De l’esprit des lois (page 35)
L’Égypte, du temps des Perses, ne confrontoit point à la mer Rouge : elle ne contenoit que cette lisiere de terre longue et étroite que le Nil couvre par ses inondations, & qui est resserrée des deux côtés par des chaînes de montagnes. Il fallut donc découvrir la mer Rouge une seconde fois, & l’océan une seconde fois ; & cette découverte appartint à la curiosité des rois Grecs.
On remonta le Nil ; on fit la chasse des éléphans dans les pays qui sont entre le Nil & la mer ; on découvrit les bords de cette mer par les terres : &, comme cette découverte se fit sous les Grecs, les noms en sont grecs, & les temples sont consacrés à des divinités Grecques.
Les Grecs d’Égypte purent faire un commerce très-étendu : ils étoient maîtres des ports de la mer Rouge ; Tyr, rivale de toute nation commerçante, n’étoit plus ; ils n’étoient point gênés par les anciennes superstitions du pays ; l’Égypte étoit devenue le centre de l’univers.
Les rois de Syrie laisserent à ceux d’Égypte le commerce méridional des Indes, & ne s’attacherent qu’à ce commerce septentrional qui se faisoit par l’Oxus & la mer Caspienne. On croyoit dans ces temps-là, que cette mer étoit une partie de l’océan septentrional : & Alexandre, quelque temps avant sa mort, avoit fait construire une flotte, pour découvrir si elle communiquoit à l’océan par le Pont-Euxin, ou par quelqu’autre mer orientale vers les Indes. Après lui, Séleucus & Antiochus eurent une attention particuliere à la reconnoître : ils y entretinrent des flottes. Ce que Séleucus reconnut fut appellé mer Séleucide : ce qu’Antiochus découvrit fut appellé mer Antiochide. Attentifs aux projets qu’ils pouvoient avoir de ce côté-là, ils négligerent les mers du midi ; soit que les Ptolomée, par leurs flottes sur la mer Rouge, s’en fussent déja procuré l’empire ; soit qu’ils eussent découvert dans les Perses un éloignement invincible pour la marine. La côte du midi de la Perse ne fournissoit point de matelots ; on n’y en avoit vu que dans les derniers momens de la vie d’Alexandre. Mais les rois d’Égypte, maîtres de l’isle de Chypre, de la Phénicie, & d’un grand nombre de places sur les côtes de l’Asie mineure, avoient toutes sortes de moyens pour faire des entreprises de mer. Ils n’avoient point à contraindre le génie de leurs sujets ; ils n’avoient qu’à le suivre.
On a de la peine à comprendre l’obstination des anciens à croire que la mer Caspienne étoit une partie de l’océan. Les expéditions d’Alexandre, des rois de Syrie, des Parthes & des Romains, ne purent leur faire changer de pensée : c’est qu’on revient de ses erreurs le plus tard qu’on peut. D’abord on ne connut que le midi de la Caspienne ; on la prit pour l’océan : à mesure que l’on avança le long de ses bords, du côté du nord, on crut encore que c’étoit l’océan qui entroit dans les terres. En suivant les côtes, on n’avoit reconnu, du côté de l’est, que jusqu’au Jaxarte ; &, du côté de l’ouest, que jusqu’aux extrémités de l’Albanie. La mer, du côté du nord, étoit vaseuse, & par conséquent très-peu propre à la navigation. Tout cela fit que l’on ne vit jamais que l’océan.
L’armée d’Alexandre n’avoit été, du côté de l’orient, que jusqu’à l’Hypanis, qui est la derniere des rivieres qui se jettent dans l’Indus. Ainsi, le premier commerce que les Grecs eurent aux Indes se fit dans une très-petite partie du pays. Séleucus Nicator pénétra jusqu’au Gange ; & par-là on découvrit la mer où ce fleuve se jette, c’est-à-dire, le golfe de Bengale. Aujourd’hui l’on découvre les terres par les voyages de mer ; autrefois on découvroit les mers par la conquête des terres.
