De l’esprit des lois (page 37)
L’effet de la découverte de l’Amérique fut de lier à l’Europe l’Asie & l’Afrique. L’Amérique fournit à l’Europe la matiere de son commerce avec cette vaste partie de l’Asie, qu’on appella les Indes orientales. L’argent, ce métal si utile au commerce, comme signe, fut encore la base du plus grand commerce de l’univers, comme marchandise. Enfin, la navigation d’Afrique devint nécessaire ; elle fournissoit des hommes pour le travail des mines & des terres de l’Amérique.
L’Europe est parvenue à un si haut degré de puissance, que l’histoire n’a rien à comparer là-dessus ; si l’on considere l’immensité des dépenses, la grandeur des engagemens, le nombre des troupes, & la continuité de leur entretien, même lorsqu’elles sont le plus inutiles, & qu’on ne les a que pour l’ostentation.
Le pere du Halde dit que le commerce intérieur de la Chine est plus grand que celui de toute l’Europe. Cela pourroit être, si notre commerce extérieur n’augmentoit pas l’intérieur. L’Europe fait le commerce & la navigation des trois autres parties du monde ; comme la France, l’Angleterre & la Hollande sont, à peu près, la navigation & le commerce de l’Europe.
CHAPITRE XXII.
Des richesses que l’Espagne tira de l’Amérique.
SI l’Europe a trouvé tant d’avantages dans le commerce de l’Amérique, il seroit naturel de croire que l’Espagne en auroit reçu de plus grands. Elle tira du monde nouvellement découvert une quantité d’or & d’argent si prodigieuse, que ce que l’on en avoit eu jusqu’alors ne pouvoit y être comparé.
Mais (ce qu’on n’auroit jamais soupçonné) la misere la fit échouer presque par-tout. Philippe II, qui succéda à Charles-Quint, fut obligé de faire la célebre banqueroute que tout le monde sçait ; & il n’y a gueres jamais eu de prince qui ait plus souffert que lui les murmures de l’insolence & de la révolte de ses troupes toujours mal payées.
Depuis ce temps, la monarchie d’Espagne déclina sans cesse. C’est qu’il y avoit un vice intérieur & physique dans la nature de ces richesses, qui les rendoit vaines ; & ce vice augmenta tous les jours.
L’or & l’argent sont une richesse de fiction ou de signes. Ces signes sont très-durables & se détruisent peu, comme il convient à leur nature. Plus ils se multiplient, plus ils perdent de leur prix, parce qu’ils représentent moins de choses.
Lors de la conquête du Mexique & du Pérou, les Espagnols abandonnerent les richesses naturelles, pour avoir des richesses de signe qui s’avilissoient par elles-mêmes. L’or & l’argent étoient très-rares en Europe ; & l’Espagne, maitresse tout-à-coup d’une très-grande quantité de ces métaux, conçut des espérances qu’elle n’avoit jamais eues. Les richesses que l’on trouva dans les pays conquis, n’étoient pourtant pas proportionnées à celles de leurs mines. Les Indiens en cacherent une partie : &, de plus, ces peuples, qui ne faisoient servir l’or & l’argent qu’à la magnificence des temples des dieux & des palais des rois, ne les cherchoient pas avec la même avarice que nous : enfin, ils n’avoient pas le secret de tirer les métaux de toutes les mines, mais seulement de celles dans lesquelles la séparation se fait par le feu, ne connoissant pas la maniere d’employer le mercure, ni peut-être le mercure même.
Cependant l’argent ne laissa pas de doubler bientôt en Europe ; ce qui parut en ce que le prix de tout ce qui s’acheta fut environ du double.
Les Espagnols fouillerent les mines, creuserent les montagnes, inventerent des machines pour tirer les eaux, briser le minerai & le séparer ; &, comme ils se jouoient de la vie des Indiens, ils les firent travailler sans ménagement. L’argent doubla bientôt en Europe, & le profit diminua toujours de moitié pour l’Espagne, qui n’avoit, chaque année, que la même quantité d’un métal qui étoit devenu la moitié moins précieux.
Dans le double du temps, l’argent doubla encore ; & le profit diminua encore de la moitié.
Il diminua même de plus de la moitié : voici comment.
