Lorenzaccio (page 3)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Lorenzaccio · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Marie.

Il est temps de rentrer ; noue ton voile autour de ton cou.

Catherine.

Pas encore, à moins que vous n’ayez froid. Regardez, ma mère chérie ; que le ciel est beau ! Que tout cela est vaste et tranquille ! Comme Dieu est partout ! Mais vous baissez la tête ; vous êtes inquiète depuis ce matin.

Marie.

Inquiète, non, mais affligée. N’as-tu pas entendu répéter cette fatale histoire de Lorenzo ? Le voilà la fable de Florence.

Catherine.

Ô ma mère ! la lâcheté n’est point un crime ; le courage n’est pas une vertu : pourquoi la faiblesse est-elle blâmable ? Répondre des battements de son cœur est un triste privilège ; Dieu seul peut le rendre noble et digne d’admiration. Et pourquoi cet enfant n’aurait-il pas le droit que nous avons toutes, nous autres femmes ? Une femme qui n’a peur de rien n’est pas aimable, dit-on.

Marie.

Aimerais-tu un homme qui a peur ? Tu rougis, Catherine ; Lorenzo est ton neveu, tu ne peux pas l’aimer ; mais figure-toi qu’il s’appelle de tout autre nom, qu’en penserais-tu ? Quelle femme voudrait s’appuyer sur son bras pour monter à cheval ? Quel homme lui serrerait la main ?

Catherine.

Cela est triste, et cependant ce n’est pas de cela que je le plains. Son cœur n’est peut-être pas celui d’un Médicis ; mais, hélas ! c’est encore moins celui d’un honnête homme.

Marie.

N’en parlons pas, Catherine ; — il est assez cruel pour une mère de ne pouvoir parler de son fils.

Catherine.

Ah ! cette Florence ! c’est là qu’on l’a perdu. N’ai-je vu briller quelquefois dans ses yeux le feu d’une noble ambition ? Sa jeunesse n’a-t-elle pas été l’aurore d’un soleil levant ? Et souvent encore aujourd’hui il me semble qu’un éclair rapide… — Je me dis malgré moi que tout n’est pas mort en lui.

Marie.

Ah ! tout cela est un abîme ! Tant de facilité, un si doux amour de la solitude ! Ce ne sera jamais un guerrier que mon Renzo, disais-je en le voyant rentrer de son collège, tout baigné de sueur, avec ses gros livres sous le bras ; mais un saint amour de la vérité brillait sur ses lèvres et dans ses yeux noirs. Il lui fallait s’inquiéter de tout, dire sans cesse : « Celui-là est pauvre, celui-là est ruiné ; comment faire ? » Et cette admiration pour les grands hommes de son Plutarque ! Catherine, Catherine, que de fois je l’ai baisé au front, en pensant au père de la patrie !

Catherine.

Ne vous affligez pas.

Marie.

Je dis que je ne veux pas parler de lui, et j’en parle sans cesse. Il y a de certaines choses, vois-tu, les mères ne s’en taisent que dans le silence éternel. Que mon fils eût été un débauché vulgaire, que le sang des Soderini eût été pâle dans cette faible goutte tombée de mes veines, je ne me désespérerais pas ; mais j’ai espéré et j’ai eu raison de le faire. Ah ! Catherine, il n’est même plus beau ; comme une fumée malfaisante, la souillure de son cœur lui est montée au visage. Le sourire, ce doux épanouissement qui rend la jeunesse semblable aux fleurs, s’est enfui de ses joues couleur de soufre, pour y laisser grommeler une ironie ignoble et le mépris de tout.

Catherine.

Il est encore beau quelquefois dans sa mélancolie étrange.

Marie.

Sa naissance ne l’appelait-elle pas au trône ? N’aurait-il pas pu y faire monter un jour avec lui la science d’un docteur, la plus belle jeunesse du monde, et couronner d’un diadème d’or tous mes songes chéris ? Ne devais-je pas m’attendre à cela ? Ah ! Cattina, pour dormir tranquille, il faut n’avoir jamais fait certains rêves. Cela est trop cruel d’avoir vécu dans un palais de fées, où murmuraient les cantiques des anges, de s’y être endormie, bercée par son fils, et de se réveiller dans une masure ensanglantée, pleine de débris d’orgie et de restes humains, dans les bras d’un spectre hideux qui vous tue en vous appelant encore du nom de mère.

