De l’esprit des lois (page 38)

Montesquieu · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — De l’esprit des lois (éd. Nourse) · 57 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’argent, comme monnoie, a une valeur que le prince peut fixer dans quelques rapports, & qu’il ne sçauroit fixer dans d’autres.

Le prince établit une proportion entre une quantité d’argent comme métal, & la même quantité comme monnoie : 2°. Il fixe celle qui est entre divers métaux employés à la monnoie : 3°. Il établit le poids & le titre de chaque piece de monnoie : enfin, il donne à chaque piece cette valeur idéal dont j’ai parlé. J’appellerai la valeur de la monnoie, dans ces quatre rapports, valeur positive, parce qu’elle peut être fixée par une loi.

Les monnoies de chaque état ont, de plus, une valeur relative, dans le sens qu’on les compare avec les autres monnoies des autres pays : c’est cette valeur relative que le change établit : elle dépend beaucoup de la valeur positive : elle est fixée par l’estime la plus générale des négocians, & ne peut l’être par l’ordonnance du prince ; parce qu’elle varie sans cesse, & dépend de mille circonstances.

Pour fixer la valeur relative, les diverses nations se régleront beaucoup sur celle qui a le plus d’argent. Si elle a autant d’argent que toutes les autres ensemble, il faudra bien que chacune aille se mesurer avec elle ; ce qui fera qu’elles se régleront, à peu près, entre elles comme elles se sont mesurées avec la nation principale.

Dans l’état actuel de l’univers, c’est la Hollande qui est cette nation dont nous parlons. Examinons le change par rapport à elle.

Il y a, en Hollande, une monnoie qu’on appelle un florin : le florin vaut vingt sous, ou quarante demi sous, ou gros. Pour simplifier les idées, imaginons qu’il n'y ait point de florins en Hollande, & qu’il n’y ait que des gros : un homme qui aura mille florins aura quarante mille gros ; ainsi du reste. Or, le change avec la Hollande consiste à sçavoir combien vaudra de gros chaque piece de monnoie des autres pays ; &, comme l’on compte ordinairement en France par écus de trois livres, le change demandera combien un écu de trois livres vaudra de gros. Si le change est à cinquante-quatre, l’écu de trois livres vaudra cinquante-quatre gros ; s’il est à soixante, il vaudra soixante gros ; si l’argent est rare en France, l’écu de trois livres vaudra plus de gros ; s’il est en abondance, il vaudra moins de gros.

Cette rareté ou cette abondance, d’où résulte la mutation du change, n’est pas la rareté ou l’abondance réelle ; c’est une rareté ou une abondance relative : par exemple, quand la France a plus besoin d’avoir des fonds en Hollande, que les Hollandois n’ont besoin d’en avoir en France, l’argent est appellé commun en France, & rare en Hollande ; & vice versâ.

Supposons que le change avec la Hollande soit à cinquante-quatre. Si la France & la Hollande ne composoient qu’une ville, on seroit comme l’on fait quand on donne la monnoie d’un écu : le François tireroit de sa poche trois livre, & le Hollandois tireroit de la sienne cinquante-quatre gros. Mais, comme il y a de la distance entre Paris & Amsterdam, il faut que celui qui me donne, pour mon écu de trois livres, cinquante-quatre gros qu’il a en Hollande, me donne une lettre de change de cinquante-quatre gros sur la Hollande. Il n’est plus ici question de cinquante-quatre gros, mais d’une lettre de cinquante-quatre gros. Ainsi, pour juger de la rareté ou de l’abondance de l’argent, il faut sçavoir s’il y a en France plus de lettres de cinquante-quatre gros destinées pour la France, qu’il n’y a d’écus destinés pour la Hollande. S’il y a beaucoup de lettres offertes par les Hollandois, & peu d’écus offerts par les François, l’argent est rare en France, & commun en Hollande ; & il faut que le change hausse, & que, pour mon écu, on me donne plus de cinquante-quatre gros ; autrement je ne le donnerois pas ; & vice versâ.

On voit que les diverses opérations du change forment un compte de recette & de dépense qu’il faut toujours solder ; & qu’un état qui doit, ne s’acquitte pas plus avec les autres par le change, qu’un particulier ne paie une dette en changeant de l’argent.

