Lorenzaccio (page 2)
Elle sort. Le Cardinal, seul, soulève la tapisserie et appelle à voix basse.
Agnolo !
Entre un page. Quoi de nouveau aujourd’hui ?
Agnolo.
Cette lettre, monseigneur.
Le Cardinal.
Donne-la-moi.
Agnolo.
Hélas ! Éminence, c’est un péché.
Le Cardinal.
Rien n’est un péché quand on obéit à un prêtre de l’Église romaine.
Agnolo remet la lettre. Cela est comique d’entendre les fureurs de cette pauvre marquise, et de la voir courir à un rendez-vous d’amour avec le cher tyran, toute baignée de larmes républicaines.
Il ouvre la lettre et lit. « Ou vous serez à moi, ou vous aurez fait mon malheur, le vôtre, et celui de nos deux maisons. »
Le style du duc est laconique, mais il ne manque pas d’énergie. Que la marquise soit convaincue ou non, voilà le difficile à savoir. Deux mois de cour presque assidue, c’est beaucoup pour Alexandre ; ce doit être assez pour Ricciarda Cibo.
Il rend la lettre au page. Remets cela chez ta maîtresse ; tu es toujours muet, n’est-ce pas ? Compte sur moi.
Il lui donne sa main à baiser et sort.
Scène IV
Une cour du palais du duc.
LE DUC ALEXANDRE, sur une terrasse ; des pages exercent des chevaux dans la cour. Entrent VALORI et SIRE MAURICE.
Le Duc, à Valori.
Votre Éminence a-t-elle reçu ce matin des nouvelles de la cour de Rome ?
Valori.
Paul III envoie mille bénédictions à Votre Altesse, et fait les vœux les plus ardents pour sa prospérité.
Le Duc.
Rien que des vœux, Valori ?
Valori.
Sa Sainteté craint que le duc ne se crée de nouveaux dangers par trop d’indulgence. Le peuple est mal habitué à la domination absolue ; et César, à son dernier voyage, en a dit autant, je crois, à Votre Altesse.
Le Duc.
Voilà, pardieu ! un beau cheval, sire Maurice ! Eh ! quelle croupe de diable !
Sire Maurice.
Superbe, Altesse.
Le Duc.
Ainsi, monsieur le commissaire apostolique, il y a encore quelques mauvaises branches à élaguer. César et le pape ont fait de moi un roi ; mais, par Bacchus, ils m’ont mis dans la main une espèce de sceptre qui sent la hache d’une lieue. Allons ! voyons, Valori, qu’est-ce que c’est ?
Valori.
Je suis un prêtre, Altesse ; si les paroles que mon devoir me force à vous rapporter fidèlement doivent être interprétées d’une manière aussi sévère, mon cœur me défend d’y ajouter un mot.
Le Duc.
Oui, oui, je vous connais pour un brave. Vous êtes, pardieu ! le seul prêtre honnête homme que j’aie vu de ma vie.
Valori.
Monseigneur, l’honnêteté ne se perd ni ne se gagne sous aucun habit ; et parmi les hommes il y a plus de bons que de méchants.
Le Duc.
Ainsi donc, point d’explications ?
Sire Maurice.
Voulez-vous que je parle, monseigneur ? Tout est facile à expliquer.
Le Duc.
Eh bien ?
Sire Maurice.
Les désordres de la cour irritent le pape.
Le Duc.
Que dis-tu là, toi ?
Sire Maurice.
J’ai dit les désordres de la cour, Altesse ; les actions du duc n’ont d’autre juge que lui-même. C’est Lorenzo de Médicis que le pape réclame comme transfuge de sa justice.
Le Duc.
De sa justice ? Il n’a jamais offensé de pape, à ma connaissance, que Clément VII, feu mon cousin, qui, à cette heure, est en enfer.
Sire Maurice.
Clément VII a laissé sortir de ses États le libertin qui, un jour d’ivresse, avait décapité les statues de l’arc de Constantin. Paul III ne saurait pardonner au modèle titré de la débauche florentine.
Le Duc.