Catherine.

Des ombres silencieuses commencent à marcher sur la route ; rentrons, Marie, tous ces bannis me font peur.

Marie.

Pauvres gens ! ils ne doivent que faire pitié ! Ah ! ne puis-je voir un seul objet qu’il ne m’entre une épine dans le cœur ? Ne puis-je plus ouvrir les yeux ? Hélas ! ma Cattina, ceci est encore l’ouvrage de Lorenzo. Tous ces pauvres bourgeois ont eu confiance en lui ; il n’en est pas un, parmi tous ces pères de famille chassés de leur patrie, que mon fils n’ait trahi. Leurs lettres, signées de leur nom, sont montrées au duc. C’est ainsi qu’il fait tourner à un infâme usage jusqu’à la glorieuse mémoire de ses aïeux. Les républicains s’adressent à lui comme à l’antique rejeton de leur protecteur ; sa maison leur est ouverte, les Strozzi eux-mêmes y viennent. Pauvre Philippe ! il y aura une triste fin pour tes cheveux gris ! Ah ! ne puis-je voir une fille sans pudeur, un malheureux privé de sa famille, sans que tout cela ne me crie : Tu es la mère de nos malheurs ! Quand serai-je là ?

Elle frappe la terre. Catherine.

Ma pauvre mère, vos larmes se gagnent.

Elles s’éloignent. — Le soleil est couché. — Un groupe de bannis se forme au milieu d’un champ. Un des bannis.

Où allez-vous ?

Un autre.

À Pise ; et vous ?

Le premier.

À Rome.

Un autre.

Et moi à Venise ; en voilà deux qui vont à Ferrare ; que deviendrons-nous ainsi éloignés les uns des autres ?

Un quatrième.

Adieu, voisin, à des temps meilleurs.

Il s’en va. Adieu ; pour nous, nous pouvons aller ensemble jusqu’à la croix de la Vierge.

Il sort avec un autre. — Arrive Maffio. Le premier banni.

C’est toi, Maffio ? par quel hasard es-tu ici ?

Maffio.

Je suis des vôtres. Vous saurez que le duc a enlevé ma sœur ; j’ai tiré l’épée ; une espèce de tigre avec des membres de fer s’est jeté à mon cou et m’a désarmé. Après quoi j’ai reçu l’ordre de sortir de la ville, et une bourse à moitié pleine de ducats.

Le second banni.

Et ta sœur, où est-elle ?

Maffio.

On me l’a montrée ce soir sortant du spectacle dans une robe comme n’en a pas l’impératrice ; que Dieu lui pardonne ! Une vieille l’accompagnait, qui a laissé trois de ses dents à la sortie. Jamais je n’ai donné de ma vie un coup de poing qui m’ait fait ce plaisir-là.

Le troisième banni.

Qu’ils crèvent tous dans leur fange crapuleuse, et nous mourrons contents.

Le quatrième.

Philippe Strozzi nous écrira à Venise ; quelque jour nous serons tous étonnés de trouver une armée à nos ordres.

Le troisième.

Que Philippe vive longtemps ! Tant qu’il y aura un cheveu sur sa tête, la liberté de l’Italie n’est pas morte.

Une partie du groupe se détache ; tous les bannis s’embrassent. Une voix.

À des temps meilleurs !

Une autre.

À des temps meilleurs !

Deux bannis montent sur une plate-forme d’où l’on découvre la ville. Le premier.

Adieu, Florence, peste de l’Italie ! adieu, mère stérile, qui n’as plus de lait pour tes enfants !

Le second.

Adieu, Florence la bâtarde, spectre hideux de l’antique Florence ! adieu, fange sans nom !

Tous les bannis.

Adieu, Florence ! maudites soient les mamelles de tes femmes ! maudits soient tes sanglots ! maudits les prières de tes églises, le pain de tes blés, l’air de tes rues ! Malédiction sur la dernière goutte de ton sang corrompu !

FIN DE L’ACTE PREMIER.

ACTE DEUXIÈME

Scène première

Chez les Strozzi.

Philippe, dans son cabinet.