Strabon, malgré le témoignage d’Apollodore, paroît douter que les rois Grecs de Bactriane soient allés plus loin que Séleucus & Alexandre. Quand il seroit vrai qu’ils n’auroient pas été plus loin vers l’orient que Séleucus, ils allerent plus loin vers le midi : ils découvrirent Siger & des ports dans le Malabar, qui donnerent lieu à la navigation dont je vais parler.
Pline nous apprend qu’on prit successivement trois routes pour faire la navigation des Indes. D’abord, on alla, du promontoire de Siagre, à l’isle de Patalene, qui est à l’embouchure de l’Indus : on voit que c’étoit la route qu’avoit tenue la flotte d’Alexandre. On prit ensuite un chemin plus court & plus sûr ; & on alla, du même promontoire, à Siger. Ce Siger ne peut être que le Royaume de Siger dont parle Strabon que les rois Grecs de Bactriane découvrirent. Pline ne peut dire que ce chemin fût plus court, que parce qu’on le faisoit en moins de temps ; car Siger devoit être plus reculé que l’Indus, puisque les rois de Bactriane le découvrirent. Il falloit donc que l’on évitât par-là le détour de certaines côtes, & que l’on profitât de certains vents. Enfin, les marchands prirent une troisieme route : ils se rendoient a Canes ou a Océlis, ports situés à l’embouchure de la mer rouge, d’où, par un vent d’ouest, on arrivoit à Muziris, premiere étape des Indes, & de-là à d’autres ports. On voit qu’au lieu d’aller de l’embouchure de la mer Rouge jusqu’à Siagre en remontant la côte de l’Arabie-heureuse au nord-est, on alla directement de l’ouest à l’est, d’un côté à l’autre, par le moyen des mouçons, dont on decouvrit les changemens en navigeant dans ces parages. Les anciens ne quitterent les côtes, que quand ils se servirent des mouçons & des vents alisés, qui étoient une espece de boussole pour eux. Pline dit qu’on partoit pour les Indes au milieu de l’été, & qu’on en revenoit vers la fin de décembre & au commencement de janvier. Ceci est entiérement conforme aux journaux de nos navigateurs. Dans cette partie de la mer des Indes qui est entre la presqu’isle d’Afrique & celle de deçà le Gange, il y a deux mouçons : la premiere, pendant laquelle les vents vont de l’ouest à l’est, commence au mois d’août & de septembre ; la deuxieme, pendant laquelle les vents vont de l’est à l’ouest, commence en janvier. Ainsi, nous partons d’Afrique pour le Malabar dans le temps que partoient les flottes de Ptolomée, & nous en revenons dans le même temps.
La flotte d’Alexandre mit sept mois pour aller de Patale à Suze. Elle partit dans le mois de juillet, c’est-à-dire, dans un temps ou aujourd’hui aucun navire n’ose se mettre en mer pour revenir des Indes. Entre l’une & l’autre mouçon, il y a un intervalle de temps pendant lequel les vents varient ; & où un vent de nord, se mêlant avec les vents ordinaires, cause, sur-tout auprès des côtes, d’horribles tempêtes. Cela dure les mois de juin, de juillet & d’août. La flotte d’Alexandre, partant de Patale au mois de juillet, essuya bien des tempêtes, & le voyage fut long, parce qu’elle navigea dans une mouçon contraire.
Pline dit qu’on partoit pour les Indes à la fin de l’été : ainsi on employoit le temps de la variation de la mouçon à faire le trajet d’Alexandrie à la mer Rouge.
Voyez, je vous prie, comment on se perfectionna peu à peu dans la navigation. Celle que Darius fit faire, pour descendre l’Indus & aller a la mer Rouge, fut de deux ans & demi. La flotte d’Alexandre, descendant l’Indus, arriva à Suze dix mois après, ayant navigé trois mois sur l’Indus, & sept sur la mer des Indes. Dans la suite, le trajet de la côte de Malabar à la mer Rouge se fit en quarante jours.