Je suppose qu’il n’y ait que trois états dans le monde, la France, l’Espagne & la Hollande ; que divers particuliers d’Espagne dussent en France la valeur de cent mille marcs d’argent, & que divers particuliers de France dussent en Espagne cent dix mille marcs ; & que quelque circonstance fît que chacun, en Espagne & en France, voulût tout-à-coup retirer son argent : que seroient les opérations du change ? Elles acquitteroient réciproquement ces deux nations de la somme de cent mille marcs : mais la France devroit toujours dix mille marcs en Espagne, & les Espagnols auroient toujours des lettres sur la France pour dix mille marcs ; & la France n’en auroit point du tout sur l’Espagne.

Que si la Hollande étoit dans un cas contraire avec la France, & que, pour solde, elle lui dût 10000 marcs, la France pourroit payer l’Espagne de deux manieres, ou en donnant à ses créanciers en Espagne des lettres sur ses débiteurs de Hollande pour 10000 marcs, ou bien en envoyant 10000 marcs d’argent en espece en Espagne.

Il suit de-là que, quand un état a besoin de remettre une somme d’argent dans un autre pays, il est indifférent, par la nature de la chose, que l’on y voiture de l’argent, ou que l’on prenne des lettres de change. L’avantage de ces deux manieres de payer dépend uniquement des circonstances actuelles : il faudra voir ce qui, dans ce moment, donnera plus de gros en Hollande, ou l’argent porté en especes, ou une lettre sur la Hollande de pareille somme.

Lorsque même titre & même poids d’argent en France me rendent même poids & même titre d’argent en Hollande, on dit que le change est au pair. Dans l’état actuel des monnoies, le pair est, à peu près, à cinquante-quatre gros par écu : lorsque le change sera au-dessus de cinquante-quatre gros, on dira qu’il est haut ; lorsqu’il sera au-dessous, on dira qu’il est bas.

Pour sçavoir si, dans une certaine situation du change, l’état gagne ou perd, il faut le considérer comme débiteur, comme créancier, comme vendeur, comme acheteur. Lorsque le change est plus bas que le pair, il perd comme débiteur, il gagne comme créancier ; il perd comme acheteur, il gagne comme vendeur. On sent bien qu’il perd comme débiteur : par exemple, la France devant à la Hollande un certain nombre de gros, moins son écu vaudra de gros, plus il lui faudra d’écus pour payer : au contraire, si la France est créanciere d’un certain nombre de gros, moins chaque écu vaudra de gros, plus elle recevra d’écus. L’état perd encore comme acheteur ; car il faut toujours le même nombre de gros pour acheter la même quantité de marchandises ; &, lorsque le change baisse, chaque écu de France donne moins de gros. Par la même raison, l’état gagne comme vendeur : je vends ma marchandise en Hollande le même nombre de gros que je la vendois ; j’aurai donc plus d’écus en France, lorsque avec cinquante gros je me procurerai un écu, que lorsqu’il m’en faudra cinquante-quatre pour avoir ce même écu : le contraire de tout ceci arrivera à l’autre état. Si la Hollande doit un certain nombre d’écus, elle gagnera ; &, si on lui doit, elle perdra ; si elle vend, elle perdra ; si elle achete, elle gagnera.

Il faudra pourtant suivre ceci : lorsque le change est au-dessous du pair ; par exemple, s’il est à cinquante au lieu d’être à cinquante-quatre, il devroit arriver que la France, envoyant par le change cinquante-quatre mille écus en Hollande, n’acheteroit de marchandises que pour cinquante mille ; & que, d’un autre côté, la Hollande envoyant la valeur de cinquante mille écus en France, en acheteroit pour cinquante-quatre mille : ce qui seroit une différence de huit cinquante-quatriemes, c’est-à-dire, de plus d’un septieme de perte pour la France ; de sorte qu’il faudroit envoyer en Hollande un septieme de plus en argent ou en marchandises, qu’on ne faisoit lorsque le change étoit au pair : & le mal augmentant toujours, parce qu’une pareille dette feroit encore diminuer le change, la France seroit, à la fin, ruinée. Il semble, dis-je, que cela devroit être ; & cela n’est pas, à cause du principe que j’ai déjà établi ailleurs; qui est que les états tendent toujours à se mettre dans la balance, & à se procurer leur libération ; ainsi, ils n’empruntent qu’à proportion de ce qu’ils peuvent payer, & n’achetent qu’à mesure qu’ils vendent. Et, en prenant l’exemple ci-dessus, si le change tombe en France de cinquante-quatre à cinquante ; le Hollandois, qui achetoit des marchandises de France pour mille écus, & qui les payoit cinquante-quatre mille gros, ne les paieroit plus que cinquante mille, si le François y vouloit consentir : mais la marchandise de France haussera insensiblement, le profit se partagera entre le François & le Hollandois ; car, lorsqu’un négociant peut gagner, il partage aisément son profit : il se fera donc une communication de profit entre le François & le Hollandois. De la même maniere, le François, qui achetoit des marchandises de Hollande pour cinquante-quatre mille gros, & qui les payoit avec mille écus, lorsque le change étoit à cinquante-quatre, seroit obligé d’ajouter quatre cinquante-quatriemes de plus en écus de France, pour acheter les mêmes marchandises : mais le marchand François, qui sentira la perte qu’il seroit, voudra donner moins de la marchandise de Hollande ; il se sera donc une communication de perte entre le marchand François & le marchand Hollandois ; l’état se mettra insensiblement dans la balance ; & l’abaissement du change n’aura pas tous les inconvéniens qu’on devoit craindre.