Dix citoyens bannis dans ce quartier-ci seulement ! le vieux Galeazzo et le petit Maffio bannis, sa sœur corrompue, devenue une fille publique en une nuit ! Pauvre petite ! Quand l’éducation des basses classes sera-t-elle assez forte pour empêcher les petites filles de rire lorsque leurs parents pleurent ? La corruption est-elle donc une loi de nature ? Ce qu’on appelle la vertu, est-ce donc l’habit du dimanche qu’on met pour aller à la messe ? Le reste de la semaine, on est à la croisée, et, tout en tricotant, on regarde les jeunes gens passer. Pauvre humanité ! quel nom portes-tu donc ? celui de ta race, ou celui de ton baptême ? Et nous autres vieux rêveurs, quelle tache originelle avons-nous lavée sur la face humaine depuis quatre ou cinq mille ans que nous jaunissons avec nos livres ? Qu’il t’est facile à toi, dans le silence du cabinet, de tracer d’une main légère une ligne mince et pure comme un cheveu sur ce papier blanc ! qu’il t’est facile de bâtir des palais et des villes avec ce petit compas et un peu d’encre ! Mais l’architecte qui a dans son pupitre des milliers de plans admirables ne peut soulever de terre le premier pavé de son édifice, quand il vient se mettre à l’ouvrage avec son dos voûté et ses idées obstinées. Que le bonheur des hommes ne soit qu’un rêve, cela est pourtant dur ; que le mal soit irrévocable, éternel, impossible à changer, non ! Pourquoi le philosophe qui travaille pour tous regarde-t-il autour de lui ? voilà le tort. Le moindre insecte qui passe devant ses yeux lui cache le soleil : allons-y donc plus hardiment ; la république, il nous faut ce mot-là. Et quand ce ne serait qu’un mot, c’est quelque chose, puisque les peuples se lèvent quand il traverse l’air… Ah ! bonjour, Léon.

Entre le prieur de Capoue. Le prieur.

Je viens de la foire de Montolivet.

Philippe.

Était-ce beau ? Te voilà aussi, Pierre ? Assieds-toi donc ; j’ai à te parler.

Entre Pierre Strozzi. Le prieur.

C’était très beau, et je me suis assez amusé, sauf certaine contrariété un peu trop forte que j’ai quelque peine à digérer.

Pierre.

Bah ! qu’est-ce que c’est donc ?

Le prieur.

Figurez-vous que j’étais entré dans une boutique pour prendre un verre de limonade… — Mais non, cela est inutile, je suis un sot de m’en souvenir.

Philippe.

Que diable as-tu sur le cœur ? tu parles comme une âme en peine.

Le prieur.

Ce n’est rien ; un méchant propos, rien de plus. Il n’y a aucune importance à attacher à tout cela.

Pierre.

Un propos ? sur qui ? sur toi ?

Le prieur.

Non pas sur moi précisément. Je me soucierais bien d’un propos sur moi !

Pierre.

Sur qui donc ? Allons ! parle, si tu veux.

Le prieur.

J’ai tort ; on ne se souvient pas de ces choses-là, quand on sait la différence d’un honnête homme à un Salviati.

Pierre.

Salviati ? Qu’a dit cette canaille ?

Le prieur.

C’est un misérable, tu as raison. Qu’importe ce qu’il peut dire ! Un homme sans pudeur, un valet de cour, qui, à ce qu’on raconte, a pour femme la plus grande dévergondée ! Allons ! voilà qui est fait, je n’y penserai pas davantage.

Pierre.

Penses-y et parle, Léon ; c’est-à-dire que cela me démange de lui couper les oreilles. De qui a-t-il médit ? De nous ? de mon père ? Ah ! sang du Christ, je ne l’aime guère, ce Salviati. Il faut que je sache cela, entends-tu ?

Le prieur.

Si tu y tiens, je te le dirai. Il s’est exprimé devant moi, dans une boutique, d’une manière vraiment offensante sur le compte de notre sœur.

Pierre.

Ô mon Dieu ! Dans quels termes ? Allons ! parle donc !

Le prieur.

Dans les termes les plus grossiers.

Pierre.

Diable de prêtre que tu es ! tu me vois hors de moi d’impatience, et tu cherches tes mots ! Dis les choses comme elles sont ; parbleu ! un mot est un mot ; il n’y a pas de bon Dieu qui tienne.

Philippe.

Pierre, Pierre ! tu manques à ton frère.

Le prieur.

Il a dit qu’il coucherait avec elle, voilà son mot, et qu’elle le lui avait promis.

Pierre.

Qu’elle couch… Ah ! mort de mort, de mille morts ! Quelle heure est-il ?

Philippe.

