Le Secret admirable du très saint Rosaire (page 6)
133. Louis le Juste, d'heureuse mémoire, assiégeant La
Rochelle, où les hérétiques tenaient leurs forts, écrivit à la
reine sa mère de faire faire des prières publiques pour la
prospérité de ses armes. La reine résolut de faire réciter le
Rosaire publiquement dans l'église des Frères prêcheurs du
faubourg Saint-Honoré de Paris, ce qui fut exécuté par les
soins de Monseigneur l'archevêque. On commença cette dévotion
le 20 mai 1628. La reine mère et la reine régnante s'y
rendirent, avec Monseigneur le duc d'Orléans, les cardinaux de
la Rochefoucault et de Bérulle, plusieurs prélats, toute la
cour et une foule innombrable de peuple. Monseigneur
l'archevêque lisait à haute voix les méditations sur les
mystères du Rosaire, il commençait ensuite le Pater et l'Ave
de chaque dizaine et les religieux avec les assistants
répondaient; après le chapelet, on portait l'image de la
sainte Vierge en procession, en chantant ses litanies.
On continua cette dévotion tous les samedis avec une
ferveur admirable et une bénédiction du ciel évidente, car le
roi triompha des Anglais à l'île de Ré et entra victorieux
dans La Rochelle, le jour de la Toussaint de la même année. On
voit par là quelle est la force de la prière publique.
134. Enfin le Rosaire récité en commun est bien plus terrible
au démon, puisqu'on fait, par ce moyen, un corps d'armée pour
l'attaquer. Il triomphe quelquefois fort facilement de la
prière d'un particulier, mais si elle est unie à celle des
autres, il n'en peut venir à bout que difficilement. Il est
aisé de rompre une houssine toute seule; mais si vous
l'unissez avec plusieurs autres et en faites un faisceau, on
ne peut plus la rompre. "Vis unita fit fortior". Les soldats
s'assemblent en corps d'armée pour battre leurs ennemis; les
méchants s'assemblent souvent pour faire leurs débauches et
leurs danses; les démons même s'assemblent pour nous perdre;
pourquoi donc les chrétiens ne s'assembleront-ils pas pour
avoir la compagnie de Jésus-Christ, pour apaiser la colère de
Dieu, pour attirer sa grâce et sa miséricorde, et pour vaincre
et terrasser plus puissamment les démons?
Cher confrère du Rosaire, si vous demeurez à la ville ou
à la campagne, auprès de l'église de la paroisse ou d'une
chapelle, allez-y au moins tous les soirs, avec permission de
monsieur le recteur de ladite paroisse, et là en compagnie de
tous ceux qui voudront y venir réciter le chapelet à deux
choeurs; faites la même chose dans votre maison ou celle d'un
particulier du village, si vous n'avez pas la commodité de
l'église ou de la chapelle.
135. C'est une sainte pratique que
Dieu, par sa miséricorde, a
établie dans les lieux ou j'ai fait des missions, pour en
conserver et augmenter le fruit, pour empêcher le péché. On ne
voyait dans ces bourgs et villages, auparavant que le chapelet
y fût établi, que danses, débauches, dissolutions,
immodesties, jurements, querelles, divisions; on n'y entendait
que des chansons déshonnêtes, paroles à double entente. A
présent on n'y entend que le chant des cantiques et la
psalmodie du Pater et de l'Ave; on n'y voit que de saintes
compagnies de 20, 30, 100 personnes et plus, qui chantent
comme des religieux les louanges de Dieu à une heure réglée.
Il y a même des lieux où on récite le Rosaire en commun
tous les jours, en trois temps de la journée. Quelle
bénédiction du ciel! Comme il y a des réprouvés partout, ne
doutez pas qu'il n'y ait, dans les lieux où vous demeurez,
quelques méchants qui négligeront de venir au chapelet, qui
s'en railleront peut-être même et feront tout ce qu'ils
pourront, par leurs mauvaises paroles et leurs mauvais
exemples, pour vous empêcher de continuer ce saint exercice;
mais tenez bon. Comme ces malheureux doivent être à jamais
séparés de Dieu et de son paradis, dans l'enfer, il faut
qu'ici-bas, par avance, ils se séparent de la compagnie de
Jésus-Christ et de ses serviteurs et servantes.
