De l’esprit des lois (page 30)
CHAPITRE XXIV.
Des mariages des rois Francs.
J’AI dit ci-dessus que, chez les peuples qui ne cultivent point les terres, les mariages étoient beaucoup, moins fixes, & qu’on y prenoit ordinairement plusieurs femmes. "Les Germains étoient presque les seuls de tous les barbares qui se contentassent d’une seule femme, si l’on en excepte, dit Tacite, quelques personnes qui, non par dissolution, mais à cause de leur noblesse, en avoient plusieurs."
Cela explique comment les rois de la premiere race eurent un si grand nombre de femmes. Ces mariages étaient moins un témoignage d’incontinence, qu’un attribut de dignité : c’eût été les blesser dans un endroit bien tendre, que de leur faire perdre une telle prérogative. Cela explique comment l’exemple des rois ne fut pas suivi par les sujets.
CHAPITRE XXV.
CHILDÉRIC.
"LES mariages chez les Germains sont séveres, dit Tacite : les vices n’y sont point un sujet de ridicule : corrompre ou être corrompu, ne s’appelle point un usage ou une maniere de vivre : il y a peu d’exemples, dans une nation si nombreuse, de la violation de la foi conjugale."
Cela explique l’expulsion de Childéric : il choquoit des mœurs rigides, que la conquête n’avoit pas eu le temps de changer.
CHAPITRE XXVI.
De la majorité des rois Francs.
LES peuples barbares qui ne cultivent point les terres n’ont point proprement de territoire ; & sont, comme nous avons dit, plutôt gouvernés par le droit des gens que par le droit civil. Ils sont donc presque toujours armés. Aussi Tacite dit-il "que les Germains ne faisoient aucune affaire publique ni particuliere sans être armés. "Ils donnoient leur avis par un signe qu’ils faisoient avec leurs armes. Sitôt qu’ils pouvoient les porter, ils étoient présentés à l’assemblée ; on leur mettoit dans les mains un javelot : dès ce moment, ils sortoient de l’enfance ; ils étoient une partie de la famille, ils en devenoient une de la république.
"Les aigles, disoit le roi des Ostrogoths, cessent de donner la nourriture à leurs petits, sitôt que leurs plumes & leurs ongles sont formés ; ceux-ci n’ont plus besoin du secours d’autrui, quand ils vont eux-mêmes chercher une proie. Il seroit indigne que nos jeunes gens qui sont dans nos armés fussent censés être dans un âge trop foible pour régir leur bien, & pour régler la conduite de leur vie. C’est la vertu qui fait la majorité chez les Goths."
Childebert II avoit quinze ans, lorsque Gontran, son oncle, le déclara majeur, & capable de gouverner par lui-même. On voit, dans la loi des Ripuaires, cet âge de quinze ans, la capacité de porter les armes, & la majorité marcher ensemble. "Si un Ripuaire est mort ou a été tué, y est-il dit, & qu’il ait laissé un fils, il ne pourra poursuivre, ni être poursuivi en jugement, qu’il n’ait quinze ans complets ; pour lors il répondra lui-même ou choisira un champion." Il falloit que l’esprit fût assez formé pour se défendre dans le jugement, & que le corps le fût assez pour se défendre dans le combat. Chez les Bourguignons, qui avoient aussi l’usage du combat dans les actions judiciaires, la majorité étoit encore à quinze ans.
Agathias nous dit que les armes des Francs étoient légeres, ils pouvoient donc être majeurs à quinze ans. Dans la suite, les armes devinrent pesantes ; & elles l’étoient déja beaucoup du temps de Charlemagne, comme il paroît par nos capitulaires & par nos romans. Ceux qui avoient des fiefs, & qui par conséquent devoient faire le service militaire, ne furent plus majeurs qu’à vingt-un ans.
CHAPITRE XXVII.
Continuation du même sujet.