Pour tirer l’or des mines, pour lui donner les préparations requises, & le transporter en Europe, il falloit une dépense quelconque. Je suppose qu’elle fût comme 1 est à 64 : quand l’argent fut doublé une fois, & par conséquent la moitié moins précieux, la dépense fut comme 2 sont à 64. Ainsi les flottes qui porterent en Espagne la même quantité d’or, porterent une chose qui réellement valoit la moitié moins, & coûtoit la moitié plus.
Si l’on suit la chose de doublement en doublement ; on trouvera la progression de la cause de l’impuissance des richesses de l’Espagne.
Il y a environ deux cens ans que l’on travaille les mines des Indes. Je suppose que la quantité d’argent qui est à présent dans le monde qui commerce, soit, à celle qui étoit avant la découverte, comme 37 est à 1, c’est-à-dire, qu’elle ait doublé cinq fois : dans deux cens ans encore, la même quantité sera, à celle qui étoit avant la découverte, comme 64 est à 1, c’est-à-dire, qu’elle doublera encore. Or, à présent, cinquante quintaux de minerai pour l’or, donnent quatre, cinq & six onces d’or ; &, quand il n’y en a que deux, le mineur ne retire que ses fraix. Dans deux cens ans, lorsqu’il n’y en aura que quatre, le mineur ne tirera aussi que ses fraix. Il y aura donc peu de profit à tirer sur l’or. Même raisonnement sur l’argent, excepté que le travail des mines d’argent est un peu plus avantageux que celui des mines or.
Que si l’on découvre des mines si abondantes qu’elles donnent plus de profit ; plus elles seront abondantes, plutôt le profit finira.
Les Portugais ont trouvé tant d’or dans le Brésil, qu’il faudra nécessairement que le profit des Espagnols diminue bientôt considérablement, & le leur aussi.
J’ai oui plusieurs fois déplorer l’aveuglement du conseil de François premier, qui rebuta Christophe Colomb qui lui proposoit les Indes. En vérité, on fit, peut-être par imprudence, une chose bien sage. L’Espagne a fait comme ce roi insensé qui demanda que tout ce qu’il toucheroit se convertît en or, & qui fut obligé de revenir aux dieux pour les prier de finir sa misere.
Les compagnies & les banques, que plusieurs nations établirent, acheverent d’avilir l’or & l’argent dans leur qualité de signe : car, par de nouvelles fictions, ils multiplierent tellement les signes des denrées, que l’or & l’argent ne firent plus cet office qu’en partie, & en devinrent moins précieux.
Ainsi le crédit public leur tint lieu de mines, & diminua encore le profit que les Espagnols tiroient des leurs.
Il est vrai que, par le commerce que les Hollandois firent dans les Indes orientales, ils donnerent quelque prix à la marchandise des Espagnols : car, comme ils porterent de l’argent pour troquer contre les marchandises de l’orient, ils soulagerent en Europe les Espagnols d’une partie de leurs denrées qui y abondoient trop.
Et ce commerce, qui ne semble regarder qu’indirectement l’Espagne, lui est avantageux comme aux nations mêmes qui le font.
Par tout ce qui vient d’être dit ; on peut juger des ordonnances du conseil d’Espagne, qui défendent d’employer l’or & l’argent en dorures & autres superfluités : décret pareil à celui que feroient les états de Hollande, s’ils défendoient la consommation de la cannelle.
Mon raisonnement ne porte pas sur toutes les mines : celles d’Allemagne & de Hongrie, d’où l’on ne retire que peu de chose au-delà des fraix, sont très-utiles. Elles se trouvent dans l’état principal ; elles y occupent plusieurs milliers d’hommes, qui y consomment les denrées surabondantes ; elles sont proprement une manufacture du pays.
Les mines d’Allemagne & de Hongrie font valoir la culture des terres ; & le travail de celles du Mexique & du Pérou la détruit.
Les Indes & l’Espagne sont deux puissances sous un même maître : mais les Indes sont le principal, l’Espagne n’est que l’accessoire. C’est en vain que la politique veut ramener le principal à l’accessoire ; les Indes attirent toujours l’Espagne à elles.
D’environ cinquante millions de marchandise qui vont toutes les années aux Indes, l’Espagne ne fournit que deux millions & demi : les Indes font donc un commerce de cinquante millions, & l’Espagne de deux millions & demi.
C’est une mauvaise espece de richesses qu’un tribut d’accident & qui ne dépend pas de l’industrie de la nation, du nombre de ses habitans, ni de la culture de ses terres. Le roi d’Espagne, qui reçoit de grandes sommes de sa douane de Cadix, n’est, à cet égard, qu’un particulier très-riche dans un état très-pauvre. Tout se passe des étrangers à lui, sans que ses sujets y prennent presque de part : ce commerce est indépendant de la bonne & de la mauvaise fortune de son royaume.
