De l’esprit des lois (page 34)
CHAPITRE III.
Que les besoins des peuples du midi sont différens de ceux des peuples du nord.
IL y a, dans l’Europe, une espece de balancement entre les nations du midi & celles du nord. Les premieres ont toutes sortes de commodités pour la vie, & peu de besoins ; les secondes ont beaucoup de besoins, & peu de commodités pour la vie. Aux unes, la nature a donné beaucoup, & elles ne lui demandent que peu ; aux autres, la nature donne peu, & elles lui demandent beaucoup. L’équilibre se maintient par la paresse qu’elle a donné aux nations du midi, & par l’industrie & l’activité qu’elle a donnée à celles du nord. Ces dernieres sont obligées de travailler beaucoup ; sans quoi, elles manqueroient de tout, & deviendroient barbares. C’est ce qui a naturalisé la servitude chez les peuples du midi : comme il peuvent aisément se passer de richesses, ils peuvent encore mieux se passer de liberté. Mais les peuples du nord ont besoin de la liberté, qui leur procure plus de moyens de satisfaire tous les besoins que la nature leur a donnés. Les peuples du nord sont donc dans un état forcé, s’ils ne sont libres ou barbares : presque tous les peuples du midi sont, en quelque façon, dans un état violent, s’ils ne sont esclaves.
CHAPITRE IV.
Principale différence du commerce des anciens, d’avec celui d’aujourd’hui.
Le monde se met, de temps en temps, dans des situations qui changent le commerce. Aujourd’hui le commerce de l’Europe se fait principalement du nord au midi. Pour lors la différence des climats fait que les peuples ont un grand besoin des marchandises les uns des autres. Par exemple, les boissons du midi portées au nord forment une espece de commerce que les anciens n’avoient gueres. Aussi la capacité des vaisseaux, qui se mesuroit autrefois par muids de bled, se mesure-t-elle aujourd’hui par tonneaux de liqueurs.
Le commerce ancien que nous connoissons se faisant d’un port de la méditerranée à l’autre, étoit presque tout dans le midi. Or, les peuples du même climat ayant chez eux à peu près les mêmes choses, n’ont pas tant de besoin de commercer entre eux, que ceux d’un climat différent. Le commerce en Europe étoit donc autrefois moins étendu qu’il ne l’est à présent.
Ceci n’est point contradictoire avec ce que j’ai dit de notre commerce des Indes : la différence excessive du climat fait que les besoins relatifs sont nuls.
CHAPITRE V.
Autres différences.
LE commerce, tantôt détruit par les conquérans, tantôt gêné par les monarques, parcourt la terre, fuit d’où il est opprimé, se repose où on le laisse respirer : il regne aujourd’hui où l’on ne voyoit que des déserts, des mers & des rochers ; là où il regnoit, il n’y a que des déserts.
A voir aujourd’hui la Colchide, qui n’est plus qu’une vaste forêt, où le peuple, qui diminue tous les jours, ne défend sa liberté que pour se vendre en détail aux Turcs & aux Persans ; on ne diroit jamais que cette contrée eût été, du temps des Romains, pleine de villes où le commerce appelloit toutes les nations du monde. On n’en trouve aucun monument dans le pays ; il n’y en a de traces que dans Pline & Strabon.
L’histoire du commerce est celle de la communication des peuples. Leurs destructions diverses, & de certains flux & reflux de populations & de dévastations, en forment les plus grands événemens.
CHAPITRE VI.
Du commerce des anciens.
LES trésors immenses de Sémiramis, qui ne pouvoient avoir été acquis en un jour, nous font penser que les Assyriens avoient eux-mêmes pillé d’autres nations riches, comme les autres nations les pillerent après.
L’effet du commerce sont les richesses ; la fuite des richesses, le luxe ; celle du luxe, la perfection des arts. Les arts portés au point où on les trouve du temps de Sémiramis, nous marquent un grand commerce déja établi.
