ; car, dans un État libre où l’on vient d’usurper la souveraineté, on appelle règle tout ce qui peut fonder l’autorité sans bornes d’un seul, et on nomme trouble, dissension, mauvais gouvernement, tout ce qui peut maintenir l’honnête liberté des sujets.

Tous les gens qui avaient eu des projets ambitieux avaient travaillé à mettre une espèce d’anarchie dans la République. Pompée, Crassus et César y réussirent à merveille : ils établirent une impunité de tous les crimes publics ; tout ce qui pouvait arrêter la corruption des mœurs, tout ce qui pouvait faire une bonne police, ils l’abolirent ; et, comme les bons législateurs cherchent à rendre leurs concitoyens meilleurs, ceux-ci travaillaient à les rendre pires. Ils introduisirent donc la coutume de corrompre le peuple à prix d’argent, et, quand on était accusé de brigues, on corrompait aussi les juges. Ils firent troubler les élections par toutes sortes de violences, et, quand on était mis en justice, on intimidait encore les juges ; l’autorité même du peuple était anéantie : témoin Gabinius, qui, après avoir rétabli, malgré le peuple, Ptolomée à main armée, vint froidement demander le triomphe.

Ces premiers hommes de la République cherchaient à dégoûter le peuple de son pouvoir et à devenir nécessaires en rendant extrêmes les inconvénients du gouvernement républicain. Mais, lorsque Auguste fut une fois le maître, la politique le fit travailler à rétablir l’ordre, pour faire sentir le bonheur du gouvernement d’un seul.

Lorsque Auguste avait les armes à la main, il craignait les révoltes des soldats, et non pas les conjurations des citoyens ; c’est pour cela qu’il ménagea les premiers et fut si cruel aux autres. Lorsqu’il fut en paix, il craignit les conjurations, et, ayant toujours devant les yeux le destin de César, pour éviter son sort, il songea à s’éloigner de sa conduite. Voilà la clef de toute la vie d’Auguste. Il porta dans le Sénat une cuirasse sous sa robe, il refusa le nom de dictateur, et, au lieu que César disait insolemment que la République n’était rien, et que ses paroles étaient des lois, Auguste ne parla que de la dignité du Sénat et de son respect pour la République. Il songea donc à établir le gouvernement le plus capable de plaire qui fût possible sans choquer ses intérêts, et il en fit un aristocratique par rapport au civil et monarchique par rapport au militaire : gouvernement ambigu, qui, n’étant pas soutenu par ses propres forces, ne pouvait subsister que tandis qu’il plairait au monarque, et était entièrement monarchique, par conséquent.

On a mis en question si Auguste avait eu véritablement le dessein de se démettre de l’empire. Mais qui ne voit que, s’il l’eût voulu, il était impossible qu’il n’y eût réussi ? Ce qui fait voir que c’était un jeu, c’est qu’il demanda tous les dix ans qu’on le soulageât de ce poids, et qu’il le porta toujours. C’étaient de petites finesses pour se faire encore donner ce qu’il ne croyait pas avoir assez acquis. Je me détermine par toute la vie d’Auguste, et, quoique les hommes soient fort bizarres, cependant il arrive très rarement qu’ils renoncent dans un moment à ce à quoi ils ont réfléchi pendant toute leur vie. Toutes les actions d’Auguste, tous ses règlements, tendaient visiblement à l’établissement de la monarchie. Sylla se défait de la dictature ; mais, dans toute la vie de Sylla, au milieu de ses violences, on voit un esprit républicain : tous ses règlements, quoique tyranniquement exécutés, tendent toujours à une certaine forme de république. Sylla, homme emporté, mène violemment les Romains à la liberté ; Auguste, rusé tyran, les conduit doucement à

la servitude. Pendant que, sous Sylla, la République reprenait des forces, tout le monde criait à la tyrannie, et, pendant que, sous Auguste, la tyrannie se fortifiait, on ne parlait que de liberté.