136. Séparez-vous des méchants, peuple de Dieu, âmes
prédestinées, et pour vous échapper et vous sauver du milieu
de ceux qui se damnent par leur impiété, indévotion ou
oisiveté, sans perdre le temps, récitez souvent le saint
Rosaire avec foi, avec humilité, avec confiance et avec
persévérance.
[Premièrement] quiconque pensera sérieusement au
commandement que Jésus-Christ nous a fait de prier toujours, à
l'exemple qu'il nous a donné, aux besoins infinis que nous
avons de la prière, à cause de nos ténèbres, ignorances et
faiblesses et de la multitude de nos ennemis, certes, celui-là
ne se contentera pas de réciter le Rosaire une fois tous les
ans, comme la confrérie du Rosaire perpétuel demande, ni
toutes les semaines, comme le Rosaire ordinaire prescrit, mais
le récitera tous les jours, sans y manquer, comme le Rosaire
quotidien marque, quoiqu'il n'en ait point d'autre obligation
que celle de son salut.
Oportet: il faut, il est nécessaire semper orare,
toujours prier, et non deficere, ne point cesser de prier.
137. Ce sont des paroles éternelles de Jésus-Christ, qu'il
faut croire et pratiquer sous peine de damnation. Expliquez-
les comme il vous plaira, pourvu que vous ne les expliquiez
pas à la mode, afin de ne les pratiquer qu'à la mode. Jésus-
Christ nous en a donné la vraie explication dans les exemples
qu'il nous a laissés: Exemplum dedi vobis, ut quemadmodum ego
feci, ita et vos faciatis. Joan 13,5. Erat pernoctans in
oratione Dei. Luc 6,12. Comme si le jour ne lui eût pas suffi,
il employait encore la nuit à la prière.
Il répétait souvent à ses apôtres ces deux paroles:
Vigilate et orate. Veillez et priez. La chair est infirme, la
tentation est proche et continuelle. Si vous ne priez
toujours, vous y tomberez. Apparemment qu'ils crurent que ce
que Notre-Seigneur leur disait n'était que de conseil, ils
interprétèrent ces paroles à la mode, c'est pourquoi ils
tombèrent dans la tentation et dans le péché, étant même dans
la compagnie de Jésus-Christ.
138. Si vous voulez, cher confrère, vivre à la mode, et vous
damner à la mode, c'est-à-dire de temps en temps tomber dans
le péché mortel, et puis aller à confesse, éviter les péchés
grossiers et criants, et conserver les honnêtes, il n'est pas
nécessaire que vous fassiez tant de prières, que vous disiez
tant de Rosaires; une petite prière le matin et le soir,
quelques chapelets donnés en pénitences, quelques dizaines
d'Ave Maria sur un chapelet à la cavalière, quand la fantaisie
vous en prend, il n'en faut pas davantage pour vivre en
honnête homme. Si vous en faisiez moins, vous approcheriez du
libertinage; si vous en faites plus, vous approcheriez de la
singularité et de la bigoterie.
139. Mais si, comme un vrai chrétien qui veut se sauver en
vérité et marcher sur les traces des saints, vous voulez ne
point tomber du tout en péché mortel, rompre tous les pièges
et eteindre tous les traits enflammés du diable, il faut que
vous priiez toujours comme a enseigné et ordonné Jésus-Christ.
Ainsi, il faut pour le moins que vous disiez votre
Rosaire tous les jours ou quelques prières équivalents.
Je dis encore pour le moins, car ce sera tout ce que vous
pourrez faire avec votre Rosaire, tous les jours, que d'éviter
tous les péchés mortels et de vaincre toutes les tentations,
au milieu des torrents d'iniquité du monde, qui emportent
souvent les plus assurés; au milieu des ténèbres épaisses qui
aveuglent souvent les plus éclairés, au milieu des esprits
malins qui, étant plus expérimentés que jamais, et ayant moins
de temps à tenter, tentent avec plus de finesse et de succès.