Il y avoit un grand commerce de luxe dans les empires d’Asie. Ce seroit une belle partie de l’histoire du commerce que l’histoire du luxe ; le luxe des Perses étoit celui des Medes, comme celui des Medes étoit celui des Assyriens.
Il est arrivé de grands changemens en Asie. La partie de la Perse qui est au nord-est, l’Hyrcanie, la Margiane, la Bactriane, &c. étoient autrefois pleines de villes florissantes qui ne sont plus ; & le nord de cet empire, c’est-à-dire, l’isthme qui sépare la mer Caspienne du Pont-Euxin, étoit couvert de villes & de nations, qui ne sont plus encore.
Eratosthene & Aristobule tenoient de Patrocle, que les marchandises des Indes passoient par l’Oxus dans la mer du Pont. Marc Varron nous dit que l’on apprit, du temps de Pompée dans la guerre contre Mithridate, que l’on alloit en sept jours de l’Inde dans le pays des Bactriens, & au fleuve Icarus qui se jette dans l’Oxus ; que par-là les marchandises de l’Inde pouvoient traverser la mer Caspienne, entrer de-là dans l’embouchure du Cyrus ; que, de ce fleuve, il ne falloit qu’un trajet par terre de cinq jours pour aller au Phase qui conduisoit dans le Pont-Euxin. C’est sans doute par les nations qui peuploient ces divers pays, que les grands empires des Assyriens, des Medes & des Perses, avoient une communication avec les parties de l’orient & de l’occident les plus reculées.
Cette communication n’est plus. Tous ces pays ont été dévastés par les Tartares, & cette nation destructrice les habite encore pour les infester. L’Oxus ne va plus à la mer Caspienne ; les Tartares l’ont détourné pour des raisons particulieres ; il se perd dans des sables arides.
Le Jaxarte, qui formoit autrefois une barriere entre les nations policées & les nations barbares, a été tout de même détournée par les Tartares, & ne va plus jusqu’à la mer.
Séleucus Nicator forma le projet de joindre le Pont-Euxin à la mer Caspienne. Ce dessein, qui eût donné bien des facilités au commerce qui se faisoit dans ce temps-là, s’évanouit à sa mort. On ne sçait s’il auroit pu l’exécuter dans l’isthme qui sépare les deux mers. Ce pays est aujourd’hui très-peu connu ; il est dépeuplé & plein de forêts. Les eaux n’y manquent pas, car une infinité de rivieres y descendent du mont Caucase : mais ce Caucase, qui forme le nord de l’isthme, & qui étend des especes de bras au midi, auroit été un grand obstacle, sur-tout dans ces temps-là, où l’on n’avoit point l’art de faire des écluses.
On pourroit croire que Séleucus vouloit faire la jonction des deux mers dans le lieu même où le czar Pierre I l’a faite depuis, c’est-à-dire, dans cette langue de terre où le Tanaïs s’approche du Volga : mais le nord de la mer Caspienne n’étoit pas encore découvert.
Pendant que, dans les empires d’Asie, il y avoit un commerce de luxe ; les Tyriens faisoient par toute la terre un commerce d’économie. Bochard a employé le premier livre de son Chanaan à faire l’énumération des colonies qu’ils envoyerent dans tous les pays qui sont près de la mer ; ils passerent les colonnes d’Hercule, & firent des établissemens sur les côtes de l’océan.
Dans ces temps-là, les navigateurs étoient obligés de suivre les côtes, qui étoient, pour ainsi dire, leur boussole. Les voyages étoient longs & pénibles. Les travaux de la navigation d’Ulysse ont été un sujet fertile pour le plus beau poëme du monde, après celui qui est le premier de tous.
Le peu de connoissance que la plupart des peuples avoient de ceux qui étoient éloignés d’eux, favorisoit les nations qui faisoient le commerce d’économie. Elles mettoient dans leur négoce les obscurités qu’elles vouloient : elles avoient tous les avantages que les nations intelligentes prennent sur les peuples ignorans.