Strabon, qui rend raison de l’ignorance où l’on étoit des pays qui sont entre l’Hypanis & le Gange, dit que, parmi les navigateurs qui vont de l’Égypte aux Indes, il y en a peu qui aillent jusqu’au Gange. Effectivement, on voit que les flottes n’y alloient pas ; elles alloient, par les mouçons de l’ouest à l’est, de l’embouchure de la mer Rouge à la côte de Malabar. Elles s’arrêtoient dans les étapes qui y étoient, & n’alloient point faire le tour de la presqu’isle deçà le Gange par le cap de Comorin & de la côte de Coromandel. Le plan de la navigation des rois d’Égypte & des Romains étoit de revenir la même année.
Ainsi il s’en faut bien que le commerce des Grecs & des Romains aux Indes ait été aussi étendu que le nôtre ; nous qui connoissons des pays immenses qu’ils ne connoissoient pas ; nous qui faisons notre commerce avec toutes les nations Indiennes, & qui commerçons même pour elles & navigeons pour elles.
Mais ils faisoient ce commerce avec plus de facilité la côte du Guzarat & du Malabar ; & que, sans aller chercher les isles du midi, on se contentât des marchandises que les insulaires viendroient apporter, il faudroit préférer la route de l’Égypte à celle du cap de Bonne-Espérance. Strabon dit que l’on négocioit ainsi avec les peuples de la Taprobane.
CHAPITRE X.
Du tour de l’Afrique.
ON trouve, dans l’histoire, qu’avant la découverte de la boussole, on tenta quatre fois de faire le tour de l’Afrique. Des Phéniciens envoyés par Nécho & Eudoxe fuyant la colere de Ptolomée Lature, partirent de la mer Rouge, & réussirent. Sataspe sous Xercès, & Hannon qui fut envoyé par les Carthaginois, sortirent des colonnes d’Hercule, & ne réussirent pas.
Le point capital pour faire le tour de l’Afrique étoit de découvrir & de doubler le cap de Bonne-Espérance. Mais, si l’on partoit de la mer Rouge, on trouvoit ce cap de la moitié du chemin plus près qu’en partant de la méditerranée. La côte qui va de la mer Rouge au cap est plus saine que celle qui va du cap aux colonnes d’Hercule. Pour que ceux qui partoient des colonnes d’Hercule aient pu découvrir le cap, il a fallu l’invention de la boussole, qui a fait que l’on a quitté la côte d’Afrique & qu’on a navigé dans le vaste océan pour aller vers l’isle de sainte Hélene ou vers la côte du Brésil. Il étoit donc très-possible qu’on fût allé de la mer Rouge dans la méditerranée, sans qu’on fût revenu de la méditerranée à la mer Rouge.
Ainsi, sans faire ce grand circuit, après lequel on ne pouvoit plus revenir, il étoit plus naturel de faire le commerce de l’Afrique orientale par la mer Rouge, & celui de la côte occidentale par les colonnes d’Hercule.
Les rois Grecs d’Égypte découvrirent d’abord, dans la mer Rouge, la partie de la côte d’Afrique qui va depuis le fond du golfe où est la cité d’Heroum, jusqu’à Dira, c’est-à-dire, jusqu’au détroit appellé aujourd’hui de Babelmandel. De-là, jusqu’au promontoire des Aromates situé à l’entrée de la mer Rouge, la côte n’avoit point été reconnue par les navigateurs : & cela est clair par ce que nous dit Artémidore, que, l’on connoissoit les lieux de cette côte, mais qu’on en ignoroit les distances ; ce qui venoit de ce qu’on avoit successivement connu ces ports par les terres, & sans aller de l’un à l’autre.
Au-delà de ce promontoire ou commence la côte de l’océan, on ne connoissoit rien, comme nous l’apprenons d’Eratosthene & d’Artémidore.