Oh! quelle merveille de la grâce du saint Rosaire, si
vous échappez au monde, au diable et à la chair et au péché et
vous sauvez dans le ciel!
140. Si vous ne voulez pas croire ce que j'avance, croyez-en
votre propre expérience. Je vous demande si, lorsque vous ne
faisiez qu'un peu de prières qu'on fait dans le monde, et de
la manière dont on les fait ordinairement, vous pouviez vous
empêcher de faire de lourdes fautes et des péchés griefs qui
ne vous paraissaient légers que par votre aveuglement. Ouvrez
donc les yeux, et pour vivre et mourir en saint sans péché, du
moins mortel, priez toujours; récitez tous les jours votre
Rosaire, comme tous les confrères faisaient autrefois dans
l'établissement de la confrérie (voir à la fin de ce livre la
preuve de ce que j'avance). La sainte Vierge le donnant à
saint Dominique lui ordonna de le dire et faire dire tous les
jours; aussi le saint ne recevait-il personne dans la
confrérie qui ne fût dans la résolution de le dire tous les
jours. Si, à présent, on ne demande dans la confrérie du
Rosaire ordinaire que la récitation d'un Rosaire par semaine,
c'est parce que la ferveur s'est ralentie, la charité s'est
refroidie. On tire ce qu'on peut d'un mauvais prieur. Non fuit
ab initio sic.
Il faut ici remarquer trois choses.
141. La première que si vous vou lez vous enrôler dans la
confrérie du Rosaire quotidien et participer aux prières et
mérites de qui y sont, il ne suffit pas d'être enrôlé dans la
confrérie du Rosaire ordinaire, ou de prendre seulement la
résolution de réciter son Rosaire tous les jours. Il faut de
plus donner son nom à ceux qui ont le pouvoir d'enrôler. Il
est bon de se confesser et communier à cette intention; la
raison de ceci est que le Rosaire ordinaire ne renferme pas le
quotidien, mais le Rosaire quotidien renferme le Rosaire
ordinaire.
La seconde chose à remarquer est qu'il n'y a, absolument
parlant, aucun péché, même véniel, à manquer de réciter le
Rosaire de tous les jours, ni de toutes les semaines, ni de
tous les ans.
La troisième, c'est que lorsque la maladie ou une
obéissance légitime, ou la nécessité, ou l'oubli involontaire,
sont cause que vous ne pouvez pas réciter votre Rosaire, vous
ne laissez pas d'en avoir le mérite et vous ne perdez pas la
participation aux Rosaires des autres confrères; ainsi il
n'est pas absolument nécessaire que le jour suivant vous
récitiez deux Rosaires, pour suplléer à un que vous avez
manqué sans votre faute, comme je suppose. Si cependant la
maladie ne vous permet de réciter qu'une partie de votre
Rosaire, vous la devez réciter. Beati qui stant coram te
semper. Beati qui habitant in domo tua, Domine, in saecula
saeculorum laudabunt te. Bienheureux, Seigneur Jésus, les
confrères du Rosaire quotidien qui, tous les jours, sont
autour et dans votre petite maison de Nazareth, autour de
votre croix sur le Calvaire, et autour de votre trône dans les
cieux, pour méditer et contempler vos mystères joyeux,
douloureux et glorieux. Oh! qu'ils sont heureux sur la terre
par les grâces spéciales que vous leur communiquerez, et
qu'ils seront bienheureux dans le ciel où ils vous loueront
d'une manière spéciale dans les siècles des siècles.
142. Secondement, il faut réciter le Rosaire avec foi, selon
les paroles de Jésus-Christ: Credite quia accipietis et fiet
vobis. Croyez que vous recevrez de Dieu ce que vous lui
demandez, et il vous exaucera. Il vous dira: Sicut credidisti,
fiat tibi: Qu'il vous soit fait comme vous avez cru. Si quis
indiget sapientiam, postulet a Deo; postulet autem in fide
nihil haesitans (Jc 1,6): Si quelqu'un a besoin de la sagesse,
qu'il la demande à Dieu, avec foi, sans hésiter, en récitant
son Rosaire, et elle lui sera donnée.