L’Égypte éloignée, par la religion & par les mœurs, de toute communication avec les étrangers, ne faisoit gueres de commerce au-dehors : elle jouissoit d’un terrein fertile & d’une extrême abondance. C’étoit le Japon de ces temps-là : elle se suffisoit à elle-même.
Les Egyptiens furent si peu jaloux du commerce du dehors, qu’ils laisserent celui de la mer rouge à toutes les petites nations qui y eurent quelque port. Ils souffrirent que les Iduméens, les Juifs & les Syriens y eussent des flottes. Salomon employa à cette navigation des Tyriens qui connoissoient ces mers.
Josephe dit que sa nation, uniquement occupée de l’agriculture, connoissoit peu la mer : aussi ne fut-ce que par occasion que les Juifs négocierent dans la mer rouge. Ils conquirent, sur les Iduméens, Elath & Asiongaber qui leur donnerent ce commerce : ils perdirent ces deux villes, & perdirent ce commerce aussi.
Il n’en fut pas de même des Phéniciens : ils ne faisoient pas un commerce de luxe ; ils ne négocioient point par la conquête : leur frugalité, leur habileté, leur industrie, leurs périls, leurs fatigues, les rendoient nécessaires à toutes les nations du monde.
Les nations voisines de la mer rouge ne négocioient que dans cette mer & celle d’Afrique. L’étonnement de l’univers à la découverte de la mer des Indes, faite sous Alexandre, le prouve assez. Nous avons dit qu’on porte toujours aux Indes des métaux précieux, & que l’on n’en rapporte point : les flottes Juives, qui rapportoient par la mer rouge de l’or & de l’argent, revenoient d’Afrique, & non pas des Indes.
Je dis plus : cette navigation se faisoit sur la côte orientale de l’Afrique : & l’état où étoit la marine pour lors, prouve assez qu’on n’alloit pas dans des lieux bien reculés.
Je sçais que les flottes de Salomon & de Jozaphat ne revenoient que la troisieme année : mais je ne vois pas que la longueur du voyage prouve la grandeur de l’éloignement.
Pline & Strabon nous disent que le chemin qu’un navire des Indes & de la mer rouge, fabriqué de joncs, faisoit en vingt jours, un navire Grec ou Romain le faisoit en sept. Dans cette proportion, un voyage d’un an pour les flottes Grecques & Romaines étoit à peu près de trois pour celles de Salomon.
Deux navires d’une vitesse inégale ne font pas leur voyage dans un temps proportionné à leur vitesse : la lenteur produit souvent une plus grande lenteur. Quand il s’agit de suivre les côtes, & qu’on se trouve sans cesse dans une différente position ; qu’il faut attendre un bon vent pour sortir d’un golfe, en avoir un autre pour aller en avant, un navire bon voilier profite de tous les temps favorables ; tandis que l’autre reste dans un endroit difficile, & attend plusieurs jours un autre changement.
Cette lenteur des navires des Indes qui, dans un temps égal, ne pouvoient faire que le tiers du chemin que faisoient les vaisseaux Grecs & Romains, peut s’expliquer par ce que nous voyons aujourd’hui dans notre marine. Les navires des Indes, qui étoient de joncs, tiroient moins d’eau que les vaisseaux Grecs & Romains, qui étoient de bois, & joints avec du fer.
