Premières Poésies (page 23)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Premières Poésies (Musset) · 26 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Fin des premières poésies

OCTAVE

FRAGMENT

Ni ce moine rêveur, ni ce vieux charlatan,

N’ont deviné pourquoi Mariette est mourante.

Elle est frappée au cœur, la belle indifférente ;

Voilà son mal, — elle aime. — Il est cruel pourtant

De voir, entre les mains d’un cafard et d’un âne,

Mourir cette superbe et jeune courtisane.

Mais chacun a son jour, et le sien est venu ;

Pour moi, je ne crois guère à ce mal inconnu.

Tenez, — la voyez-vous, seule, au pied de ces arbres,

Chercher l’ombre profonde et la fraîcheur des marbres,

Et plonger dans le bain ses membres en sueur ?

Je gagerais mes os qu’elle est frappée au cœur.

Regardez : — c’est ici, sous ces longues charmilles,

Qu’hier encor, dans ses bras, loin des rayons du jour,

Ont pâli les enfants des plus nobles familles.

Là, s’exerçait dans l’ombre un redoutable amour ;

Là, cette Messaline ouvrait ses bras rapaces

Pour changer en vieillards ses frêles favoris,

Et, répandant la mort sous des baisers vivaces,

Buvait avec fureur ses éléments chéris,

L’or et le sang. —

L’or et le sang. —Hélas ! c’en est fait, Mariette,

Maintenant te voilà solitaire et muette.

Tu te mires dans l’eau ; sur ce corps si vanté

Tes yeux cherchent en vain ta fatale beauté.

Va courir maintenant sur les places publiques.

Tire par leurs manteaux tes amants magnifiques.

Ceux qui, l’hiver dernier, t’ont bâti ton palais,

T’enverront demander ton nom par leurs valets.

Le médecin s’éloigne en haussant les épaules ;

Il soupire, il se dit que l’art est impuissant.

Quant au moine stupide, il ne sait que deux rôles,

L’un pour le criminel, l’autre pour l’innocent ;

Et, voyant une femme en silence s’éteindre,

Ne sachant s’il devait ou condamner ou plaindre,

D’une bouche tremblante il les a dits tous deux.

Maria ! Maria ! superbe créature,

Tu seras ce chasseur imprudent que les dieux

Aux chiens qu’il nourrissait jetèrent en pâture.

Sous le tranquille abri des citronniers en fleurs,

L’infortunée endort le poison qui la mine ;

Et, comme Madeleine, on voit sur sa poitrine

Ruisseler les cheveux ensemble avec les pleurs.

Était-ce un connaisseur en matière de femme,

Cet écrivain qui dit que, lorsqu’elle sourit,

Elle vous trompe, elle a pleuré toute la nuit ?

Ah ! s’il est vrai qu’un œil plein de joie et de flamme,

Une bouche riante et de légers propos

Cachent des pleurs amers et des nuits de sanglots ;

S’il est vrai que l’acteur ait l’âme déchirée

Quand le masque est fardé de joyeuses couleurs,

Qu’est-ce donc, quand la joue est ardente et plombée,

Quand le masque lui-même est inondé de pleurs ?

Je ne sais si jamais l’éternelle justice

A du plaisir des dieux fait un plaisir permis ;

Mais, s’il m’était donné de dire à quel supplice

Je voudrais condamner mon plus fier ennemi,

C’est toi, pâle souci d’une amour dédaignée,

Désespoir misérable et qui meurs ignoré,

Oui, c’est toi, ce serait ta lame empoisonnée

Que je voudrais briser dans un cœur abhorré !

Savez-vous ce que c’est que ce mal solitaire ?

Ce qu’il faut en souffrir seulement pour s’en taire ?

Pour que toute une mer d’angoisses et de maux

Demeure au fond du crâne, entre deux faibles os ?…

Et comment veut-il donc, l’insensé, qu’on te plaigne ?

Sois méprisé d’un seul, c’est à qui t’oubliera.

D’ailleurs, l’inexorable orgueil n’est-il pas là,

L’orgueil, qui craint les yeux, et, sur son flanc qui saigne,

Retient, comme César, jusque sous le couteau,

De ses débiles mains les plis de son manteau ?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sur les flots engourdis de ces mers indolentes,

Le nonchalant Octave, insolemment paré,

Ferme et soulève, au bruit des valses turbulentes,

Ses yeux, ses beaux yeux bleus, qui n’ont jamais pleuré.

C’est un chétif enfant : — il commence à paraître.

Personne jusqu’ici ne l’avait aperçu.

On raconte qu’un jour, au pied de sa fenêtre,

La belle Mariette en gondole l’a vu.