Ah parbleu ! Alexandre Farnèse est un plaisant garçon ! Si la débauche l’effarouche, que diable fait-il de son bâtard, le cher Pierre Farnèse, qui traite si joliment l’évêque de Fano ? Cette mutilation revient toujours sur l’eau, à propos de ce pauvre Renzo. Moi, je trouve cela drôle, d’avoir coupé la tête à tous ces hommes de pierre. Je protège les arts comme un autre, et j’ai chez moi les premiers artistes de l’Italie ; mais je n’entends rien au respect du pape pour ces statues, qu’il excommunierait demain, si elles étaient en chair et en os.
Sire Maurice.
Lorenzo est un athée ; il se moque de tout. Si le gouvernement de votre Altesse n’est pas entouré d’un profond respect, il ne saurait être solide. Le peuple appelle Lorenzo Lorenzaccio : on sait qu’il dirige vos plaisirs, et cela suffit.
Le Duc.
Paix ! tu oublies que Lorenzo de Médicis est cousin d’Alexandre.
Entre le cardinal Cibo. Cardinal, écoutez un peu ces messieurs qui disent que le pape est scandalisé des désordres de ce pauvre Renzo, et qui prétendent que cela fait tort à mon gouvernement.
Le Cardinal.
Messire Francesco Molza vient de débiter à l’Académie romaine une harangue en latin contre le mutilateur de l’arc de Constantin.
Le Duc.
Allons donc, vous me mettriez en colère ! Renzo, un homme à craindre ! le plus fieffé poltron ! une femmelette, l’ombre d’un ruffian énervé ! un rêveur qui marche nuit et jour sans épée, de peur d’en apercevoir l’ombre à son côté ! d’ailleurs un philosophe, un gratteur de papier, un méchant poète qui ne sait seulement pas faire un sonnet ! Non, non, je n’ai pas encore peur des ombres. Eh ! corps de Bacchus ! que me font les discours latins et les quolibets de ma canaille ! J’aime Lorenzo, moi, et, par la mort de Dieu ! il restera ici.
Le Cardinal.
Si je craignais cet homme, ce ne serait pas pour votre cour, ni pour Florence, mais pour vous, duc.
Le Duc.
Plaisantez-vous, cardinal, et voulez-vous que je vous dise la vérité ?
Il lui parle bas. Tout ce que je sais de ces damnés bannis, de tous ces républicains entêtés qui complotent autour de moi, c’est par Lorenzo que je le sais. Il est glissant comme une anguille ; il se fourre partout et me dit tout. N’a-t-il pas trouvé moyen d’établir une correspondance avec tous ces Strozzi de l’enfer ? Oui, certes, c’est mon entremetteur ; mais croyez que son entremise, si elle nuit à quelqu’un, ne me nuira pas. Tenez !
Lorenzo paraît au fond d’une galerie basse. Regardez-moi ce petit corps maigre, ce lendemain d’orgie ambulant. Regardez-moi ces yeux plombés, ces mains fluettes et maladives, à peine assez fermes pour soutenir un éventail ; ce visage morne, qui sourit quelquefois, mais qui n’a pas la force de rire. C’est là un homme à craindre ? Allons, allons, vous vous moquez de lui. Hé ! Renzo, viens donc ici ; voilà sire Maurice qui te cherche dispute.
Lorenzo
Bonjour, messieurs les amis de mon cousin !
Le Duc.
Lorenzo, écoute ici. Voilà une heure que nous parlons de toi. Sais-tu la nouvelle ? Mon ami, on t’excommunie en latin, et sire Maurice t’appelle un homme dangereux, le cardinal aussi ; quant au bon Valori, il est trop honnête homme pour prononcer ton nom.
Lorenzo.
Pour qui dangereux, Éminence ? pour les filles de joie, ou pour les saints du paradis ?
Le Cardinal.
Les chiens de cour peuvent être pris de la rage comme les autres chiens.
Lorenzo.
Une insulte de prêtre doit se faire en latin.
Sire Maurice.
Il s’en fait en toscan, auxquelles on peut répondre.
Lorenzo.
Sire Maurice, je ne vous voyais pas ; excusez-moi, j’avais le soleil dans les yeux ; mais vous avez un bon visage et votre habit me paraît tout neuf.