ON a vu que, chez les Germains, on n’alloit point à l’assemblée avant la majorité ; on étoit partie de la famille, & non pas de la république. Cela fit que les enfans de Clodomir, roi d’Orléans & conquérant de la Bourgogne, ne furent point déclarés rois ; parce que dans l’âge tendre où ils étoient, ils ne pouvoient pas être présentés à l’assemblée. Ils n’étoient pas rois encore, mais ils devoient l’être lorsqu’ils seroient capables de porter les armes ; & cependant Clotilde, leur aïeule, gouvernoit l’état. Leurs oncles Clotaire & Childebert les égorgerent, & partagerent leur royaume. Cet exemple fut cause que, dans la suite, les princes pupiles furent déclarés rois, d’abord après la mort de leurs peres. Ainsi le duc Gondovalde sauva Childebert II de la cruauté de Chilpéric, & le fit déclarer roi à l’âge de cinq ans.
Mais, dans ce changement même, on suivit le premier esprit de la nation, de sorte que les actes ne se passoient pas même au nom des rois pupiles. Aussi y eut-il, chez les Francs une double administration ; l’une, qui regardoit la personne du roi pupile ; & l’autre, qui regardoit le royaume : &, dans les fiefs, il y eut une différence entre la tutelle & la baillie.
CHAPITRE XXVIII.
De l’adoption, chez les Germains.
COMME, chez les Germains, on devenoit majeur en recevant les armes ; on étoit adopté par le même signe. Ainsi Gontran voulant déclarer majeur son neveu Childebert, & de plus l’adopter, il lui dit : "J’ai mis ce javelot dans tes mains, comme un signe que je t’ai donné mon royaume." Et se tournant vers l’assemblée : "Vous voyez que mon fils Childebert est devenu un homme ; obéissez-lui." Théodoric, roi des Ostrogoths, voulant adopter le roi des Hérules, lui écrivit : "C’est une belle chose, parmi nous, de pouvoir être adopté par les armes : car les hommes courageux sont les seuls qui méritent de devenir nos enfans. Il y a une telle force dans cet acte, que celui qui en est l’objet aimera toujours mieux mourir, que de souffrir quelque chose de honteux. Ainsi, par la coutume des nations, & parce que vous êtes un homme, nous vous adoptons par ces boucliers, ces épées, ces chevaux que nous vous envoyons."
CHAPITRE XXIX.
Esprit sanguinaire des rois Francs.
Clovis n’avoit pas été le seul des princes, chez les Francs, qui eût entrepris des expéditions dans les Gaules ; plusieurs de les parens y avoient mené des tribus particulieres : &, comme il y eut de plus grands succès, & qu’il put donner des établissemens considérables à ceux qui l’avoient suivi, les Francs accoururent à lui de toutes les tribus, & les autres chefs se trouverent trop foibles pour lui résister. Il forma le dessein d’exterminer toute sa maison, & il y réussit. Il craignoit, dit Grégoire de Tours ; que les Francs ne prissent un autre chef. Ses enfans & ses successeurs suivirent cette pratique autant qu’ils purent : on vit sans cesse le frere, l’oncle, le neveu ; que dis-je ? le fils, le pere, conspirer contre toute la famille. La loi séparoit sans cesse la monarchie ; la crainte, l’ambition & la cruauté vouloient la réunir.
CHAPITRE XXX.
Des assemblées de la nation, chez les Francs.
ON a dit, ci-dessus, que les peuples qui ne cultivent point les terres jouissoient d’une grande liberté. Les Germains furent dans ce cas. Tacite dit qu’ils ne donnaient à leurs rois ou chefs qu’un pouvoir très-modéré : & César, qu’ils n’avoient point de magistrat commun pendant la paix ; mais que, dans chaque village, les princes rendaient la justice entre les leurs. Aussi les Francs, dans la Germanie, n’avoient-ils point de roi, comme Grégoire de Tours le prouve très-bien. "Les princes dit Tacite, déliberent sur les petites choses, toute la nation sur les grandes ; de sorte pourtant que les affaires dont le peuple prend connoissance sont portées de même devant les princes." Cet usage se conserva après la conquête, comme on le voit dans tous les monumens.
Tacite dit que les crimes capitaux pouvoient être portés devant l’assemblée. Il en fut de même après la conquête, & les grands vassaux y furent jugés.
CHAPITRE XXXI.
De l’autorité du clergé, dans la premiere race.