Telles étoient les connoissances que l’on avoit des côtes d’Afrique du temps de Strabon, c’est-à-dire, du temps d’Auguste. Mais, depuis Auguste, les Romains découvrirent le promontoire Raptum & le promontoire Prassum, dont Strabon ne parle pas, parce qu’ils n’étoient pas encore connus. On voit que ces deux noms sont Romains.
Ptolomée le géographe vivoit sous Adrien & Antonin Pie ; & l’auteur du Périple de la mer Erythrée, quel qu’il soit, vécut peu de temps après. Cependant le premier borne l’Afrique connue au promontoire Prassum, qui est environ au quatorzieme degré de latitude sud : & l’auteur du Périple au promontoire Raptum, qui est à peu près au dixieme degré de cette latitude. Il y a apparence que celui-ci prenoit pour limite un lieu où l’on alloit, & Ptolomée un lieu où l’on n’alloit plus.
Ce qui me confirme dans cette idée, c’est que les peuples autour du Prassum étoient antropophages. Ptolomée, qui nous parle d’un grand nombre de lieux entre le port des Aromates & le promontoire Raptum, laisse un vuide total depuis le Raptum jusqu’au Prassum. Les grands profits de la navigation des Indes durent faire négliger celle d’Afrique. Enfin les Romains n’eurent jamais sur cette côte de navigation réglée : ils avoient découvert ces ports par les terres, & par des navires jettés par la tempête : &, comme aujourd’hui on connoît assez bien les côtes de l’Afrique, & très-mal l’intérieur, les anciens connoissoient assez bien l’intérieur, & très-mal les côtes.
J’ai dit que des Phéniciens, envoyés par Nécho & Eudoxe sous Ptolomée Lazure, avoient fait le tour de l’Afrique : il faut bien que, du temps de Ptolomée le géographe, ces deux navigations fussent regardées comme fabuleuses, puisqu’il place, depuis le sinus magnus, qui est, je crois, le golfe de Siam, une terre inconnue, qui va d’Asie en Afrique, aboutir au promontoire Prassum ; de sorte que la mer des Indes n’auroit été qu’un lac. Les anciens, qui reconnurent les Indes par le nord, s’étant avancés vers l’orient, placerent vers le midi cette terre inconnue.
CHAPITRE XI.
Carthage & Marseille.
CARTHAGE avoit un singulier droit des gens ; elle faisoit noyer tous les étrangers qui trafiquoient en Sardaigne & vers les colonnes d’Hercule. Son droit politique n’étoit pas moins extraordianaire ; elle défendit aux Sardes de cultiver la terre, sous peine de la vie. Elle accrut sa puissance par ses richesses, & ensuite ses richesses par sa puissance. Maîtresse des côtes d’Afrique que baigne la méditerranée, elle s’étendit le long de celle de l’océan. Hannon, par ordre du sénat de Carthage, répandit trente mille Carthaginois depuis les colonne d’Hercule jusqu’à Cerné. Il dit que ce lieu est aussi éloigné des colonnes d’Hercule, que les colonnes d’Hercules le sont de Carthage. Cette position est très-remarquable ; elle fait voir qu’Hannon borna ses établissemens au vingt-cinquième degré de latitude nord, c’est-à-dire, deux ou trois degrés au-delà des isles Canaries, vers le sud.
Hannon, étant à Cerné, fit une autre navigation, dont l’effet étoit de faire des découvertes plus avant vers le midi. Il ne prit presque aucune connoissance du continent. L’étendue des côtes qu’il suivit fut de vingt-six jours de navigation, & il fut obligé de revenir faute de vivres. Il paroît que les Carthaginois ne firent aucun usage de cette entreprise d’Hannon. Scylax dit qu’au-delà de Cerné, la mer n’est pas navigeable, parce qu’elle y est basse, pleine de limon & d’herbes marines : effectivement il y en a beaucoup dans ces parages. Les marchands Carthaginois dont parle Scylax, pouvoient trouver des obstacles qu’Hannon, qui avoit soixante navires de cinquante rames chacun, avoit vaincus. Les difficultés sont relatives ; & de plus, on ne doit pas confondre une entreprise qui a la hardiesse & la témérité pour objet, avec ce qui est l’effet d’une conduite ordinaire.