La coutume des triomphes, qui avaient tant contribué à la grandeur de Rome, se perdit sous Auguste, ou plutôt cet honneur devint un privilège de la souveraineté. La plupart des choses qui arrivèrent sous les Empereurs avaient leur origine dans la République, et il faut les rapprocher ; celui-là seul avait droit de demander le triomphe sous les auspices duquel la guerre s’était faite : or elle se faisait toujours sous les auspices du chef et, par conséquent, de l’Empereur, qui était le chef de toutes les armées.

Comme, du temps de la République, on eut pour principe de faire continuellement la guerre, sous les Empereurs, la maxime fut d’entretenir la paix : les victoires ne furent regardées que comme des sujets d’inquiétude, avec des armées qui pouvaient mettre leurs services à trop haut prix.

Ceux qui eurent quelque commandement craignirent d’entreprendre de trop grandes choses ; il fallut modérer

sa gloire, de façon qu’elle ne réveillât que l’attention, et non pas la jalousie du prince, et ne point paraître devant lui avec un éclat que ses yeux ne pouvaient souffrir.

Auguste fut fort retenu à accorder le droit de bourgeoisie romain ; il fit des lois pour empêcher qu’on n’affranchît trop d’esclaves ; il recommanda par son testament que l’on gardât ces deux maximes, et qu’on ne cherchât point à étendre l’Empire par de nouvelles guerres.

Ces trois choses étaient très bien liées ensemble dès qu’il n’y avait plus de guerres, il ne fallait plus de bourgeoisie nouvelle, ni d’affranchissements.

Lorsque Rome avait des guerres continuelles, il fallait qu’elle réparât continuellement ses habitants. Dans les commencements, on y mena une partie du peuple de la ville vaincue ; dans la suite, plusieurs citoyens des villes voisines y vinrent pour avoir part au droit de suffrage, et ils s’y établirent en si grand nombre que, sur les plaintes des alliés, on fut souvent obligé de les leur renvoyer ; enfin, on y arriva en foule des provinces. Les lois favorisèrent les mariages et même les rendirent nécessaires. Rome fit, dans toutes ses guerres, un nombre d’esclaves prodigieux, et, lorsque ses citoyens furent comblés de richesses, ils en achetèrent de toutes parts ; mais ils les affranchirent sans nombre, par générosité, par avarice, par faiblesse : les uns voulaient récompenser des esclaves fidèles ; les autres voulaient recevoir, en leur nom, le blé que la République distribuait aux pauvres citoyens ; d’autres, enfin, désiraient d’avoir à leur pompe funèbre beaucoup de gens qui la suivissent avec un chapeau de fleurs. Le peuple fut presque composé d’affranchis : de façon que ces maîtres du monde, non seulement dans les commencements, mais dans tous les temps, furent, pour la plupart, d’origine servile.

Le nombre du petit peuple, presque tout composé d’affranchis ou de fils d’affranchis, devenant incommode, on en fit des colonies, par le moyen desquelles on s’assura de la fidélité des provinces. C’était une circulation des hommes de tout l’univers : Rome les recevait esclaves et les renvoyait Romains.

Sous prétexte de quelques tumultes arrivés dans les élections, Auguste mit dans la ville un gouverneur et une garnison ; il rendit les corps des légions éternels, les plaça sur les frontières, et établit des fonds particuliers pour les payer ; enfin, il ordonna que les vétérans recevraient leur récompense en argent, et non pas en terres.

Il résultait plusieurs mauvais effets de cette distribution des terres que l’on faisait depuis Sylla : la propriété des biens des citoyens était rendue incertaine. Si on ne menait pas dans un même lieu les soldats d’une cohorte, ils se dégoûtaient de leur établissement, laissaient les terres incultes, et devenaient de dangereux citoyens : mais, si on les distribuait par légions, les ambitieux pouvaient trouver, contre la République, des armées dans un moment.

Auguste fit des établissements fixes pour la marine. Comme, avant lui, les Romains n’avaient point eu des corps perpétuels de troupes de terre, ils n’en avaient point non plus de troupes de mer. Les flottes d’Auguste eurent pour objet principal la sûreté des convois et la communication des diverses parties de l’Empire : car, d’ailleurs, les Romains étaient les maîtres de toute la Méditerranée. On ne naviguait dans ces temps-là que dans cette mer, et ils n’avaient aucun ennemi à craindre.