Si quelques provinces dans la Castille lui donnoient une somme pareille à celle de la douane de Cadix, sa puissance seroit bien plus grande : ses richesses ne pourroient être que l’effet de celles du pays ; ces provinces animeroient toutes les autres ; & elles seroient toutes ensemble plus en état de soutenir les charges respectives ; au lieu d’un grand trésor, on auroit un grand peuple.
CHAPITRE XXIII.
Problême.
CE n’est point à moi à prononcer sur la question, si l’Espagne ne pouvant faire le commerce des Indes par elle-même, il ne vaudrait pas mieux qu’elle le rendit libre aux étrangers. Je dirai seulement qu’il lui convient, de mettre à ce commerce le moins d’obstacles que sa politique pourra lui permettre. Quand les marchandises que les diverses nations portent aux Indes y sont cheres, les Indes donnent beaucoup de leur marchandise, qui est l’or & l’argent, pour peu de marchandises étrangeres : le contraire arrive lorsque celles-ci sont à vil prix. Il seroit peut-être utile que ces nations se nuisissent les unes les autres, afin que les marchandises qu’elles portent aux Indes y fussent toujours à bon marché. Voilà des principes qu’il faut examiner, sans les séparer pourtant des autres considérations ; la sûreté des Indes ; l’utilité d’une douane unique ; les dangers d’un grand changement ; les inconvéniens qu’on prévoit, & qui souvent sont moins dangereux que ceux qu’on ne peut pas prévoir.
De l’esprit des lois (éd. Nourse)
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LIVRE XXII. Des loix, dans le rapport qu’elles ont avec l’usage de la monnoie.
CHAPITRE PREMIER.
Raison de l’usage de la monnoie.
LES peuples qui ont peu de marchandises pour le commerce, comme les sauvages, & les peuples policés qui n’en ont que deux ou trois especes, négocient par échange. Ainsi les caravanes des Maures qui vont à Tombouctou, dans le fond de l’Afrique, troquer du sel contre de l’or, n’ont pas besoin de monnoie. Le Maure met son sel dans un monceau ; le Negre, sa poudre dans un autre ; s’il n’y a pas assez d’or, le Maure retranche de son sel, ou le Negre ajoute de son or, jusqu’à ce que les deux parties conviennent.
Mais, lorsqu’un peuple trafique sur un très-grand nombre de marchandises, il faut nécessairement une monnoie ; parce qu’un métal facile à transporter épargne bien des fraix, que l’on seroit obligé de faire, si l’on procédoit toujours par échange.
Toutes les nations ayant des besoins réciproques, il arrive souvent que l’une veut avoir un très-grand nombre de marchandises de l’autre, & celle-ci très-peu des siennes ; tandis qu’à l’égard d’une autre nation, elle est dans un cas contraire. Mais, lorsque les nations ont une monnoie, & qu’elles procedent par vente & par achat, celles qui prennent plus de marchandises se soldent, ou paient l’excédent avec de l’argent : & il y a cette différence, que, dans le cas de l'achat, le commerce se fait à proportion des besoins de la nation qui demande le plus : & que, dans l’échange, le commerce se fait seulement dans l’étendue des besoins de la nation qui demande le moins ; sans quoi, cette derniere seroit dans l’impossibilité de solder son compte.
CHAPITRE II.
De la nature de la monnoie.
LA monnoie est un signe qui représente la valeur de toutes les marchandises. On prend quelque métal, pour que le signe soit durable; qu’il se consomme peu à l’usage ; & que, sans se détruire, il soit capable de beaucoup de divisions. On choisit un métal précieux, pour que le signe puisse aisément se transporter. Un métal est très-propre à être une mesure commune, parce qu’on peut aisément le réduire au même titre. Chaque état y met son empreinte, afin que la forme réponde du titre & du poids, & que l’on connoisse l’un & l’autre par la seul inspection.
Les Athéniens, n’ayant point l’usage des métaux, se servirent de bœufs, & les Romains de brebis : mais un bœuf n’est pas la même chose qu’un autre bœuf, comme une pièce de métal peut être la même qu’une autre.