Lorsque le change est plus bas que le pair, un négociant peut, sans diminuer sa fortune, remettre ses fonds dans les pays étrangers ; parce qu’en les faisant revenir, il regagne ce qu’il a perdu : mais un prince, qui n’envoie, dans les pays étrangers, qu’un argent qui ne doit jamais revenir, perd toujours.

Lorsque les négocians font beaucoup d’affaires dans un pays, le change y hausse infailliblement. Cela vient de ce qu’on y prend beaucoup de marchandises ; & l’on tire sur le pays étranger pour les payer.

Si un prince fait un grand amas d’argent dans son état, l’argent y pourra être rare réellement, & commun relativement : par exemple, si, dans le même temps, cet état avoit à payer beaucoup de marchandises dans le pays étranger, le change baisseroit, quoique l’argent fût rare.

Le change de toutes les places tend toujours à se mettre à une certaine proportion ; & cela est dans la nature de la chose même. Si le change de l’Irlande à l’Angleterre est plus bas que le pair, & celui de l’Angleterre à la Hollande soit aussi plus bas que le pair, celui de l’Irlande à la Hollande sera encore plus bas ; c’est-à-dire, en raison composée de celui de l’Irlande à l’Angleterre, & de celui de l’Angleterre, & de celui de l’Angleterre à la Hollande : car un Hollandois, qui peut faire venir ses fonds indirectement d’Irlande par l’Angleterre, ne voudra pas payer plus cher pour les faire venir directement. Je dis que cela devroit être ainsi : mais cela n’est pourtant pas exactement ainsi ; il y a toujours des circonstances qui font varier ces choses ; & la différence du profit qu’il y a à tirer par une place, ou à tirer par une autre, fait l’art ou l’habileté particuliere des banquiers, dont il n’est point question ici.

Lorsqu’un état hausse sa monnoie ; par exemple, lorsqu’il appelle six livres ou deux écus ce qu’ils n’appelloit que trois livres ou un écu, cette dénomination nouvelle, qui n’ajoute rien de réel à l’écu, ne doit pas procurer un seul gros de plus par le change. On ne devroit avoir, pour les deux écus nouveaux, que la même quantité de gros que l’on recevoit pour l’ancien ; &, si cela n’est pas, ce n’est point l’effet de la fixation en elle-même, mais de celui qu’elle produit comme nouvelle, & de celui qu’elle a comme subite. Le change tient à des affaires commencées, & ne se met en regle qu’après un certain temps.