On peut comparer ces navires des Indes à ceux de quelques nations d’aujourd’hui, dont les ports ont peu de fond : tels sont ceux de Venise, & même en général de l’Italie, de la mer Baltique, & de la province de Hollande. Leurs navires, qui doivent en sortir & y rentrer, sont d’une fabrique ronde & large de fond ; au lieu que les navires d’autres nations qui ont de bons ports sont, par le bas, d’une forme qui les fait entrer profondément dans l’eau. Cette méchanique fait que ces derniers navires navigent plus près du vent, & que les premiers ne navigent presque que quand ils ont le vent en poupe. Un navire qui entre beaucoup dans l’eau navige vers le même côté à presque tous les vents : ce qui vient de la résistance que trouve dans l’eau le vaisseau poussé par le vent, qui fait un point d’appui ; & de la forme longue du vaisseau qui est présenté au vent par son côté, pendant que, par l’effet de la figure du gouvernail, on tourne la proue vers le côté que l’on se propose ; en sorte qu’on peut aller très-près du vent, c’est-à-dire, très-près du côté d’où vient le vent. Mais, quand le navire est d’une figure ronde & large de fond, & que par conséquent il enfonce peu dans l’eau, il n’y a plus de point d’appui ; le vent chasse le vaisseau, qui ne peut résister, ni gueres aller que du côté opposé au vent. D’où il suit que les vaisseaux d’une construction ronde de fond sont plus lents dans leurs voyages : 1°. ils perdent beaucoup de temps à attendre le vent, sur-tout s’ils sont obligés de changer souvent de direction ; 2°. ils vont plus lentement ; parce que, n’ayant pas de point d’appui, ils ne sçauroient porter autant de voiles que les autres. Que si, dans un temps où la marine s’est si fort perfectionnée ; dans un temps où les arts se communiquent ; dans un temps où l’on corrige, par l’art, & les défauts de la nature, & les défauts de l’art même, on sent ces différences, que devoit-ce être dans la marine des anciens ?
Je ne sçaurois quitter ce sujet. Les navires des Indes étoient petits, & ceux des Grecs & des Romains, si l’on en excepte ces machines que l’ostentation fit faire, étoient moins grands que les nôtres. Or, plus un navire est petit, plus il est en danger dans les gros temps. Telle tempête submerge un navire, qui ne seroit que le tourmenter, s’il étoit plus grand. Plus un corps en surpasse un autre en grandeur, plus sa surface est relativement petite : d’où il suit que, dans un petit navire, il y a une moindre raison, c’est-à-dire, une plus grande différence de la surface du navire au poids ou à la charge qu’il peut porter, que dans un grand. On sçait que, par une pratique à peu près générale, on met dans un navire une charge d’un poids égal à celui de la moitié, de l’eau qu’il pourroit contenir. Supposons qu’un navire tînt huit cens tonneaux d’eau, sa charge seroit de quatre cens tonneaux ; celle d’un navire qui ne tiendroit que quatre cens tonneaux d’eau seroit de deux cens tonneaux. Ainsi la grandeur du premier navire seroit, au poids qu’il porteroit, comme 8 est à 4 ; & celle du second, comme 4 est à 2. Supposons que la surface du grand soit, à la surface du petit, comme 8 est à 6 ; la surface de celui-ci sera, à son poids, comme 6 est à 2 ; tandis que la surface de celui-là ne sera, à son poids, que comme 8 est à 4 ; & les vents & les flots n’agissant que sur la surface, le grand vaisseau résistera plus, par son poids, à leur impétuosité, que le petit.
CHAPITRE VII.
Du commerce des Grecs.
LES premiers Grecs étoient tous pirates. Minos, qui avoit eu l’empire de la mer, n’avoit eu peut-être que de plus grands succès dans les brigandages : son empire etoit borné aux environs de son isle. Mais, lorsque les Grecs devinrent un grand peuple, les Athéniens obtinrent le véritable empire de la mer ; parce que cette nation commerçante & victorieuse donna la loi au monarque le plus puissant d’alors, & abbatit les forces maritimes de la Syrie, de l’isle de Chypre & de la Phénicie.
Il faut que je parle de cet empire de la mer qu’eut Athenes. "Athenes, dit Xénophon, a l’empire de la mer : mais, comme l’Attique tient à la terre, les ennemis la ravagent, tandis qu’elle fait ses expéditions au loin. Les principaux laissent détruire leurs terres, & mettent leurs biens en sûreté dans quelque isle : la populace, qui n’a point de terres, vit sans aucune inquiétude. Mais, si les Athéniens habitoient une isle, & avoient outre cela l’empire de la mer, ils auroient le pouvoir de nuire aux autres, sans qu’on pût leur nuire, tandis qu’ils seroient les maîtres de la mer." Vous diriez que Xénophon a voulu parler de l’Angleterre.
