Le Secret admirable du très saint Rosaire (page 5)
108. Le bienheureux Alain rapporte qu'un cardinal nommé
Pierre, du titre de Sainte-Marie delà le Tibre, instruit par
saint Dominique, son ami intime, de la dévotion au saint
Rosaire, s'y affectionna tellement qu'il en devint le
panégyriste et le persuadait à tous. Le cardinal fut envoyé
légat dans la Terre Sainte vers les chrétiens qui étaient
croisés contre les Sarrasins. Il persuada si bien l'efficace
du Rosaire à l'armée chrétienne que tous l'ayant embrassé pour
implorer le secours du ciel dans un combat, où ils n'étaient
que trois mille, ils triomphèrent de cent mille.
Les démons, comme nous avons vu, craignaient infiniment
le Rosaire. Saint Bernard dit que la Salutation angélique leur
donne la chasse et fait frémir l'enfer. Le bienheureux Alain
assure qu'il a vu plusieurs personnes, qui s'étaient livrées
au diable corps et âme, en renonçant au baptême et à Jésus-
Christ, et puis, après avoir pris la dévotion du saint
Rosaire, ont été délivrés de sa tyrannie.
109. L'an 1578, une femme d'Anvers s'était donnée au démon par
une cédule signée de son sang. Quelque temps après, elle en
eut un sensible regret et un grand désir de réparer le mal
qu'elle avait fait. Elle chercha un confesseur prudent et
charitable, pour savoir par quel moyen elle pourrait être
affranchie de la puissance du diable.
Elle trouva un prêtre sage et dévot, qui lui conseilla
d'aller trouver le père Henri, directeur de la confrérie du
saint Rosaire, du couvent de Saint-Dominique, pour s'y faire
enrôler et se confesser. Elle le demanda et, au lieu du Père,
elle trouva le diable, sous la figure d'un religieux, qui la
reprit sévèrement et lui dit qu'elle n'avait plus de grâces à
espérer de Dieu, ni de moyen de révoquer ce qu'elle avait
signé, ce qui l'affligea fort. Mais elle ne perdit pas toute
espérance en la miséricorde de Dieu, elle retourna encore
chercher le Père et elle trouva encore le diable, qui la
rebuta comme auparavant. Elle retourna pour la troisième fois
et elle trouva par la permission divine le père Henri qu'elle
cherchait, qui la reçut charitablement, l'exhorta à se confier
en la bonté de Dieu et à faire une bonne confession; il la
reçut dans la confrérie et lui ordonna de réciter souvent le
Rosaire. Un jour, pendant la Messe que le Père célébrait pour
elle, la sainte Vierge força le diable de lui rendre la cédule
qu'elle avait signée; et ainsi elle fut délivrée par
l'autorité de Marie et la dévotion du saint Rosaire.
110. Un seigneur qui avait plusieurs enfants mit une de ses
filles dans un monastère entièrement déréglé, où les
religieuses ne respiraient que la vanité et les plaisirs. Le
confesseur, homme fervent et dévot au saint Rosaire, désirant
d'abord conduire cette jeune religieuse dans les pratiques
d'une meilleure vie, lui ordonna de réciter tous les jours le
Rosaire en l'honneur de la sainte Vierge, méditant la vie, la
passion et la gloire de Jésus-Christ Elle agréa fort cette
dévotion; peu à peu elle eut du dégoût du dérèglement de ses
soeurs; elle commença à aimer le silence et l'oraison, malgré
les mépris et les railleries des autres, qui la traitaient de
bigote.
En ce temps-là, un saint abbé, étant allé faire la visite
dans ce monastère, eut une étrange vision, en son oraison; il
lui sembla voir une religieuse dans sa chambre en oraison,
devant une grande dame d'une beauté admirable, accompagnée
d'une troupe d'anges, lesquels à coup de dards enflammés
chassaient une multitude de démons qui voulaient entrer. Et
ces esprits malins s'enfuyaient aux chambres des autres
religieuses, sous la figure de sales animaux, pour les exciter
au péché auquel plusieurs donnaient entrée.
L'abbé connut, par cette vision, l'état malheureux de ce
monastère et pensa mourir de tristesse; il fit venir la jeune
religieuse et l'exhorta à la persévérance. En faisant
réflexion sur l'excellence du Rosaire, il prit dessein de
réformer ces religieuses par cette dévotion. Il acheta de
beaux rosaires qu'il donna à toutes les religieuses, les
persuadant de le réciter tous les jours et leur promit, si
elles voulaient bien le faire, de ne les contraindre jamais de
se réformer. Elles reçurent agréablement ces rosaires et
promirent de les réciter à cette condition. (Chose admirable!)