Lorsqu’un état, au lieu de hausser simplement sa monnoie par une loi, fait une nouvelle refonte, afin de faire, d’une monnoie forte, une monnoie plus foible ; il arrive que, pendant le temps de l’opération, il y a deux sortes de monnoies ; la forte, qui est la vieille, & la foible, qui est la nouvelle : & comme la forte est décriée, & ne se reçoit qu’à la monnoie, & que, par conséquent, les lettres de change doivent se payer en especes nouvelles, il semble que le change devroit se régler sur l’espece nouvelle. Si, par exemple, l’affoiblissement, en France, étoit de moitié, & que l’ancien écu de trois livres donnât soixante gros en Hollande, le nouvel écu ne devroit donner que trente gros. D’un autre côté, il semble que le change devroit se régler sur la valeur de l’espece vieille ; parce que le banquier, qui a de l’argent, & qui prend des lettres, est obligé d’aller porter, à la monnoie, des especes vieilles, pour en avoir de nouvelles sur lesquelle il perd. Le change se mettra donc entre la valeur de l’espece nouvelle & celle de l’espece vieille. La valeur de l’espece vieille tombe, pour ainsi dire ; & parce qu’il y a déja, dans le commerce, de l’espece nouvelle ; & parce que le banquier ne peut pas tenir rigueur, ayant intérêt de faire sortir promptement l’argent vieux de sa caisse pour le faire travailler, & y étant même forcé pour faire ses paiemens. D’un autre côté, la valeur de l’espece nouvelle s’éleve, pour ainsi dire ; parce que le banquier, avec de l’espece nouvelle, se trouve dans une circonstance où nous allons faire voir qu’il peut, avec un grand avantage, s’en procurer de la vieille. Le change se mettra donc, comme j’ai dit, entre l’espece nouvelle & l’espece vieille. Pour lors, les banquiers ont du profit à faire sortir l’espece vieille de l’état ; parce qu’ils se procurent, par-là, le même avantage que donneroit un change réglé sur l’espece vieille, c’est-à-dire, beaucoup de gros en Hollande ; & qu’ils ont un retour en change, réglé entre l’espece nouvelle & l’espece vieille, c’est-à-dire, plus bas : ce qui procure beaucoup d’écus en France.

Je suppose que trois livres d’espece vieille rendent, par le change actuel, quarante-cinq gros ; & qu’en transportant ce même écu en Hollande, on en ait soixante : mais, avec une lettre de quarante-cinq gros, on se procurera un écu de trois livres en France, lequel, transporté en especes vieilles en Hollande, donnera encore soixante gros : toute l’espece vieille sortira donc de l’état qui fait la refonte, & le profit en sera pour les banquiers. Pour remédier à cela, on sera forcé de faire une opération nouvelle. L’état, qui fait la refonte, enverra lui-même une grande quantité d’espece vieille chez la nation qui regle le change ; &, s’y procurant un crédit, il fera monter le change au point, qu’on aura, à peu de chose près, autant de gros, par le change, d’un écu de trois livres, qu’on en auroit en faisant sortir un écu de trois livres en espece vieille hors du pays. Je dis à peu de chose près, parce que, lorsque le profit sera modique, on ne sera point tenté de faire sortir l’espece, à cause des fraix de la voiture, & des risques de la confiscation.

Il est bon de donner une idée bien claire de ceci. Le sieur Bernard, ou tout autre banquier que l’état voudra employer, propose ses lettres sur la Hollande, & les donne à un, deux, trois gros plus haut que le change actuel ; il a fait une provision, dans les pays étrangers, par le moyen des especes vieilles qu’il a fait continuellement voiturer ; il a donc fait hausser le change au point que nous venons de dire : cependant, à force de donner ses lettres, il se saisit de toutes les especes nouvelles, & force les autres banquiers, qui ont des paiemens à faire, à porter leurs especes vieilles à la monnoie : & de plus, comme il a eu, insensiblement, tout l’argent, il contraint, à leur tour, les autres banquiers à lui donner des lettres à un change très-haut : le profit de la fin l’indemnise, en grande partie, de la perte du commencement.

On sent que, pendant toute cette opération, l’état doit souffrir une violente crise. L’argent y deviendra très-rare ; 1°. parce qu’il faut en décrier la plus grande partie ; 2°. parce qu’il en faudra transporter une partie dans les pays étrangers ; 3°. parce que tout le monde le resserrera, personne ne voulant laisser au prince un profit qu’on espere avoir soi-même. Il est dangereux de la faire avec lenteur : il est dangereux de la faire avec promptitude. Si le gain qu’on suppose est immodéré, les inconvéniens augmentent à mesure.

On a vu, ci-dessus, que, quand le change étoit plus bas que l’espece, il y avoit du profit à faire sortir l’argent : par la même raison, lorsqu’il est plus haut que l’espece, il y a du profit à le faire revenir.

Mais il y a un cas où on trouve du profit à faire sortir l’espece, quoique le change soit au pair : c’est lorsqu’on l’emploie dans les pays étrangers, pour la faire remarquer ou refondre. Quand elle est revenue, on fait, soit qu’on l’emploie dans le pays, soit qu’on prenne des lettres pour l’étranger, le profit de la monnoie.

