Lorenzaccio (page 5)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Lorenzaccio · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le prieur.

Remettez-vous, fermez cette fenêtre.

Philippe.

Eh bien ! Florence, apprends-la donc à tes pavés, la couleur de mon noble sang ! Il y a quarante de tes fils qui l’ont dans les veines. Et moi, le chef de cette famille immense, plus d’une fois encore ma tête blanche se penchera du haut de ces fenêtres, dans les angoisses paternelles ! plus d’une fois ce sang, que tu bois peut-être à cette heure avec indifférence, séchera au soleil de tes places ! Mais ne ris pas ce soir du vieux Strozzi, qui a peur pour son enfant. Sois avare de sa famille, car il viendra un jour où tu la compteras, où tu te mettras avec lui à la fenêtre, et où le cœur te battra aussi lorsque tu entendras le bruit de nos épées.

Louise.

Mon père ! mon père ! vous me faites peur.

Le prieur, bas à Louise.

N’est-ce pas Thomas qui rôde sous ces lanternes ? il m’a semblé le reconnaître à sa petite taille. Le voilà parti.

Philippe.

Pauvre ville ! où les pères attendent ainsi le retour de leurs enfants ! Pauvre patrie ! pauvre patrie ! Il y en a bien d’autres à cette heure qui ont pris leur manteau et leur épée pour s’enfoncer dans cette nuit obscure ; et ceux qui les attendent ne sont point inquiets ; ils savent qu’ils mourront demain de misère, s’ils ne meurent de froid cette nuit. Et nous, dans ces palais somptueux, nous attendons qu’on nous insulte pour tirer nos épées ! Le propos d’un ivrogne nous transporte de colère, et disperse dans ces sombres rues nos fils et nos amis ! Mais les malheurs publics ne secouent pas la poussière de nos armes. On croit Philippe Strozzi un honnête homme, parce qu’il fait le bien sans empêcher le mal ; et maintenant, moi, père, que ne donnerais-je pas pour qu’il y eût au monde un être capable de me rendre mon fils et de punir juridiquement l’insulte faite à ma fille ! Mais pourquoi empêcherait-on le mal qui m’arrive, quand je n’ai pas empêché celui qui arrive aux autres, moi qui en avais le pouvoir ? Je me suis courbé sur des livres, et j’ai rêvé pour ma patrie ce que j’admirais dans l’antiquité. Les murs criaient vengeance autour de moi, et je me bouchais les oreilles pour m’enfoncer dans mes méditations ; il a fallu que la tyrannie vînt me frapper au visage pour me faire dire : Agissons ! et ma vengeance a des cheveux gris.

Entrent Pierre, Thomas et François Pazzi. Pierre.

C’est fait ; Salviati est mort.

Il embrasse sa sœur. Louise.

Quelle horreur ! tu es couvert de sang.

Pierre.

Nous l’avons attendu au coin de la rue des Archers ; François a arrêté son cheval ; Thomas l’a frappé à la jambe, et moi…

Louise.

Tais-toi ! tais-toi ! tu me fais frémir ; tes yeux sortent de leurs orbites ; tes mains sont hideuses ; tout ton corps tremble, et tu es pâle comme la mort.

Lorenzo, se levant.

Tu es beau, Pierre, tu es grand comme la vengeance.

Pierre.

Qui dit cela ? Te voilà ici, toi, Lorenzaccio !

Il s’approche de son père. Quand donc fermerez-vous votre porte à ce misérable ? ne savez-vous donc pas ce que c’est, sans compter l’histoire de son duel avec Maurice ?

Philippe.

C’est bon, je sais tout cela. Si Lorenzo est ici, c’est que j’ai de bonnes raisons pour l’y recevoir. Nous en parlerons en temps et lieu.

Pierre, entre ses dents.

Hum ! des raisons pour recevoir cette canaille ? Je pourrais bien en trouver, un de ces matins, une très bonne aussi pour le faire sauter par les fenêtres. Dites ce que vous voudrez, j’étouffe dans cette chambre de voir une pareille lèpre se traîner sur nos fauteuils.