CHEZ les peuples barbares, les prêtres ont ordinairement du pouvoir, parce qu’ils ont & l’autorité qu’ils doivent tenir de la religion, & la puissance que chez des peuples pareils donne la superstition. Aussi voyons-nous, dans Tacite, que les prêtres étoient fort accrédités chez les Germains, qu’ils mettoient la police dans l’Assemblée du peuple. Il n’étoit permis qu’à eux de châtier, de lier, de frapper : ce qu’ils faisoient, non par un ordre du prince, ni pour infliger une peine ; mais comme par une inspiration de la divinité, toujours présente à ceux qui font la guerre.
Il ne faut pas être étonné si, dès le commencement de la premiere race, on voit les évêques arbitres des jugemens, si on les voit paroître dans les assemblées de la nation, s’ils influent si fort dans les résolutions des rois & si on leur donne tant de biens.
De l’esprit des lois (éd. Nourse)
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LIVRE XIX. Des loix, dans le rapport qu’elles ont avec les principes qui forment l’esprit général, les mœurs & les manieres d’une nation.
CHAPITRE PREMIER.
Du sujet de ce livre.
CETTE matiere est d’une grande étendue. Dans cette foule d’idées qui se présentent à mon esprit, je serai plus attentif à l’ordre des choses, qu’aux choses mêmes. Il faut que j’écarte à droite & à gauche, que je perce, & que je me fasse jour.
CHAPITRE II.
Combien, pour les meilleures loix, il est nécessaire que les esprit soient préparés.
RIEN ne parut plus insupportable aux Germains que le tribunal de Varus. Celui que Justinien érigea chez les Laziens, pour faire le procès au meurtrier de leur roi, leur parut une chose horrible & barbare. Mithridate harangant contre les Romains, leur reproche sur-tout les formalités de leur justice. Les Parthes ne purent supporter ce roi qui, ayant été élevé à Rome, se rendit affable & accessible à tout le monde. La liberté même a paru insupportable à des peuples qui n’étoient pas accoutumés à en jouir. C’est ainsi qu’un air pur est quelquefois nuisible à ceux qui ont vécu dans des pays marécageux.
Un Vénitien, nommé Balby, étant au Pégu, fut introduit chez le roi. Quand celui-ci apprit qu’il n’y avoit point de roi à Venise, il fit un si grand éclat de rire, qu’une toux le prit, & qu’il eut beaucoup de peine à parler à ses courtisans. Quel est le législateur qui pourroit proposer le gouvernement populaire à des peuples pareils ?
CHAPITRE III.
De la tyrannie.
IL y a deux sortes de tyrannie ; une réelle, qui consiste dans la violence du gouvernement ; & une d’opinion, qui se fait sentir lorsque ceux qui gouvernent établissent des choses qui choquent la maniere de penser d’une nation.
Dion dit qu’Auguste voulut se faire appeller Romulus ; mais qu’ayant appris que le peuple craignoit qu’il ne voulût se faire roi, il changea de dessein. Les premiers Romains ne vouloient point de roi, parce qu’ils n’en pouvoient souffrir la puissance : les Romains d’alors ne vouloient point de roi, pour n’en point souffrir les manieres. Car, quoique César, les triumvirs, Auguste, fussent de véritables rois, ils avoient gardé tout l’extérieur de l’égalité, & leur vie privée contenoit une espece d’opposition avec le faste des rois d’alors : &, quand ils ne vouloient point de roi, cela signifioit qu’ils vouloient garder leurs manieres, & ne pas prendre celles des peuples d’Afrique & d’Orient.
Dion nous dit que le peuple Romain étoit indigné contre Auguste, à cause de certaines loix trop dures qu’il avoit faites : mais que, sitôt qu’il eut fait revenir le comédien Pylade, que les factions avoient chassé de la ville, le mécontentement cessa. Un peuple pareil sentoit plus vivement la tyrannie lorsqu’on chassoit un baladin, que lorsqu’on lui ôtoit toutes ses loix.
CHAPITRE IV.
Ce que c’est que l’esprit général.
PLUSIEURS choses gouvernent les hommes, le climat, la religion, les loix, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs, les manieres ; d’où il se forme un esprit général qui en résulte.
A mesure que, dans chaque nation, une de ces causes agit avec plus de force, les autres lui cedent d’autant. La nature & le climat dominent presque seuls sur les sauvages ; les manieres gouvernent les Chinois ; les loix tyrannisent le Japon ; les mœurs donnoient autrefois le ton dans Lacédémone ; les maximes du gouvernement & les mœurs anciennes le donnoient dans Rome.