S’il arrivoit que, dans un état, on fit une compagnie qui eût un nombre très-considérable d’actions ; & qu’on eût fait, dans quelques mois de temps, hausser ces actions vingt ou vingt-cinq fois au-delà de la valeur du premier achat ; & que ce même état eût établi une banque dont les billets dussent faire la fonction de monnoie ; & que la valeur numéraire de ces billets fût prodigieuse, pour répondre à la prodigieuse valeur numéraire des actions (c’est le systême de M. Law) : il suivroit de la nature de la chose, que ces actions & billets s’anéantiroient de la même maniere qu’ils seroient établis. On n’auroit pu faire monter tout-à-coup les actions vingt ou vingt-cinq fois plus haut que leur premiere valeur, sans donner à beaucoup de gens le moyen de se procurer d’immenses richesses en papier : chacun chercheroit à assurer sa fortune ; &, comme le change donne la voie la plus facile pour la dénaturer, ou pour la transporter où l’on veut, on remettroit, sans cesse, une partie de ses effets chez la nation qui regle le change. Un projet continuel de remettre dans les pays étrangers, feroit baisser le change. Supposons que, du temps du systême, dans le rapport du titre & du poids de la monnoie d’argent, le taux du change fût de quarante gros par écu ; lorsqu’un papier innombrable fut devenu monnoie, on n’aura plus voulu donner que trente-neuf gros par écu ; ensuite que trente-huit, trente-sept, &c. Cela alla si loin, que l’on ne donna plus que huit gros ; & qu’enfin il n’y eut plus de change.

C’étoit le change qui devoit, en ce cas, régler, en France, la proportion de l’argent avec le papier. Je suppose que, par le poids & le titre de l’argent, l’écu de trois livres d’argent valût quarante gros ; & que, le change se faisant en papier, l’écu de trois livres, en papier, ne valût que huit gros ; la différence étoit de quatre cinquiemes. L’écu de trois livres, en papier, valoit donc quatre cinquiemes de moins que l’écu de trois livres en argent.

CHAPITRE XI.

Des opérations que les Romains firent sur les monnoies.

QUELQUES coups d’autorité que l’on ait faits, de nos jours, en France, sur les monnoies, dans deux ministeres consécutifs, les Romains en firent de plus grands ; non pas dans le temps de cette république corrompue, ni dans celui de cette république qui n’étoit qu’une anarchie ; mais lorsque, dans la force de son institution, par sa sagesse, comme par son courage, après avoir vaincu les villes d’Italie, elle disputoit l’empire aux Carthaginois.

Et je suis bien aise d’approfondir un peu cette matiere, afin qu’on ne fasse pas un exemple de ce qui n’en est point un.

Dans la premiere guerre punique, l’as, qui devoit être de douze onces de cuivre, n’en pesa plus que deux ; &, dans la seconde, il ne fut plus que d’une. Ce retranchement répond à ce que nous appellons aujourd’hui augmentation des monnoies : ôter d’un écu de six livres la moitié de l’argent, pour en faire deux, ou le faire valoir douze livres, c’est précisément la même chose.

Il ne nous reste point de monument de la maniere dont les Romains firent leur opération dans la premiere guerre punique : mais ce qu’il firent dans la seconde nous marque une sagesse admirable. La république ne se trouvoit point en état d’acquitter ses dettes : l’as pesoit deux onces de cuivres ; & le denier, valant dix as, valoit vingt onces de cuivre. La république fit des as d’une once de cuivre; elle gagna la moitié sur ses créanciers ; elle paya un denier avec ses dix onces de cuivre. Cette opération donna une grande secousse à l’état, il falloit la donner la moindre qu’il étoit possible ; elle contenoit une injustice, il falloit qu’elle fût la moindre qu’il étoit possible ; elle avoit pour objet la libération de la république envers ses citoyens, il ne falloit donc pas qu’elle eût celui de la libération des citoyens entre eux : cela fit faire une seconde opération ; & l’on ordonna que le denier, qui n’avoit été jusques-là que de dix as, en contiendroit seize. Il résulta, de cette double opération, que, pendant que les créanciers de la république perdoient la moitié, ceux des particuliers ne perdoient que le cinquieme : les marchandises n’augmentoient que d’un cinquieme ; le changement réel dans la monnoie n’étoit que d’un cinquieme : on voit les autres conséquences.