Dion remarque très bien que, depuis les Empereurs, il fut plus difficile d’écrire l’histoire : tout devint secret ; toutes les dépêches des provinces furent portées dans le cabinet des Empereurs ; on ne sut plus que ce que la folie et la hardiesse des tyrans ne voulurent point cacher, ou ce que les historiens conjecturèrent.

CHAPITRE XIV.

TIBÈRE.

Comme on voit un fleuve miner lentement et sans bruit les digues qu’on lui oppose, et, enfin, les renverser dans un moment et couvrir les campagnes qu’elles conservaient, ainsi la puissance souveraine sous Auguste agit insensiblement et renversa sous Tibère avec violence.

Il y avait une loi de majesté contre ceux qui commettaient quelque attentat contre le peuple romain. Tibère se saisit de cette loi et l’appliqua, non pas aux cas pour lesquels elle avait été faite, mais à tout ce qui put servir sa haine ou ses défiances. Ce n’étaient pas seulement les actions qui tombaient dans le cas de cette loi, mais des paroles, des signes et des pensées même : car ce qui se dit dans ces épanchements de cœur que la conversation produit entre deux amis ne peut être regardé que comme des pensées. Il n’y eut donc plus de liberté dans les festins, de confiance dans les parentés, de fidélité dans les esclaves ; la dissimulation et la tristesse du prince se communiquant partout, l’amitié fut regardée comme un écueil, l’ingénuité comme une imprudence, la vertu comme une affectation qui pouvait rappeler dans l’esprit des peuples le bonheur des temps précédents.

Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice, lorsqu’on va, pour ainsi dire, noyer des malheureux sur la planche même sur laquelle ils s’étaient sauvés.

Et, comme il n’est jamais arrivé qu’un tyran ait manqué d’instruments de sa tyrannie, Tibère trouva toujours des juges prêts à condamner autant de gens qu’il en put soupçonner. Du temps de la république, le Sénat, qui ne jugeait point en corps les affaires des particuliers, connaissait, par une délégation du peuple, des crimes qu’on imputait aux alliés. Tibère lui renvoya de même le jugement de tout ce qu’il appelait crime de lèse-majesté contre lui. Ce corps tomba dans un état de bassesse qui ne peut s’exprimer : les sénateurs allaient au-devant de la servitude ; sous la faveur de Séjan, les plus illustres d’entre eux faisaient le métier de délateurs.

Il me semble que je vois plusieurs causes de cet esprit de servitude qui régnait pour lors dans le Sénat. Après que César eut vaincu le parti de la République, les amis et les ennemis qu’il avait dans le Sénat concoururent également à ôter toutes les bornes que les lois avaient mises à sa puissance, et à lui déférer des honneurs excessifs : les uns cherchaient à lui plaire ; les autres, à le rendre odieux. Dion nous dit que quelques-uns allèrent jusqu’à proposer qu’il lui fût permis de jouir de toutes les femmes qu’il lui plairait. Cela fit qu’il ne se défia point du Sénat, et qu’il y fut assassiné ; mais cela fit aussi que, dans les règnes suivants, il n’y eut point de flatterie qui fût sans exemple, et qui pût révolter les esprits.

Avant que Rome fût gouvernée par un seul, les richesses des principaux Romains étaient immenses, quelles que fussent les voies qu’ils employaient pour les acquérir. Elles furent presque toutes ôtées sous les Empereurs: les sénateurs n’avaient plus ces grands clients qui les comblaient de biens ; on ne pouvait guère rien prendre dans les provinces que pour César, surtout lorsque ses procurateurs, qui étaient à peu près comme sont aujourd’hui nos intendants, y furent établis. Cependant, quoique la source des richesses fût coupée, les dépenses subsistaient toujours, le train de vie était pris, et on ne pouvait plus le soutenir que par la faveur de l’Empereur.