Comme l’argent est le signe des valeurs des marchandises, le papier est un signe de la valeur de l’argent ; &, lorsqu’il est bon, il le représente tellement, que, quand à l’effet, il n’y a point de différence.
De même que l’argent est un signe d’une chose, & la représente ; chaque chose est un signe de l’argent, & le représente : & l’état est dans la prospérité, selon que, d’un côté, l’argent représente bien toutes choses ; & que, d’un autre, toutes choses représente bien l’argent, & qu’ils sont signes les uns des autres ; c’est-à-dire, que, dans leur valeur relative, on peut avoir l’un sitôt que l’on a l’autre. Cela n’arrive jamais que dans un gouvernement modéré, mais n’arrive pas toujours dans un gouvernement modéré : par exemple, si les loix favorisent un débiteur injuste, les choses qui lui appartiennent ne représentent point l’argent, & n’en sont point un signe. A l’égard du gouvernement despotique, ce seroit un prodige si les choses y représenteroient leur signe : la tyrannie & la méfiance font que tout le monde y enterre son argent : les choses n’y représentent donc point l’argent.
Quelquefois les législateurs ont employé un tel art, que non-seulement les choses représentoient l’argent par leur nature, mais qu’elles devenoient monnoie comme l’argent même. César, dictateur, permit aux débiteurs de donner paiement, à leurs créanciers, des fonds de terre au prix qu’ils valoient avant la guerre civile. Tibere ordonna que ceux qui voudroient de l’argent, en auroient du trésor public, en obligeant des fonds pour le double. Sous César, les fonds de terre furent la monnoie qui paya toutes les dettes ; sous Tibere, dix mille sesterces en fonds devinrent une monnoie commune, comme cinq mille sesterces en argent.
La grande charte d’Angleterre défend de saisir les terres ou le revenus d’un débiteur, lorsque ses biens mobiliers ou personnels suffisent pour le paiement, & qu’il offre de les donner : pour lors, tous les biens d’un Anglois représentoient de l’argent.
Les loix des Germains apprécierent en argent les satisfactions pour les torts que l’on avoit faits, & pour les peines des crimes. Mais, comme il y avoit très-peu d’argent dans le pays, elles réapprécierent l’argent en denrées ou en bétail. Ceci se trouve fixé dans la loi des Saxons, avec de certaines différences, suivant l’aisance & la commodité des divers peuples. D’abord la loi déclare la valeur du sou en bétail : le sou de deux trémisses se rapportoit à un bœuf de douze mois, ou à une brebis avec son agneau ; celui de trois trémisses valoit un bœuf de seize mois. Chez ces peuples, la monnoie devenoit bétail, marchandise ou denrée ; & ces choses devenoient monnoie.
Non-seulement l’argent est un signes des choses ; il est encore un signe de l’argent, & représente l’argent, comme nous le verrons au chapitre du change.
CHAPITRE III.
Des monnoies idéales.
IL y a des monnoies réelles & des monnoies idéales. Les peuples policés, qui se servent presque tous de monnoies idéales, ne le font que parce qu’ils ont converti leurs monnoies réelles en idéales. D’abord, leurs monnoies réelles font un certains poids & un certain titre de quelque métal. Mais bientôt la mauvaise foi ou le besoin font qu’on retranche une partie du métal de chaque pièce de monnoie, à laquelle on laisse le même nom : par exemple, d’une piece du poids d’une livre d’argent, on retranche la moitié de l’argent, & on continuer de l’appeller livre ; la piece, qui étoit une vingtieme partie de la livre d’argent, on continue de l’appeller sou, quoiqu’elle ne soit plus la vingtieme partie de cette livre. Pour lors, la livre est une livre idéale, & le sou un sou idéal ; ainsi des autres subdivisions : & cela peut aller au point que ce qu’on appellera livre, ne sera plus qu’une très-petite portion de la livre ; ce qui la rendra encore plus idéale. Il peut même arriver que l’on ne fera plus de piece de monnoie qui vaille précisément une livre, & qu’on ne fera pas non plus de piece qui vaille un sou : pour lors, la livre & le sou seront des monnoies purement idéales. On donnera, à chaque piece de monnoie, la dénomination d’autant de livres & d’autant de sous que l’on voudra ; la variation pourra être continuelle, parce qu’il est difficile de changer la chose même.
Pour ôter la source des abus, ce sera une très-bonne loi, dans tous les pays où l’on voudra faire fleurir le commerce, que celle qui ordonnera qu’on emploiera des monnoies réelles, & que l’on ne fera point d’opération qui puisse les rendre idéales.