Peu à peu elles quittèrent leurs vanités, se portèrent au
silence et à la récollection, et en moins d'un an, elles
demandèrent toutes la réforme. Le Rosaire opéra plus sur leurs
coeurs que l'abbé n'aurait pu gagner par ses exhortations et
son autorité.
111. Une comtesse d'Espagne, ayant été instruite dans la
dévotion du saint Rosaire par saint Dominique, le disait tous
les jours avec des avancements merveilleux dans la vertu.
Comme elle ne respirait que la perfection, elle demanda un
jour à un prélat et fameux prédicateur quelques pratiques de
perfection. Ce prélat lui dit qu'il fallait, auparavant, lui
déclarer l'état de son âme et ses exercices de piété; elle lui
dit que le principal était le Rosaire, qu'elle récitait tous
les jours, méditant les mystères joyeux, douloureux et
glorieux avec un grand profit spirituel de son âme. L'évêque,
ravi d'entendre expliquer les rares instructions qui sont
renfermées dans les mystères, lui dit: "Il y a vingt ans que
je suis docteur en théologie, j'ai lu quantité d'excellentes
pratiques de dévotion; mais je n'en ai pas connu de plus
fructueuse ni de plus conforme au christianisme. Je veux vous
imiter, je prêcherai le Rosaire". Il le fit avec un si heureux
succès, qu'à peut de temps il vit un très grand changement de
moeurs en son diocèse, plusieurs conversions, restitutions et
réconciliations; les débauches, le jeu, le luxe cessèrent; la
paix dans les familles, la dévotion et la charité commencèrent
à fleurir. Changement d'autant plus admirable que cet évêque
avait beaucoup travaillé à réformer son diocèse avec très peu
de fruit.
Pour mieux persuader la dévotion du Rosaire, il en
portait un beau à son côté et le montrait à ses auditeurs. Il
disait: "Sachez, mes frères, que le Rosaire de la sainte
Vierge est si excellent, que moi, qui suis votre évêque,
docteur en théologie, en l'un et l'autre droit, je fais gloire
de le porter toujours comme la plus illustre marque de mon
épiscopat et doctorat".
112. Un recteur d'une paroisse de
Danemark racontait souvent,
à la plus grande gloire de Dieu et avec une grande joie de son
âme, qu'il avait vu un pareil fruit de la dévotion du Rosaire
dans sa paroisse, que cet évêque dans son diocèse.
"J'avais, disait-il, prêché toutes les matières les plus
pressantes et les plus fructueuses, sans aucun profit; je ne
voyais aucun amendement dans ma paroisse; enfin je fis
résolution de prêcher le saint Rosaire, j'en expliquai
l'excellence et sa pratique, et je proteste qu'après avoir
fait goûter cette dévotion à mon peuple, je vis un changement
évident dans six mois.
Tant il est véritable que cette divine prière a une
onction toute divine pour toucher les coeurs et leur inspirer
l'horreur du péché et l'amour de la vertu".
La sainte Vierge dit un jour au bienheureux Alain: "Comme
Dieu a choisi le salut angélique pour l'Incarnation de son
Verbe et la Rédemption des hommes, ainsi, ceux qui désirent
réformer les moeurs des peuples et les régénérer en Jésus-
Christ me doivent honorer et saluer par le même salut. Je
suis, ajoute-t-elle, la voie par laquelle Dieu est venu aux
hommes et il faut qu'après Jésus-Christ ils obtiennent la
grâce et les vertus par mon moyen".
113. Pour moi, qui écris, j'ai appris, par ma propre
expérience, la force de cette prière pour convertir les
coeurs les plus endurcis. J'en ai trouvé sur lesquels toutes
les plus terribles vérités prêchées dans une mission n'avaient
fait aucune impression et qui, pour avoir, par mon conseil,
pris la pratique de réciter tous les jours le Rosaire, se sont
convertis et donnés tout à Dieu.
J'ai vu une infinie différence entre les moeurs des
peuples des paroisses où j'avais fait des missions, parce que
les uns, ayant quitté la pratique du chapelet et du Rosaire,
étaient retombés dans leurs péchés; et les autres, pour
l'avoir conservée, s'étaient conservés dans la grâce de Dieu
et augmentaient tous les jours dans la vertu.
