Lorenzaccio (page 4)
La Marquise.
Je m’accuse de mouvements de colère, de doutes irréligieux et injurieux pour notre saint-père le pape.
Le Cardinal.
Continuez.
La Marquise.
J’ai dit hier, dans une assemblée, à propos de l’évêque de Fano, que la sainte Église catholique était un lieu de débauche.
Le Cardinal.
Continuez.
La Marquise.
J’ai écouté des discours contraires à la fidélité que j’ai jurée à mon mari.
Le Cardinal.
Qui vous a tenu ces discours ?
La Marquise.
J’ai lu une lettre écrite dans la même pensée.
Le Cardinal.
Qui vous a écrit cette lettre ?
La Marquise.
Je m’accuse de ce que j’ai fait, et non de ce qu’ont fait les autres.
Le Cardinal.
Ma fille, vous devez me répondre, si vous voulez que je puisse vous donner l’absolution en toute sécurité. Avant tout, dites-moi si vous avez répondu à cette lettre.
La Marquise.
J’y ai répondu de vive voix, mais non par écrit.
Le Cardinal.
Qu’avez-vous répondu ?
La Marquise.
J’ai accordé à la personne qui m’avait écrit la permission de me voir comme elle le demandait.
Le Cardinal.
Comment s’est passée cette entrevue ?
La Marquise.
Je me suis accusée déjà d’avoir écouté des discours contraires à mon honneur.
Le Cardinal.
Comment y avez-vous répondu ?
La Marquise.
Comme il convient à une femme qui se respecte.
Le Cardinal.
N’avez-vous point laissé entrevoir qu’on finirait par vous persuader ?
La Marquise.
Non, mon père.
Le Cardinal.
Avez-vous annoncé à la personne dont il s’agit la résolution de ne plus écouter de semblables discours à l’avenir ?
La Marquise.
Oui, mon père.
Le Cardinal.
Cette personne vous plaît-elle ?
La Marquise.
Mon cœur n’en sait rien, j’espère.
Le Cardinal.
Avez-vous averti votre mari ?
La Marquise.
Non, mon père. Une honnête femme ne doit point troubler son ménage par des récits de cette sorte.
Le Cardinal.
Ne me cachez-vous rien ? Ne s’est-il rien passé entre vous et la personne dont il s’agit, que vous hésitiez à me confier ?
La Marquise.
Rien, mon père
Le Cardinal.
Pas un regard tendre ? pas un baiser pris à la dérobée ?
La Marquise.
Non, mon père.
Le Cardinal.
Cela est-il sûr, ma fille ?
La Marquise.
Mon beau-frère, il me semble que je n’ai pas l’habitude de mentir devant Dieu.
Le Cardinal.
Vous avez refusé de me dire le nom que je vous ai demandé tout à l’heure ; je ne puis cependant vous donner l’absolution sans le savoir.
La Marquise.
Pourquoi cela ? Lire une lettre peut être un péché, mais non pas une signature. Qu’importe le nom à la chose ?
Le Cardinal.
Il importe plus que vous ne pensez.
La Marquise.
Malaspina, vous en voulez trop savoir. Refusez-moi l’absolution, si vous voulez ; je prendrai pour confesseur le premier prêtre venu, qui me la donnera.
Elle se lève. Le Cardinal.
Quelle violence, marquise ! Est-ce que je ne sais pas que c’est du duc que vous voulez parler ?
La Marquise.
Du duc ! — Eh bien ! si vous le savez, pourquoi voulez-vous me le faire dire ?
Le Cardinal.
Pourquoi refusez-vous de le dire ? Cela m’étonne.
La Marquise.
Et qu’en voulez-vous faire, vous, mon confesseur ? Est-ce pour le répéter à mon mari que vous tenez si fort à l’entendre ? Oui, cela est bien certain ; c’est un tort que d’avoir pour confesseur un de ses parents. Le ciel m’est témoin qu’en m’agenouillant devant vous, j’oublie que je suis votre belle-sœur ; mais vous prenez soin de me le rappeler. Prenez garde, Cibo, prenez garde à votre salut éternel, tout cardinal que vous êtes.