C’est un beau morceau de l’antiquité que la relation d’Hannon : le même homme, qui a exécuté, a écrit : il ne met aucune ostentation dans ses récits. Les grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité, parce qu’ils sont plus glorieux de qu’ils ont fait, que de ce qu’ils ont dit.
Les choses sont comme le style. Il ne donne point dans le merveilleux : tout ce qu’il dit du climat, du terrein, des mœurs, des manières des habitans, se rapporte à ce qu’on voit aujourd’hui dans cette côte d’Afrique : il semble que c’est le journal d’un de nos navigateurs.
Hannon remarque sur sa flotte, que, le jour, il regnoit dans le continent un vaste silence ; que, la nuit, on entendoit les sons de divers instruments de musique ; & qu’on voyoit par-tout des feux, les uns plus grands, les autres moindres. Nos relations confirment ceci : on y trouve que, le jour, ces sauvages, pour éviter l’ardeur du soleil, se retirent dans les forêts ; que, la nuit, ils font de grands feux, pour écarter les bêtes féroces ; & qu’ils aiment passionnément la danse & les instrumens de musique. Hannon nous décrit un volcan avec tous les phénomenes que fait voir aujourd’hui le Vésuve ; & le récit qu’il fait de ces deux femmes velues, qui se laisserent plutôt tuer que de suivre les Carthaginois, & dont il fit porter les peaux à Carthage, n’est pas, comme on l’a dit, hors de vraisemblance.
Cette relation est d’autant plus précieuse, qu’elle est un monument punique ; & c’est parce qu’elle est un monument punique, qu’elle a été regardée comme fabuleuse. Car les Romains conserverent leur haine contre les Carthaginois, même après les avoir détruits. Mais ce ne fut que la victoire qui décida s’il falloit dire la foi punique, ou la foi romaine.
Des modernes ont suivi ce préjugé. Que sont devenues, disent-ils, les villes qu’Hannon nous décrit, & dont, même du temps de Pline, il ne restoit pas le moindre vestige ? Le merveilleux seroit qu’il en fût resté. Etoit-ce Corinthe ou Athenes, qu’Hannon alloit bâtir sur ces côtes ? Il laissoit, dans les endroits propres au commerce, des familles Carthaginoises ; &, à la hâte, il les mettoit en sûreté contre les hommes sauvages & les bêtes féroces. Les calamités des Carthaginois firent cesser la navigation d’Afrique ; il fallut bien que ces familles périssent, ou devinssent sauvages. Je dis plus : quand les ruines de ces villes subsisteroient encore, qui est-ce qui auroit été en faire la découverte dans les bois & dans les marais ? On trouve pourtant, dans Scylax & dans Polybe, que les Carthaginois avoient de grands établissemens sur ces côtes. Voilà les vestiges des villes d’Hannon ; il n’y en a point d’autres, parce qu’à peine y en a-t-il d’autres de Carthage même.
Les Carthaginois étoient sur le chemin des richesses : &, s’ils avoient été jusqu’au quatrieme degré de latitude nord, & au quinzieme de longitude, ils auroient découvert la côte d’Or & les côtes voisines. Ils y auroient fait un commerce de toute autre importance que celui qu’on y fait aujourd’hui, que l’Amérique semble avoir avili les richesses de tous les autres pays : il y auroient trouvé des trésors qui ne pouvoient être enlevés par les Romains.
On a dit des choses bien surprenantes des richesses de l’Espagne. Si l’on en croit Aristote, les Phéniciens, qui aborderent à Tartese, y trouverent tant d’argent, que leur navires ne pouvoient le contenir ; & ils firent faire, de ce métal, leurs plus vils ustensiles. Les Carthaginois, au rapport de Diodore, trouverent tant d’or & d’argent dans les Pyrénées, qu’ils en mirent aux ancres de leurs navires. Il ne faut point faire de fond sur des récits populaires : voici des faits précis.