114. Le bienheureux Alain de la
Roche, le Père Jean Dumont, le
Père Thomas, les chroniques de saint Dominique et d'autres
auteurs qui ont été souvent témoins oculaires, rapportent
d'une grande quantité de conversions miraculeuses de pécheurs
et pécheresses, qui, depuis 20, 30 et 40 ans étaient dans les
derniers désordres, que rien n'avait pu les convertir et qui
l'ont été par cette dévotion merveilleuse. Je ne les
rapporterai point, de peur d'une trop grande longueur.
Je ne veux pas même rapporter celles que j'ai vues moi-
même, de mes propres yeux; je les passe sous silence pour
plusieurs raisons.
Cher lecteur, par votre expérience, si vous pratiquez et
prêchez cette dévotion, vous en apprendrez plus qu'en aucun
livre et vous expérimenterez heureusement l'effet des
promesses qu'a faites la sainte Vierge à saint Dominique, au
bienheureux Alain de la Roche et à ceux qui font fleurir cette
dévotion qui lui est si agréable, qui instruit les peuples des
vertus de son Fils et des siennes, porte à l'oraison mentale,
à l'imitation de Jésus-Christ, à la fréquentation des
sacrements, à la pratique solide des vertus, et de toutes
sortes de bonnes oeuvres, à gagner tant de belles indulgences
que les peuples ignorent parce que les prédicateurs de cette
dévotion n'en parlent quasi jamais et se contentent de faire
un sermon du Rosaire, à la mode, bien souvent qui ne cause que
de l'admiration, point d'instruction.
115. Enfin, je me contente de vous dire, avec le bienheureux
Alain de la Roche, que le Rosaire est une source et un magasin
de toutes sortes de biens:
10 M Mortuis mittit misericordian per modum suffragii.
"Volo", dit un jour la sainte Vierge au bienheureux
Alain, "ut psaltae mei in vita et in morte, et post mortem
habeant benedictionem, gratiae plenitudinem ac libertatem,
inmunesque sint a caecitate, obduratione, inopia ac
servitute":
Je veux que les dévots de mon Rosaire aient la grâce et
la bénédiction de mon Fils pendant leur vie, à leur mort, et
après leur mort, et qu'ils soient affranchis de toutes sortes
d'esclavages et qu'ils soient des rois, qu'ils aient la
couronne sur la tête, le sceptre à la main et la gloire
éternelle. Ainsi soit-il. CINQUIEME DIZAINE
116. Ce n'est pas proprement la longueur, mais la ferveur de
la prière, qui plaît à Dieu et qui lui gagne le coeur. Un seul
Ave Maria bien dit est d'un plus grand mérite que cent
cinquante mal dits. Presque tous les chrétiens catholiques
récitent le Rosaire, le chapelet ou du moins quelques dizaines
d'Ave. Pourquoi donc y en a-t-il si peu qui se corrigent de
leurs péchés et s'avancent dans la vertu, sinon parce qu'ils
ne font pas ces prières comme il faut.
117. Voyons donc la manière qu'il faut les réciter pour plaire
à Dieu et devenir plus saints.
Premièrement il faut que la personne qui récite le saint
Rosaire soit en état de grâce ou du moins dans la résolution
de sortir de son péché, parce que toute la théologie nous
enseigne que les bonnes oeuvres et les prières faites en péché
mortel, sont des oeuvres mortes, qui ne peuvent être agréables
à Dieu ni mériter la vie éternelle; c'est en ce sens qu'il est
écrit: "Non est speciosa laus in ore peccatoris: La louange ne
sied pas à la bouche du pécheur" (Si 15,9).
La louange et le salut de l'ange et l'Oraison même de
Jésus-Christ n'est pas agréable à Dieu lorsqu'elle sort de la
bouche d'un pécheur impénitent:
"Populus hic labiis me honorat, cor autem eorum longe est
a me" (Mc 7,6)
Ces personnes qui se mettent de mes confréries, (dit
Jésus-Christ), qui récitent tous les jours le chapelet ou le
Rosaire, sans aucune contrition de leurs péchés, m'honorent de
leurs lèvres, mais leur coeur est bien éloigné de moi.