Auguste avait ôté au peuple la puissance de faire des lois et celle de juger les crimes publics ; mais il lui avait laissé ou, du moins, avait paru lui laisser celle d’élire les magistrats. Tibère, qui craignait les assemblées d’un peuple si nombreux, lui ôta encore ce privilège et le donna au Sénat, c’est-à-dire à lui-même : or on ne saurait croire combien cette décadence du pouvoir du peuple avilit l’âme des Grands. Lorsque le peuple disposait des dignités, les magistrats qui les briguaient faisaient bien des bassesses ; mais elles étaient jointes à une certaine magnificence qui les cachait, soit qu’ils donnassent des jeux ou de certains repas au peuple, soit qu’ils lui distribuassent de l’argent ou des grains : quoique le motif fût bas, le moyen avait quelque chose de noble, parce qu’il convient toujours à un grand homme d’obtenir par des libéralités la faveur du peuple. Mais, lorsque le peuple n’eut plus rien à donner, et que le prince, au nom du sénat, disposa de tous les emplois, on les demanda et on les obtint par des voies indignes : la flatterie, l’infamie, les crimes, furent des arts nécessaires pour y parvenir.

Il ne paraît pourtant point que Tibère voulût avilir le sénat : il ne se plaignait de rien tant que du penchant qui entraînait ce corps à la servitude ; toute sa vie est pleine de ses dégoûts là-dessus. Mais il était comme la plupart des hommes : il voulait des choses contradictoires ; sa politique générale n’était point d’accord avec ses passions particulières. Il aurait désiré un sénat libre et capable de faire respecter son gouvernement ; mais il voulait aussi un sénat qui satisfît à tous les moments ses craintes, ses jalousies, ses haines ; enfin, l’homme d’État cédait continuellement à l’homme.

Nous avons dit que le peuple avait autrefois obtenu des patriciens qu’il aurait des magistrats de son corps, qui le défendraient contre les insultes et les injustices qu’on pourrait lui faire. Afin qu’ils fussent en état d’exercer ce pouvoir, on les déclara sacrés et inviolables, et on ordonna que quiconque maltraiterait un tribun, de fait ou par parole, serait sur-le-champ puni de mort. Or, les empereurs étant revêtus de la puissance des tribuns, ils en obtinrent les privilèges, et c’est sur ce fondement qu’on fit mourir tant de gens, que les délateurs purent enfin faire leur métier tout à leur aise, et que l’accusation de lèse-majesté, ce crime, dit Pline, de ceux à qui on ne peut point imputer de crime, fut étendue à ce qu’on voulut.

Je crois pourtant que quelques-uns de ces titres d’accusation n’étaient pas si ridicules qu’ils nous paraissent aujourd’hui, et je ne puis penser que Tibère eût fait accuser un homme pour avoir vendu avec sa maison la statue de l’Empereur, que Domitien eût fait condamner à mort une femme pour s’être déshabillée devant son image, et un citoyen parce qu’il avait la description de toute la terre peinte sur les murailles de sa chambre, si ces actions n’avaient réveillé dans l’esprit des Romains que l’idée qu’elles nous donnent à présent. Je crois qu’une partie de cela est fondée sur ce que, Rome ayant changé de gouvernement, ce qui ne nous paraît pas de conséquence pouvait l’être pour lors. J’en juge par ce que nous voyons aujourd’hui chez une nation qui ne peut pas être soupçonnée de tyrannie, où il est défendude boire à la santé d’une certaine personne.

Je ne puis rien passer qui serve à faire connaître le génie du peuple romain. Il s’était si fort accoutumé à obéir et à faire toute sa félicité de la différence de ses maîtres qu’après la mort de Germanicus, il donna des marques de deuil, de regret et de désespoir que l’on ne trouve plus parmi nous. Il faut voir les historiens décrire la désolation publique, si grande, si longue, si peu modérée ; et cela n’était point joué : car le corps entier du peuple n’affecte, ne flatte, ni ne dissimule.

Le peuple romain, qui n’avait plus de part au gouvernement, composé presque d’affranchis ou de gens sans industrie, qui vivaient aux dépens du trésor public, ne sentait que son impuissance ; il s’affligeait comme les enfants et les femmes, qui se désolent par le sentiment de leur faiblesse : il était mal ; il plaça ses craintes et ses espérances sur la personne de Germanicus, et, cet objet lui étant enlevé, il tomba dans le désespoir.