Le Cardinal.
Revenez donc à cette place, marquise ; il n’y a pas tant de mal que vous croyez.
La Marquise.
Que voulez-vous dire ?
Le Cardinal.
Qu’un confesseur doit tout savoir, parce qu’il peut tout diriger, et qu’un beau-frère ne doit rien dire, à certaines conditions.
La Marquise.
Quelles conditions ?
Le Cardinal.
Non, non, je me trompe ; ce n’était pas ce mot-là que je voulais employer. Je voulais dire que le duc est puissant, qu’une rupture avec lui peut nuire aux plus riches familles ; mais qu’un secret d’importance entre des mains expérimentées peut devenir une source de biens abondante.
La Marquise.
Une source de biens ! — des mains expérimentées ! — Je reste là, en vérité, comme une statue. Que couves-tu, prêtre, sous ces paroles ambiguës ? Il y a certains assemblages de mots qui passent par instants sur vos lèvres, à vous autres ; on ne sait qu’en penser.
Le Cardinal.
Revenez donc vous asseoir là, Ricciarda. Je ne vous ai point encore donné l’absolution.
La Marquise.
Parlez toujours ; il n’est pas prouvé que j’en veuille.
Le Cardinal, se levant.
Prenez garde à vous, marquise ! Quand on veut me braver en face, il faut avoir une armure solide et sans défaut ; je ne veux point menacer ; je n’ai pas un mot à vous dire : prenez un autre confesseur.
Il sort. La Marquise, seule.
Cela est inouï. S’en aller en serrant les poings, les yeux enflammés de colère ! Parler de mains expérimentées, de direction à donner à certaines choses ! Eh mais ! qu’y a-t-il donc ? Qu’il voulût pénétrer mon secret pour en informer mon mari, je le conçois ; mais, si ce n’est pas là son but, que veut-il donc faire de moi ? la maîtresse du duc ? Tout savoir, dit-il, et tout diriger ! cela n’est pas possible ; il y a quelque autre mystère plus sombre et plus inexplicable là-dessous ; Cibo ne ferait pas un pareil métier. Non ! cela est sûr ; je le connais. C’est bon pour Lorenzaccio ; mais lui ! il faut qu’il ait quelque sourde pensée, plus vaste que cela et plus profonde. Ah ! comme les hommes sortent d’eux-mêmes tout à coup après dix ans de silence ! Cela est effrayant.
Maintenant, que ferai-je ? Est-ce que j’aime Alexandre ? Non, je ne l’aime pas, non, assurément ; j’ai dit que non dans ma confession, et je n’ai pas menti, Pourquoi Laurent est-il à Massa ? Pourquoi le duc me presse-t-il ? Pourquoi ai-je répondu que je ne voulais plus le voir ? pourquoi ? — Ah ! pourquoi y a-t-il dans tout cela un aimant, un charme inexplicable qui m’attire ?
Elle ouvre sa fenêtre. Que tu es belle, Florence, mais que tu es triste ! Il y a là plus d’une maison où Alexandre est entré la nuit, couvert de son manteau ; c’est un libertin, je le sais. — Et pourquoi est-ce que tu te mêles à tout cela, toi, Florence ? Qui est-ce donc que j’aime ? Est-ce toi, ou est-ce lui ?
Agnolo, entrant.
Madame, Son Altesse vient d’entrer dans la cour.
La Marquise.
Cela est singulier ; ce Malaspina m’a laissée toute tremblante.
Scène IV
Au palais des Soderini.
MARIE SODERINI, CATHERINE, LORENZO, assis.
Catherine, tenant un livre.
Quelle histoire vous lirai-je, ma mère ?
Marie.
Ma Cattina se moque de sa pauvre mère. Est-ce que je comprends rien à tes livres latins ?
Catherine.
Celui-ci n’est point en latin, mais il en est traduit. C’est l’histoire romaine.
Lorenzo.