Rien ne doit être si exempt de variation, que ce qui est la mesure commune de tout.
Le négoce, par lui-même, est très-incertain ; & c’est un grand mal d’ajouter une nouvelle incertitude à celle qui est fondée sur la nature de la chose.
CHAPITRE IV.
De la quantité de l’or & de l’argent.
LORSQUE les nations policées sont les maîtresses du monde, l’or & l’argent augmentent tous les jours, soit qu’elles le tirent de chez elles, soit qu’elles l’aillent chercher là où il est. Il diminue, au contraire, lorsque les nations barbares prennent le dessus. On sçait quelle fut la rareté de ces métaux, lorsque les Goths & les Vandales d’un côté, les Sarrasins & les Tartares de l’autre, eurent tout envahi.
CHAPITRE V.
Continuation du même sujet.
L’ARGENT tiré des mines de l’Amérique, transporté en Europe, de-là encore envoyé en Orient, a favorisé la navigation de l’Europe ; c’est une marchandise de plus que l’Europe reçoit en troc de l’Amérique, & qu’elle envoie en troc aux Indes. Une plus grande quantité d’or & d’argent est donc favorable, lorsqu’on regarde ces métaux comme marchandise : elle ne l’est point, lorsqu’on les regarde comme signe ; parce que leur abondance choque leur qualité de signe, qui est beaucoup fondée sur la rareté.
Avant la premiere guerre punique, le cuivre étoit à l’argent, comme 960 est à 1 ; il est aujourd’hui, à peu près, comme 73½ est à 1. Quand la proportion seroit comme elle étoit autrefois, l’argent n’en feroit que mieux sa fonction de signe.
CHAPITRE VI.
Par quelle raison le prix de l’usure diminua de la moitié, lors de la découverte des Indes.
L’YNCA Garcilasso dit qu’en Espagne, après la conquête des Indes, les rentes, qui étoient au denier dix, tomberent au denier vingt. Cela devoit être ainsi. Une grande quantité d’argent fut tout-à-coup portée en Europe : bientôt moins de personnes eurent besoin d’argent ; le prix de toute chose augmenta, & celui de l’argent diminua : la proportion fut donc rompue, toutes les anciennes dettes furent éteintes. On peut se rappeller le temps du systême, où toutes les choses avoient une grande valeur, excepté l’argent. Après la conquête des Indes, ceux qui avoient de l’argent furent obligés de diminuer le prix ou le louage de leur marchandise, c’est-à-dire, l’intérêt.
Depuis ce temps, le prêt n’a pu revenir à l’ancien taux, parce que la quantité de l’argent a augmenté, toutes les années, en Europe. D’ailleurs, les fonds publics de quelques états, fondés sur les richesses que le commerce leur a procurées, donnant un intérêt très-modique, il a fallu que les contrats des particuliers se réglassent là-dessus. Enfin, le change ayant donné aux hommes une facilité singuliere de transporter l’argent d’un pays à l’autre, l’argent n’a pu être rare dans un lieu, qu’il n’en vînt de tous côtés de ceux où il étoit commun.
CHAPITRE VII.
Comment le prix des choses se fixe dans la variation des richesses de signe.
L’ARGENT est le prix des marchandises ou denrées. Mais, comment se fixera ce prix ? c’est-à-dire, par quelle portion d’argent chaque chose sera-t-elle représentée ?
Si l’on compare la masse de l’or & de l’argent qui est dans le monde, avec la somme des marchandises qui y sont, il est certain que chaque denrée ou marchandise, en particulier, pourra être comparée à une certaine portion de la masse entiere de l’or & de l’argent. Comme le total de l’une est au total de l’autre, la partie de l’une sera à la partie de l’autre. Supposons qu’il n’y ait qu’une seule denrée ou marchandise dans le monde, ou qu’il n’y en ai qu’une seule qui s’achete, & qu’elle se divise comme l’argent ; cette partie de cette marchandise répondra à une partie de la masse de l’argent ; la moitié du total de l’une, à la moitié du total de l’autre ; la dixieme, la centieme, la millieme de l’une, à la dixieme, à la centieme, à la millieme de l’autre. Mais, comme ce qui forme la propriété parmi les hommes, n’est pas tout à la fois dans le commerce ; & que les métaux ou les monnoies, qui en sont les signes, n’y sont pas aussi dans le même temps ; les prix se fixeront en raison composée du total des choses avec le total des signes ; & celle du total des choses qui sont dans le commerce, avec le total des signes qui y sont aussi : &, comme les choses qui ne sont pas dans le commerce aujourd’hui peuvent y être demain, & que les signes qui n’y sont point aujourd’hui peuvent y rentrer tout de même, l’établissement du prix des choses dépend toujours fondamentalement de la raison du total des choses au total des signes.