Athenes remplie de projets de gloire ; Athenes qui augmentoit la jalousie, au lieu d’augmenter l’influence ; plus attentive à éteindre son empire maritime, qu’à en jouir ; avec un tel gouvernement politique, que le bas-peuple se distribuoit les revenus publics, tandis que les riches étoient dans l’oppression ; ne fit point ce grand commerce que lui promettoient le travail des ses mines, la multitude de ses esclaves, le nombre de ses gens de mer, son autorité sur les villes Grecques, &, plus que tout cela, les belles institutions de Solon. Son négoce fut presque borné à la Grece & au Pont-Euxin, d’où elle tira sa subsistance.
Corinthe fut admirablement bien située : elle sépara deux mers, ouvrit & ferma le Péloponese, & ouvrit & ferma la Grece. Elle fut une ville de la plus grande importance, dans un temps où le peuple Grec étoit un monde, & les villes Grecques des nations. Elle fit un plus grand commerce qu’Athenes. Elle avoit un port pour recevoir les marchandises d’Asie ; elle en avoit un autre pour recevoir celles d’Italie : car, comme il y avoit de grandes difficultés à tourner le promontoire Malée, où des vents opposés se rencontrent & causent des naufrages, on aimoit mieux aller à Corinthe, & l’on pouvoit même faire passer par terre les vaisseaux d’une mer à l’autre. Dans aucune ville on ne porta si loin les ouvrages de l’art. La religion acheva de corrompre ce que son opulence lui avoit laissé de mœurs. Elle érigea un temple à Vénus, où plus de mille courtisanes furent consacrées. C’est de ce séminaire que sortirent la plupart de ces beautés célebres dont Athénée a osé écrire l’histoire.
Il paroît que, du temps d’Homere, l’opulence de la Grece étoit à Rhodes, à Corinthe & à Orcomene. "Jupiter, dit-il, aima les Rhodiens, & leur donna des grandes richesses." Il donne à Corinthe l’épithete de riche.
De même, quand il veut parler des villes qui ont beaucoup d’or, il cite Orcomene, qu’il joint à Thebes d’Égypte. Rhodes & Corinthe conserverent leur puissance, & Orcomene la perdit. La position d’Orcomene, près de l’Hellespont, de la Propontide & du Pont-Euxin, fait naturellement penser qu’elle tiroit ses richesses d’un commerce sur les côtes de ces mers, qui avoient donné lieu à la Bible de la toison d’or. Et effectivement le nom de Miniares est donné à Orcomene & encore aux Argonautes. Mais, comme dans la suite ces mers devinrent plus connues ; que les Grecs y établirent un très-grand nombre de colonies ; que ces colonies négocierent avec les peuples barbares ; qu’elles communiquerent avec leur métropole ; Orcomene commença à décheoir, & elle rentra dans la foule des autres villes Grecques.
Les Grecs, avant Homere, n’avoient gueres négocié qu’entre eux, & chez quelque peuple barbare ; mais ils étendirent leur domination, à mesure qu’ils formerent de nouveaux peuples. La Grece étoit une grande péninsule dont les caps sembloient avoir fait reculer les mers, & les golfes s’ouvrir de tous côtés, comme pour les recevoir encore. Si l’on jette les yeux sur la Grece, on verra, dans un pays assez resserré, une vaste étendue de côtes. Ses colonies innombrables faisoient une immense circonférence autour d’elle ; & elle y voyoit, pour ainsi dire, tout le monde qui n’étoit pas barbare. Pénétra-t-elle en Sicile & en Italie ? elle y forma des nations. Navigea-t-elle vers les mers du pont, vers les côtes de l’Asie mineure, vers celles d’Afrique ? elle en fit de même. Ses villes acquirent de la prospérité, à mesure qu’elles se trouverent près de nouveaux peuples. Et, ce qu’il y avoit d’admirable, des isles sans nombre, situées comme en premiere ligne, l’entouroient encore.