On voit, dans un fragment de Polype cité par Strabon, que les mines d’argent qui étoient à la source du Bétis, où quarante mille hommes étoient employés, donnoient au peuple Romain vingt-cinq mille dragmes par jour : cela peut faire environ cinq millions de livres par an, à cinquante francs le marc. On appelloit les montagnes où étoient ces mines, les montagnes d’argent ; ce qui fait voir que c’étoit le Potosi de ces temps-là. Aujourd’hui les mines d’Hanover n’ont pas le quart des ouvriers qu’on employoit dans celles d’Espagne, & elles donnent plus : mais les Romains n’ayant gueres que des mines de cuivre, & peu de mines d’argent ; & les Grecs ne connoissant que les mines d’Attique très-peu riches, ils durent être étonnés de l’abondance de celles-là.
Dans la guerre pour la succession d’Espagne, un homme appellé le marquis de Rhodes, de qui on disoit qu’il s’étoit ruiné dans les mines d’or, & enrichi dans les hôpitaux, proposa à la cour de France d’ouvrir les mines des Pyrénées. Il cita les Tyriens, les Carthaginois & les Romains ; on lui permit de chercher : il chercha, il fouilla par-tout ; il citoit toujours, & ne trouvoit rien. Les Carthaginois, maîtres du commerce de l’or & de l’argent, voulurent l’être encore de celui du plomb & de l’étain. Ces métaux étoient voiturés par terre, depuis les ports de la Gaule sur l’océan, jusqu’à ceux de la méditerranée. Les Carthaginois voulurent les recevoir de la premiere main ; ils envoyerent Himilcon, pour former des établissemens dans les isles Cassitérides, qu’on croit être celles de Silley.
Ces voyages, de la Bétique en Angleterre, ont fait penser à quelques gens que les Carthaginois avoient la boussole : mais il est clair qu’ils suivoient les côtes. Je n’en veux d’autre preuve que ce que dit Himilcon, qui demeura quatre mois à aller de l’embouchure du Bétis en Angleterre : outre que la fameuse histoire de ce pilote Carthaginois, qui voyant venir un vaisseau Romain, se fit échouer pour ne lui pas apprendre la route d’Angleterre, fait voir que ces vaisseaux étoient très-près des côtes lorsqu’ils se rencontrerent.
Les anciens pourroient avoir fait des voyages de mer qui feroient penser qu’ils avoient la boussole, quoiqu’ils ne l’eussent pas. Si un pilote s’étoit éloigné des côtes, & que, pendant son voyage, il eût un temps serein ; que, la nuit, il eût toujours vu une étoile polaire, &, le jour, le lever & le coucher du soleil ; il est clair qu’il auroit pu se conduire comme on fait aujourd’hui par la boussole : mais ce seroit un cas fortuit, & non pas une navigation réglée.
On voit, dans le traité qui finit la premiere guerre punique, que Carthage fut principalement attentive à se conserver l’empire de la mer, & Rome à garder celui de la terre. Hannon, dans la négociation avec les Romains, déclara qu’il ne souffriroit pas seulement qu’ils se lavassent les mains dans les mers de Sicile ; il ne leur fut pas permis de naviger au-delà du beau Promontoire ; il leur fut défendu de trafiquer en Sicile, en Sardaigne, en Afrique, excepté à Carthage : exception qui fait voir qu’on ne leur y préparoit pas un commerce avantageux.
Il y eut, dans les premiers temps, de grandes guerres entre Carthage & Marseille au sujet de la pêche.
Après la paix, ils firent concurremment le commerce d’économie. Marseille fut d’autant plus jalouse, qu’égalant sa rivale en industrie, elle lui étoit devenue inférieure en puissance : voilà la raison de cette grande fidélité pour les Romains. La guerre que ceux-ci firent contre les Carthaginois en Espagne, fut une source de richesse pour Marseille, qui servoit d’entrepôt. La ruine de Carthage & de Corinthe augmenta encore la gloire de Marseille : &, sans les guerres civiles, où il falloit fermer les yeux, & prendre un parti, elle auroit été heureuse sous la protection des Romains, qui n’avoient aucune jalousie de son commerce.