Philippe.

Allons, paix ! tu es un écervelé ! Dieu veuille que ton coup de ce soir n’ait pas de mauvaises suites pour nous ! Il faut commencer par te cacher.

Pierre.

Me cacher ! Et au nom de tous les saints, pourquoi me cacherais-je ?

Lorenzo, à Thomas.

En sorte que vous l’avez frappé à l’épaule ? Dites-moi donc un peu…

Il l’entraîne dans l’embrasure d’une fenêtre ; tous deux s’entretiennent à voix basse. Pierre.

Non, mon père, je ne me cacherai pas. L’insulte a été publique, il nous l’a faite au milieu d’une place. Moi, je l’ai assommé au milieu d’une rue, et il me convient demain matin de le raconter à toute la ville. Depuis quand se cache-t-on pour avoir vengé son honneur ? Je me promènerais volontiers l’épée nue, et sans en essuyer une goutte de sang.

Philippe.

Viens par ici, il faut que je te parle. Tu n’es pas blessé, mon enfant ? tu n’as rien reçu dans tout cela ?

Ils sortent.

Scène VI

Au palais du duc.

LE DUC, à demi nu ; TEBALDEO, faisant son portrait ; GIOMO, joue de la guitare.

Giomo, chantant

Quand je mourrai, mon échanson,

Porte mon cœur à ma maîtresse ;

Qu’elle envoie au diable la messe,

La prêtraille et les oraisons.

Les pleurs ne sont que de l’eau claire ;

Dis-lui qu’elle éventre un tonneau ;

Qu’on entonne un chœur sur ma bière ;

J’y répondrai du fond de mon tombeau.

Le Duc.

Je savais bien que j’avais quelque chose à te demander. Dis-moi, Hongrois, que t’avait donc fait ce garçon que je t’ai vu bâtonner tantôt d’une si joyeuse manière ?

Giomo.

Ma foi, je ne saurais le dire, ni lui non plus.

Le Duc.

Pourquoi ? Est-ce qu’il est mort ?

Giomo.

C’est un gamin d’une maison voisine ; tout à l’heure, en passant, il m’a semblé qu’on l’enterrait.

Le Duc.

Quand mon Giomo frappe, il frappe ferme.

Giomo.

Cela vous plaît à dire ; je vous ai vu tuer un homme d’un coup plus d’une fois.

Le Duc.

Tu crois ? J’étais donc gris ? Quand je suis en pointe de gaieté, tous mes moindres coups sont mortels. Qu’as-tu donc, petit ? est-ce que la main te tremble ? tu louches terriblement.

Tebaldeo.

Rien, monseigneur, plaise à Votre Altesse.

Entre Lorenzo. Lorenzo.

Cela avance-t-il ? Êtes-vous content de mon protégé ?

Il prend la cotte de mailles du duc sur le sofa. Vous avez là une jolie cotte de mailles, mignon ! Mais cela doit être bien chaud.

Le Duc.

En vérité, si elle me gênait, je n’en porterais pas. Mais c’est du fil d’acier ; la lime la plus aiguë n’en pourrait ronger une maille, et en même temps c’est léger comme de la soie. Il n’y a peut-être pas la pareille dans toute l’Europe ; aussi je ne la quitte guère ; jamais, pour mieux dire.

Lorenzo.

C’est très léger, mais très solide. Croyez-vous cela à l’épreuve du stylet ?

Le Duc.

Assurément.

Lorenzo.

Au fait, j’y réfléchis à présent ; vous la portez toujours sous votre pourpoint. L’autre jour, à la chasse, j’étais en croupe derrière vous, et en vous tenant à bras-le-corps, je la sentais très bien. C’est une prudente habitude.

Le Duc.

Ce n’est pas que je me défie de personne ; comme tu dis, c’est une habitude, — pure habitude de soldat.

Lorenzo.