Sire Maurice.
Comme votre esprit ; je l’ai fait faire d’un vieux pourpoint de mon grand-père.
Lorenzo.
Cousin, quand vous aurez assez de quelque conquête des faubourgs, envoyez-la donc chez sire Maurice. Il est malsain de vivre sans femme, pour un homme qui a, comme lui, le cou court et les mains velues.
Sire Maurice.
Celui qui se croit le droit de plaisanter doit savoir se défendre. À votre place, je prendrais une épée.
Lorenzo.
Si l’on vous a dit que j’étais un soldat, c’est une erreur, je suis un pauvre amant de la science.
Sire Maurice.
Votre esprit est une épée acérée, mais flexible. C’est une arme trop vile ; chacun fait usage des siennes.
Il tire son épée. Valori.
Devant le duc, l’épée nue !
Le Duc, riant.
Laissez faire, laissez faire. Allons, Renzo, je veux te servir de témoin ; qu’on lui donne une épée !
Lorenzo.
Monseigneur, que dites-vous là ?
Le Duc.
Eh bien ! ta gaieté s’évanouit si vite ? Tu trembles, cousin ? Fi donc ! tu fais honte au nom des Médicis. Je ne suis qu’un bâtard, et je le porterais mieux que toi, qui es légitime ! Une épée, une épée ! un Médicis ne se laisse point provoquer ainsi. Pages, montez ici ; toute la cour le verra, et je voudrais que Florence entière y fût.
Lorenzo.
Son Altesse se rit de moi.
Le Duc.
J’ai ri tout à l’heure, mais maintenant je rougis de honte. Une épée !
Il prend l’épée d’un page et la présente à Lorenzo. Valori.
Monseigneur, c’est pousser trop loin les choses. Une épée tirée en présence de Votre Altesse est un crime punissable dans l’intérieur du palais.
Le Duc.
Qui parle ici, quand je parle ?
Valori.
Votre Altesse ne peut avoir eu d’autre dessein que celui de s’égayer un instant, et sire Maurice lui-même n’a point agi dans une autre pensée.
Le Duc.
Et vous ne voyez pas que je plaisante encore ! Qui diable pense ici à une affaire sérieuse ? Regardez Renzo, je vous en prie : ses genoux tremblent ; il serait devenu pâle, s’il pouvait le devenir. Quelle contenance, juste Dieu ! je crois qu’il va tomber.
Lorenzo chancelle ; il s’appuie sur la balustrade et glisse à terre tout d’un coup. Le Duc, riant aux éclats.
Quand je vous le disais ! personne ne le sait mieux que moi ; la seule vue d’une épée le fait trouver mal. Allons ! chère Lorenzetta, fais-toi emporter chez ta mère.
Les pages relèvent Lorenzo. Sire Maurice.
Double poltron ! fils de catin !
Le Duc.
Silence ! sire Maurice ; pesez vos paroles, c’est moi qui vous le dis maintenant ; pas de ces mots-là devant moi.
Sire Maurice sort. Valori.
Pauvre jeune homme !
Le Cardinal, resté seul avec le duc.
Vous croyez à cela, monseigneur ?
Le Duc.
Je voudrais bien savoir comment je n’y croirais pas.
Le Cardinal.
Hum ! c’est bien fort.
Le Duc.
C’est justement pour cela que j’y crois. Vous figurez-vous qu’un Médicis se déshonore publiquement, par partie de plaisir ? D’ailleurs ce n’est pas la première fois que cela lui arrive ; jamais il n’a pu voir une épée.
Le Cardinal.
C’est bien fort, c’est bien fort !
Ils sortent.
Scène V
Devant l’église de Saint-Miniato à Montolivet. — La foule sort de l’église.
Une Femme, à sa voisine.
Retournez-vous ce soir à Florence ?
La Voisine.
Je ne reste jamais plus d’une heure ici, et je n’y viens jamais qu’un seul vendredi ; je ne suis pas assez riche pour m’arrêter à la foire ; ce n’est pour moi qu’une affaire de dévotion, et que cela suffise pour mon salut, c’est tout ce qu’il me faut.