Où vas-tu ? Allons ! es-tu fait de salpêtre ? Qu’as-tu à faire de cette épée ? tu en as une au côté.

Pierre.

Je n’ai rien à faire ; allons dîner ; le dîner est servi.

Ils sortent.

Scène II

Le portail d’une église.

Entrent LORENZO et VALORI.

Valori.

Comment se fait-il que le duc n’y vienne pas ? Ah ! monsieur, quelle satisfaction pour un chrétien que ces pompes magnifiques de l’Église romaine ! quel homme peut y être insensible ? L’artiste ne trouve-t-il pas là le paradis de son cœur ? le guerrier, le prêtre et le marchand n’y rencontrent-ils pas tout ce qu’ils aiment ? Cette admirable harmonie des orgues, ces tentures éclatantes de velours et de tapisseries, ces tableaux des premiers maîtres, les parfums tièdes et suaves que balancent les encensoirs, et les chants délicieux de ces voix argentines, tout cela peut choquer, par son ensemble mondain, le moine sévère et ennemi du plaisir ; mais rien n’est plus beau, selon moi, qu’une religion qui se fait aimer par de pareils moyens. Pourquoi les prêtres voudraient-ils servir un Dieu jaloux ? La religion n’est pas un oiseau de proie ; c’est une colombe compatissante qui plane doucement sur tous les rêves et sur tous les amours.

Lorenzo.

Sans doute ; ce que vous dites là est parfaitement vrai, et parfaitement faux, comme tout au monde.

Tebaldeo Freccia, s’approchant de Valori.

Ah ! monseigneur, qu’il est doux de voir un homme tel que Votre Éminence parler ainsi de la tolérance et de l’enthousiasme sacré ! Pardonnez à un citoyen obscur, qui brûle de ce feu divin, de vous remercier de ce peu de paroles que je viens d’entendre. Trouver sur les lèvres d’un honnête homme ce qu’on a soi-même dans le cœur, c’est le plus grand des bonheurs qu’on puisse désirer.

Valori.

N’êtes-vous pas le petit Freccia ?

Tebaldeo.

Mes ouvrages ont peu de mérite ; je sais mieux aimer les arts que je ne sais les exercer. Mais ma jeunesse tout entière s’est passée dans les églises. Il me semble que je ne puis admirer ailleurs Raphaël et notre divin Buonarotti. Je demeure alors durant des journées devant leurs ouvrages, dans une extase sans égale. Le chant de l’orgue me révèle leur pensée, et me fait pénétrer dans leur âme ; je regarde les personnages de leurs tableaux si saintement agenouillés, et j’écoute, comme si les cantiques du chœur sortaient de leurs bouches entr’ouvertes ; des bouffées d’encens aromatique passent entre eux et moi dans une vapeur légère ; je crois y voir la gloire de l’artiste ; c’est aussi une triste et douce fumée, et qui ne serait qu’un parfum stérile, si elle ne montait à Dieu.

Valori.

Vous êtes un vrai cœur d’artiste ! venez à mon palais, et ayez quelque chose sous votre manteau quand vous y viendrez. Je veux que vous travailliez pour moi.

Tebaldeo.

C’est trop d’honneur que me fait Votre Éminence. Je suis un desservant bien humble de la sainte religion de la peinture.

Lorenzo.

Pourquoi remettre vos offres de service ? Vous avez, il me semble, un cadre dans les mains.

Tebaldeo.

Il est vrai ; mais je n’ose le montrer à de si grands connaisseurs. C’est une esquisse bien pauvre d’un rêve magnifique.

Lorenzo.

Vous faites le portrait de vos rêves ? Je ferai poser pour vous quelques-uns des miens.

Tebaldeo.

Réaliser des rêves, voilà la vie du peintre. Les plus grands ont représenté les leurs dans toute leur force, et sans y rien changer. Leur imagination était un arbre plein de sève ; les bourgeons s’y métamorphosaient sans peine en fleurs, et les fleurs en fruits ; bientôt ces fruits mûrissaient à un soleil bienfaisant, et, quand ils étaient mûrs, ils se détachaient d’eux-mêmes et tombaient sur la terre sans perdre un seul grain de leur poussière virginale. Hélas ! les rêves des artistes médiocres sont des plantes difficiles à nourrir, et qu’on arrose de larmes bien amères pour les faire bien peu prospérer.

Il montre son tableau. Valori.