143. Troisièmement, il faut prier avec humilité, comme le
publicain; il était à deux genoux à terre, et non un genou en
l'air ou sur un banc comme les orgueilleux mondains; il était
au bas de l'église et non dans le sanctuaire comme le
pharisien; il avait les yeux baissés vers la terre, n'osant
regarder le ciel, et non la tête levée regardant çà et là
comme le pharisien; il frappait sa poitrine, se confessant
pécheur et demandant pardon: Propitius este mihi peccatori
(Luc 18,13) et non pas comme le pharisien, qui méprisait les
autres dans ses prières. Gardez-vous de l'orgueilleuse prière
du pharisien qui le rendit plus endurci et plus maudit; mais
imitez l'humilité du publicain dans sa prière qui lui obtient
la rémission de ses péchés.
Prenez bien garde de donner dans l'extraordinaire et de
demander et de désirer même des connaissances extraordinaires,
des visions, des révélations et autres grâces miraculeuses que
Dieu quelquefois a communiquées à quelques saints dans la
récitation de leur chapelet et Rosaire. "Sola fides sufficit":
la foi seule suffit présentement que l'Evangile et toutes les
dévotions et pratiques de piété sont suffisamment établis.
N'omettez jamais la moindre partie de votre Rosaire dans
vos sécheresses, dégoûts et délaissement intérieurs; ce serait
une marque d'orgueil et d'infidélité; mais comme un brave
champion de Jésus et Marie, sans rien voir, sentir, ni goûter,
dites tout sèchement votre Pater et Ave, en regardant le mieux
que vous pourrez les mystères.
Ne désirez point le bonbon et les confitures des enfants
pour manger votre pain quotidien; mais pour imiter Jésus-
Christ plus parfaitement dans son agonie, prolongez
quelquefois votre Rosaire, lorsque vous sentirez plus de peine
à le réciter: "Factus in agonia prolixius orabat" (Lc 22,43),
afin qu'on puisse dire de vous ce qui est dit de Jésus-Christ,
lorsqu'il était dans l'agonie de la prière: Il priait encore
plus longtemps.
144. Quatrièmement, priez avec beaucoup de confiance, laquelle
est fondée sur la bonté et libéralité infinies de Dieu et sur
les promesses de Jésus-Christ. Dieu est une source d'eau vive
qui coule incessamment dans le coeur de ceux qui prient.
Jésus-Christ est la mamelle du Père éternel toute pleine du
lait de la grâce et de la vérité. Le plus grand désir qu'ait
le Père éternel à notre égard, c'est de nous communiquer les
eaux salutaires de sa grâce et de sa miséricorde, et il crie:
"Omnes sitientes venite ad aquas" (Is 55): Venez boire de mes
eaux par la prière, et quand on ne le prie pas il se plaint de
ce qu'on l'abandonne: "Me dereliquerunt fontem aquae vivae"
(Jr 2,13). C'est faire plaisir à Jésus-Christ de lui demander
ses grâces et plus grand plaisir qu'on ne ferait à une mère
nourrice, dont les mamelles sont toutes pleines, en lui suçant
son lait. La prière est le canal de la grâce de Dieu et le
tétin des mamelles de Jésus-Christ. Si on ne les suce pas par
la prière comme doivent faire tous les enfants de Dieu, il
s'en plaint amoureusement: "Usque modo non petistis quidquam,
petite et accipietis, quaerite et invenietis, pulsate et
aperietur vobis" (Mt 7,7). Jusqu'à ici vous ne m'avez rien
demandé. Ah! demandez-moi et je vous donnerai, cherchez chez
moi et vous trouverez; frappez à ma porte et je vous
l'ouvrirai. De plus, pour nous donner encore plus de confiance
à le prier, il a engagé sa parole: que le Père éternel nous
accorderait tout ce que nous lui demanderions en son nom.