Une dame de la cour, à une autre.
Comme il a bien prêché ! c’est le confesseur de ma fille.
Elle s’approche d’une boutique. Blanc et or, cela fait bien le soir ; mais le jour, le moyen d’être propre avec cela !
Le marchand et l’orfèvre devant leurs boutiques avec quelques cavaliers. L’orfèvre.
La citadelle ! voilà ce que le peuple ne souffrira jamais, voir tout d’un coup s’élever sur la ville cette nouvelle tour de Babel, au milieu du plus maudit baragouin ; les Allemands ne pousseront jamais à Florence, et pour les y greffer, il faudra un vigoureux lien.
Le marchand.
Voyez, mesdames ; que Vos Seigneuries acceptent un tabouret sous mon auvent.
Un cavalier.
Tu es du vieux sang florentin, père Mondella ; la haine de la tyrannie fait encore trembler tes doigts ridés sur tes ciselures précieuses, au fond de ton cabinet de travail.
L’orfèvre.
C’est vrai, Excellence. Si j’étais un grand artiste, j’aimerais les princes, parce qu’eux seuls peuvent faire entreprendre de grands travaux ; les grands artistes n’ont pas de patrie ; moi, je fais des saints ciboires et des poignées d’épée.
Un autre cavalier.
À propos d’artiste, ne voyez-vous pas dans ce petit cabaret ce grand gaillard qui gesticule devant des badauds ? Il frappe son verre sur la table ; si je ne me trompe, c’est ce hâbleur de Cellini.
Le premier cavalier.
Allons-y donc, et entrons ; avec un verre de vin dans la tête, il est curieux à entendre, et probablement quelque bonne histoire est en train.
Ils sortent. — Deux bourgeois s’assoient. Premier bourgeois.
Il y a eu une émeute à Florence ?
Deuxième bourgeois.
Presque rien. — Quelques pauvres jeunes gens ont été tués sur le Vieux-Marché.
Premier bourgeois.
Quelle pitié pour les familles !
Deuxième bourgeois.
Voilà des malheurs inévitables. Que voulez-vous que fasse la jeunesse d’un gouvernement comme le nôtre ? On vient crier à son de trompe que César est à Bologne, et les badauds répètent : « César est à Bologne, » en clignant des yeux d’un air d’importance, sans réfléchir à ce qu’on y fait. Le jour suivant, ils sont plus heureux encore d’apprendre et de répéter : « Le pape est à Bologne avec César. » Que s’ensuit-il ? Une réjouissance publique, ils n’en voient pas davantage ; et puis un beau matin ils se réveillent tout endormis des fumées du vin impérial, et ils voient une figure sinistre à la grande fenêtre du palais des Pazzi. Ils demandent quel est ce personnage, on leur répond que c’est leur roi. Le pape et l’empereur sont accouchés d’un bâtard qui a droit de vie et de mort sur nos enfants, et qui ne pourrait pas nommer sa mère.
L’orfèvre, s’approchant.
Vous parlez en patriote, ami ; je vous conseille de prendre garde à ce flandrin.
Passe un officier allemand. L’officier.
Ôtez-vous de là, messieurs ; des dames veulent s’asseoir.
Deux dames de la cour entrent et s’assoient. Première dame.
Cela est de Venise ?
Le marchand.
Oui, Magnifique Seigneurie ; vous en lèverai-je quelques aunes ?
Première dame.
Si tu veux. J’ai cru voir passer Julien Salviati.
L’officier.
Il va et vient à la porte de l’église ; c’est un galant.
Deuxième dame.
C’est un insolent. Montrez-moi des bas de soie.
L’officier.
Il n’y en aura pas d’assez petits pour vous.
Première dame.
Laissez donc ; vous ne savez que dire. Puisque vous voyez Julien, allez lui dire que j’ai à lui parler.
L’officier.
J’y vais et je le ramène.
Il sort. Première dame.
Il est bête à faire plaisir, ton officier ; que peux-tu faire de cela ?
Deuxième dame.
Tu sauras qu’il n’y a rien de mieux que cet homme-là.