CHAPITRE XII.
Isle de Délos. Mithridate.
CORINTHE ayant été détruite par les Romains, les marchands se retirerent à Délos. La religion & la vénération des peuples faisoient regarder cette isle comme un lieu de sûreté : de plus elle étoit très-bien située pour le commerce de l’Italie & de l’Asie, qui, depuis l’anéantissement de la Grece, étoit devenu plus important.
Dès les premiers temps, les Grecs envoyerent, comme nous avons dit, des colonies sur la Propontide & le Pont-Euxin : elles conserverent, sous les Perses, leurs loix & leur liberté. Alexandre, qui n’étoit parti que contre les barbares, ne les attaqua pas. Il ne paroît pas même que les rois de Pont, qui en occuperent plusieurs, leur eussent ôté leur gouvernement politique.
La puissance de ces rois augmenta, sitôt qu’ils les eurent soumises. Mithridate se trouva en état d’acheter par-tout des troupes ; de réparer continuellement ses pertes ; d’avoir des ouvriers, des vaisseaux, des machines de guerre ; de se procurer des alliés ; de corrompre ceux des Romains & les Romains même ; de soudoyer les barbares de l’Asie & de l’Europe ; de faire la guerre long-temps, &, par conséquent de discipliner ses troupes : il put les armer, & les instruire dans l’art militaire des Romains, & former des corps considérables de leurs transfuges : enfin, il put faire de grandes pertes, & souffrir de grands échecs, sans périr : & il n’auroit point péri, si, dans les prospérités, le roi voluptueux & barbare n’avoit pas détruit ce que, dans la mauvaise fortune, avoit fait le grand prince.
C’est ainsi que, dans le temps que les Romains étoient, au comble de la grandeur, & qu’ils sembloient n’avoir à craindre qu’eux-mêmes, Mithridate remit en question ce que la prise de Carthage, les défaites de Philippe, d’Antiochus & de Persée, avoient décidé. Jamais guerre ne fut plus funeste : & les deux partis ayant une grande puissance & des avantages mutuels, les peuples de la Grece & de l’Asie furent détruits, ou comme amis de Mithridate, ou comme ses ennemis. Délos fut enveloppée dans le malheur commun. Le commerce tomba de toutes parts : il falloit bien qu’il fût détruit ; les peuples l’étoient.
Les Romains, suivant un systême dont j’ai parlé ailleurs, destructeurs pour ne pas paroître conquérans, ruinerent Carthage & Corinthe : &, par une telle pratique, ils se seroient peut-être perdus, s’ils n’avoient pas conquis toute la terre. Quand les rois de Pont se rendirent maîtres des colonies Grecques du Pont-Euxin, ils n’eurent garde de détruire ce qui devoit être la cause leur grandeur.
CHAPITRE XIII.
Du génie des Romains pour la marine.
Les Romains ne faisoient cas que des troupes de terre, dont l’esprit étoit de rester toujours ferme, de combattre au même lieu, & d’y mourir. Ils ne pouvoient estimer la pratique des gens de mer, qui se présentent au combat, fuient, reviennent, évitent toujours le danger, emploient la ruse, rarement la force. Tout cela n’étoit point du génie des Grecs, & étoit encore moins de celui des Romains.
Ils ne destinoient donc à la marine que ceux qui n’étoient pas des citoyens assez considérables pour avoir place dans les légions : les gens de mer étoient ordinairement des affranchis.
Nous n’avons aujourd’hui ni la même estime pour les troupes de terre, ni le même mépris pour celles des mer. Chez les premieres, l’art est diminué ; chez les secondes, il est augmenté : or, on estime les choses à proportion du degré de suffisance qui est requis pour les bien faire.
CHAPITRE XIV.
Du génie des Romains pour le commerce.