Votre habit est magnifique. Quel parfum que ces gants ! Pourquoi donc posez-vous à moitié nu ? Cette cotte de mailles aurait fait son effet dans votre portrait ; vous avez eu tort de la quitter.

Le Duc.

C’est le peintre qui l’a voulu ; cela vaut toujours mieux, d’ailleurs, de poser le col découvert : regarde les antiques.

Lorenzo.

Où diable est ma guitare ? Il faut que je fasse un second dessus à Giomo.

Il sort. Tebaldeo.

Altesse, je n’en ferai pas davantage aujourd’hui.

Giomo, à la fenêtre.

Que fait donc Lorenzo ? Le voilà en contemplation devant le puits qui est au milieu du jardin : ce n’est pas là, il me semble, qu’il devrait chercher sa guitare.

Le Duc.

Donne-moi mes habits. Où est donc ma cotte de mailles ?

Giomo.

Je ne la trouve pas ; j’ai beau chercher : elle s’est envolée.

Le Duc.

Renzino la tenait il n’y a pas cinq minutes ; il l’aura jetée dans un coin en s’en allant, selon sa louable coutume de paresseux.

Giomo.

Cela est incroyable ; pas plus de cotte de mailles que sur ma main.

Le Duc.

Allons, tu rêves ! cela est impossible.

Giomo.

Voyez vous-même, Altesse ; la chambre n’est pas si grande !

Le Duc.

Renzo la tenait là, sur ce sofa.

Rentre Lorenzo.

Qu’as-tu donc fait de ma cotte ? nous ne pouvons plus la trouver.

Lorenzo.

Je l’ai remise où elle était. Attendez ; non, je l’ai posée sur ce fauteuil ; non, c’était sur le lit. Je n’en sais rien ; mais j’ai trouvé ma guitare.

Il chante en s’accompagnant.

Bonjour, madame l’abbesse…

Giomo.

Dans le puits du jardin, apparemment ? car vous étiez penché dessus tout à l’heure d’un air tout à fait absorbé.

Lorenzo.

Cracher dans un puits pour faire des ronds est mon plus grand bonheur. Après boire et dormir, je n’ai pas d’autre occupation.

Il continue à jouer.

Bonjour, bonjour, abbesse de mon cœur.

Le Duc.

Cela est inouï que cette cotte se trouve perdue ! Je crois que je ne l’ai pas ôtée deux fois dans ma vie, si ce n’est pour me coucher.

Lorenzo.

Laissez donc, laissez donc. N’allez-vous pas faire un valet de chambre d’un fils de pape ? Vos gens la trouveront.

Le Duc.

Que le diable t’emporte ! c’est toi qui l’as égarée.

Lorenzo.

Si j’étais duc de Florence, je m’inquiéterais d’autre chose que de mes cottes. À propos, j’ai parlé de vous à ma chère tante. Tout est au mieux ; venez donc vous asseoir un peu ici que je vous parle à l’oreille.

Giomo, bas au duc.

Cela est singulier, au moins ; la cotte de mailles est enlevée.

Le Duc.

On la retrouvera.

Il s’assoit à côté de Lorenzo. Giomo, à part.

Quitter la compagnie pour aller cracher dans le puits, cela n’est pas naturel. Je voudrais retrouver cette cotte de mailles, pour m’ôter de la tête une vieille idée qui se rouille de temps en temps. Bah ! un Lorenzaccio ! La cotte est sous quelque fauteuil.

Scène VII

Devant le palais.

Entre SALVIATI, couvert de sang et boitant ; deux hommes le soutiennent.

Salviati, criant.

Alexandre de Médicis ! ouvre ta fenêtre, et regarde un peu comme on traite tes serviteurs.

Le Duc, à la fenêtre.

Qui est là dans la boue ? Qui se traîne aux murailles de mon palais avec ces cris épouvantables !

Salviati.

Les Strozzi m’ont assassiné ; je vais mourir à ta porte.

Le Duc.

Lesquels des Strozzi, et pourquoi ?