CHAPITRE V.
Combien il faut être attentif à ne point changer l’esprit général d’une nation.
S’IL y avoit dans le monde une nation qui eût une humeur sociable, une ouverture de cœur, une joie dans la vie, un goût, une facilité à communiquer ses pensées ; qui fût vive, agréable, enjouée, quelquefois imprudente, souvent indiscrete ; & qui eût avec cela du courage, de la générosité, de la franchise, un certain point d’honneur ; il ne faudroit point chercher à gêner par des loix ses manieres, pour ne point gêner ses vertus. Si, en général, le caractere est bon, qu’importe de quelques défauts qui s’y trouvent.
On y pourroit contenir les femmes, faire des loix pour corriger leurs mœurs, & borner leur luxe : mais qui sçait si on n’y perdroit pas un certain goût, qui seroit la source des richesses de la nation, & une politesse qui attire chez elle les étrangers ?
C’est au législateur à suivre l’esprit de la nation, lors-qu’il n’est pas contraire aux principes du gouvernement ; car nous ne faisons rien de mieux que ce que nous faisons librement, en suivant notre génie naturel.
Qu’on donne un esprit de pédanterie à une nation naturellement gaie, l’état n’y gagnera rien, ni pour le dedans, ni pour le dehors. Laissez-lui faire les choses frivoles sérieusement, & gaiement les choses sérieuses.
CHAPITRE VI.
Qu’il ne faut pas tout corriger.
QU’ON nous laisse comme nous sommes, disoit un gentilhomme d’une nation qui ressemble beaucoup à celle dont nous venons de donner une idée. La nature répare tout. Elle nous a donné une vivacité capable d’offenser, & propre à nous faire manquer à tous les égards ; cette même vivacité est corrigée par la politesse qu’elle nous procure, en nous inspirant du goût pour le monde, & sur-tout pour le commerce des femmes.
Qu’on nous laisse tels que nous sommes. Nos qualités indiscretes, jointes à notre peu de malice, font que les loix qui gêneroient l’humeur sociable parmi nous ne seroient point convenables.
CHAPITRE VII.
Des Athéniens & des Lacédémoniens.
LES Athéniens, continuoit ce gentilhomme, étoient un peuple qui avoit quelque rapport avec le nôtre. Il mettoit de la gaieté dans les affaires ; un trait de raillerie lui plaisoit sur la tribune, comme sur le théâtre. Cette vivacité qu’il mettoit dans les conseils, il la portoit dans l’exécution. Le caractere des Lacédémoniens étoit grave, sérieux, sec, taciturne. On n’auroit pas plus tiré parti d’un Athénien en l’ennuyant, que d’un Lacédémonien en le divertissant.
CHAPITRE VIII.
Effets de l’humeur sociable.
PLUS les peuples se communiquent, plus ils changent aisément de manieres, parce que chacun est plus un spectacle pour un autre ; on voit mieux les singularités des individus. Le climat qui fait qu’une nation aime à se communiquer fait aussi qu’elle aime à changer ; & ce qui fait qu’une nation aime à changer fait aussi qu’elle se forme le goût.
La société des femmes gâte les mœurs, & forme le goût : l’envie de plaire plus que les autres établit les parures ; & l’envie de plaire plus que soi-même établit les modes. Les modes sont un objet important : à force de se rendre l’esprit frivole, on augmente sans cesse les branches de son commerce.
CHAPITRE IX.
De la vanité & de l’orgueil des nations.
LA vanité est un aussi bon ressort pour un gouvernement, que l’orgueil en est un dangereux. Il n’y a pour cela qu’à le représenter, d’un côté, les biens sans nombre qui résultent de la vanité ; de-là le luxe, l’industrie, les arts, les modes, la politesse, le goût : &, d’un autre côté, les maux infinis qui naissent de l’orgueil de certaines nations ; la paresse, la pauvreté, l’abandon de tout, la destruction des nations que le hasard a fait tomber entre leurs mains, & de la leur même. La paresse est l’effet de l’orgueil ; le travail est une suite de la vanité : l’orgueil d’un Espagnol le portera à ne pas travailler ; la vanité d’un François le portera à sçavoir travailler mieux que les autres.