Les Romains se conduisirent donc mieux que nous, qui, dans nos opérations, avons enveloppé & les fortunes publiques & les fortunes particulieres. Ce n’est pas tout : on va voir qu’ils les firent dans des circonstances plus favorables que nous.

CHAPITRE XII.

Circonstances dans lesquelles les Romains firent leurs opérations sur la monnoie.

IL y avoit anciennement très-peu d’or & d’argent en Italie ; ce pays a peu ou point de mines d’or & d’argent : lorsque Rome fut prise par les Gaulois, il ne s’y trouva que mille livre d’or. Cependant les Romains avoient saccagé plusieurs villes puissantes, & ils avoient transporté les richesses chez eux. Ils ne se servirent long-temps que de monnoie de cuivre : ce ne fut qu’après la paix de Pyrrhus, qu’ils eurent assez d’argent pour en faire de la monnoie : ils firent des deniers de ce métal, qui valoient dix as, ou dix livres de cuivre. Pour lors, la proportion de l’argent au cuivre étoit comme 1 à 960 : car le denier romain valant dix as ou dix livres de cuivre, il valoit cent vingt onces de cuivre ; & le même denier valant un huitieme d’once d’argent, cela faisoit la proportion que nous venons de dire.

Rome devenue maîtresse de cette partie de l’Italie la plus voisine de la Grece & de la Sicile, se trouva, peu à peu, entre deux peuples riches ; les Grecs & les Carthaginois : l’argent augmenta chez elle ; & la proportion de 1 à 960 entre l’argent & le cuivre ne pouvant plus se soutenir, elle fit diverses opérations sur les monnoies que nous ne connoissons pas. Nous sçavons seulement qu’au commencement de la seconde guerre punique, le denier romain ne valoit plus que vingt once de cuivre; & qu’ainsi, la proportion entre l’argent & le cuivre n’étoit plus que comme 1 est à 160. La réduction étoit bien considérable, puisque la république gagna cinq sixiemes sur toute la monnoie de cuivre : mais on ne fit que ce que demandoit la nature des choses, & rétablir la proportion entre les métaux qui servoient de monnoie.

La paix, qui termina la premiere guerre punique, avoit laissé les Romains maîtres de la Sicile. Bientôt ils entrerent en Sardaigne, ils commencerent à connoître l’Espagne : la masse de l’argent augmenta encore à Rome ; on y fit l’opération qui réduisit le denier d’argent de vingt once à seize; & elle eut cet effet, qu’elle remit en proportion l’argent & le cuivre : cette proportion étoit comme 1 est à 160 ; elle fut comme 1 est à 128.

Examinez les Romains ; vous ne trouverez jamais si supérieurs, que dans le choix des circonstances dans lesquelles ils firent les biens et les maux.

CHAPITRE XIII.

Opérations sur les monnoies, du temps des empereurs.

DANS les opérations que l’on fit sur les monnoies du temps de la république, on procéda par voie de retranchement ; l’état confioit au peuple ses besoins, & ne prétendoit pas le séduire. Sous les empereurs, on procéda par voie d’alliage : ces princes, réduits au désespoir par leurs libéralités mêmes, se virent obligés d’altérer les monnoies ; voie indirecte, qui diminuoit le mal, & sembloit ne le pas toucher : on retiroit une partie du don, & on cachoit la main ; &, sans parler de diminution de la paie ou des largesses, elles se trouvoient diminuées.

On voit encore, dans les cabinets, des médailles qu’on appelle fourrées, qui n’ont qu’une lame d’argent qui couvre le cuivre. Il est parlé de cette monnoie dans un fragment du livre LXXVII de Dion.

Didius Julien commença l’affoiblissement. On trouve que la monnoie de Caracalla avoit plus de la moitié d’alliage ; celle d’Alexandre Sévere les deux tiers : l’affoiblissement continua ; &, sous Galien, on ne voyoit plus que du cuivre argenté.

On sent que ces opérations violentes ne sçauroient avoir lieu dans ces temps-ci ; un prince se tromperoit lui-même, & ne tromperoit personne. Le change a appris au banquier à comparer toutes les monnoies du monde, & à les mettre à leur juste valeur ; le titre des monnoies ne peut plus être un secret. Si un prince commence le billon, tout le monde continue, & le fait pour lui ; les especes fortes sortent d’abord, & on les lui renvoie foibles. Si, comme les empereurs Romains, il affoiblissoit l’argent, sans affoiblir l’or, il verroit tout-à-coup disparoître l’or, & il seroit réduit à son mauvais argent. Le change, comme j’ai dit au livre précédent, a ôté les grands coups d’autorité ; du moins le succès des grands coups d’autorité.