Sans compliment, cela est beau ; non pas du premier mérite, il est vrai : pourquoi flatterais-je un homme qui ne se flatte pas lui-même ? Mais votre barbe n’est pas poussée, jeune homme.

Lorenzo.

Est-ce un paysage ou un portrait ? De quel côté faut-il le regarder, en long ou en large ?

Tebaldeo.

Votre Seigneurie se rit de moi. C’est la vue du Campo-Santo.

Lorenzo.

Combien y a-t-il d’ici à l’immortalité ?

Valori.

Il est mal à vous de plaisanter cet enfant. Voyez comme ses grands yeux s’attristent à chacune de vos paroles.

Tebaldeo.

L’immortalité, c’est la foi. Ceux à qui Dieu a donné des ailes y arrivent en souriant.

Valori.

Tu parles comme un élève de Raphaël.

Tebaldeo.

Seigneur, c’était mon maître. Ce que j’ai appris vient de lui.

Lorenzo.

Viens chez moi ; je te ferai peindre la Mazzafirra toute nue.

Tebaldeo.

Je ne respecte point mon pinceau, mais je respecte mon art : je ne puis faire le portrait d’une courtisane.

Lorenzo.

Ton Dieu s’est bien donné la peine de la faire ; tu peux bien te donner celle de la peindre. Veux-tu me faire une vue de Florence ?

Tebaldeo.

Oui, monseigneur.

Lorenzo.

Comment t’y prendrais-tu ?

Tebaldeo.

Je me placerais à l’orient, sur la rive gauche de l’Arno. C’est de cet endroit que la perspective est la plus large et la plus agréable.

Lorenzo.

Tu peindrais Florence, les places, les maisons et les rues ?

Tebaldeo.

Oui, monseigneur.

Lorenzo.

Pourquoi donc ne peux-tu peindre une courtisane, si tu peux peindre un mauvais lieu ?

Tebaldeo.

On ne m’a point encore appris à parler ainsi de ma mère.

Lorenzo.

Qu’appelles-tu ta mère ?

Tebaldeo.

Florence, seigneur.

Lorenzo.

Alors tu n’es qu’un bâtard, car ta mère n’est qu’une catin.

Tebaldeo.

Une blessure sanglante peut engendrer la corruption dans le corps le plus sain ; mais des gouttes précieuses du sang de ma mère sort une plante odorante qui guérit tous les maux. L’art, cette fleur divine, a quelquefois besoin du fumier pour engraisser le sol qui la porte.

Lorenzo.

Comment entends-tu ceci ?

Tebaldeo.

Les nations paisibles et heureuses ont quelquefois brillé d’une clarté pure, mais faible. Il y a plusieurs cordes à la harpe des anges ; le zéphir peut murmurer sur les plus faibles, et tirer de leur accord une harmonie suave et délicieuse ; mais la corde d’argent ne s’ébranle qu’au passage du vent du nord. C’est la plus belle et la plus noble ; et cependant le toucher d’une rude main lui est favorable. L’enthousiasme est frère de la souffrance.

Lorenzo.

C’est-à-dire qu’un peuple malheureux fait les grands artistes. Je me ferai volontiers l’alchimiste de ton alambic ; les larmes des peuples y retombent en perles. Par la mort du diable ! tu me plais. Les familles peuvent se désoler, les nations mourir de misère, cela échauffe la cervelle de monsieur ! Admirable poète ! comment arranges-tu tout cela avec ta piété ?

Tebaldeo.

Je ne ris point du malheur des familles : je dis que la poésie est la plus douce des souffrances, et qu’elle aime ses sœurs. Je plains les peuples malheureux ; mais je crois, en effet, qu’ils font les grands artistes : les champs de bataille font pousser les moissons, les terres corrompues engendrent le blé céleste.

Lorenzo.

Ton pourpoint est usé ; en veux-tu un à ma livrée ?

Tebaldeo.

Je n’appartiens à personne ; quand la pensée veut être libre, le corps doit l’être aussi.

Lorenzo.

J’ai envie de dire à mon valet de chambre de te donner des coups de bâton.

Tebaldeo.

Pourquoi, monseigneur ?

Lorenzo.

Parce que cela me passe par la tête. Es-tu boiteux de naissance ou par accident ?

Tebaldeo.

Je ne suis pas boiteux ; que voulez-vous dire par là ?

Lorenzo.

Tu es boiteux ou tu es fou.

Tebaldeo.