Toute nation paresseuse est grave ; car ceux qui ne travaillent pas se regardent comme souverains de ceux qui travaillent.
Examinez toutes les nations ; & vous verrez que, dans la plupart, la gravité, l’orgueil & la paresse marchent du même pas.
Les peuples d’Achim sont fiers & paresseux : ceux qui n’ont point d’esclaves en louent un, ne fût-ce que pour faire cent pas, & porter deux pintes de riz ; ils se croiroient déshonorés s’ils le portoient eux-mêmes.
Il y a plusieurs endroits de la terre où l’on se laisse croître les ongles, pour marquer que l’on ne travaille point.
Les femmes des Indes croient qu’il est honteux pour elles d’apprendre à lire : c’est l’affaire, disent-elles, des esclaves qui chantent des cantiques dans les pagodes. Dans une caste, elles ne filent point ; dans une autre, elles ne font que des paniers & des nattes, elles ne doivent pas même piler le riz ; dans d’autres, il ne faut pas qu’elles aillent quérir de l’eau. L’orgueil y a établi ses regles, & il les fait suivre. Il n’est pas nécessaire de dite que les qualités morales ont des effets différens, selon qu’elles sont unies à d’autres : ainsi l’orgueil, joint à une vaste ambition, à la grandeur des idées, &c. produisit chez les Romains les effets que l’on sçait.
CHAPITRE X.
Du caractere des Espagnols, & de celui des Chinois.
LES divers caracteres des nations sont mêlés de vertus & de vices, de bonnes & de mauvaises qualités. Les heureux mêlanges sont ceux dont il résulte de grands biens ; & souvent on ne les soupçonneroit pas : il y en a dont il résulte de grands maux, & qu’on ne soupçonneroit pas non plus.
La bonne foi des Espagnols a été fameuse dans tous les temps. Justin nous parle de leur fidélité à garder les dépôts ; ils ont souvent souffert la mort pour les tenir secrets. Cette fidélité qu’ils avoient autrefois, ils l’ont encore aujourd’hui. Toutes les nations qui commercent à Cadix confient leur fortune aux Espagnols ; elles ne s’en sont jamais repenties. Mais cette qualité admirable, jointe à leur paresse, forme un mélange dont il résulte des effets qui leur sont pernicieux : les peuples de l’Europe font, sous leurs yeux, tout le commerce de leur monarchie.
Le caractere des Chinois forme un autre mêlange, qui est en contraste avec le caractere des Espagnols ; Leur vie précaire fait qu’ils ont une activité prodigieuse, & un desir si excessif du gain, qu’aucune nation commerçante ne peut se fier à eux. Cette infidélité reconnue leur a conservé le commerce du Japon ; aucun négociant d’Europe n’a osé entreprendre de le faire sous leur nom, quelque facilité qu’il y eût eu à l’entreprendre par leurs provinces maritimes du nord.
CHAPITRE XI.
Réflexion.
JE n’ai point dit ceci pour diminuer rien de la distance infinie qu’il y a entre les vices & les vertus : à dieu ne plaise ! J’ai seulement voulu faire comprendre que tous les vices politiques ne sont pas des vices moraux, & que les vices moraux ne sont pas des vices politiques ; & c’est ce que ne doivent point ignorer ceux qui font des loix qui choquent l’esprit général.
CHAPITRE XII.
Des manieres & des mœurs, dans l’état despotique.
C’EST une maxime capitale, qu’il ne faut jamais changer les mœurs & les manieres dans l’état despotique ; rien ne seroit plus promptement suivi d’une révolution. C’est que, dans ces états, il n’y a point de loix, pour ainsi dire ; il n’y a que des mœurs & des manieres : &, si vous renversez cela, vous renversez tout.
Les loix sont établies, les mœurs sont inspirées ; celles-ci tiennent plus à l’esprit général, celles-là tiennent plus à une institution particuliere : or, il est aussi dangereux, & plus, de renverser l’esprit général, que de changer une institution particuliere.