[2] J'ai dit: "ou du moins dans la résolution de sortir
du péché", 1 parce que s'il fallait absolument être en grâce
de Dieu pour faire des prières qui lui fussent agréables, il
s'ensuivrait que ceux qui sont en péché mortel ne devraient
point du tout prier, quoiqu'ils en aient plus de besoin que
les justes, ce qui est une erreur condamnée par l'Eglise, et,
ainsi, il ne faudrait jamais conseiller à un pécheur de dire
son chapelet ou son Rosaire parce qu'il lui serait inutile; 2
parce que, si avec la volonté de demeurer dans le péché, et
sans aucune intention d'en sortir, on s'enrôlait dans une
confrérie de la sainte Vierge, ou on récitait le chaplet, le
Rosaire ou quelque autre prière, on se rendrait du nombre des
faux dévots de la sainte Vierge, et dévots présomptueux et
impénitents, qui, sous le manteau de la sainte Vierge, avec le
scapulaire sur leur corps ou le Rosaire à la main, crient:
Sainte Vierge, bonne Vierge, je vous salue, Marie, et
cependant crucifient et déchirent cruellement Jésus-Christ par
leurs péchés et tombent malheureusement, du milieu des plus
saintes confréries de la sainte Vierge, dans le milieu des
flammes de l'enfer.
118. Nous conseillons le saint Rosaire à tout le monde: aux
justes pour persévérer et croître dans la grâce de Dieu, et
aux pécheurs pour sortir de leurs péchés. Mais à Dieu ne
plaise que nous exhortions un pécheur à faire du manteau de la
protection de la sainte Vierge, un manteau de damnation pour
voiler ses crimes, et à changer le Rosaire, qui est un remède
à tous maux, en un poison mortel et funeste. Corruptio optimi
pessima.
Il faut être un ange en pureté, dit le savant Hugues,
cardinal, pour approcher de la sainte Vierge et réciter la
Salutation angélique. Elle fit un jour voir à un impudique,
qui récitait le saint Rosaire régulièrement tous les jours, de
beaux fruits dans un vaisseau souillé d'ordures; il en eut
horreur, et elle lui dit: "Voilà comme tu me sers, tu me
présentes de belles roses dans un vaisseau sale et corrompu.
Juge si je puis les avoir agréables".
119. Il ne suffit pas, pour bien prier, d'exprimer nos
demandes par la plus excellente de toutes les manières
d'oraison qui est le Rosaire, mais il faut encore y apporter
une grande attention, car Dieu écoute plutôt la voix du coeur
que celle de la bouche. Prier Dieu avec des distractions
volontaires serait une grande irrévérence, qui rendrait nos
Rosaires infructueux et nous remplirait de péchés. Comment
ose-t-on demander à Dieu qu'il nous écoute, si nous ne nous
écoutons pas nous-mêmes, et si, pendant que nous prions cette
redoutable majesté qui fait tout trembler, nous nous arrêtions
volontairement à courir après un papillon? C'est éloigner de
soi la bénédiction de ce grand Seigneur et la changer dans la
malédiction portée contre ceux qui font l'oeuvre de Dieu
négligemment: Maledictus qui facit opus Dei negligenter (Jr
48,10).
120. Vous ne pouvez pas, à la vérité, réciter votre Rosaire
sans avoir quelques distractions involontaires; il est même
bien difficile de dire un Ave Maria sans que votre imagination
toujours remuante ne vous ôte quelque chose de votre
attention; mais vous pouvez le réciter sans distractions
volontaires, et vous devez prendre toutes sortes de moyens
pour diminuer les involontaires et fixer votre imagination.
A cet effet, mettez-vous en la présence de Dieu, croyez
que Dieu et sa sainte Mère vous regardent, que votre bon Ange
à votre main droite prend vos Ave Maria comme autant de roses,
s'ils sont bien dits, pour en faire une couronne à Jésus et à
Marie, et qu'au contraire, le démon est à votre gauche et rôde
autour de vous, pour dévorer vos Ave Maria et les marquer sur
son livre de mort, s'ils ne sont pas dits avec attention,
dévotion et modestie; surtout ne manquez pas de faire les
offrandes des dizaines en l'honneur des mystères, et de vous
représenter, dans l'imagination, Notre-Seigneur et sa sainte
Mère dans le mystère que vous honorez.