Ainsi le prince ou le magistrat ne peuvent pas plus taxer la valeur des marchandises, qu’établir, par une ordonnance, que le rapport d’un à dix est égal à celui d’un à vingt. Julien, ayant baissé les denrées à Antioche, y causa une affreuse famine.
CHAPITRE VIII.
Continuation du même sujet.
LES noirs de la côte d’Afrique ont un signe des valeurs, sans monnoie ; c’est un signe purement idéal, fondé sur le degré d’estime qu’ils mettent dans leur esprit à chaque marchandise, à proportion du besoin qu’ils en ont. Une certaine denrée ou marchandise vaut trois macutes ; une autre, six macutes ; une autre, dix macutes : c’est comme s’ils disoient simplement trois, six, dix. Le prix se forme par la comparaison qu’ils ont de toutes les marchandises entre elles : pour lors, il n’y a point de monnoie particuliere, mais chaque portion de marchandise est monnoie de l’autre.
Transportons, pour un moment, parmi nous, cette maniere d’évaluer les choses ; et joignons-la avec la nôtre : toutes les marchandises & denrées du monde, ou bien toutes les marchandises ou denrées d’un état en particulier considéré comme séparé de tous les autres, vaudront un certain nombre de macutes ; &, divisant l’argent de cet état en autant de parties qu’il y a de macutes, une partie divisée de cet argent sera le signe d’une macute.
Si l’on suppose que la quantité de l’argent d’un état double, il faudra, pour une macute, le double de l’argent : mais si, en doublant l’argent, vous doublez aussi les macutes, la proportion restera telle qu’elle étoit avant l’un & l’autre doublement.
Si, depuis la découverte des Indes, l’or & l’argent ont augmenté en Europe à raison d’un à vingt, le prix des denrées & marchandises auroit dû monter en raison d’un à vingt : mais si, d’un autre côté, le nombre des marchandises a augmenté comme un à deux, il faudra que le prix de ces marchandises & denrées ait haussé, d’un côté, à raison d’un à vingt, & qu’il ait baissé en raison d’un à deux ; & qu’il ne soit, par conséquent, qu’en raison d’un à dix.
La quantité des marchandises & denrées croît par une augmentation de commerce ; l’augmentation de commerce, par une augmentation d’argent qui arrive successivement ; & par de nouvelles communications avec de nouvelles terres & de nouvelles mers, qui nous donnent de nouvelles denrées & de nouvelles marchandises.
CHAPITRE IX.
De la rareté relative de l’or & de l’argent.
OUTRE l’abondance & la rareté positive de l’or & de l’argent, il y a encore une abondance & une rareté relative d’un de ces métaux l’autre.
L’avarice garde l’or & l’argent ; parce que, comme elle ne veut point consommer, elle aime des signes qui ne se détruisent point. Elle aime mieux garder l’or que l’argent ; parce qu’elle craint toujours de perdre, & qu’elle peut mieux cacher ce qui est en plus petit volume. L’or disparoît donc quand l’argent est commun, parce que chacun en a pour le cacher ; il reparoît quand l’argent est rare, parce qu’on est obligé de le retirer de ses retraites.
C’est donc une regle : l’or est commun quand l’argent est rare, & l’or est rare quand l’argent est commun. Cela fait sentir la différence de l’abondance & de la rareté relative, d’avec l’abondance & la rareté réelle ; chose dont je vais beaucoup parler.
CHAPITRE X.
Du change.
C’EST l’abondance & la rareté relative des monnoies des divers pays, qui forment ce qu’on appelle le change.
Le change est une fixation de la valeur actuelle & momentanée des monnoies.
L’argent, comme métal, a une valeur, comme toutes les autres marchandises ; & il a encore une valeur qui vient de ce qu’il est capable de devenir le signe des autres marchandises : &, s’il n’étoit qu’une simple marchandise, il ne faut pas douter qu’il ne perdît pas beaucoup de son prix.