On se communique moins dans les pays ou chacun, & comme supérieur & comme inférieur, exerce & souffre un pouvoir arbitraire, que dans ceux où la liberté regne dans toutes les conditions. On y change donc moins de manieres & de mœurs ; les manieres plus fixes approchent plus des loix : ainsi il faut qu’un prince ou un législateur y choque moins les mœurs & les manieres que dans aucun pays du monde.
Les femmes y sont ordinairement enfermées, & n’ont point de ton à donner. Dans les autres pays où elles vivent avec les hommes, l’envie qu’elles ont de plaire, & le desir que l’on a de leur plaire aussi, font que l’on change continuellement de manieres. Les deux sexes se gâtent, ils perdent l’un & l’autre leur qualité distinctive & essentielle ; il se met un arbitraire dans ce qui étoit absolu, & les manieres changent tous les jours.
CHAPITRE XIII.
Des manieres, chez les Chinois.
MAIS c’est à la Chine que les manieres sont indestructibles. Outre que les femmes y sont absolument séparées des hommes, on enseigne, dans les écoles, les manieres comme les mœurs. On connoît un lettré à la façon aisée dont il fait la révérence. Ces choses une fois données en préceptes & par de graves docteurs, s’y fixent comme des principes de morale, & ne changent plus.
CHAPITRE XIV.
Quels sont les moyens naturels de changer les mœurs & les manieres d’une nation.
NOUS avons dit que les loix étoient des institutions particulieres & précises du législateur, & les mœurs & les manieres des institutions de la nation en général. De-là il suit que, lorsque l’on veut changer les mœurs & les manieres, il ne faut pas les changer par les loix ; cela paroîtroit trop tyrannique : il vaut mieux les changer par d’autres mœurs & d’autres manieres.
Ainsi, lorsqu’un prince veut faire de grands changemens dans sa nation, il faut qu’il réforme par les loix ce qui est établi par les loix, & qu’il change par les manieres ce qui est établi par les manieres : & c’est une très-mauvaise politique, de changer par les loix ce qui doit être changé par les manieres.
La loi qui obligeoit les Moscovites à se faire couper la barbe & les habits, & la violence de Pierre I, qui faisoit tailler jusqu’aux genoux les longues robes de ceux qui entroient dans les villes, étoient tyranniques. Il y a des moyens pour empêcher les crimes ; ce sont les peines : il y en a pour faire changer les manieres ; ce sont les exemples.
La facilité & la promptitude avec laquelle cette nation s’est policée, a bien montré que ce prince avoit trop mauvaise opinion d’elle ; & que ces peuples n’étoient pas des bêtes, comme il le disoit. Les moyens violens qu’il employa étoient inutiles ; il seroit arrivé tout de même à son but par la douceur.
Il éprouva lui-même la facilité de ces changemens : les femmes étoient renfermées, & en quelque façon esclaves ; il les appella à la cour, il les fit habiller à l’Allemande, il leur envoyoit des étoffes : ce sexe goûta d’abord une façon de vivre qui flattoit si fort son goût, sa vanité & ses passions, & la fit goûter aux hommes.
Ce qui rendit le changement plus aisé, c’est que les mœurs d’alors étoient étrangeres au climat, & y avoient été apportées par le mélange des nations & par les conquêtes. Pierre I donnant les mœurs & les manieres de l’Europe à une nation d’Europe, trouva des facilités qu’il n’attendoit pas lui-même. L’empire du climat est le premier de tous les empires. Il n’avoit donc pas besoin de loix pour changer les mœurs & les manieres de sa nation ; il lui eût suffi d’inspirer d’autres mœurs & d’autres manieres.
En général, les peuples sont très-attachés à leurs coutumes ; les leur ôter violemment, c’est les rendre malheureux : il ne faut donc pas les changer, mais les engager à les changer eux-mêmes.
Toute peine qui ne dérive pas de la nécessité est tyrannique. La loi n’est pas un pur acte de puissance : les choses indifférentes par leur nature ne sont pas de son ressort.
CHAPITRE XV.
Influence du gouvernement domestique sur le politique.
CE changement des mœurs des femmes influera sans doute beaucoup dans le gouvernement de Moscovie. Tout est extrêmement lié : le despotisme du prince s’unit naturellement avec la servitude des femmes ; la liberté des femmes avec l’esprit de la monarchie.