Une vieille ce soir l’arrête à son passage :

« Hélas ! a-t-elle dit d’une tremblante voix,

Elle voudrait vous voir une dernière fois. »

Mais Octave, à ces mots, découvrant son visage,

A laissé voir un front où la joie éclatait :

« Mariette se meurt ! est-on sûr qu’elle meure ?

Dit-il. — Le médecin lui donne encore une heure.

— Alors, réplique-t-il, porte-lui ce billet. »

Il écrivit ces mots du bout de son stylet :

« Je suis femme, Maria ; tu m’avais offensée,

Je puis te pardonner, puisque tu meurs par moi.

Tu m’as vengée ! adieu. — Je suis la fiancée

De Petruccio Balbi, qui s’est noyé pour toi. »

PORTIA

Qu’est le hasard ? — C’est le marbre qui reçoit la vie des mains du statuaire. La Providence donne le hasard.

Schiller

I

Les premières clartés du jour avaient rougi

L’Orient, quand le comte Onorio Luigi

Rentra du bal masqué. — Fatigue ou nonchalance,

La comtesse à son bras s’appuyait en silence,

Et d’une main distraite écartait ses cheveux,

Qui tombaient en désordre, et voilaient ses beaux yeux.

Elle s’alla jeter, en entrant dans la chambre,

Sur le bord de son lit. — On était en décembre,

Et déjà l’air glacé des longs soirs de janvier

Soulevait par instant la cendre du foyer.

Luigi n’approcha pas toutefois de la flamme

Qui l’éclairait de loin. — Il regardait sa femme ;

Une idée incertaine et terrible semblait

Flotter dans son esprit, que le sommeil troublait.

— Le comte commençait à vieillir. — Son visage

Paraissait cependant se ressentir de l’âge

Moins que des passions qui l’avaient agité.

C’était un Florentin ; jeune, il avait été

Ce qu’on appelle à Rome un coureur d’aventure.

Débauché par ennui, mais triste par nature,

Voyant venir le temps, il s’était marié ;

Si bien qu’ayant tout su, n’ayant rien oublié, —

Pourquoi ne pas le dire ? il était jaloux. — L’homme

Qui vit sans jalousie, en ce bas monde, est comme

Celui qui dort sans lampe : il peut sentir le bras

Qui vient pour le frapper, mais il ne le voit pas.

Pour le palais Luigi, la porte en était libre.

Le comte eût mis en quatre et jeté dans le Tibre

Quiconque aurait osé toucher sa femme au pied ;

Car nul pouvoir humain, quand il avait prié,

Ne l’eût fait d’un instant différer ses vengeances.

Il avait acheté du ciel ses indulgences,

On le disait du moins. — Qui dans Rome eût pensé

Qu’un tel homme pût être impunément blessé ?

Mariée à quinze ans, noble, riche, adorée,

De tous les biens du monde à loisir entourée,

N’ayant dès le berceau connu qu’une amitié,

Sa femme ne l’avait jamais remercié ;

Mais quel soupçon pouvait l’atteindre ? et qu’était-elle,

Sinon la plus loyale et la moins infidèle

Des épouses ? —

Des épouses ? — Luigi s’était levé. Longtemps

Il parut réfléchir en marchant à pas lents.

Enfin, s’arrêtant court : « Portia, vous êtes lasse,

Dit-il, car vous dormez tout debout. — Moi, de grâce ?

Prit-elle en rougissant ; oui, j’ai beaucoup dansé.

Je me sens défaillir malgré moi. — Je ne sais,

Reprit Onorio, quel était ce jeune homme

En manteau noir ; il est depuis deux jours à Rome.

Vous a-t-il adressé la parole ? — De qui

Parlez-vous, mon ami, dit Portia. — De celui

Qui se tenait debout à souper, ce me semble,

Derrière vous ; j’ai cru vous voir parler ensemble.

Vous a-t-on dit quel est son nom ? — Je n’en sais rien

Plus que vous, dit Portia ; — Je l’ai trouvé très-bien,

Dit Luigi, n’est-ce pas ? Et gageons qu’à cette heure

Il n’est pas comme vous défaillant, que je meure !

Joyeux plutôt. — Joyeux ! sans doute ; et d’où vous vient,

S’il vous plaît, ce dessein d’en parler qui vous tient ?

— Et, prit Onorio, d’où ce dessein contraire,

Lorsque j’en viens parler, de vous en vouloir taire ?

Le propos en est-il étrange ? Assurément

Plus d’un méchant parieur le tient en ce moment.

Rien n’est plus curieux ni plus gai, sur mon âme,

Qu’un manteau noir au bal. — Mon ami, dit la dame,

Le soleil va venir tout à l’heure : pourquoi

Demeurez-vous ainsi ? Venez auprès de moi.