CHAPITRE XIV.

Comment le change gêne les états despotiques.

LA Moscovie voudroit descendre de son despotisme, & ne le peut. L’établissement du commerce demande celui du change ; & les opérations du change contredisent toutes ses loix.

En 1745, la czarine fit une ordonnance pour chasser les juifs, parce qu’ils avoient remis, dans les pays étrangers, l’argent de ceux qui étoient relégués en Sibérie, & celui des étrangers qui étoient au service : tous les sujets de l’empire, comme des esclaves, n’en peuvent sortir, ni faire sortir leurs biens, sans permission. Le change, qui donne le moyen de transporter l’argent d’un pays à un autre, est donc contradictoire aux loix de la Moscovie.

Le commerce même contredit ses loix. Le peuple n’est composé que d’esclaves attachés aux terres, & d’esclaves qu’on appelle ecclésiastiques ou gentilshommes, parce qu’ils sont les seigneurs de ces esclaves : il ne reste donc gueres personnes pour le tiers état, qui doit former les ouvriers & les marchands.

CHAPITRE XV.

Usage de quelques pays d’Italie.

DANS quelques pays d’Italie, on a fait des loix pour empêcher les sujets de vendre des fonds de terre, pour transporter leur argent dans les pays étrangers. Ces loix pouvoient être bonnes, lorsque les richesses de chaque état étoient tellement à lui, qu’il y avoit beaucoup de difficulté à les faire passer à un autre. Mais depuis que, par l’usage du change, les richesses ne sont, en quelque façon, à aucun état en particulier, & qu’il y a tant de facilité à les transporter d’un pays à un autre, c’est une mauvaise loi que celle qui ne permet pas de disposer, pour ses affaires, de ses fonds de terre, lorsqu’on peut disposer de son argent. Cette loi est mauvaise, parce qu’elle donne de l’avantage aux effets mobiliers sur les fonds de terre ; parce qu’elle dégoûte les étrangers de venir s’établir dans le pays ; & enfin parce qu’on peut l’éluder.

CHAPITRE XVI.

Du secours que l’état peut tirer des banquiers.

LES banquiers sont faits pour changer de l’argent, & non pas pour en prêter. Si le prince ne s’en sert que pour changer son argent ; comme il ne fait que de grosses affaires, le moindre profit qu’il leur donne pour leurs remises devient un objet considérables ; &, si on lui demande de gros profits, il peut être sûr que c’est un défaut de l’administration. Quand, au contraire, ils sont employés à faire des avances, leur art consiste à se procurer de gros profits de leur argent, sans qu’on puisse les accuser d’usure.

CHAPITRE XVII.

Des dettes publiques.

QUELQUES gens ont cru qu’il étoit bon qu’un état dût à lui-même : ils ont pensé que cela multiplioit les richesses, en augmentant la circulation.

Je crois qu’on a confondu un papier circulant qui représente la monnoie, ou un papier circulant qui est le signe des profits qu’une compagnie a faits ou fera sur le commerce, avec un papier qui représente une dette. Les deux premiers sont très avantageux à l’état : le dernier ne peut l’être, & tout ce qu’on peut en attendre, c’est qu’il soit un bon gage, pour les particuliers, de la dette de la nation, c’est-à-dire, qu’il en procure le paiement. Mais voici les inconvéniens qui en résultent.

Si les étrangers possedent beaucoup de papiers qui représentent une dette, ils tirent, tous les ans, de la nation, une somme considérable pour les intérêts.

2°. Dans une nation ainsi perpétuellement débitrice, le change doit être très-bas.

3°. L’impôt levé pour le paiement des intérêts de la dette, fait tort aux manufactures, en rendant la main de l’ouvrier plus chere.

4°. On ôte les revenus véritables de l’état à ceux qui ont de l’activité & de l’industrie, pour les transporter aux gens oisifs ; c’est-à-dire, qu’on donne des commodités pour travailler à ceux qui ne travaillent point, & des difficultés pour travailler à ceux qui travaillent.

Tous les livres