Pourquoi, monseigneur ? vous vous riez de moi.

Lorenzo.

Si tu n’étais pas boiteux, comment resterais-tu, à moins d’être fou, dans une ville où, en l’honneur de tes idées de liberté, le premier valet d’un Médicis peut te faire assommer sans qu’on y trouve à redire ?

Tebaldeo.

J’aime ma mère Florence ; c’est pourquoi je reste chez elle. Je sais qu’un citoyen peut être assassiné en plein jour et en pleine rue, selon le caprice de ceux qui la gouvernent ; c’est pourquoi je porte ce stylet à ma ceinture.

Lorenzo.

Frapperais-tu le duc si le duc te frappait, comme il lui est arrivé souvent de commettre, par partie de plaisir, des meurtres facétieux ?

Tebaldeo.

Je le tuerais s’il m’attaquait.

Lorenzo.

Tu me dis cela à moi ?

Tebaldeo.

Pourquoi m’en voudrait-on ? je ne fais de mal à personne. Je passe les journées à l’atelier. Le dimanche, je vais à l’Annonciade ou à Sainte-Marie ; les moines trouvent que j’ai de la voix ; ils me mettent une robe blanche et une calotte rouge, et je fais ma partie dans les chœurs, quelquefois un petit solo : ce sont les seules occasions où je vais en public. Le soir, je vais chez ma maîtresse, et quand la nuit est belle, je la passe sur son balcon. Personne ne me connaît, et je ne connais personne : à qui ma vie ou ma mort peut-elle être utile ?

Lorenzo.

Es-tu républicain ? aimes-tu les princes ?

Tebaldeo.

Je suis artiste ; j’aime ma mère et ma maîtresse.

Lorenzo.

Viens demain à mon palais, je veux te faire faire un tableau d’importance pour le jour de mes noces.

Ils sortent.

Scène III

Chez la marquise de Cibo.

LE CARDINAL, seul.

Oui, je suivrai tes ordres, Farnèse ! Que ton commissaire apostolique s’enferme avec sa probité dans le cercle étroit de son office, je remuerai d’une main ferme la terre glissante sur laquelle il n’ose marcher. Tu attends cela de moi, je l’ai compris, et j’agirai sans parler, comme tu as commandé. Tu as deviné qui j’étais lorsque tu m’as placé auprès d’Alexandre sans me revêtir d’aucun titre qui me donnât quelque pouvoir sur lui. C’est d’un autre qu’il se défiera, en m’obéissant à son insu. Qu’il épuise sa force contre des ombres d’hommes gonflés d’une ombre de puissance, je serai l’anneau invisible qui l’attachera, pieds et poings liés, à la chaîne de fer dont Rome et César tiennent les deux bouts. Si mes yeux ne me trompent pas, c’est dans cette maison qu’est le marteau dont je me servirai. Alexandre aime ma belle-sœur : que cet amour l’ait flattée, cela est croyable ; ce qui peut en résulter est douteux ; mais ce qu’elle en veut faire, c’est là ce qui est certain pour moi. Qui sait jusqu’où pourrait aller l’influence d’une femme exaltée, même sur cet homme grossier, sur cette armure vivante ? Un si doux péché pour une si belle cause, cela est tentant, n’est-il pas vrai, Ricciarda ? Presser ce cœur de lion sur ton faible cœur tout percé de flèches saignantes, comme celui de saint Sébastien ; parler, les yeux en pleurs, pendant que le tyran adoré passera ses rudes mains dans ta chevelure dénouée ; faire jaillir d’un rocher l’étincelle sacrée, cela valait bien le petit sacrifice de l’honneur conjugal, et de quelques autres bagatelles. Florence y gagnerait tant, et ces bons maris n’y perdent rien ! Mais il ne fallait pas me prendre pour confesseur.

La voici qui s’avance, son livre de prières à la main. Aujourd’hui donc tout va s’éclaircir ; laisse seulement tomber ton secret dans l’oreille du prêtre : le courtisan pourra bien en profiter ; mais, en conscience, il n’en dira rien.

Entre la marquise de Cibo. Le Cardinal, s’asseyant.

Me voilà prêt.

La marquise s’agenouille auprès de lui sur son prie-Dieu. La Marquise.

Bénissez moi, mon père, parce que j’ai péché.

Le Cardinal.

Avez-vous dit votre Confiteor ? Nous pouvons commencer, marquise.

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