Je suis très fort sur l’histoire romaine. Il y avait une fois un jeune gentilhomme nommé Tarquin le fils.
Catherine.
Ah ! c’est une histoire de sang.
Lorenzo.
Pas du tout ; c’est un conte de fées. Brutus était un fou, un monomane, et rien de plus. Tarquin était un duc plein de sagesse, qui allait voir en pantoufles si les petites filles dormaient bien.
Catherine.
Dites-vous aussi du mal de Lucrèce ?
Lorenzo.
Elle s’est donné le plaisir du péché et la gloire du trépas. Elle s’est laissé prendre toute vive comme une alouette au piège, et puis elle s’est fourré bien gentiment son petit couteau dans le ventre.
Marie.
Si vous méprisez les femmes, pourquoi affectez-vous de les rabaisser devant votre mère et votre sœur ?
Lorenzo.
Je vous estime, vous et elle. Hors de là, le monde me fait horreur.
Marie.
Sais-tu le rêve que j’ai eu cette nuit, mon enfant ?
Lorenzo.
Quel rêve ?
Marie.
Ce n’était point un rêve, car je ne dormais pas. J’étais seule dans cette grande salle ; ma lampe était loin de moi, sur cette table auprès de la fenêtre. Je songeais aux jours où j’étais heureuse, aux jours de ton enfance, mon Lorenzino. Je regardais cette nuit obscure, et je me disais : il ne rentrera qu’au jour, lui qui passait autrefois les nuits à travailler. Mes yeux se remplissaient de larmes, et je secouais la tête en les sentant couler. J’ai entendu tout d’un coup marcher lentement dans la galerie ; je me suis retournée ; un homme vêtu de noir venait à moi, un livre sous le bras : c’était toi, Renzo : « Comme tu reviens de bonne heure ! » me suis-je écriée. Mais le spectre s’est assis auprès de la lampe, sans me répondre ; il a ouvert son livre, et j’ai reconnu mon Lorenzino d’autrefois.
Lorenzo.
Vous l’avez vu ?
Marie.
Comme je te vois.
Lorenzo.
Quand s’en est-il allé ?
Marie.
Quand tu as tiré la cloche ce matin en rentrant.
Lorenzo.
Mon spectre, à moi ! Et il s’en est allé quand je suis rentré ?
Marie.
Il s’est levé d’un air mélancolique, et s’est effacé comme une vapeur du matin.
Lorenzo.
Catherine, Catherine, lis-moi l’histoire de Brutus.
Catherine.
Qu’avez-vous ? vous tremblez de la tête aux pieds.
Lorenzo.
Ma mère, asseyez-vous ce soir à la place où vous étiez cette nuit, et si mon spectre revient, dites-lui qu’il verra bientôt quelque chose qui l’étonnera.
On frappe. Catherine.
C’est mon oncle Bindo et Baptista Venturi.
Bindo et Venturi entrent. Bindo, bas à Marie.
Je viens tenter un dernier effort.
Marie.
Nous vous laissons ; puissiez-vous réussir !
Elle sort avec Catherine. Bindo.
Lorenzo, pourquoi ne démens-tu pas l’histoire scandaleuse qui court sur ton compte ?
Lorenzo.
Quelle histoire ?
Bindo.
On dit que tu t’es évanoui à la vue d’une épée.
Lorenzo.
Le croyez-vous, mon oncle ?
Bindo.
Je t’ai vu faire des armes à Rome ; mais cela ne m’étonnerait pas que tu devinsses plus vil qu’un chien, au métier que tu fais ici.
Lorenzo.
L’histoire est vraie : je me suis évanoui. Bonjour, Venturi. À quel taux sont vos marchandises ? comment va le commerce ?
Venturi.
Seigneur, je suis à la tête d’une fabrique de soie, mais c’est me faire une injure que de m’appeler marchand.
Lorenzo.
C’est vrai. Je voulais dire seulement que vous aviez contracté au collège l’habitude innocente de vendre de la soie.
Bindo.