145. Mais à notre confiance joignons, en cinquième lieu, la
persévérance dans la prière. Il n'y aura que celui qui
persévérera à demander, à chercher et à frapper, qui recevra,
qui trouvera et qui entrera. Il ne suffit pas de demander
quelques grâces à Dieu pendant un mois, un an, dix ans, vingt
ans; il ne faut point s'ennuyer, et non deficere, il faut la
demander jusqu'à la mort et être résolu ou à obtenir ce qu'on
lui demande pour son salut ou à mourir, et mêne il faut
joindre la mort avec la persévérance dans la prière et la
confiance en Dieu et dire: Etiam si occident me, sperabo in
eum: Quand il devrait me tuer, j'espérerais en lui et de lui
ce que je lui demande.
146. La libéralité des grands et riches du monde paraît à
prévenir par leurs bienfaits ceux qui en ont besoin, avant
même qu'ils les leur demandent; mais Dieu, tout au contraire,
montre sa magnificence à faire longtemps chercher et demander
les grâces qu'il veut accorder, et plus la grâce qu'il veut
faire est précieuse et plus longtemps il diffère del'accorder:
3 Afin qu'elle se donne de garde de la perdre après
l'avoir reçue; car on n'estime pas beaucoup ce qu'on obtient
en un moment et à peu de frais.
Persévérez donc, mon cher confrère du Rosaire, à demander
à Dieu par le saint Rosaire tous vos besoins spirituels et
corporels et particulièrement la divine Sagesse qui est un
trésor infini: Thesaurus est infinitus (Sg 7,14), et vous
l'obtiendrez tôt ou tard infailliblement, pourvu que vous ne
le quittiez point et que vous ne perdiez point courage au
milieu de votre course. Grandis enim tibi restat via (3 Rg
19).
Car vous avez encore beaucoup de chemin à faire, beaucoup
de mauvais temps à essuyer, beaucoup de difficultés à
surmonter, beaucoup d'ennemis à terrasser, avant que vous ayez
assez amassé de trésors de l'éternité, des Pater et Ave pour
acheter le paradis et gagner la belle couronne qui attend un
fidèle confrère du Rosaire.
Nemo accipiat coronam tuam: Prenez garde qu'un autre,
plus fidèle que vous à dire son Rosaire tous les jours, ne
vous l'enlève: Coronam tuam: elle était vôtre, Dieu vous
l'avait préparée, elle était vôtre, vous l'aviez déjà demi
gagnée par vos Rosaires bien dits, et parce que vous vous êtes
arrêté en si beau chemin où vous courriez si bien, currebatis
bene (Gal 5,7). Un autre, qui vous a devancé, y est arrivé le
premier; un autre plus diligent et plus fidèle a acquis et
payé, par ses Rosaires et bonnes oeuvres, ce qui était
nécessaire pour avoir cette couronne.
Quid vos impedivit? (Gal 5,7): Qui est-ce qui vous a
empêché d'avoir la couronne du saint Rosaire? Hélas! les
ennemis du saint Rosaire, qui sont en si grand nombre.
147. Croyez-moi, il n'y a que les violents qui la ravissent de
force: Violenti rapiunt (Mt 11,12). Ces couronnes ne sont pas
pour ces timides qui craignent les railleries et les menaces
du monde. Ces couronnes ne sont pas pour ces paresseux et
fainéants, qui ne disent leur Rosaire qu'avec négligence, ou à
la hâte, ou par manière d'acquit, ou par intervalle, selon
leur fantaisie. Ces couronnes ne sont pas pour ces poltrons
qui perdent coeur et mettent les armes bas, quand ils voient
tout l'enfer déchaîné contre leur Rosaire.
Si vous voulez, cher confrère du Rosaire, entreprendre de
rendre service à Jésus et Marie en récitant le Rosaire tous
les jours, préparez votre âme à la tentation: Accedens ad
servitutem Dei, praepara animam tuam ad tentationem (Si
2,1).Les hérétiques, les libertins, les honnêtes gens du
monde, les demi-dévots et faux prophètes, de concert avec
votre nature corrompue et tout l'enfer, vous livreront de
terribles combats, pour vous faire quitter cette pratique.
148. Pour vous prémunir contre les attaques, non pas tant des
hérétiques et des libertins déclarés que des honnêtes gens
selon le monde, et des personnes même dévotes à qui cette
pratique ne revient pas, je veux vous rapporter ici simplement
une petite partie de ce qu'ils pensent et disent tous les
jours.