Salviati.

Parce que j’ai dit que leur sœur était amoureuse de toi, mon noble duc. Les Strozzi ont trouvé leur sœur insultée parce que j’ai dit que tu lui plaisais ; trois d’entre eux m’ont assassiné. J’ai reconnu Pierre et Thomas ; je ne connais pas le troisième.

Le Duc.

Fais-toi monter ici ; par Hercule ! les meurtriers passeront la nuit en prison, et on les pendra demain matin.

Salviati entre dans le palais.

FIN DE L’ACTE DEUXIÈME.

ACTE TROISIÈME

Scène première

La chambre à coucher de Lorenzo.

LORENZO, SCORONCONCOLO, faisant des armes.

Scoronconcolo.

Maître, as-tu assez du jeu ?

Lorenzo.

Non ; crie plus fort. Tiens, pare celle-ci ! tiens, meurs ! tiens, misérable !

Scoronconcolo.

À l’assassin ! on me tue ! on me coupe la gorge !

Lorenzo.

Meurs ! meurs ! meurs ! — Frappe donc du pied.

Scoronconcolo.

À moi, mes archers ! au secours ! on me tue ! Lorenzo de l’enfer !

Lorenzo.

Meurs, infâme ! Je te saignerai, pourceau, je te saignerai ! Au cœur, au cœur ! il est éventré. — Crie donc, frappe donc, tue donc ! Ouvre-lui les entrailles ! Coupons-le par morceaux, et mangeons, mangeons ! J’en ai jusqu’au coude. Fouille dans la gorge, roule-le, roule ! Mordons, mordons, et mangeons !

Il tombe épuisé. Scoronconcolo, s’essuyant le front.

Tu as inventé un rude jeu, maître, et tu y vas en vrai tigre ; mille millions de tonnerres ! tu rugis comme une caverne pleine de panthères et de lions.

Lorenzo.

Ô jour de sang, jour de mes noces ! Ô soleil, soleil ! il y a assez longtemps que tu es sec comme le plomb ; tu te meurs de soif, soleil ! son sang t’enivrera. Ô ma vengeance ! qu’il y a longtemps que tes ongles poussent ! Ô dents d’Ugolin ! il vous faut le crâne, le crâne !

Scoronconcolo.

Es-tu en délire ? As-tu la fièvre, ou es-tu toi-même un rêve ?

Lorenzo.

Lâche, lâche, — ruffian, — le petit maigre, les pères, les filles, — des adieux, des adieux sans fin, — les rives de l’Arno pleines d’adieux ! — les gamins l’écrivent sur les murs. — Ris, vieillard, ris dans ton bonnet blanc ; — tu ne vois pas que mes ongles poussent ? — Ah ! le crâne ! le crâne !

Il s’évanouit. Scoronconcolo.

Maître, tu as un ennemi.

Il lui jette de l’eau à la figure. Allons ! maître, ce n’est pas la peine de tant te démener. On a des sentiments élevés ou on n’en a pas ; je n’oublierai jamais que tu m’as fait avoir une certaine grâce sans laquelle je serais loin. Maître, si tu as un ennemi, dis-le, et je t’en débarrasserai sans qu’il y paraisse autrement.

Lorenzo.

Ce n’est rien ; je te dis que mon seul plaisir est de faire peur à mes voisins.

Scoronconcolo.

Depuis que nous trépignons dans cette chambre, et que nous y mettons tout à l’envers, ils doivent être bien accoutumés à notre tapage. Je crois que tu pourrais égorger trente hommes dans ce corridor, et les rouler sur ton plancher, sans qu’on s’aperçût dans la maison qu’il s’y passe du nouveau. Si tu veux faire peur aux voisins, tu t’y prends mal. Ils ont eu peur la première fois, c’est vrai ; mais maintenant ils se contentent d’enrager, et ne s’en mettent pas en peine jusqu’au point de quitter leurs fauteuils ou d’ouvrir leurs fenêtres.

Lorenzo.