121. On lit dans la vie du bienheureux
Herman, de l'ordre des
Prémontrés, que, lorsqu'il disait le Rosaire avec attention et
dévotion, en méditant les mystères, la sainte Vierge lui
apparaissait toute brillante de lumière, avec une beauté et
majesté ravissantes. Mais ensuite, sa dévotion s'étant
refroidie et ne récitant plus son Rosaire qu'à la hâte, et
sans attention, elle lui apparut le visage tout ridé, triste
et désagréable. Herman, étonné d'un tel changement, la sainte
Vierge lui dit: "Je parais telle devant tes yeux, que je suis
à présent dans ton âme, car tu ne me traites plus que comme
une personne vile et méprisable. Où est le temps que tu me
saluais avec respect et attention, en méditant mes mystères et
admirant mes grandeurs?"
122. Comme il n'y a point de prière plus méritoire à l'âme et
plus glorieuse à Jésus et à Marie que le Rosaire bien dit, il
n'y en a point aussi qui soit plus difficile à bien dire et
dans laquelle il soit plus difficile de persévérer, à cause
particulièrement des distractions qui viennent comme
naturellement dans la répétition si fréquente de la même
prière.
Lorsqu'on dit l'office de la sainte Vierge, ou les sept
psaumes, ou quelques autres prières que le chapelet ou le
Rosaire, le changement ou la diversité des termes dont ces
prières sont conçues arrêtent l'imagination et recréent
l'esprit, et par conséquent donnent facilité à l'âme pour les
bien réciter. Mais dans le Rosaire, comme on y a toujours le
même Pater et Ave à dire, et la même forme à garder, il est
bien difficile qu'on ne s'y ennuie, qu'on ne s'y endorme et
qu'on ne l'abandonne, pour prendre d'autres prières plus
récréatives et moins ennuyeuses. C'est ce qui fait qu'il faut
infiniment plus de dévotion pour persévérer dans la récitation
du saint Rosaire que d'aucune autre prière, quand ce serait le
psautier de David.
123. Ce qui augmente cette difficulté, c'est notre
imagination, qui est si volage qu'elle n'est pas quasi un
moment en repos, et la malice du démon si infatigable à nous
distraire et à nous empêcher de prier. Que ne fait point ce
malin esprit contre nous, tandis que nous sommes à dire notre
Rosaire contre lui? Il augmente notre langueur et notre
négligence naturelles. Avant de commencer notre prière, il
augmente notre ennui, nos distractions et nos accablements;
pendant que nous le prions, il nous accable de tous côtés, et
il nous sifflera après que nous l'aurons dit avec beaucoup de
peines et de distractions: "Tu n'a rien dit qui vaille; ton
chapelet, ton Rosaire, ne vaut rien, tu ferais bien mieux de
travailler et de faire tes affaires; tu perds ton temps à
réciter tant de prières vocales sans attention; une demi-heure
de méditation ou de bonne lecture vaudrait bien mieux. Demain,
que tu seras moins endormi, tu prieras avec plus d'attention,
remets le reste de ton Rosaire à demain". Ainsi le diable, par
ses artifices, fait souvent quitter le Rosaire tout à fait ou
en partie, ou fait prendre le change ou le fait différer.
124. Ne le croyez pas, cher confrère du Rosaire, et prenez
courage, quoique pendant tout votre Rosaire votre imagination
n'ait été remplie que d'imaginations et pensées extravagantes
que vous avez tâché de chasser le mieux que vous avez pu,
quand vous vous en êtes aperçu. Votre Rosaire est d'autant
meilleur qu'il est difficile; il est d'autant plus difficile
qu'il est naturellement moins agréable à l'âme et qu'il est
plus rempli de misérables petites mouches et fourmis, qui, ne
faisant que courir çà et là dans l'imagination malgré la
volonté, ne [lui] donnent pas à l'âme le temps de goûter ce
qu'elle dit et de se reposer dans la paix.
125. S'il faut que vous combattiez pendant tout votre Rosaire,
contre les distractions qui vous viennent, combattez
vaillamment les armes au poing, c'est-à-dire en continuant
votre Rosaire, quoique sans aucun goût ni consolation
sensible: c'est un terrible combat, mais salutaire à l'âme
fidèle. Si vous mettez les armes bas, c'est-à-dire si vous
quittez votre Rosaire, vous êtes vaincu, et pour lors, le
diable, comme vainqueur de votre fermeté, vous laissera en
paix et vous reprochera au jour du jugement votre
pusillanimité et infidélité. "Qui fidelis est in minimo et in
majori fidelis est : Celui qui est fidèle dans les petites
choses le sera aussi dans les plus grandes" (Lc 16,10)
Celui qui est fidèle à rejeter les plus petites
distractions à la moindre partie de ses prières, sera aussi
fidèle dans les plus grandes. Rien n'est si sûr, puisque le
Saint-Esprit l'a dit. Courage donc, bon serviteur et servante
fidèle à Jésus-Christ et à la sainte Vierge, qui avez pris la
résolution de dire votre Rosaire tous les jours. Que la
multitude des mouches (j'appelle ainsi les distractions qui
vous font la guerre pendant que vous priez), ne soient pas
capables de vous faire lâchement quitter la compagnie de Jésus
et de Marie, dans laquelle vous êtes en disant votre Rosaire.