Quid vult seminiverbius ille? Venite, opprimamus eum,
contrarius est enim, etc.: Que veut dire ce grand diseur de
chapelets et de Rosaires, qu'est-ce qu'il marmotte toujours?
quelle fainéantise! il ne fait rien autre chose que
chapeleter, il ferait bien mieux de travailler, sans s'amuser
à tant de bigoteries. Vraiment oui!.... Il ne faut que dire
son Rosaire, et les alouettes toutes rôties tomberont du ciel;
le Rosaire nous apportera bien de quoi dîner. Le bon Dieu dit:
Aide-toi, je t'aiderai. Pourquoi aller s'embarrasser de tant
de prières? Brevis oratio penetrat coelos; un Pater et un Ave
bien dits suffisent. Le bon Dieu ne nous a point commandé le
chapelet ni le Rosaire; cela est bon, c'est une bonne chose
quand on a le temps, mais on n'en sera pas moins sauvé pour
cela. Combien de saints qui ne l'ont jamais dit?
Il y a des gens qui jugent tout le monde à leur aune, il
y a des indiscrets qui portent tout à l'extrémité, il y a des
scrupuleux qui mettent du péché où il n'y en a point, ils
disent que tous ceux qui ne diront pas leur Rosaire seront
damnés.
Dire son chapelet, cela est bon pour les femmelettes,
ignorantes, qui ne savent pas lire. Dire son Rosaire? Vaut-il
pas mieux dire l'Office de la sainte Vierge ou réciter les
sept psaumes? Y a-t-il rien de si beau que ces psaumes que le
Saint-Esprit a dictés?
Vous entreprenez de dire votre Rosaire tous les jours;
feu de paille que tout cela, cela ne durera pas longtemps; ne
vaut-il pas mieux en prendre moins et y être plus fidèle?
Allez, mon cher ami, croyez-moi, faites bien votre prière soir
et matin et travaillez pour Dieu pendant la journée, Dieu ne
vous demande pas davantage. Si vous n'aviez pas, comme vous
avez, votre vie à gagner, encore passe, vous pourriez vous
engager à dire votre Rosaire; vous pouvez le dire les
dimanches et fêtes à votre loisir, mais non pas les jours
ouvriers, il vous faut travailler.
Quoi! avoir un si grand chapelet de bonne femme! J'en ai
vu d'une dizaine, il vaut autant qu'un de quinze dizaines.
Quoi! porter le chapelet à la ceinture, quelle bigoterie; je
vous conseille de le mettre à votre cou, comme font les
Espagnols; ce sont de grands diseurs de chapelets, ils portent
un grand chapelet d'une main, tandis qu'ils ont dans l'autre
une dague pour donner un coup de traître. Laissez là, laissez
là ces dévotions extérieures, la vraie dévotion est dans le
coeur, etc.
149. Plusieurs habiles gens et grands docteurs, mais esprits
forts et orgueilleux, ne vous conseilleront guère le saint
Rosaire; ils vous porteront plutôt à réciter les sept psaumes
pénitentiaux ou quelques autres prières que celle-là. Si
quelque bon confesseur vous a donné en pénitence un Rosaire à
dire pendant quinze jours ou un mois, vous n'avez qu'à aller à
confesse à quelqu'un de ces messieurs, pour que votre
pénitence vous soit changée en quelques autres prières,
jeûnes, messes ou aumônes.
Si vous consultez même quelques personnes d'oraison,
qu'il y a dans le monde, comme elles ne connaissent point par
leur expérience l'excellence du Rosaire, non seulement elles
ne le conseillerons pas à personne, mais elles en détourneront
les autres pour les appliquer à la contemplation, comme si le
Rosaire et la contemplation étaient incompatibles, comme si
tant de saints qui ont été dévots au Rosaire n'avaient pas été
dans la plus sublime contemplation.