Tu crois ?

Scoronconcolo.

Tu as un ennemi, maître. Ne t’ai-je pas vu frapper du pied la terre, et maudire le jour de ta naissance ? N’ai-je pas des oreilles ? Et, au milieu de toutes tes fureurs, n’ai-je pas entendu résonner distinctement un petit mot bien net ; la vengeance ? Tiens, maître, crois-moi, tu maigris ; — tu n’as plus le mot pour rire comme devant ; — crois-moi, il n’y a rien de si mauvaise digestion qu’une bonne haine. Est-ce que sur deux hommes au soleil il n’y en a pas toujours un dont l’ombre gêne l’autre ? Ton médecin est dans ma gaine ; laisse-moi te guérir.

Il tire son épée. Lorenzo.

Ce médecin-là t’a-t-il jamais guéri, toi ?

Scoronconcolo.

Quatre ou cinq fois. Il y avait un jour à Padoue une petite demoiselle qui me disait…

Lorenzo.

Montre-moi cette épée. Ah ! garçon, c’est une brave lame.

Scoronconcolo.

Essaye-la, et tu verras.

Lorenzo.

Tu as deviné mon mal, — j’ai un ennemi. Mais pour lui je ne me servirai pas d’une épée qui ait servi pour d’autres. Celle qui le tuera n’aura ici-bas qu’un baptême ; elle gardera son nom.

Scoronconcolo.

Quel est le nom de l’homme ?

Lorenzo.

Qu’importe ? M’es-tu dévoué ?

Scoronconcolo.

Pour toi, je remettrais le Christ en croix.

Lorenzo.

Je te le dis en confidence, — je ferai le coup dans cette chambre. Écoute bien, et ne te trompe pas. Si je l’abats du premier coup, ne t’avise pas de le toucher. Mais je ne suis pas plus gros qu’une puce, et c’est un sanglier. S’il se défend, je compte sur toi pour lui tenir les mains ; rien de plus, entends-tu ? c’est à moi qu’il appartient. Je t’avertirai en temps et lieu.

Scoronconcolo.

Amen.

Scène II

Au palais Strozzi.

Entrent PHILIPPE et PIERRE.

Pierre.

Quand je pense à cela, j’ai envie de me couper la main droite. Avoir manqué cette canaille ! un coup si juste, et l’avoir manqué ! À qui n’était-ce pas rendre service que de faire dire aux gens : Il y a un Salviati de moins dans les rues ? Mais le drôle a fait comme les araignées, — il s’est laissé tomber en repliant ses pattes crochues, et il a fait le mort de peur d’être achevé.

Philippe.

Que t’importe qu’il vive ? ta vengeance n’en est que plus complète.

Pierre.

Oui, je le sais bien, voilà comme vous voyez les choses. Tenez, mon père, vous êtes bon patriote, mais encore meilleur père de famille : ne vous mêlez pas de tout cela.

Philippe.

Qu’as-tu encore en tête ? Ne saurais-tu vivre un quart d’heure sans penser à mal ?

Pierre.

Non, par l’enfer ! je ne saurais vivre un quart d’heure tranquille dans cet air empoisonné. Le ciel me pèse sur la tête comme une voûte de prison, et il me semble que je respire dans les rues des quolibets et des hoquets d’ivrognes. Adieu, j’ai affaire à présent.

Philippe.

Où vas-tu ?

Pierre.

Pourquoi voulez-vous le savoir ? Je vais chez les Pazzi.

Philippe.

Attends-moi donc, car j’y vais aussi.

Pierre.

Pas à présent, mon père ; ce n’est pas un bon moment pour vous.

Philippe.

Parle-moi franchement.

Pierre.

Cela est entre nous. Nous sommes là une cinquantaine, les Ruccellai et d’autres, qui ne portons pas le bâtard dans nos entrailles.

Philippe.

Ainsi donc ?

Pierre.

Ainsi donc les avalanches se font quelquefois au moyen d’un caillou gros comme le bout du doigt.