Il n’y a point de gens qui craignent si fort les malheurs que ceux que la misère de leur condition pourrait rassurer, et qui devraient dire avec Andromaque « Plût à Dieu que je craignisse ! » Il y a aujourd’hui à Naples cinquante mille hommes qui ne vivent que d’herbes et n’ont pour tout bien que la moitié d’un habit de toile. Ces gens-là, les plus malheureux de la Terre, tombent dans un abattement affreux à la moindre fumée du Vésuve ; ils ont la sottise de craindre de devenir malheureux.

CHAPITRE XV.

DES EMPEREURS, DEPUIS CAIUS CALIGULA

JUSQU’À ANTONIN.

Caligula succéda à Tibère. On disait de lui qu’il n’y avait jamais eu un meilleur esclave, ni un plus méchant maître. Ces deux choses sont assez liées : car la même disposition d’esprit qui fait qu’on a été vivement frappé de la puissance illimitée de celui qui commande fait qu’on ne l’est pas moins lorsque l’on vient à commander soi-même.

Caligula rétablit les comices, que Tibère avait ôtés, et abolit ce crime arbitraire de lèse-majesté qu’il avait établi. Par où l’on peut juger que le commencement du règne des mauvais princes est souvent comme la fin de celui des bons ; parce que, par un esprit de contradiction sur la conduite de ceux à qui ils succèdent, ils peuvent faire ce que les autres font par vertu, et c’est à cet esprit de contradiction que nous devons bien de bons règlements, et bien des mauvais aussi.

Qu’y gagna-t-on ? Caligula ôta les accusations des crimes de lèse-majesté, mais il faisait mourir militairement tous ceux qui lui déplaisaient ; et ce n’était pas à quelques sénateurs qu’il en voulait : il tenait le glaive suspendu sur le Sénat, qu’il menaçait d’exterminer tout entier.

Cette épouvantable tyrannie des Empereurs venait de l’esprit général des Romains. Comme ils tombèrent tout à coup sous un gouvernement arbitraire, et qu’il n’y eut presque point d’intervalle chez eux entre commander et servir, ils ne furent point préparés à ce passage par des mœurs douces ; l’humeur féroce resta ; les citoyens furent traités comme ils avaient traité eux-mêmes les ennemis vaincus, et furent gouvernés sur le même plan. Sylla entrant dans Rome ne fut pas un autre homme que Sylla entrant dans Athènes : il exerça le même droit des gens. Pour les États qui n’ont été soumis qu’insensiblement, lorsque les lois leur manquent, ils sont encore gouvernés par les mœurs.

La vue continuelle des combats des gladiateurs rendait les Romains extrêmement féroces : on remarqua que Claude devint plus porté à répandre le sang à force de voir ces sortes de spectacles. L’exemple de cet empereur, qui était d’un naturel doux, et qui fit tant de cruautés, fait bien voir que l’éducation de son temps était différente de la nôtre.

Les Romains, accoutumés à se jouer de la Nature humaine dans la personne de leurs enfants et de leurs esclaves, ne pouvaient guère connaître cette vertu que nous appelons humanité. D’où peut venir cette férocité que nous trouvons dans les habitants de nos colonies, que de cet usage continuel des châtiments sur une malheureuse partie du genre humain ? Lorsque l’on est cruel dans l’état civil, que peut-on attendre de la douceur et de la justice naturelle ?

On est fatigué de voir, dans l’histoire des Empereurs, le nombre infini de gens qu’ils firent mourir pour confisquer leurs biens. Nous ne trouvons rien de semblable dans nos histoires modernes. Cela, comme nous venons de dire, doit être attribué à des mœurs plus douces et à une religion plus réprimante ; et de plus, on n’a point à dépouiller les familles de ces sénateurs qui avaient ravagé le monde. Nous tirons cet avantage de la médiocrité de nos fortunes, qu’elles sont plus sûres : nous ne valons pas la peine qu’on nous ravisse nos biens.