— J’y viens, et c’est le temps, vrai Dieu, que l’on achève

De quitter son habit quand le soleil se lève !

Dormez si vous voulez, mais tenez pour certain

Que je n’ai pas sommeil quand il est si matin.

— Quoi ! me laisser ainsi toute seule ? J’espère

Que non, — n’ayant rien fait, seigneur, pour vous déplaire.

— Madame, dit Luigi s’avançant quatre pas, —

Et comme hors du lit pendait un de ses bras,

De même que l’on voit d’une coupe approchée

Se saisir ardemment une lèvre séchée,

Ainsi vous l’auriez vu sur ce bras endormi

Mettre un baiser brûlant, puis, tremblant à demi :

— Tu ne le connais pas, ô jeune Vénitienne !

Ce poison florentin, qui consume une veine,

La dévoue, et ne veut qu’un mot pour arracher

D’un cœur d’homme dix ans de joie, et dessécher,

Comme un marais impur, ce premier bien de l’âme

Qui fait l’amour d’un homme et l’honneur d’une femme !

Mal sans fin, sans remède, affreux, que j’ai sucé

Dans le lait de ma mère, et qui rend insensé.

— Quel mal ? dit Portia.

Quel mal ? dit Portia.— C’est quand on dit d’un homme

Qu’il est jaloux. Ceux-là, c’est ainsi qu’on les nomme.

— Maria, dit l’enfant, est-ce de moi, mon Dieu !

Que vous seriez jaloux ?

Que vous seriez jaloux ?— Moi, madame ! à quel lieu ?

Jaloux ? vous l’ai-je dit ? sur la foi de mon âme,

Aucunement. Jaloux ! pourquoi donc ? Non, madame,

Je ne suis pas jaloux ; allez, donnez en paix. »

Comme il s’éloignait d’elle à ce discours, après

Qu’il se fut au balcon accoudé d’un air sombre

(Et le croissant déjà pâlissant avec l’ombre),

En regardant sa femme il vit qu’elle fermait

Ses bras sur sa poitrine, et qu’elle s’endormait.

Qui ne sait que la nuit a des puissances telles,

Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles,

Et que tout vent du soir qui les peut effleurer

Leur enlève un parfum plus doux à respirer ?

Ce fut pourquoi, nul bruit ne frappant son ouïe,

Luigi, qui l’admirait si fraîche épanouie,

Si tranquille, si pure, œil mourant, front penché,

Ainsi qu’un jeune faon dans les hauts blés couché,

Sentit ceci, — qu’au front d’une femme endormie,

Il n’est âme si rude et si bien affermie

Qui ne trouve de quoi voir son plus dur chagrin

Se fondre comme au feu d’une flamme l’airain.

Car à qui s’en fier, mon Dieu, si la nature

Nous fait voir à sa face une telle imposture,

Qu’il faille séparer la créature en deux,

Et défendre son cœur de l’amour de ses yeux !

Cependant que, debout dans son antique salle,

Le Toscan sous sa lampe inclinait son front pâle,

Au pied de son balcon il crut entendre, au long

Du mur, une voix d’homme avec un violon.

Sur quoi, s’étant sans bruit avancé sous la barre,

Il vit distinctement deux porteurs de guitare, —

L’un inconnu ; — pour l’autre, il n’en pouvait douter,

C’était son manteau noir ; — il le voulut guetter.

Pourtant rien ne trahit ce qu’en sentit son âme,

Sinon qu’il mit la main lentement à sa lame,

Comme pour éprouver, la tirant à demi,

Qu’ayant là deux rivaux, il avait un ami. —

Tout se taisait. Il prit le temps de reconnaître

Les traits du cavalier ; puis, fermant sa fenêtre

Sans bruit et sans que rien sur ses traits eût changé,

Il vit si dans le lit sa femme avait bougé.

— Elle était immobile, et la nuit défaillante

La découvrait au jour plus belle et plus riante.

Donc notre Florentin, ayant dit ses avés

Du soir, se mit au lit. — Frère, si vous avez

Par le monde jamais vu quelqu’un de Florence,

Et de son sang en lui pris quelque expérience,

Vous savez que la haine en ce pays n’est pas

Un géant comme ici fier et levant le bras ;

C’est une empoisonneuse en silence accroupie

Au revers d’un fossé, qui de loin vous épie,

Boiteuse, retenant son souffle avec sa voix,

Et, crainte de faillir, s’y prenant à deux fois.

II

L’église était déserte, et les flambeaux funèbres

Croisaient en chancelant leurs feux dans les ténèbres,

Quand le jeune étranger s’arrêta sur le seuil.

Sa main n’écarta pas son long manteau de deuil

Pour puiser l’eau bénite au bord de l’urne sainte.