Je mettrai ci-après des moyens de diminuer les distractions.
126. Après avoir invoqué le Saint-Esprit, pour bien réciter
votre Rosaire, mettez-vous un moment en la présence de Dieu et
faites les offrandes des dizaines, comme vous verrez ci-après.
Avant de commencer la dizaine, arrêtez-vous un moment,
plus ou moins, selon votre loisir, pour considérer le mystère
que vous célébrez par la dizaine et demandez toujours, par ce
mystère et l'intercession de la sainte Vierge, une des vertus
qui éclatent le plus dans ce mystère ou dont vous aurez le
plus de besoin.
Prenez surtout garde aux deux fautes ordinaires que font
presque tous ceux qui disent le chapelet ou le Rosaire:
La première, c'est de ne prendre aucune intention en
disant leur chapelet, en sorte que, si vous leur demandez
pourquoi ils disent leur chapelet, ils ne sauraient vous
répondre. C'est pourquoi ayez toujours en vue, en récitant
votre Rosaire, quelque grâce à demander, quelque vertu à
imiter, ou quelque péché à détruire.
La seconde faute qu'on commet ordinairement en récitant
le saint Rosaire, c'est de n'avoir point d'autre intention, en
le commençant, que de l'avoir bientôt fini. Cela vient de ce
qu'on regarde le Rosaire comme une chose onéreuse, qui pèse
bien fort sur les épaules lorsqu'on ne l'a pas dit; surtout
quand on s'en est fait un principe de conscience, ou quand on
l'a reçu par pénitence et comme malgré soi.
127. C'est une pitié de voir comment la plupart disent leur
chapelet ou leur Rosaire. Ils le disent avec une précipitation
étonnante et ils mangent même une partie des paroles. On ne
voudrait pas faire un compliment de cette manière ridicule au
dernier des hommes, et on croit que Jésus et Marie en seront
honorés!...
Après cela, faut-il s'étonner si les plus saintes prières
de la religion chrétienne restent quasi sans aucun fruit, et
si, après mille et dix mille Rosaires récités, on n'en est pas
plus saint?
Arrêtez, cher confrère du Rosaire, votre précipitation
naturelle, en récitant votre Rosaire, et faites quelques
pauses au milieu du Pater et de l'Ave, et une plus petite
après les paroles du Pater et de lAve que j'ai marquées par
une croix ci-après.
Notre Père qui êtes aux cieux + votre nom soit sanctifié
+ votre règne arrive + votre volonté soit faite + en la terre
comme au ciel +.
Donnez-nous aujourd'hui + notre pain quotidien + et nous
pardonnez nos offenses + comme nous pardonnons à ceux qui nous
ont offensés + et ne nous laissez point tomber dans la
tentation + mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il +.
Je vous salue, Marie, pleine de grâce + le Seigneur est
avec vous + vous êtes bénie entre toutes les femmes + et béni
est le fruit de votre ventre, Jésus +.
Sainte Marie, Mère de Dieu + priez pour nous pauvres
pécheurs, maintenant + et à l'heure de notre mort. Ainsi soit-
il +.
Vous aurez d'abord de la peine à faire ces médiantes, par
la mauvaise habitude que vous avez de prier à la hâte; mais
aussi une dizaine dite ainsi posément vous sera plus méritoire
que des milliers de Rosaires récités à la hâte, sans réfléchir
ni s'arrêter.
128. Le bienheureux Alain de la Roche et d'autres auteurs,
entre autres Bellarmin, racontent qu'un bon prêtre conseilla à
trois pénitentes qu'il avait, et qui étaient toutes trois
soeurs, de réciter tous les jours dévotement le Rosaire,
pendant un an, sans y manquer, pour former un bel habillement
de gloire à la sainte Vierge, et que c'était un secret qu'il
avait reçu du ciel. Toutes les trois le dirent pendant un an.