Le peuple de Rome, ce que l’on appelait plebs, ne haïssait pas les plus mauvais empereurs. Depuis qu’il avait perdu l’empire, et qu’il n’était plus occupé à la guerre, il était devenu le plus vil de tous les peuples ; il regardait le commerce et les arts comme des choses propres aux seuls esclaves, et les distributions de blé qu’il recevait lui faisaient négliger les terres ; on l’avait accoutumé aux jeux et aux spectacles. Quand il n’eut plus de tribuns à écouter ni de magistrats à élire, ces choses vaines lui devinrent nécessaires, et son oisiveté lui en augmenta le goût. Or Caligula, Néron, Commode, Cra-Cara Cra-calla, étaient regrettés du peuple à cause de leur folie même : car ils aimaient avec fureur ce que le peuple aimait, et contribuaient de tout leur pouvoir, et même de leur personne, à ses plaisirs ; ils prodiguaient pour lui toutes les richesses de l’Empire, et, quand elles étaient épuisées, le peuple voyant sans peine dépouiller toutes les grandes familles, il jouissait des fruits de la tyrannie, et il en jouissait purement, car il trouvait sa sûreté dans sa bassesse. De tels princes haïssaient naturellement les gens de bien : ils savaient qu’ils n’en étaient pas approuvés. Indignés de la contradiction ou du silence d’un citoyen austère, enivrés des applaudissements de la populace, ils parvenaient à s’imaginer que leur gouvernement faisait la félicité publique, et qu’il n’y avait que des gens malintentionnés qui pussent le censurer. Caligula étoit un vrai sophiste dans sa cruauté. Comme il descendait également d’Antoine et d’Auguste, il disait qu’il punirait les consuls s’ils célébraient le jour de réjouissance établi en mémoire de la victoire d’Actium, et qu’il les punirait s’ils ne le célébraient pas ; et Drusille, à qui il accorda des honneurs divins, étant morte, c’était un crime de la pleurer, parce qu’elle était déesse, et de ne la pas pleurer, parce qu’elle était sa sœur.

C’est ici qu’il faut se donner le spectacle des choses humaines. Qu’on voie dans l’histoire de Rome tant de guerres entreprises, tant de sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grandes actions, tant de triomphes, tant de politique, de sagesse, de prudence, de constance, de courage ! Ce projet d’envahir tout, si bien formé, si bien soutenu, si bien fini, à quoi aboutit-il, qu’à assouvir le bonheur de cinq ou six monstres ? Quoi ! ce Sénat n’avait fait évanouir tant de rois que pour tomber lui-même dans le plus bas esclavage de quelques-uns de ses plus indignes citoyens et s’exterminer par ses propres arrêts ! On n’élève donc sa puissance que pour la voir mieux renversée ! Les hommes ne travaillent à augmenter leur pouvoir que pour le voir tomber, contre eux-mêmes, dans de plus heureuses mains !

Caligula ayant été tué, le Sénat s’assembla pour établir

une forme de gouvernement. Dans le temps qu’il délibérait, quelques soldats entrèrent dans le palais pour piller ; ils trouvèrent, dans un lieu obscur, un homme tremblant de peur ; c’était Claude : ils le saluèrent empereur.

Claude acheva de perdre les anciens ordres en donnant à ses officiers le droit de rendre la justice. Les guerres de Marius et de Sylla ne se faisaient principalement que pour savoir qui aurait ce droit, des sénateurs ou des chevaliers. Une fantaisie d’un imbécile l’ôta aux uns et aux autres : étrange succès d’une dispute qui avait mis en combustion tout l’univers !

Il n’y a point d’autorité plus absolue que celle du prince qui succède à la république : car il se trouve avoir toute la puissance du peuple, qui n’avait pu se limiter lui-même. Aussi voyons-nous aujourd’hui les rois de Danemark exercer le pouvoir le plus arbitraire qu’il y ait en Europe.

Le peuple ne fut pas moins avili que le Sénat et les chevaliers. Nous avons vu que, jusqu’au temps des Empereurs, il avait été si belliqueux que les armées qu’on levait dans la ville se disciplinaient sur-le-champ et allaient droit à l’ennemi. Dans les guerres civiles de Vitellius et de Vespasien, Rome, en proie à tous les ambitieux, et pleine de bourgeois timides, tremblait devant la première bande de soldats qui pouvait s’en approcher.

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