Elles s’éloignent. — Entre le prieur de Capoue. Le prieur.
Donnez-moi un verre de limonade, brave homme.
Il s’assoit. Un des bourgeois.
Voilà le prieur de Capoue ; c’est là un patriote !
Les deux bourgeois se rassoient. Le prieur.
Vous venez de l’église, messieurs ? que dites-vous du sermon ?
Le bourgeois.
Il était beau, seigneur prieur.
Deuxième bourgeois, à l’orfèvre.
Cette noblesse des Strozzi est chère au peuple, parce qu’elle n’est pas fière. N’est-il pas agréable de voir un grand seigneur adresser librement la parole à ses voisins d’une manière affable ? Tout cela fait plus qu’on ne pense.
Le prieur.
S’il faut parler franchement, j’ai trouvé le sermon trop beau ; j’ai prêché quelquefois, et je n’ai jamais tiré grande gloire du tremblement des vitres ; mais une petite larme sur la joue d’un brave homme m’a toujours été d’un grand prix.
Entre Salviati. Salviati.
On m’a dit qu’il y avait ici des femmes qui me demandaient tout à l’heure ; mais je ne vois de robe ici que la vôtre, prieur. Est-ce que je me trompe ?
Le marchand.
Excellence, on ne vous a pas trompé. Elles se sont éloignées ; mais je pense qu’elles vont revenir. Voilà dix aunes d’étoffes et quatre paires de bas pour elles.
Salviati, s’asseyant.
Voilà une jolie femme qui passe. — Où diable l’ai-je donc vue ? — Ah ! parbleu ! c’est dans mon lit.
Le prieur, au bourgeois.
Je crois avoir vu votre signature sur une lettre adressée au duc.
Le bourgeois.
Je le dis tout haut : c’est la supplique adressée par les bannis.
Le prieur.
En avez-vous dans votre famille ?
Le bourgeois.
Deux, Excellence : mon père et mon oncle ; il n’y a plus que moi d’homme à la maison.
Le deuxième bourgeois, à l’orfèvre.
Comme ce Salviati a une méchante langue !
L’orfèvre.
Cela n’est pas étonnant : un homme à moitié ruiné, vivant des générosités de ces Médicis, et marié comme il l’est à une femme déshonorée partout ! Il voudrait qu’on dît de toutes les femmes possibles ce qu’on dit de la sienne.
Salviati.
N’est-ce pas Louise Strozzi qui passe sur ce tertre ?
Le marchand.
Elle-même, Seigneurie. Peu des dames de notre noblesse me sont inconnues. Si je ne me trompe, elle donne la main à sa sœur cadette.
Salviati.
J’ai rencontré cette Louise la nuit dernière au bal de Nasi ; elle a, ma foi, une jolie jambe, et nous devons coucher ensemble au premier jour.
Le prieur, se retournant.
Comment l’entendez-vous ?
Salviati.
Cela est clair, elle me l’a dit. Je lui tenais l’étrier, ne pensant guère à malice ; je ne sais par quelle distraction je lui pris la jambe, et voilà comme tout est venu.
Le prieur.
Julien, je ne sais pas si tu sais que c’est de ma sœur que tu parles.
Salviati.
Je le sais très bien ; toutes les femmes sont faites pour coucher avec les hommes, et ta sœur peut bien coucher avec moi.
Le prieur se lève.
Vous dois-je quelque chose, brave homme ?
Il jette une pièce de monnaie sur la table et sort. Salviati.
J’aime beaucoup ce brave prieur, à qui un propos sur sa sœur a fait oublier le reste de son argent. Ne dirait-on pas que toute la vertu de Florence s’est réfugiée chez ces Strozzi ? Le voilà qui se retourne. Écarquille les yeux tant que tu voudras, tu ne me feras pas peur.
Il sort.
Scène VI
Le bord de l’Arno.
MARIE SODERINI, CATHERINE.
Catherine.
Le soleil commence à baisser. De larges bandes de pourpre traversent le feuillage, et la grenouille fait sonner sous les roseaux sa petite cloche de cristal. C’est une singulière chose que toutes les harmonies du soir avec le bruit lointain de cette ville.