J’ai confié au seigneur Venturi les projets qui occupent en ce moment tant de familles à Florence. C’est un digne ami de la liberté, et j’entends, Lorenzo, que vous le traitiez comme tel. Le temps de plaisanter est passé. Vous nous avez dit quelquefois que cette confiance extrême que le duc vous témoigne n’était qu’un piège de votre part. Cela est-il vrai ou faux ? Êtes-vous des nôtres, ou n’en êtes-vous pas ? voilà ce qu’il nous faut savoir. Toutes les grandes familles voient bien que le despotisme des Médicis n’est ni juste ni tolérable. De quel droit laisserions-nous s’élever paisiblement cette maison orgueilleuse sur les ruines de nos privilèges ? La capitulation n’est point observée. La puissance de l’Allemagne se fait sentir de jour en jour d’une manière plus absolue. Il est temps d’en finir, et de rassembler les patriotes. Répondez-vous à cet appel ?
Lorenzo.
Qu’en dites-vous, seigneur Venturi ? Parlez, parlez, voilà mon oncle qui reprend haleine ; saisissez cette occasion, si vous aimez votre pays.
Venturi.
Seigneur, je pense de même, et je n’ai pas un mot à ajouter.
Lorenzo.
Pas un mot ? pas un beau petit mot bien sonore ? Vous ne connaissez pas la véritable éloquence. On tourne une grande période autour d’un beau petit mot, pas trop court ni trop long, et rond comme une toupie ; on rejette son bras gauche en arrière, de manière à faire faire à son manteau des plis pleins d’une dignité tempérée par la grâce ; on lâche sa période qui se déroule comme une corde ronflante, et la petite toupie s’échappe avec un murmure délicieux. On pourrait presque la ramasser dans le creux de la main, comme les enfants des rues.
Bindo.
Tu es un insolent ! Réponds, ou sors d’ici.
Lorenzo.
Je suis des vôtres, mon oncle. Ne voyez vous pas à ma coiffure que je suis républicain dans l’âme ? Regardez comme ma barbe est coupée. N’en doutez pas un seul instant, l’amour de la patrie respire dans mes vêtements les plus cachés.
On sonne à la porte d’entrée ; la cour se remplit de pages et de chevaux. Un page, entrant.
Le duc !
Entre Alexandre. Lorenzo.
Quel excès de faveur, mon prince ! vous daignez visiter un pauvre serviteur en personne ?
Le Duc.
Quels sont ces hommes-là ? J’ai à te parler.
Lorenzo.
J’ai l’honneur de présenter à Votre Altesse mon oncle Bindo Altoviti, qui regrette qu’un long séjour à Naples ne lui ait pas permis de se jeter plus tôt à vos pieds. Cet autre seigneur est l’illustre Baptista Venturi, qui fabrique, il est vrai, de la soie, mais qui n’en vend point. Que la présence inattendue d’un si grand prince dans cette humble maison ne vous trouble pas, mon cher oncle, ni vous non plus, digne Venturi. Ce que vous demandez vous sera accordé, ou vous serez en droit de dire que mes supplications n’ont aucun crédit auprès de mon gracieux souverain.
Le Duc.
Que demandez-vous, Bindo ?
Bindo.
Altesse, je suis désolé que mon neveu…
Lorenzo.
Le titre d’ambassadeur à Rome n’appartient à personne en ce moment. Mon oncle se flattait de l’obtenir de vos bontés. Il n’est pas dans Florence un seul homme qui puisse soutenir la comparaison avec lui, dès qu’il s’agit du dévouement et du respect qu’on doit aux Médicis.
Le Duc.
En vérité, Renzino ? Eh bien ! mon cher Bindo, voilà qui est dit. Viens demain matin au palais.
Bindo.
Altesse, je suis confondu. Comment reconnaître ?…
Lorenzo.
Le seigneur Venturi, bien qu’il ne vende point de soie, demande un privilège pour ses fabriques.
Le Duc.
Quel privilège ?
Lorenzo.
Vos armoiries sur la porte, avec le brevet. Accordez-le-lui, monseigneur, si vous aimez ceux qui vous aiment.