Le jour de la Purification, sur le soir, lorsqu'elles étaient
couchées, la sainte Vierge, accompagnée de sainte Catherine et
de sainte Agnès, entra dans leur chambre, revêtue d'un habit
tout brillant de lumière, sur lequel il y avait de tous côtés
écrit en lettres d'or: Ave Mariea gratia plena. La Reine des
cieux approcha du lit de l'aînée des soeurs et lui dit: "Je
vous salue, ma fille, qui m'avez si souvent et si bien saluée.
Je viens vous remercier des beaux habits que vous m'avez
faits".
Les deux saintes vierges qui l'accompagnaient la
remercièrent aussi et toutes trois disparurent.
Une heure après, la sainte Vierge, avec ses deux
compagnes, vint encore dans la chambre, habillée d'un habit
vert, mais sans or et sans lumière, approcha du lit de la
seconde soeur, la remercia de cet habit qu'elle lui avait
fait, en disant son Rosaire. Mais comme cette seconde soeur
avait vu la sainte Vierge apparaître à sa soeur aînée avec
beaucoup plus de brillant, elle lui en demanda la raison.
"C'est, lui répondit Marie, qu'elle m'a fait de plus beaux
habits, en disant mieux son Rosaire que toi".
Environ une heure après, la sainte Vierge apparut une
troisième fois à la plus jeune des soeurs, habillée d'un
haillon sale et déchiré et lui dit: "O fille, vous m'avez
ainsi habillée, je vous en remercie".
La jeune fille, couverte de confusion, s'écria: "Et quoi!
ma maîtresse, je vous ai si mal habillée, je vous en demande
pardon. Je vous demande du temps pour faire un plus bel habit,
en récitant mieux mon Rosaire". La vision ayant disparu et la
plus jeune soeur fort affligée ayant dit à leur confesseur
tout ce qui s'était passé, il les anima à dire pendant un an
leur Rosaire avec plus de perfection que jamais, ce qu'elles
firent. Au bout de l'année, le jour même de la Purification,
la sainte Vierge, accompagnée encore de sainte Catherine et de
sainte Agnès qui portaient des couronnes, et habillée d'un
habit merveilleux, leur apparut sur le soir et leur dit:
"Soyez assurées, mes filles, du royaume des cieux, vous y
entrerez demain avec grande allégresse". A quoi toutes trois
répondirent: "Notre coeur est préparé, notre chère Maîtresse,
notre coeur est préparé". La vision disparut. Cette même nuit
il leur prit mal, elles envoyèrent chercher leur confesseur,
reçurent les derniers sacrements et après avoir remercié leur
confesseur de la sainte pratique qu'il leur avait enseignée.
Après complies, la sainte Vierge leur apparut encore,
accompagnée d'un grand nombre de vierges, fit revêtir les
trois soeurs de robes blanches, après quoi, elles marchèrent
toutes trois pendant que les anges chantaient: "Venez, épouses
de Jésus-Christ, recevez les couronnes qui vous sont preparées
dans l'éternité".
Apprenez plusieurs vérités de cette histoire: 1 combien
il est important d'avoir de bons directeurs qui inspirent de
saintes pratiques de piété et particulièrement le saint
Rosaire; 2 combien il est important de réciter le Rosaire
avec attention et dévotion;
3 combien la sainte Vierge est bénigne et miséricordieuse envers ceux qui se repentent du
passé et proposent de mieux faire; 4 combien elle est
libérale à récompenser pendant la vie, à la mort et dans
l'éternité, les petits services qu'on lui rend avec fidélité.
129. J'ajoute qu'il faut réciter le saint Rosaire avec
modestie, c'est-à-dire, autant qu'on peut, à genoux, les mains
jointes, le rosaire en mains. Si cependant on est malade, on
peut le dire en son lit; si on est en voyage, on peut le dire
en marchant; si pour quelques infirmités on ne peut être à
genoux, on peut le dire debout ou assis. On peut même le
réciter en travaillant, lorsqu'on ne peut pas quitter son
travail, pour satisfaire aux devoirs de sa profession, car le
travail manuel n'est pas toujours contraire à la prière
vocale.
J'avoue que notre âme étant limitée dans son opération,
quand elle est attentive au travail des mains, elle en est
moins attentive aux opérations de l'esprit, telle qu'est la
prière; mais cependant, dans la nécessité, cette prière a son
prix devant la sainte Vierge, qui récompense plus la bonne
volonté que l'action extérieure.