Philippe.

Mais vous n’avez rien d’arrêté ? pas de plan, pas de mesures prises ? ô enfants, enfants ! jouer avec la vie et la mort ! Des questions qui ont remué le monde ! des idées qui ont blanchi des milliers de têtes, et qui les ont fait rouler comme des grains de sable sur les pieds du bourreau ! des projets que la Providence elle-même regarde en silence et avec terreur, et qu’elle laisse achever à l’homme, sans oser y toucher ! Vous parlez de tout cela en faisant des armes et en buvant un verre de vin d’Espagne, comme s’il s’agissait d’un cheval ou d’une mascarade ! Savez-vous ce que c’est qu’une république, que l’artisan au fond de son atelier, que le laboureur dans son champ, que le citoyen sur la place, que la vie entière d’un royaume ? le bonheur des hommes, Dieu de justice ! Ô enfants, enfants ! savez-vous compter sur vos doigts ?

Pierre.

Un bon coup de lancette guérit tous les maux.

Philippe.

Guérir ! guérir ! Savez-vous que le plus petit coup de lancette doit être donné par le médecin ? Savez-vous qu’il faut une expérience longue comme la vie, et une science grande comme le monde, pour tirer du bras d’un malade une goutte de sang ? N’étais-je pas offensé aussi, la nuit dernière, lorsque tu avais mis ton épée nue sous ton manteau ? Ne suis-je pas le père de ma Louise, comme tu es son frère ? N’était-ce pas une juste vengeance ? Et cependant sais-tu ce qu’elle m’a coûté ? Ah ! les pères savent cela, mais non les enfants. Si tu es père un jour, nous en parlerons.

Pierre.

Vous qui savez aimer, vous devriez savoir haïr.

Philippe.

Qu’ont donc fait à Dieu ces Pazzi ? Ils invitent leurs amis à venir conspirer, comme on invite à jouer aux dés, et les amis, en entrant dans leur cour, glissent dans le sang de leurs grands-pères. Quelle soif ont donc leurs épées ? Que voulez-vous donc, que voulez-vous ?

Pierre.

Et pourquoi vous démentir vous-même ? Ne vous ai-je pas entendu cent fois dire ce que nous disons ? Ne savons-nous pas ce qui vous occupe, quand vos domestiques voient à leur lever vos fenêtres éclairées des flambeaux de la veille ? Ceux qui passent les nuits sans dormir ne meurent pas silencieux.

Philippe.

Où en viendrez-vous ? réponds-moi.

Pierre.

Les Médicis sont une peste. Celui qui est mordu par un serpent n’a que faire d’un médecin ; il n’a qu’à se brûler la plaie.

Philippe.

Et quand vous aurez renversé ce qui est, que voulez-vous mettre à la place ?

Pierre.

Nous sommes toujours sûrs de ne pas trouver pire.

Philippe.

Je vous le dis, comptez sur vos doigts.

Pierre.

Les têtes d’une hydre sont faciles à compter.

Philippe.

Et vous voulez agir ? cela est décidé ?

Pierre.

Nous voulons couper les jarrets aux meurtriers de Florence.

Philippe.

Cela est irrévocable ? vous voulez agir ?

Pierre.

Adieu, mon père ; laissez-moi aller seul.

Philippe.

Depuis quand le vieil aigle reste-t-il dans le nid, quand ses aiglons vont à la curée ? Ô mes enfants ! ma brave et belle jeunesse ! vous qui avez la force que j’ai perdue, vous qui êtes aujourd’hui ce qu’était le jeune Philippe, laissez-le avoir vieilli pour vous ! Emmène-moi, mon fils, je vois que vous allez agir. Je ne vous ferai pas de longs discours, je ne dirai que quelques mots ; il peut y avoir quelque chose de bon dans cette tête grise : deux mots, et ce sera fait. Je ne radote pas encore ; je ne vous serai pas à charge ; ne pars pas sans moi, mon enfant ; attends que je prenne mon manteau.

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