Le Duc.
Voilà qui est bon. Est-ce fini ? Allez, messieurs ; la paix soit avec vous.
Venturi.
Altesse !… vous me comblez de joie,… je ne puis exprimer…
Le Duc, à ses gardes.
Qu’on laisse passer ces deux personnes.
Bindo, sortant, bas à Venturi.
C’est un tour infâme.
Venturi, de même.
Qu’est-ce que vous ferez ?
Bindo, de même.
Que diable veux-tu que je fasse ? Je suis nommé.
Venturi, de même.
Cela est terrible !
Ils sortent. Le Duc.
La Cibo est à moi.
Lorenzo.
J’en suis fâché.
Le Duc.
Pourquoi ?
Lorenzo.
Parce que cela fera tort aux autres.
Le Duc.
Ma foi, non, elle m’ennuie déjà. Dis-moi donc, mignon, quelle est donc cette belle femme qui arrange ces fleurs sur cette fenêtre ? Voilà longtemps que je la vois sans cesse en passant.
Lorenzo.
Où donc ?
Le Duc.
Là-bas, en face, dans le palais.
Lorenzo.
Oh ! ce n’est rien.
Le Duc.
Rien ? Appelles-tu rien ces bras-là ! Quelle Vénus, entrailles du diable !
Lorenzo.
C’est une voisine.
Le Duc.
Je veux parler à cette voisine-là. Eh, parbleu ! si je ne me trompe, c’est Catherine Ginori.
Lorenzo.
Non.
Le Duc.
Je la reconnais très bien ; c’est ta tante. Peste ! j’avais oublié cette figure-là. Amène-la donc souper.
Lorenzo.
Cela serait très difficile. C’est une vertu.
Le Duc.
Allons donc ! Est-ce qu’il y en a pour nous autres ?
Lorenzo.
Je lui demanderai, si vous voulez, mais je vous avertis que c’est une pédante ; elle parle latin.
Le Duc.
Bon ! elle ne fait pas l’amour en latin. Viens donc par ici ; nous la verrons mieux de cette galerie.
Lorenzo.
Une autre fois, mignon ; — à l’heure qu’il est, je n’ai pas de temps à perdre : — il faut que j’aille chez le Strozzi.
Le Duc.
Quoi ! chez ce vieux fou ?
Lorenzo.
Oui, chez ce vieux misérable, chez cet infâme. Il paraît qu’il ne peut se guérir de cette singulière lubie d’ouvrir sa bourse à toutes ces viles créatures qu’on nomme bannis, et que ces meurt-de-faim se réunissent chez lui tous les jours, avant de mettre leurs souliers et de prendre leurs bâtons. Maintenant, mon projet est d’aller au plus vite manger le dîner de ce vieux gibier de potence, et de lui renouveler l’assurance de ma cordiale amitié. J’aurai ce soir quelque bonne histoire à vous conter, quelque charmante petite fredaine qui pourra faire lever de bonne heure demain matin quelques-unes de toutes ces canailles.
Le Duc.
Que je suis heureux de t’avoir, mignon ! J’avoue que je ne comprends pas comment ils te reçoivent.
Lorenzo.
Bon ! si vous saviez comme cela est aisé de mentir impudemment au nez d’un butor ! Cela prouve bien que vous n’avez jamais essayé. À propos, ne m’avez-vous pas dit que vous vouliez donner votre portrait, je ne sais plus à qui ? J’ai un peintre à vous amener ; c’est un protégé.
Le Duc.
Bon, bon ; mais pense à ta tante. C’est pour elle que je suis venu te voir : le diable m’emporte ! tu as une tante qui me revient.
Lorenzo.
Et la Cibo ?
Le Duc.
Je te dis de parler de moi à ta tante.
Ils sortent.
Scène V
Une salle du palais des Strozzi.
PHILIPPE STROZZI, LE PRIEUR, LOUISE, occupée à travailler ; LORENZO, couché sur un sofa.
Philippe.