130. Je vous conseille de partager votre Rosaire en trois
chapelets ou trois différents temps de la journée; il vaut
mieux le partager ainsi que de le dire tout à la fois.
Si vous ne pouvez pas trouver assez de temps pour en dire
le tiers de suite, dites-en une dizaine ici et une dizaine là;
vous pourrez faire en sorte, malgré toutes vos occupations et
affaires, que vous ayez dit votre Rosaire tout entier avant de
vous mettre au lit.
Imitez en cela la fidélité de saint François de Sales.
Etant un soir fort fatigué des visites qu'il avait faites
pendant la journée, et étant près de minuit, il se ressouvint
qu'il lui restait quelques dizaines de son Rosaire à dire, il
se mit à genoux et les récita avant de se coucher, malgré tout
ce que son aumônier, qui le voyait fatigué, lui pût dire pour
l'engager à remettre à dire au lendemain ce qui lui restait de
prières.
Imitez encore la fidélité, modestie et dévotion de ce
saint religieux, dont parlent les chroniques de saint
François, qui avait coutume, avant le dîner, de réciter un
chapelet avec beaucoup d'attention et de modestie... J'en ai
parlé ci-devant.
131. De toutes les manières de réciter le saint Rosaire, la
plus glorieuse à Dieu, la plus salutaire à l'âme et la plus
terrible au diable, c'est de le psalmodier ou réciter
publiquement à deux choeurs.
Dieu aime les assemblées. Tous les anges et les
bienheureux assemblés dans le ciel y chantent incessamment ses
louanges. Les justes assemblés en plusieurs communautés sur la
terre y prient en commun jour et nuit. Notre-Seigneur a
expressément conseillé cette pratique à ses apôtres et
disciples, et leur promit que toutes les fois qu'ils seraient
au moins deux ou trois assemblés en son nom, il se trouverait
au milieu de ceux qui sont assemblés pour prier en son mon et
réciter sa même prière. Quel bonheur d'avoir Jésus-Christ en
sa compagnie! Pour le posséder il ne faut que s'assembler pour
dire le chapelet. C'est la raison pourquoi les premiers
chrétiens s'assemblaient si souvent pour prier ensemble,
malgré les persécutions des empereurs, qui leur défendaient
les assemblées. Ils aimaient mieux s'exposer à la mort que de
manquer à s'assembler pour avoir la compagnie de Jésus-Christ.
2 quand on prie en commun, les prières de chaque
partriculier deviennent communes à toute l'assemblée et ne
font toutes ensemble qu'une même prière, en sorte que, si
quelque particulier ne prie pas si bien, un autre dans
l'assemblée qui prie mieux supplée à son défaut. Le fort
supporte le faible, le fervent embrase le tiède, le riche
enrichit le pauvre, le mauvais passe parmi le bon. Comment
vendre une mesure d'ivraie? Il ne faut pour cet effet que la
mêler avec quatre ou cinq boisseaux de bon blé; le tout est
vendu.
3 Un personne qui récite son chapelet toute seule n'a
que le mérite d'un chapelet; mais si elle le dit avec trente
personnes, elle a le mérite de trente chapelets. Ce sont les
lois de la prière publique. Quel gain! quel avantage!
4 Urbain huitième, étant fort satisfait de la dévotion
du saint Rosaire qu'on récitait à deux choeurs, en plusieurs
lieux de Rome, particulièrement au couvent de la Minerve,
donna cent jours d'indulgences toutes les fois qu'on le
réciterait à deux choeurs: Toties quoties. Ce sont les termes
de son bref qui commence: Ad perpetuum rei memoriam, an 1626.
Ainsi, toutes les fois qu'on dit le chapelet en commun, on
gagne cent jours d'indulgences.
5 C'est que cette prière publique est plus puissante,
pour apaiser la colère de Dieu et attirer sa miséricorde, que
la prière particulière, et l'Eglise, conduite par le Saint-
Esprit, s'en est servie dans tous les temps de calamités et de
misères publiques.
Le pape Grégoire 13 déclare, par sa bulle, qu'il faut
pieusement croire que les prières publiques et processions des
confrères du saint Rosaire avaient beaucoup contribué à
obtenir de Dieu la grande victoire que les chrétiens gagnèrent
au golfe de Lépante sur l'armée navale des Turcs, le 1er
dimanche d'octobre en 1571.