Quelles causes de prospérité pour la Grece, que des jeux qu’elle donnoit, pour ainsi dire, à l’univers ; des temples, où tous les rois envoyoient des offrandes ; des fêtes, où l’on s’assembloit de toutes parts ; des oracles, qui faisoient l’attention de toute la curiosité humaine ; enfin, le goût & les arts portés à un point, que de croire les surpasser, sera toujours ne les pas connoître ?
CHAPITRE VIII.
D’Alexandre. Sa conquête.
QUATRE événemens arrivés sous Alexandre firent, dans le commerce, une grande révolution ; la prise de Tyr, la conquête de l’Égypte, celle des Indes, & la découverte de la mer qui est au midi de ce pays.
L’empire des Perses s’étendoit jusqu’à l’Indus. Long-temps avant Alexandre, Darius avoit envoyé des navigateurs qui descendirent ce fleuve, & allerent jusqu’à la mer Rouge. Comment donc les Grecs furent-ils les premiers qui firent par le midi le commerce des Indes ? Comment les Perses ne l’avoient-ils pas fait auparavant ? Que leur servoient des mers qui étoient si proches d’eux, des mers qui baignoient leur empire ? Il est vrai qu’Alexandre conquit les Indes : mais faut-il conquérir un pays pour y négocier ? J’examinerai ceci.
L’Ariane, qui s’étendoit depuis le golfe Persique jusqu’à l’Indus, & de la mer du midi jusqu’aux montagnes des Paropamisades, dépendoit bien en quelque façon de l’empire des Perses : mais, dans sa partie méridionale, elle étoit aride, brûlée, inculte & barbare. La tradition portoit que les armées de Sémiramis & de Cyrus avoient péri dans ces déserts : & Alexandre, qui se fit suivre par sa flotte, ne laissa pas d’y perdre une grande partie de son armée. Les Perses laissoient toute la côte au pouvoir des Icthyophages, des Orittes, & autres peuples barbares. D’ailleurs, les Perses n’étoient pas navigateurs, & leur religion même leur ôtoit toute idée de commerce maritime. La navigation que Darius fit faire sur l’Indus & la mer des Indes, fut plutôt une fantaisie d’un prince qui veut montrer sa puissance, que le projet réglé d’un monarque qui veut l’employer. Elle n’eut de suite, ni pour le commerce, ni pour la marine ; &, si l’on sortit de l’ignorance, ce fut pour y retomber.
Il y a plus : il étoit reçu, avant l’expédition d’Alexandre, que la partie méridionale des Indes étoit inhabitable : ce qui suivoit de la tradition que Sémiramis n’en avoit ramené que vingt hommes, & Cyrus que sept.
Alexandre entra par le nord. Son dessein étoit de marcher vers l’orient : mais, ayant trouvé la partie du midi pleine de grandes nations, de villes & de rivieres, il en tenta la conquête & la fit. Pour lors, il forma le dessein d’unir les Indes avec l’occident par un commerce maritime, comme il les avoit unies par des colonies qu’il avoit établies dans les terres.
Il fit conduire une flotte sur l’Hydaspe, descendit cette riviere, entra dans l’Indus, & navigea jusqu’à son embouchure. Il laissa son armée & sa flotte à Patale ; alla lui-même avec quelques vaisseaux reconnoître la mer ; marqua les lieux où il voulut que l’on construisît des ports, des havres, des arcenaux. De retour à Patale il se sépara de sa flotte, & prit la route de terre, pour lui donner du secours, & en recevoir. La flotte suivi la côte depuis l’embouchure de l’Indus, le long du rivage des pays des Orittes, des Icthyophages, de la Caramanie & de la Perse. Il fit creuser des puits, bâtir des villes ; il défendit aux Ichtyophages de vivre de poisson ; il vouloit que les bords de cette mer fussent habités par des nations civilisées. Néarque & Onésicrite ont fait le journal de cette navigation, qui fut de dix mois. Ils arriverent à Suse ; ils y trouverent Alexandre qui donnoit des fêtes à son armée.