Dieu veuille qu’il n’en soit rien ! Que de haines inextinguibles, implacables, n’ont pas commencé autrement ! Un propos ! la fumée d’un repas jasant sur les lèvres épaisses d’un débauché ! voilà les guerres de famille, voilà comme les couteaux se tirent. On est insulté, et on tue ; on a tué, et on est tué. Bientôt les haines s’enracinent ; on berce les fils dans les cercueils de leurs aïeux, et des générations entières sortent de terre l’épée à la main.
Le prieur.
J’ai peut-être eu tort de me souvenir de ce méchant propos et de ce maudit voyage à Montolivet ; mais le moyen d’endurer ces Salviati ?
Philippe.
Ah ! Léon, Léon, je te le demande, qu’y aurait-il de changé pour Louise et pour nous-mêmes, si tu n’avais rien dit à mes enfants ? La vertu d’une Strozzi ne peut-elle oublier un mot d’un Salviati ? L’habitant d’un palais de marbre doit-il savoir les obscénités que la populace écrit sur ses murs ? Qu’importe le propos d’un Julien ? Ma fille en trouvera-t-elle moins un honnête mari ? ses enfants la respecteront-ils moins ? M’en souviendrai-je, moi, son père, en lui donnant le baiser du soir ? Où en sommes-nous, si l’insolence du premier venu tire du fourreau des épées comme les nôtres ? Maintenant tout est perdu ; voilà Pierre furieux de tout ce que tu nous as conté. Il s’est mis en campagne ; il est allé chez les Pazzi. Dieu sait ce qui peut arriver ! Qu’il rencontre Salviati, voilà le sang répandu, le mien, mon sang sur le pavé de Florence ! Ah ! pourquoi suis-je père !
Le prieur.
Si on m’eût rapporté un propos sur ma sœur, quel qu’il fût, j’aurais tourné le dos, et tout aurait été fini là ; mais celui-là m’était adressé ; il était si grossier, que je me suis figuré que le rustre ne savait de qui il parlait ; — mais il le savait bien.
Philippe.
Oui, ils le savent, les infâmes ! ils savent bien où ils frappent ! Le vieux tronc d’arbre est d’un bois trop solide ; ils ne viendraient pas l’entamer. Mais ils connaissent la fibre délicate qui tressaille dans ses entrailles lorsqu’on attaque son plus faible bourgeon. Ma Louise ! ah ! qu’est-ce donc que la raison ? Les mains me tremblent à cette idée. Juste Dieu ! La raison, est-ce donc la vieillesse ?
Le prieur.
Pierre est trop violent.
Philippe.
Pauvre Pierre ! comme le rouge lui est monté au front ! comme il a frémi en t’écoutant raconter l’insulte faite à sa sœur ! C’est moi qui suis un fou, car je t’ai laissé dire. Pierre se promenait par la chambre à grands pas, inquiet, furieux, la tête perdue ; il allait, il venait, comme moi maintenant. Je le regardais en silence : c’est un si beau spectacle qu’un sang pur montant à un front sans reproche ! Ô ma patrie ! pensais-je, en voilà un, et c’est mon aîné. Ah ! Léon, j’ai beau faire, je suis un Strozzi.
Le prieur.
Il n’y a peut-être pas tant de danger que vous le pensez. — C’est un grand hasard s’il rencontre Salviati ce soir. — Demain nous verrons toutes les choses plus sagement.
Philippe.
N’en doute pas ; Pierre le tuera, ou il se fera tuer.
Il ouvre la fenêtre. Où sont-ils maintenant ? Voilà la nuit ; la ville se couvre de profondes ténèbres ; ces rues sombres me font horreur ; — le sang coule quelque part ; j’en suis sûr.
Le prieur.
Calmez-vous.
Philippe.
À la manière dont mon Pierre est sorti, je suis sûr qu’il ne rentrera que vengé ou mort. Je l’ai vu décrocher son épée en fronçant le sourcil ; il se mordait les lèvres, et les muscles de ses bras étaient tendus comme des arcs. Oui, oui, maintenant il meurt ou il est vengé ; cela n’est pas douteux.