Vos ennemis domestiques vous attaqueront d'autant plus
cruellement que vous êtes plus uni avec eux. Je veux dire les
puissances de votre âme et les sens de votre corps, les
distractions de l'esprit, les ennuis de la volonté, les
sécheresses du coeur, les accablements et les maladies du
corps, tout cela, de concert avec les malins esprits qui s'y
mêleront, vous crieront: Quitte ton Rosaire, c'est lui qui te
fait mal à la tête; quitte ton Rosaire, il n'y a point
d'obligation sous peine de péché; n'en dis du moins qu'une
partie, tes peines sont une marque que Dieu ne veut pas que tu
le dises, tu le diras demain quand tu seras mieux disposé,
etc.
150. Enfin, mon cher frère, le Rosaire quotidien a tant
d'ennemis que je regarde comme une des plus signalées faveurs
de Dieu que la grâce d'y persévérer jusqu'à la mort.
Persévérez-y et vous aurez la couronne admirable qui est
préparée dans les cieux à votre fidélité: Esto fidelis usque
ad mortem et dabo tibi coronam (Ap 2,10). 49e Rose
151. Afin qu'en récitant votre Rosaire vous gagniez les
indulgences accordées aux confrères du saint Rosaire, il est à
propos de faire quelques remarques sur les indulgences.
L'indulgence en général est une rémission ou relaxation
des peines temporelles, dues pour les péchés actuels, par
l'application des satisfactions surabondantes de Jésus-Christ,
de la sainte Vierge et de tous les saints, qui sont renfermées
dans les trésors de l'Eglise.
L'indulgence plénière est une rémission de toutes les
peines dues au péché; la non plénière, comme de 100, 1.000
[ans], plus ou moins, est la rémission d'autant de peines,
qu'on aurait pu expier pendant cent ou mille années, si l'on
avait reçu aussi longtemps à proportion des pénitences taxées
par les anciens canons de l'Eglise. Or ces canons ordonnaient
pour un seul péché mortel sept et quelquefois dix et quinze
ans de pénitence, en sorte qu'une personne qui aurait fait
vingt péchés mortels devait pour le moins faire sept, vingt
années de pénitence, et ainsi du reste.
152. Pour que les confrères du Rosaire en gagnent les
indulgences, il faut: premièrement qu'ils soient vraiment
pénitents et confessés et communiés, comme disent les bulles
des indulgences; deuxièmement qu'ils n'aient affection à aucun
péché véniel, parce que l'affection au péché restant, la
coulpe reste, et la coulpe restant, la peine n'est point
remise; troisièmement il faut qu'ils fassent les prières et
autres bonnes oeuvres marquées par la bulle; et si, selon
l'intention des papes, on peut gagner une indulgence non
plénière, par exemple de 100 ans, sans gagner la plénière, il
n'est pas toujours nécessaire pour les gagner d'être confessé
et communié, comme sont les indulgences attachées à la
récitation du chapelet et Rosaire, aux processions, aux
rosaires bénits, etc. Ne négligez pas ces indulgences.
153. Flammin et un grand nombre d'auteurs rapportent qu'une
demoiselle de bon lieu nommée Alexandre, ayant été
miraculeusement convertie et enrôlée dans la confrérie du
Rosaire par saint Dominique, lui apparut après sa mort et lui
dit qu'elle était condamnée à être sept cents ans en
purgatoire pour plusieurs péchés qu'elle avait commis et fait
commettre à plusieurs par ses vanités mondaines, le priant de
la soulager et faire soulager par les prières des confrères du
Rosaire, ce qu'il fit. Quinze jours après, elle apparut à
saint Dominique, plus brillante qu'un soleil, ayant été
délivrée si promptement par les prières que les confrères du
Rosaire avaient faites pour elle. Elle avertit aussi le saint
qu'elle venait de la part des âmes du Purgatoire, pour
l'exhorter à continuer à prêcher le Rosaire et faire en sorte
que leurs parents leur fassent part de leurs Rosaires, dont
elles les recompenseraient abondamment quand elles seraient
avancées dans la gloire.
154. Afin de vous faciliter l'exercice du saint Rosaire, voici
plusieurs méthodes pour le réciter saintement, avec la
méditation des mystères joyeux, douloureux et glorieux de
Jésus et de Marie. Vous vous arrêterez à celle qui sera le
plus à votre goût: vous pourrez vous en former vous-même une
autre méthode particulière, comme plusieurs saints personnages
ont fait.
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