Ce conquérant avoit fondé Alexandrie, dans la vue de s’assurer de l’Égypte : c’étoit une clef pour l’ouvrir, dans le lieu même où les rois ses prédécesseurs avoient une clef pour la fermer : & il ne songeoit point à un commerce dont la découverte de la mer des Indes pouvoit seule lui faire naître la pensée.
Il paroît même qu’après cette découverte, il n’eut aucune vue nouvelle sur Alexandrie. Il avoit bien, en général, le projet d’établir un commerce entre les Indes & les parties occidentales de son empire : mais, pour le projet de faire le commerce par l’Égypte, il lui manquoit trop de connoissances pour pouvoir le former. Il avoit vu l’Indus, il avoit vu le Nil ; mais ne connoissoit point les mers d’Arabie, qui sont entre deux. A peine fut-il arrivé des Indes, qu’il fit construire de nouvelles flottes, navigea sur l’Euléus, le Tigre, l’Euphrate & la mer : il ôta les cataractes que les Perses avoient mises sur ces fleuves : il découvrit que le sein Persique étoit un golfe de l’océan. Comme il alla reconnoître cette mer, ainsi qu’il avoit reconnu celle des Indes ; comme il fit construire un port à Babylone pour mille vaisseaux, & des arcenaux ; comme il envoya cinq cens talens en Phénicie & en Syrie, pour en faire venir des nautoniers, qu’il vouloit placer dans les colonies qu’il répandoit sur les côtes ; comme enfin il fit des travaux immenses sur l’Euphrate les autres fleuves de l’Assyrie, on ne peut douter que son dessein ne fût de faire le commerce des Indes par Babylone & le golfe Persique.
Quelques gens, sous prétexte qu’Alexandre vouloit conquérir l’Arabie, ont dit qu’il avoit formé le dessein d’y mettre le siege de son empire : mais, comment auroit-il choisi un lieu qu’il ne connoissoit pas ? D’ailleurs, c’étoit le pays du monde le plus incommode : il se seroit séparé de son empire. Les Califes, qui conquirent au loin, quitterent d’abord l’Arabie, pour s’établir ailleurs.
CHAPITRE IX. Du commerce des rois Grecs, après Alexandre.
Lorsque Alexandre conquit l’Égypte, on connoissoit très-peu la mer Rouge, & rien de cette partie de l’océan qui se joint à cette mer, & qui baigne d’un côté la côte d’Afrique, & de l’autre celle de l’Arabie : on crut même depuis qu’il étoit impossible de faire le tour de la presqu’isle d’Arabie. Ceux qui l’avoient tenté de chaque côté, avoient abandonné leur entreprise. On disoit : « comment seroit-il possible de naviguer au midi des côtes de l’Arabie, puisque l’armée de Cambyse, qui la traversa du côté du nord, périt presque toute ; & que celle de Ptolomée, fils de Lagus, envoya au secours de Séleucus Nicator à Babylone, souffrit de maux incroyables, &, à cause de la chaleur, ne put marcher que la nuit ? »
Les Perses n’avoient aucune sorte de navigation. Quand ils conquirent l’Égypte, ils y apporterent le même esprit qu’ils avoient eu de chez eux : & la négligence fut si extraordinaire, que les rois Grecs trouverent que non-seulement les navigations des Tyriens, des Iduméens & des Juifs dans l’océan étoient ignorées ; mais que celles même de la mer Rouge l’étoient. Je crois que la destruction de la premiere Tyr par Nabuchodonosor, & celle de plusieurs petites nations & villes voisines de la mer Rouge, firent perdre les connoissances que l’on avoit acquises.