Il entra sans respect dans la divine enceinte ;

Mais aussi sans mépris. — Quelques religieux

Priaient bas, et le chœur était silencieux.

Les orgues se taisaient, les lampes immobiles

Semblaient dormir en paix sous les voûtes tranquilles ;

Un écho prolongé répétait chaque pas.

Solitudes de Dieu, qui ne vous connaît pas ?

Dômes mystérieux, solennité sacrée,

Quelle âme, en vous voyant, est jamais demeurée

Sans doute ou sans terreur ? — Toutefois, devant vous

L’inconnu ne baissa le front ni les genoux.

Il restait en silence et comme dans l’attente.

— L’heure sonna. — Ce fut une femme tremblante

De vieillesse sans doute, ou de froid (car la nuit

Était froide), qui vint à lui. « Le temps s’enfuit,

Dit-il, entendez-vous le coq chanter ? La rue

Paraît déserte encore, mais l’ombre diminue ;

Marchez donc devant moi. » — La vieille répliqua :

« Voici la clef ; allez jusqu’à ce mur, c’est là

Qu’on vous attend ; allez vite, et faites en sorte

Qu’on vous voie. — Merci, » dit l’étranger. — La porte

Retomba lentement derrière lui. « Le ciel

Les garde ! » dit la vieille en marchant à l’autel.

Où donc, noble jeune homme, à cette heure où les ombres

Sous les pieds du passant tendent leurs voiles sombres,

Où donc vas-tu si vite ? et pourquoi ton coursier

Fait-il jaillir le feu de l’étrier d’acier ?

Ta dague bat tes flancs, et ta tempe ruisselle ;

Jeune homme, où donc vas-tu ? qui te pousse ou t’appelle ?

Pourquoi comme un fuyard sur l’arçon te courber ?

Frère, la terre est grise, et l’on y peut tomber.

Pourtant ton serviteur fidèle, hors d’haleine,

Voit de loin ton panache, et peut le suivre à peine.

Que Dieu soit avec toi, frère, si c’est l’amour

Qui t’a dans l’ombre ainsi fait devancer le jour !

L’amour sait tout franchir, et bienheureux qui laisse

La sueur de son front aux pieds de sa maîtresse !

Nulle crainte en ton cœur, nul souci du danger.

Va ! — Et ce qui t’attend là-bas, jeune étranger,

Que ce soit une main à la tienne tendue,

Que ce soit un poignard au tournant d’une rue,

Qu’importe ? — Va toujours, frère, Dieu seul est grand !

Mais, près de ce palais, pourquoi ton œil errant

Cherche-t-il donc à voir et comme à reconnaître

Ce kiosque, à la nuit close entr’ouvrant sa fenêtre ?

Tes vœux sont-ils si haut et si loin avancés ?

Jeune homme, songes-y ; ce réduit, tu le sais,

Se tient plus invisible à l’œil que la pensée

Dans le cœur de son maître, inconnue et glacée.

Pourtant au pied du mur, sous les arbres caché,

Comme un chasseur, l’oreille au guet, tu t’es penché.

D’où partent ces accents ? et quelle voix s’élève

Entre ces barreaux, douce et faible comme un rêve ?

« Dalti, mon cher trésor, mon amour ! est-ce toi ?

— Portia, flambeau du ciel, Portia, ta main ! c’est moi. »

Rien de plus. — Et déjà sur l’échelle de soie

Une main l’attirait, palpitante de joie ;

Déjà deux bras ardents, de baisers enchaîné,

L’avaient comme une proie à l’alcôve traîné.

Ô vieillards décrépits ! têtes chauves et nues !

Cœurs brisés dont le temps ferme les avenues !

Centenaires voûtés ! spectres à chef branlant,

Qui, pâles au soleil, cheminez d’un pied lent,

C’est vous qu’ici j’invoque et prends en témoignage,

Vous n’avez pas toujours été sans vie, et l’âge

N’a pas toujours plié de ses mains de géant

Votre front à la terre et votre âme au néant !

Vous avez eu des yeux, des bras et des entrailles !

Dites-nous donc, avant que de vos funérailles

L’heure vous vienne prendre, ô vieillards, dites-nous

Comme un cœur à vingt ans bondit au rendez-vous !

« Amour, disait l’enfant, après que, demi-nue,

Elle s’était, mourante, à ses pieds étendue,

Vois-tu comme tout dort ! Que ce silence est doux !

Dieu n’a dans l’univers laissé vivre que nous. »

Puis elle l’admirait avec un doux sourire,

Comme elles font toujours. Quelle femme n’admire

Ce qu’elle aime, et quel front peut-elle préférer

À celui que ses yeux ne peuvent rencontrer

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